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HISTOIRE
DE
J ACQUE-AUGUSTE
DE THOU
TOME SECOND.
HISTOIRE
UNIVERSELLE
DE
JACQUE-AUGUSTE
DE T H OU,
Depuis 1543. jufqu'en 1607,
TRADUITE SUR L'EDITION LATINE DE LONDRES,
TOME SECOND.
1550,
Ï555-
A LONDRES.
M. D C e. XXXI V.
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SOMMAIRES
DES LIVRES
CONTENUS DANS CE SECOND VOLUME.
SOMMAIRE DU LIVRE VIL
L'Empereur tache de dtfpofer Ferdinand fin frère , elr '
fis enfans y à renoncer h V Empire en faveur de fon ^^^^
fils. L'archiduc Maximilien reVient promptement dEfipa-
gne y pour s'y oppoficr. Il amené ayec lui Buhaçon parent du
Roi de Fe^ i ce qui donne fujet à l'auteur de parler des
Royaumes de Fe^y de Maroc , de Tremefien y de Tunis y de
leurs anciens Rois y i^ de ces régions d'Afrique, L'origine
i^ le progrès des Cher ifs. Ils font périr la race des anciens
Rois. Dijfintion entre les Cher ifs y ce qui allume la guerre
entre Oatas , le Roi de Fe^ isr le Cher if Mahamet, Oatas
efi fait prifionnier. Le Cher if fie mocque de ce Prince y fious
une apparence d'humanité y ^ fie rend maître de Fe^. Guerre
de Mehedia y entreprifie par Jean de Vega , yiceroi de Sicile.
Deficription du Royaume de Tunis, Prifie de Monafîier,
Frife de Mehedia, Reyolte de Soliman y jeigneur de ïifie '—
de Gehcs y ^ tributaire de l'Empereur, André Doria pour- ï J 7 ^ *
fiuit le Corfiaire Dragut y qui youloit entrer dans cette Ifle,
Tom. II. a
i*
i\ SOMMAIRES.
Le Grand Seigneur , pour fe yen'^er des injures ^f/il ayolt
Henri 11. y^^^^'j- l année précédente y fait équiper une flot e. Elle prend
^ ^ ' d'abord la route de Sicile , enfuite celle de Malthe , iT def-
cend enfin en Afrique. Elle ajfiége Tripoli ^ <(T le prends
On impute aux François la perte de cette place, L'Auteur
prouye que cejl une calomnie.
SOMMAIRE DU LIVRE VIII,
EDit de r Empereur touchant le Concile, "Diète de ISfu^
remherg , aufujet de la guerre de Ma^dehourg. Veni'^
pereur traite enyain ayec Jonfiere pour la fucce^ion detEm^
pire. Les Luthériens font inquiétés. Traité fait ayec ceux
de Magdehour^. L'EleSîeur Maurice fait une alliance fe-*
crctte ayec le Roi , par rentremife de FEyeque de Bayonne^
Les Princes intercèdent auprès de l'Empereur y pour la li-
berté du Landgraye de Heffe, Le Roi nefl pas d'accord
ayec le Pape y touchant les affaires du Concile, Il écrit aux
Prélats afjemhlés a Trente, Di fours de Jacque Amyot ah"
hé de Bello^ane au Concile de Trente, Le Parlement Vm-
fie un Edit y qui défe?id de porter de l'argent à Rom.e pour
rimpetration des Bénéfices, Pour adoucir le Pape au fujet
de cette Ordonnance y on pour fuit les Hérétiques, Les Suif-
fes ne fe yeulent pas foùmettre à l'autorité du Concile, Les
Proteftans y enyoyent des Ambajfadeurs, Le Roi fait al-
liance ayec Ottayio Farnefe, Commencement de la guerre
de Parme, Son fucc}s, L' Empereur <ts" le Roi publient à
ce fujet plufieurs écrits pleins d'animofité. Frédéric de Gon-
^ague fomme le duc de Ferrare y au nom de l' Empereur y de
îm rendre Reggio, La Alirandole a/Jiégée par les Impériaux,
SOMMAIRES. iij
Origine de la maifon des Pics. Le Roi 6^ l'Empereur fe ^^^
font la guerre en Lombardie y <CT dans les Payis-Bas. Le Henf i IL
Pajje ennuyé de cette guerre , enyoye le cardinal Carpi à M 5 ^•
l'Empereur ^ ^ le cardinal Verallo en France , en qualité
de Légats. Les pouyoirs de celui-ci font portés au Parle-
ment y iT enregiftrés ayec les mêmes re/lriBions que ceux
de fes prédéceffeurs. On y en ajoute d autres à caufe de
l'Edit publié contre les Notaires Apoftoliques, Troubles en
.Angleterre, Le duc de Sommer fet régent du Royaume a la.
tête tranchée. Le duc de ]S[orthumherland Je Veut rendre
tnaître du Royaume. Mort de Martin Bucer :> d André Ai-
dât y de Marc- Antoine Flaminio , de Jean-Baptifle del Mon^
te y <<j^ de Joachim Vediano,
SOMMAIRE DU LIVRE IX.
T Roubles en Hongrie. Defcription de ce Royaume. Le
Roi Louis eft tué à Mohac^. Jean Zapoli prend le
titre de Roi ^ <ts difpute a Ferdinand le droit de cette fuc-
cejfion, Etienne fils de Jean Zapoli <tT dlfabelle ,fœur de
Sigifmond Augufte y roi de Pologne ^ fuccede à fon père,
George Martinufe <^ la Reine-mere lui font laiffes pour
tuteurs par le feu Roi. Origine , mœurs <tjr qualité^ de Mar-
tinufe, La guerre eft allumée entre le Roi Ferdinand (jr la
Reine Ifabelle. V Empereur donne le titre de Marquis de
Caflano a Jean-Baptifte Ca/ialdo. Il l'oiyoyeafon fcre pour
commander fon armée. Traité de Paix fait entre la Reine
Ifabelle er Ferdinand , par l'entremife de Martinufe, Il fe
rend odieux aux deux partis. Cette paix occajîonne la guerre
du Turc, Lefucch de cette guerre. Lippe efprife <sr repnfe.
• a ij
•
iv SOMMAIRES.
- Mdrt'mufe c[l fait Cardinal, Il fe rend fufpeSl, On cônjpire
Henri II. co?itre lui , CT // eft ajfajfmé par l'ordre de Ferdinand. Sa
^ ^ ' mort eft ^^enj^ée, Prife de ^eghedtn , qui eft repris, André
Battori eft fait Vaiyode de Tranjihanie, Laurent Lojfonck^
obtient le Comté de Temefvyar. Exploits du Bâcha Maho^
met y <^ d'Etienne Faivode de Moldavie. Le Vaiyode efl
mis en fuite, Temef\}\^ar eft repris par les Turcs, Ils font
périr indignement LoffoncJg , contre la foi promife , pour fe
ycnger de ce qua Lippe Caftaldo nayoit pas tenu a Oliman
la parole qui lui ayoit été donnée. Lippe eft mal défendue
par Bernard d'Aldana, La Beine Ifahelle fe plaint de ce
que Ferdinand ne lui tient point parole. Elle traite fecrette^
7?ient avec le Grand-Seigneur. Etienne Vaiyode de Molda-
yie eft tué. Le fiége de Magdehourg caufe la dijjipation de
l'armée. Les gens de guerre font de grands ravages en Al"
lemagne. Les Deputex^des Frotefians Viennent au Concile,
H^ Ceux de lEleBeur Maurice s'y rendent dujjt, ayecdes def-
feins cachés, Melanchton fe met en chemin pour y aller. li
s'arrête à IS/'uremberg, Rupture du Concile,
SOMMAIRE DU LIVRE X.
Maurice découvre les deffeins de l Empereur y <iSpH^
hlie un manifefte contre lui. Albert de Brandebourg
répand un écrit , ou il fe plaint de ce que Louis d'AVda lui
impute dans fes mémoires de la guerre d'Allemagne, Ce qui
s' eft paffé a Rochlit^, On fait courir un écrit de la part du>
Roi 5 ou l'on reproche à l Empereur plu fleur s chofes y entrau^
très la conduite du comte de Buren , qui aVoit taché d'exciter
quelque réyolte en France ^ pendant les troubles de la Guyenne ^
SOMMAIRES. V
^ h ju^pUce indigne de Sebaftien Vogdfperger. Maurice
tife de diffimulatmi. Il yie?2t a Aushour^. Il joint fe s trou-
pes à celles de Guillaume fils du Landgrave de HeJJe. Il
change le Conjed établi par l Empereur, Il ajjiége JJlme au
commencement de la conférence établie à Lint^ par Ferdi-
nand. Le Palatin Henry Othon reprend Laugigen, Bataille
de Reut donnée au pié des Alpes, Frife d' Eremberg, L'Em^
pereur s'enfuit £ Infpruck pendant la nuit. Le duc de Saxe
eft mis en liberté. On s'empare dLnfpruch Le Roi yfui'vant
Je traité fecret fait ayec Maurice , fe rend fur la frontière.
Il s'empare de Met^, de Tout (jT de Verdun, Il reçoit Char le
duc de Lorraine iT Chriftine Ja mère. Traité fait entre le
Roi i3" le Râpe y par lentremife du cardinal de Tournon,
Le Râpe traite ayec les Farnefes. Amhaffades des Sui/fcs,
Affemblée à T^ormes , touchant la paix entre le Roi ^ lEfn-*
pereur. Le Roi s'appercoit que Maurice eft fur le point de
s'accorder avec l'Empereur <S" ayec le Roi Ferdinand. Il re-
tourne dans fes Etats après plufteurs heureux fuccès. Les
Prote flans publient un manifefte à Ausbourg. Ils expojent les
raifons pour lefjuelles ils ont rétabli leurs Profeffeurs CjT leurs
Théologiens chafjés par l Empereur, Albert de Brandebourg
fait la guerre a part , fans les autres Confédéré^. Il tour-
77icnte ^ perfécute les Eyeques, Harangues de Maurice
<J" de l'Byecjue de Rayonne y dans I affemblée de Paffayy,
Lettres qui y font enyoyées. Réponfes de l'Empereur. Franc-
fort affiégé par les Confédéré^. George duc de Mekelbourg
y efï tué. On leye le fiége en yertu du traité de Paffayv,
Maurice , fuiyant ce 7nème traité , y a en Hongrie pour y
commander. Agria affiégée par les Turcs , (tsr défendue par
le grand courage des femmes. Le Pape examine la caufe
de laffaffmat du cardinal Martinufe, Il fulmine plujteurs
a iij
Henri IL
1552.
i;;2.
vi SOMMAIRES.
excommunicîitions , Il alfout enfin Ferdinand y ayec les au*
T-îVmrt TT ^ j ■'
teurs isr tous les complices de ce meurtre. Mouvemens en
Valachie excite^, p^y Kanulfe lej^itime Seigneur de ce payis»
Il marche a'vec le fecours de Caftaldo y contre Mirce <tfr cou'
tre les Turcs. Il remporte la yiSloire yijTejl rétabli dans la
Principauté de fon père. Lettre de Soliman. On en fait la
leHure daus Vaffemhlée de Waffdr-hel, Reproches que fe
font Maurice <isr Caftaldo.
SOMMAIRE DU LIVRE XL
GUerre de Fiémont. Prife de Saluées par les Impé-
riaux. Defcente de F armée natale des Turcs fur les
Cotes d'Italie. AJf emblée des François dans la yille de Chiog-
gia y dépendante des Vénitiens. Les Siennois , ayec le fecours
des François , commencent a recouvrer leur liberté. Ils chaf-
fent lagarnifon Efpa^nole. André Doria ejl défait par Dra"
gut auprès de l'tfte de Pon^a. On rend aux Siennois les
J^dles quon leur a'Voit prifes. Les Impériaux en memetems
font fortifier Orhitello , place maritime. On accufe Ferdinand
de Gon^ague de s'être mal acquité de fa charge. .Heureux
jucces des François y après la prife de Verué <LT d'Alba,
L' Empereur fait une irruption fur les frontières de Fran^
ce y après le traité de Paffayy. Droit des François fur les
trois Eykhe^, Toul , Met^ iT Verdun. On y enyoye Fran-
çois de Lorraine duc de Guife ayec une puiffante armée,
Albert de Brandebourg y qui fuiyott d'abord le parti de la
France y deyient fufpeFl au Roi. Albert fait un accommo-
dement fccret ayec l'Empereur. Il fe déclare ennemi de la
France p <sr fait prifonnier le duc d'Aumale frère du duc de
s O M M AIRES. vij
Guife, Siège nimorahle de Met^ par Char le V, Prife de ^
Sedan par les Impériaux. Harangue du duc de Gu'tfe à ^^^^^ '^-^*
fes gens le jour de taffaut général. Duel de Charle de la
Rocbefoucaut de Randan y contre Henri Manrique^, Le^
vée du fiége de Met^. Volrad de Mansfeld ^ fous la coU"
duite £ Albert , s'empare de l'Etat de Bru?ijvyick. Prije
d'Elyyangen par le duc de Wittemherg jfur le Grand-maître
de tordre Teutonique. Mort de plujteurs grands hommes j
de Henri duc de Meckelhourg , de Germain duc de Weda ,,
d'Eyrard Billich ^ de Jean Cochlée , de Gafpar Hedion^ d'An^
dré Ojîander , de Sebaftien Munjler , de Jojfe Vtllic y de L a^
^are Bonnami ^ de George Giraldi y de Paul Joye y de Fer-*
dinand Nuiïes de Valladolid.
SOMMAIRE DU LIVRE XII.
A
Lbert continue fes perfecutions contre les Eyeques.
Les remontrances de l'Empereur ne font pas capables ^ S S 3'
de r arrêter. Il fait toujours la guerre dans la Franconie,
Affemblée à Francfort a ce fujet, Albert y a en Saxe. Mau^
rice lui déclare la guerre. On publie de part <ts* d'autre
quantité d'écrits. Bataille fanglante donnée dans le Diocé^
fe d'Hildesheim y auprès de Peine y place du payis de Lu"
xemhourg. Maurice yicïorieux meurt de fes bleffures. Ses
mœurs , fon efprit y fes^ aSlions dans la paix <s* dans la
guerre, Augufte fon frère y qui étoit alors che^ fon beau--
père le Roi de Dannemarc y fuccede à Maurice. Il fait la
paix ayec Albert de Brandebourg y qui ayoit été défait par
Henri de Brunfyyick Ltyée du fiége de Brunfyyickyfous
certaines conditions. Albert efl profcrit par la chambre de
v!!j SOMMAIRES.
Spire. Teroucnne prife ir démolie par les Impériaux, Fran^
Henri II. cois de Montmorenciy efl fait prifonuier. Les ennemis pr en-
^ 5 S 3' lient Hedin ayec le même jucces. F lu fleur s François péri f-
fent en cette occafion. Horace Farnefe , qui a'Voit époufé de^
puis peu Diane fille naturelle du Roi ^y eft tué, Robert de
la Mardi de BoutUon , qui défendoit la place , eft fait pr if on"
nier, Défaite des Impériaux près de Dourlens , par le Conne^
table Anne de Montmorenci. Le prince d'EJpinoyy ejï tué y
le duc d'Arfchot efl fait prifonnier , <S* les François gagnent
Jix enfeignes fur les ennemis. On affiége inutilement Bapau^
}ne ^ Cambrai, Dom Garde de Tolède commence la guerre
co?ître les Siennois , qui aboient pris notre parti : fes pre^
miers fucces. Montalcino affiégé inutilement, affaires du
Tiémont. Ferdinand de Gonjague yeut furprendre Bene,
Frife de Cortemiglia ^ de Ceya par Briffac. Fillage de
Verceil, Mort de Charle duc de Sayoye, Guerre de Corfe.
Guerre de Tofcane, Droit des Rois de France fur Gcnnes,
On donne à Faul de Thermes la conduite de la z^erre de
Tofcane iT de Corfe, Armée auxiliaire du Turc ^fous la,
conduite de Dragut. Prife de Bonifacio y place de Corfe, On
tache de furprendre Cahi, Les Siennois reprennent San^
Ftoren^o ^CfT Baflia. ISJouyelle perfécution contre les Hére^
tiques. On fait mourir à Genève Michel Seryet de Tarra^
gone. Mort de plufïeurs perfonnes illuftres s de Jean Riyius ,
dErafme de Reinhold , de Jacque Sturm, de Jean Dubra-^
Vius éyeque d'Olmants , de Jean-Baptijle Egnatius , de Je^
rome Fracaftor. Ifabelle affiftée du Turc excite des troubles
dans la Hongrie, Caftaldo fe retire de la FroVmce , haï des
peuples. Soliman y dans la crainte de quelques résolutions ,
part pour la Syrie, Il fait "Venir Muftapha fon fils auié à
Aleph y ^ le fait mourir a la follicitation de RoxeUne ^ de
Ru flan
SOMMAIRES. îx
Ttuflan Grand-Vi'^tr, Zeangir ajjlïgé de la mon de [on fre- "
rsy meurt au Camp ou à Conjlant'mople, Soliman fait mou^ Henri IL
m peu de tems après le fils de Muflapha, Ibrahim exécute ^ ^ ^'
..cet ordre malgré lui.
SOMMAIRE DU LIVRE XIII.
GKafîds troubles en Angleterre , apris la mort d!R^
douar d VI. V ambition de Jean Dudley comte de
3S[orthumberland en efi: Vorigine. Il "Veut exclure Marie
de la fucceffïon à la Couronne. Jeanne de Sujfolk eft éle^
yee fur le throne malgré elle. Dudley fin heau-pere ^ aU"
teur de cette entreprife ^ a la tète tranchée. Couronnement
de Marie. Généalogie du cardinal Poole y <5^ fon ambajfa^
de. On propofe a la Keine plufieurs mariages. Elle épouje
Philippe prince d'Efpagne. Wiat ejl pris <ir puni de mort.
Jeamie 3 fon père le duc de Sujfolk , <tT Gilford fon mari ,
ont la tète tranchée. Ordonnances tâchant la difcipline Ec-
défiafiique , ijT l'autorité du Pape. Elisabeth , fœur de Ma-
rie y efî mife en prifon. Célébration des noces de Marie aMcc
Philippe. Charle V. cède le royaume de JSfaples a fon fils ,
en faMeur de ce mariage. Traité de Paix entre le Roi <tjr
V Empereur , par rentremife du cardinal Poole. Arriyée de
ce Cardinal en Angleterre. Il rétablit rancienne Religion.
Affaires d' Allemagne. Accommodement de Jean Frédéric
ayec Augujle de Saxe. Jean Frédéric ?neurt peu de tems
Apres. Albert continue la guerre contre ceux de 'Nurem-
herg ir de Schyyeinfurt. Succès de Henri Playyen con-
tre Albert. Apres la bataille de Kitingen ) Albert fe reti-
re en France. On écrit en fa fayeur aux Etats de l'Empire,
Xoïîî» IL b
1554.
X SOMMAIRES.
<ï^;?/W^^^ Fr^wc/or/-. Réponfe des Etats, Mort de fuelqueî'
gens de Lettre , de Jean Frie^yde Xijie Betulee ^ de Simon
Portis y de Sigifmond de Ghelen , de François Franchini, En^
^ treprifes du Roi contre l Empereur : fes progrès danslepayis
ennemi. Le Roi Je rend maître de Beaurin y de Mariembourg y
de BouVine y de Dinan y <S du port de Giyets. Pillage de
Bains. Siège de Henti. Combat ou le duc de Guife acquiert
beaucoup de gloire, Ajfaires de France, Le Parlement ren^
du Semé [Ire. EtabliJJement d'un Parlement à Rennes y <C^
de la Gabelle dans la Gutenne, Augmentation du Jiombre
des Secrétaires du Roi^
SOMMAIRE DU LIVRE XIV.
GUerre de Tofcane : Jean Medichino ou Medici ^mar^
quis de Marignan général des troupes. Son origmt
i^ fa fortune. Mariage de Fabiano de Monte , ayec la fille
de Corne. Sienne e/i ajfiegée. Les Florentins font défaits
auprès de San-Gufne. Jourdain des Ur fins remet San-Fio^
re?î^o y place de lifte de Corfe y entre les mains de Doria^.
Malheureufe expédition de Chiufi. Rufe de Santaccio. On
envoyé Pierre Stro^i ayec du fecours pour faire lever le
Siège de Sienne. Léon Stro^^i eji tué d'un coup darque^
huje par un Payifan y auprès de Scarlino. Le Roi donne le
commandement de Sienne â Blaife de Mojitluc. Bataille de
Marciano , où Pierre Stro^^i , qui commandoit ?ios troU"
fes y ejl défait par le marquis de Marignan. Prife de Lu-
tignano , par Joanin Zeti. Stro-^^i s'ouvre un paffage , O^
fe jette dans Sienne. Il encourao-e les affiége^par lefperan-*
ce dun fecours, Stro^^i fort de la yille. On découvre
SOMMAIRES. xî
fdrmee nayale des Turcs, Mehedia en Afrique ejl rafee. — *— o»— ^i
Monte-Keg^ioni efl trahi par Joanin Zeti. Les ennemis Henri IL
attaquent Sienne pendant la nuit , mais fans fuccès, ^ S S "k-
SOMMAIRE DU LIVRE XV.
ON prend le château de la Corte , dans lifte de Cor^
fe, Briffac fait de yains efforts dans le Fiémont ,
pour fe rendre maître de Vaifenera, L'Empereur rapelle «««.«^
Ferdinand de Gon^ague. Les nôtres s'emparent d'ïyrée, i ^ r c.
Briffac fait fortifier Santia, Jacque de Sahaifon furprend
Cafal'Saint'Vas , dans le Montjerrat. Le marquis de Ma-
rignan donne une rude attaque d la Vdle de Sienne : tl
cft repouffé : les ajjlege^ font preffe^ par la faim. Mort
de Paul IIL Marcel IL e/i élu en fa place. Conditions
de la reddition de Sienne, Les François en fortent honora^
hlement ayec Montluc, Affaires des Payis-Bas. ' Les no^
très attaquent fans fucces un Fort appelle la Mauyaife ,
auprès de Met^. On découyre d Met^ <(jr a AhheVtUe le
complot des Cor délier s. On en'Vqye du fe cour s à Mariem-
bourg, Négociations pour la Paix entre le Roi <s V Em-
pereur, Les 'Députe'^ , par ïentremife des Anglois , s' af-
femhlent de part ^ d'autre à Gr avelines. Mort du Pape
Marcel : fa Vie <T fes mœurs, Paul IV, lui fuccede. Co-
rne donne le Gowvernement de la République de Sienne à
Agnolo ISIicolini, Le marquis de Marignan affiége (sr prend
Portercole y dont les ?iôtres étoient en poffeffion. Othobon
de Fiefque y ejl fait prifonnier, Doria le traite fort crueU
lement. On exerce mille cruauté^, fur le cadayre de
Léon Stro^y, Les nôtres font enyatn leurs efforts pour
bij
xlj SOMMAIRES.
^^^^^^^^^^^^^ jurprendre Valen'^a, Le duc d'Albe ohtient h Gouyerne-^
Henri II. ^^^^^^ ^^ Milan, Sesjxploits, Il campe fans fucces auprès-
* ^^ ^* de Santia. Il tache en yain de fufprendre CafaL Prife de
Moncaho par Sahaifon, Le Gouverneur -, peu de tems
après , lui rend la Citadelle. Arrivée des Turcs en Italie ,
pour fccourir les François, Les nôtres ajfié^ent inutilement
Calyi y en Corfe, Mi f érable état de Sienne après fa reddi^
tion, L'Empereur donne cette place a Philippe fon fils.
SOMMAIRE DU LIVRE XVI.
LE nouveau Pape fait quelques mouyemens dans Ltf
Tofcane, Entreprifes <ts* projets defes parens. Corne
fife d'abord de dijjîmulation, Jean-François Guidi comte de-
Ba^?w 3 ejl dépouillé de fes biens , <t^ cité à Rome, Hains'
des Caraffes contre l'Empereur ^ <s* le parti Impérial. Les^
S forces font inquiète^ à ce fujet. Conditions d'un traité
fait d Rome par d'Avenfon ambaffadeur y <^ le cardinal
d'armagnac s Annibal Rucellay en apporte le projet en
France, Le Roi le ratifie ^ <5* s'engage dans une alliance
fatale âfon Royaume, Le cardinal de Tournon prévoit pru-
demment tous les malheurs dont elle fut l'origine ^ <^ la
feule caufe, Prife de CreVoli dans la Tofcane , par les Im-
périaux. Heureux Jucce s de Corneille Bentivoglio, Perte
de Sarteano, Mort du marquis de Marignan gouverneur^
du Mdanois y fon habileté y fa cruauté <ts* fon caraBere\
Le cardinal Chriftophe Madruce lui fuccede. Le ducd'^l'^
he vient à Gennes y d'où il paffe à Tsfaples y pour y prendre
le commandement des troupes definées à la guerre contre
le Pape, Magnifique éloge de Jean Gropper y<S* de Claude
SOMMAIRES. xiîj
Ticfpenfc. La guerre fe rallmne entre l'Empereur ir le
'Roi yd Voecafion des Caraffes. Heureux fuccès des Fran- Henri IL
cois fur la frontière de Flandres » Combat de Germignipres ^ ^ '
de GîVets y fuiVi pen après de la bataille de Giyets. La.
flote Hollandoife , en revena?it des Indes y eji pillée iT bru-
Ue par les François , avec une perte confiâerable de part <^
d'autre. EpineVdle ^ de Harfleur ^qui commandoit notre ar^
mée navale ^ eft tue dans cette aSlion. Henri d'^lbret roi
de ISfayarre meurt a Pau en Bearn , laiffant pour héritière
Jeanne fa file , qui ayoit époufé Antoine duc de Vendôme.
'Affaires de France. Lî/litution des Lieutenans Criminels
de robe-courte. Le Roi qui s'étoit referyê y ((T aux Juges
Royaux , la connoiffance du crime dhérefîeyfait une Dé-
claration par laquelle il la laiffe aux Juges Ecclefîafiques ,
<r enjoint aux Gouverneurs de faire punir fans aucun dé-
ïai y <sr fans avoir égard à Vapel y félon l énormité du- crime ^
ceux qui avoient été condamne^ par les mêmes Gouverneurs y
ou par des Commiffaires , comme convaincus d'héréjïe. Vi-
y>es remontrances du Parlement de Paris contre cette Dé-
claration. Traité avec Jean de Brojfe duc d'Etampes y au
fujet de la principauté de Bretagne. J\îouvemens a Gène-
ye y iT à Lucerne. Mort d'hommes illuflres y de Kolfang
Lafius y de Conrad Pellican ) de George Agricola y de Gem-
7na Frifony dEdouard IVoton y dLfidore Clario y dOUmpia-
Fulvia Morata y de Marc- Antoine Major agio , d'O ronce
Ftrté y de Pierre Gille, Expédition de ISlicolas Durand de
Villegagnon y en Amérique. Mauvais ouvrages d'André
[Thevet. Dicte d'Ausbourg y fuivie de l' affemhlée de Isfaum-
hourg y ou les Protejîans forment une ligue. On agite inuti-
lement le différend au fujet de Cat^enelnbogen , entre Phi-
lippe La?îdgraVe de Hejfe ^ ^ Guillaume de Naffau prmc€
biij
.wiuiua
xîv SOMMAIRES.
5!!S d'Orange, Traité conclu le 2^ de Décembre , ^ui tefmî-
Henri il }j^ ^ après de grandes contcjîaûons ^ les troubles de la Re-
ligion : la crainte des Turcs d'un cote , <tT des François de
Vautre , eft le motif de cet accommodement. Les Proteftans
peuyent fuiyre la confejjion d' Aushourg y fans craindre d'e^
tre pomfuiVis à ce fujet, Queftion fur la Cène entre les PrO"
teftans. Mort de Jeanne mère de l Empereur <T de Ferdi*,
nand, L'Empereur fonge à fe décharger des foins du gou-'
yernement. Il conyoque à Bruxelles une nombre ufe <^ cé^
lébre ajfemblée. Il dofinefes Royaumes <ir fes Principauté^
À fin fils , quil ayoit fait chevalier de la Toifon d'or y après ,
ayoir abdique l'Empire en faveur de Ferdinand fin frère y qui
itoit déjà roi des Romains,
Fin des Sommaires de ce fécond volume»
ISTOIRE
D E
J ACQUE AU G U STE
DE T H O U
LIVRE SEPTIEME.
'^^^^^^iK X I M I L I E N , gendre de l'Empereur ,
partit alois d'Efpagiie pour fe rendre à Auf- HenriIL
bourg y Ferdinand fon pcre l'avoir engagé 1550,
à ce .voyage , pour conférer enfembie iur
la fucceliion à l'Empire. L'Empereur ,
voyant combien il lui étoit important de
maintenir dans fa maifonla dignité Impéria-
le , avoir eu recours à la reine Marie fa fœur , qu'il fit venir.des
Payis-bas au mois de Septembre,ôc il l'avoir chargée de folliciter
fon frère Ferdinand, pour l'engager, s'il étoit poffible , par des
offres avantageufes à renoncer au titre de Roi des Romains, en
Tome IL A
2 HISTOIRE
faveur du prince Philippe fon fils. Mais Ferdinand ; qui avoîf
77 Tj ^^"^ partage tous les biens que l'Empereur Maximilien leur
HENRI . p^j,^ avoir pofTedez en Allemagne, ôc outre cela fes droits
* J ) ^* 5c les prétentions de fes enfans à foùtenir 3 s'éleva contrqi
cette renonciation , ôc refufa pour la première fois de fécon-
der les intentions de fon frère. Le prince Maximilien , élevé
dans l'idée flateufe de parvenir un jour à l'Empire > voyanç
à la fin fon père fort ébranlé , ôc prêt à fe rendre aux preifan-
tes follicitations de la Reine fa fœur , employa tout ce qu'il
crut propre à l'affermir dans la réfolution qu'il avoir prife .
d'abord de conferver fa dignité. Sa vivacité à ce fujet l'ex-
pofa au reifentimcnt ôc à la colère de l'Empereur ôc du princç
Philippe.
Maximilien , à fon retour d'Efpagne, avoir amené avec lui
Bûhazon parent du roi de Fez : ce Prince perfecuté, ôc depuis
peu dépouillé de fes Etats parle Cherif, étoit veni* reclamer le
lecours de l'Efpagne contre cet ennemi commun. Les Lec-
teurs mefçauront, je crois, bon gré de remontera l'origine des
rois de Fez, de Maroc, ôc à celle des Cherifs , pour leur faire
parr ici de ce que nous f(;avons des Princes qui régnent aujour-
d'hui en Afrique. J'ai remarqué que Paul Jove, exa£t d'ailleurs
dans ce qui concerne les faits étrangers , n'en parle point dan^
fes hiftoires , ôc fort peu dans fes éloges.
Defcription Ptolomée n'a eu qu'une idée imparfaite de l'Afrique , re-
de la partie gardée pat Ics aiicieus comme la troifiéme partie du monde;
de i'Af iqiie.^ ^^^ lumières s'étendoient feulement fur cette portion qui eft
Révolutions cii-dcca de la ligne équinoxiale : nous devons aux Portugais
amvces dans j^ connoifTaiice de celle qui efl: au-delà. Je ne parlerai ici que
de la partie en-deça ; qu'il me foit permis de l'appeller ainfrj
Elle renferme premièrement les deux Mauritanies h l'une étoit
anciennement la Tingitane, où font les royaumes de Fez ÔC
de Maroc 3 ôc l'autre la Cefarienne , qui contient celui de Tre-
mefen , avec Alger , fa ville capitale , autrefois Julta Ca;fareal
Ce pays que les anciens appelloient proprement l'Afrique > s'é-
tend de là vers l'Orient 3 quelques-uns l'appellent aujourd'hui
Barbarie , d'autres feulement partie de Barbaries là eft le royau-
me de Tunis. On trouve enfuite la Cyrenaïque, ôc la Alarma-
rique , appellée aujourd'hui de fon ancien nom , Terre de Barca,
ôc enfin l'Egypte , ou du moins cette partie au-delà du Nil , que
DE J. A. DE THOU,Liv. VIL 5
plufieurs ont mife dans l'Afie. Toutes ces provinces, plus cul- »j
tivées ôcplus peuplées que le refte de l'Afrique ^ font fituées Henri II.
fur la mer Atlantique ôc fur la Méditerranée h à leur extrémité i j y o.
eft le mont Atlas, qui s'élevant de la Marmarique S femble
du Levant au Couchant, jufqu'à l'embouchure de la rivière
de Sus, qui arrofe la ville de Méfia , former une chaîne de
montagnes pour aller donner le nom d'Atlantique à cette mer
qui lui fert de bornes. Au-delà font la Numidie ôc la Gétu-
lie , payis beaucoup moins habitez : l'Afrique intérieure 6c le
Defert occupent cet efpace vuide qui eft en-deça de la ligne
Equinoxiale. Tous ces payis étoient autrefois fournis aux Ro-
mains '■> mais fur le déclin de leur empire , les Aiains , les Van-
dales ôc les Gepides , après avoir ravagé les Gaules ôc les Efpa-
gnes > s'en rendirent les maîtres 5 ils en jouirent jufqu'à la con-
quête des Arabes Mahometans , qui en chafTerent les Vanda-
les, ôc qui pour aflurer leur barbare domination, les mafla-
crerent, avec tous les Chrétiens qui étoient en Afrique. Ils di-
viferent ces Etats conquis en plufieurs Royaumes : cette divi-
(ion leur donna des Rois de différentes familles, qui en fefuc-
cedant, affectoient de tout changer, pour éteindre la mémoire
de leurs prédccefleurs. Tant de révolutions ont confondu les
anciens noms des peuples , des provinces ôc des villes.
La Tingitane , dont il s'agit ici , eft bornée par la mer
Oceane du côté de l'Occident, ôc par celle d'Efpagne ôc de
Sardaigne du côté du Septentrion ; elle touche la Céfarienne
vers l'Orient ; ôc vers le Midy elle s'étend jufqu'au mont A-
tlas. Mais félon la difpofition préfente le royaume de Maroc,
fitué dans la Tingitane , renferme des contrées qui font fur le
mont Atlas ôc au-delà du côté du Midi. Cette province con-
tient le royaume de Fez , autrefois peu confidérable , maïs qui
s'eft agrandi aux dépens de celui de Maroc , fur lequel il l'em-
porte aujourd'hui 5 tel qu'il eft , nous commencerons par fa
defcription.
Maroc la capitale de ce royaume , où Ton croit qu'ancien-
nement le roi Bocchus tenoit fa cour , commande à fept pro-
vinces i la plus fameufeeft celle de Sufa, qui , au-delà du mont
Atlas , s'étend jufqu'à la fortereffe de Gartgueffem. Ses villes
principales font Tedli , Tagavoft , Tarudante , Tejeut, ôc Mefla.
I MaYmarica ôc Barcaa terra, dans Ptolomée fe prennent pour le môme payis,
Aij
4 HISTOIRE
' Les fix autres provinces font moins peuplées 6c moins fertiles •
Henri IL ^ ^^ ^'^^^ ^^^ excepte le territoire de Maroc, toutes font rem-
j - - Q^ plies de montagnes efcarpées & couvertes de neiges dans tou-
tes lesfaifons. Maroc :, que quelques-uns prétendent avoir été
appelle autrefois Bocanum Htmerum , eft fituée dans une plaine î
à quatorze mille du mont Atlas , & à fix mille du fleuve Ten-
fift , près du pas d'Agmet, qui conduit dans les deferts où font
répandus les peuples de Lumptune ; fes murailles , autrefois
percées de vingt-quatre portes , contenoient plus de cent mille
maifons. C'eft dans cette ville fi magnifique par fes Temples ,
fes bains , fes Collèges , ôc fes Hôtels , que le roi Manfor
avoit fait bâtir un tour en forme d'amphiteâtre : cette tour ,
qui étoit comme une vafte citadelle j renfermoit un temple au-
gufle & un collège fameux»
Après ce royaume , celui de Fez tient le premier rang dans
la Tingitane. Maroc a fur Fez l'avantage de l'ancienneté ôc
de la réputation -, Fez a fur Maroc celui des forces & des ri-
chefles. La rivière d'Omirabih ôc les Provinces de Ducala &
de Tedela , qui font du royaume de Maroc , le bornent du
côté de l'Occident -, il eft féparé de celui de Tremezen , du
côté de l'Orient par la rivière de Muluva? il a vers lefepten-
trion le détroit de Gibraltar, ôc vers le Midi le pied du mont
Atlas, d'où il s'étend jufques dans la Getulie ôc dans la Numi-
die. Il eft auffi divifé en fept provinces : Temefna ou Sevie eft
la première. Cette province très-fertile étoit autrefois remplie
de villes bien peuplées 5 elles ont été détruites par les Almoha-
das ôc les Merinis , à caufe des guerres continuelles ôc de la
puilTance de leurs habitans , qu'ils ont réduits à vivre fous dts
tentes Ôc des cabanes. On voit pourtant encore quelques vefr
tiges des villes d'Anfa, Mançora^ RabatOj Nuchaila., Men-
zala, Adendum j Tegeger, Maderauvan , Taggia ôc Zarfa ,
refte de plus de quarante villes très-coiifidérables par le nombre
des maifons ôc des habitans.
Fez eft la féconde province , où font les villes de Sala 012
Sella, fur une rivière du même nom, de Mequinezôc de Fez j
celle-ci eft aujourd'hui fi puifiante en Afrique, quelesSarra^
zins l'appellent la Cour d'Occident , ôc la regardent comme le
fécond fiége de l'Empire Mahometan. Elle eft compofée de
trois villes i la première 6c la plus ancienne s'appelle à prefent
^ DE J. A. DE THOU, Lïv. vu f
Beleide , fituée où étoit autrefois Bilibilis , dont parle Ptolo- ■ "
Inée '^. Elle a du côté du levant la rivière de Sala j fon enceinte Henri II.
peut contenir quatre mille maifons. Idris , le fécond des Cali- i r c- o.
phes d'Afrique, la fit bâtir l'an 798, dans le tems que Mahomet »Ptoiomée^
& Abdala, tous deux fils d'Aaron Rafis^ fe faifoient après la mort [3 * ^èuc ri/»^
de leur père , une guerre auffi longue que cruelle. L'ayant enfin biUs.
terminée par une paix mal afTûrée , Mahomet transfera le fiége
de fon empire de Damas à Baldae , qu'il avoir fait conftruire près
des ruines de l'ancienne Babylone, furie même terrain qu'oc-
cupoit autrefois la ville de Seleucie : Abdala choifit l'Egypte
pour fon féjour. En Efpagne, à leur exemple , on créa un Ca-
liphe égal en autorité à celui de Baldae ôc d'Egypte , ôc deux
en Afrique. Le premier réfidoit à Carvan. Cette ville qu'Oc^
cuba , fils de Nafic , avoit fait bâtir dans la Cyrenaïque deux
cens ans auparavant , après deux grandes vi£loires remportées
par les Arabes fur les Chrétiens, fut ainfi nommée pour éterni-
1er la gloire des vainqueurs : les peuples de toutes parts empref-
fés de Fhabiter , y vinrent en fi grand nombre ^ qu'il fallut y
ajouter une nouvelle ville ,appellée Raqueda. Carvan étoit le
fiége de l'empire Oriental des Mahometans en Afrique , ôc Fez
de l'Occidental. Cette ville , comme nous l'avons déjà dit ,
étoit l'ouvrage d'Idiis, defcendant d'Hali ôc de Fatime fille
de Mahomet.
La féconde ville qui compofe Fez , eft appellée le vieux Fez,
& eft arrofée d'une rivière du côté de l'Occident j elle con-
tient, avec le grand temple de Carruen, quatre-vingt mille mai-
fons, ôc un grand nombre de fontaines ôc deruiifeaux. On bâ-
tit cette ville long-tems après la mort d'Hafcen , petit-fils d'I-
dris; la défunion de deux frères qui fe difputoient l'empire,
en fut l'occafion. L'un des deux , croyant mettre fin à leurs
différends , fit bâtir le vieux Fez , mais fi près de l'autre , que
n'étant féparés que par la rivière ôc un petit fentier , cette proxi-
mité les faifoit fouvent renaître. Jofeph , fécond Roi des Al-
mohadas ôcfils d'Abdaluc , déjà poffefieur du royaume de Tre-
mezen, fous prétexte de donner la paix à cette province, mit
cette ville au rang de fes Etats, ôc s'érant rendu l'arbitre des
deux frères , il leur ôta la vie , pour terminer leurs querelles.
Ces deux villes n'en formèrent bien-tôt qu'une, par la deftruc-
tion des murs qui les fépai'oieut , ôc par les ponts qu'il fit faire
pour les joindre, Aiij
1? H I s T O I Pv E
"■"■" "*■ La troifiéme ville comprife auffi fous le nom de Fez , un peu
Henri II. P^^^ éloignée, contient environ huit mille feux j elle doitfafon-
2 ç. ç Q^ dation à Jacob , premier Roi de la famille des Beni-Merinis. Le
palais royal, les temples, les hôpitaux, les bains , ôc tous les édi-
fices publics , dont elle eft ornée , font d'une magnificence dif-
ficile à décrire j fes murs font doubles ôc flanqués d'un grand
nombre de tours. La plupart des autres villes de cette province
font fur des montagnes voifmes du mont Atlas , ôc qui fem-
blent en être comme les racines.
La province d'Afgar , pofTedée par les Arabes, eft très -fer-
tile j les Holotes ôc les Meleches , leurs Sophis , font tributaires
du roi de Fez. Les villes de Larache , d'Alcazar,ôc d'Arzilla
entretiennent une forte garnifon de Maures i pour contenir
les Chrétiens , maîtres aujourd'hui de Tingis , ou Tanger , ôc
qui eft de la dépendance de la province d'Habat , la quatriè-
me du royaume de Fez. Là font les villes d'Ezaggen , de Ba-
niteude , de Mergo , de Tanfor , d'Agla, de Bezat , de Tetuan ,
ôc de Tingis ou Tanger, qui a donné le nom de Tingitane à
toute la Province , appellée depuis par les Arabes la féconde
Mecque. Alphonfe V. Roi de Portugal , après avoir pris Ar-
zilla, qui fut néanmoins bien- tôt reprife parles Maures, mit
toute la province Tingitane fous l'empire des Chrétiens. On
voit encore dans l'Habat , Arziila , Cafarezzaghir , ôc Septa ou
Ceuta , ville autrefois fort renommée. Les auteurs Africains ,
qui la croyent l'ouvrage des Romains , difent qu'elle a été ap-
pellée la Cité Romaine 5 Ptolomée la nomme Exiliffa. Il y a
cent quatre-vingt ans que Jean premier du nom roi de Portu-
par confé-^^* g^l^ la réduifit fous fon obéïffance*.
quent M. de Après la province d'Habat , eft celle d'Errif , prefque toute
Jed eiwj^f! remplie de montagnes , c'eft dans cette contrée que fe trouve
' la ville de Bedis , autrement Vêlez de la Gomera , fameufc par
les guerres qu'elle a foûtenuës de notre tems. Les Efpagnols
depuis trente ans ^ fe font rendus maîtres de cette place , fous
le commandement de D. Garcie de Tolède. Outre cette ville,
il y a encore dans l'Errif celles de Jelles , de Tegalfa , de
Gebha ôc de Megime.
Garet eft la fixiéme Province 0 elle joint le royaume de
Tremezen 5 Melilla l'une de fes villes , nommée par Ptolomée
h cité desRulfadires, futprife fous le règne de Ferdinand ôc
DE l A. DE THOU, Liv. VïL 7
d'ifabelle, par Jean de Guzman duc de Médina Sidonia , & =!!==!=
depuis cédée aux rois d'Efpagne. Ses autres villes font Cha- Henri IL
fafa , Tezzota & Meggeo. Chauz ou Elcaon , Province 1 5 ; 0,
dcferte , voifine de la Numidie , eft la dernière ôc la plus
étendue du royaume de Fez ; elle a pour villes Teurerto ,
Dubdu , Teza , Ainelginum , Mahdia , Umengiunaibe , ôc
Gerfeluin.
Depuis que l'Afrique a été infectée de la pernicieufe dodlri-
ne de Mahomet , les Califes Arabes , pofTefîeurs de la Tingi-
tane , l'ont gouvernée eux-mêmes , ou en ont confié le gouver-
nement à des lieutenans. Mais Adu Texifien , prince des Almo-
hadas , ou des peuples de Lumptune , ennemi de la domination
des étrangers , les fit tous périr , ôc s'empara de la fouveraineté
de ce pays, l'an lop. Il choifit Agmet pour le fiégede foil
empire, & pour fon féjour. Jofeph Ton fils lui fucceda. Dana
le cours de fon règne , qui fut de 3 j ans, il fit achever la ville
que fon père avoit commencée, conquit les royaumes deTre-
mezen , de Fez ôc de Tunis, prit plufieurs villes en Efpagne,
ôc fe rendit maître de prefque toute l'Andaloufie. Halifon fils
fit bâtir dans Agmet la principale Mofquée qui a toujours con-
fervé fon nom , quoique fouvant détruite ôc rétablie. Après un
règne de fept ans , il périt dans une fanglante bataille qu'il
perdit dans l'Andaloufie contre Alfonfe VIL
Ibrahim , ou Abraham , fon fils ôc fon fuccefleur , eut une fin
bien tragique. Un étranger de bafle condition, nommé Ab-
dala , ôc qui pour marquer fon penchant pour l'union ôc la
concorde , fe faifoit appeller Mouahedin , de maître d'école
qu'il étoit, devint fi puifiant qu'Ibrahim fe trouva dans la né-
cefiité de lui livrer bataille, comme à un rival redoutable. Ce
Prince fut vaincu l'an 1 14.C. Les portes de fa capitale lui ayant
été fermées , lorfqu'il fuyoit, pour échaper à la fureur des re-
belles , il fe réfugia à Qran, croyant que cette ville feroit pour
lui une retraite aflurée , ôc ne pouvant fe retirer ailleurs. Mais
Abdul Mumen chargé par Mouahedin du foin de le pourfui-
vre , trouva les habitans d'Oran difpofés à lui ouvrir leurs por-
tes. Le Prince infortuné fe fauva de la ville, à la faveur de
la nuit j mais au milieu des ténèbres ne fçachantoù fuir, ni quel
parti prendre, il fe précipita de defefpoir avec fa femme. Ab-
dul Mumen, après avoir ainfi terminé la guerre, vint retrouver
% HISTOIRE
' - Mouahedlii j mais en arrivant il apprit fa maladie &c fa mort;
Henri II, Cet Abdul Mumen , d'une naifTance aufli obfcure queMoua*
{ 5 y o. hedin , & qui comme lui avoir été maître d'école , fut procla-
mé premier Pontife d'Afrique par quarante de fes difciples ÔC
Ibize Scribes , & l'armée ajouta à cette dignité le titre d'Em-
pereur. Ce nouveau fouverain afliégea Maroc , qu'il prit fuc
la fin de l'année ; il y trouva , comme une vidime qui fem-
bloit lui être préparée , Ifaac fils d'Ibrahim , qu'il égorgea de
fa propre main. Par ce meurtre fa race étant éteinte, il s'em-
para de la plus grande partie de l'Afrique , ôc étendit les bor-
nes de fon Empire jufqu'à Tripoly. Aben Jofeph fon lils,ôc
Abu Jacob Almançor fon petit-fils , lui fuccederent. Ce der-
nier joignit à la grandeur de fa puifTance un profond fçavoir,
& fit fleurir les fciences à Maroc ôc en d'autres lieux d'Afri-
que. Le fils d' Almançor, Mahamet Enacer , furnommé Mira^
* C'eft-à- niolin *, poffeda, comme fon père ôc fon ayeul , une grande
dire , Chef étendue depays, non feulement en Afrique j mais encore en
des fidèles. Efpagne. Le roi de Caftille^ Alfonfe X. par un^ victoire com-
plète qu'il remporta fur ce dernier en l'année 1 200, lui fit aban-
donner ce qu'il polfedoit en Efpagne , ôc l'obligea , après la
perte d'une bataille , qui lui coûta celle de plus de foixante
mille hommes , de fe retirer en Afrique. Les Chrétiens animés
par ce fuccès, reprirent dans l'efpace de trente années , Va-
lence , Cartagene , Cordouë , Murcie ôc Seville.
Mahamet Enacer mourut vers ce tems-Ki Ôc lailTa beaucoup
d'enfans. L'union des frères eft ordinairement le foùticn des
familles : la méfintellignce. de ceux-ci caufa la perte de l'Em-
pire des Maures ôc celle de leur Maifon , ôc tous enfin péri-
rent dans differens combats qu'ils fe livrèrent les uns aux au-
tres. Leur entière deftru£lion occafionna les révoltes des Vi-
cerois de Fez , de Tremezen , ôc de Tunis ; Gamarazan , ifTu
des rois de Tremezen, exhorta ces peuples à s'affranchir, il fit
mourir Ceyed petit-fils de Mahamet , ôc ayant enfuite défait
tous les Almohadas ( ainfi s'appelloient les fuccefiTeurs d'Ab-
dul Mumen) il donna une nouvelle face au gouvernement.
D'un autre côté Abdulach de la famille des Merinis , après
avoir pris quelques villes du Royaume de Tremezen , rédui-
fit fous fon obeïfTance celui de Fez vers l'année 1 2 1 o. Il mit
donc la royauté dans fa famille , ôc par fes conquêtes il recula
les
D E J. A. D E T H O U , L I V. VIL ^
les frontières de fon empire. Le choix que fes fuccefTeurs fi- m
rent de Fez pour leur féjour, dépeupla peu à peu Maroc j & p{£j^j^i jj
cette ville en proye à des gouverneurs avares ôc cruels devint
inhabitée. Mais Abdulach ^ le dernier des Merinisj ayant été
tué par le Cherif ^ Said :, qui étoit du fang des Oatazes ôc gou-
verneur d'Arzilla, prit les armes pour venger la mort du Roi.
Il livra bataille au Cherif l'an 1 48 1 , délit fon armée , ôc l'obli-
gea de fe réfugier à Tunis. De ce Said qui a régné à Fez , def-
cendent les Rois Oatazes. Les royaumes d'Afrique , ainfi que
les provinces ôc les villes particulières de chaque Royaume ,
furent défolcz fous leur règne, ôc expofez à l'ambition des gou-
verneurs révoltez. Les peuples réduits à une mifere extrême
fouffrirent beaucoup , jufqu'au tems que les Cherifs ayant chaf-
fé les Oatazes j réunirent enfin ce qui avoit été démembré de
leurs Etats , dont ils ont formé de notre tems un nouvel em-
pire dans l'Afrique. Voici quelle a été leur origine.
L e Cherif Hufcenis * né àTigumedet, ville du pays de Dara Origine des
dans la Numidie , étoit un homme artificieux , ôc qui pofTedoit >t ^^^ HulTen.
parfaitement la Philofophie , alors fort cultivée chez les Maures; .
mais la magie étoit ce qu'il fçavoit le mieux. Pour s'attirer la ^
confiance publique ôc s'accréditer, il fe donna pour defcen-
dant du Prophète Mahomet ôc de ce Cherif, qui , comme je l'ai
dit, fut auteur de la mort d'Abdulach , dernier roi de la famille
des Merinis. Mais comme il efl aifé de féduire le peuple par des
apparences de religion ôc de pieté , il affecloit une gravité ôc
une fainteté de vie égale à celle d'Abdul Mumen , dont j'ai
déjà parlé. Il avoit trois enfans , Abdelquivir , Hamet ôc Ma-
hamet , capables de féconder les vaftes projets d'un tel père.
Pour les rendre recommandables parmi le peuple , il leur or-
donna d'aller vifiter le tombeau de Mahomet. Ces trois frères,
à leur retour , parurent avec un dehors de pieté , accompa-
gné d'extafes ôc d'infpirations divines fi bien concertées, que le
peuple en foule , attache à leur fuite , s'empreffoit de toucher
leur robe ; qui la pouvoit baifcr s'eftimoit heureux. Ils revin-
rent à Tigumedet retrouver leur père, qui infpira à Hamet ôc à
Mahamet , qu'il avoit inflruits dans l'art de la magie , d'aller à
Fez, où regnoit alors Mahamet Oataz. Vers l'an lyoS Hamet
I Ce nom fignifie en Arabe Prince , 1 prend aujourd'hui le titre de Cherif
pu grand Seigneur. Le roi de Maroc I des Cherifs,
Tome IL B
10 HISTOIRE
efiimé pour fa doclrine obtint une chaire dans le Collège de
Henri II. ^I^^^araca , 6c Mahamet eut l'honneur d'être précepteur des
i r ^ Q enfans du Roi. Enfin ces deux frères parvinrent au degré de
réputation ôc de faveur qu'attendoit leujpere pour faire écla-l
ter fes deffeins.
Depuis la ruine de l'Empire des Merinis , la Tingitane alors
afFoiblie par le trop grand nombre de Seigneurs qui lapolTe-
doientj étoit dcfolée par les fréquentes incurfions des Portu-
gais , qui de jour en jour étendoient leur puifTance en Afri-
que. Le Cherif, qui voyoit ceux de fa fede murmurer des
avantages , que les Chrétiens tiroient des divifions qui re-
gnoient entre les differens Princes de fa nation , confeilla à
fes enfans de demander au Roi un tambour ôc un étendart
avec quelques cavaliers , afin de parcourir le pays , ôc d'ex-
horter les peuples à défendre la loi de Mahomet ^ ôc les ani-
mer à s'oppofer aux Chrétiens. Ces deux frères , inftruits par
leur père , reprefenterent au Roi qu'il étoit du devoir des Che-
rifs y iflus du Prophète , ôc interprètes de fa loi , d'exciter les Ara-
• bes à prendre les armes pour le foùtien de la Religion ôc la
défenfe delà liberté du pays 5 ils le prièrent en même-tems de
leur accorder le gouvernement des Provinces de Sufa , d'Hea ,
de Ducala^ de Maroc ôc de Tremezen, pour y commander
en fon nom , ôc les défendre contre les Chrétiens.
Le Roi goûta cette propofitionj mais avant que d'y fouf-
crire , il voulut confulter Muley Nacer fon frère , homme très-
habile ôc très-experimenîé dans les affaires. Celui-ci reprefenta
au Roi de quelle importance il lui étoit de rejetter la propofi-
tion des Cherifs ; il lui dit qu'elle cachoit une ambition dé-
mefurée 3 dont la Religion étoit le voile ; qu'après s'être fait une
grande réputation par leur pieté apparente, ôc s'être en quel-
que forte rendus les chefs delà religion , ils briguoient des em-
plois ôc des gouvernemens , ôc qu'on les verroit fuccelîivement
afpirer à la royauté. Il appuya fes remontrances fur les exem-
ples récens des defcendans d'Idris, des ?Vlagoraves, des Al-
moravides 3 dont le chef étoit Habul-Texif, ôc des Almoha-
das conduits par Mouahedin , qui tous , fous le prétexte fpé-
cieux de la religion , s'étoient emparez du trône, dont ils avoient
enfin été chalfez par les princes Merinis protecteurs de la reli-
gion ôc défenfeurs de l'Afrique i il ajouta qu'un fceptre ufurpé
DEJ. A. DETHOU, Liv. VIL ii
|)ar le crime , ayant été faifi par leurs pieux ôc vertueux an- i
cêtres , aidez du fecours du ciel , méritoit d'être foigneufement Henri IL
confervéj que des propofitions colorées de Religion ne de- i ç r o,
voient point Tébloùir , ôc qu'il falloir fe précautionner contre
un projet , qui paroiiïbit tendre à leur deftrudtion , ôc à la rui-
ne entière de l'État : que la demande des Cherifs paroiflbit fim-
ple , ôc fondée fur des motifs très-louables i mais qu'il pré-
voyoit , que fi le titre de défenfeurs de la religion leur étoit une
fois accordé , ils fçauroient un jour prendre les marques delà
royauté.
Ce confeil étoit fage , mais le Roi ne le fuivit point? foitque
la faufle pieté du Cherif l'eût féduit , foit qu'il lui fût indiffèrent
de leur céder des provinces pofledées par divers Souverains ,
ôc expofées auxincurfions continuelles des Chrétiens : peut-être
aufli craignoit-il qu'un refus fait à ces défenfeurs de la loi de
Alahomet ^ fi chéris du peuple , ne lui attirât la haine publi-
que , ôc ne le fît foupçonner de méprifer ôc de trahir la Reli-
gion. Ces réflexions le déterminèrent à leur accorder le tam-
bour ôc l'étendart qu'ils demandoient , ôc à leur donner des
lettres de recommandation adreffées aux Seigneurs ôc aux Gou-
verneurs de ces payis.
Leur première expédition fut dans la province de Ducala Pfem.icre
au royaume de Maroc , le deffein de s'eflayer , ôc l'envie de des cherifs ;
complaire à leurs amis , les y guida : ils ne pouvoient faire d'en- le"''^ conquê-
treprife confidérable , n'ayant que fort peu de troupes , d'ail-
leurs la ville d'Afafi, jufqu'où ils portèrent leurs pas, avoir une
forte garnifon: delà ils s'avancèrent jufqu'au cap d'Aguer , qui,
comme Afafi^ étoit fous la domination des Portugais. La répu-
tation des Cherifs s'étendoit déjà au loin ,lorfqu'ils fe trouvè-
rent hors d'état de fournir à la fubfiftance de leurs troupes. Mais
les peuples , en faveur d'une guerre ii fainte , leur accordèrent
la dixième partie de leur revenu. Dans la province de Dara ,
les peuples de Quiteva , de Timefguita y de Tinzulin , de Ten-
zeta , de Tagamadurt , ôc de plufieurs autres villes, fe foûmi-
rent à cette contribution. Ceux de Tarudante qui vivoicnt en
liberté depuis le pillage de leur ville , engagèrent les habitans
de Tedfi ôc les peuples voifins , à donner cinq cens chevaux
au père des deux Cherifs , ôc à lenommer leur chef, pour aller
fous fes ordres aflléger les Chrétiens qui étoient dans Aguer.
Bij
ces.
12
HISTOIRE
Mahamet le plus jeune fixa fon féjour à Tarudante , qui au-
7T jj trefois avoir été celui des Merinis dès le commencement de
leur domination j ôc il fit bâtir afTez près de cette ville une for-
^ ^ ' tereflbj à laquelle il donna le nom de Faraixa. La faveur des
Maures qu'il fçut gagner , l'éleva à la dignité de commandant
des armées ôc d adminiftrareur des affaires civiles : ces peuples
impatiens de s'affranchir du joug des Chrétiens, fe flattoient
d'y réiinir fous ce chef. Il conduifit fes troupes du coté de la
province de Sufa , attaqua Ôc défit les Mezuars amis des Chré-
tiens d'Aguer, ôc fe rendit maître de la province de Dara qui
leur étoit foûmife. Levoifinage de Sufa lui fit naître le deflein
d'aller jufque dans cette Province j pour y pénétrer , il fal-
loir paffer par Tiguiut , ville fituée au pied du mont Atlas, com-
mife à la garde de Mahamet Elche , Génois & renégat^ qui
par un traité lui accorda le paffage. Il entra dans la province
de Sufa , ôc s'empara de tout le payis , fous prétexte de venir au
fecours des peuples d'Hea, de Ducala, ôc de Tremefen, dé-
folés par les incurfions des Arabes des montagnes , ôc par les
hoftilitez de la garnifon d'Afafi.
Sa puiflfance étant augmentée par fes conquêtes , Ôc fon ar-
mée fortifiée par les contributions de tant de peuples, il em-
porta d'aflaut Tedneft capitale d'Hea , ville voifine d'Afafi ôc
d'Azaamor ; ôc y fit bâtir un Palais , qui fembloit être deftiné
au repos de fa vieillefle. La fortune jufqu'alors avoit fécondé
fes entreprifes j mais Yahay Ben-ta-fuf , tributaire du roi de
Portugal y ôc ennemi déclaré des Cherifs , fe reprefentant qu'il
avoit plus d'intérêt qu'aucun autre, d'arrêter le cours rapide de
leur fortune naiffante , engagea Nugno Fernandez d'Atayde
commandant d'Afafi, à unir fes forces aux fiennes, pour aller
furprendre Tedneft, Ôc y faire périr le Cherif. Ils raflemble-
rent avec une diligence extrême quatre cens chevaux Efpa-
gnols , ôc trois mille Maures, avec huit cens Arabes habitans
des montagnes d'Abda , ôc de Guarbia , dans la province de
Ducàla ) ôc s'avancèrent enfuite vers Tedneft. Leur mar-
che, quoique fecrette ôc bien concertée , fut découverte par
le Cherif. Tenant fa fortune de fa réputation , il crut devoir
tout ofer pour la foûtenir. Il alla donc au-devant de l'armée
ennemie à la tête de quatre mille chevaux. A peine fut-il éloi-
gné d'une heuë ôc demie de Tedneft, que le jour commença
DE J. A. D E T H O U , L I V. Vîl. t^
li paroître avec fon ennemi , qu'il ne croyoit pas fi proche.
Yahay qui commandoit Pavantgarde , fans attendre Nugno , Henri IJ
tranfporté de fureur à la vue du Cherif , s'avança fur lui , ôc la i r r o,
haine anima tellement fon courage , qu'il l'obligea à fuir 5 il le
pourfuivit le refte du jour> accompagné de Nugno ^ qui étoit
furvenu. Outre le butin qu'il fit fur le Cherif j il fit prifonniers
deux cens de fes gens , ôc huit cens refterent fur le champ de
bataille 5 ce combat lui coûta la perte d'environ cent douze
Maures , ôc il n'y périt aucun Chrétien. Le Cherif avec fes en-
fans , échapé par fa fuite à la fureur de l'ennemi , quitta Ted-
neft, qui après fa défaite ne lui parut pas un azile alTuré 5 les
habitans de cette ville fe réfugièrent dans les montagnes voi-
fines , ôc le vainqueur y entra aufïï-tôt , fans y trouver de réfif-
tance. De-là Nugno fuivi de Dom Juan Menefes , gouverneur
d'Azaamor , qui lui avoir amené fix cens chevaux ôc mille hom-
mes d'infanterie , rangea fous fon obéïflance le payis d'alen-
tour : une partie fe foûmit volontairement , mais il fallut em-
ployer la force pour foûmettre l'autre.
A peine les Portugais furent-ils retirés , que les Cherifs re-
mirent une armée fur pied. Une fédition arrivée alors à Ted-
neft , leur facihta le moyen de rentrer dans cette ville. Ce
fut alors que le père des trois Cherifs mourut de maladie.
Après fa mort j fes trois enfans fe fervirent utilement de fes
leçons , ôc fçurent fe maintenir eux-mêmes par leur propre ha-
bileté : ils forcèrent Alguel foûmife à Cydi Bugima tributaire
des Portugais , ôc fe faffurerent par une bonne garnifon. Le
château deXauxava, au-deflbus de Maroc, futenfuite fortifié
par leurs ordres , pour s'oppofer aux courfes des Chrétiens 5
les contributions qu'ils mirent fur le payis circonvoifin fervirent
à l'entretien de leur armée. La Fortune depuis ne leur fut ni fa-
vorable ni contraire dans leurs combats contre les Portugais j
le prompt fecours qu'exigeoit d*eux Anega j petite ville que
Dom Lopez Barriga maréchal de Camp avoir alTiegée 3 les en-
gagea dans une bataille , oii ils remportèrent la victoire ôc fi-
rent Barriga prifonnier. Cette perte des Chrétiens fut compen-
féô par la mort d'Abdelquivir l'ainé des Cherifs , qui fut tué
dans cette adion. Hamet ôc Mahamet revinrent triomphans à
Xauxava, oii ils conduifirent Barriga.
A leur arrivée , ils formèrent le deflein d'envahir Maroc.
Biij
^
14 HISTOIRE
m^m^^^mmm^m^ Cettc vIlIc prcfque détruite, comme je l'ai dit, fous la domî-
Henri II ^'^^^^'^ri des Merinis, étoit alors fous celle de Nacer Buxentuf ,
j - ' de la famille de Henteta j ôc comme elle étoit médiocrement
peuplée , ôc fans relâche inquiétée par les Arabes des monta-
gnes, ce Prince étoit fort foible. Les deux frères artificieux:
ôc adroits s'inlinuerent dans fon amitié , en lui donnant part
dans leur butin , & par la promefle qu'ils lui firent d'étendre
fon Etat. Séduit par l'intérêt ôc par l'ambition , il confentit à
les recevoir , ôc leur fit rendre à leur entrée les honneurs dûj
à leur cara£lere , ôc à la prpfefiion qu'ils faifoient d'une haute
pieté. Ils n'eurent pas befoin d'employer tout leur art , pour
tromper ce Prince crédule ôc peu éclairé. Les fréquentes par-
ties de chafle qu'ils faifoient avec lui , leur fournirent l'occa-
fion de Fempoifonner avec un gâteau fait de fucre ôc de farine
de froment à la mode du payis j il revint à la ville après en
avoir mangé , ôc mourut aufli-tôt, fans qu'on pût découvrir alors
la caufe de fa mort. Alors Hamet, l'aîné des deux Cherifs , qui
avoir gagné les habitans par fes préfens ôc par fes promeffes, fut
proclamé Roi. Le nouveau tyran, pour fe garantir des entre-
prifes , que les enfans de Buxentuf, injuftement privés d'une
légitime fuccelTion , auroient pu former contre lui , leur don-
na à titre de dédommagement des terres dans des lieux fort
t éloignez. Il envoya aufïi-tôt des Ambaffadeurs au roideFez,
pour l'informer de fes exploits , lui offrir des préfens de fa part,
s'engager à lui payer un tribut annuel, ôc faffurer qu'ils étoient
prêts à lui obéir en tout.
Il s'alluma alors une guerre fanglante entre les Arabes de
Zarquia ôc ceux de Garbia , dans la province de Ducala. Les
Cherifs accoutumez à tirer avantage des malheurs d'autrui ,
promirent à l'un ôc à l'autre parti de leur donner fecours ; ces
peuples féparement flattez du même efpoir, vinrent pleins de
confiance camper à Quehera , à deux lieues de Maroc , ôc là
fe livrèrent bataille. Les Cherifs fpeclateurs avec leur armée ,
voyant qu'après un combat auffi long que fanglant, la victoire
ne panchoit encore d'aucun côté , ôc qu'il leur feroit facile de
l'emporter fur ces combatans également affoiblis , vinrent fon-
dre fur eux, comme fur des ennemis, les défirent aifément ,
ôc s'en retournèrent à Maroc chargez de dépouilles.
Leur infanterie , leur cavalerie , leurs munitions de guerre
DE J. A. DE T H O U , Liv. VII. i;
augmentées par tant de victoires jinfpirerent aux deux Cherifs
une fierté, qui alla jufqu'à méprifer le roi de Fez y ils lui refu- Henri IL
ferent la cinquième partie des dépouilles des vaincus , & de i r r q.,.
lui payer le tiibut auquel ils s'étoientjoûmis : pour infulter ce
Prince , ils lui envoyèrent les plus mauvais chevaux pris à la
guerre. Le Roi offenfé ordonna à fon rélident à Maroc de
fommer Hamet de fa parole, ôc que s'il differoit de l'acquit-
ter , il lui déclaroit la guerre : ce Prince , dans le déclin de
l'âge y mourut fur ces entrefaites. Hamet Oataz fon fils , qui
avoir eu pour précepteur le Cherif Mahamet , loin de venger
l'injure faite à fon père , l'oublia jufqu'à figner un traité , où
il fe contentoit d'un léger tribut payable tous les ans , oc qui
n'étoit qu'honorifique. Cependant les Cherifs enhardis par leurs
heureux fuccès^ôc appuyez de l'amitié des Seigneurs du payis
qui habitoient dans les montagnes , fe mirent peu en peine d'ob-
ferver ce dernier traité : lorfque le tems d'y fatisfaire fut ar-
rivé, ils envoyèrent dire au Roi, que leur qualité de légiti-
mes héritiers de Mahomet , leur donnant plus de droit à l'em-
pire d'Afrique qu'à lui-même, ils dévoient être exempts de
tout genre de tribut j que s'il vouloit pourtant leur accorder
fon amitié , ils fçauroient y répondre 5 mais que s'ilprétendoit
les troubler dans leurs guerres contre les Chrétiens , Dieu ôc
Mahomet vengeroient le tort qu'il feroit à la Rehgion ; que
de leur côté ils avoient aflez de force ôc de courage , pour
rendre fes efforts inutiles , ôc le traverfer dans fes defleins.
Le malheureux fuccèsde la tentative que le Cherif Mahamct,
gouverneur de la province de Sufa , avoir faite contre la ville
d'Aguer , l'avoir obligé de retourner àTarudante, qu'il faifoit
fortifier à la hâte : Hamet fon frère , aidé de fes amis , avoit
conquis tous les payis d'alentour , la dixme dont nous avons
parlé jfuffifoit à la fubfiftance de fon armée 5 ilcontinuoit tou-
jours à l'exiger fous prétexte de Religion , ôc n'avoit encore
ofé impofer d'autre contribution , ni fur les peuples qu'il avoit
fubjugués par les armes , ni fur ceux qui s'étoient foumis vo-
lontairement à lui. Le roi de Fez ouvrit enfin les yeux , ôc ^^ roi de
reconnut fa faute un peu tard. Allarmé de la puiffancedes Che- b^euer^e^aux
rifs qui augmentoit de jour en jour , il leur déclara la guer- Clierifs.
re , ôc mit le fiege devant la ville de Maroc. Les eflforts qu'il
fit pour la prendre furent inutiles 3 Mahamet y avoit fait entrer
i6 HISTOIRE
des troupes j qui dans une foitie forcèrent le camp du Roi 6c
Henri IL repouflferent fon armée avec une grande perte. Le Roi averti
^ S S ^' alors que fon frère Muley Muçaud avoir pris les armes contre
lui , & que Ça marche faifoit juger qu'il avoit des defleins fur
Fez , leva le liegc & regagna promptement cette Capitale. Les
Cherifs profitèrent de l'occafion , pourfuivirentle Roi, défirent
fon arriere-garde , ôc entrèrent dans la province d'Hefcure.
Après l'avoir défolée , ils forcèrent les peupes , ainfl que ceux
de la province deTedla , à leur donner la dixme ôcle tribut
qu'ils payoient au roi de Fez. L'ambition ôc la fortune de ces
cicux frères l'emportant alors fur la modeftie & la politique 3
leur firent fouffrir fans peine qu'on leur donnât le nom de Roi ,
à l'aîné le titre de roi de Maroc, ôc au cadet celui de roi de Sufa
ou Sus. Cependant Oataz projetta de tout tenter , pour étoufîer
dans l'Afrique ce mal naiftant^ en exterminant des ennemis fî
formidables j ainfi après avoir rendu le calme à fes états , il en-
treprit une nouvelle expédition contre les Cherifs.
Ces deux frères n'attendirent pas qu'on vînt les affiéger ,
ôc ne fe bornèrent pas à fe tenir fur la défenfive , ce qui auroit
marqué quelque foibleffe. Se croyant affez forts pour rifquer
une bataille , ils marchèrent au-devant de leur ennemi , ôc cam-
pèrent fur les bords de la rivière des Nègres , à l'endroit d'un
gué nommé Buacuba. L'armée du Roi étoit compofée de dix-
huit mille chevaux, parmi lefquels il y avoit deux mille tant
arquebufiers qu'arbalétriers, ôc dix-fept pièces de campagne.
Les Cherifs campez de l'autre côté de la rivière , n'avoient
que fept mille chevaux ôc deux cens arquebufiers. Les deux
armées refterent trois jours dans l'inadion. Les Cherifs n'a-
voient deflein que de s'oppofer au paflage des ennemis : mais
le Roi déterminé à pafler la rivière pour donner bataille , quoi-
qu'il lui en dut coûter , difpofa ainll fon armée. Mahamet fon
fils eut le commandement de l'avantgarde , avec Abdala Za-
goybi , arrivé depuis peu d'Efpagne , où il avoit été obligé de
céder la couronne de Grenade , que pofledoient fes ancêtres ,
à Ferdinand ôc à Ifabelle : le corps de l'arniée étoit conduit
par Muley Dris , proche parent du Roi , ôc qui avoit époufé
fa fœur nommée Ayxa , ôc par l'Alcayde Laatar. Le Roi fe
referva l'arrieregarde , foûtenuë des principaux Gouverneurs
«^ Seigneurs de fon Royaume.
Zagoybî
DE J. A. DE THOU3 Liv. VIL if
Zagoybi fut le premier qui s'expofa à pafler le fleuve j 6c
il gagna le rivage, tandis que le refte de la cavalerie paffoit. Henri IL
Mais l'armée des Cherifs partagée en deux corps , le premier i r ^ o.
fous les ordres du roi de Sufa , l'autre commandé par celui
de Maroc , voyant le relie des ennemis entrer dans la ri-
vière, fans attendre que tous fuffent paflezj fondit avec tant
de vigueur fur la troupe de Zagoybi, qu'il fut forcé de recu-
ler ôc de rentrer dans la rivière. La rencontre de ceux qui la
traverfoient , pour venir à fon fecours , fut caufe que les uns
& les autres s'embarafferent de telle forte , que l'ennemi rangé
fur le rivage pouvoir à fon gré les choifir ôc les tuer à coups
d'arcjuebufe : ils périrent tous de cette manière ou furent noyés.
Mahamet fils du roi de Fez , ôc Zagoybi autrefois roi de Gre-
nade, furent tuez dans cette a£lion. La mort de ce dernier efi:
un grand exemple des caprices de la Fortune : ce Prince en per-
dant fes Etats , ne perd point la vie 5 il la perd en défendant
ceux d'autrui.
Le roi de Fez , qui n'avoit pas encore tenté le pafTage du
fleuve, forcé d'être fpe£tateur inutile dudéfaftre de fon armée,
fans efperance de pouvoir la fecourir , prit la fuite, ôc alla droit
à Tedla , pour fe rendre à Fez ; il perdit tout fon canon ôc fes
tentes, ôc ce qui le toucha beaucoup plus, fes femmes. Les
Cherifs animez par une fi grande vi£toire , ôc par le butin qu'ils
avoient fait, paflerent le mont Atlas pour former le. fiége de
Tafilet capitale de Numidie , qu'ils attaquèrent avec le canon
du roi de Fez. Xec Amar , qui commandoit dans cette ville , la
rendit , ôc fut amené à Maroc par les deux frères , qui prirent en
chemin plufieurs villes , ôc rangèrent fous leur obéiflance di-
vers peuples des montagnes 5 les uns fe fournirent volontaire-
ment, entraînez par la fortune de ces vainqueurs s ceux qui fi-
rent quelque réfiftance y furent contraints par les armes ', aucu-
ne de ces contrées ne fut exempte de leur payer les tributs ôc
les impôts , qu'elles payoient au roi de Fez.
Ce Prince infortuné , pour foûtenir la dignité royale ôc pa-
roître au-delTus de fes malheurs , chargea Laatarôc Muley Dris,
d'aller avec ce qui leur reftoit de troupes , ravager la provin-
ce de Suza ôc en tirer autant de contributions qu'ils pourroient.
Mais le Cherif Mahamet les obligea de retourner fur leurs
pas , ôc après avoir mis la provijice en fôreté , il reprit le
Tome II, C
iS HISTOIRE
' ■ I chemin de Tarudante , fiége de fon Empire , qu'il fe hâtoit de
Henri IL ^^^^^ fortifier. Après avoir attiré à fon parti plufieurs peuples
j - -Q^ de la Numidie ôc de laLybie^foit parla terreur de fes armes>
foit parla manière dont il en ufa à leur égard, il forma ledef-
fein de tout tenter pour s'emparer d'Aguer^ qui étoit uagrand
obftacle à fes entreprifes.
Aguer eft fitué fur un cap , appelle par les anciens Vifa^
'♦Ptolomée gyum ^, au pied du mont Adas, entre Mefla ôc Tedneft du côté
rappelle vfa- ^^ couchant : fon port eft commode Ôc fameux pour la pêche.
Siège d'A- Diego Lopez de Sequera, qui entreprit depuis le voyage des.
guer, Indes orientales, y avoit fait bâtir un Fort. Emanuel roi de Por-
tugal jugeant que ce Fort lui feroit d'un grand fecours pour l'exé-
cution des defïeins qu'il avoit fur l'Afrique , l'acheta une fomme
confiderable. Il étendit fon enceinte , ôc y mit une bonne gar-
nifon,avec du canon. Le CherifMahamet y envoya l'an is^6
une armée de cinquante mille hommes , fous les ordres de fon
fils Harran. Gutierre de Monroy commandant de cette place,
peu effrayé du péril qui le menaçoit, manda d'abord au roi de
Portugal, qu'il n'avoir befoin que de vivres ôc de munitions
de guerre. Le Cherif voyant que malgré tout le feu de fon
artillerie ôc les fréquentes attaques de fes troupes , fes efforts
étoient rendus inutiles par la valeur des afîiégez ,pritlaréfo-
lution de faire conftruire une Tour, fur une colline voifine qui
commandoit la ville, pour y placer des coulevrines ôc empê-
cher les aiïiégez de défendre leurs murailles j il vint à bout de
cette entreprife , à la faveur d'une trêve de deux mois qu'il
propofa Ôc qu'il fit accepter à Monroy. Les conditions portoient,
qu'il feroit permis de part ôc d'autre de réparer les ouvrages
ôc d'en conftruire de nouveaux. Le Gouverneur ne prévit pas
d'abord la conféquence de cet article: il s'imagina au contraire
qu'il étoit de fon avantage de foufcrire à un traité , qui lui don-
noitletems de recevoir du fecours ôc de réparer fes murailles.
Il reconnut, mais trop tard , à quoi il s'étoit engagé. La trêve
n'étoit pas encore expirée, que les ennemis avoient achevé la
Tour. Ils recommencèrent leurs attaques , ôc à faire feu fur la
ville ; le canon eut bien-tôt fait brèche : la batterie dreffée fur
le nouvel édifice défoloit les afliégez , fans néanmoins rallentir
leur ardeur. Il y avoit déjà fix mois qu'ils réfiftoient coura-
geufement , lorfqu'ils reçurent enfin des fecours qui leur furent
DEJ. A. DETHOU, Liv. Vil. 17
plutôt funeftes qu'avantageux. Le quartier de la ville le plus à
couvert des attaques de l'ennemi, étoit celui qui dominoit fur Hp^ir^iII,
îa mer j il fut confié à la garde des troupes nouvellemeut débar- 1 ^ r o '
quées > îa facilité qu'elles trouvèrent à fe fauver de ce çôtc-là ,
fit qu'elles furent les premières à fuir.
Cependant l'ennemi ayant donné un afîaut ^ & étant monté
à la brèche » il arriva dans la chaleur du combat que le feu
prit à un tonneau de poudre, le baftion qui le renfermoit fauta>
ôc enfevelit fous fes ruines près de foixante des afîiégez. Cette
perte redoubla l'ardeur des afTiégeans. La garnifon allarmée
n'étoitpas encore remife de fon effroi, qu'ils donnèrent un fé-
cond affaut. Les troupes nouvellement venues d'Efpagne en
furent épouvantées , ôc fe fauverent dans les vaiffeaux qui les
avoient amenées. L'ennemi devint enfin maître de la ville , mal- Prife kVK~
gré la vive réfiftance de fes braves défenfeurs. Mahamet irrité ^^^ ^cL\
^, . , . , .r 1 1 1 1 T 1 • CherifMaha-
d avoir acheté la prile de cette place, par la perte de dix-huit met.
mille hommes , fit paffer au fil de l'épée tout ce qui s'y trouva,
fans diftindion d'âge ni de fexe. Le Gouverneur réfugié dans
le Fort, ayant été fait prifonnier, avec ceux qui l'avoientfui-
vi, ils furent traitez avec douceur par Mumen Belelche, fiis de
ce renégat Génois , dont nous avons parlé. Dona Mencia ,
fille de Monroy , fe trouva au nombre des prifonniers ; fa par-
faite beauté infpira à Mahamet le plus violent amour; mais il
ne put lui en donner , ni la déterminer à payer par la per-
te de fon honneur le prix de la liberté de fon père ; ce bar-
bare alors, palTant de l'amour à la rage, ordonna qu'elle fut
abandonnée à la brutalité des Nègres. Dans cette cruelle ex-
trémité , cette fille confentit à fe rendre, s'il vouloir la pren-
dre pour fa légitime époufe , & la laiffer libre dans l'exercice
de fa Religion. A ces conditions le mariage fut conclu. Mais
la groffeffe de Dona Mencia, peu de tems après déclarée , por-
ta les autres autres femmes de Alahamet à un tel excès de ja-
loufie , qu'elles l'empoifonnerent. La liberté que fon père obtint
après fa mort, les grands honneurs ôc les riches préfens dont
Mahamet le combla en le renvoyant en Portugal, témoignent
quelle étoit la force de fon amour.
La puiffance des Cherifs affermie par cet heureux fuccès,
porta la terreur chez les Princes Afriquains, dépendans de la
couronne de Portugal ; tous ceux de la contrée fe mirent fans
Cij
ià HISTOIRE
■ balancer fous leur obeiflance. Cette nouvelle fit prendre aux
Henri ÎJ. Portugais le parti de démolir ôc d'abandonner les forterefies
i r ^ o, d'Afafi, d' Azamor , d'Arzila , ôc d'Alcaçar , qui leur étoient plus
à charge qu'avantageufes.
Les deu'i: Cependant la difcorde , que la profperité fa'.t fouvent naître,
Chcrjfs fe y[^^ ttoubler ces deux frères au fein de leur félicité. Maha-
biouillent & , . , • i i o
ic font h met plus jeune, plus vertueux , moms barbare, & en appa-
guci-re. rence de meilleur foi, que fon ainéj n'ayant au commence-
ment pofTedé Sufa qu'en qualité de Gouverneur, prenoit alors
le titre de Roi, ôc refufoit de payer le tribut à fon frère. A la
fommation qu'Hamet lui fit de lefatisfaire, il répondit que fon
refus étoit fondé fur des droits, quis'étendoient encore à exi-
ger de lui le partage des tréfors dépofez par leur père à Ta-
zaror, après la défaite du Roi de Fez, ôc à faire reconnoître
fon fils Harran héritier du Royaume j que telle étoit la difpo-
fition du tcftament de leur père , qui portoit que le premier
mâle né de l'un d'eux feroit Vizir, ôc fuccederoit à la Cou-
ronne. Ces prétentions alloient devenir le motif d'une fanglan-
te guerre, lorfque Cidi Arrahal, du nombre de leurs Sages,
qu'ils nomment Alfaqui , homme diftingué par fa haute pru-
dence , ôc par la pureté de fes mœurs , s'offrit d'être le média-
teur de ces différends : pour les terminer on convint dutems>
ôc du lieu. Ce fut auprès de la rivière d'Hued-Iffin que l'entre-
vûë fe fit. Dans les embraffemens mutuels que ces deux frè-
res fe donnèrent, l'aîné effaya de jetter parterre fon cadet,
qui par fon agilité fe garentit de la chute : dès qu'il fut remis
de l'émotion que la perfidie de fon frère lui avoir caufée ,
il fe contenta feulement de la lui reprocher , ôc fortit de la con-
férence fans rien conclure.
Cet incident fut fuivi des ordres que Hamet donna à fon
fils aîné Muley-Zidan , ôc peu après à fon fécond fils Muley-
Çaid d'aller attaquer Mumen Belelche ôc Hafcen Gelbi , lieu-
tenans généraux de fon frère. Ils remportèrent fur eux la vic-
toire, ôc revinrent triomphans à Maroc. Ce début heureux
donna de la hardieffe au père , ôc lui fit concevoir de plus
hautes idées. Mahamet alors affembla fes amis, ôc leur repré-
fenta que la guerre qu'il étoit obligé de foûtenir , étoit odieu-
fe , ôc qu'il la déteftoit lui-même î mais qu'il falloit s'en pren-
dre à la perfidie ôc à l'iniquité de fon frère Hamet , qui étoit
DE J. A. DE THOU , Liv. VII. si
TagrefTeur : qu'il les prioit de le fecourir dans une fi jufte caufe,
& de s'armer pour fa défenfe. Son difcours plein de vérité fut He^jriÏJ.
applaudi ; ôc tous unanimement promirent de lui donner du i ç ^ o.
fecours. Cette promeffe ne lui laifTant rien à délirer, il porta
la main à fa barbe , fuivant l'ufage de fa nation , ôc fe flattant
par avance d'un heureux fuccès, il dit à fes amis, qu'ils pou-
voient compter fur une viftoire certaine, & leur prédit même
que dans peu , fécondé de leur valeur , il feroit maître de la
perfonne de fon frère. Il leva donc une armée la plus nom-
breufe qu'il lui fut poiïible, ôc en détacha une partie pour s'em-
parer du pas de Mafcarot , auprès du mont Atlas , du côté du
midi, furie chemin, qui de Maroc conduit à Tarudante. Mais
Hamet inftruit de fes defieins par fes efpions^ prit fon chemin à
gauche , ôc diftribua fon armée fous quatre chefs : ?viuley-Nacer
ion fécond fils commandoit quatre mille chevaux qui formoient
l'avant-garde 5 il fe réferva , avec Buhaçon fon troificme fils , le
même nombre de cavalerie pour le corps de bataille : i'arriere-
garde pareillement compofée de quatre mille chevaux marchoir
fous les ordres de Muley-Zidan fon fils aînéj Muley-Çaid, le
plus jeune de tous conduifoit les bagages : les armées des deux
frères ennemis n'étoient compofées que de cavalerie.
Mahamet , pour prévenir fon frère qui avoit pris un chemin
détourné, commanda à fon fils Mahamet Harran d'aller au-
devant de lui avec trois mille chevaux, & de donner fur les pre-
miers efcadrons qui paroîtroient dans la plaine 3 fans attendre la
jondion des autres. Harran exécuta cet ordre avec tant de
promptitude, qu'il en vint aux mains avecNacer, dans le tems
que le refte de l'armée défiloit avec peine par un chemin étroit.
L'attaque fut vigoureufei l'égalité de valeur tint lavidoire in-
certaine pendant une heure de combat ; ce qui donna le tems
à Mahamet de s'avancer avec le relie de fon armée foûtenuë
de quelques arquebufiers des montagnes. A peine fut-il arri-
vé , que Hamet fils de Muley-Ferez ôc principal officier deNa-
cer, futtué. Les troupes du Roi de Maroc furent bien-tôt con- „ . „ . ,
j' i_ j 11 11 -Uni/- . n'TrnetjI aine
traintes d abandonner le champ de bataille : & de le retirer avec des Chei ifs ,
perte de huit mille hommes. Hamet fuivi de Buhaçon fon fils ^^ ^^/-^if &"
S étant trop avance dans la melee pour fecourir Nacer , fut pris pai ibn freig
ôc conduit à Tarudante avec fes équipages , ainfi que i'avoit ^^^lamet.
prédit Mahamet.
C ii;
2.t HISTOIRE
Muley-Zidan échapé des périls , revint à Maroc fuîvi d'un pe-
tit nombre des liens. Comme il n'étoit pas ennemi de la Re-
Henri 11. îigion Chrétienne, fon défaftre & celui de fa patrie qu'il dé-
* I y ^' ploroit, lui firent naître l'idée de demander du lecours à Char-
le-Quint ; il fit part de ce projet à quelques Efpagnols , par-
ticulièrement à Louis de Marmol ' né à Seville , à qui nous
devons l'hiftoire fidèle de ces troubles d'Afiriquej mais Giha-
ni gouverneur de Maroc lui fit entendre , qu'en faifant un traité
d'alliance avec les Chrétiens y il alloit s'attirer la haine des Mau-
res ^ ôcfoulever toute l'Afiique contre lui : il abandonna donc
ce deflein , ôc réfolut de faire la paix avec fon oncle. Il la lui
fit propoferpar Aîarie fille du Cherif Mahamet 5 qui étoit fa
femme ôc fa coufine germaine. Le traité fut conclu , aux con-^
ditions que les conquêtes feroient partagées entre l'oncle ôc le
neveu 5 fçavoir, que la province de Sufa ôc fes dépendances au-
delà du mont Altas du côté du midi , avec la Numidie ôc la
Lybie, feroient fous la puifiance de Mahamet j queHametau-
roit fous la fienne , avec Tafilet , toutes les autres provinces
vers le feptentrionj que letréfor laifi'é parleur père àTazarot,
feroit également partagé; que Mahamet Harran^ le plus âgé de
tous leurs enfans de part ôc d'autre , feroit déclaré fuccefleur
des deux Royaumes fuivant , la volonté de leur ayeul , ôc qu'à
fon défaut Muley-Zidan fils de Hamet feroit appelle à la cou-
ronne j que tous les prifonniers feroient rendus réciproquement
fans rançon; que tous ceux qui étoient retenus à Tarudante>
s'obligeroient par ferment de ne jamais porter les armes con-
tre Mahamet , ôc de ne point contrevenir à ce traité ; que Ha-
met , comme aîné ; auroit la cinquième partie dans le butin 3
lorfqu'il en feroit fait par les troupes des deux frères jointes en-
femble; que lorfqu'ils les commanderoient en perfonne, Ha-
met auroit le commandement général y ôc Mahamet la qualité
de Vizir , ou de lieutenant de fon frère.
Traité con- çjg traité fait par l'entremife de Marie l'an i<^^ procura la
clu entre les , , '„ /- > it^- • -i i • ^
deux Cherifs. liberté de Hamet an fon retour a Maroc ; mais il ne voulut point
Hamcteilmis foufctire aux conditions qu'il contenoit, prétendant qu'elles
eu liberté. * ^
I Auteur Efpagnol qui a e'crit dans me de Grenade. Cet auteur e'toit né en
le feiziérne fiécle. Ses principaux ou-
vrages font la Defcription générale de
l'Afrique , avec Vh'tfloire de la Rébellion
& du châtiment des Maures du royau-
cette ville. La Defcription de l'Afrique
a été traduite en François par d'A-
blancourt , ÔC imprimée à Paris en
I 667, i
DE J. A. DE THOU3 Liv, VIL sj
blefToient les intérêts de fon fils aîné , ôc que s'il avoit paru 'jji^-e-
les accepter , il ne l'avoit fait que par force. Il déclara donc une Henri IL
féconde fois la guerre à fon frère. Le premier combat fut don- i 5- 5- o.
né le 19 d'Août de l'année fuivante , auprès de Quehera , à deux ^^^^^ ^^_
lieues ôc demie de Maroc. Hamet ne fut pas plus heureux qu'il dareiagucnc
l'avoit été auparavant. Ce qui précéda fa défaite fembloitTan- ï^''^J'^%\f,
noncer : l'air étoit calme ôc ferain 5 fon armée marchoit le dra- fait,
peau Royal déployé : ce drapeau , fans être agité par le vent,
s'attache par malheur à un buifîbn d'épines de telle forte , qu'un
quart d'heure put à peine fuffire pour le dégager. Tandis qu'on
étoit occupé en préfence du Roi à dégager le drapeau , Ma-
hamet vint fondre fur fes ennemis , ôc les obligea à fuir. 11
paffa le refte du jour ôc toute la nuit à les pourfuivre fi vive-
ment, qu'il fe trouva le matin aux portes de Maroc. Son arri-
vée annonçant aux habitans fa vidoire , il les fit fommer de
fe rendre 5 le Gouverneur perfuadé que Hamet étoit mort ou
prifonnier , de crainte d'irriter le vainqueur dont il vouloir ga-
gner les bonnes grâces, lui rendit la ville , fans faire aucune réfif-
tance. Les portes furent à l'inftant ouvertes, ôc Mahamet en-
tra dans Maroc au milieu des acclamations pubhques. 11 fit
éclater dans fon triomphe autant de probité que de modéra-
tion ; s'étant rendu maître du ferrail , il pouvoir difpofer du tré-
for , des femmes , ôc de tout ce que fon frère y avoit de plus
cher ôc de plus précieux 5 mais loin de s'en emparer, il ne vou-
lut ni toucher ni regarder le tréfor , ôc s'il jetta les yeux fur les
femmes de fon frère ôc fur fes nièces, ce fut pour lesconfoler
ôc les affurer qu'on les traiteroit avec douceur. Il alla de là
prendre poflelîion de l'arfenal.
Hamet , qui dans l'obfcurité de la nuit s'étoit écarté du droit
chemin , vint fe préfenter avec peu de fuite à la porte de der-
rière du Palais : quel fut fon étonnementlorfqu'il apprit que fon
frère y étoit ! 11 fe retira pénétré de douleur chez Cidi-Abdal
Ben-Cefi, qui étoit un fdlitaire tel qu'on en voit un grand nom-
bre chez cette nation. De cette retraite il envoya Nacer Ôc
Zidan, fes deux enfans, à OatazRoi de Fcz^ qu'il avoit traité
auparavant avec beaucoup de mépris, pour lui repréfenter les
injuftices de fon fuere , ôc pour implorer fon fecours contre cet
ennemi commun. Le roi de Fez les reçut avec beaucoup de-
bonté > Fefperance qu'il leur donna d'accorder à leur père le
54- HISTOIRE
„„„„,^^^,^^.^ fecours dont il avoir befoin, leur fit connoîtie que ceSouvô-
Tjr W rain vouloir bien oublier le paffé.
Quoique Mahamet , homme habile & pénétrant , fe fût con-
^ ^ * cilié l'amitié des peuples de Alaroc &c des princes voifins ^ ôc
qu'il eût gagné les foldats, en leur payant tout ce qui leur étoit
dû par fon frère , il craignoit cependant que la ligue faite avec
le Roi de Fez ne leur fût à tous deux également funefte. Cette
réflexion le détermina à faire parler de paix à Hamet j on con-
vmt que leur entrevue fe feroit fur la rivière de Luyden^ en-
' viron à une lieuëdc Maroc, ôc letemsfut fixé au mois d'Avril
de l'année qui fuivit la bataille. On drefla une tente fur une
hauteur, ou l'on étoit de toutes parts à couvert des embûchesj
elle fut environnée des gardes de l'un Ôc de l'autre Souverain,
ôc on les rangea de façon , que le trône du vainqueur n'étoit ac-
celTible que par un chemin fort étroit. Les deux fils de Hamet
ayant été les premiers introduits , leur oncle les embraffa ten-
drement. Enfuite Hamet parut : Mahamet fe leva pour aller
au-devant de lui 5 dans ce premier abord, la joie leur fit ré-
pandre des larmes à l'un ôc à l'autre. Après avoir fatisfait à
ce premier mouvement, Mahamet fit affcoir fon frère furie
trône auprès de lui. Les premiers momens fe pafTerent en re-
gards réciproques ; tous deux vouloient fe parler , ôc attei*--
doient celui qui commenceroit. Mahamet rompit enfin le fl-
Mahamerà'^ lence , ÔC dit en s'adreffant à fon frère: « Vous avez à vous
Ion frère Ha- » plaindre de la Fortune , ôc moi j'ai à me plaindre de vousi
*^'^* 5î vous n'avez pas tenu la parole que vous m'aviez donnée à
3î Tatudante. Sans confulter le fang qui nous unit, ni les obli-
M gâtions qui doivent vous attacher à moi, à peine avez-vous
w été libre , que vous avez crû être endroit de me déclarer la
3» guerre. Dans toutes les conditions , on blâme un homme
=^ qui manque à fa foi. De quel oeil doit-on regarder les prin-
9» ces qui ne gardent pas la leur ? Leur rang qui les met au-
'» deffus desloix qui peuvent y contraindre, devroit les en ren-
M dre plus efclaves que les autres hommes. Nous voyons tou*
»> les jours la colère de Dieu éclater fur les parjures 5 la perte
M fubite de vos Etats , ôc la défaite de vos armées , vous l'ont
»> fait éprouver. Car ce n'efl ni à ma valeur, ni à ma conduite
%' qu'il faut attribuer les avantages que j'ai eus fur vous ; fans
3t une grâce particulière du ciel, il ne ni'auroit pas été polîible
a> de
D E J, A. DE T HO U , L I V. VIL r^;
» de vaincre tant d'ennemis avec fi peu de troupes ; encore
M moins de réduire en ma puifTance tant de Vjlles & tant de j^£^-i^i U,
» provinces. C'eft Dieu juftement irrité contre vous, qui pour j r r o.
w vous punir , vous afflige de tant de difgraces : la haine de vos
» fujets ôc l'afFedion de vos enfans diminuée^ font les chitimens
» de votre perfidie. Mais vous êtes mon frère , ôc mon frère
»> aîné , je ne puis vous méconnoître ? je fens tout l'avantage
»' que cette qualité vous donne fur moi , & le refped qu'elle
« m'impofe 5 je ne croi pas jufqu'ici m'en être écarté 5 plus je
» m'examine, moins je trouve de reproches à me faire. Je me
»' comporterai toujours de même à l'avenu-, pourvu qu'à votre
•» tour vous ayez pour moi les égards que vous devez avoir
»' pour un frère 5 vous devez m'aimer non-feulement comme
>' votre frère , mais en quelque forte comme votre fils. Votre
w âge vous donne fur moi une autorité de père ; je vous regarde
»ï comme tel , ôc je vous reconnois encore pour mon roi ôc
« pour mon fouverain 5 il n'eft rien que je n'entreprenne pour
*> vous faire reconnoître en cette qualité : je ne demande qu'à
»' vous fervir comme Vizir , mais accordez-moi la grâce de
» vous retirer pour quelque tems dans votre palais à Tafilet ;
»' je n'ai que cette voye pour m'acquitter de la parole que j'ai
3> donnée aux habitans dé Maroc , ôc pour bannir la crainte
« qu'ils ont d'être expofés à votre colère. Si Dieu féconde
3' nos vœux , ôc fi nous réunifTons nos cœurs ôc nos forces, com-
« me je l'efpere # dans la guerre que nous avons commencée
3> pour les intérêts de la religion, je vous promets des conquê-
« tes , qui vous feront regarder comme peu de chofe ce que
3^ nous poffedons aujourd'hui; vous régnerez fur des provin-
M ces ôc des royaumes, plus beaux ôc plus puifTants , que vous
»' pourrez laifTer à vos enfans : joûiffez déformais avec eux
" d'une douce tranquillité 5 lorfqu'il s'offrira des occafions de
»' leur donner des emplois à la guerre , ôc de partager avec eux
« la gloire de mes exploits , je ferai ce que le devoir ôc la ten-
3> dreffe m'ordonnent de faire peureux; lepofez-vousfur moi. »
A ce difcours fmcere en apparence , mais au fond plein d'artifi-
ce , Hamet répondit peu de chofe , tâcha de juftificr fa condui-
te, ôc afîlira fon frère qu'il prenoit en bonne part tout ce qu'il
lui avoit dit. Il paffa la nuit dans ce même lieu 3 ôc en partit
le lendemain pour fe rendre à Tafilet.
Tom. IL D
2<S HISTOIRE
^' ' -"■ Mahamet livré à une ambition demeRirce concevolt les plus
Henri IL ^^"'^'^^^ efperances , & fe flatoit de réullir dans {es vaftespro-'
j -, ^ Q^ jets. Oataz roi de Fez , aufTi refpedable par fon nom ôc par l'an-
Guerredes cienneté de fa racc , que redoutable par fes forces , étant celui
Clierifs con- qui pouvoit principalement le traverfer, il réfolut fa perte. Il
Fez. envoya Abdel Cadcr fon fécond Hls avec fes troupes joindre
celles de Mumen Belelche , pour demander à Oataz la provin-
ce de Tedela , dépendante du royaume de Maroc. Le refus
qu'il en fit, fut une occafion de lui déclarer la guerre. Les
Cherifs commencèrent par ravager ces contrées , & après avoir
enlevé l'argent du tribut , ils allèrent aiïieger le château de
Fixtela fitué fur la frontière & qui étoit gardé par une bonne
garnifon , que commandoit Onzar. Le fuccès ne répondit
point à leur attente j on les repouffa aulfi vivement qu'ils atta-
quèrent, ôc toutes leurs mines furent éventées. Le roi de Fez
parut alors avec trente mille hommes de la première nobîefle
des pays de Fez , de Vêlez ôc de Dubudu. Les Holotes ,
Princes Arabes , ôc le Sophi Benimeîec fe joignirent à cette
armée avec huit cens Turcs , commandez par Marian,Per-
* fan de nation , venu depuis peu d'Alger pour faire la campa-
gne ; il y avoir encore mille archers à cheval , ôt vingt-quatre
pièces de canon. Mahamet informé du nombre de troupes de
ion ennemi , fit avancer avec diligence celles qu'il avoir levées
dans les pays de Maroc ôc de Sufa 5 il entra dans Tedla avec
dix-huit mille hommes , douze cens archers ôt du canon, pour
fe joindre à Belelche près de la rivière des Nègres. Il en par-
tit , ôc ne marcha qu'à petites journées ^ dans l'efperance que
ceux de Fez , impatiens de revoir leurs familles, ne tiendroient
pas long-tems la campagne , ôc que les Arabes naturellement
inconftans ôc légers fe retireroient en leurs pays, fi la guerre
duroit. Malgré l'envie qu'il avoir de combattre , il fut quel-
que-tems fans faire aucun mouvement. Mais dès qu'il vit le
Roi campé auprès de Fixtela fur la rivière de Derna , du côté
du levant , ôc que la retraite des Arabes ôc de ceux de Fez
diminuoit fes forces , il rangea fon armée en bataille , croyant
par ce mouvement attirer Oataz en plaine ôc le faire fortir de fes
retranchemens. Le Roi qui voyoit tous les jours fes troupes
quitter fon camp j ayant intérêt d'en venir aux mains avant que
d'en être entièrement abandonné , fe mit en état de combattre.
D E J. A. D E T H O U , L ï V. VIL 27
Il divifa donc fon armée en cinq corps. Le premier qui formoit j,^;
l'aîle droite, étoit commandé parMuley Buhaçon de la mai- HenRî ÎL
fon des Beni-Merinis Oatafes, feigneur de Verez de la Go- ^ ^ - q^
mera , Lieutenant général des armées du roi de Fez. Le fécond
à l'aîle ganche avoir à fa tête Buzqueri frère du Roi , feigneur
de Dubudu ? les deux autres étoient commandez par Muley-
Cazer 6c Muley-Xeque tous deux fils du Roi, qui s'étoit ré-
fervé la conduite du cinquième, rangé au centre, oùétoitavec
lui fon fils Muley Bubquer ôc l'élite de fes troupes j l'arùlleric
fut placée fur une éminence au pied de la montagne ; elle étoit
commandée par Marian,dont j'ai parlé.
Le jour qui précéda le combat , Mahamet fit aflembler fes
enfans , les chefs de fon armée , 6c tous fes amis , pour les ex-
horter à fignaler leur valeur; leur repréfentant d'un ton pathé-
tique , que la vidoire dont il étoit certain les conduifoit à la
conquête de l'Empire de toute l'Afrique; mais comme le fuccès
d'une bataille dépendoitde la bonne volonté des combattans,que
ceux qui n'étoient pas difpofez à fe battre , pouvoient fe retirer,
fans crainte d'encourir fa difgrace. Cedifcours fut fuivi d'une
conférence particulière qu'il eut avec les chefs de fon armée; il
leurperfuada qu'il fçavoit par le moyen de la magie , que de tous
les fiens il ne feroit tué qu'un feul Nègre dans l'action , 6c que le
roi de Fez feroit fait prifonnier. Animez par ces idées , le lende-
main dès la pointe du jour , tous fe préparèrent au combat.
L'armée fut partagée en fept corps , rangez en forme de croif-
fant. Mumen-Belelche étoit à la pointe droite, à l'oppofite du
feigneur de Dubudu , 6c Muley-Muçaud fils du Cherif à la
gauche contre Muley-BuhaçomMahamet avec cinq mille hom-
mes étoit au centre , précédé des arquebufiers Turcs , qui
étoient entre les deux pointes du croifTant , avec quelques pie-
ces de campagne que les ennemis ne pouvoient voir : le reftc
du canon avoit été laiffé. fur une éminence voifine , d'où l'on
pouvoir le faire venir fans peine avec le fecours des pionniers.
Le Cherif qui n'avoir que de la cavalerie , menaça de peines
rigoureufesceux qui quitteroient leur rang avant le fignal. Les
deux armées reflcrent quelque tems dans l'inadion ; mais dis
que Mahamet vit qu'il avoit le (bleil derrière lui , 6c que les
ennemis l'avoient en face, il s'avança, fit tirer un coup de ca-
non , 6c fit déployer en même-rems un drapeau, qui étoit le fignai
Dij
2§ HISTOIRE
dont on étoit convenu. Alors les arquebufiers Turcs qui cou-
Henri n ^'i^oient le canon, s'ouvrirent : le feu qu'on y mit auffitôt, tua peu
i <- <- Q^ de monde ^ mais caufa beaucoup de défordre dans l'armée de
Fez , qui ne s'attendant point à cette décharge, en fut il effrayée,
qu'à rmfiant la confufion fe mit dans leurs rangs. Buhaçon,
qui s'étoit préfenté au combat , fécondé par fon aile qui fe
défendoit avec valeur , ne pouvant réfifter aux efforts du Che-
rif , fut oblige de prendre la fuite. Jamais victoire 11 complète
ne coûta Ci peu de fang ; la perte fut bornée à quarante hom-
mes du côté des vaincus , ôc à un feul nègre du côté de
vainqueurs , ainfi que Mahamet l'avoit prédit. Le roi de Fez
paffant de l'autre côté de la rivière pour rallier fes troupes, fut
. , défarconné par la chute de fon cheval , qu'un monceau de
Le roi de . * ., ^ , . -, ,,. , , ^ , -i / •
Fei eiî fait pierres ht tomber j quoique dengure par les coups ciont il etoit
priionnier. blcffé à la tête , il fut reconnu & pris par Muley Muçaud, avec
fon fils Muley Bubquer , qui dans ce péril ne voulut jamais s'é-
loigner de fon père. Buhaçon , qui avoir fait tout ce qu'on
peut exiger d'un grand capitaine , fe retira en bon ordre avec
ce qu'il raffembla de troupes , la crainte d'être fuivi par fon
ennemi , ôc d'en être furpris , l'obligea à tourner fouvent la
tête. Marian fe retira fur uneéminence, & fit pointer le canon
contre le Cherif, fans néanmoins faire feu fur lui , attendant
que la première ardeur de l'armée vidorieufç fût rallentie.
Mahamet lui envoya Muley Çaid fon fils , pour lui propofer
de fe ranger de fon parti 5 ce qu'il accepta , aux conditions
qu'il lui donneroit les mêmes appointemens, ôc à fes gen^ h
même folde , qu'ils avoient au fervice du roi de Fez 5 il fut en-
core couvenu que plufieurs des fujets du Roi qui étoient avec
Marian , & qui deiiroient rejoindre leurs femmes & leurs en-
fans, feroient congédiés, après avoir mis bas les armes.
Cl^nfMahl- -^^ ^^^^"'P ^^^ ennemis fut enfuite abandonné au pillage,
met au roi de Mahamet ht amener devant lui le roi Oataz , à qui il tint ce
¥cz fon pn- ^ifcours en préfence des chefs de fon armée. ^^ Souffrez que
lonnier. , . r • j'i • r
wle pouvoir que la Jr^ortune me donne aujourd nui lur votre
« perfonne , & celui que la qualité de votre précepteur m'a
M autrefois donné fur votre jeuneffe , me faffent entreprendre
» de vous parler librement; mon difcours n'aura rien d'offen-
05 fant, ôc ne pourra que vous être utile. Dieu vous a fait ref-
« fentir fa jufte colère ; votre malheur efl: une punition vilible
DEJ. A. DETHOU.Liv. VII. 2^
to d#votre négligence à réprimer les crimes que commettent
»> les peuples dont il vous avoit confié le gouvernement. Fez, Henri II.
autrefois le foûtien de la religion ôc le féjour des fciences , 1 c c o.
il vantée par la pureté des mœurs de fes habitans , ôc par
leur zéie pour le culte divin , fi floriflante par leur émulation
ôc leur amour pour les beaux arts , n'eft plus aujourd'hui cé-
lèbre que par fes vices. Cependant dans votre malheur pré-
fent la bonté de Dieu fe manifefte, il, vous a réduit à ce trifte
état, pour vous avertir de votre devoir , ôc non pour vous
perdre : il pouvoir vous faire tomber entre les mains des
Chrétiens , ôc il a permis que vos vainqueurs fufient ceux qui
profeiTent le même culte que vous , ôc qui n'ont pour vous
que de la bienveillance. Vous vous imaginez peut-être que
je fuis irrité contre vous par rapport aux fccours que vous
avez donnés à mon frère , ôc à l'accueil favorable que vous
avez fait à fes enfans , lorfqu'ils confpiroient contre moi : ban-
niflez ces foupçons ; mon naturel, ôc l'inchnation que j'ai pour
vous , me font aifément oublier ces injures , dont tout autre
conferveroit un vif reffentiment. Je demande feulement
que vous reconnoifliez votre faute^ ôc que vous penfiez à la
réparer, en vous formant un genre de vie, qui vous fafiTe ob-
ferver ce que vous devez à Dieu , ôc à >ieux qui vous font
attachés. Ne vous laiflez donc point abbattre par la vue de
votre fituation : ne vous occupez que du foin de. guérir vos
bleffures, ôc comptez que je vous ferai bien-tôt revoir vos
Etats, ôc remonter fur votre trône.
Le roi Oataz , aflx)ibli par la grande chaleur , plus encore
par fes blefilires , retint autant qu'il put les mouvemens de co-
lère, que l'infolence deMahamet excitoit dans fon cœur : Il
étoit prifonnier. Il leva feulement un peu la tête j ôc fit cette
réponfe modefte.
« Les droits , que vous prétendez avoir fur moi , doivent être ■Rcponfe du
31 diftinguez les uns des autres. On a vu peu de vainqueurs ^°^ '^'^ ^^^'
3s ufer de la vidoire avec autant de grandeur , ôc il n'en eft
o> point qui fc foient , comme vous, rcllraints dans les bornes
3> d'une honnête liberté avec le vaincu. Mais les Maîtres doi-
3î vent avoir pour leurs difciples la douceur ôc la bienveillan-
M ce des pères à l'égard de leurs enfans. Ainfi comme j'ai
3> à traiter avec vous , je vous parlerai en difcipic Ôc non eu
D iij
0
HISTOIRE
- ■ 3> prlfonnier. Accordez-moi la même liberté que vous aveiiprife
Henri II " ^^^^ moi 5 Ci votre difcours doit m'être utile un jour^ peut-
* 35 être que le mien ne vous le fera pas moins. Il n'eft pas toû-
* . " jours au pouvoir des Princes de réprimer les défordres de
« leurs peuples, ôc de les rendre vertueux. J'avoue que Dieu
»• eft juftement irrité contre mes fujets ; mais fa colère ne vous
»' a pas autorifé à prendre les armes contre moi , qui ai
« comblé de tant de bienfaits , vous ôc votre frère. Vous ne
« pouvez nier , qu'avant que la Fortune vous eût élevé au
« point de grandeur où vous êtes , mon père n'ait fait pour
'■'^ vous ôc pour votre frère pendant fa vie , ôc à ma prière,
»' tout ce qu'on peut attendre de l'ami le plus fincere : après fa
3j mort ai-je fait moins que lui f Je ne m'attendois pas que ces
» bienfaits dûfTent être payez de cette manière : vous deviez
^ être plus reconnoiflant. Ne rappeliez donc plus ces chofes,
3> qui vous rendent plus odieux , qu'elles ne tournent à ma
3' honte. Penfez plutôt que Dieu ne m'a fait votre prifonnier,
« que pour éprouver , fi vous pourriez être dans la profpérité
" ce que vous avez été dans une fortune médiocre , Ôc fi vous
3ï feriez affez généreux pour payer de reconnoiffance les bien-
•> faits que vous avez reçus de mon père , ôc de toute notre
3' maifon. Vous m'avez averti de mon devoir , je vous avertis
« aufTi du vôtre. C'eft à vous maintenant d'exécuter ce que
3> Dieu exige de vous , à répondre à mon attente , ôc à celle
M de tous les gens de bien. Soyez perfuadé que tel eft la na-
" ture des chofes humaines , que l'inconftance de la Fortune
s> nous aiïujettit à avoir befoin les uns des autres , ôc nous met
" dans une mutuelle dépendance. Les fecours que j'ai donnez
5> à votre frère , ôc la réception que j'ai faite à (es enfans ,
» vous ont déplu ; mais vous n'avez pas du vous en offenfer , j'ai
3> fait pour eux ce que j'aurois fait pour vous, fi le fort vous
3> eût étéauiïi contraire ". Mahamet écouta ce difcours d'un air
tranquille t ôc fourit au Roi, d'une manière à faire douter,
s'il vouloir confoler ce malheureux Prince ou l'infulter. Il le
fît conduire enfuite dans une tente proche de la Tienne, pour
faire panfer fes playes. Le même jour Aben Onzar , informe
de la perte de la bataille , vint remettre au vainqueur les clefs
de Fixtela. Le Cherif loua beaucoup fon courage ôc fa fer-
meté, ôc reçut fon hommage.
D E j. A. D E TH O U 3 L I V. VIL 51
L*armée fut de là conduite à Fez , fur les efpcrances que
le Roi avoit données , que fi Mahamet approchoit de la ville^ Henri IL
les habitans n héfiteroient pas à lui livrer le pays de Mequi- i ç ç o.
nez pour fa rançon j mais il en arriva autrement. Buhaçon ,
accompagné de Muley Buzqueri frère du Roi ; ôc de Muley
Gazer fon fils , qu'il avoit eu d'une femme chrétienne de
Cordouë , avoient été reçus dans la ville avec le refte de l'ar-
niée. Le peuple qui voyoit le fils ôc le frère de fon Roi pri-
fonniers , ôc qui fe voyoit fans Roi , fe fouleva. Pour calmer
ces mouvemens , le Confeil fecret s'alTembla , afin d'en élire
un. Buhaçon préféra le fils au frère, ôc confentit que Muley
Gazer , montât fur le Trône , pour en defcendre dès que
fon père feroit libre. On vit donc Buhaçon profterné en terre ,
fuivant l'ufage du pays , baifer les pieds du nouveau Roi. Apres
cette cérémonie le Prince fe montra au peuple , ôc fut à l'inf-
tant proclamé Roi ; par reconnoiflance il fit Buhaçon , qui étoit ,
comme je l'ai dit , de la race des Beni-Merinis-Oatazes , Vizir ,
ou premier Miniilre, ôc lui repréfenta qu'il étoit de fon intérêt ôc
de fon devoir de défendre fon Royaume contre l'ennemi com-
mun. Muley-Cazer s'apperçut que les Maures fuperftitieux at-
tribuoient la défaite ôc la captivité de fon père à la liberté qu'il
avoit lailfée aux Chrétiens, de fairc entrer du vin dans Fez ,
& au plaifir qu'il prenoit à nourrir des lions ; pour fatisfaire
le peuple, il commanda auiïi-tôt que tous les vins des caves
de la ville fuffent répandus, ôc les lions percez de flèches.
Cependant Mahamet paffa avec fon armée le détroit du
mont Atlas, nommé Honegui, à huit lieues de Fez, ôc s'a-
vança enfuite jufqu'au pas d'Azuaga , qui n'en eft éloigné que
de deux. Des qu'il y fut arrivé , il envoya les lettres de fon
prifonnier à fa mère , à fon fils ôc à Buhaçon , par lefquelles
ce Prince malheureux leur faifoit fcavoir , que s'ils le vouloient
voir libre ôc rétabli dans fes Etats , il s'agiflbit de céder le
pays de Mequinez au Chcrif , ôc qu'il les prioit de ne pas
balancer à le lui abandonner. Buhaçon d'un air empreffé , fem-
bla fe difpofer à exécuter les ordres du Roi j il ne fut pas néan-
moins aufïi diligent qu'il aifeèloit de le paroître j il donna quel-
ques momens à la réflexion , qui lui fit connoître que Maha-
ftiet cherchoit à les furprendre. Pour le furprendre à fon tour,
il écrivit à ceux de Mequinez, de fe faifir du détroit d'Honegui,
• 3* HISTOIRE
■ ' ■ perfuadé , que s'il fe rendoit maître de ce pofte j l'ennemi
Henri IL n'auroit plus de retraite, ôc ne pourroit éviter d'être taillé en
1 " c o. pièces. Il réfolut en même tems de fondre fur le camp du
Cherif avec les troupes qu'il avoir , dès que la nuit feroit
venue. Son entreprife , quoique fecrete , ne le fut pas pour
le vigilant Mahamet : il en devint 11 furieux , que pour s'en
venger , il s'avança jufqu'aux portes de la ville , oii il prit
deux cens Bourgeois qui fe promenoient tranquillement, ôc
les fit étrangler devant lui. Sans perdre de tems il partit , ôc
fe trouva la nuit fui vante au détroit d'Honegui , avant que
ceux de Mequinez s'en fuflent emparez , comme il leur avoit
été ordonné 5 dc-là , il fit conduire à Maroc le Roi ôc fon
fils les fers aux pieds. Peu de tems après, ( l'année fuivante
15* 48.) il envoya fes deux fils , Mahamet Harran ôc Abdel
Cader, avec une armée pour entrer dans le territoire de Fez.
Ganeni Prince Holote, leur facilita le paflTage.
Plufieurs Princes voifins s'étoient déjà révoltez contre Mu-
*cuBcrtre2. ley-Cazer , particulièrement Mahamet Barrax "^ feigneur de
Sefuan , quis'étoit uni avec Hefcin feigneur deTetuan^ pourfe
fouftraire à la domination du nouveau roi. Ce Prince envoya
Buhaçon pour s'oppofer à leur entreprife. Buhaçon ne réuffit
point , ôc les vains eiTorts qu'il fit pour engager dans fon parti
les feigneurs de Cazar - Quibir , de Larache , d'Efegen , hâ-
tèrent fon retour à Fez. A peine y fut-il arrivé, qu'il en fortit
pour fe retirera Vêlez. L'indignation qu'il conçût de la méf-
intelligence ôc du défordre qu'il trouva parmi les chefs , fut
le motif de fa retraite. Mais le Roi par fes prières le détermi-
na enfin à revenir. Ayant été rétabli dans fa charge de premier
Miniftre, il traita enfuite avec les fils du Cherif, dont j'ai par-
lé , qui avoient obtenu le paffage par Cazar-Quibir , ôc les
mit en pofleflion du territoire de Mequinez. Mahamet feignant
d'ignorer les conditions du traité que fes enfans avoient fait,
ne voulut point mettre Oataz en liberté > qu'il ne lui eût fait
Le roi oe promettre de lui livrer Fez , dès qu'il l'exigeroit. Le Roiim-
Uberlé.'"'^ ^" patient de fortir de captivité , promit, que dès qu'il feroit maî-
tre de la ville, il lui en remettroit les clefs à la première fom-
mation. L'artificieux Mahamet n'obligea le Roi à foufcrire à
cette injufte condition , qu'à defiein de lui faire une nouvelle
guerre, dont il avoit déjà formé le projet, ôc qu'il devoit lui
déclarée
DE J. A. DE T HOU, L IV. VIL 59
déclarer, auffi-tôt qu'il feroit maître de la ville de Mequinez.
Oataz forcé de s'en dépouiller pour le prix de fa rançon , revit TTp^p. tt^-
enfin la ville de Fez , ôc reprit fon fceptre i qui éroit entre les - ^ q - *
mains de fon fils Aluley - Gazer.
Deux mois n'étoient pas encore écoulez , lorfque le Cherif
pofieiTeur du pays de Mequinez 3 ôc brûlant d'un défit infa-
tiable d'augmenter fa puifl^ance , vint camper auprès de Fez ,
& envoya fommer Oataz d'exécuter fa parole. Le Pi.oi qui "
craignoit fa colère , croyant l'éviter par des excufes , lui fit repré-
fenter qu'il ne pouvoir difpofer d'une ville ^ qui étoit plus au pou-
voir de fon fils ôc des habitans qu'au fien. Cette réponfe^à la-
quelle le Cherif ne s'attendoit pas , expofa celui qui la lui appor-
ta, à toutes fes fureurs. Dans le tranfport de fa colère, il lui fit cou-"
per la tcte , ôc s'avança jufqu'aux portes de la ville , où il fit
paiTer au fil de l'épée tous ceux qui s'y trouvèrent. Mais ayant
perdu quelques foldats dans cette occafion, il fe fervit decè^
prétexte pour lever une grande armée, & faire venir de Dara Ab-'*
dala ôc Abdarrahaman (es deux plus jeunes fils. Il pafia encore
par Caçar-Quibir , ôc par la Province d'Azgar , pour ve-
nir près de la rivière de Subu^ camper devant la ville. Ce-'
pendant Muley-Zidan, envoyé de Tanlet par Hamet fon père
au fecours d'Oataz contre fon oncle Mahamet , en vint aux
mains avec les ennemis , qu'il rencontra en chemin fur les
bords de lariviere de Subu j le combat fut très-fans:lant , ôc
fc termina par une perte ôc un avantage égaux. Muley-Zidan ne
put enfuite s'accorder avec Buhaçon ; ainfi voyant que tant de
difcordes ruinoient les efpérances dont il s'étoitflatéj il retour-
na à Tafilet auprès de fon père,
La ville de Fez étoit vivement afîîegée : fes habitans dégoû- la ville de
tez d'un Roi malheureux , inclinoient pour l'heureux Cherif, Fçz cil affic-
ôc leurs vœux fecrets fembloient hâter le fuccès de fes entrepri- ^l^ jg chelif
fes j l'extrême mifere où ils étoient réduits leur faifoit fouhaiter Mahamet.
un Roi qui les fît au moins fubfifter ; plufieurs prefifez par la faim
avoient déjà abandonné la vieille ville pour fe rendre dans le
camp des ennemis. La longueur de ce fiége , commencé de-
puis deux ans , rendit le Prince fi odieux à fes fujets , qu'ils '
perdirent tout le refpedl qu'ils avoient autrefois pour lui , ôc s'af-
franchirent de i'obéiffance qui lui étoit dûë. Le Cherif alors
iitun traité fecret avec eux , s'approcha de la ville, ôc fit rompre
Tome II. E
54 HISTOIRE
■ I I ■ Il ■ pendant la nuit, avec des leviers & des crocs, ufte partie deîa
Henri IL i^'^^'^^^^^^ • ^^ <^"i î"i donna l'entrée dans le vieux Fez. Les habi-
^ ^ ^ Q tans le reçurent avec tant d'empreflement, qu'il étoit maître de
la vieille ville , avant que la nouvelle en pût être portée au Palais
du Roi > fitué dans la nouvelle ville. Ce Prince accourut pour
chafTer fon rival? mais Tes fu jets, devenus les ennemis, l'obli-
gèrent bien-tot à fe retirer. Le Cherif maître du vieux Fez en
donna le gouvernement à Hamu Bendeud , & retourna join-
dre fon camp. Alors Buhaçon voyant le Roi irréfolu ^fur le
parti qu'il avoit à prendre, lui confeiîla de profiter de la nuit,
pour fe fauver avec lui à Vêlez; il lui dit qu'ils pourroient y
traiter fans danger avec les Chrétiens , ôc en obtenir des fecours
contre un ennemi, dont la puiffance étoit pour eux-mêmes re-
doutable. Le Roi ne goûta point cet avis 5 il aima mieux tenter
de faire la paix avec Mahamet, que de fuir le péril où il étoit ,
en expofant fa mère , fa femme & fes enfans. Buhaçon monta
à l'inftant fur un excellent coureur , fortit par une porte de
derrière , & prit le chemin de Vêlez. Oataz réduit à fe rendre,
envoya Lela Mahabib fa mère au Cherif, pour obtenir de
lui , par fes prières ôc par fes larmes , la vie ôc un entretien con-
venable à un Souverain ; ce qui lui fut accordé.
Mahamet par ces conditions devenu maître de la nouvelle
ville, y mit une bonne garnifon,ôc afligna des retraites ôc des
penfions viagères à Oataz , ôc à fes fils Abu-Nacer ôc Muley-
Çazer. Le Fvoi fut conduit à Maroc ôc fes enfans à Taru-
dante. Le nouveau tyran, foit pour fatisfaire fa paffion , foit
pour infulter au Roi déthrôné , époufa fa fille : il avoit coutume
de prendre tous les ans une nouvelle femme. Cependant il fit dire
à fon frère de fortir de Tafilet , ôc de fe retirer à Tiguret dans la
province de Zahara , parce qu'il s'étoit ligué avec Oataz. Ha-
met eut recours aux excufes, ôc lui envoya fes enfans pour,
en difpofer. Nacer ôc Zidan , les deux plus âgez lui furent
renvoyez , parce qu'il les craignoit : il retint feulement les deux
plus jeunes , Buhaçon ôc Mançor , qu'il maria à deux de fes fil-
les. Ce fourbe affecloit de faire paroître des fentimens de bonté,
d'affedion, ôc d'humanité, dans le tems même qu'il cachoit les
deffeins les plus pernicieux. Cependant Abdarrahaman alla , fans
perdre detemsj s'emparer dcTafilet. Le Cherif contraignit Amar
feigneur de Dubudu de quitter fon pays, ôc defe réfugier à.
DE J. A. DE THOU, Liv. VIL 5?
Melilla en Efpagne , pour avoir différé fous de faux prétextes de — ^«.«u— ■
venir , fuivant les ordres du vainqueur , lui rendre i'hom- Henri IL
mage qu'il lui devoir. Il envoya enfuite fes trois fils Harran , i 5 ; o.
Abdel Cader , ôc Abdala , à Tremezen. Mahamet gouver-
-neur de la place la rendit fans aucune réfiftance. Abdala yrefta,
ôc Harran fon frère en partit , comme pour faire le fiége d'O-
ran j mais une maladie , dont il fut attaqué fur la route , ren-
verfa ce projet j on le tranfporta à Fez où il mourut peu de
jours après.
Le bruit fe répandoit alors que les Turcs s'avançoient avec
beaucoup de troupes, pour recouvrer la ville de Tremezen. Le
Cherif fit partir Abdel Cader avec quatre mille chevaux : Ab-
darrahaman , qui étoit à Tafilet , eût ordre de le fuivre avec le
même nombre de troupes. La mélinteliigence de ces deux
frères leur fut également funefte ; Abdarrahaman fe conten-
ta d'être fpe£tateur du combat que livrèrent les Turcs 5 les
troupes du Cherif furent défaites > Abdel Cader perdit la vie ,
ôc Abdala fut dangereufement blefTé. La perfidie d' Abdarra-
haman ne refta pas impunie. Bahami fils d'Abdel Cader ,toU''
-ché de la mort de fon père , fe plaignit à fon ayeul , ôc n'o-
mit aucune des circonftances qui pouvoient charger fon on-
cle. Mahamet, comme on le croit j le fit empoifonner peu de
tems après. Le Cherif , qui ne connoiffoit point encore Tad-
verfité 3 furieux de la mort de fes trois enfans , foupçonna le
roi de Fez d'être l'auteur de la rébellion des barbares qui
habitoient la province de Derenderen : fans chercher à s'en
cclaircir , le père ôc le fils furent les victimes innocentes de fa
rage : les gouverneurs de Maroc ôc de Tarudante les firent
étrangler par fes ordres tous deux en même-tems.
Buhaçon informé de cet événement, envoya auffi-tôt dire à
Alvaro Baçan , qu'il étoit prêt de fe rendre tributaire de l'Empe-
reur Charle V. ôc de lui livrer la fortereffe de Pennon de Vêlez ,
s'il le vouloir rétablir dans un Royaume qui appartenoit à fa
maifon. Le retardement de Bacah le fit changer de deffein î il
cquippa deux petits vaifTeaux ôc affranchit des efclaves Chré-
tiens, pour les faire pafTer avec lui en Efpagne ; fe conduifant ce-
pendant de manière à faire croire qu'il fe préparoit à aller à
Fez , où le Cherif, informé de fes projets , le vouloit atdrer,
fous prétexte de quelques affaires qu'il avoit à lui communiquers
Eij
55 HISTOIRE
■^ mais Buhaçon n'ayant pu réùffir auprès du Gouvertieur
Hfnri II ^^ Pennon , laiiïa dans la place publique le cheval fur qui
j ^ ^ Q il fe préparoit à monter , comme pour fe rendre à Fez j
il entra à la faveur de la nuit dans une barque de pêcheur, qui
Je defcendit à Melilla , où il traita avec l'archiduc Maximi-
lien , aux conditions de lui livrer la fortereffe de Pennon.
Bernardin Mendofe , général des galères , fut chargé par Ma-
ximilien, de pader avec Buhaçon en Afrique. Mendofe partit
de Melilla le vingt-fix d'Août, ôc fot obligé de revenir à Ma-
laga avec le même Buhaçon , fans avoir pu engager , par les
conditions les plus avantageufes , Sorognes gouverneur de
Pennon, à livrer cette place à Bahaçan ^ qui revint à Val-
ladolid trouver l'archiduc Maximilien. N'en ayant pu rien ob-
tenir , il entreprit ( cette année 1 5* jo. ) de le fuivre à Ausbourg
pour y parler à l'Empereur. ■ Le Monarque alors accablé d'af-
faires ne put lui accorder ce qu'il lui demandoit. Buhaçon re-
tourna donc avec le prince Philippe en Efpagne. Ayant en-
fuite abandonné tous les projets dont il lui avoit fait part, il
.en forma de nouveaux , qu'il communiqua au Roi de Portu-
gal , avec lequel il traita î le commencement de cette entre-
prife fut heureux , mais la lin funeffce , comme nous le verrons
dans la fuite.
Guerre de Les Impériaux commencèrent & terminèrent cette même
Chiiie V. en année la guerre d'Afrique qu'ils avoient entreprife , pour les
raiions que nous allons dire. Apres la mort des deux h'eres
'♦ou Mytilene. Horruc & Airadin S ces fameux pirates natifs de Aletelin^,
qui pendant quarante ans infefterent par leurs courfes la mer
de Tofcane, & qui furent long-tems maîtres d'Alger ^ Dragut
Rais ^, natif d'un petit hameau de l'ifle de Rhodes + , qui
avôit fervi plufieurs années fous Airadin , & qui s'étoit acquis
une grande réputation par fon courage ôc par la parfaite
1 BarberoufTe I. 8c Barberoufle II.
le premier appelle Horruc au Aruch;
le fécond nommé Airadin ou Ariadin,
ouCheredin: celui-ci fucceda au royau-
me d'Alger à fon frère aîné , qui fut
défait 8c tue' en 1518. par le marquis
de Comarés ge'ne'ral Efpagnol.
1 L'hiftoire des deux BarberoufTes
& de leurs exploits a été traitée fort
au long 8c très exactement par Paul-
Jove dans le trente-quatrième livre de
fes Hiiloires. Cette note efl tirée du texte
Latin : On a cru que dans le François
elle aurait embarrajfé la narration.
3 Rais fignifie Capitaine ou Com-
mandant.
4 D'autres auteurs difcnt qu'il étoit
né dans un petit village de la Nato-
lie , fitué vis-à-vis l'IUe de Rhodes.
DEJ. A. DETHOU.Liv. VIL 57
eonnolitance qu'il avoit de la navigation ôc des côtes de cette
mer ' , n'étoit pas moins redouté qu'eux des marchands qui font J^[£î^lRl U,
le commerce d'Italie ôc d'Afrique. Dix ans auparavant Soli- "^ ^ ^ ^^
man avoit donné à Airadin BarberoufTe le titre de grand Ami-
rai de Turquie ôc à Dragut celui de général des Corfaires.
Les ravages que ce dernier fit fur la mer de Tofcane ôc de
Sicile, les vaifTeaux qu'il prit Ôc le nombre- de Chrétiens qu'il
fit efclaves , déterminèrent enfin l'Empereur à charger André
Doria d'armer une flote pour donner la chaffe à ce Pirate ,
qu'il vouloit qu'on tuât ^ ou qu'on prît , à quelque prix que ce
fût. Dès que la flote fut équipée , André en donna le comman-
dement à fon neveu Jannetin Doria , qui fit fa courfe avec tant
de diligence ôc de fuccès , qu'il amena iB^ragut prifonnier les
fers aux pieds. Il le prit avec treize galères dans le port de
Giralate ^ , entre Calvi ôc Ajazzo en Corfe , où il fe croyoit
en fureté. On ne peut exprimer la fureur ôc la rage de ce vieux
Corfaire , lorfqu'il fe vit furpris ôc fait prifonnier par un jeune
foldat. Jannetin l'infulta ôc le maltraita dans cet état , ce qui
augmenta fon defefpoir K Mais quatre ans après Airadin Bar-
beroufTe vint croifer fur les côtes de Provence 5 fa flote ap-
procha fi près de Toulon '^ , qu'André Doria pour appaifer la
fureur de ce barbare , fit confentir fon neveu à recevoir la
rançon de Dragut ôc à le mettre en Hberté ^ La honte d'a-
voir été pris, ôc le fouvenir des mauvais traitemens qu'il avoit
. 1 II avoit fervi dès l'âge de i % ans
fur les galères du Grand Seigneur ,
d'abord Moufle , puis Matelot , enfuite
Pilote , 6c depuis excellent Canonier.
Etant parvenu à être de part dans un
brigantin de Corfaires , il eut bien-
tôt à lui feul une galiote , avec la-
quelle il fît des prifes confidérables.
II groffit enfuite fon armement 6c fe
rendit redoutable fur toute la Médi-
terranée. Aucun pilote Turc ne con-
noifToit fi-bien les Illes , les ports 6c
les rades de cette mer. Airadin le char-
gea de différentes expéditions , dont
il s'acquitta avec fuccès , 6c après l'a-
voir fait pafTer par tous les dégrez de
la milice , il le fit fon Lieutenant , 6c
lui donna le commandement d'une ef-
cadre de Galères,
i Le long des côtes de Tlfle de Corfe
dans la Cale de Giralate , qui forme
une anfe. •
j On le fit pafTer avec fes officiers fur
la Capitane à la vùë du jeune Doria ,
qui n'avoit pas encore de barbe. Ce
vieux Corfaire rranfporte' de rage s'e-
cria : Faut-il quà mon â^e je me voye
vaincu (y fait ■prifonnier fav 7in petit.. .
On prétend qu'il fe fcrvit d'un terme
très injurieux 6c très-mal honnête ,
6c que Jannetin irrité de fon info-
lence lui donna plufieurs coups ôc le
fit mettre aux fers.
4 II étoit venu avec cent Galères
fur la côte de Gènes.
y 11 avoit offert la carte blanche pour
fa rançon , 8c on avoit toujours refufé
de le mettre en liberté. Les Génois le
renvoyèrent enfin avec des prefens à
l'Amiral Airadin Barberoufîe.
E iij
3«
HISTOIRE
JWtWlMH lauK'KM^
reçus , refterent fi profondement gravez dans fon cœur , qu'il
Henri IL ^^vint l'ennemi mortel ôc furieux de tous les chrétiens. Après
i <- <- Q^ la mort d'Airadin ' les peuples de l'Ifle de Gelve "^ & d'Es-
_ , facos * lui facilitèrent l'armement de vingt -quatre brii^antins.
avec lefquels il vint jufqu'à Naples , mit à feu ôc à fang toute
ou Rufpina. [^ ç^^^q jg Calabre , ôc prit une galère des Chevaliers de faint
Jean de Jerufalem , arrivée depuis peu de la Goulette , ôc qui
mouilloit dans le Golfe de Puzzuolo. L'Empereur irrité de
fon infolence , envoya encore contre lui André Doria, qui
par fon ordre avoir parcouru la côte d'Afrique l'année précé-
dente. Doria mit en fuite ce Corfaire , reduifit à leur dévoie
les villes de Soufa , de Monafter^ de Mehedia ^ , d'Esfacos,
ôc de Calibia, quti|étoient révoltées contre le roi de TuniSi
ôc les foumit à l'obéiïTance de Muley Bucar fon iils.
Il eft à propos , avant dem'engager plus avant, de m'arréter
fur cette contrée', pour parler de fon étendue de fes Ifles , ôc des
Rois qui l'ont poffedée. Après la MauritanieTingitane dont nous
avons déjà parlé , on trouve la Mauritanie Cefariennedu côté
du Levant ,1a rivière de Suf Gemar ôc le royaume de Bugie,
qui lui fervent de bornes. Là , eft la ville d'Alger , autrefois
Juita Cafarea , fameufe par fon port 3 le plus commode qui
foit dans l'Empire des Turcs , ôc tout ce qui compofe le
royaume de Tremezen; enfuite cette Pvégion , que les anciens
* Africa ou appelloient proprement Afrique^ , s'étend jufqu'à la Cyrenaï-
t'fo 'M- que, en tirant toujours vers l'Orient 5 on y voit maintenant
le royaume de Tunis , divifé en quatre Provinces. La pre-
. miere eft la Ccîitentine , qui contient les villes de Col , d'Eflo-
ra, de Sucaycada , de Bone ou Hippone 3 dont S. Auguftin
étoitEvêque > de Biferte, de Coftantine , qui a donné le nom
à la province , de Mila , de Tifex , ôc de Tebeça. La fécon-
de Province eft la Tunitane î elle renferme la ville d'Uti-
que, appellée aujourd'hui Portofarina, célèbre par la mort du
Dcfcription
du royaume
de Tunis.
1 BarberouîTe, quoiqu'agé de plus de
SoanspaffoitàConftancinopIeles jours
& les nuits avec de belles efclaves. On
le trouva mort dans fon lit de fes excès.
Après fa mort Soliman II. ordonna à
tous lesCorfaires de recormoître Dra-
gut pour Ge'ne'ral , mais fans le revêtir
2e la dignité d'Amiral.
z Mehedia ou Mahdia , ou Elma-
dia , autrement Africa , connue du tems
des Romains fous le nom d'Adrumet-
te , appellce aufli Aphrodifnnn , ville
fitue'e fur la cote de Barbarie , entre
Tunis &c Tripoli , avec un bon port ÔC
des fortifications.
DE J. A. DE THOU , Liv. VIL 3^
jeune Caton , les ruines de l'ancienne Carthage ' , les villes de in »
Tunis , de Cammairt , de Martia , d'Arriana y de Nebel, de Henri IL
Calibia , d'Hamameta , d'Eraclia , de Soufa , de Tobulba , de 15^0.
Monafter , de Mehedia, d'Esfacos, de Lorbus , d'Ainzamith ,
de Cazbat ôc de Caruan. La troifiéme Province eft celle de
Tripoli ^ : elle joint du côté du Levant la région Cyrenaïque ^
aujourd'hui appellée Cyret ; elle contient les illes de Cher-
chenes ou Querquenes , & de Gelve , que les anciens nom-
moient l'ille Lotophagis , & les villes de Zaorat , de Le-
pide , ôc de l^ripoli , la capitale de tout ce pays. La contrée
de Zeb , qui fait la quatrième province du royaume de Tunis,
eftune partie de la Numidie qui touche à la Lybie intérieure.
Jamais pays n'a été expofé à tant de révolutions 5 cette Pro-
vince a été gouvernée par differens Princes étrangers , & habi-
tée par diverfes Nations. Les Gots, les Vandales en ont chafie
les Romains j les Arabes à leur tour en ont fait la conquête fur
les Gots ôc les Vandales. Les villes y ont été prifes ôc détrui-
tes, ôc d'autres bâties à la place. La diverfité des langues, ôc
l'orgueil des fondateurs de ces nouvelles villes , ont caufé
un fi grand changement dans les noms anciens ^ qu'il feroit
inutile d'en vouloir faire une recherche exa£le.
Les Carthaginois ont été les premiers maîtres de tout ce
pUys 5 les Romains l'ont pofledé après eux : les Vandales 3 leurs
fuccefleurs , en ont été chalTés par les Arabes Mahometans.
Mais vers l'année 1 370 , un certain Abdelchit , qui avoit fçû par
un dehors de pieté s'accréditer chez les Arabes , fe révolta contre
Caim Adam , Caliphe de Caruan. Le crédit qu'il s'étoit acquis
n'empêcha pas les Arabes de le tuer par les ordres de Caim.
Il laifla deux enfans , l'un fut roi de Bugie , ôc l'autre de Tu-
nis. Ces deux frères, pour fe maintenir dans leurs Etats ôc trouver
des fecours dans leurs befoins , fe rendirent tributaires de Jo-
feph Texif , dont nous avons parlé , ôc des Almoravides fes
fucceffeurs , qui furent cliaffés de l'empire d'Afrique par les
Almohadas. Jacob Almançor s'empara alors du royaume de
Tunis , ôc en dépouilla les fucceffeurs d'Abdelchit.
La fameufe bataille de las Navas de Tolofa , ayant affoibli
1 II y a maintenant une tour en ce
lieu , appellée par les Chrétiens Roca
de Mafiinaces ,&; par les Africains -4/-
2 La province de Tripoli eft aujour-
d'hui un Royaume feparé de celui de
Tunis,
40 HISTOIRE
_ les forces des Almohadas, les Arabes rentrèrent dans le royaii-^'
Henri II ^^^^ ^^ Tunis, ôc réduifirent celui qui gouver-noit la ville, au
I c c o ' "°^^^ ^^ ^^^ ^^ Maroc , à chercher du Tecours dans des pays
fort éloignés. Il en reçut enfin d' Abdul Hedi de Seville , qui
fortit du port de Carthagene avec vingt vaiflcaux chargés d'un
grand nombre de gens de guerre. A fon arrivée à Tunis, il
employa toute fa prudence & fon adreffe à faire la paix avec
les Arabes. Cette Nation , qui ravageoit fans ceffe le pays , ac-
cepta enfin la paix , au moyen d'un tribut léger , qui leur a
toujours été depuis payé par les rois de Tunis. Abdul Hedi
qui avoir habilement négocié cette paix , profita de la ruine
des Almohadas , pour s'emparer lui-même de ce Royaume.
Zacharie fon fils Ôc fon fuccefleur, après avoir fait la guerre
aux Béni Merinis avec beaucoup de îuccès , tourna toutes fes
forces contre les peuples de Numidie Ôc de Tripoli. La vic-
toire qui accompagna toujours fes armes , lui donna lieu d'a-
maiïer de grandes richeffes , qu'il laiil'a à fon fils Abu Ferez >
qui faifit l'occafion des troubles qui s'élevèrent entre les rois de
Fez , de Tremezen ôc de Maroc , pour chafler les Beni-de
Zeyenes du royaume de Tremezen , qu'ils pofTedoient depuis
long-tems. Après cette expédition il fit la paix avec le roi de
Fez , Ôc mérita le nom de roi d'Afrique , qui lui fut donné.
Hufmen fon fils monta fur le trône après lui , ôc fut le digne
héritier du fceptre , de la fortune ôc des richefles d'un père qui
avoir régné fi glorieufement. Après fa mort les Merinis recou-
vrèrent encore l'Empire d'Afrique , qu'ils étendirent jufqu'au
Appelle par ^^P <^^ Mefurata ^. Les petits-fils d'Hufmen, retirés dans les
les anciens, montagnes ÔC dans les déferts , attendoient le moment favora-
Sepuiihra oa ^}g p^^j. remoutet furie throne de leurs aveux. L'un d'eux,
»•«»», ditMar- nomme Muley Bula-Bez, fut vaincu ôc pris pnfonnier dans
une grande bataille , par Abu Henun roi de Fez , Abu Celem
fon fils qui lui fucceda , rendit généreufement la liberté à Mu-
ley Bula-Bez , qui recouvra le royaume de Tunis , auquel il
réunit Tripoly , ôc toutes les autres provinces qui en dépen-
doient.
Depuis fon règne , Tordre de la fuccelTion a été interrompu
dans cette famille^ par les maffacres aflez fréquens chez cette
nation. Après que trente -cinq Rois "eurent régné pendant
(quatre cens di,x ans , le Royaun)e paffa à Mahamet , père de
Mule)^,
mol
»l««1«Mfll
D E J. A. D E T H OU , L I V. VIL ^i
Muley-HafTen , dont nous avons parlé. Celui-ci pour régner, —
commit le plus grand des crimes, ôc répandit le Tang de tous Henri IL
fes frères. Barberoufle chargé, pour ainfi dire, de la vengeance 1550.
divine , le détrôna ; mais l'Empereur le rétablit dans la fuite.
Ce n étoit pas affez pour expier le crime de Muley-HafTen ,
d'avoir été une fois détrôné 3 il le fut encore une féconde fois
par Hamida fon fils , qui lui fit crever les yeux. Ce fut lui qui
en l'année 1 5-48. après la bataille gagnée fur l'éledleur de Saxe ,
vint trouver l'empereur Charle V. à Ausbourg , pour lui de-
mander vengence de ce crime énorme. Ce Monarque, qui avoit
paffé en Afrique , à defiein feulement d'en chafier Barberoufle,
Ôc de faire élever une fortereffe à l'entrée de la Baye ou Lac
de Tunis , afin de rendre libre la mer de Sicile , ôc la garan-
tir des courfes des Pirates , plaignit beaucoup le fort de ce
malheureux Prince , ôc lui repréfenta qu'il ne pouvoir alors
lui donner de fecours j il l'exhorta à fe retirer en Sicile ^ lui
afTigna une penfion proportionnée à fon rang , ôc lui promit
qu'aufTi-tôt quefes Etats feroient tranquilles , il le feconderoit
dans la vengence qu'il prétendoit tirer de fon fils.
Drao:ut,qui iu2:eoit ces diffentions domeftiques propres à .^j^?,'; ^ ^f''
-, , t>. » 1 ; to . n r r fedeMchcdia
lexecution de fes deffems, crut devoir profiter dune 11 belle pa^ Dragut.
occafion. Il réfoîut donc de s'emparer de Mehedia, qu'il re-
gardoit comme une retraite aufTi affûrée pour fa perfonne , qu'a-
vantageufe pour fon parti. La rufe qu'il employa pour s'en
emparer n'ayant pas réûfli, il eut recours à la force & à une
perfidie digne d'un Corfaire. On lui apprit dans l'ifle de Gel-
ve ' , où il paflfoir l'hiver , que les habitans de Mehedia avoient
fecoùé le joug du Roi de Tunis , pour former une Républi-
que , ôc qu'ils étoient fi peu difpofez à fe mettre fous la pro-
te£lion du prince de Carvan , qui n'avoir épargné ni les arti-
fices, ni les offres avantageufes pour les gagner, qu'ils avoient
au contraire chaffé le corfaire Haffen-Geibi , envoyé par So-
liman , fur le foupçon qu'il n avoit fait bâtir un Fort , que pour
I Ou rifle des Gerbes , proche la
fortie du golfe de Capes ; elle eft du
royaume de Tunis. Elle n'elt fëpare'e
de la terre ferme que par un fort petit
efpace qu'on pafTe à pic quand la mer
eit bafle , & fur un pont de bois ,-lorf-
guelle eft fort. haute- Elle a environ
dix-huit milles de tour avec une peti-
te ville du même nom. Ptolomée lui
donne le nom de Lotophagitis , Polybe
celui de Myrmex, Strabon & Pline ce-
lui de Meninx. Les Arabes l'appel-
pellent Zerbi , les Efpagnols la nom-
ment los Gelves,
Tome IL F,
41 HISTOIRE
1^ fe rendre maître de leur ville. Dragut partit au mois de Fe-
Henri II ^^^^^ ^^ cette année , de l'ifle de Gelve. Les mouvemens ôc
i ^ ^ Q les féditions qu'il excita parmi les peuples de Soufa, de Mo-
nafter , &c de Tabula , lui facilitèrent les moyens de s'emparer
de ces villes. Il chafla auiïi Budcar le plus jeune des fils de
Muley-Haflen , qu'André Doria j comme nous l'avons dit ,
avoit rétabli l'année précédente. Enfin tout fembloit favorifer
fes projets, & il étoit déjà fort près de Mehedia.
Avant que de rien tenter, il s'adrefla à Brahem * Embarc fon
Abrrham^*^ou î^"^^^'"''*^ '^^^'^^ > ^^^^ accrcdité parmi les habitans , pour les fonder ,
Hebraim. ÔC fçavoir s'ils le voudroient recevoir dans leur ville , 6c y
donner retraite à fes navires :il lui repréfenta qu'il lagaranti-
roit des incuriions des ennemis , ôc que dans peu elle de-
viendroit riche ôc puiflante. Brahem obtint des habitans qu'on
donneroit audience à Dragut,dans une aflembléedes principaux
de la ville. Dragut y fut admis , Ôc fit une harangue adroite ôc fé-
duifante; mais l'exemple récent de Muley- Haffen la rendit inu-
tile : les habitans le remercièrent des bonnes intentions qu'il
avoit, ôc lui accordèrent la liberté de mouiller fes vaifleaux en ra-
de;à condition qu'il ne feroit entrer aucun Turc dans la ville. Le
Corfaire fruftré de fes efpérances , réfolut d'employer égale-
ment la rufe ôc la force ; il partit d'Esfacos, ôc fécondé de
Brahem , il s'approcha de cette parde de la ville qui domine
fur le port, entre le Levant ôcle Midi , fuivant la permiffioa
qu'il en avoit obtenues il mit enfuite quatre cens Turcs à terre;
les fit entrer dans la ville , fe faifit de quelques Tours voifines ,
ôc fit en même tems fonner les trompettes, comme s'il eut
remporté une vi6loire. Les habitans, qui d'abord s'étoient dé-
fendus avec valeur,prirent l'épouvante ; le nombre de leurs gens
étendus fur la place, ôc celui des ennemis qui augmentoit, les
effrayèrent, ôi rallentirent leur ardeur. Dès qu'ils virent Bra-
rcnd^lakre^ ^^*"^"' même foutenir Dragut, ils mirent bas les armes, fe ren-
^e Mehedia. dirent , ÔC reçurent pour maître celui qu'ils avoient refufé pour
citoyen. La citadelle lui fut aufTi-tôt livrée , il donna enfuite
fes ordres , fuivant la conjondure , ôc mit la ville fous la garde
de quatre cens Turcs commandez par Hez Rais fon parent.
Pour payer la perfidie de Brahem par une plus grande , il
ordonna à Hez Rais de le faire mourir, fe perfuadant qu'un
homme capable de trahir fa patrie , à laquelle il étoit obligé ,
DE J. A. DE THOU . Liv. VIL 43
€toît à craindre pour lui , à qui il étoit bien moins redeva-
ble. Dragut après avoir donné cet ordre, partit, & emme- Henri IL
na avec lui les principaux habitans , pour lui fervir d'otages. i y 5- o.
Le bruit de cette conquête fut auiïi-tôt répandu î André ^^^ ,_ . ^^_
Doria confiderant de quelle importance étoit cette ville pour rias'opofeaux
les progrès de Dragut en Afrique , & en jugeant par la feule conquêtes de
retraite qu'il avoit eue dans Fille de Gelve ôc dans les lieux "^^ *
voifins , qui l'avoit mis à portée de défoler les Chrétiens , ré-
folut de s'oppofer promptement aux defleins d'un Corfaire
fi formidable. Pour y réulfir , il fit embarquer mille Efpagnols ,
que Ferdinand de Gonzague lui avoit envoyez fous la con-
duite de Ferdinand Lopes Portugais , oc partit de Gènes pour
fe rendre à Naples j le grand Duc lui donna en paflant à Li-
vourne , trois galères commandées par Giordano des Urfins ;
il en prit trois autres à Civita Vecchia , conduites par Charle
Sforce, qui lui furent accordées par le Pape. A fon arrivée à Na-
ples , huit cens Efpagnols , fous les ordres de D. Garcie de To-
lède ,fils du Viceroi de Naples, fe joignirent à fes troupes, &
il prit le chemin de Palerme. D. Juan de Vega Viceroi de Sicile,
qui ne fçavoit pas encore la caufe de ces préparatifs 3 lui donna
cinq cens Efpagnols des garnifons de Cefalu , & de Ter-
mine , qu'il lit embarquer fur cinq galères fous la conduite
d'Alvarez fon fils , à qui il donna ordre de partir , accom-
pagné de Budcar fils du Roi de Tunis , avec quatre vaideaux
de Malthe commandés par le Chevalier de la ' Sangle. André
Doria, encore incertain de ce qu'il avoit à faire , ne voulut rien
régler que fur les lieux, 6c qu'il n'eut conféré avec Louis Pe-
rez de Vargas gouverneur de la * Goulette. Il mit donc à
la voile ôc fe rendit à Trapani. Delà il vint avec toute fa fiotte
jetter fancre àPifle de Favigliana , oi^i il afTembla tous les chefs
1 Claude de la Sangle de la langue
de France , fut grand Hofpiralier , 8c
dans la fuite grand Maître de l'Ordre.
Il employa des fommes confidérables
à fortifier rifle de Malthe , & mourut
en 1557.
2 C ell un Fort fitué entre la mer
Méditcrranc'c 8c le lac ou baye de
Tunis. Ce nétoit autrefois qu'une tour
(juarree , à lentrce du canal par où la
mer entre dans le lac , 8c qui ell fi
étroit qu'une galère y peut à peine paf-
fcr. Charle V. fortifia cette place en
ijjy. C'eft aujourd'hui une petite vil-
le. Le lac a environ trois lieues de long
fur deux de large. Comme ce lac eit
tout rempli de bancs de fable, on n'y
pafTe qu'avec des barques en fuivanC
le courant de l'eau. Ce Fort de la Gou-
lette fait toute la fureté de la ville de
Tunis , qui d'ailleurs n'eit point forti-
fiée. Les Turcs reprirent la Goullcttç
en 1574.
Fi;
4^ H I S T O I P. E
r pour délibérer fur les affaires préfentes. Il commença par pro-
Henri IL pofer,s'il étoit plus expédient d'attaquer promptement Mehe-
i c <r o, dia, ou de pourfuivre Dragut 5 le Chevalier de la Sangle fut
d'avis qu'on fe fervît des quinze galères avec lefquelles Ber-
nardin de Mendofe gardoit la côte d'Efpagne contre les pi-
rates , ôc qu'on les diftribuât furies côtes de Catalogne, de
Sardaigne & d'Afrique j que ces mefures pourroient procu-
rer la prife de Dragut 5 que Ci l'on n'y réuiïiflbit pas , on fe dé-
termineroit à faire le fiége de Mehedia. Cigala au contraire
difoit que l'on ne pouvoit trop tôt en tenter l'entreprife ; que
la puiffance du nouveau Souverain n'étant pas encore bien
établie, il prévoyoit que les habitansfe rcvolteroient à la vue
de leur flotte, ôc qu'il leur feroit facile de prendre cette ville.
Mario Centurione lieutenant de Doria , fut d'avis qu'on ne dé-
cidât rien^ fans avoir confuité Vargas fur l'état des affaires
de Dragut ôc de Mehedia. André Doria n'avoir d'autre in-
tention, en convoquant cette affemblée, que de faire honneur
aux Chefs, il n'avoir nulle envie de fuivre leurs confeils , pour
l'exécution de fes deffeins.
La flotte après avoir été long-tems battue par la tempête ;
arriva enfin au Cap Bon. Là eft une plage qui s'étend depuis
la rivière de Hued-il-Barbar jufqu'à la ville de Bone vers le
levant; elle avance enfuite un peu au dedans des terres , en fe
recourbant vers les marais de Guad-il-Barbar, d'où elle s'ap-
proche de la mer , pour former le cap Zaffran. La ville d'U-
tique , aujourd'hui Porto-Farina, eft fur la droite : dans le lieu
le plus enfoncé du golfe la rivière de Bugrada entre dans la
mer au-delà de Biferte. On voit entre cette rivière ôc celle de
* - Catada les ruines de la fuperbe Carthage , malheureufe riva-
le de Rome. De cet endroit , où le rivage femble fe reti-
rer toujours vers l'Orient , on découvre l'ancien port des
Carthaginois , qui a environ fept lieues de circuit , ôc à peu
près deux de longueur j ôc autant de largeur. La ville de Tu-
nis , capitale de la province , eft bâtie à l'entrée dé ce port ;
les deux rivages s'approchent enfuite l'un de l'autre , ôc
forment une efpece d'anfe ou de gueule , qui fe termine
en une gorge étroite. C'eft-là que l'Empereur avoir fait con-
truire , quinze ans auparavant ' , une fortereffe appellée la
i En 1535, comme il eft marqué ci- defîus.
D E J. A. DE T HO U , L I V. L 4f
Goulette , qui a été depuis prife ôc détruite par les Turcs. De "■
l'autre côté du rivage, en avançant toujours vers le Levant , Henri IL
on voit le Cap Bon , qui contient la ville de Calibia , & plus j ^ r o.
avant font pelles de Mahameta , de Soufa , de Mehedia j ôc
d'Esfacos, qui domine fur les iiles Coniglieres; en fe retirant
on découvre Cherchene ou Cercenna , ôc Cercinids , ancien-
nement jointes par un pont ; enfuite l'ifle de Gelve ôc toutes
les autres Ifles de la petite Syrte, ôc la rivière de Triton qui
borne cette contrée.
La flotte arrivée, ôc arrêtée au Cap BonparJes vents con-
traires ,ne pouvoir faire voile jufqu'à la Goulette , comme on
l'avoit projette. Les foldats qu'on mit à terre pour foûtenir ceux
qu'on avoit envoyez faire aiguade , prirent ôc pillèrent la ville
de Calibia bâtie fur un lieu élevé ôc voifin de la mer , où il y
avoit de fort bons puits d'eau vive. De là ils furent portez aux
Ifles Coniglieres ' oii la tempête les obligea de refter deux jours.
Ils arrivèrent enfln devant la ville de Alehedia. Les Chefs ,
après en avoir examiné de près l'afliete , ôc de loin toute la côte>
furent obligez de fe retirer , ne pouvant refifter au feu de la
place. Ils délibérèrent alors entr'eux s'il étoit à propos de l'at-
taquer: la plupart étoient d'avis qu'il n'y avoit pas à balancer,
ôc qu'il étoit aifé de l'emporter, quoique bien munie déroute
manière, ôc entourée, de bonnes murailles ôc d'un large fofle :
On devoir, difoient-ils , faire attention que deux cens Turcs
ne fufîifoient pas pour garder un lieu il fpatieux jilsajoiÀtoient
que les habitans étant divifez , il falloit profiter des conjondu-
res pour battre la place , fans donner le tems à la garnifon de
fe reconnoître j que n'étant point aflez nombseufe pour refif-
ter , ôc que foupçonnant la fidélité des habitans , il étoit à pré-
fumer qu'elle fe retireroit , ou du moins qu'elle fe rendroit ,
après une légère réfiftance. Mais D. Berenger de Requefens,
grand Amiral de Sicile, qui ne pouvoir difputer à D. Juan de
iVega,à caufe de fa dignité de Vice-roi de ce Royaume, le
commandement des troupes , fi on les débarquoit^ expofa tou-
tes les diflicultez de cette entreprife , enforte qu'il fut décidé
qu'on ne feroit rien , fans avoir confulté Vega , ôc fans avoir
I Ce font cinq petites Ifles de la
mer de Barbarie , entre les côtes de
Sicile > de Malthe ôc du Royaume de
Tunis, x'ers le golfe de Mahometa. On
les appelloit anciennement Phœnko-
mm mfiila , Pelagia , Tatichea,
F iij
4(? HISTOIRE
. auparavant reçu un renfort de troupes. La flote qui manqua
Henri IL ^^^^^ d'eau douce, prit la route de Monafter , où il y a d'excel-
i ^ r Q ' lentes eaux ôc en quantité. Les Chefs , qui connoiflbient la
commodité ôc la fureté de fon port , fe déterminèrent à ne rien
négliger pour s'en emparer. Les foldats débarquèrent , ôc on
les fit marcher droit à la ville. Le premier efcadron , comman-
jdé par D. Alvare de Vega, étoit foûtenu par D. Garcie de
Tolède, avec les troupes qu'il avoit amenées de Naples. Ils
firent faire alte , fuivant les ordres d'André Doria , qui étoit
reflé fur la flotte , ôc attendirent que les habitans fe ren-
diffent , ainfi qu'ils l'avoient fait efperer. Alors les foldats ,
. qui les voyoient fuir par la porte oppofée à celle qu'ils al-
loient attaquer , impatiens de ce qu'on ne donnoit ni fignal
ni ordre , quittèrent leurs rangs pour courir aux murail-
■Jes. Les uns les efcaladerent aidés de leurs piques , ôc d'au-
tres fe prirent où ils purent ; enHn ils entrèrent dans la ville
& la mirent au pillage. On prit trois cens habitans : le refte fe
réfugia dans le château , qui fut auiîi-tôt invefti par D. Alvare î
le lendemain ce château fe rendit , après avoir été battu du
canon des navires , ôc de celui qui avoit été conduit fur des
Mo^'aftc/%r charettes devant la place. Les foldats qui fe fignalerent le plus
les Chrétiens, en cette attaque , furent ceux d'Antoine Doria, qui plantèrent
leurs drapeaux jufque fur les murailles , il y eut lix cens habi-
tans faits prifonniers , ôc tous ceux qui firent réiiftance furent
tués. Les plus confiderables d'entre les chrétiens qui y péri-
rent , furent François de Mendofe , chevalier de lOrdre de St,
Jean de Jerufalem , Diego Ruis, Navarreto ôc Gerro. La flote
de Sicile fut endommagée par des canons mal fondus qui cre-
vèrent ; une galère coula à fond , mais on eut heureufement le
tems de fauver fa chiourme ôc tout le refte de fon équipage 5
une autre eut une partie de fa prouë emportée , ôc fon fond de
calle fort maltraité. André Doria ne croyant pas une garnifon
nécelTaire dans cette ville , qui avoit perdu prefque tous fes
habitans, ôc dont la citadelle avoit été détruite, fit voile droit à
la Goulette , où les vents contraires l'avoient empêché d'abor-
der auparavant. Il y conféra avec Vargas qui en étoit le Gou*
verneur , ôc qui l'affermit dans le delTein d'aflieger Mehcdia. D,
Ferdinand de Vega, qui étoit venu avec lui, partit à fa follicita-
ripa , pour aller informer Je vice-roi de Sicile fon père , des
DE J. A. DE THOU.Liv. VIL 47
fentimens des Chefs de l'armée , & pour le prier d'ordonner du m r ■ 1
nombre des foldats ôc de tout ce qui étoit néceflaire pour cette -^^^^^ jj^
expédition , ôc Texhorter de fa part à venir lui-même.^ D. Garcie '
de Tolède , qui afpiroit au commandement de l'armée de terre ,
partit aufli pour Naples. Lorfque ces deux officiers furent ar-
rivés au Cap de Marfalo , l'un prit le chemin de Palerme , ôc
l'autre celui de Naples.
Cependant André Doria , par les confeils de Budcar, envoya
fonimer les habitans de Soufa de fe rendre j ôc leur fit annoncer
que l'Empereur défiroit qu'ils reconnuflent pour leur feigneuc
Budcar fils deMuleyHaflen, qui étoit fur leur flote.Ils ne balancè-
rent pas à le recevoir, Ôc chaflerent le vaillant Hali , qui fuivi d'un ,
petit nombre de foldats , fe jetta dans Mehedia , dont il retarda
la prife par fa bravoure Ôc fon habileté. Le vice-roi de Sicile,
inftruit par fon fils du deflein d'André Doria, vouloir commen-
cer par la conquête de l'ifle de Gelve. Ayant été nommé par
l'Empereur pour commander dans cette expédition , il préten-
doit qu'on ne devoit point faire de defcente en Afrique , juf-
qu'à ce qu'on fût muni de toutes les provifions néceffaires. Ce-
pendant les fentimens des Chefs oppofés au fien , ôc la crainte \
qu'un trop long délai ne donnât à Dragut le tems de fortifier
Mehedia , qui n'étoit déjà que trop forte par fa fituation , ôc de
rendre cette ville imprenable , lui firent ouvrir les yeux j il fie
tout ce qu'il put de provifions dans le peu de tems qu'il avoit ,
donna fes ordres pour l'embarquement de trois cens Efpagnols
ôc de cent Grecs , ôc réfolut enfin de s'embarquer lui-même :
réfolution qu'il avoit difTimulée jufqu'alors.
Dom Garcie fut bien furpris de ce départ du Vice-Roi ; le
commandement dontil s'étoit flaté', l'avoit engagé à faire de
grands préparatifs^ ôc le défir de venger la mort de fon oncle D.
Garcie , tué trente-neuf ans auparavant dans la guerre de Gel-
ve , fous le roi Ferdinand , lui avoit fait prendre le parti de tirer
prefque tous les foldats des garnifons du royaume de Naples.
Son but étoit d'aller en Afrique , fans paffer par la Sicile , afin
d'y terminer la guerre , s'il lui étoit poflible , avant que le Vice-
roi en pût être inftruit. Mais il fut fi vivement prelTé par Be-
renger de Requefens , ôc par François de Guimeran, qui étoient
1 Comme fils du Viccroi de Na- j tire'es de ce Royaume pour cetce ex-
pies, qui devoir envoyer des troupes j pédition.
48 HISTOIRE
■ ■ ■ avec lui , d'aller trouver D. Juan de Vega , avant que de rîen'
Henri IL ^^^^^^ > qu'il abandonna fes idées, ôc prit malgré lui le chemin de
I ^ r- o. Trapani \ André Doria qui avoir des provifions à faire pour le
fiege , ôc qui vouloit que les Africains crufTent qu'il partoit , afin
que cette idée les rendît moins précautionnez , étoit venu à
Trapani trois jours auparavant. Son projet , quoique conduit
avec grande prudence^ fut exécuté à contretems, comme l'é-
vénement le fit connoître.
Trois vaifleaux d'Egypte , chargés de vivres ôc de foldats ;
abordèrent à Mehedia. Par ce nouveau fecours la garnifon fe
trouva compofée de fix cens Turcs , qui mirent aux fers les
habitans qui leur étoient fufpeûs 5 tous les autres concoururent
unanimement à la défenfe de leur ville. D. Juan de Vega n'a-
voir alors plus rien à préparer pour fon embarquement ; il né-
toit occupé que de la crainte des troubles que fon abfence
pourroit exciter en Sicile , il craignoit auffi le refroidiflement
du zèle que Dom Garcie avoir fait éclater pour cette entre-
prife , s'il étoit frudré de l'efperance de commander en Chef >
mais d'un autre côté , il vouloit conférer avec André Doria ,
au fujet de cette guerre, ce qu'il n'avoir point encore fait. En-
fin il publia le deflein qu'il tenoit caché depuis longtems, de
pafFer en Afrique , ôc remit à D. Ferdinand de Vega fon fils ,
l'autorité du gouvernement , ôc le foin à^s affaires dans l'inter-
valle de fon abfence. Le 2 1. de Juin , fur le foir, il partit de
Palerme avec Muley-Haflen, ôc fe rendit en deux jours à Tra-
pani , où il trouva André Doria avec Dom Garcie arrivé de
Naples depuis trois jours. Dom Garcie , fans marquer aucun
mécontentement, rendit à Vega tous les refpe£ts dûs à un Com-
mandant Général , Ôc lui obéir pendant toute cette guerre. Ils
partirent de-là ôc prirent la route de la Favagnana. Ils arrivèrent
le lendemain vers le midi à l'ifle de Pantalarée "^ , ôc fe rendi-
rent enfuite devant Mehedia.
AuflTitôt qu'on eut jette l'ancre ; le Viceroi alla rendre vifite
I Ville & port de Sicile dans la pro- Trapani.
vince de Mazare : les Latins l'appel- 2 Cette Ifle de'pendoit autrefois dtj
loient Drapannm. Il y a leTrapaniVec- royaume de Tunis , 8c dépend aujour-
çhio , bourg à deux lieues de là, 8c qui d'hui du royaume de Sicile. La mai'
à ce qu'on pre'tend, portoit ancienne- fon du Requefens en joiiit , à titre de
ment le nom d'Erix , ainfi que la mon- Principauté , fous la fouverainetc de
îagne appelles aujourd'hui Iç mont de l'Empereur,
à
DE J. A. DE T H O U , Li V. VIL 49
à André Doria. Le commandement occafionna d'abord un
combat de civilité & de modeftie entre ces deux Généraux ; Henri II.
l'un ôc l'autre fe defFendoient de l'accepter. Cependant D. Juan 1 5* 5 o»
de Vega , qui ne refiftoit qu'en apparence , fe laifia vaincre
fans peine, ôc confentit à recueillir les avis des Chefs, qui tous
approuvèrent le fiége de Mehedia. Antoine Doria ajouta, qu'a-
vant d'approcher de la place , ôc d'ouvrir la tranchée , il lui
fcmbloit neceffaire d'élever quelques Forts fur le rivage , pour
foLitenir les convois ôc mettre en fureté toutes les provifions de
l'armée.
Mehedia , bâtie fur un roc bas ôc plat , eft prefque toute envi- 5-^^ j^
ronnée de la mer, qui y eft fibafle enplufieurs endroits ,que Mehedia, par
les galères ont peine à aborder. Sa muraille > du côté de la ^ ^'j^J^ndJ
terre i a deux cens trente pas de longueur , ôc eft flanquée de Vega.
tours ôc de baftions. Elle eft commandée par une colline , dont
la pente eft douce du côté du Septentrion^ mais roide ôcef-
carpée du côté du midi. Les Turcs de la garnifon n'avoient
pas manqué d'occuper cette colline. Les Chrétiens réfolurent
d'abord de s'emparer promptementde cepofte , qui devoit les
mettre à couvert des incurfions des ennemis , Ôc empêcher les
convois ôc tous lesfecours d'entrer dans la Ville. Auflî-tôt que
les Forts dont nous avons parlé , furent achevés , Ozorio
de Quignones attaqua la colline , ôc s'en rendit maître fans
efibrt. Ce petit avantage fut accompagné d'un autre. Quel-
ques Numides étant venus au camp , demander fi le roi de Tu-
nis étoit fur les galères , ils obtinrent du Viceroi ôc d'André
Doria lapermiiïion de lui parler. Ce Prince, après leur avoir
donné audience, apprit à Doria que ces Numides avoient en-
vie de le fervir , ôc qu'ils avoient une troupe de cent Cava-
liers peu éloignée du camp , ôc difpofée à le venir trouver dans
le même deflein 5 elle étoit commandée par une femme d'une
vertu, d'un génie, ôc d'une prudence fi rares , qu'elle étoit efti-
mée ôc adorée de tous lés foldars, qui après la mort de fon mari
Favoient d'eux-mêmes reconnue pour leur Chef, ôc lui obéïf-
fpient comme à leur Capitaine.
Pendant le fiége ,lcs Impériaux n'eurent qu'à fe louer des
bons fervices ôc des vivres qu'ils reçurent en abondance des
Numides. On commença alors à amener le canon : deux bat-
teries de neuf pièces chacune furent dreffées, l'une au piédç
Tome IL G
5© HISTOIRE
5 la colline j proche du camp , à trois cens cinquante pas de la
Henri IL Ville , ôc l'autre à deux cens cinquante , du côté de cette par-
I 5* 5 0. tie de la muraille qui ctoit près de la mer vers le Levant. Dom
Garcie , chargé de conduire les travaux , avoit fait faire une
ligne depuis le bas de la colline jufqu'en haut, à la faveur de
laquelle les foldats pouvoient communiquer enfemble fans
danger , ôc recevoir toutes les munitions dont ils avoient be-
foin. Le Viceroi voyant que Ton avoit tiré longtems 6c inu-,
tilement contre la muraille ) dont la folidité étoit encore for-
tifiée par un terre-plein ^ fit cefferles batteries^ ôc crut devoir
attendre , pour les faire recommencer avec encore plus de vi-
vacité, qu'il fe fiit mis en état de le faire ^ par de nouv^eaux
ouvrages ôc par les fecours qu'il efperoit. L'abondance des
vivres l'aflliroit de la perfeverance de fes foldats 5 ôc il n'a-
voit point à craindre la défertion, il pou voit d'ailleurs compter
que les Maures, ennemis mortels des Turcs , lui étoient atta-
chés pour toute la campagne , furtout après la déroute de Dra-
gut , qui lorfque la ville de Monafter eut été prife , avoit été
abandonné de la plus grande partie de fes gens , ôc depuis en
avoit encore perdu environ quatre cens dans la Sardaigne.
Le jour deftiné à recommencer l'attaque étant arrivé , un
jeune garçon natif de Meffine, qui s' étoit enfui delà ville af-
fiegée, vint avertir le Viceroi que la muraille qui étoit détruite
ôc prête à tomber par dehors, n'étoit point endommagée par
dedans j que les Turcs avoient creufé au pied un foffé large
ôc profond > oii ils avoient mis de longues planches percées
de grands doux , ôc des pieux très-pointus :, avec des chaufle-
trapes , pour faire périr tous ceux qui voudroient y defcendre >
que ce folié étoit d'ailleurs couvert de planches fort minces ,
ôc fi bien revêtues de gazon , que le foldat qui iroit à l'affaut
y feroit trompé. Il ajouta qu'ils avoient fait plufieurs mines ;
préparé des feux d'artifice , placé du canon des deux cotez du
fofTé j enfin que tout étoit ordonné de manière, que ceux qui
pourroient fe garentir du piège feroient néceffairement coniu-
Tîiés parles flammes^ ou criblés par Partillerie. Cet avis, com-
me s'il eût été envoyé par Dieu même , fit abandonner le def-
fein que l'on avoit formé de donner l'affaut : les Chefs réfolu-
rent feulement de s'emparer de quelques Tours , principale-
ment de celle qui étoit au Couchant. Pour cet effet, on çhoifit
DE J. A. DE THOU,Liv. VIL ^ i
un nombre d'officiers & de foldats , qui pendant la nuit de-
voient l'attaquer par efcalade. Dans cette malheureufe entre- Upi^j^j JJ
prife on perdit beaucoup de monde : les têtes de foixante
Chrétiens, qui refterent fur la place , furent élevées fur des pi- ^
ques à la vue de notre camp , ôc fervirent de trophée aux Turcs.
Enfuite de l'avis unanime de tous les Chefs de l'armée , il fut
arrêté , qu'on feroit des mines , qu'on répareroit les batteries ,
6c les machines , 6c qu'enfin l'on fe mettroit en état de battre
la muraille en brèche.
Avant que d'exécuter ce nouveau projet , on envoya quatre
galères à la Goulette , & deux en Sicile , pour y charger de la
poudre ôc des boulets h ôc les foldats blelTés furent tranfportés à
Trapani. On fit enfuite partir cinq autres galères , pour aller à
Naples embarquer trois cens foldats deftinés pour l'Afrique.
Peu de tems après Marco Centurione alla en Sicile avec feize
Flûtes , afin de pourfuivre ôc tâcher de prendre Dragut , qui
avoit, difoit-on, paru entre le cap Paifaro ôc celui de Faro.
Muley-HafTen accablé de trifteffe ôc ennuyé de cette longue
guerre , tomba alors dangereufement malade , ôc mourut âgé Mort de Mu-
de foixante ôc fix ans , après avoir refpiré la vengence jufqu'au ^^^ Hailcn.
dernier foupir. Son corps fut porté, par l'ordre deBudcar fon
fils , à Caruan , ôc mis dans le tombeau de fes ancêtres. Maha-
met fils de Botuibe ôc petit-fils de Cedi Arfe , regnoit alors à
Caruan. Il haïffoit aufTi mortellement les Turcs ôc le parricide
Muley Hamida, qu'il aimoit tendrement D. Perez de Vargas
gouverneur de la Goulette ùl lui fit propofer par Mahomet Beu-
cin> de la famille des Cherifs , d'unir fes forces aux fiennes con-
tre le Turc, leur ennemi commun , aux conditions que les Chré-
tiens lui donneroient du fecours contre Hamida: pour gage de
leur foi , il demandoit les villes de Monafter ôc de Soufa , aban-
données par Budcar qui n'avoir pu les défendre, ôc qu'en cas
qu'il arrivât que Budcar fût remis en poffefiTion de fes Etats,
il auroit néanmoins pendant fa vie la joiiififance de ces deux
villes , dont il feroit hommage à l'Empereur.
Ces conditions furent acceptées 5 mais le roi de Caruan, qui
fouhaitoit voir l'iffuë de cette guerre , ne parut pas fort em-
prefle à figner le traité ; il auroit voulu , avant de s'engager ^ que
Dragut, qu'on difoit fiiire tous fes eflforts pour fecourir Me-
hedia, eût été battu ôc chalTé par les Impériaux. CeCorfaire^
G ïj
5'5 HISTOIRE
I depuis la perte de Monafter & de Soufa , ôc depuis fa défaite
Henri II ^^^ Sardaigne , ayant été informé que les Chrétiens conti-
nuoient avec vigueur le fiége de Mehedia, étoit forti de Gelve
le 20 de Juillet avec fept Mtes ôc quatre brigantins , chargés
de douze cens hommes d'élite , partie Turcs &c partie Afri-
cains :, pour les joindre aux deux mille Maures qu'il avoir
levés auparavant dans le voifinage de Capes ôc dans Capes
même , ville éloignée de foixante lieues de Mehedia. Avec
ces troupes étant abordé au port de Sfax ^ près de la rivière de
Triton , il y fit fon débarquement. Des émiflaires du roi de
Caruan eurent alors un entretien avec lui auprès de Marnabe,
ôc eurent foin de rendre compte à leur maître de ce qu'ils
avoient pu entrevoir de fes defîeins. Ce fut pour cela que ce
Prince, dans l'incertitude de l'événement, n'écrivit point aux
Impériaux 3 il s'excufa en même tems auprès de Dragut, qui lui
demandoit du fecours contre l'ennemi commun.
Dragut vient Dragut informé que le jour d-e la Fête de Saint Jacque de-
Mchcdir & v^i^ ^^"^^ ^^^"^ ^^ l'aflaut, s'étoit préparé à furprendrelecamp
eu défait. par derrière , ôc avoir fait avertir les ailiegés de faire une fortie
de leur côté , pour enveloper les Chrétiens ôc les tailler en pie-
ces. Ce projet n'eut point fon exécution ; l'afTaut fut différé y
parce qu'avant de le donner, on étoit convenu de faire des mi-
nes , ôc d'élever des galeries •> il falloir outre cela faire des pa-
lifTades. Le 25" Juillet, jour de la fête de S. Jacque , le Vice-
roi alla lui-même à la forêt faire couper du bois j ôc quoiqu'il
n'eût encore aucune nouvelle de l'arrivée de Dragut, la crainte
néanmoins de tomber entre les mains de certains Africains ,
qui infeftoient le pays par leurs brigandages , l'engagea à pren-
dre fept cens foldats d'élite, avec lefquels il partit fur k milieu
du jour, ôc qu'il partagea en trois corps. Le premier , compofé
d'arquebufiers, était conduit par D. Ferez de Vargas ôc Her-
nan Lobo. Le fécond étoit delliné pour couper le bois ôc le
tranfporter au camp 5 ôc cette troupe étoit au milieu des deux
autres , avec les goujats ôc les valets d'armée j il fe réferva le
troifiéme corps qui formoit Tarrieregarde. Sa troupe ainfi
difpofée muxhoit vers le bois , lorfqu'on vint lui dire que les
ennemis paroifToient avec plus de troupes qu'il n'en avoir. Cette
nouvelle ne l'empêcha pas d'avancer ôc d'arriver fur le lieu^
Ses gens ne faifoient encore que conimsuçej: à couper du
D E J. A. D E T H O U , L I V. VIL ^
bois , lorfqu'ils apperçurent du haut de la colline à main gau-
che un corps d'Africains , qui paroiflbit être de plus de deux h^^yiî IL
mille cinq cens hommes , & à la droite un détachement de i <; <; ç>,
cent cinquante chevaux, fuivis d'un nombre confiderable de
fantaiïiios. Le Viceroi anima alors fes foldats à Te bien défen-
dre ; il mit à la tête fes arquebufiers , qui repoulTerent vigou-
reufement feunemi. Ceux qui étoient à l'aîle droite, comman-
dés par D. Ferez de Vargas, combattirent aufîi avec beaucoup
de valeur; mats leur nombre inférieur à celui des ennemis étoit
prêt defuccomber, lorfque le Viceroi arriva. Encourages par
fa préfcnce , ils chargèrent fennemi avec fureur, & lui arra-
chèrent une vidoire qu'il croyoit déjà certaine. Malgré les
ordres du Général , Ferez emporté par l'ardeur du combat &
par fon zèle , les pourfuivit , pour fauver un Enfeigne , nommé
Falomares , du péril oii il le voyoit : dans cette occafion il fut
tué d'un coup d'arquebufe par des foldats de l'ilîe de Gelve,
que Dragut avoit mis en embufcade. Les Turcs qui le virent
tomber, ôc qui crurent, à fes habits ôc à l'éclat de fes armes ^
que c'étoit le Viceroi, reprirent courage. L'un ôc l'autre parti ^
rafiemblé autour du mort , fe battit avec plus de chaleur qu'il
n'avoit encore fait; mais par la valeur de François Amador of-
ficier général , on retira le corps de D. Ferez de Vargas j un-
gi'and nombre des ennemis refta fur le champ de bataille ôc le
rcile prit la fuite. Il y eut dans cette rencontre cent quatre-
vingt Turcs tués ôc trois cens bleffés; il y périt foixante ôc dix
Chrétiens , ôc quatre-vingt deux furent blelfés.
Après cette viêtoire , remportée par une grâce particulière
du Ciel , le Viceroi retourna au camp , très-touché de la perte
du Gouverneur de la Goulette. Il rencontra D. Garcie , qui
venoit un peu tard à fon fecours : il apprit de lui que les aflTie-
gés avoient fait une fortie , fuivant le projet de Dragut , qui
s'entendoit avec eux , ôc qu'ils avoient été forcés , par la ma-
nière dont on les avoit reçus , de rentrer dans la ville. Dragut
après cette défaite voyant que tous fes gens le quittoient, ôc
que fes alliez l'avoicnt abandonné , reprit le chemin de fes
vaifTeaux ; fa retraite eut tout l'air d'une fuite. Il s'embarqua
ôc fit voile vers l'ifle de Gelve, avec les navires qui lui ref-
toient, réfolu de ne point quitter cette ille^ ôc d'attendre pour
fe remettre en mer ^. qu'il eût des nouvelles de ce qui fe
On;
54 HISTOIRE
... pafleroit dans la fuite , ôc qu'il eût reparé fes pertes. André Do-
Henri IL ^^^ ^ le Viccroi furent informés du parti qu'il prenoit.pardes
^ ^ ^ * déferteurs de fa flote , & par des efclaves de cette i/le , qui
avoient brifé leurs fers , ôc s'étoient fauves.
Sur l'avis de ces fugitifs , on éqùippa dix galères pour cou-
rir fur Dragut. Antoine Doria chargé de cette expédition ;
eut ordre , s'il ne pouvoir réiiffir à le prendre , d'aller en Sicile
enlever toute la poudre qu'il pourroit trouver dans les cita-
delles de Syracufe , de Mefllne^ de Melazzo , ôc de Païenne,
& d'embarquer un nouveau renfort de foldats. Marco Cen-
turione fut auiïi envoyé à Genes^ pour aller par terre demander à
Ferdinand de Gonzague de nouvelles troupes. Ces deux Offi-
ciers revinrent, après avoir exécuté leur commiflion. Marco
Centurione , au bout d'un mois , amena au camp mille cin-
quante Efpagnols , avec quantité de vivres ôc de munitions
de guerre. Antoine Doria s'y rendit aulïi avec près de deux
cens Efpagnols , que DJean de Gufman tira des garnifons , pac
les ordres du Viceroi î il amena de plus une compagnie de
volontaires , Italiens ^ Grecs , ôc Efpagnols. On faifoit fouvent
des détachemens pour aller couper du bois ; les Impériaux
efluyerent des attaques , dans lefquelles ils perdirent deux
Grecs , Matthieu ôc André. Ferramolioda de Bergame , ex-
cellent ingénieur , périt auffi,en faifant faire une mine, qui fbt
éventée par l'ennemi. Le Viceroi , qui fe conçoit dans l'ha-
bileté de cet ingénieur , le regretta beaucoup. Il fut remplacé par
Ândronic Efpinofa.
Cependant les vivres étoient en abondance dans le camp,
par les foins des Nimides , qui fembloient les redoubler , de-
puis que Ja défaite de Dragut avoit donné lieu à l'exécution
du traité fait avec le roi de Caruan , aux conditions de lui li-
vrer Monafter ôc Soufa. On continuoit toujours le fiege de
Mehedia; le peu d'effet que faifoit le canon fur la muraille;
du côté de la terre ferme , avoit engagé à drefler une batte-
rie du côté qui étoit baigné de la mer , où la muraille étoit
foible 5 mais l'eau très-baffe Ôc les bancs de fable la rendoient
iflacceiïible aux galères. Cet obftacle , qui fembloit infurmon-
table, fut levé par l'habileté de D. Garcie 5'il prit une galère
qui avoit été conftruite pour un fpe£lacle de combat naval :
?,près l'avoir fait avancer à force de rames ,• il fit attacher une
DEJ. A. DETHOU,Liv. VIL 5;
barque à chacun de fes cotez :, ôc de ces trois pièces , il n'en i«-
forma qu'une par des traverfes. II eût encore la précaution jj^i^^ri jj^
de munir l'édifice flotant de tonneaux vuides , pour le ga- 1 r j o. *
f antir d'être coulé à fond par le canon , ôc de mantelets très-éle-
vez , qui pouvoient mettre à couvert un grand nombre de fol-
dats. On réfolut alors que la ville, qui n'avoit encore été atta-
quée que du côté du couchant , le feroit du côté du levant 5
les Chefs jugèrent , que la muraille foible en cet endroit ,
étant abbattuë , l'eau peu profonde dont elle étoit mouillée ,
n'empêcheroit pas le foldat d'y monter. Du côté du couchant
où la muraille étoit très-forte , on faifoit peu de progrès ; mais
D. Juan de Vega, averti par un Maure d'Andaloufie , Ht pointer
îe canon contre un endroit creux , qui renfermoit un efcalier ,
par lequel on montoit à une Tour qui étoit proche ; l'efca-
lier fut bien-tôt bouleverfé , ôc on ôta par-là aux Turcs le
moyen de monter à la Tour.
L'amiral André Doria , qui jufque là avoir déféré le com-
mandement au Viceroi de Sicile , s'en faifit alors, avec une hau-
teur , qui caufa de grandes contcftations entre ces deux chefs.
Les prétentions de D. Garcie au commandement des troupes
fur terre, appuyées, difoit-on, par Doria, furent la fource de
ce différend. Pendant tout le fiége le Viceroi fit éclater fon
relTentiment contre l'Amiral 5 dans tous les confeils il s'atta-
cha à le contredire , de forte que fi Doria opinoit pour une
prompte exécution , Vega trouvoit des prétexte pour la dif-
férer, en feignant de préférer le parti le plus iïir aux entrepri-
fes hardies ôc perilleufes. C'eft ce qui a fait croire que le Vi-
ceroi n'avoit pas beaucoup contribué au fuccès de cette expé-
dition. Philippin Doria fe donna de grands mouvemens pour
terminer ce différend, & ménagea entre eux une efpece d'ac-
commodement , qui fufpendit leur querelle au moins pour quel-
que tems.
Les alTiégeans n'avoient point ceffé de battre la ville par
trois endroits , pour divifer les forces des afliégez. Le jour de
i'affaut fut indiqué au 10. de Septembre. Dom Garcie, fuivi
d'Amador ôc de Gafpar de Gufman , eut ordre d'attaquer du
côté du couchant , avec huit cens hommes. D. Ferdinand de
Tolède , fécondé des capitaines Moreno ôc Moreruela ,
fut chargé de marcher à la tête de mille cinquante hommes3
$6 HISTOIRE
— vers cet endroit, où une partie d'une tour de forme "bdogo-
Henri II "^ > ^ ^«^ muraille qui lui e'toit contiguë , avoient été renverfées ;
i j^ (- Q après avoir eiïuyé pendant dix jours le feu continuel du canons
Ferdinand Lobo & Jérôme Manrique, avec neuf cens hom-
mes fous leur conduite, dévoient faire leur attaque du côté
de la mer : l'artillerie fut laiflee à la garde de Ferdinand
de Sylva, de Pierre d' Acugna ôc de Rodrigue Pagan,avec leurs
compagnies. Il y avoir encore un corps de réferve de trois cens
hommes , prefque tous Siciliens , commandez par Conftan-
tinSacanoj defcendant de ce Giacobino Sacano de Mcfrine>
qui 5" 80 ans auparavant, du tems du pape Sergius IV. avoit
fuivi le comte Roger à cette célèbre ôc heureufe guerre con^
tre les Sarralins , où il défit cinq de leurs Chefs , 6c affranchit
la Sicile du joug de ces tyrans. La garde du camp futconfiçe
à D. Jean de Gufman ôc à Bernard Soler fous le commande-
ment de Dom Alvare de Vega fils du Viceroi ; il y avoit
dans l'armée des Chrétiens des perfonnes de la première dif-
tin£lion ; comme CharleSforce, Giordanodes Urfins , Aftor
Baglioni ôc Antoine Savelli, qui étoient attachez au parti de
l'Empereur, ôc étoient venus à ce fiégeen qualité de volontai-
res. Il y avoit outre cela plufieurs Chevaliers de Malthe , fous la
conduite "du Commandeur de Guimeran.
Les Turcs , bien furpris de voir que leur ville étoit attaquée
du côté de la mer , tournèrent à l'inftant leur canon , ôc le
pointèrent contre la machine inventée par D. Garcie ? les
décharges , qu'elle ne pouvoir éviter , incommodèrent beau^
coup les foldats qu'elle portoit. Les afîiégeans à leur tour fi-
rent grand feu. La muraille qu'ils attaquoient rallentit par fa
chute Fardeur des afiiégez. Vega alors anima fes foldats , ôc
fit donner le fignal pour l'affaut. La réfiftance vigoureufe des
afîiégez égala la furie de l'attaque. La garnifon étoit rangée
fur les remparts , la cavalerie étoit portée dans la grande pla-
ce ^ pour contenir le foldat qui auroit voulu fuir, ôc pour foû-
tenir ceux qui défendoient fa brèche , s'ils avoient été forcez
de reculer j cette troupe fe trouvoit encore prête à fondre fur
les Impériaux , au cas qu'ils fuffent entrez dans la ville, ôc de-
voir tomber avec fureur fur un ennemi épuifé par la fatigue du
combat. Haly , brave ôc habile capitaine , étoit de tous les of-
ficiers de la garnifon celui qui fçavoit le mieux encourager le
foldatj
DE J. A. DE THOU, Liv. VIT.
y?
foidat, en le flatant que la ville neferoit jamais prife tant qu'il , '
refpireroit. Ils ne connurent que trop tôt la vérité de ces Henri IL
•paroles : car en achevant de les prononcer , il fe mit à leur i r c o.
tête , ôc aulîi-tôtil fut tué. Les Impériaux accoururent de tou-
tes parts au fignal : la longueur du chemin que ceux qui ve-
noient du côté du levant avoient à faire , les expofa à une
:grêle de moufqueterie des ennemis , 6c caufa la perte de deux
cens deux hommes j avant qu'ils euflent pu combattre. Il y en
-eut auiïi beaucoup de bleffez> ôc Ferdinand Lopés fe trou-
va du nombre. Les corps morts de leurs compagnons , l'eau
■qu'ils avoient jufqu'à l'eliomac ôc fou vent jufqu'aux épaules,
rien ne les arrêta; ils parvinrent jufqu'à la muraille, ôc mal-
gré la réfiftance des Turcs , ils plantèrent leur drapeau fur l'un
des créneaux ^
La communication des deux murailles qui joignoient la tour
o£logone , dont nous avons parlé , étant rompue par la def-
trudion de cette tour , les adiegez , afin d'aller de l'une à l'au-
tre pour s'oppofer à l'ennemi , avoient formé une efpece de
gallerie , par le moyen d'une pièce de bois , longue ôc étroite ,
à laquelle ils avoient attaché un cable pour pouvoir la retirer ,
en cas que les Impériaux fiffent une irruption de ce côté-là ;
mais cette invention ne fervit qu'à hâter leur perte 5 car les af-
ilegeans s'avancèrent avec tant d'impetuofité ôc en fi grand
nombre fur cette pièce de bois , que les efforts des afliegez
pour la retirer furent inutiles. Dom François de Tolède entra
I L'Hidorien moderne de l'Ordre
de S. Jean de Jerufalem attribue prin-
cipalement aux Chevaliers de Mairhe
le fuccès de cet affaut. « Les Cheva-
35 liers , dit il , fe jetterent l'e'pee à la
55 main dans la mer, ôc ayant de l'eau
35 jufqu à la ceinture , oC ibuvent juf-
35 qu'aux épaules , ils gagnèrent le pie
15 de la muraille .... Les Chevaliers
3J fans s'étonner du nombre de leurs
3î morts , furmonterent tous ces oblla-
3> clés , gagnèrent le haut de la bre-
3J che , du côté d'une tour attache'e au
3J coin de cette muraille. Le comman-
oï deur de Giou arbora aufïï-tôt l'en-
33 feigne de la Religion : mais il fut au
3' même inftant renverfé d'un coup de
^'> moufquet. L'enfeigne fut relevée par
»' le commandeur Copier, qui pendant
Tom. Il,
3> toute l'adlion , & au milieu du feu
M & d'une nuce de traits d'arbalêtre, la
3> tint toujours élevée. Cependant les
» coups de canon qui partoient de la
3' tour voifine, &le feu delà moufque-
3> terie qui venoit desretranchemcns,
3' foudroyoient les Chevaliers , fans
=> qu'ils puffent avancer , ni faire re-
55 culer les Infidèles. Un grand nom-
35 bre de Chevaliers , d'illuilres vo-
53 lontaires , qui combattoient fous
3» leur Enfeigne , &: la plupart des fol-
3> dats de Malthc périrent dans cette
3' occafion. „ &c. Liv. xi. Le détail
du fiege de Mehedia ou Africa , dans
l'hiftoire moderne dont il s'agit, n'eft
pas fort conforme au récit de M. de
Thou.
H
S^ HISTOIRE
■ le premier dans la ville par ce chemin ' 5 il alla droit à la
PIenri il pî^ce i où il reçut une blefl'ure dangereufe^ dont il mourut peu
I r 5" o. ^^ ^^^^"^^ après. Le vaillant capitaine Zumarraga , qui l'accom-
pagnoit , eut le même fort. Au même inftant Barthelemi Ferez
Cumel, enfeigne de Pierre d'Acugna, efcalada la muraille du
coté delà mer, ôc y planta fon drapeau. André Doriafitaufïi
avancer fes brigaatins & fes efquifs , afin de mettre à terre
les foldats refervez pour le fecours. Ils entrèrent tous dans la
ville , où ne croyant plus trouver de refiftance , ils s'avancè-
rent jufqu'à la Mofquée. Là tout à coup ils fe trouvèrent en-
vironnez desTurcsqui étoient dans la place , 6c ils eurent à com-
battre en même-tems , contr'eux, ôc contre les habitans, qui cher-
choient à fauver leurs femmes, leurs enfan», & leur vie. Le Vice-
roi informé de ce qui fe paiïbit , ôc dégagé de toute crainte
pour le dehors de la place , ne fongea qu'à donner fes foins
pour le dedans? il y envoya Dom Garcie qui étoit refté pour
Prife de garder le camp. Les Impériaux tuèrent ou prirent prifonniers
Mehedia. tout ce qui fit refiftance , ôc fe virent enfin maîtres de la place,
après foixante ôc quatorze jours de fiege. Ce que fit une biche,
que D. Juan de Vega nourriffoit ^ fut d'un heureux augure }
cette bête, le plus timide de tous les animaux, monta le jour
de l'afTaut à la brèche , ôc fans s'effrayer ni des cris des com-
battans, ni du mouvement des troupes, ni du fracas de l'artil-
lerie , elle entra dans la ville avant tous les foldats. Le nom-
bre des morts du côté des ennemis , foit Turcs , foit Africains,
fut de fept cens hommes , ôc celui des prifonniers, de tout fexe
ôc de toute condition , de dix mille. Il y eut quatre cens Chré-
tiens tues à ce fiége ôc cinq censbleflez. Outre ceux dont nous
* Chevaliers avons déjà parlé, Lope de UlloaôcMorroy * périrent en com-
battant. Moreruola avec deux de les frères , voulant 1 un après
l'autre arborer le même drapeau , perdirent fucceflîvement la
vie. Six vingts Turcs qui s'étoient réfugiez dans les tours >
après la prife de la ville, firent demander par le Cherif qu'on
leur donnât la vie , ajoutant qu'ils étoient prêts à fe rendre.
On leur envoya auffi-tôt Budcar 5 mais ilsme voulurent pas fe
ï L'Hiftorien de Malthe dit que ce
fut le Commandeur de Guimeran à
la tête des Chevaliers. Si on l'en croît,
ce furent les Chevaliers de Malthe qui
prirent la ville , ôc il femble que les
autres troupes ne firent prefque rien.
M. de Thou fe contente de dire; quil
y avait à cejiege des Chevaliers de Mal-
the commandés par Bernard de Guime-
ran,
DE J". A. DE THOU, L i v. VIL 0
fier à lui, parce qu'il étoit Africain. Alonço de Coùa , que »
l'Empereur avoir nommé au gouvernement de la Goulette , Henri II
après la mort de D. Ferez de Vargas , leur porta un figne de i ^ c cy»'
paix de la part duViceroi, ôcils n'héiiterent pas à traiter avec
lui. Hez Rais parent de Dragut fut fait prifonnier , ôc mis fous
la garde de Cigala , pour payer de fa rançon celle de fort fils ,
qui étoit entre les mains de Dragut. D. Garcie fit bénir la
Mofquée pour en faire la fepulture des Chrétiens. Par fes foins/
tous les morts du côté des afïiégeans y furent promptement
inhumés, pour cacher aux ennemis ce que coûtoit cette con-
quête.
Cependant le Viceroi dépêcha en Allemagne Ozorio dé
Quignones , pour informer l'Empereur du fuccès de cette entre-
prife , ôc il le chargea de prefenter en paflant à Rome une
lettre écrite au Pape. Peu de tems après le Viceroi envoya au
S. Père Horatio Nucula de Terni , qui auroit plus réulTi dans
l'hiftoire de cette guerre qu'il a écrite , s'il avoit donné des élo-
ges moins outrés au Viceroi D. Juan de Vega. Il prefenta de fa
part au Pape des Uons apprivoifez, Ôc des chevaux enharnachez
à la mode du païs ; il prefenta aufli au S. Père , par une faftueu-
fe oftentation , la ferrure de la prifon où l'on enfermoit les Chré-
tiens , ôc la chaine à laquelle ils étoient attachez.
Il fut queftion de fortifier la ville. Le Viceroi jugeant que André Do.
fa vafte enceinte exigeoit une nombreufe garnifon, fut d'avis li^ pouifuic
de diminuer fon étendue , ôc d'en faire drefler un plan , qu'il en-
voya à l'Empereur. Les brèches furent néanmoins reparées ,
la place n^nie d'hommes ôc de vivres , ôc D. Alvare de Vega
en fut fait gouverneur. Le Viceroi qui ne difputoit plus
le commandement à André Doria , de concert avec lui ^
forma le deilein de pourfuivre Dragut, fur les avis que ces ef-
claves , qui avoient rompu leurs chaines ôc s'étoient échapez
de rifle de Gelve , lui avoient donnez. Ils lui apprirent qu'O-
thoman, furnommé l'Aveugle^ feigneur de cette Ifle , pour avoir
favorifé les Turcs, ôc recherché avec empreflement l'amitié
de Dragut , avoit été tué par le Commandant , ôc que par les dé-
fenfes rigoureufes que celui-ci avoit faites aux infulaires de rece-
voir des Turcs , ôc de leur donner aucun fecours , Dragut con-
traint de raffembler fes effets , ôc de fe retirer avec fa femme
Ôc fes enfans , ne fcavoit ou trouver une retraite affurée 3 qu'il
Hij
5b HISTOIRE
courolt pourtant un bruit de fon arrivée dans l'IUe de Cher-
Henri II ^^^^""^ > ^^^ il avoir abordé avec quatorze navires , dans ledef-
j - - * fein d'y pafTer l'hiver. Ils mirent donc à la voile le i8 de
Seprembre , ôc tournèrent leur prouë vers le Levant? mais
les vents contraires les obligèrent de relâcher au portdeSfax,
en renonçant à pourfuivre Dragut i ôc de revenir à Mehedia ,.
d'où ils partirent bien-tôt après pour la Sicile. Après avoir été
battus d'une rude tempête , ils arrivèrent enfin à Trapani ,
où le Viceroi ôc Doria eurent encore une nouvelle contefta-
tion : Vega vouloit qu'on y laifllit une partie de la flotte ^ pour
s'oppofer aux entreprifes que Dragut pourroit faire : Doria aU'
contraire foùtenoit qu'avec une flotte , que la tempête avoit
mife en mauvais état, on ne pouvoit rien entreprendre 5 qu'iî
étoit plus à propos de radouber les navires y & qu'il falloit
remettre au printems l'exécution de ce projet. Enfin , quoique
pût dire le Viceroi , Doria fe rendit au mois de Novembre
à Naples ôcde là à Gènes, refolu de ne faire aucune entre-
prife qu'au mois de Mars fuivant.
5 r- ç. i^ La nouvelle qu'il apprit bien-tot après, du traité que Dra-
gut avoit fait pendant l'hiver avec lefeigneur de l'Ifle de Gel-
ve nommé Soliman , ôc de la retraite de fes Galères dans le
port , l'engagea à équiper dès le commencement de Mars
une partie de fes Galères & de celles de Naples , pour faire
voile en Afrique. Le hazard le conduifit à l'Ifle de Gclve;
dans le même tems que Dragut fe difpofoit à en partir avec fa-
flotte pour aller en courfe. La liberté de fe fauver lui étant in-
terdite par l'arrivée de Doria , il fe retira au Havre 4e Cantara;
qu'il connoiflfoit inacceflible aux Galères , à caule du canal
trop étroit par où il falloit paffer. Il fit donc tirer fes Navires
à terre & élever un retranchement, pour fe garantir des attaque?
de Doria , qui de fon coté ne crut pas devoir s'expofer ni par-
mer , ni par terre , à attaquer ce Corfaire fi - bien retranché ^i
avec un fl petit nombre d'hommes ôc de galères , fans être ap-
puyé de Soliman ôc des habitans de l'Ifle. Il envoya donc un de
fes gens, pour donner à ce Prince une jufte idée du caradere de
Dragut , ôc pour lui reprefenter par quel trait de perfidie il avoit
ufurpé Mehedia fur les Maures , ôc ce qu'il avoit fait enfin pour
les perdre 5 qu'il étoit de fon intérêt de lui livrer ce Corfaire
haï de Dieu ôc detefté des hommes j que par cette action il
D E J. A. D E T H O U , L I V. VIL 6î
délivreroit fon ifle d'un fléau dangereux ; que lui-même rentre- .-.
roit dans les bonnes grâces de l'Empereur , qu'il avoir perdues , Henri IL
pour n'avoir pas entièrement payé le tribut qu'il lui devoit. 1^51.
' Soliman répondit,qu'il n'y avoir rien à répliquer aux remon-
trances de Doriaj mais qu'il étoit engagé avec Dragut^ôc que
lui ayant donné fa parole , il ne pouvoir changer : Qu'inutile-
ment il lui demandoit du fecours contre ce Pyrate 5 mais que
s'il vouloit l'attaquer avec fes feules forces , il lui promettoit
d'être neutre. Doria voyant qu'il n'y avoit rien à efperer de
Soliman , lit venir de Sicile , de Naples,ôc de Gènes, une
partie des galères qui y et oient, avec un nombre confiderable de
îbldats, & toutes les munitions qui convenoient à l'attaque d'un
retranchement. Dragut dans cette circonftance n'eut recours
qu'à lui-même: fans s'allarmer de l'impollibilité de s'échaper
par le canal, dont l'embouchure étoit gardée par l'ennemi , il
chercha à fe fauver fecretement par une autre voye. La plus
fûre ôc la plus courte qui s'offrit à fon efprit, fut de faire creufec
pendant dix jours le lit du nouveau canal , qui eft entre Fille ôc
la terre ferme. Après cette opération , il fit décharger pendant Habileté de
k nuit fes vaiffeaux , qui devenus plus légers, furent conduits par Pj^^^^"' 9"/, ,
terre avec moins de peine de l'autre côté de l'ifle, par deux mille ria.
efclaves , qui dans cette occafion le fervirent avec beaucoup
de zèle & de fidélité ^
Doria ne pouvoir voir ces travaux, ni en être inftruitparlea
infulaires , qui favorifoient Dragut. Suppofé même qu'il en eût
eu quelque connoiffance , comment auroir-il pu y mettre ob-
flacle ? Du lieu où il étoit jufqu'au canal par lequel le Corfaire
fe fauva , on comptoit près de dix-fept lieues j d'ailleurs il
avoit trop de prudence pour divifer fa flotte , dont une partie
n'auroit pas fufli pour attaquer celle du Corfaire. Ainfi Dragus
échapé du péril fe retira dans i'ifle de Cherchene , & prit fur
1 Cette adion de Dragut eft aufîi f plancher ,& avec des rouleaux de bois
hardie qu'extraordinaire , & Thittoire ' on le^ fit avancer jufqu à un endroit de
n'en fournit point d'exemple. II avoit i I'ifle , dont le terrein e'toit beaucoup
fait applanir un chemin, qui commen- i plus bas , & où il avoit fait creufer un
çoit a l'endroit où fes galères étoient \ nouveau canal, du côté de l'illc oprofô
mouillées , ôc fur lequel on mit plu- [ au canal de Cantara , & par lequel fes
lîeurs pièces de bois qui furent couver- ; galères paifcrent d'une mer à l'autre,
tes de planches frotéçs de graifie & ' Ce détail, qui explique bien la manœu--
gliffantes. On guinda crifuive par la vre de Dragut, fe trouve dans (a nou-
force des cabeitans fes galères fur ce i vclie Hiltoire de Mairhc. 7^.. XI. • '
Hiij
62 HISTOIRE
■ fa route la Capitane de Sicile qu'il rencontra. Budcar fîls de
Henri II. ^^uley Haflen , embarqué fur ce vaiffeau , eut le malheur de
I ç f I. tomber entre fes mains; il l'emmena à Conftantinople ;de-là
il fut envoyé aux Tours noires , où il finit miferablement fes
jours.
Dragut ne prit la route de Conftantinople , qu'afin de hâter
par fa préfence le départ de la flotte qu'on équipoit, pour fe
venger de la piife de Mehedia. ^ Le Bâcha Sinan , Général de
cet armement , revenu depuis peu de Perfe avec le chagrin
d'y avoir mal réùflfi , voyant que la trêve faite avec Soliman
fon maître avoit été violée par le roi Ferdinand en Hongrie,
& par l'Empereur en Afrique, réfolut de ne pas attendre qu'el-
le fut expirée , pour venger le Grand Seigneur. Cette flotte
étoit compofée de cent douze galères , de deux grands vaif-
feaux, d'une galliote , de trente flûtes , ôc de quelques brigan-
tins , avec douze cens foldats. Sinan avoit pour Ucutenans
Dragut 6c Sala Rais. Dès que l'on vit paroître cette armée
navale fur la côte d'Italie , on trembla pour Malthe : cepen-
dant Omedès, Grand- Maître de rOrdre,s'imagina que ce grand
armement regardoit la Provence y ôc étoit deftiné pour le fer-
vice du roi de France , qui appuyé d'un fi puiflant fecours >
pourroit faire de nouvelles entreprifes fur l'Italie, ôc y déclarer
la guerre à l'Empereur. Soit qu'il le crut fincerement , foit que
dépourvu de tout ôc n'ayant aucune reffource , il crût devoir
parler ain(i, il eft certain qu'il ne fe donna aucuns mouvemens
pour fortifier fon Ifle , ôc fe pourvoir de foldats ôc de vivres;
ôc quoiqu'il ne pût ignorer que Sinan avoit pris la route de
Sicile ) ôc demandé au Viceroi la reftitution de Mehedia ,
de Monafter , ôc de Soufa , il prétendit que le Bâcha ne
faifoit ces démarches , que pour mieux couvrir fes deffeins, ôc
perfifta avec opiniâtreté dans fes fentimens.
Comme le Bâcha fe plaignoit de la rupture de la trêve , ôc
rompre la trêve avec fa Hautefle , il
avoit crû devoir pourfuivre un pirate
tel que Dragut. Soliman fut fort irrité
de la fierté' de cette reponfe. Comme il
regardoit les chevaliers de Malthe com-
me des corfaires , il voulut auffi rendre
la pareille à l'Empereur; en ordonnant
à Dragut de les aller attaquer dans leur
ille , & à Tripoli.
I Soliman avoit envoyé à ce fujet
un Chiaoux à Charle V. pour lui de-
mander la reftitution de Soufa, de Mo-
nafter & de Mehedia. Charle répondit
que ces villes étoient delà dépendance
du royaume de Tunis , qui relevoit de
la couronne de Caftille ; qu'il avoit en
cela exercé fes droits de haute fouve-
raincté j que d'ailleurs, fans vouloir
D E J. A. D E T H O U , L I V. VII. 63
préteiidoit que les villes qu'on avoit prifes fuflent rendues à
Soliman , le Viceroi répondit , que la trêve avoit été violée par Henri IL
Dragut , & non par l'Empereur , qui avoit été en droit de pour- 1 ^ ç i .
fuivre un Corfaire^ qui l'avoit attaqué le premier^ &. de repren-
dre des villes injuHement ufurpées , afin de les rendre à ceux
qui étoient fous fa protetlion. Sinan , qui ne cherchoit qu'un
fpécieux prétexte pour commencer la guerre , parut irrité de
cette réponfe , ôcHtune defcente en Sicile. Après s'être feule-
ment montré à la vue de MeiTine, il fit un mouvement du coté de
Catane , qui fembloit annoncer qu'il avoit deflein de l'afiiéger.
Il alla enfinà Augufla^ ville que l'Empereur Frédéric IL avoit
fait bâtir l'an 122p. dans une péninfule au delTus de Syracufe.
Il commença par fe rendre maître de la citadelle , & il le fut
bien-tôt après de la ville, qu'il pilla ôc brûla le 17 de Juillet. sinanBndi
De-là il alla à Malthe , à la faveur d'un petit vent , & il attaque riiie
entra dans le port , qui touche prefque à celui qui effc au pied ^'^ Maithc.
du Château, l'un ôc l'autre n'étant féparez que par une petite
colline, fur laquelle eft aujourd'hui le Fort Saint- Elme '. L'ef-
froi qu'infpira fon arrivée fut d'autant plus grand , qu'elle étoit,
pour ainfi dire, imprévue, par la faute du Grand- Maître, qui
avoit toujours foûtenu que cette armée navale étoit deftinée
pour aller à Toulon, ôc qu'elle n'avoit côtoyé la Sicile du côté
du midi , que pour abréger fon chemin. Tout étoit faifi de crain-
te j on ne voyoit de tous cotez que des gens occupez à fefau-
ver avec ce qu'ils avoient de plus cher. Il n'y a que deux villes
dans rifle ^. Celle qui eft au pied du Fort ne paroiffoit pas
pouvoir être déftsnduë , à caufe des collines qui l'environnent
de tous cotez. L'étendue de ces deux villes éloignées l'une
I Le Fort S. Elme , ainfî appelle
par corruption, pour le Fort S. Anfel-
me.
X La première eft la cite' vieille ap-
pellée Cittàvecchia , qui eft au milieu de
Tille & eft iefiege deTEvêque. La fé-
conde s'appelle Malthe , &eft aujour-
d'hui la capitale de Tifle. Le Grand- j
Maître de la Valette fit bâtir en ;
commande l'entre'e des deux ports ,
c'eft-à-dire du grand port & du port de
Marfamouchet , fepare's l'un de l'autre
par une petite colline. Cette ville eft
aujourd'hui fi bien fortifie'e , qu'elle
brave toute la puifTance de l'Empire
Ottoman. Lorfque Sinan fit cette def-
cente dans rifle de Malthe , il n'y avoit
que vingt ans ou environ que les Che-
ij66- ce qu'on appelle la Valette , : valiers de S. Jean de Jerufalem pofTe
qui fait partie de la ville de Malthe. . doient cette ifle , qui après la prife de
JLe fort Saint Elme qui eft à la poin- celle de Rhodes , leur fut inféodée
te de cette ville du côté de la mer, | par l'Empereur CharleV. en 1550.
^4 HISTOIRE
de l'autre de fix milles , ne pouvant contenir les peuples qui
Henri IL accouroient en foule pour s'y réfugier , ceux qui ne pouvoient y
j r- r- I ^ trouver d'azile , fe rend oient au Fort. Mais comme ce Fort fuf-
fifoit à peine au logement des Chevaliers & des foldats, on
étoit contraint d'en interdire l'entrée aux Infulaires , 6c de les
laifTer expofésaux injures de l'air, ôc aux ardeurs de la canicu-
le. Les Chevaliers avoient d'ailleurs à foûtenir, avec les tra-
vaux de la guerre , les mauvaifes odeurs qu'exhaloient les ex-
cremens. Les ennemis , après avoir fait beaucoup de butin , ôc
amené fur les navires ou enterré le bétail y voyant que quel-
ques-uns de leurs foldats qui s'éroient trop avancés dans l'ifle^
avoient été furpris dans des chemins étroits , que les Infulai-
res font dans l'ufage de border de murailles féches , confidé-
rant d'ailleurs que le Château très-fort par fa fituation n'étoit
pas facile à prendre , s'avancèrent dans la campagne y Ôc allè-
rent attaquer la ville qui eft à fix milles de la mer. Ils formè-
rent leur attaque du côté du Levant , où les fauxbourgs font
éloignez de la ville <i'environ la portée d'une Coulevrine. I!
n'y avoir encore eu que de petits combats , lorfque Sinan fit
attention , que deux parties de la ville étoient bâties fur
un rocher, ôc que la troifiéme , quoiqu'elle parût d'un abord
rude ôc difficile, formoit néanmoins une pente, qui fe temû-
noit imperceptiblement en une vallée, entourée d'une mon-
tagne efcarpée de tous cotez , dont le fommet étoit de niveau
à la ville. Jugeaiu donc que cet endroit t qui n'étoit muni
ni de tours , ni de baftions , devoir être le plus foible , il ne
balança pas à faire difpofer fes batteries pour l'attaquer. Geor-
ge Adorne commandant de la place, qui remplilToit fon de.-
voir en grand Capitaine , n'ayant qu'un petit nombre d'ha-
bitans pour féconder fes efforts , craignit que l'ennemi , en re-
doublant les fiens , ne le réduisît bien-tôt à fe rendre. Il envoya
donc demander du fecours au Grand -Maître. Le comman-
deur Nicolas Durand de Villegagnon , depuis peu revenu de
France , qui avoir entrepris vainement de réformer l'idée du
Grand- Maître touchant la flotte du Turc , fut envoyé au fe-
cours d' Adorne avec fix autres Chevaliers feulement. Quel
renfort, fi les Turcs avoient fuivi leur projet!
Cependant les afiîégez , fans perdre de tems , réparèrent la
muraille à l'endroit le plus foible , pratiquèrent un foffé de
dix
DE J. A. DE T H O U , L I V. VIL <^y
dix pieds de profondeur fur feize de largeur , Ôc élevèrent ' *
fur fon '^bordle plus éloigné une muraille de pierres féches , de Henri II-
trois pieds feulement de hauteur , pour éviter qu'elle necom- i c ç i.
blât le foffé par fa ruine , que le canon pouvoir caufer. Aux
deux extrêmitez de ce foffé , ils abbattirent des maifons à
moitié , ôc les remplirent de terre , pour former deux baillons ,
fur lefquelsils placèrent du canon, à deffein de pouvoir fans
danger battre l'ennemi en flanc , prévoïant que s'il détrui-
foit la muraille , il franchiroit le foffé. Mais les Turcs étoient
dépourvus des machines néceffaires à rouler leur canon i &
pour en conftruire il falloir untems confidérabîe. Ils firent d'ail-
leurs attention , qu'étant éloignez de leurs vaiffeaux , où ils n'a-
voient laiffé que peu de foldats y ils avoient à craindre l'ar-
rivée de la flotte de l'Empereur , qui trouvant la leur fans dé-
fenfe , pouvoir aifément l'attaquer ôc la prendre ; ôc que fi en
ce cas ils entreprenoient de défendre leurs vaiffeaux , ils di-
viferoient leurs forces, ôc feroient peut-être contraints de fuir,
ôi: d'abandonner honteufement leur canon. Sinan, après avoir sint^n levé
pendant quelques jours refléchi fur ces inconveniens , fe mit le fiege & le
à ravager le pays , ôc y mit tout à feu ôc à fang. Il fit enfuite ^^'^^ ^^'^"^*
tranfporter fon canon fur fes vaiffeaux , qu'il alla rejoindre
avec fes troupes , ôc mit auffî-tôt à la voile. Il fe rendit d'a-
bord à Tifle du Goze., éloignée d'une lieuë ôc demie de Mal-
îhe, du côté du Couchant. On avoit agité auparavant à Mal-
the , quel parti feroit le plus avantageux , ou de défendre cette
ïrte, ou de l'abandonner. Plufieurs opinèrent pour l'abandon-
ner. Mais le Grand-Maître qui ne penfoit pas que l'ennemi
eût des deffeins fur Malthe , fut d'avis de la défendre , ôc
prétendit en même tems qu'il étoit inutile d'y envoyer des
troupes; que lafortereffe, élevée fur un roc efcarpé ôc inac-
ceffible de toutes parts, n'avoit befoin,pour réfifter aux atta-
ques d'une nombreufe armée, que de peu d'hommes ; que les
Infulaires pourroient s'y retirer; qu'il n'étoit point de danger
que l'on ne bravât, lorfqu'il s'agiffoit de conferver fa patrie,
fa famille Ôc fes enfans > qu'il comptoit beaucoup fur la va-
leur du Gouverneur de l'Ille , qui étoit Efpagnol ; qu'on étoit
encore incertain , fi la flotte des Turcs iroit attaquer cette
Ifle ; qu'il y avoit enfin de la foibleffe ôc de la lâcheté à s'al-
larmer fur un fimple b^uit , ôc de vouloir abandonner l'ifle , fans
Tom> IL I
v^
€6 HISTOIRE
"»^»»i confiderei* que c'étoit ruiner le peuple du Goze , 6c deshonorer
Henri IL l'Ordre. Les Infulaires le voyant donc fans efpérance de fe-
j ç. ç j^ coursj amenèrent à Malthe fur deux barques leurs femmes , leurs
enfans, & les vieillards de l'Ifle. Mais le Grand-Maître, informé
de leur arrivée, ordonna qu'on les renvoyât auiïi-tôt, afin, dit-il,
que latendreffe ôc la pitié infpirât plus d'ardeur à ceux qui com-
battroient , 6c \qs animât , par la vîië du danger où étoit leur
famille, à défendre l'Ifle avec plus de zélé 6c de courage.
Les Turcs à leur arrivée commencèrent à battre avec vingt
pièces de canon le Château, qui eft fur le bord de la mer.
Sinsn atta- Ses murailles ébranlées par \çs décharges continuelles qu'el-
gie 1 ifle du jgg effuyerent , étoient prêtes à tomber 5 mais la fituation du
Château ne le rendoit pas moins inacceflible , 6c quand mê-
me toutes les murailles euffent été abattues, il pouvoit encore
braver les efforts des ennemis. Cependant Galatien de SefTa
qui y commandoit , 6c fur qui Omedes comptoit beaucoup ,
apprennant qu'il n'avoit point de fecours à efperer , perdit
courage. Envain les Infulaires l'exhortèrent à ne les point aban-
donner , 6c à ne fe point laiffer abbattre 5 il fe retira dans fon ap-
partement fans vouloir combattre , 6c fans fe mettre en peine de
*CétoItun défendre le Château. Alors un A nglois^ d'une valeur extraor-
Canonier. dinaire , encouragea les afïïégez par fon exemple , 6c fit fi bien
que les ennemis furent contraints de s'éloigner; mais ce brave
homme ayant été tué, fa mort rallentit l'ardeur qu'il avoir inf-
pirée aux autres. On ne fongea plus qu'à capituler 6c à fe ren-
dre , à condition que les Infulaires auroient la vie fauve. A ces
proportions Sinan répondit, que puifqu'ils avoient attendu pour
fe rendre, qu'on tirât le canon , ils ne dévoient pas prétendre à
cette grâce. Il exigea donc qu'ils fe rendiffent à difcretion 3
mais il fît efperer qu'il agiroit avec douceur. Le Gouverneur
demanda qu'on exceptât deux cens perfonnes 5 elles furent ré-
duites à quarante 5 on fe rendit , 6c les portes furent ouvertes.
Un Sicilien , du nombre des affiégez , préférant la mort àFefcIa-
vage , 6c étant au défefpoir de s'y voir réduit , fçut s'en affran-
chir, 6c en garantir fa famille, par un action barbare. Il avoit
fixé fon féjour dans cette Ifle , s'y étoit marié , ai avoit deux
filles de fa femme : Voyant qu'elles alloient perdre leur liberté 3
il les perça de fon épée , 6c les tua. Leur mère, attirée par leurs
cris 3 accourut ôc eut le même fort 3 mais pour ne leur pas
D E J. A. D E T H O U , L r V. VII Cf
furvivre, ôc venger la mort qu'il venoitde leur donner, il s'arme
auffitôt d'une arquebufe 6c d'un arbaletre, ouvre la porte de Wq-vpi JT
fa maifon i tue à coups de flèches deux Turcs qui accouroient " ^^ j
pour la piller , à l'inftant met Tépée à la main , 6c pour cher- ^
cher la mort, fe jette au milieu d'une troupe de foidats Turcs ,
qui le percent de mille coups. Le nombre des prifonniers fut
de fix mille trois cens perfonnes:le Château fut pillé, brûlé,
6c rifle rendue deferte. Sinan voulant faire voir qu'il étoit hom-
me de parole , donna la liberté à quarante Infulaires 5 mais il
choifit parmi eux quarante perfonnes accablées de vieillefîe
6c d'infirmitez. Le Gouverneur, qui fe plaignit de n'être pas
de ce nombre, 6c qui reprocha à Sinan fa mauvaise foi, fut aufll-
tôt dépouillé 6c mis à la rame. Le grand Maître ^ pour cacher
la honte d'un fi malheureux fuccès , fit publier partout, que le
Gouverneur avoir été tué d'un coup de canon , ôc que le Châ-
teau s'étoit bien défendu , tant que ce Gouverneur avoir vé-
cu i mais que les Infulaires , découragez par fa mort ^ avoient
été contraints de fe rendre.
Après cette expédition , Sinan profitant de la faifon qui étoit
favorable, fit voile en Afrique, dans le deflein d'afliéger Tri-
poli ' , capitale de la troifiéme province du roïaume de Tu- Siège de
nis, du côté de l'Orient. Au-delà de la rivière de Triton efl: ^"jf^^ff^',
la ville de Capes , 6c entre le cap de Rufpine 6c celui de Ze- Chevaliers de
the , on trouve la petite Syrthe , aujourd'hui appeiiée le Sec ^'^laichc.
de Palo , où font les Ifles de Cherchene 6c de Gelve. Du
cap de Zethe on va droit au vieux Tripoli , bâti vraifembla- -
blement par les Phéniciens qui lui ont donné le nom d'un
autre Tripoli ^ , qui eft en Syrie. La rivière de Cyniphe arro-
fe cette ville, fuivant les tables de Ptolomée. Mais les Ara-
bes , qui en firent la conquête , du tems du Caliphe Omar (qui
I. Cette ville prife en 1510. par les
Efpagnols , fut cédée en 1 528. aux Che-
valiers de Malthe. Les Turcs l'aiant
prife en 1 55 1 . comme on va le voir ici,
l'ont gardée fort longtems ; mais elle
s'eft enfin fouflraire de leur domination,
& s'eft érigée elle-même en Républi-
que , fous le gouvernement d'un Chef
qu'on nomme Dey , ôc fous la prote-
ction du Grand-Seigneur , dont elle
ne dépend que foibicmenr. Cette ville ,
comme l'on fçait , fut bombardée ôc
fort maltraitée par les François en i (?8 y.
Depuis quelques années , elle a été me-
nacée du même traitement fous le rè-
gne de Louis XV. Pour s'en garentir ,
elle a envoyé demander pardon au Roi.
2. Outre ce Tripoli de Syrie , nom-
mé par les Turcs Tarabolos-Scham , il
y a encore un autre Tripoli en Natolic
dans la province de Genech, ik. un au-
tre aulfi en Nacolie dans la province de
BoUi ; ce font deux villes fort pcy-
te«.
^8 H I S T O î ?v E •
«- fut le fécond après Mahomet ) la détrui(îrent entièrement, après
Henri IL ^'^ avoir chafTé les Goths. Dans la fuite les Africains en bâ-
j ç ç j^ tirent une autre, près des ruines de l'ancienne, qui porte le
même nom, ôc qui efl: celle , dont nous parlons. De- là la
grande Syrte s'étend jufqu'aux bords du cap Mifurato.
Depuis ce tems-là Tripoli a toujours été fous l'obeifTance
du roi de Tunis, ou foumifeà des Gouverneurs, qui fe font
quelquefois révoltés ; ce qui arrive fouvent en ce pays-là. Enfin
Pierre Navarre, qui s'attacha depuis à la France , ayant pris
Bugie ' l'an ly.io. & voulant préferver fes troupes de la
pefte qui regnoit dans cette Ville , envoya à Naples Diego
de Valencia avec deux navires chargés de foldats 5 pour lui il
alla dans l'Ifle de Pantalarée, avec le refte de fon armée, qui
étoit de quinze mille hommes , ôc après y avoir reçu les vi-
vres ôc les munitions que Diego lui avoit amenés , il pafla
en Afrique; là un Vénitien nommé Vionello, qui connoiffoit
parfaitement Tripoli , à caufe du grand commerce de Venife
avec cette Ville, lui perfuada de l'attaquer. Pierre Navarre
mit à la voile , fit une defcente fur la cote de Tripoli , battit
l'ennemi , ôc fe rendit maître de la Ville. Six mille Maures
périrent dans cette attaque , ôc plus de quinze mille furent faits
prifonniers: le Gouverneur ou Seigneur de la Ville, fes fem-
mes , ôc fes enfans fe trouvèrent du nombre •> on les conduifit
fous bonne garde en Sicile , ôc peu après l'Empereur leur
donna la liberté.
Cette Ville; après fa prife, fut détruite, ôc l'on ne confer-
va que le vieux Château ; les Impériaux en firent conftruire
un neuf auprès du port , ôc y relièrent en garnifon , jufqu'à
ce que les Chevaliers de l'ordre de St. Jean de Jerufalem
chaffés de Rhodes par Soliman , huit ans auparavant * , ob-
tinrent rifle de Malthe de l'Empereur \ En leur faifant ce don^
il les obhgea de défendre Tripoli, qui n'eft éloignée de Mal-
the que de deux cens cinquante-cinq milles. Les Chevaliers,
incertains de la route que devoit prendre l'armée navale des
Turcs , fe propofoient de fortifier cette ville , lorfque Jean
*Eiîi52z.
I. Ville & Port du roïaume d'Alger
en Barbarie : elle donne fon nom au
golfe de Bugie ; on croit que c'eft l'an-
cienne Salda.
2. Elle leur fut inféodée l'an ij"?©.
à condition de la défendre contre les
Turcs , ainfique le Goze Se Tripoli.
DEJ. A. DE THOU,Lïv. VIL 6^
d'OmedesS leur grand maître, toujours obftiné , foûtlnt que
le fecours des payfans de Sicile envoyé par le Viceroi de j^enri IL
cette Ille, étant fuffifant pour garder Tripoli ^ il étoit inutile i r c i. '
de dégarnir Malthe de Chevaliers. Cependant l'Ifle du Gofe
fut prife , comme on vient de le voir j & la flote des Turcs ne
prit point la route de France , comme le Grand Maître l'a-
voit voulu faire croire. Il connut alors fon erreur , ôc fe repentit
trop tard de fon opiniâtreté.
AulTi-tôt que les Turcs furent débarquez , ils pointèrent tren-
te-fix pièces de leurs plus gros canons contre le château , qui
eft du côté du levant. Un chevalier de Dauphiné , nommé
Valier% qui y commandoit, homme aufTi brave qu'expéri-
menté dans le métier des armes , ôc qu'Omedes étoit forcé d'ef-
timer^ malgré la haine qu'il avoit pour les François , ufa de toute
la précaution que le peu de tems lui permit de prendre , il fit
de fi folides réparations à la muraille, qui étoit terraffée de ce
côté là , que tout le canon de l'ennemi ne put jamais l'abat-
tre. Mais un fugitif de Cavaillon , du comtat d'Avignon , ôc
fujet du Pape , homme connu par fes fourberies , ôc que le com-
merce fréquent qu'il avoit avec les Maures avoit fait renon-
cer à la religion Chrédenne , tira les Turcs de l'erreur où ils
étoient. Ce fceleratleur fit connoître que leurs travaux étoienc
inutiles ; Sinan par fes avis fit pointer le canon contre un pan
de la muraille '•> oi\ fe renfermoient les viandes deftinées pour la
table du gouverneur 5 cet endroit , qui n'étoit point terrallé , ne
tarda pas à être abattu. Valiers'appercevant alors que la frayeur
s'emparoit déjà de fes compagnons^ envoya le chevalier de
Poifieu, qui étoit François ôc très-brave, pour les raffurer, ôc
pour leur reprefenter , que la brèche n'étoit pas Ci grande , qu'elle
ne pût être aifément réparée ; qu'il s'agifibit de ne fe point bif-
fer abattre ; & que rappellant leur courage y ils auroient aiïez de
force pour s'oppofer aux efforts de l'ennemi. Les chevaliers Ef-
pagnols furent fourds à fa voix ; le danger leur paroiifoit prelTant :
ils vouloient promptement le prévenir , ôc pour rendre la va-
leur de notre nation fufpetle , ils difoient que leurs intérêts ôc
les nôtres étoient bien différens , ôc qu'étant tous les jours aux
q.. II étoit de la langue d' Arragon ,
8c avoit perdu un œil au fie'ge de Rho-
des. Ce fut un homme interelTe , par-
tial , & fort dur.
1 II étoit de la langue d'Auvergne
ÔC Maréchal de l'Ordre.
lii;
70 HISTOIRE
I mains avec les Turcs , leur perte étoit certaine , s'ils differoient
Henri II ^ ^^ rendre j que cela au contraire étoit indifférent aux Fran-
^ - - j cois j qu'étant alliez des Turcs 3 ôc ayant des vaifTeaux mêlez
avec ceux du grand Seigneur, ils avoient une retraite aiïuréej
que fur cette confiance il convenoit au chevalier de Poilieu
de faire parade de bravoure j que le tems qu'ils avoient pour
fe déterminer étoit court j que fi on le laiffoit écouler fans fe ren-
dre , ils ne feroient que différer un peu leur efclavage , qu'ils ne
pouvoient éviter, puifqu'il n'y avoit nulle apparence qu'on leur
envoyât du fecours. C'eft ainfi que s'exprima un officier Ef-
pagnol. Le Chevalier de Poifieu , qui ne pût l'entendre fans
beaucoup fouffrir , fortit brufquement de l'affemblée , ôc alla
fe renfermer dans fa maifon.
Cela fe paffa peu de tems après le départ de Gabriel d'Ara-
mont, qui avoit paffé à Malthe accompagné de Seurre & de Co-
tignac, en allant par ordre de la Cour de France à celle de Conf-
* En qualité tantinople ^. La même route qu'il prit pour revenir , fur la fin
dcurduRoià de l'année, mit d'Omedes à portée de lui faire le récit de ce
la Porte. qui s'étoit paffé à Malthe ôc au Goze: d'Aramont , après l'a-
voir écouté, l'affura de la bonne volonté que le Roi fon maî-
tre avoit pour un Ordre fi utile à toute la Chrétienté, & lui
ajouta qu'il avoit un extrême regret de n'être pas arriyé plu-'
tôt; mais qu'une maladie l'avoit contraint de refteren chemin.
0, Vous êtes affez tôt arrivé, lui réphqua le grand Maître, en
3> l'interrompant , fi vous voulez bien , fans négliger vos affai-
3' res, paffer jufqu'à Tripoli 5 la perte de cette ville eft prochai-
M ne j vous pouvez l'en garantir, ôc en faire lever le fiége en
35 interpofant l'autorité du Roi , ôc vous fervant du crédit que
35 vous avez fur Sinan ôc fur Dragut. Faites cette démarche j je
a' vous en conjure au nom de Jefus-Chrift , ôc du Roi votre
=> maître, qui, comme vous venez de nous en affurer, nous
3' honore de fa protedion : différez votre départ ; facrifiez quel-
« ques jours pour un Ordre qui confervera un éternel fouve-
07 nir de vos fervices : ce que vous ferez pour lui tournera à
3» la gloh'e ôc à l'utilité du Chriftianifme \ hâtez vous donc de
» nous délivrer de fennemi redoutable qui nous menace : par
o> une fi belle attion ^ outre le plaifir de l'avoir faitCj vous éter-
iç>niferez la gloire du Roi très-Chrétien.
D'Aramont , quoique déterminé à partir , attendri par une
DE J. A. DE THOU , Liv. VIL 71
prière fi vive , ne put fe défendre d'accorder une chofe qu'il
comprit devoir lui être très-glorieufe , ôc même agréable au Henri Iî
Roi fon maître 5 ainfi , fans différer ^ il s'embarqua fur un bri- j r ç i
gamin , qui le conduifit à Tripoli. Tout étoit prêt pour com-
mencer le fiége , lorfqu'il y arriva ; mais ni les prierez ni tout
l'art qu'il employa , ne purent fléchir le Bâcha , qui s'excufa fur
l'engagement que les Chevaliers avoient contradé y après la pri-
fe de Rhodes , de ne jamais porter les armes contre les
Turcs ' 5 qu'au mépris de leur ferment, ils avoient toujours été
prêts à le faire , dans toutes les guerres de l'Empereur contre le
grand Seigneur 5 que nouvellement encore ils avoient troublé
Dragut dans le fiége de Mehedia 5 que le grand Seigneur , pour
fe venger, les vouloir chafler d'Afrique 5 qu'il n'avoitarmé une
fi nombreufe flotte qu'à ce defiein , ôc qu'enfin il ne pouvoir,
à la confidération de qui que ce fut, fe difpenfer de fuivre les
volontez de fon Maître. D'Aramont voyant le Bâcha inflexi-
ble ) réfolut de continuer fon voyage , ôc d'aller promptement
demander à Soliman ce qu'il n'avoir pu obtenir de fon lieu-
tenant : mais Sinan s'oppofa à fon départ , ôc l'obligea de refter
à bord avec les François j pour être fpedateur du fuccès de
fon entreprife.
La queftion , de défendre ou d'abandonner la ville , étoit en-
core indécife. Poifieu foutenoit toujours qu'il n'y avoir pas tant
de danger , & les Efpagnols en trouvoient beaucoup. Cette
contrariété partageant les opinions des Chevaliers , on choi-
fit un arbitre , pour vifiter la brèche & en faire fon rapport
au Confeilj le choix tomba fur Guevara, pour qui les troupes
avoient une grande confidéradon , à caufe de fon âge & de fon
habileté dans la guerre. Sur fon rapport, que le péril étoit fort
grand , toute la garnifon contraignit le Gouverneur à arborer
le pavillon. Guevara avec deux Chevaliers fut chargé d'aller
propofer qu'on leur donnât la vie , la liberté , & des vaiflcaux
pour les tranfporter ; qu'à ces conditions ils étoient prêts à fe
rendre. Le Bâcha feignit d'abord de les vouloir accepter,
pourvu néanmoins qu'il fut dédommagé des frais de cette guer-
re : l'impuifiance d'y fatisfaire les obligea à le refufer , ôc ils
furent aufii-tôt renvoyez. Mais Dragut fut d'avis qu'on les rap-
pellât : il fit reflexion qu'en les congédiant fans efperance de
j L'Ordre de faint Jean de Jeïufalemn'eftjamaisconvenu de cet engagement.
11 HISTOIRE
' ■■ compofition,!! étoit à craindre qu'ils ne s'abandonnaiïent au de-
Henri II. ^sfpoir.ôc qu'en cet état ils ne fe défendiflent jufqu'à l'extrémité.
^ r ^ Y, 'Sinan accepta donc l'offre qu'ils faifoient de fe rendre aux con-
ditions qu'ils avoient propofées , & dit qu'en confidération de
Dragut, il les difpenfoit de lui payer les frais de la guerre. Après
avoir juré fur la tête de Soliman, qu'il tiendroit fa promeffe^il
envoya un de fes domeftiques , fous prétexte de faire venir
Yalier , afin de traiter avec lui , du nombre de vaifTeaux
dont il avoit befoin , pour le tranfport de fes gens. Ce n'étoit
pas le vrai motif de la démarche qu'il faifoit faire à fon do-
meftique : il ne Penvoyoit que pour examiner les affiégez , ôc
pour juger , par leur contenance , de leur fituation , ôc de ce
qu'elle leur permettoit d'entreprendre. Ce domeftique mon-
tra l'ordre qu'il avoit reçu de Sinan, ôc ajouta, pour mieux
tromper le Gouverneur qui balançoit à fortir, qu'il avoit été
envoyé pour fervir d'otage. Valier fut féduit par ce difcours î
ôc pour marquer plus de confiance , il ne prit qu'un Cheva-
lier à fa fuite, ôc ramena ce domeftique, qu'il pouvoit au
moins faire garder pour otage. Lorfqu'il fut proche de la tente
de Sinan , le domeftique prit le devant , pour informer fon
Maître que tout étoit confterné dans la ville y ôc que les af-
fiégez fe rendroient à telles conditions qu'on leur impoferoit.
Sinan s'applaudiffoit du fuccès de fon artifice , lorfque Va-
lier parut 5 il le traita avec indignité , lui réitéra qu'il vouloit
être rembourfé des frais de la guerre, ôc lui fit mettre les fers
aux pieds. Le Chevalier, qui avoit accompagné le Gouver-
neur , porta dans la ville la nouvelle de cet indigne traitement ;
dès que les afTiégez en furent informez , le reffentiment , la
colère , ôc plus encore la frayeur , s'emparèrent de tous les ef-
prits , ôc les jetterent dans le trouble Ôc dans la confterna-
tion.
Le Bâcha > qui s'étoit propofé de conferver le château , crut
devoir fe hâter de mettre encore quelque fupercherie en pra-
tique i pour fe rendre maître de la place Ôc des Chevaliers qui
la défendoient. Dans ce deffein il ordonna qu'on lui amenât
le Gouverneur. Il lui dit qu'il acceptoit les conditions, ôc qu'il
accordoit la liberté aux alîiegés. Mais le lendemain l'ayant
preffé de foufcrire au payement des frais de la guerre , VaHer
lui reprefenta qu'un captif ne pouvoit former d'engagement >
DE J. A. DE T H O U , L I V. VIL 7,-
6>c que celui qu'il vouloit exiger de lui , feroit vain , puifqu'avec
la liberté il avoir perdu tout pouvoir ôc toute autorité. Par une Jh[eîs;fi H
réponfe fi fage , il eut la confolation dans fon malheur , de ne j c- r i ,
^^oint contribuer à celui de fes confrères. Le Turc voyant da
ce côté fon projet échoué , envoya auiïi-tôt annoncer aux aiïie-
gez, qu'ils euffent à capituler, ôc leur jura encore par la tête
de Soliman , qu'ils dévoient s'attendre à être bien traitez. Par
une légèreté qui ne leur étoit plus pardonnable, la feule crainte
de voir leur ville prife d'aflaut, leur fît ajouter foi aux pro-
meffes de ce parjure. Ainfi les Chevaliers pleins de confian-
ce, fuivis du refte des foldats avec leurs femmes & leurs en-
fans , fortirent de la ville ; mais ils trouvèrent les Turcs aux
portes, qui après les avoir dépouillés , les emmenèrent captifs
dans leurs vaifTeaux. Deux cens Maures , qui reftoient de ceux
qui avoient fervi les Chevaliers à ce fiége , furent tuez.
Lorfque le Gouverneur fommale Bâcha de fa parole & de
fon ferment , celui-ci lui répondit que l'on ne devoit pas fe
piquer de bonne foi avec des chiens, qui avoient été les pre-
miers à violer la parole qu'ils avoient donnée à Soliman à la prife
de Rhodes. D'Aramont obtint cependant la liberté de deux
cens Chevaliers , dont la plupart étoient François. Peu de tems
après il racheta de Sinan quelques Chevaliers Efpagnols, ôc
quelques jeunes François. Après la prife du château , il ne ref-
toit plus qu'une tour dans le port, anciennement bâtie par les
Efpagnols, & qui étoit gardée par trente foldats que comman-
doit un Chevalier François. Ce capitaine précautionné ôc peu
crédule , pendant que les autres étoient occupez à fe rendre ,
ne f étoit qu'à s'arranger Ôc à raffembler fes effets , qu'il mit dans
une barque , fur laquelle il alla joindre d'Aramonr. Les Turcs
fe trouvèrent ainfi maîtres de la ville ôc du château le feize
Août, quarante -un ans après la conquête qui en avoit été faite
par Pierre Navarre. Cette place fut donnée à Dragut à titre de
Sangiacat , ou plutôt de Bachalic. Il y fit faire deux Forts, l'un
près de la Tour bâtie par les Efpagnols, ôc Fautre un peu plus
avant, où les Turcs depuis ont toujours tenu une bonne gar-
Aiifon.
Le jour de cette prife fut célébré dans tout le camp , par des
plaifirs divers ôc de grandes réjoûiffances. D'Aramont ne fut pas
fort approuvé, d'avoir alTifté au fcftiri que ces barbares avoient
Tome IL K.
74 HISTOIRE
préparé. Leur artillerie fe répondoit de tous cotez , Ôc le
Henri II ^^^^ ^^^^ leuis vaifleaux furent iiluininés. Pour qu'il ne man-
j -. - j quât rien à cette fcte , on voulut aufïi fe repaître les yeux d'un
fpe6lacle agréable pour cette nation. JeanCabaffe canonier,
qui avoir emporté d'un coup de canon la main du Secrétaire
de l'armée , fut attaché au milieu de la place, où il eut les mains
les oreilles-, & le nez coupés. Après avoir fubi cette barbare
opération, on l'enterra jufqu'à la ceinture , ôc le refte de fon
corps fervit toute la journée de but aux flèches qu'on lui tira i
ce malheureux percé de coups fut enfin étranglé.
Le départ d' Aramont fucceda à cette fête î il partit avec la
permiffion de Sinan , ôc retourna à Malthe. Valier fut mis en
prifon à fon arrivée , par ordre du Grand-maître. Les Efpagnols
animés contre les François voulurent leur imputer ce qui étoit
arrivé j mais le commandeur de Villegagnon les juftifia par un
écrit, ôc fît tout tomber fur le Grand-maître. Il repréfenta
qu'il avoir détourné à fon profit les deniers du tréfor de l'Or-
dre , ôc que par avarice ôc par obftination , ayant négligé d'en-
'Voyer à propos les fecours néceffaires à la confervation de
Tripoli , Valier ôc les autres Chevaliers , fans efperance d'ea
recevoir , avoient été réduits à faire une capitulation précipi-
tée ôc honteufe, fans prendre les mefures néceffaires '.
Ceux qui jugent de cette affaire avec moins de prévention
ôc plus de fincerité, conviennent que l'opiniâtreté du Grand-
maître , la crédulité de Valier , ôc la trahifon de ce réfugié de
Cavaillon , hâtèrent ôc facilitèrent aux Turcs la conquête de
cette place forte , qui pouvoit refifler au moins plus long-tems.
Mais foupçonner d' Aramont de prévarication, l'accufer , com-
me faifoit le Grand- maître , d'avoir follicité Valier à fe rendre;
c'étoit blelfer toute vraifemblance : car on ne peut contef-
ter que le connétable de Monmorenci , qui gouvernoit alors
les affaires de France ôc étoit comme premier miniftrej l'avoit
chargé particulièrement de paffer à Malthe, pour affurer le
Grand-maître de l'affeiElion qu'il avoitpour fon Ordre , ôc pour
lui déclarer , combien depuis la mort de Philippe de Vil-
liers flfle Adam fon parent , il prenoit part à tout ce qui pou-
voit l'intereffer. Le regret qu'eut le connétable de la perte de
Chevaliers de S. Jean de Jerufaîem ,
I On trouve un détail très ample
8c très curieux à ce fujet, dans le livre
onzième de la nouvelle hilloire des
par M. l'Abbe de Vertot.
D E J. A. D E T H O U . L I V. VIL 7;
Tripoli , fe fait fentir dans une lettre, que j'ai aâ:uellement en- ' ,
tre les mains. Il l'écrivit dans ce tems-là à Briflac Gouverneur TTp^.^ tj
de Piémont, à qui il ne cachoit rien: il y exprime le déplai-
fir extrême qu'il avoit, qu'une ville, quiavoit été le féjourdes ^ -> *'
Chrétiens , fut devenue une retraite de brigands.
Le Roi juftement irrité, de ce que les Impériaux foupçon-
noient ouvertement les François , pardculierement d' Aramont ,
d'avoir facilité aux Turcs la prife de Tripoli , envoya Belloy ,
gentilhomme ordinaire de fa maifon, au Grand-maître, avec une
lettre datée du dernier de Septembre , par laquelle il lui mar-
quoit , qu'il étoit offenfé des bruits qui fe répandoient j qu'il
demandoit à être éclairci fur ce qu'on imputoità d'Aramont,
afin de mefurer la peine au crime ,s'il en étoit convaincu ^ ou
de le juftifier par fon témoignage chés les nations étrangères ,
5'il étoit innocent. Le Grand-maître répondit au Roi le 17 de
Novembre en ces termes :
" Pour fatisfaire aux volontez ôc aux ordres de votre Majefté ,
2' nous lui répondrons qu'Aramont aborda ici le premier jour
w d'Août, avec deux galères ôc un brigantin. Après que nous lui •
M eûmes fait une réception digne de lui , il nous montra l'or-
-y dre que vous lui aviés donné, de pafler ici en allant à Con-^
05 ftantinople j pour nous promettre de votre part tous les bons
s> offices pofTibles: nous le priâmes d'aller en Afrique, pour dé-
» tourner les Turcs de l'entreprife du fiége de cette ville, s'ils
55 ne l'avoient pas encore commencé , ou fi la ville étoit déjà
w afïîegée , d'employer fon crédit , pour les engager à fe retirer.
35 Aramont fe rendit fans peine à nos prières 5 nous le vîmes
îî s'embarquer fur un de nos brigantins , pour aller en Afrique ;
M mais il revint, fans avoir pu rien gagner fur les Turcs. Les
:>' regrets qu'il a eus de la perte de Tripoli ont égalé les nôtres;
05 il nous en donna des témoignages , dans le confeil public de
5ï nôtre Religion, en nous aflurant qu'il n'avoitrien négligé
«pour obtenir ce que nous defirions, qu'il y avoit travaillé
» avec d'autant plus de zélé, qu'il s'agifToit d'obéir aux ordres
w de votre Majefté. Pour découvrir la fource de ce malheur,
s> nous avons fait faire des informations de tous côtez; avec toute
» la diligence ôc l'exaâiitude pofFible , ôc nous n'avons rien trou-
s> vé , qui puifle rendre fufpect d'Aramont , ôc nous donner lieu
» de lui attribuer ce qui s'eft paffé dans la perte de cette place.
Kij
.1 5 5 I-
>76 HISTOIRE DE J. A. DE THOU. &d
35 Au contraire nos Chevaliers prifonniers^ à leur retour, nous onfi
Henri II '' ^^uré , que non-feulement il n'y avoit rien à lui reprocher ^
w mais que nôtre Ordre devoir fe fouvenir éternellement de fes
05 bons offices. Ainfi nous atteftons que les bruits qui fe font ré-
0» pandus font fans fondement. «
Cette lettre , dont j'ai une copie entre les mains , fut depuis
envoyée par ordre du Roi à tous fes AmbafFadeurs, dans les
Cours étrangères : par ce moyen on fit cefTer les plaintes des
Impériaux , ôc les bruits injurieux à la gloire du nom François.
Fm dtifepîiéme Livre,-
^-■'Z. x-'^ yyy. J."'x j,"/^ ^.v'x x"'^ ^.^^ jw ^-'x i^'^ ^«^ j.w^ xw^ xw^ W ^Y< J-Y?
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HISTOIRE
D E
JACQUE AUGUSTE
DE T H O U.
Mb
LIVRE HV I riE ME.
Près avoir traité au long des affaires
d'Afrique > dont on n'a communé-
ment qu'une connoiflance impar-
faite , il eft tems de revenir à celles
de l'Europe. L'Empereur renvoya
au 1 3 de Février la Diète , qu'on
avoit commencé à tenir l'année pré-
cédente 5 mais il fit auparavant un
^T'n^^^'T^y^'T^r^r'i^ éditqui portoitj que puifqu'il étoit
\^iszJK^>^Ks^^^X-£J conltai
mt qu'un Concile (Ecumeni-
que pouvoit feul terminer les difputes de la Religion, il pro-
mettoit de donner tous fes foins y pour que tout fe paffât dans
cette affaire importante , avec équité ôc avec ordre , ôc qu'on
y décidât fans partialité, conformément à l'Ecriture ôc à la doc-
frine des Pères : qu'il donneroit toute fon attention à cette
m -
v\S) \ --Si W W ^v^ w 5;,^ ?-'
Henri IL
I 5- 5" I.
Affaires d'Al-
lemagne, Edit
derÈmpeieiir
au fil jet <kx
Concile.
. yS HISTOIRE
■ affaire , qui le regardoit perfonnellement , comme protedeui:
Henri II ^^ l'Eglife ôc défenfeur des Conciles 5 ce font les titres qu'il
1 f c I ' f^^o^^^"^^ ^'^^^^ ^^^ édit, en vertu defquels il ordonne qu'on ait
toutes fortes d'égards pour ceux qui viendroient au Concile,
foit qu'ils changent de fentiment lur la Religion , foit qu'ils
perféverent dans la confellion d'Ausbourg 5 il y déclare qu'il
leur fera libre de relier à Trente , tant qu'ils voudront , ôc de
propoferà l'Aflemblée tout ce qu'ils jugeront à propos, pouc
la tranquillité de leurs confciences , ou pour l'éclairciflement
des matières 5 il prie auiïi tant les eccléfiaftiques Romains ,
que ceux de la confeffion d'Ausbourg , de ne point négliger
la bulle du fouverain Pontife , mais de venir bien préparez à
tout ce qu'on pourroit objeâet pour , ou contre j afin que
dans la fuite ils n'ayent pas à fe plaindre avec raifon , ou de
ce qu'on les aura exclus par trop de précipitation , ou de ce
qu'on ne leur aura pas permis d'expliquer fuffifamment leur
do£trine. On parla alors du formulaire d'Ausbourg; ôc com-
me plufieurs oppofoient différentes raifons pour ne le pas re-
cevoir , l'Empereur fe chargea lui-même d'en prendre une plus
ample connoiffance.
C'eft un ufage en Allemagne, que quand le nombre des
affaires s'accroît confidérablement , celles qui n'ont pu être
terminées dans les diètes foient de nouveau examinées dans
des Confeils particuliers , par l'ordre de l'Empereur ôc des
Etats de l'Empire. Ces Confeils ont la même autorité que la
diète même ; enforte que s'il fe trouvoit pourtant quelque
affaire d'une conféquence , qui exigeât l'autorité ôc la pré-
fence de TEmpereur , le rapport lui en feroit fait , avant que
d'en décider fouverainement.
Il fut donc réfolu que les Députez des fept Ele£leurs ôc des
fix autres Princes viendroient à Nuremberg le premier jour
d'Avril , pour délibérer de quelle manière on devoir rem-
placer l'argent , qui avoit été tiré du tréfor public pour la
guerre de Magdebourg. Et comme cette guerre étoit très-
importante pour le falut de l'Empire , ôc devoir fervir d'exem-
ple , pour contenir ceux , qui dans la fuite fe voudroient ré-
volter , on permettoit aux Magiftrats d'impofer pour les frais
de cette guerre , un tribut fur chacune des villes de leur dé-
pendance , ôc l'Empereur lui - même promit de payer £on
D E J. A. D E T H O U , L I V. VIÎÏ.
19
contingent. Comme le bruit couroit que le prince Albert de ..i •
Mansfeld ôc le colonel Heidek; avoient réfolu l'hiver précé- Henri IL
dent, de donner du fecours à ceux de Magdebourg , on or- \ < < \'
donna que , s'il arrivoit dans la fuite que des troupes fe ré-
pandiffent en quelque endroit de l'Allemagne , les Princes
voifins & les villes joindroient leurs forces pour les furpren-
dre , les tailler en pièces , ôc étouffer promptement les pre-
miers feux de la révolte , avant qu'ils pûffent allumer un in-
cendie. On déclara que l'Empereur fe chargeoit de faire ren-»
dre juftice à ceux quife plaignoient, qu'on ne l'avoit pas ob-
fervée à leur égard ; que les biens de l'Eglife ufurpez ôc pil-
lez, avec une licence facrilege ,dans les guerres précédentes ^
feroient reftituez , ôc qu'on remettroit chacun en poffefïion
de ce qui lui appartenoit.
Le roi Ferdinand avoir porté déjà fes plaintes aux Etats de
l'Empire , au fujet des nouvelles hoftilitez desTurcs 3 il repre-
fentoit qu'ils avoient pris les armes en Hongrie pendant la
trêve ; qu'ils élevoient une citadelle fur les frontières ; qu'ils
avoient tâché de s'emparer de Zalnoch , une de fes plus fortes
places 5 qu'ayant fait une irruption dans la Valachie , fans qu'il
leur eût donné fujet d'en agir ainfi , ils ne cherchoient qu'à
mettre par-tout le trouble ôc la divifion , ôc à rallumer la guerre.
Sur ces reprefentations^ on lui accorda , quoiqu'avec peine ^ Jugement
1 r ' 1 • • • J 1 Vv- ' J rendu par
les lecours qu on lui avoit promis dans la Diete précédente. rEmpc
)ereiir
L'Empereur peu de tems après ôta le comté de Dietz au Land- contreicLans^-
grave de Heffe : on le jugea comme par contumace, ôc on ne ^^^^^'
reçut point fes défenfes. En vain il allégua qu'on ne lui avbit
pas permis de répondre ; qu'on l'avoit empêché de confulteï
îbn Confeil j qu'on lui avoit donné des elpions, Ôc qu'après
que la fuite qu'il méditoit eut été découverte , on l'avoit tou-
jours gardé fi étroitement, que perfonne n'avoit pu le voir , ou
lui parler fans témoins. ^
On avoit traité jufqu'alors delà fuccefîionà TEmpire, entre
l'Empereur ôc le roi Ferdinand. Marie , fœur de Ferdinand ôc
reine de Hongrie, étoit la médiatrice de cette grande affaire ;
ce fut néanmoins fans aucun fruit. L'Archiduc Maximilien ,
dont on croyoit que les confeils ôc les intérêts avoient détour-
né Ferdinand de fe conformer aux intentions de l'Empereur^
craignant l'indignation de fon beau -père , fongea à paffer
8o HISTOIRE
' ■ inceflamment en Efpagne :, ôc à en tirer fa femme, déjà mère de
Henri IL <icux Princes. Il partit donc d'Aufbourg avec fon père le i j
i Ç 7 I . ^^ Mars h & fur la fin de Mai , il fe rendit en Efpagne par
l'Italie , avec le prince Philippe fils de l'Empereur. Dans la
route il logea à Gènes chez André Doria^ avec qui il avoit
déjà lié une étroite amitié , ôc qui avoit coutume de le rece-
voir , lorfqu'il paffoit par cette ville.
Cependant les députez de Brème , convoquez à Aufbourg
l'année précédente par l'Empereur , s'en retournèrent fans avoir
rien fait. Tandis que ce Prince étoit à Aufbourg, il lit , à la
perfuafion , comme l'on croit , de Granvelle évêque d'Arras,
interroger féparément les Prédicateurs , par Selde , Haafon ôc
^- ^ Malvende j il les reprit enfuite très-aigrement, étant perfuadé
laire appelle qu'ils étoicnt caufc que la dernière profefFion de foi^qu on avoit
imerm. prcfcrite, n'étoit pas reçue de tout le monde: ôc comme peu
de tems auparavant Tévêque de Strafbourg en avoit déjà fait
des plaintes alfez vives , les Prédicateurs furent chaffés de Ja
ville , avec défence de prêcher en aucune façon au peuple
dans toute l'étendue des terres de l'Empire. On leur prefcrivit
qu'ils n'iroient point trouver leurs amis ou leurs proches , qu'ils
ne diroient à perfonne les raifons de leur exil ; qu'enfin après
leur départ ils ne découvriroient ou n'écriroient à qui que ce
fût la conduite qu'on avoit tenue à leur égard. On les intimi-
da , ôc ils promirent tout ce qu'on exigea d'eux , en levant
publiquement la main, félon la coutume ; il fut enfuite recom-
mandé au Sénat d'empêcher que l'on continuât d'enfeigner
dans les Eglifes la dodrine de Luther, jufqu'à ce que l'Em-
pereur en eût ordonné autrement. On chaffa aulTi les Pro-
feffeurs ôc Régens , parce qu'on les rendoit refponfables de
ce que le formulaire d'Aufbourg n'avoit pas été fuivi. On en
agit de même avec ceux de Meminghen, ôc avec les autres
villes de la Souabe, qui, comme l'Empereur en avoir été in-
formé , étoient rentrées dans la ligue de Saxe. Il envoya en-
fuite Henry Haafon pour y changer l'ordre de la Police , éta,-
blir de nouveaux Sénateurs , chafi'er les Miniftres , ôc caffer les
Profeffeurs , s'ils n'obéïfToient. On défendit aufîî à ceux qui
étoient venus à Aufbourg , pour y enfeigner , de faire leurs
fon£lions ? ôc on leur enjoignit de retourner chez eux. Ui;
jd'eux ayant allégué j que fa femme étoit prête d'accoucher ^ôc
fupplianÊ
D E J. A. D E T H O U . L I V. VIIL 8i
fjppHant avec inftance qu'il lui fut au moins permis d'aller la i ■■
voir. Granvelle fe tournant vers ceux qui croient avec lui : Il j^ei^ri lï.
appelle , dit-il , fa concubine , fa femme. Tel fut l'expédient i ^ r i .
qui parut le plus convenable aux Miniflres de l'Empereur, pour
faciliter la tenue du Concile , 6c pour faire enforte que , les
Théologiens étant chafTés des villes qui auroient pu les envoyer
à Trente , les Pères de ce Concile eulTent moins d'adverfaires.
Les exilez fe réfugièrent les uns en SuifTe , les autres en diffe-
rens pays : la plupart des bourgeois des villes , d'oii ils étoient
chafTez , leur donnèrent du fecours j l'éledeur Jean Frédéric ,
quoique prifonnier, leur fit tenir de l'argent par fes officiers,
leur témoigna qu'il prenoit beaucoup de part à leur difgrace ,
les confola, ôc leur donna enfin toutes fortes de marques de
bienveillance.
Cet exil des Prédicateurs fît qu'on abandonna toutes les
Eglifes : la folitude y devint fi grande 3 qu'on s'en plaignit hau-
tement. On difoit que l'Empereur ne fe contentoit pas d'exer-
cer fa tyrannie a l'égard des biens ôc de la liberté desfujets,
mais qu'il tyrannifoit encore les confciences. Les Magiftrats ,
contre lefquels on étoit extrêmement indigné , vinrent enfin
à bout de trouver un Miniftre de la Confeffion d'Aufbourg,
nommé Gafpard Hubert , qui après avoir defavoué publique-
ment la doârine de Luther , qu'il avoir autrefois profefTée , fe
mit à prêcher , au grand étonnement de plufieurs perfonnes ,
en faveur du formulaire dreffé par l'Empereur.
Cependant les affaires de Magdebourg étoient toujours dans Continuation
le même état, le liege continuoit foiblement pendant l'abfence j^^ija^cbo
de Maurice , qui, comme nous l'avons dit dans le livre précè-
dent , s'étoit mis en chemin , pour furprendre ou combattre
ouvertem.ent les troupes auxiliaires , que les villes Vandaliques
avoient envoyées au fecours de cette place. Le comte Albert
de Alansfeld , qui conduifoit ces troupes , fut battu , ôc fes gens
mis en fuite? il entra néanmoins dans la ville. Ce Général for-
ma alors le deffein d'attaquer Neuftat , dont les troupes de
Maurice s'étoient faifies j mais il fut contraint de fe retirer avec
perte. Maurice revint le 26 Janvier: on commença par quel-
ques légères efcarmouches 5 mais quatre jours après on com-
battit avec tant d'ardeur , qu'il y eut beaucoup de monde
tué de part ôc d'autre , ôc que Maurice , reconnu ôc invefti
Tom, IL L
urg.
%2 HISTOIRE
• par ceux de Magdebourg ^ courut rifque d'être fait prifonnier.
Henri II ^^^"^<^^s que l'on combattoit ^ un héraut envoyé de la part de
j ç - j TEmpereur fut introduit dans la ville le 6 de Février j mais oa
ne conclut rien avec lui, parce qu'il n'étoit porteur d'aucune
lettre de ce Prince , ôc que le iénat ne crut pas devoir au-
torifer de pareilles conférences.
Les Impériaux drefferent une batterie de fept groiTes pie-
ces de canon, qu'ils avoient fait venir de Neuftat, dont ils
battirent la ville , ôc principalement la tour de St. Jacque 5 ce
qui caufa une grande perte aux affiegez , cependant quoique
la tour eût elTuyé dix-fept cens coups de canon , elle n'en fut
point ébranlée. Le 27. Février les alîiegez firent une fortie ;
on combattit en deux endroits differens plus vivement que
jamais : la perte fut fi grande du côté des Impériaux , qu'ils
furent contraints d'employer plufieurs charretes pour porter
leurs morts à Neuftat , & les y enterrer. La rivière d'Elbe s'en-
fla alors extraordinairement par \qs pluyes abondantes j les
moulins , qui étoient fur cette rivière , furent emportez par la
violence des eaux , ôc une partie des remparts de la ville fut
abatuë 5 ce qui fut très fâcheux pour les alTiegez.
Pour reparer cqs pertes , le fénat fit équiper ôc armer deux
navires , dont on fe fervit principalement pour porter des vi-
vres à la ville, ôc pour fe faifir de ceux des ennemis. A ces
maux fe joignit une violente fédition de la part des foldats de
la garnifon , qui n'étoient point payez î elle ne fut appaifée
que par un prompt payement , ôc par le comte Albert de
Mansfeld , qui y mit ordre. Il parut peu de tems après dans
l'air des parelies de différentes couleurs , ôc la nuit fuivante
trois lunes fe firent voir dans le ciel : fpedacle qui redoubla
la terreur , ôc qui regardé des deux cotez comme un prodi-
ge , fut interprété fuivant les intérêts ôc les vœux des deux par-
tis contraires. Enfin les Impériaux ayant armé un navire , ôc
conduit leurs travaux jufqu'au bord de la rivière d'Elbe , em-
pêchèrent les afTiegez de naviger fur ce fleuve, ôc leurôterent
toute efperance de recevoir le fecours , que Volrad ôc Jean,
fils du comte de Mansfeld , étoient allez chercher.
Cependant les afliegez faifoient des forties continuelles, ôc
s'oppofoient aux progrès des ennemis avec un courage infati-
gable. Enfin le 5 de Mai j le Secrétaire de la ville, invité par
DE J. A. DE THO U, L I V. YIII. g^
aurice, partit avec un fauf-conduit pour le camp des Impe-
:i -'-- i:^ Q^ :„^ j i„ ,,:ii^ ...^ '_ • r n /
l»iKiliiiJ't!i l'i I
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riaux ; il s'y rendit , & revint dans la ville avec un écrit fcellé f^ENRi II
du fceau de Maurice î auflî-tôt le fénat choifit trois perfonnes i r r i *
pour traiter de la paix', qui furent, le docteur Emden procu-
reur de la ville , Jacques Berick bourg-meftre, Arnaud HofFen
cchevin , ôc le Secrétaire dont nous avons fait mention. On
commença alors à conférer avec Maurice: le fecretaire, nom-
mé Heydeck , alloit fans ceffe de la ville au camp , & du
camp à la ville j rien néanmoins ne fut terminé , parce que les
conditions parurent trop dures aux aflTiégez.
L'aflemblée qu'on avoit tenue à Nuremberg au mois d'A-
vril, vouloir qu'on employât au fiége de la ville les fommes
qu'on avoit amaffées ; mais quoique l'Empereur prefTàt beau-
coup ^ on lui obéïflbit lentement, à caufe de la longueur du
fiége, ôc qu'on ne voyoit pas encore , quand il pourroit finir :
cela donna occafion à une émeute dans le camp des Impé-
riaux j le foldat mutiné couroit fans ordre , entroit dans les
tentes des Chefs , ôc les pilloit. Ils tuèrent le grand Prévôt de
l'armée , ôc le bourreau , afin qu'il n'y eût perfonne pour pu-
nir leur crime 5 cependant l'émeute fut appaifée , ôc les au-
teurs de la fédition furent pendus. Depuis ce tems-là les com-
bats continuèrent, mais avec beaucoup de perte du côté des
affiégeans , qui le 1 6. de Juillet ayant voulu enlever le bétail ,
furent obligés de s'enfuir , après un combat opiniâtre. Mais
l'arrivée des deux capitaines Golker ôc Lazare Svendi , rétablit
le combat, qui ne fut pas plus avantageux pour les Impériaux
qu'il l'avoit été auparavant : cinquante des leurs furent tuez ,
éc trente-fept faits prifonniers.
Le duc Maurice , qui fous prétexte de quelques affaires
particulières , s'étoit retiré à Pyrn dans la Mifnie , écrivit qu'il
ibuhaitoit une entrevue avec les députez de la ville. Le Con-
feil reçût cette nouvelle ^vec plaifir 5 Ôc l'on envoya à ce Prin-
ce des députez, qui furent efcortez ôc conduits par Albert de
Brandebourg. Bien de gens ont cru que tout ce que fit Mau-
rice dans la fuite , pour la liberté de l'Allemagne , fut con-
certé fecrettement dans cette conférence avec les députez ;
afin de les porter à accepter plus volontiers les conditions
de paix. On n'attendit pas leur retour, pour recommencer les
hoftilitez : le duc Henri de Brunfwick ôc Charle fon fils
Lij
g4 HISTOIRE
fomentoient la divifion, pour venger de vieilles querelles, qui
Henri IL s'étoient reveillées en dernier lieu. Le combat qui fe donna le
2 r- r 1. 7 Juillet , fut mallicureux pour les afTiégeans , qui perdirent
plus de trois cens des leurs : le marquis Albert fe récria inu-
tilement fur ce qu'on violoit la trêve.
Articles de Déjà les députcz étoient revenus avec les articles propo^
paixpropoiés. fgz par Maurice. Ces articles portoient : Queleshabitans de
Magdebourg fe rendroient fans aucune condition 5 qu'ils im-
ploreroJent la clémence de l'Empereur 5 qu'ils ne feroient au-
cune alliance ni contre lui , ni contre le roi Ferdinand , ni
contre la maifon d'Autriche , ni contre les Pays-bas j qu'ils
garderoient les loix de l'Empire ? qu'ils fe repréfenteroient en
Juflice 5 qu'ils indemniferoient le Clergé des pertes qu'il avoit
fouffertes 5 qu'ils démoliroient les fortifications qu'on avoit éle-
vées ; qu'ils recevroient dans leur ville une garnifon de quin-
ze cens hommes? qu'ils y recevroient auflî l'Empereur ^.ôcfon
Frère , auflibien que ceux qu'ils y envoyeroient, quelques trou-
pes qu'ils amenaiîent avec eux , ôc en quelque tems que ce
fiitj qu'ils livreroient douze pièces de canon avec leurs affûts >
qu'ils payeroient deux cent mille écus d'or , ôc feroient fer-
ment d'exécuter tous ces articles. Quoique ces conditions pa-
ruflent trop dures , pour que le Confeil y foufcrivît , on ne
laiffa pas d'en délibérer ^ 6c elles ne furent pas d'abord re-
jettées.
Il y eut un autre combat \ où le marquis Albert de Bran-
debourg, qui commandoit en l'abfence de Maurice, fut mis
en déroute ; ce qui l'irrita tellement, que le 26 Juillet il en-
voya un héraut d'armes , pour rejetter abfolument les répon-
fes, que ceux de Magdebourg avoient faites aux articles de la
paix,propofés à Pyrn par Maurice. Les mois dejuillet ôc d'Août
fe pafferent en de petits combats, qui ne décidoient de rienî
il y eut au(îi des foûlevemens dans la ville de la part des bour-
geois , au fujet de quelques lettres fuppofées , ôc de quelques
faufTes accufations intentées contre plufieurs d'entr'eux : les
chofes allèrent fi loin, que les troupes affemblées en tumulte
demandèrent qu'on leur livrât un confeiller de ville , nommé
Hein Alnian , qu'ils accufoient de trahifon. Il cria : A l'injuftice !
ôc protefta qu'il confentoit de fouffrir les plus cruels tour-
mens ^ s'il étoit convaincu juridiquemeut j le Confeil ayant
DEJ. A. DETHOU,Liv. VIII. 8)-
répondu pour lui , la fédition fut appaifée; Ôcl'on reconnût en-
fin que ces lettres ôc ces foupçons venoient de la part de l'en- j^enri II.
nemi , qui vouloit femer la difcorde entre les afïiégez ^ pour ^ ^ ^ ^
venir à bout , par la fupercherie , de ce qu'ils ne pouvoit
exécuter à force ouverte. On choifit donc , parmi les bourgeois
& les gens de guerre, des perfonnes irréprochables, pour exa-
miner les lettres qu'on envoyeroit ou qu'on recevroit , afin
que déformais on n'ajoutât plus foi fi légèrement aux fouprons
qui pourroient naître, ni aux accufations quiferoient intentées,
jEnfin le 5. de Septembre Heideck revint à Neuflatj la trêve
fut conclue, durant laquelle le Confeil envoya, comme il en
étoit convenu , des députez à Vittemberg , pour ralTemblée
des Etats que Maurice y tenoit : fur ces entrefaites les habi-
tans de Magdebourg démolirent un couvent de Francifcains
qui étoit dans leur ville ; ôc afin de leur ôter toute efperance
de le voir rétabli, ils bâtirent à la place des maifons parti-
culières.
Les députez revinrent chez eux : 11 y eut une entrevue avec Magdebourg
le fecretaire Heideck hors de la ville , près des carrières : enfin '^ ^^^ '
la paix fut conclue ôc fignée de partôc d'autre. On adoucit un
peu les conditions propofées à Pyrn par Maurice , Ôc l'on n'exi-
gea que cinquante mille écus d'or. Oh ajouta que les habi-
tans obéiroient au dernier cdit , ôc qu'ils renvoyeroient fans
rançon le duc de Mekelbourg , ôc les autres prifonniers ;
les troupes de la garnifon furent congédiées , après avoir reçu
une paye de huit mois i ôc le duc de Mekelbourg, qu'on avoit
mis en liberté , les retint à fon fervice.
Maurice avec toute fon armée entra dans la ville le 1 5 de
Novembre , ôc comme il avoit eu la qualité de Général dans
cette guerre , il fit prêter ferment à tout le monde , non feu-
lement au nom de l'Empereur ôc de l'Empire , mais au fieii
propre.
L'afTemblée fe tint dans la place publique ; ôc là , le traité
d'alliance perpétuelle fut conclu , en confervant à la ville tous
fes privilèges , ôc la liberté de la Religion. On s'engagea eu
même tems à garantir de toute infulte ôc de tout dommage,
non feulement la ville, mais encore le pays d'alentour : tout:
fe pafla au grand contentement des bourgeois, ôc Maurice
fut fàlué Burgrave de Magdebourg , avec i'applaudificment
L iij
^ '
S6 HISTOIRE
ofcnéraîde toute la ville. L'armée fe retira ^ 6c on ne laifla dans
Henri ÎI. Magdebourg que cinq compagnies de gens de guerre, com-
j r. ^ j me on en étoit convenu.
Après cela Maurice fit appeller , par fes confeillers Fachfen,
Carlebick ôc Mordeyfen, les prédicateurs, aufquels il reprocha
les libelles diffamatoires ôcles eftampes injurieufes,qu'ils avoient
répandus contre lui , comme s'il eut changé de Religion , ou
qu'il eut fait la guerre à leur ville , parce qu'elle étoit demeu-
rée ferme dans laprofefîion de la faine doctrine : il ajouta que
quoiqu'ils méritafîent un châtiment févere , il vouloir bien , par
égard pour Finterêt public, ne conferver aucun reffentiment
des injures qu'il avoit reçues de leur part? mais qu'en revan-
che il fouhaitoit qu'ils fe contentalfent à l'avenir d'exhorter le
peuple à fe corriger , à obéir aux princes ôc aux magiftrats :
qu'ils euflent donc foin de fùre faire des prières pubhques pour
l'Empereur, pour lui ôc pour toutes les autres puiffances: que
le Concile avoit déjà commencé fes féances à Trente , où ii
devoit envoyer en fon nom Ôc au nom des autres princes ôc
des autres Etats la confefïïon de foi qu'il fuivoit j qu'ils priaffent
donc le Tout-Puiifantpour fheureux fuccez de cette entrepri-
fe, au lieu de la rendre odieufe, comme ils avoient fait juf*
ques-là.
Les prédicateurs tinrent à ce fujet une conférence enfem-
ble , ôc répondirent que , quant aux eflampes , ils ne les avoient
point répandues 5 ôc que néanmoins ils ne les croyoient pas
îi condamnables, puifqu'on ne pouvoit difconvenir que depuis
trois ans quantité de gens n'euffent changé de Religion dans
fes Etats, ôc que fi on faifoit réflexion furies auteurs de cette
guerre, on ne pourroit révoquer en doute ^ que la ville n'eût
été afiiegée, pour opprimer la Religionj que pour eux ils avoient
toujours averti les peuples de leur devoir , avec le même zélé
qu'ils avoient rempli leurs autres obligations , àc qu'ils au-
roient foin de continuer dans la fuite 5 qu'au refte ils ju-^
geoient bien différemment du Concile convoqué à Trente ;
qu'ils croyoient que cette aifemblée ne tendoit qu'à éteindre la
vérité, puifquefévêque de Rome, fennemi déclaré de la vé-
rité, y prélidoitjenforte qu'ils ne pouvoients'adreiTer à Dieu,
que pour le prier de vouloir renverfer ôc difïiper les deffcins
pernicieux de fes enneniis, dont il ne falloit attendre que des
DE J. A. DE THOU. Liv. VIII. 87
effets funeftes , ôc rien qui ne fût contraire à la gloire de Dieu
& au bien public. _ ^_ Henri IL
Cette reponfe, plus libre ôc plus hardie qu'il ne convenoit 1551.
à des gens qui venoient de fe foumettre , fit croire aux perfon-
lies les plus fages , que Maurice avoit traité en apparence ceux
de Magdebourg avec févérité? mais qu'il leur avoit promis en
fecret de les maintenir dans l'exercice de leur Religion , Ôc dans
la joùiflance de leur liberté , ôc qu'il avoit foumis cette ville
plutôt pour lui'ïmême que pour l'Empereur. Quelque diflimu-
lé que fut ce Prince^ il n'avoir cependant pu s'empccher de
laifîer entrevoir fon defiein 5 car quelque tems auparavant, lorf-
que le Landgrave de Hefle ôc ceux de la maifon de Naiïau,
difputoient pour la feigneurie de Gatznelleboghen , voyant que \
l'Empereur l'avoit adjugée à Guillaume de Nafiau Prince d'O- \
range , Maurice ne laifla pas de prendre les habitans fous fa
proteiSlion, ôc de leur faire prêter ferment , du confentement
des enflins du Landgrave. Il allégua pour raifon une alliance
héréditaire entre les maifons de Hefle ôc de Saxe , par la-
"quelle il étoit ftipulé , qu'au défaut des hoirs mâles ils pourroient
fucceder les uns aux autres. Tout le monde convint qu'il fai-
foiten cela une véritable injure à l'Empereur, qui avoit déjà
décidé cette affaire 5 ce Prince néanmoins ferma les yeux fur
ce procédé indécent, ôc Maurice nelaiffapas de continuer en
toute autre chofe, à fe montrer zélé pour le foutien de lama-
jeflé impériale.
Il eft certain que Maurice fît dès ce tems là un traité fecret '^''^'^^ ^^ ^'^'
avec le Roi de France, parl'entremife de Jean de Freffeévê- rEmpereiir,
que deBayonnCj qui ayant demeuré long-tems en Allemagne, ^^'"'"'^ l'Eiec-
r -Il J o ' • 1 ^ J 1 • r teur Maurice,
Içavoit la langue de ce pays, ôc etoit alors auprès de lui , ious piuficursPnn-
prétexte de quelques autres affaires. Ce traité fut fait au nom ^<^^ ^^ i'^'":
de l'Eletleur Maurice , du jeune marquis George Frédéric Ôc ^q\y/ ^^^^
Jean Albert de Brandebourg , ôc du prince Guillaume de Heffe;
telles en furent les conditions 5 Qu'ils déclareroient enfemble
la guerre à l'Empereur , pour foûtenir la R.eligion , pour con-
ferver la liberté de l'Allemagne , ôc pour tirer le Landgrave
de Heffe de la captivité , où il étoit depuis cinq ans , contre la
foi donnée ; Qu'ils exhorteroient tous les Ele6leurs de TEmpi-
pire, tous les Etats Ôc toutes les villes, à fe liguer avec eux
dans les mêmes vues 5 Qu'on tiendroit pour ennemis , ôcpour
lance.
88 HISTOIRE
— '--"^— ■»» rebelles, ôc traîtres à la patrie , ceux qui s'oppoferoient à une (î
Henri IL l^^i'^ble entreprire,ou qui favoriferoient l'Empereur à leur préju-
i c <ç i, dïce , de quelque manière que ce fut ; qu'on les pourfuivroit à feu
ôc à fang, & qu'on ne pardonneroit à perfonne : De plus qu'on ne
feroit ni paix ni trêve avec l'Empereur^fans l'aveu du Roi, qui de
fon côté i\en feroit point avec l'Empereur, fans l'aveu des Con-
fédérez, qui ne repréfenteroient tous qu'une même perfonne;
en forte que l'un ne pourroit agir fans l'autre 5 Qu'on n'auroit
d'autres intérêts que ceux de la caufe publique i qu'en un mot
il n'y auroit point de traité , ou. ne fuflent compris , non-feule-
ment les Electeurs eux-mêmes , mais encore leurs fujets j ôc
ceux quiportoient les armes, ou qui les porteroientà l'avenir,
jufqu'à ce que cette guerre , entreprife pour de fi juftes caufes,
fut entièrement terminée ; Qu'ils joindroient leurs troupes à
celles du Roi j s'il étoit néceifaire ; Qu'on commenceroit par
réduire ceux qui pourroient être le plus à craindre , voifins ou
autres ; ôc qu'enfuite on iroit attaquer l'Empereur , en quel-
que endroit qu'il fut , foit en Allemagne, foit dans les Pays-
bas , ainfi que le Roi le jugeroit à propos j Que ce Prince paye-
roit , pour les trois premiers mois, 240000 écus d'or ^ le 25- Fé-
vrier prochain , ôc chaque mois fuivant, dooco 5 Que les con-
fédérez leveroient 8000 chevaux hors de leurs Etats, pours'op-
poferaux levées de l'Empereur, ôc auroient toujours des trou-
pes prêtes dans les terres de leur obéïflance , pour n'être pas
obligez, en cas qu'on vint attaquer leurs frontières, de quit-
ter l'armée , ôc de perdre , en féparant leurs forces ^ l'occafion
de donner bataille: Que fi i'élecleur de Saxe, Jean Frédéric,
ôc fes enfans, entroient dans cette confédération , ils feroient
obligez de donner des furetez à Maurice , qui de fon côté pro-
mettroit fincerement de s'employer pour la liberté de leur Pereî
ôc que s'ils le refufoient , on les traiteroit comme ennemis :
Que le Prince Guillaume de HelTe , ôc le Landgrave fon père,
renonceroient à l'alliance de l'Empereur, avant que de faire
aucunes levées , ôc que l'éie^leur Maurice feroit fçavoir de
fon côté à l'Empereur, par écrit, qu'il renonçoit à fon amitié
ôc ne vouloir plus le fervir : Que pour remédier à un incon-
vénient, qui ordinairement ruine les armées , où l'autorité ed
partagée entre plusieurs Chefs (inconvénient qui cinq ans aupa-
ravant avoit caufé la défaite des Confédérez ) l'électeur Maurice
auroit
DEJ. A. DETHOU,Liv. VîIL ?p
àuroît le commandement général ôc abfolu , avec pouvoir de m
choifir trois perfonnes pour fon confeil : Qu'on ne feroit aucune Henri IL
alliance , traité ou convention quelconque , fans l'avis ôc le con- i c j i,
fentement de tous en général j que le butin Ôc le produit des
contributions feroient également partagés entr'eux : Que les
troupes prêteroient ferment de fidélité à tous les Officiers gé-
néraux : Qu'en tous les confeils ^oùron délibereroit des affai-
res , l'éleâeur Maurice auroit deux voix en qualité de Géné-
ral , ôc les autres Chefs n'en auroient qu'une 5 qu'on donneroit
des otages de part ôc d'autre : du côté des confédérez , ou
Chriftophle ou Charle , princes de Meckelbourg , ôc Louis
ou Philippe Princes de Heffe; Ôc de la part du Roi , Jean de
la Marck , feigneur de Jamets , ôc Henry de Lenoncourt ,
comte de Nanteuil.
On ajouta à ces articles , qu'il paroiflbit néceflaire que le
Roi fe rendît au plutôt maître de Cambray , fi cela fe pouvoir,
ôc qu'il fe faisît de Mets , de Toul , Ôc de Verdun ; qu'il y mît
de fortes garnifons ôc les poffedât en qualité de Vicaire de
l'Empire j qu'en même-terns il fe jettât fur les Pays-bas, afin
qu'attaquant l'Empereur par plufieurs endroits , on pût affoi-
blir fes forces , en l'obligeant de partager fes troupes. Enfin
les Princes liguez promirent qu'ils reconnoîtroient le Roi pour
leur meilleur ami î qu'ils l'honoreroient comme leur père ,
ôc que par reconnoiffance , ils feroient toujours prêts à le fer-
vir , pour la confervation de fes Etats ôc pour le recouvrement
des Provinces, que lui ou fes prédéceffeurs avoient perdues >
qu'ils feroient même tout leur poffible pour qu'il fût élu Em-
pereur , s'il le fouhaitoit , ou du moins qu'on fît choix de quel-
qu'un qui fût à fon gré , ôc ami de la France , ôc qui s'obli-
geât par ferment à obferver ce traité. Tel fut celui que con-
clurent fecrettement l'évêque de Bayonne ôc l'éle^leur Mau-
rice le p d'0£lobre. Le Roi enfuite le ratifia à Chambor où
il étoit , ôc jura d'en obferver les articles , le 1 5 Janvier , en
préfence du marquis Albert de Brandebourg.
Après la reddition de Magdebourg, l'éledeur Maurice qui
étoit encore dans la ville , témoigna aflez ouvertement , qu'il
avoit deffein de mettre le Landgrave fon beau-pere en liber-
té, à quelque prix que ce fût. En effet il avoit pour cela envoyé
des députez à l'Empereur ôc avoit prié le roi de Dannemarc
Tome IL M
^o HISTOIRE
■ ôc h plupart des princes d'Allemagne , d'intervenir ^ ce
Henri IL ^^ ûijet ; les dépurez rrouverent l'Empereur à trois journe'esde
5 j ç. 1^ Trente , à Infpruck , où il étoir allé d'Aufbourgau commen-
cernent du mois de Novembre, afin que fe trouvant plus près,
il pût mieux donner ordre aux affaires du Concile & àlaguer-»
re de Parme déjà commencée, & dont nous parlerons bien-
tôt. Les envoyez de Maurice, dans l'audience qu'ils eurent de
l'Empereur, parlèrent d'abord de la prifon du Landgrave, ÔC
reprefenterent , au nom de l'électeur Joachim de Brandebourg,
ÔC de l'éledeur Maurice j avec quelle injuftice on retenoit ce
Prince prifonnier 5 ils imputèrent cette iniquité aux miniftres de
l'Empereur , qui par cette conduite odieufe flétriiToient l'hon-
neur des princes de l'Empire , ôc en même-tems celui de fou
augufte Chef. Ils conjurèrent ce Monarque d'avoir en cela
égard à lui-même, ôc de trouver bon que n'ayant pii rien ob-
tenir par leurs prières ôc par leurs lettres , ils euffent employé
ie crédit des Princes , dont les envoyez étoient prefens , pour
obtenir de lui ce qu'ils defiroient. On lut enfuite les lettres
du roi Ferdinand ^ôc celles de réle£leur de Bavière ôc des ducs
de Lunebourg , en faveur du Landgrave , ôc l'on donna au-
dience aux envoyez de l'électeur Palatin , du duc des Deux-
Ponts , du marquis Jean de Brandebourg , des ducs Henri Ôc
Jean de Meckeibourg , du marquis de Bade, ôc du duc de Vir-
temberg. ^ '
Au bout de quelques jours l'Empereur donna fa réponfe >
il dit , que l'affaire étoit importante, Ôc qu'elle demandoit une
mure délibération , ôc furtout la prefence de Maurice , qui
devoit arriver bien-tôt, ôcfans lequel elle ne pouvcit fe ter-
miner ; qu'il étoit donc à propos de l'attendre 5 qu'ils pouvoient
cependant jufqu'à ce tems-là s'en retourner chez eux , ôc dire
de fa part à leurs maîtres , qu'il auroit égard à leur prière , ôc
qu'il leur témoigneroit le cas qu'il faifoit de leur recomman-
dation.
Cependant le prince Guillaume , fils aîné du Landgrave j
vint trouver l'életleur Maurice , ôc ayant appris de lui ce qui
s'étoit fait avec l'Empereur , il lui repréfenta la malheureufe
fituation de fon père languiffant dans une ennuyeufe prifon ,
il lui dit enfuite , que comme fon devoir l'obligeoit de tout en-
ueprendre pour fecourir fon père , il le prioit de lui faite dans
DE J. A. DE THOU, Li v. VIIÎ. pi
peu de tems une réponfe nette ôc prccife , ôc que s'il yman-
quoit^de ne pas trouver mauvais qu'il lui donnât adion y à Henri IL
îui & à réleà:eur Joachim de Brandebourg. L'Ele£leur ré- i 5 y i.
pondit que l'Empereur vouloit conférer avec lui fur cette af-
faire , ôc Pavoit mandé à ce fujet ; qu'il étoit prêt de partir, pour
l'aller trouver , quoique dans l'état oùétoient les chofes, il eût
de la peine à fortir de fes Etats : Que néanmoins cette affai-
re , qui depuis quelque-tems lui avoit atdré la haine de tous les
honnêtes gens , le touchoit fi fort , que fans avoir égard ni aux
peines ni aux dangers qu'il effuyeroit, il étoit refolu de faire
tous fes efforts pour la terminer. "Le prince Guillaume lui ré-
pliqua alors j qu'il devoir faire de plus ferieufes réflexions fur
ce voyage , pour juger s'il étoit à propos de l'entreprendre :
mais Maurice , qui s'étoit propofé de cacher fa réfolution à tout
le monde, crut auffi en devoir faire myftere au Prince. Il fit
donc venir quelques-uns de fon Confeil , à qui il avoit confié
fon fecret, & leur dit enprefence du prince Guillaume, qu'il
perfiftoit dans le même deffein. Il fe préparoit effedivement
à faire la guerre'à l'Empereur , dès qu'il auroit reçu fa réponfe ,
ôc n'attendoit que le tems favorable pour la commencer. C'eft
pour cela que toutes les troupes, tant celles qui avoient affié-
gé Magdebourg , que celles qui avoient foûteau le fiége >
avoient été mifes en garnifon dans la Turinge , ôc dans les
lieux circonvoifins , 011 elles ravageoient fur-tout les terres des
Eccléfiaftiques , ôc particulièrement celles de l'éle^leur de
Aïayence. Cet Electeur ayant fait fentir aux éleveurs de Trê-
ves ôc de Cologne le danger qui les menaçoit , ils réfolurent
d'écrire tous les trois à TEmpereur ^pour lui donner avis qu'ils
alloient quitter la ville de Trente où ils éroient , afin de don-
ner ordre à leurs affaires dans leurs Etats. Mais les lettres pref-
fantes de l'Empereur les firent changer de réfolution , enforte
qu'ils demeurèrent à Trente, où ils s'étoient rendus conformé-
ment à fes intentions , pour y aiïifter au Concile indiqué au
premier jour de Mai, ôc différé jufqu'au premier de Septembre,
à caufe de la guerre de Parme , qui s'étoit allumée depuis peu.
Les électeurs de Mayence ôc de Trêves étant arrivez à Tren-
te les premiers , ôc ayant bien-tôt après été luivis de celui de
Cologne , furent reçus avec de grandes démonflrations de
joye ôc un applaudiiTement général, paixe qu'étant les perfonues
Mij
p3
HISTOIRE
les plus considérables de cette aflemblée , après les Légats
Henri II. du Pape , on fe perfuadoit que leur préfence donneroit
ly y I. beaucoup d'autorité au Concile. Comme les trois Eletleurs
crurent que le féjour qu'ils feroient à Trente feroit long , ils
ne gardèrent qu'autant de chevaux qu'ils en avoient befoin
pour leur ufage ordinaire , vendirent \qs autres , ôc firent des
proviûons abondantes. Les évêques de Straibourg, de Vien-
ne, de Confiance , de Coire ôc de Naunibourg arrivèrent
auffi à Trente ; les autres évêques d'Allemagne s'excufant fur
leur âge ou fur leurs infirmitez , n'y envoyèrent que des Dé-
putez. Le cardinal Marcel Crefcenrio préfidoit au Concile
de la part du Pape , & avoit pour adjoints l'archevêque de Si-
ponte, ôc l'évêque de Vérone. L'Empereur y avoit trois Am-
baiïadeurs , François de Tolède , le comte Hugue de Mont-
fort, ôc Guillaume de Poiders, Le roi de Hongrie avoit aulîî
les fiens.
Le premier jour de Septembre > après qu'on eut , félon la
coutume, célébré une MeiTe folemnelle , Jacque Amiot^
Abbé de Bellozane, envoyé par le Cardinal de Tournon ôc
par Odet de Selve Ambafladeur du Roi à Venife , prefenta
une lettre de fa Majefté , adrelTée àl'aflremblée de Trente, ôc
3a remit au Cardinal Prefident. Lafufcription de la lettre ayant
d'abord été lue , on demanda pourquoi le Roi s'étoit plutôt
fervi du mot d'Aflemblée , que de celui de Concile f Comme
plufieurs, ôc particulièrement les évêques Efpagnols furent d'à-
vis que la lettre ne fut ni lûë^ ni reçue , fi celui qui la rendoit
ne faifoit voir fon ordre , l'Abbé fit réponfe , qu'il étoit con-
tenu dans la lettre : aufiî-tôt le Cardinal fe leva , ôc fe retira
avec tous les Prélats dans la facriftie de PEglife.
Lorfqu'oneut long-tems contefté touchant cette fufcriptiottj
que le Cardinal prefident prétendoit devoir êtreprife en bon-
ne part, il eut bien de la peine à faire agréer aux Prélats af-
femblez , que l'Abbé fût oui. On lut donc en particulier la lettre
du Roi , par laquelle fa Majefté fe plaignoit , ôc témoignoit le
1 . Il ctoit de Melun fur Seine , & de
la plus baiTe extraction. Tout le mon-
de fçait i'occafion de fa haute fortune.
Il fut dans la fuite abbé de Bellozane ,
pre'cepteur des enfans de France , évê-
gue d'Auxerre , ôc enfin grand aumô-
nier de France , 8c bibliothécaire du
Roi. Ses ouvrages font afiez connus.
Ce ne font que des traductions, plus efti-
mées pour la douceur 5c la naïveté du
flile , que pour la fidélité ôc l'exacti-
tude,
DE J. A. DE THOU, L I V. VIÎI. p^
jufte déplaifir qu'il avoit de l'injure qu'il avoit reçue , ôc de- ,
mandoit qu'on ajoutât foi à tout ce que diroit de fa part fon Henri IL
Ambaffadeur. Après quoi les Prciats retournèrent prendre leurs i ç\ i
places , ôc alors la lettre ayant été lûë publiquement , on ré-
pondit qu'on prenoit en bonne part le titre d'Alîemblée , que le
Roi avoit donné au Conciie y parce qu'aucun de tous ceux
qui étoient préfens^ n étoit difpofé à avoir mauvaife opinion
d'un Prince, quiportoit le titre fpecial de RoiTrcs-Chrétienj.
mais que s'il fe trouvoit que fon intention ne fut pas aufli pure
qu'ils le croyoient, ôc qu'il penfât autrement qu'il fembloir,
ils declaroient en ce cas-là , qu'ils tenoient cette lettre pour
non écrite. Enfuite on fut d'avis d'entendre l'Abbé de Bello-
zane , qui parla ainfi :
« Je crois qu'il n'y a perfonne parmi vous, qui ignore le fu- Difcouisd'A-
» jet pour lequel le Roi m'a envoyé ici, fi vous confiderez ^^c\\^ tl^^^^.
» tous fans préjugé & fans paffion l'état préfent àt?> affaires , te.
» fi vous vous repréfentez ce qui s'eft fait en Italie depuis qua-
» tre ans , ôc fi d'un côté, vous faites attention à la modération
» ôc à la puilfance du Roi mon Maître > ôc de l'autre , à l'au-
» dace de ceux qui fe croyent tout permis. Si le S. Siège
» joûiflbit aujourd'hui, comme autrefois, de cette liberté, dont
» il a été redevable à la valeur ôc à la pieté de nos Rois , Sa
» Majefté très-Chrétienne ne voudroit pas foumettre la Juftice
» de fa caufe à d'autres Juges que vous. Mais maintenant que
» l'Italie gémit fous une tyrannie étrangère î que Rome > autre-
» fois la maîtrefie des nations, a changé fa liberté en une trifte
» fervitude j que le S. Père, qui ne devroit fe comporter que
» comme le Vicaire de Jefus-Chrifî: , ôc le Père commun des
» Chrétiens, ôc qui devroit mettre tous fes foins à pacifier les
» troubles de l'Eglife , ôc à établir dans la Chrétienté une paix
30 générale , fe laiffe féduire par les pièges qu'on lui tend, abu-
» fer par les vaines promefTes ôc les faufl'es efpérances , ôc in-
» timider par la violence ôc les menaces^ qu'enfin il foule aux
» pieds fon devoir de Pafleur univerfel , ôc renonce à la qua-
» lité d'arbitre , pour favorifer un parti au préjudice de l'autre j
» le Roi mon Maître, le premier de tous les Rois de la Chré-
» tienté , a cru que fa dignité ôc fon devoir l'obligeoient à
3» employer tous fes foins ^ ôc toute fa puilfance , pour
M iij
5>4 HISTOIRE
_ » conferverle droit de chacun , pour afTàrerla liberté publique,
TT TT » ôc furtout pour maintenir la dignité de l'Eglife , dont les
» Rois de France ont toujours été les plus puiffans & les plus
•^ -^ ' » zelez défenfeurs , mais qu'aujourd'hui la violence , l'ambi-
» tion , ôc la corruption des mœurs s'efforcent d'avilir. Vous
» fçavez ce que les ennemis de la tranquillité publique entre-
aï prennent en Italie depuis cinq années ; qu'après la mort de
» Pierre-Louis Farnefe , lâchement aflafTiné , ils fe font rendus
» maîtres de Plaifance , ville confiderable de la Lombardie ,
» ôc qu'ils ne fe font pas contentez de l'envahir contre toute
» forte de droit, ôc d'y mettre une forte garnifon, au lieu de
» la rendre ou aux Farnefes , ou au S. Siège , mais qu'ils ont
» encore formé des deffeins fur la ville de Parme j que voyant
t» que par leurs efforts ôc par leurs artifices ils ne l'avoient put
» obtenir du pape Paul III. qui avoit toujours eu intention
» de la rendre à l'Eglife , ils tâchent aujourd'hui de l'avoir à
» force ouverte. Cependant le Roi , réfoîu d'obferver religieu-
» fement le traité de paix conclu avec le Roi fon père , me-
n me aux dépens de fes intérêts en Italie , a diflimulé tout cela ,
» s'efl comporté avec modération ^ ôc , fans rompre la paix, a
» feulement tâché de s'oppofer par toutes fortes de moyens
3^ aux injuftes efforts de fes ennemis. Il a obfervé cette mode-
» ration , jufqu'à la mort de Paul III. Ôc il fe fiattoit que par
» l'éle6i:ion de Jule III. hs chofes prendroient une nouvelle
» face en Italie , ôc que le calme y fuccederoit à tous les trou-
30 blés. Jule III. en effet , au commencement de fon pontifi-
ai cat, rendit à Ottavio Farnefe la ville de Parme, où Camille
» des Urfins commandoit au nom du S, Siège , ôc lui conferva
» la dignité de Gonfalonier de FEglife , dont il avoit aupara-
» vant été revêtu ; en quoi il fît voir une ame reconnoiffante
35 ôc portée à la paix. Mais quoique le S. Père jugeât , qu'ayant
» pour voifin un ennemiredoutable^ ilétoit impolîible de garder
» Parme qu'à la faveur d'une forte garnifon , ôc qu'il eût mê-
» me d'abord accordé une fomme d'argent pour l'entretenir ,
» il a depuis changé de fentiment ôc de conduite , fans qu'on
» ait jamais pu en pénétrer les motifs ? ôc au lieu de foûtenic
» Ottavio , comme il avoit commencé , il l'a abandonné , Ôc
» s'eft ligué avec fes ennemis. Ce Prince donc , voyant les
DE J. A. DE THOU , Lïv. Vm. s>^
» cruels auteurs de îa mort de fon père , triompher fous la — — — — «^
» proteâion de fon beau - père S ôc fe voyant entièrement j^enri II,
» abandonné du Pape, qui avoit d'abord pris fa défenfe , a été i ^ c i/
» contraint de chercher de l'appui dans l'alliance que fon frère
» avoit faite ^, puifque celle de l'Empereur ne lui procuroit
3» aucun fecours. Mais quoique la néceflité feule l'ait engagé
» à prendre ce parti , c'a été néanmoins un trait de prudence*
» dans la trifte fituation où il fe trouvoit, d'avoir recours à la
» France. Il avoit pu apprendre par les leçons de fon ayeul ^ ;
» qui étoit un fage vieillard , que les Papes opprimez , & qu'en
» général tous les Princes malheureux onr toujours trouvé une
^ reifource dans la générofité des François, naturellement por-
» tez à compatir aux maux de leurs femblables, & à défendre
» les foibles qu'une injufte puiffance accable. Ce n'eft certai-
^àï nement que cette feule vûë qui a pu infpirer à Ottavio la
» penfée d'implorer le fecours du Roi très-Chrétien > qu'avoit-
» il fait pour le mériter ? N'avoir - il pas fouvent combattu
» contre nous dans les armées de nos ennemis ? Nul autre mo-
» tif n'a pîi non plus déterminer le Roi à prendre le parti d'Ot-
3» tavio , que cette générofité naturelle à lui ôc à tous fes ancê-
» très , & le defir de faire enforte que Parme , qu'il avoit con--
» fcrvée au faint Siège, pendant la vacance , ôc qu'il avoit dé-*
» fendue contre les artificieux projets de fes ennemis , fût main-
» tenant à couvert de leur injulte violence, ôc fut rendue aux
M Farnefes, qni latenoient des Papes. C'eft pour cela qu'avant
» de déclarer la guerre, il a ordonné à Paul de Thermes foa
» ambafladeur à Rome de folliciter le Pape, pour l'engagera
» foutenir toujours les Farnefes > que fa Majefté avoit pris fous
» fa prote6lion, ôc à ne pas permettre qu'ils fuifent expofezaux
» embûches ôc aux violences de leur ennemi commun. Mais
»le Pape ayant témoigné qu'il fe repentoit de la grâce qu'il
3> avoit accordée aux Farnefes "^ , ôc qu'il prétendoit que Par-
» me fut rendue à fEglife, il fembla alors au Roi, que c'étoit
1 Ottavio Farnefe , fils de Pierre-
Louis Farnefe , avoit époufé Margue-
rite d'Autriche , fille naturelle de Char-
leV.
2 Horace Farnefe , duc de Cailro ,
avoit c'poufé Diane , légitimée de Fran-
ce , fille du roi Henri XI. il fut tue au
fiege d'Hefdin en i j'y 5 . Ce Prince a-,
voit beaucoup de mérite.
? Le pape Paul III. père de Pierre-
Louis Farnefe.
4. Le Pape Jule III. fuccefTeur de
Paul III. rendit d'abord Parme à Ot-
tavio Farnelcv
f6 HISTOIRE
I ■ ■ I II ■ » une chofe înjufte ôc honteufe de reprendre un don , & il
Henri IL ^ ^^^ ^^^^ ^^ croire que le Pape avoir moins d'envie deren-
I f 7 I . " ^^^ Parme à l'Eglife , que de l orer aux Farnefes , pour la re-
» mettre entre les mains des ennemis de la France. Cepen-
» dant pour faire éclater fon amour pour la paix , le Roi exhorta
» Ottavio à abandonner une partie de fes prétentions , en fa-
» veur de la tranquillité publique, ôc afin de complaire au Pape.
» Il ordonna même à fes Ambafladeurs , dès qu'ils auroient
» traité avec Ottavio , d'aller auiïi-tôt trouver fa Sainteté , pour
» lui rendre compte de leur négociation. Mais loin que tous
» ces bons offices , & toutes ces preuves de fa bonne volon-
» té, ayent pu gagner l'efprit du S. Père , il s'eft laifTé emporter
» par fa palTîon , Ôc a déclaré ouvertement la guerre à Otta-
» vio. Bien plus ; il a envoyé fon frère Jean-Baptifte del Monte
» attaquer la Mirandole appartenante aux Pics, dont la maifon
» eft depuis long-tems fous la prote£lion de la France î ôc il a
jo exercé fur les habitans de cette ville, qui ontpii tomber en
» fa puiflance, fans diftindion de fexe , des cruautez Ci inoùies,
» que les plus grands ennemis de notre Religion en auroient
» eu horreur. Quoi de plus indigne du titre de Chef de la
3> Religion ; quoi de plus injuftej quoi de moins convenable
» dans les conjondures préfentes ! Que peut-on dire ou ima-
» giner de moins raifonnable , que de voir le premier Pafteur
» abandonner le foin du troupeau que Dieu lui a com-
» mis , rejetter toutes fortes de proportions d'accommodé-
» ment , fuir la paix, qu'il devroit préférer à tout^ ne ref-
a> pirer que la guerre > femer la difcorde ôc la haine parmi
» les Chrétiens, les empêcher par -là de réunir leurs forces
33 contre le redoutable ennemi de la Chrétienté , qui menace
» de l'attaquer par mer ôc par terre , négliger de le fervir du
» glaive de la parole de Dieu , pour combattre ôc détruire les
» héréfies , ôc tirer l'épée injuftement contre les feudataires
3J même du S. Siège, ôc contre le Roi , dont les prédecefTeurs
» ont toujours été ménagez ôc refpettez par les anciens Papes.
» On a même rapporté à mon Maître } que le S. Peredifoit hau-
»tement^ qu'il n'épargneroit ni fa perfonne, ni les tréforsdef-
» tinez à la défenfe de la Religion ^ ôc au foulagement des
X. pauvres , pour pouvoir réduire Ottavio , ôc le forcer à fe
» îbûmettre à lui. Ces paroles ont - elles pu fortir de la
bouche
DE J. A. DE THOU, Liv. VIIL ^f
îi bouche de celui qui fe dit le Vicaire de l'Agneau de paix , ôc
3> qui fe glorifie du titre humble de Serviteur des ferviteurs de Henri II.
» Dieu ? Mais qu'arrivera-t-il, fi les Infidèles^ & ceux qu'on ap- i r ^ i
» pelle Proteftans en Allemagne , apprennent toutes ces cir-
» confiances ? Il ne faut pas douter que les uns ôc les autres
» ne s'en réjoùiffent j ceux-ci de voir la religion Romaine fe
» décrediter , ôc ceux-là de voir le Chriftianifme entier courir %
» à fa ruine, ôc leur préparer des triomphes. /
" Que les vues de Paul III. d'heureufe mémoire , étoient
M différentes, ôc qu'il étoit animé d'un autre efprit! Quoique
3> fes ennemis lui ayent reproché trop de tendrefle ôc d'indul-
3'gencepour fa famille, l'uiterêt public lui fut néanmoins plus
« cher que tout le relie. Dans un âge extrêmement avancé ,
w il s'expofa volontiers aux incommoditez ôc aux dangers de
« la mer, pour réconcilier deux puiflans Princes ennemis l'un
« de l'autre , ôc fe rendit à Lucques ôc à Bufifeto , pour con-
35 férer avec l'Empereur , quoiqu'inutilement. On dira peut-
3> être qu'aujourd'hui les affaires qui concernent la Religion
« ne font pas négligées. C'ell-là principalement ce qui touche
w ôc intereffe le Roi mon Maître. Il regarde comme une in-
5> jure faite à lui ôc à toute l'Eglife, l'afiemblée d'un Concile
=» convoqué par le Pape, dans le tems que Sa Sainteté joint
» fes forces à celles de l'Empereur , pour lui faire la guerre >
3' afin d'empêcher par là que les évêques François ne s'y
3' trouvent , qu'ils n'y propofent la réformation de l'Eglife
5' dans fon Chef ôc dans fes membres , qu'on ne corrige par
£>' ce moyen les abus introduits par la coutume , ôc qu'après
M avoir remédié à la corruption qui s'eil gliffée dans la do£lrine
=> ôc dans les mœurs, on n'établifl^e dans l'Eglife une paix fo-
a> lide ôc durable. C'efl pour cela feul , ôc pour l'intérêt de la
3' Religion , que le Roi m'a envoyé ici , ôc non pour fe plain-
^ dre de la guerre injufte qu'on lui fait. Ce n'eft pas un hom-
9> me de mon état, qu'il chargeroit de faire des plaintes fur ce
« fujet , ôc ce ne feroit pas à vous qu'il les feroit porter. Il
3> ne dépend de qui que ce foit, Ôc il ne reconnoît fur la terre
=' aucun tribunal , où il daigne vouloir obtenir juflice. Puiffant ôc
!» courageux , il fçaura braver les efforts de fes ennemis , fe faire
o>raifon à lui-même, ôc punir la témérité de ceux qui l'attaque-
» ront. Mais il ne peut fuppor ter le mélange des chofcs facrces
Tom, 11. N
I
5?S HISTOIRE
M ôc profanes ^ qu'on s'efforce de confondre : il ne peut foûf^
Henri II " ^^^^ qu'une ambition démefurée s'apuye du prétexte fpécieux
- w j * 3' de la religion, 6c qu'une avidité infatiable prenne les couleurs
«de la pieté j qu'on prétende faire regarder les injuilices ôcles
05 violences pour des chofes juftes ôc permifes, & qu'enfin fes en-
M nemis foient arrivez à ce point d'impudence , que quand leurs
3' fupercheries ôcleurs artifices feront connus de toute la terre,
35 ils s'imaginent faire croire à l'Univers , qu'ils n'ont eu d'autre
M intention, que de réformer la dodrineôc les mœurs de l'Eglife.
M Le Roi Très-Chrétien , fils aîné de PEglife, qui fe glo-
sa rifie de ces titres qu'il a héritez de fes ancêtres, voyant qu'on
s5 fe comporte à fon égard avec tant de palfion & d'iniquité ,
35 ôc qu'il n'eft plus enfin pofiible de diflimuler, m'a ordonné
35 de faire devant vous la même proteftation , qu'il a déjà fait
55 faire, comme vous ne l'ignorez pas , à Rome par fes Am-
35 bafladeurs 5 Ôc de vous faire fçavoir , que puifqu'on lui a (i
35 mal à propos ôc fi injufiement déclaré la guerre , il ne peut
35 ni ne doit envoyer ici les Evêques de fon Royaume , ni
^5 tenir cette aiïemblée pour un Concile œcuménique ôc lé-
05 gitime 3 mais plutôt , conformément à la fufcription de fa
05 lettre , pour une aflfemblée particulière , convoquée , non
05 en faveur de la religion ôc du bien public , mais pour les
35 intérêts de quelques hommes ambitieux , qui veulent profi-
05 ter des troubles : qu'ainfi ni lui , ni les Etats de fon royau-
35 me, ne fe foumettront aucunement aux décrets de ce pré-
05 tendu concile, Ôc qu'il employera au contraire , pour les re-
35 jetter, les moyens dont fes prédeceffeurs fe font fervis en
■ 35 des occafions femblables. Car vous n'ignorez pas le droit
05 qu'ont les Rois de France fur les chofes facrées, ôc comment
35 ils l'ont toujours exercé dès le commencement de la mo-
35 narchie h qu'ils n'ont jamais abufé de leur pouvoir pour nuire
35 à la Religion, mais qu'ils l'ont au contraire toujours employé
35 pieufement pour la défenfe de la liberté de fEglife contre
35 ceux qui s'efforçoient de l'opprimer. On connoît les conci-
35 les tenus fous Clovis, ôc fous Childebert; les Ordonnances '
35 touchant la Religion faites fous le règne de Charlemagne;
I . Ces ordonnances au fujet de la
Religion , qu'on appelle Capitulaires ,
faites par Charlemagne , ôc Ton fils
Louis le De'bonnaire , ont e'te' recueil-
lies par l'abbé Anfegife. Il y a aufîi des
Capitulaires des rois Lothaire , Charle
6c Louis , fils de Louis le De'bonnaire.
Ceux de Charle le Chauve ont été pu-
bliés par le P. Sirmond.
D E J. A. D E T H O U , Li v. VIL 9^
M à qui les Papes, aufifi-bien qu'à fon père, doivent toute leur -■
M puifTance temporelle. On connoît auiïi les Ordonnances de Henri II
3î Louis le Débonnaire fils de Charlemagne. Mais comme i r- ^ i
o> dans la fuite, les Papes abuferent de leur puifTance fpirituelle ,
3î & que leur cupidité ufurpa les biens de l'Eglife Je Roi Louis
3> IX. que fa pieté ôc fes vertus ont rendu digne d'être mis au
3' rang des Saints , s'oppofa courageufement à leurs injuftes
35 entreprifes, ôc l'an 12^7. fit une loi , fous le nom de Prag-
=■> matique Santlion ^ , que nous avons encore , ôc par laquelle
w l'ancienne coutume d'élire les Evêques ôc les autres Prélats
3> ( coutume qui n'étoit plus obfervée depuis long-tems ,) fut ré-
cc tabiie , avec défenfe d'envoyer aucune fomme d'argent à
« Rome pour les provifions des bénéfices. Cependant le pou-
05 voir des Papes s'étant depuis augmenté , auiïi-bien que leur
" induftrie ôc leur habileté , les maux qui fembloient étouf-
•■«5 fez, commencèrent à reparoître, ôc à fe répandre avec plus
05 de licence, jufqu'à la tenue du Concile de Baie, qui fou-
05 droya tous ces abus par un Décret folemnel , ôc ordonna
S5 qu'à l'avenir on ne payeroit plus d'annates pour l'impétration
35 des bénéfices en Cour de Rome. Les Papes voyant que ce
05 Concile bornoit trop leur puifTance , ne le voulurent point
3' reconnoître pour légitime. Cependant le Roi Charle VII.
M le reçut ôc le reconnut pour Concile œcuménique dans les
9' Etats généraux tenus à Poitiers,ôc le confirma par une fameufe
5' Ordonnance , appellée Pragmatique San£lion. Il efî vrai
3' que le Pape Eugène IV. qui ayant été fouvent fommé de
î5 venir au Concile, avoit toujours refufé de s'y prefenter, le
" déclara nul ôc fchifmatique, ôc de partie qu'il éroit, fe ren-
« dit juge en fa propre caufe. Enfin y^neas Silvius Pico-
35 lomini , qui dans cette célèbre afTemblée avoit exercé l'of-
55 fice de principal fecretaire , ayant été depuis fait Pape , fous
w le nom de Pie IL s'éleva contre ce Concile avec encore plus
« de zèle que fes prédecefTeurs. Il envoya donc un Légat au
» roi Louis XL ôc par le moyen du Cardinal Baîuë ^ on porta
I. La Pragmatique San6lion de S.
Louis fut publiée l'an i i(j8. Les princi-
paux articles regardent la liberté des
éleétions , les privilèges des Eglifes,les
droits de rEglife Gallicane 8c les liber-
tés, 6c la limitation du pouvoir fpiri-
tuel du Pape en France.
2. Homme de trcs-bafTe extraélion ,
mauvais Miniftre , intriguant , fourbe
ôc ingrat. Le roi Louis XI. aïant re-
connu fa fceleratefle , le fit mettre en
prifon, ou il demeura onze ans.
N ij
Henri IL
Ï0C5 HISTOIRE
35 ce Prince à abolir la Pragmatique San6l:ion , malgré les vives
» oppofitions du premier Parlement du Royaume 6c de laFa-
3' culte de Théologie de Paris. Mais le Roi & le Cardinal
3> ne furent pas long-tems fans avoir fujet de s'en repentir ? le
3' Roi , parce qu'il comprit bien qu'il avoir fait par-là un tort
o' confiderable à f)n Royaume j ôc le Cardinal:, par la lon-
M gueur d'une prifon facheufe , où l'on croit que ce Prince
o> clairvoyant le fit mettre pour l'en punir ^ Vous n'ignorez
3' pas les inimitiez qui ont été depuis entre le Roi Louis XIL
« 6c le Pape Jule IL 6c plût au Ciel que le fouvenir en fût
=> moins récent! Il y a lieu de craindre que ce nom % qui a
w été autrefois fi odieux à la France , ne lui devienne au-
»' jourd'hui funefte. Le pape Léon X. traita depuis avec Fran-
5' cois I. ôc quoique leur traité foit autorifé par des a61es pu-
3^ blics 5 cette Pragmatique Sanction néanmoins efl: encore
0' maintenant fi religieufement obfervée dans toutes nos Cours
!>' de Parlement ' 6c dans toutes nos facultez de Théologie,
=' qu'elles s'obligent par ferment à ne la violer jamais.
35 Que ceux donc qui défirent fincerement la paix de TE-
35 glifcj que le Pape même ^ ou fes fucce/feurs , qui feront mieux
05 confeillez que luij employent tous leurs foins 6c toute leur
95 prudence pour apporter quelques remèdes à ce fchifme naif-
X fant. Quand le Roi mon maître m'ordonne de vous parler
35 ainfi , il prétend vous faire voir en même tems , avec c]ueî
35 refped 6c quel amour il honore la Religion qu'il a reçue de
05 Ces ancêtres, 6c quels font fes fentimens à l'égard du faint
35 Siège j que fes prédecefleurs onthonoré, protégé 6c enrichi j
35 il prétend vous afl"urer qu'il ne permettra jamais que ceux qui
35 vivent aujourd'hui , ou ceux qui viendront après nous , ayent
35 lieu de fe plaindre , ni de fa bonne foi , ni de fon amitié , ni
35 de fon zèle 5 mais que par les mauvaifes intentions des enne-
05 mis de la paix , il a été réduit au point de faire ce qu'il fait ^
1 B?.îuë fut arrêté en i^6ç. parce
que l'on iurprit des lettres qu'il e'cri-
voit aux ennemis de l'Etat, 8c que
le Roi foupçonnoit d'ailleurs fa fidé-
lité.
2 Jule III. étoit alors Pape.
3 Par rapport feulement à quelques
articles ; le Concordat ne fut enxegif-
tré au Parlement que pour ohéïr av^
Roi. Le Parlement même , en Tenre-
giftrant , déclara que dans les Tri-
bunaux on fe ccnformeroit toujours à
l'ancienne difciplinc. Le Clergé de
France en 1^79- fit ^cs remontrances
au Roi Henry III. pour le rétabliffe-
ment de h Pragmatique SanûioA.
DE J. A. DE THOU.Liv. VIIÎ. loi
» ou d'abandonner fes propres intérêts & ceux de l'Europe, s'il <— —
^ enufoit autrement. ÂFégard des vaines menaces ôcdes cen- f^^j^j^j jj
» fures i il ne les craint point pour une caufe fi jufte , quoique i ^ r ^ '
M 3ans toute autre occafion , où il foutiendroit une mauvaife
« caufe ^ la pieté de ce Prince pût les redouter. Il craint en-
3> core moins qu'on lance un interdit fur fon Royaume: ilfçait
»' affez comment les Etats généraux de France 6c la Faculté
05 de Théologie de Paris fe font autrefois comportez fous le
« Roi Philippe le Bel contre Boniface VIII. 6c depuis fous
s> Charle VI. contre Benoît *j 6c enfin contre Jule II. fous Louis ^Benok xilL
3> XIÏ. dont la mémoire eft encore fi chère 6c fi refpedable ^"[!P^^'^. ^P'
. -t pelle Piciie
w aux François. de Luna.
3' Ainfi puifque le Roi très-chrétien a eu de fi fortes 6c de
» fi juftes raifons de prendre les armes , il vous prie de rece-
35 voir en bonne part tout ce qu'il m'a ordonné de vous dire :,
" 6c qu'après l'enregiftrement de fa proteftation , que je vous
i>5 laifi^erai par écrit , vous me donniez a£te de ce qui vient
« de fe pafifer , afin que le Roi puifTe en informer tous les
M Princes chrétiens ».
L'Ambafl^adeur ayant celTé de parler 5 on lui dit qu'à la pre-
mière afTemblée des Pères du Concile , il recevroit la réponfe
à fon difcours , pourvu que le Roi reconnût que le Conci-
le avoit été légitimement convoqué à Trente > qu'au refte les
Pères n'approuvoient ce qui venoit de fe pafler , qu'autant
qu'ils le pouvoient , félon les règles de droit ' j 6c qu'il ne leur
étoit pas permis de lui en donner aucun a£le.
Cependant le Roi fit un édit, à la follicitation, ou du moins
par le confeil,de Jean du Tillet greffier du parlement de Pa-
ris , homme extrêmement verfé dans la connoifi^ance du droit
ôc des coutumes de ce Royaume? par lequel après avoir ex-
pofé fort au long les obligations que les papes avoient aux
rois de France , 6c la conduite indigne de Jules III. qui ne
fe fervoit de fon pouvoir , que pour favorifer \qs pafiions ef-
frénées des ennemis de la paix , il défendoit , fur peine de la
vie, 6c de la confifcation des biens , à qui que ce tut de por- DcfenfeJe
ter aucun argent , pour quelque raifon que ce fût , ni à Rome, mTaucun at-
ni en d'autres lieux de la dépendance du Pape j parceque gcnt.
I Ceft-à-dire , félon les ufages & j forment un prétendu Droit ; objet de
les maximes de la Cour de Rome , qui 1 l'étude des Prélats Ultramontains.
N lij
102 HISTOIRE
^ l'argent étant le nerf de toutes lesentreprifes, ôcfurtout delà
Henri II g'-^^^'^'^» ^^ feroit de la dernière imprudence d'employer fes
-. - ^ * propres biens , & ceux de fes fuiets , pour entretenir les £ûr-
^ ' ces de fon ennemi , ôc affermir fon injufte puiffance.
Cet édit fut enregiftré au Parlement le 7 de Septembre, 6c
enfuite publié à fon de trompe dans les carrefours de Paris.
Cinq jours auparavant, on en avoir publié un autre très-ri-
goureux, à la réquificion de l'avocat général Pierre Seguier,
contre ceux qu'on foupçonnoit d'hcrefie ; on le nomma l'édic
de Chateaubriand, petit bourg de Bretagne , oii il fut fait î
• ôc même dès le 14 Janvier , l'ordonnance du Roi , fur le pou-
voir ôc la charge de l'inquifiteur Alathurin Orry j avoit été lue
en plein Parlement.
Si les prélats du Concile a voient été très-ofîenfez du difcours
de Tabbé de Beilozanne ; ils ne le furent pas moins de l'édit
du Roi , ôc ils différèrent de rendre leur réponfe jufqu'au 1 5
d'0£lobre , pour avoir le tems d'avertir le Pape , ôc de fça-
voir fes intentions ; mais l'Abbé ne comparut point ce jour-
là y ÔC les Prélats publièrent un écrit , par lequel ils tlchoient
de faire voir que le Concile avoir été convoqué légitimement
ôc pour de très-juftes raifons î puifque ce n étoit par aucune
vue particulière de politique ou d'intérêt, mais pour apporter
un remède convenable aux hereHes , qui non-feulement in-
fecloient l'Allemagne , mais encore toute l'Europe ; ils prioient
pour cela le Roi très-chrétien de permettre aux Prélats ôc aux
Théologiens de fon Royaume , de venir à Trente , afin de
contribuer tous enfemble au fuccès d'une entreprife Ci fain-
te ôc il agréable à Dieu j que s'il ne vouloir pas leur en don-
ner la permiflion , ils proteftoient que la dignité ôc l'auto-
rité du Concile , ne recevroit aucun préjudice de ce refus ;
qu'à l'égard des menaces qu'il faifoit de recourir aux remè-
des que fes prédeceffeurs avoient mis en ufage en femblables
occafions , ils ne pouvoient fe perfuader que Sa Majefté en
vînt jufqu'à vouloir nuire àTEglife, ôc flétrir là propre gloire, en
ïétabliffant ce que fes ancêtres avoient aboli avec tant de pru-
dence pour la gloire ôc pour le bien du Royaume 5 qu'ils fup-
plioient donc inftammcnt Sa Majefté de vouloir bien fuivre les
traces du Roi fon père , qui avoit voulu que les plus grands
perfonnages de fon Royaume , Evêques ^ Théologiens ,
DE J. A. DE THOU, Liv. Vîll. 105
Ambafladeurs , afTiftaflent au Concile , & de facrifier plutôt au — >»—
bien de l'Etat , ôc à la paix de l'Eglife , des reflentimens par- Henri II
ticuliers , qui pourroient expofer l'un ai. l'autre à des troubles, 1 r r 1 '
dont les fuites feroient très funeftes.
Le Pape avoir déjà dès le 23 de Mai , écrit aux Suifles des Le Pape é-
lettres pleines de bienveillance, dans lefquelles il leur rappel- reTau"fin« dû
loit le fouvenir de Jule IL qui leur avoit, difoit-il , témoigné Concile.
une tendrefle fi paternelle : il ajoûtoit qu'il n'avoir pas moins
hérité de fes fentimens à leur égard , que de fon nom ; qu'il
avoir compofé fa garde de leurs compatriotes i> ôc qu'il avoic
mis auffi à Boulogne une garnifon Suiffe. Il les exhortoir en-
fuite à envoyer leurs députez pour le premier de Septembre î
parce que l'union de tous ceux qui dévoient afîifter au Conci-
le , étoit abfolument neceffaire à fa célébration : il ajoûtoit enfin
qu'ils feroient plus amplement informez du relie par fon Nonce
Jérôme Franco , dont ils connoifibient depuis long-tems la
probité & le zélé , ôc qui devoir être bien-tôr fuivi par quel-
qu'un des Evêques^ en quiilavoit le plus de confiance, pour
leur parler plus en détail des affaires du Concile.
D'un autre côté , le Roi avoit chargé Morlay du Mufeau
fon Ambaffadeur en Suiffe , de faire tous fes efforts pour em-
pêcher que les Cantons n'envoyaffent à Trente. Morlay ne
croyant pas pouvoir y réùlTir , fit venir Paul Vergerio , autre-
fois évêque de Capo d'Iftria , qui avoit depuis peu quitté Pa~
doue , ôc s'étoit retiré parmi les Grifons. Après l'avoir confulté
& en avoir tiré les inftru£lions néceffaires , il partit pour l'affem-
blée de Bade S où il parla fi fortement & donna des raifons
fi convaincantes , qu'il perfuada ce qu'il voulut , non-feule-
ment aux Cantons proteftans , mais encore aux catholiques.
AufTi-tôt les Grifons rappellerent Thomas Planta évêque de
Coyre, qui étoit déjà parri pour Trente : Vergerio leur avoit
fait entendre que le Pape prétendoit par moyen de Planta
recouvrer fur eux fon ancienne autorité.
Les affaires alloient plus lentement en Allemagne. Ceux uf",?^^^^^
i o d Allemagne.
I II y a dans la SuifTe deux vilîes
de Bade : celle dont il s'agit ici efl fur
la rivière de Limars , & ceA le lieu où
les Cantons tiennent leurs Diètes , &
ou lesAmbaffadeurs étrangers ont cou-
tume defe rendre. Elk eit fituee encre
Bâie êcZurich , êc cft ce'Ie'bre par fes
bains chauds. LesRomains rappelloient
Aqua Hclvetka. Bade en Souabc &c
Bade en Autriche , font auffi renom-
mées pour leurs bains.
104 HISTOIRE
de la confedîon d'Ausbourg , à qui l'Empereur avoit donné
Henri IL toutes les aiïurances qu'ils avoient pu fouhaiter, ne fe corn-
j ç. r- j^ muniquoient point leurs réfolutions, foit qu'ils défefpéraflent
du fuccès de l'affaire , foit qu'ils appréhendaffent l'indignation
de l'Empereur , foit qu'à l'approche du péril leur courage fe
refroidît. Ceux de Strasbourg, comme les plus voifins du lieu
du Concile , députèrent vers les villes les plus éloignées^ pour
fçavoir quelles étoient leurs réfolutions. L'éle£teur Maurice ôc
le duc de Virtemberg, firent dreffer des confeflions de foi en-
tièrement conformes , quant à la dodrine -, l'une par Mélanc-
ton , ôc l'autre par Jean Brentzen : mais l'un ôc l'autre fit la
Tienne féparement, parce que l'Elecleur, qui jufqu'alors avoit
toujours diffimulé , craignoit que fi tous ceux de fon parti ne
préfentoient qu'un même formulaire conçu dans les mêmes
termes ., on ne les foupçonnât , malgré leur attachement à l'Em-
pereur, d'avoir formé une ligue entr'eux. Ceux de Strafbourg
publièrent aufîi depuis un formulaire conforme à ceux-là.
Enfuite réle£leur Maurice écrivit à l'Empereur une lettre dattée
du 26 â-Q Juillet , par laquelle il l'affuroit qu'il étoittrès con*
tent delà parole qu'il lui avoit donnée 5 mais que comme tout
le monde içavoit que le Concile de Confiance avoit rendu un
Décret pour faire punir les hérédques qui y étoient venus , fans
avoir égard aux fauf-conduits que l'empereur Sigifmond leur
avoit donnés , ôc que ce décret avoit été exécuté en la perfon-
ne de Jean Hus , il fe voyoit forcé de demander une fureté
de la part des Prélats pour ceux qu'il envoyeroit à Trente ,
comme autrefois on l'avoit demandée au Concile de Bafle , qui
avoit fuivi immédiatement celui de Confiance , pour ceux de
Bohême qui refufoient d'y allée fans cette condition.
Plaintes des L'Empeteur ayant ordonné à fes Ambaffadeurs de repre-
pioceitans. fenter aux Pères du Concile cet article important 5 ceux-ci
en délibérèrent , ôc réfolurent le 12 d'0£lobre de différer juf-
qu'au 27 de Janvier leur décifion fur la queflion qu'on agi-
toit alors , qui étoit la communion fous les deux efpeces. Com-
me les Proteflans defiroient qu'on écoutât leurs raifons fur
cette matière, avant qu'il fe fît aucun décret, ôc qu'ils vou-
loient un fauf-conduit pour venir au Concile , on en dreffa un
ôc on le publia. Mais les Proteflans le trouvèrent fait avec né-
gligence , ôc conçu en termes froids ôc généraux , n'étant
d'ailleurs
V
DE J. A. DE THOU , L i v. VIIL lo;
d'ailleurs autorifé d'aucune llgiiature , ni d'aucun fceau autenti-
que : ils difoient aulFi qu'il n'étoitpas dans la même forme , que TJpvï'i IJ
celui que le Concile de Bafle avoir autrefois accordé à ceux
de Bohême, ni femblable à celui que l'éledeur Maurice avoir de-
mandé pour ceux de fon parti. Ce fauf-conduit étoit ainfi conçu:
Que l'on permettoit généralement à tous les Allemans de ve-
nir au Concile, de propofer leurs fentimens , de conférer ,
d'agiter les queftion-s , foit en pleine aflemblée , foit avec
des députez, ou de vive voix, ou par écrit, fans^animofité, fans
invedives ; enfin de fe retirer ôc de s'en retourner chez eux,
quand ils le voudroient : Que le Concile, autant que celadé-
pendoit de lui , engageoit la foi publique ' : Qu'à l'égard
des crimes qu'ils auroient commis , ou pourroient commettre ,
quelques grands qu'ils pufTent être , fans même en excepter
l'héréfie, ils choifiroient tels juges qu'il leur plairoit, pour ea
connoître.
Le 2^ de Novembre, le Jurifconfulte Chriftophle Straflen;
envoyé de l'éledieur Joachim de Brandebourg , fut écouté
avec grande fatisfaclion de tous les Pères du Concile : il s'é-
tendit beaucoup fur les difpofitions fmceres & favorables ,
dans lefquelles étoit fon maître à l'égard de la Religion , ôc
fur le refpe6t qu'il avoir pour le Concile , aux décrets duquel
il fe foûmettoit. Les proteftans publièrent depuis que tous ces
grands témoignages d'affe£lion & de déférence, ne.venoient
que de la bonté de fon caratlere , naturellement porté à la paix
6c à l'union, ôc de ce qu'il avoit befoin de la faveur du Pape ,
afin que Frédéric fon fils pût jouir paifiblement de l'archevê-
ché de Magdebourg, auquel, après la mort de Jean Albert ,
le Chapitre l'avoit nommé ; car le Pape s'y étoit oppofé juf-
qu'alors , ôc difîeroit d'y donner fon confentement , parce qu'il
foupçonnoit réied;eur Joachim d'adhérer à la confeifion de
Saxe.
Cependant les envoyez du duc de Wirtemberg , Thierry Anivce Hcs
Pennmger ôc Jean Hetclin, arrivèrent à Trente fur la fin du AmbaUsdcurs
mois d'Oélobre j ils avoient ordre de leur Prince de prefenter
publiquement une confeflion de foi qu'ils apportoientpar écrit,
Ôc de aire que , lorfqu'on auroit donné aux Théologiens de leur
I II y avoit dans ce fauf-conduit J quoi engager la foi publique , lorfque
une affeélation continuelle. Car pour- I le Concile pouvoit engager la fienne?
Tom. IL O
106 ^ HISTOIRE
pays un fauf-conduit femblable à celui qu'avolt accordé le'
Henri IL Concile de Balle, ils ne manqueroient pas de venir. Après
j - - ^ cela étant allez trouver le comte de Montfort ambafladeur de
l'Empereur , ôc lui ayant communiqué leurs ordres , le Comte
fut d'avis qu'avant toutes chofes , ils vilTent le Legar du Pape :
mais comme ils craignirent que leur conférence avec lui ne
leur fut préjudiciable, parce qu'il eût femblé par là qu'ils re-
connoiflbient le Pape pour leur principal juge , ils différèrent s
jufqu'à ce qu'ils fçuflent l'intention de leur maître , à qui ils
écrivirent.
Peu de tems après, vers le 22 Novembre, Jean Sleidan,
qui a écrit fur cette matière avec la dernière exa£litude , fut
député de la ville de Strafbourg , ôc arriva à Trente pour fe
joindre aux Ambafladeurs de Maurice ôc du duc de Wirtem-
berg : les villes d'Ellingen, de Ravenspurg , de Reutlingen,.
de Biberach, de Lindaw, s'étoient jointes à celle de Stras-
bourg, ôc avoient donné pouvoir à Sleidan d'agir de même
en leur nom. Ceux de Nuremberg , craignant l'indignation de
l'Empereur , fe montrèrent neutres en cette occafion, comme
ils avoient fait auparavant dans la guerre d'Allemagne. Le-
danger avoir rendu plus fages ceux de Francfort ^ ôc quoiqu'ils
filfent profeflion de la même dodrine que les autres , ils
n'envoyèrent aucun député; les Miniftres de la ville d'Aufbourg
ayant été chafTez, elle n'avoit perfonne à envoyer : ceuxd'Ul-
me obfervoient la formule prefcrite par l'Empereur. ^
Cependant la dépêche du duc de Wirtemberg arriva, mais
trop tard pour que ces Ambaffadeurs pufTent préfenter , félon
fes ordres , fa confeflion de foi, dans l'alfemblée que l'on tint le
2 j Novembre. Comme le comte de Montfort étoit abfent , ils
s'adrelferent au Cardinal de Trente , ôc le conjurèrent, au nom
de ce qu'il devoit à leur patrie commune, ôc des liaifons d'a-
mitié qu'il avoit avec leur Prince, de leur faire accorder une
audience publique. Le Cardinal en parla au Légat , ôc lui mon-
tra l'ordre qu'avoient reçu les Ambaffadeurs , afin qu'il ajoutât
plus de foi à fa demande? mais le Légat tint ferme , ôc leur fit
répondre par le Cardinal , qu'il étoit indigné de voir^ que ceux
qui dévoient recevoir avec foûmiflion la régie de leur créance ,
& s'y conformer, ofaffent préfenter aucun écrite con^e s'ils
1 C'eû-à-dire le formulaire d'Ausbourgi appelle V Intérim^
D E J. A. D E T H O U , L I V. VIII. 107
vouloient donner des loix à ceux qui avoient droit de leur en
impofer. Il les renvoya ainfi au cardinal de Tolède , qui les J|£I^^RJ jj^
amufaavec adrefle, pour prolonger le tems. Guillaume dePoi- 1 r r i
tiers, le troifiéme Ambaiïadeur Impérial, en ufade même avec
ceux de Strasbourg ; les uns ni les autres ne purent rien obte-
nir cette année. Le Pape créa dans le même tems treize Car-
dinaux, tous Italiens, pour être les foûtiens de fa puiflance;
parce qu'il appréhendoit que les Evêques ôc les Théologiens
d'Allemagne & d'Efpagne ne bleflalTent fon autorité , quand
on toucheroit l'article delà réformation des moeurs.
Il eft tems de parler de la guerre de Parme , qui entraîna Affalrcî dl^
celle du Piémont , des Pays-bas , Ôc dans l'année fuivante "^'^'
celle de l'Allemagne , ôc qui lit éclater aux yeux de tout le
monde les inimitiez que les Princes , jaloux les uns des autres ,
avoient tenu cachées jufques-là , ôc dont je vais expofer l'o-
rjgme.
Depuis la mort de Pierre-Louis Farnefe, Paul III. fort incer-
tain, avoit été agité de plufieurs paîTions différentes. D'une part,
il eût bien voulu fe venger 5 mais de l'autre , il craignoit que
fa vengence n'eut des fuites fâcheufes pour fa famille. Ce-
pendant , après avoir été long-tems le jouet de l'Empereur ôc
de fes Miniftres, il avoit enfin confenti de rendre Parme àl'E-
glife , moyennant quelque compenfation. C'efl - pourquoi il
avoit expreffément défendu aux Gouverneurs de cette ville d'y
recevoir Ottavio , ni de l'introduire dans le château , parce
qu'il prévoyoit qu'Ottavio étant allié de l'Empereur ' rentreroit
aifément en grâce avec lui, ôc qu'à la fin on enleveroit Parme
au S. Siège, comme on lui avoit déjà enlevé Plaifance 5 car
Ferdinand Gonzague , qui avoit été ou l'auteur du meurtre de
Pierre-Louis Farnefe, ou du moins le complice, s'étant rendu
maître de Plaifance , ôc ayant perfuadé à l'Empereur de fe l'ap-
proprier abfolument , lui avoit aufTi perfuadé que, s'il vouloit
conferver l'Etat de Milan, ôc maintenir fapuiffance en Italie,
il falloit, à quelque prix que ce fût, enlever Parme aux Far-
nefes. Il donna ce confeil , foit qu'il eût en vue fon intérêt
particulier , foit qu'il crût que l'Empereur ayant 11 fort irrite
ies Farnefes , il ne devoir point fe fier à eux, Ainfi , pour ache-
ver d'irriter encore davantage fon efprit , déjà porté à fuivre
i II avoit époufé Marguerite fa ûlle naturelle.
Oij
loS HISTOIRE
I I . ce qu'on lui propofoit, il le fit avertir par Granvelle, ( qui avoFt
Hpnri II ^^ '^"^ P^^^ ^ ^^ rcfolution qui avoit été prife de faire mourir
j ^ ^ j le prince Pierre-Louis ) que le Pape formoit avec les François
plufieurs defleins contraires aux intérêts de fa Majefté Impé-
riale, ôc entr' autres , celui de remettre Parme entre les main?
d'Horace , l'un de fes petit-fils ôc allié du Roi \ Ce bruit qu'il
"^ fit courir , produifit un tel effet , que non feulement il déter-
mina l'Empereur, qui jufqu'alors avoit été en fufpens fur ce
qu'il devoir faire ^ mais il fit naître dans l'efprit d'Ottavio de
Il violens foupçons de la conduite de fon frère Horace , que
les projets du Pape furent entièrement rompus. Ce fut en ce
tems-là que mourut ^ le Pape Paul III. Son fucceffeur Julè
III. rendit Parme à Ottavio. Gonzague , à qui la puilfance d'un
ennemi fi voifin étoit fort fufpe6le, follicita l'Empereur plus
vivement que jamais , afin qu'il pourvût à la (ureté de l'Italie.
Il fit tous fes efforts pour gagner le Pape 5 il éblouit Jean-Bap-
tifte del Monte , fils de Baudouin ôc neveu de Sa Sainteté , par
de magnifiques promefles , ôc fema par tout de faux bruits ,
pour animer l'Empereur , le déterminer ôc le contraindre ,
pour ainfi dire , à faire la guerre.
' ' Les Minifires de ce Monarque exerçoient en Allemagne ôc
en Italie beaucoup de violences. Gonzague au nom de l'Em-
pereur fe déclaroit l'ennemi capital des Farnefes,ôc s'oppo-
foit de toutes fes forces à leur reconciliation avec ce Prince.
D'un autre côté , Diego Hurtado de Mendofe n'en agiffoit
pas mieux avec Côme de Medicis 5 non content de ne
lui point rendre Piombino , comme il i'avoit promis , il publioit
hautement que la citadelle qu'il avoit fait élever à Sienne-,
ne devoir pas tant fervir à tenir en bride les habitans, qu'à do-
miner fur toute la Tofcane , pour contenir Corne dans foa
devoir.
Nicolas de Granvelle étant mort en Allemagne , l'adminif-
tration de toutes les affaires étoit entre les mains de fon fils l'é-
vêque d'Arras. C'étoit par fes artifices qu'on avoit retenu pri-
fonnier le Landgrave de Heffe ; il employa de pareilles rufes,
pour empêcher l'Empereur de fe rendre aux follicitations:, non
I Ilétoit fiancé avec Diane fille na- I 2 Le iode Novembre i5'4P après
turclle d'Henry II, 1 15 ans ôc a8 jours de Pontificat.
D E J. A. D E T H O U , L 1 V. VIII lop
feulement de rEle61:eur Maurice & de rEIe61:eur de Brande- -
bourg, mais encore de tous les Princes ôc de tous les Etats Henri II.
d'Allemagne, qui s'intereflbient pour cet illufcre prifonnierj j ^ ^ j^
il fit fi bien par fes eonfeils , que l'Empereur , plutôt que de
faire paroitre aucun repentir de la réfolution qu'il avoit prife de
retenir le Landgrave , aima mieux s'attirer l'inimitié de tant
de Princes puiffans , aufquels il étoit fi redevable. Cette con-
duite le couvrit de honte, ôc ruina entièrement fes affaires en
Allemagne. Ces trois hommes ' gouvernoient fon efprit , ôc
régloicnt toutes fes démarches : unis enfemble d'intérêts ôc de
fentimens, ôc maîtres de tout, ils étoient devenus infupporta-
bles par leurs hauteurs ôc leurs violences. Cependant Corne,
qui concevoit combien la guerre en Italie pouvoir nuire
à fes propres affaires , diffniiuloit fon chagrin , cachoit fes ref
fentimens y ôc tâchoit de fe rendre médiateur entre les deux
partis î il rendoit aux Farnefes toutes fortes de bons offices ,
leur témoionoit un vif attachement, leur promettoit fon fe^
cours en tout ce qui dependroit de lui , pour les empêche?:
d'en venir par defefpoir aux dernières extrêmitez 5 c'eft poui*
cela qu'il redoubloit ii^s foins auprès du Pape , ôc qu'il le conju
roit de ne les pas abandonner. Mais foit que fon neveu Jean-
BaptifTe del Monte lui perfuadât le contraire , ou que ce Pontife
crût qu'Ottavio feignoit de traiter avec les François.pour exciter
la jaloufie de l'Empereur, ôc faire fes conditions meilleures avec
lui par ce moyen , il ne confultoit ôc ne croyoit que les Minif-
tres Impériaux , méprifoir notre amitié , ôc ne faifoit pas un
grand cas des avis de Côme de Medicis- Ce fut à peu pr^s vers
ce tems-là,quele mariage deDiane fille du Roi avec Horace Far-
nefe duc de Caftrofut célébré 5 il y avoit déjà long-tems qu'elle
étoit fiancée avec lui; on envoya Flaminio de Stabbiaà Otta-
vio, ôc aux deux Cardinaux fes frères, Alexandre ôc Rainuce,
pour traiter avec eux ôc offrir au nom du Roi des conditions
très avantageufes.
Cependant Gonzague , qui avoit réfolu de forcer Parme à
fe rendre , en lui coupant les vivres , avoit mis des garnifons
dans tous les lieux d'alentour qu'il avoit fait fortifier à la hâte:
ôc pour empêcher que rien n'entrât dans la ville , il tenoit des
troupes en grand nombre au de-là du Tar. Le Pape ennuyé
a Gonzague , Mendofe, de l'Evêque d'Arras.
O iij
110 H I s T O I R E
m>^ ■ des frais que lui coiitoir cette guerre, ne voulut plus fournir
Henri IL <^'^^"g^*"^t pour la garnifon de Parme. Ottavio fe voyant dans
j ^ un 11 trifte embarras , envoya à Rome Marc-Antonio Venturi,
que l'Ambafladeur de Corne préfenta au Saint Père. Après
lui avoir expofé l'état déplorable où étoient les affaires d'Otta-
vio, ôc à quelles extrêmitez le réduifoient les intrigues de fes
ennemis, qui le brouilloient fans celfe avec l'Empereur, il dit
que fon maître lui avoir ordonné de fe jetter aux pieds de Sa
Sainteté, pour implorer fa protection , puifqu'il ne pouvoir pas
lui-même foûtenir les efforts d'un ennemi fi animé à fa perte >
& qu'il avoit befoin d'une puiffance fuperieure , pour la lui
oppofer. Le Pape répondit que f état de fes propres affaires ne
lui permettoit pas d'afUfter plus long-tems Ottavio , & qu'il
ne lui fçauroit point mauvais gré , s'il prenoit le parti qui lui
paroîtroit le plus avantageux dans les conjondures préfentes.
Ottavio ayant reçu cette réponfe , crut pouvoir , fans offen-
fer le Pape , fe jetter entre les bras de qui voudroit les lui ouvrir,
& traita auffi-tôt avec le roi de France à cqs conditions : Que
le Roi entretiendroit d'abord quinze cens hommes d'infante-
rie commandez par Paul Vitelli, & deux cens chevaux- lé-
gers pour la défenfe delà ville ; Qu'il feroit payer tous les ans à
Ottavio huit mille écus d'or de penfion;que leRoi afTigneroit en
France un revenu convenable aux cardinaux Alexandre & Rai-
nuce , pour les dédommager des pertes qu'ils pourroient
faire à l'occafion de ce traité j Que le Roi ne feroit aucun traité
avec l'Empereur, fans qu'Ottavio y fut compris , ôc qu'Otta-
vio ne fe reconciiieroit jamais avec l'Empereur , fans le con-
fentement du Roi ; à quoi fut ajoutée la claufe ordinaire , qu'on
n'entendoit par là rien faire au préjudice du Pape ni du faint
Siège. Tel fut le traité conclu àAmboife en Tourraine le 28
de Mai , entre le cardinal de Lorraine , le duc de Guife fon
frère, le maréchal de Saint André, le connétable de Montmo-
renci , d'une part au nom du Roi ; ôc de l'autre , avec Horace
Farnefe au nom d'Ottavio fon frère.
Quelque fecretement que la chofe eût été conduite, le Pape
en eut connoiffance, ôc demanda au cardinal Alexandre, fi effec-
tivement fon frère avoit traité avec le Roi ? le Cardinal répon-
dit , qu'il fçavoit bien qu'on avoit fait de part ôc d'autre quel-
ques propofitions , mais qu'il n'étoit pas fur qu'il y eût encore
D E J. A. D E T H O U , L r V. VIII. 1 1 1
rîen de conclu : fur cette rcponfe le Pape jugea à propos d'en- ' ' ' ■'"" "
voyer Pierre Camojani à Ottavio ôc l'évêque de Fano à i'Em- Henri IL'
pereur. Le premier avoit ordre de faire tous fes efforts pour j ^ ^ j^
qu'Ottavio s'obligeât par écrit à ne point traiter avec le Roi>
jufqu'à ce que le Pape eût reçu réponfe de l'Empereur , fup-
pofé qu'il n'y eût encore rien de fait. L'autre alloit -trou-
ver FEmpereur, pour tenter quelque voies d'accommodement
avec lui.
L'évêque d'Arras , fort fatisfait d'avoir occafion de rallumer
k guerre pour enlever Parme à Ottavio , ôc de pouvoir con-
tenter Mendofe ôc Gonzague qui le fouhaitoient avec ardeur,
afin de rendre le Pape ennemi du Roi , fit au nom de l'Em-
pereur les plus magnifiques promefTes , ôc oflrit au Pape , s'il
vouloit déclarer la guerre à Ottavio , comme il le pouvoit lé-
gitimement , toutes les troupes du royaume de Naples ôc du
duché deMilan. L'évêque de Fano , qui avoit été long-tems re-
tenu à la Cour de l'Empereur, revint le dernier j Camojani qu'on
avoit envoyé à Parme, l'avoit devancé à Rome,ôc donna pour
réponfe de la part d'Ottavio , qu'il ne dépendoit plus de lui
d'accomplir le defir du Pape , parce que fon traité avec le Roi
ctoit déjà figné; qu'il fupplioit Sa Sainteté de le trouver bon^
puifqu'il n'avoit en tout cela rien fait à fon préjudice , ni fans
fon aveu. Cette réponfe irrita extrêmement le Pape '■> ainfi l'évê-
que de Fano le trouva en des difpofidons bien différentes de
celles où il l'avoit laiifé, quand il étoit parti. Cependant les pro"
nieffes avantageufes de l'Empereur le flaterent beaucoup.
Les Miniflres Impériaux , félon Tordre qu'ils en avoient re-
çu , exageroient infiniment l'importance de cette guerre , ôc
fur-tout Jean Baptifte del Monte follicitoit vivement le Pape,
qui s'y réfolut enfin , ôc qui envoya à l'Empereur , fon ami
Jérôme Dandino^ évêque d'Imola, pour conférer fur la ma-
nière dont ils fentreprendroient, ôc pour tirer de lui une pa-
role plus pofitive , au iujet des fecours qui étoient promis. Mais
l'Empereur, avoit confenti à une rupture très peu conve-
nable dans les circonflances préfentes , ôc avoit pris ce parti ,
comme malgré lui-même, ôc plutôt pour contenter fes minif-
tres,que pour Çqs propres intérêts aufquels il ne jugeoit pas qu'el-
le fût utile. Ainfi, dès qu'il vit le Pape entièrement détermi-
né à faire la guerre , il fe repentit de fes engagemens. Comme
112 ' HISTOIRE
■ néanmoins il ne pouvoir honnêtement retirer fa parole, il dit qu'iï
Henri II ^^^ paroiflbit plus dans Tordre, que le Pape commençât par
j ^ ^ * déclarer la guerre à Ottavio , comme à un rebelle , Ôc qu'en-
fuite il eût recours à lui, comme au protecteur du faint Siè-
ge : qu'il s'obligeroit par un écrit ligne de fa main , à lui en-
voyer du fccours j & outre cela à lui rendre Parme à la fin de
la guerre, s'ilarrivoit par hazard qu'il en devînt le maître. Ses
vues politiques étoient de ne pas faire croire qu'il eût rom-
pu la paix , que le Roi afFeâoit de vouloir maintenir 5 ôc
d'empêcher qu'on ne le foupçonnât d'avoir deflein de retenir
Parme. Le Pape croyant alors devoir fe contenter des furetez
qu'on lui ofTroit , & pouffé par fon neveu del Monte j en-
treprit la guerre , 6c ayant fait ce même del Monte Général de
l'armée du faint Siège , il l'envoya à Boulogne. Il mit Vitelli
à la tête de l'infanterie , ôc Vincent de Nobili fils de fa fœuir
à la tête de la cavallerie , avec ordre de lever deux cens chevaux
dans la Marche d'Ancone.
Dès que le Roi en eût eu avis , il fit partir au(îi-tôt pour
ritalie Horace fon gendre , avec Pierre Strozzi , ôc leur com-
manda de fe rendre promptement à la Mirandole . que Louis
Pic, depuis la mort de Galeoti fon père, poffedoit fous la pro-
tedion de France , ôc d'y lever des troupes ; parce que l'on
pouvoir de là, à caufe du voifinage, fecourir plus aifémentla
ville de Parme , ôc y faire entrer des vivres. Ferdinand de Gon-
zague , qui aulfi-bien que Jaque Medichino marquis de Ma-
rignan , étoit chargé de veiller fur cette place ne perdit point
de tems 5 il tira du Milanez ôc du Piémont toutes les troupes
Efpagnoles qui y étoient en garnifon, fe rendit à Plaifance,
renforça de nouveaux foldats la ville ôc le bourg de Sando-
nino , ôc inveftit de tous cotez la ville de Parme j ainfi cette
guerre , à laquelle l'Empereur étoit poulTé par trois perfonnes
ôc le Pape par fon neveu , fut entreprife en apparence contre
Guerre en- jgg Farnefcs j mais en effet elle commença entre deux puifTans
rem- &" la Princes, l'Empereur ôc le Roi de France^ôc au préjudice de toute
France. la Chrétienté , elle continua jufqu'à la mort de Henri II. L'un
ôc l'autre ne manquoient pas de prétextes , pour rejetter cha-
cun la caufe de la guerre fur fon ennemi. Les Impériaux nous
accufoient fans fondement d'avoir embraffé le parti d'Ottav^io,
moins pour fecourir un Prince qui avoit imploré notre protection,
^ue
DE J. A. DE THOU, Liv. VIIL 115
que pour fomenter la guerre en Italie, 6c par conféquent entre les
princes Chrétiens ; ils pubiioient que dans cette vue nous avions Henri II.
porté àla révolte les Etats ôcles Princes de l'Empireîquenousles 1 c c- 1.
empêchions de fe foumettre aux décrets du concile^ que l'Em-
reur avoir procuré à leur prière, pour rétablir lapaix & l'union
dans l'Eglife^que nous avions envoyé des Ambafladeurs au Con-
cile, pour protefter de notre part que nous le tiendrions pour
nul : ils ajoûtoient que depuis peu Briflac s'étoit emparé dans
le Piémont d'un monaftere dépendant du bourg de Barges
gardé par les Impériaux, afin d'avoir lieu de faire la guerre, ôc
qu'il faifoit travailler jour ôc nuit à le fortifier. Pour nous ren-
dre encore plus odieux, ils pubiioient par tout , que nous nous
étions liez avec le Turc j alliance qui ne pouvoir qu'être fu-
nefte à la Chrétienté. Telles étoient les reproches des Impé-
riaux. Les nôtres à leur égard étoient bien plus juftes , ôc la
matière beaucoup plus ancienne.
Nous leur reprochions que l'Empereur, dans le tems des fé-
didons de la Guienne^ avoit envoyé le comte de Buren en
Angleterre , pour engager cette nation à favorifer la rébellion
des Bordelois, ôc à faifir cette occafion de recouvrer ce qu'ils
avoient perdu en Guienne : Que deux ans après que la
paix eût été conclue avec les Anglois j l'Empereur avoit ten*
du des embûches au maréchal de Saint André , lorfqu'ils re-
venoit d'Angleterre, ôc avoit fait prendre quelques-uns de nos
vaifiTeaux par les Flamans 5 qu'il avoit follicité les Suifles à ne
point renouveller leur alliance avec la France 5 qu'après avoir
fait fouffrir de cruels tourmens à Sebaflien Vogelsperg, qui n'a-
voit commis d'autre crime que d'avoir été au fervice du Roiî
on lui avoit tranché la tête à Auftourg dans le tcms de la diète
de l'Empire , ce qui étoitune injure atroce faite au Roimêmej
Que lorfqu'on avoit porté des plaintes à Marie reine de Hon-
grie , au fujet de quelques vaiffaux marchands pris en Flandre,
i'ambaffadeur du Roi avoit été emprifonné contre le droit des
gens 5 ôcque, contre toutes les règles , les effets appartenans
aux François avoient été confifquez à Anvers. Qu'enfin l'Em-
pereur avoit indignement menacé Charle de Marillac évêque
de Vannes, ambaffadeur du Roi à fa Cour , que Ci on en ve-
jioit aux armes , il réduiroit le Roi à la condition du moindre
des particuliers de fon Etat,
Tome ÎI, ' ' P
114 HISTOIRE
■ Avant néanmoins d'en venir aux derniers extrêmltez^ le Pa-
Henri II P^ envoya le cardinal Alexandre à Ottavio fon frère , pour
j - j l'engager à rompre le traité d'alliance qu'il avoit fait avec la
France, à rendre Parme à l'Eglife , ôc à recevoir en échange
le duché de Camerino , avec une penfion honnête. Le Cardi-
nal accepta volontiers cette commiilîon j parce qu'il fe voyoit
avec peine à Rome, parmi des gens qui n'étoient pas préve-
nu en fa faveur, & aufquelsil étoit fufpecl : non qu'il efperdt
pouvoir rien obtenir de fon frère, qui n'étoitplus le maître de
faire ce qu'on exigeoit de lui , mais pour avoir un prétexte hon-
nête de quitter cette ville. Il avoit delTein de venir en Fran-
ce, & de fe retirer à Avignon dont il étoit Légat 5 mais pour
ne pas faire foupçonner qu'il eût tout à fait pris le parti des
François , des qu'il eut vu que ni les menaces du Pape , ni
fes prières, ni celles de Corne de Medicis ne faifoient aucune
impreflion fur Fefprit d'Ottavio, il fuivit le confeil que ce dernier
lui avoit donné à Florence , où il étoit allé le voir en pafTant, Ôc
fe retira chez le duc d'Urbin fon bcau-frere, qui avoit époufé
Vi6loire fa fœur , il étoit accompagné de Baccio , Cavalcante ôc
Jérôme de Fifa Florentins , qui étoient les principaux de foii
confeil.
Le Pape envoya encore le cardinal Aîedichino, frère du
marquis de Marignan , ôc peu après , Rainuce frère d'Ottavio ,
6c le cardinal de Santa-Fiore , qui allèrent à Reggio , pour
conférer avec Ottavio^ qui s'y étoit aufiTi rendu dans le même
deflein , avec Hercule duc de Ferrare , ôc Dandini. Ottavio
proteftoit qu'il étoit très-difpofé à traiter , pourvu que ce fût
à des conditions raifonnables. Afcagne de la Cornia , que le
Pape avoit envoyé au Roi, rapportoit de fa part la même
chofe ) rien cependant n'avançoit , à caufe des difficultez qui
furvcnoient fans cefTe. Les Impériaux ôc ceux du parti du Pape ,
s'imaginoient qu'on n'avoit d'autre delTein par tous ces re-
tardemens , que de donner aux aiFiegez le tems de faire leur
récolte y pendant la trêve dont on étoit convenu pour trai-
ter : eiforte que Ferdinand de Gonzague réfolut d'exécuter
le deflein qu'il avoit pris , de faire le dégit des bleds , avant
qu'ils fufient venus à maturité. Cependant le cardinal de
Tournon, chaigé des affaires du Roi en Italie , ôc Paul de Ther-
me fon AmbalTadeur , n'ayant pu rien obtenir du Pape, fortirent
DEI A. OE THOU, Lîv. Vtïl. nç
de Rome, ôc fe retirèrent par différens chemins, Pun à Veni- ■ i manM.
fe> l'autre à laMirandole, où les troupes du Roi s'afTembloient. Henri II.
Corne de Medicis , demeuroit neutre au milieu de tou- j r ç i,
tes ces divifions , & quoique les Impériaux l'eufTent traité
indignement, il maintenoit la paix, & confervoit les bonnes
grâces de l'Empereur , jugeant cette politique néceflaire à l'af-
fermiflement de fa nouvelle fouveraineté. On crut néanmoins
qu'il étoit dans le parti de la France , à caufe du procédé in-
jurieux de Diego de Mendofe àfon égard, ôc furtout à caufe
de la manière dont Côme fe comporta dans la circonftance que
je vais dire. Horace Farnefe & Aurelio Fregofe , s'étant embar-
quez à Marfeille , fur les galères de Sforce Santa-Fiore , pour
arriver plutôt en Piémont, furent pouiTez par la tempête , vers
la Tofcane , contraints d'y échouer , & pris par Barthélémy
de Poggio. Côme ordonna auffi-tôt qu'on les mît en liberté ,
quoique ennemis du Pape : il leur fit rendre leurs galères >
leurs armes, &c tout le refte de leur équipage, & les fit con-
duire honorablement jufqu'à Caftelnuovo , dans la vallée de
Carfagnana. Le procédé obligeant du fouverain de Florence en
cette occafion fit donc croire à plufieurs perfonnes qu'il avoit
changé de fentiment , ôc qu'il commençoit à pancher du côté
de la France. Auiïi le Roi Ôc la Reine envoyèrent lui faire des
remercimens.
Ferdinand de Gonzague , voyant l'Empereur fe repentir de
la réfolution qu'il avoit prife , ôc le Pape employer les Car-
dinaux , ôc Côme même , pour tenter quelque voye d'ac-
commodement, ôc que cependant le tems de la moiflbn ap-
prochoit, jugea à propos de prévenir fes ennemis , ôc de com-
mencer la guerre , par s'emparer de tous les lieux , d'où l'on
pourroit empêcher qu'il ne vînt des vivres aux affiégez , ôc
par faire le dégât de tous les grains.
Brefello fut la première^ place qu'on attaqua ; c'eft un châ-
teau dépendant de Reggio ^ ôc par conféquent du duché de
Ferrare , fitué entre Cazal-Major ôc le territoire de Mantouë >
c'étoit de là qu'on envoyoit de grands convois à Parme. La
nuit du premier jour de Mai , Alvare de Luna gouverneur
du Château de Crémone , fe rendit maître par furprife de
cette place, dont les habitans n'eurent pas le courage de fe
défendre. Le duc de Ferrare s'en plaignit > mais Ferdinand
P i j
ii<^ HISTOIRE
lui fit dire,' que comme Reggio ôc fes dépendances apparfe-
Henri IL iT^'^ient à l'Empire^ on étoic obligé d'y recevoir une garnifon
I 5 5" 1. Inipériale. Déjà tout étoit tous les armes j Jean-Baptifte del-
Monte commandoit cinq mille hommes d'infanterie , qu'on
pouvoir nommer la fleur des troupes de Tofcane 5 à deux
cens chevaux -légers que commandoit Vincent de No-
bili i cent autres s'étoient joints , à la tête defquels on voyoit
Troïle comte de Roiiîl. Del-Monre étoit parti de Boulo-
gne avec fes troupes , ôc avoir pafTé la Lenza pour fe join-
dre à Gonzague qui étoit déjà à Plaifance , avec le marquis
de Marignan , lieutenant général de 1 armée Impériale, ôcy
avoir fait venir du canon , des faulx , & tous les inftrumens
néceflaires pour détruire la moiflbn ; fon armée étoit compo-
fée de vingt compagnies de gens de pied , Efpagnols ôc Ita-
liens, que Gonzague, ne fe défiant en aucune façon de Brif-
fac , avoir ti'rez très - mal à propos du Milanez , il avoir aufiî
trois cens Chevaux-legers , ôc trois compagnies de Gendar-
merie, tous en très-bon équipage. Noceto qui fe trouve dans
le territoire de Parme , ôc qui appartenoit à Ottavio , fe ren-
dit à Gonzague , qui le prit en chemin faifant, par la lâcheté
de celui qui y commandoit, ôc qui en fut bien -tôt puni >
cela fit rompre letraitté de paix, auquel travailloient conjoin-
tement le cardinal Santa-Fiore ôc le duc de Ferrât e, qu'une
guerre faite fi près de fes Etats, incommodoit extrêmement.
Déjà Pierre Strozzi ôc Corneille Bentivoglio s'étoient ren-
dus à la Mirandole par la Suiffe ôc le pays des Grifons ; ils
avoient de là dépêché Aurelio Fregofe à iPefaro , vers le duc
d'Urbin , qui avoir époufé la fœur d'Ottavio , pour le prier
d'agréer , qu'il fit fur fes terres une levée de deux mille hom-
mes d'infanterie 5 Fregofe fut pris fur le chemin par le Légat
de Ravenne ; mais depuis s'étant échappé des mains de Cé-
far Rafponi , qui le tenoit prifonnier , il amena les troupes
que l'on demandoit. Comme elles faifoient des courfes fur
le territoire de Boulogne, le Pape qui craignoit pour cette
ville, envoya Camille des Urfins pour y commander; mais
la garnifon étoit trop foible pour s'oppofer à nos troupes > ôc
pour les empêcher de ravager la campagne.
Les troupes des Alliez étant fur le point de fe joindre ,
Ottavio leva trois compagnies dans Parme, à latêtedefqueiles
DE J. A. DE THOU, L i v. VIII. 117
il mit les principaux des bonnes familles de la ville , com- .»
me des Tagliaferri , des Baïardi y ôc des Cariiïimi. Son def- He^s^ri IL
fein étoit de les envoyer trouver Strozzi à la Mirandole , & i r ^ i.
de fe défaire, fous ce prétexte honnête, de ceux qui dans la
ville lui étoient fufpetls.
Ils partirent effectivement , & ayant rencontré l'armée du
Pape qui venoit le long du Gabelii, qu'on appelle aujourd'hui
la Sechia , ils attaquèrent del-Monte , qui conduifoit l'avant-
garde : le combat fut meurtrier de part ôc d'autre , mais à la
tin defavantageux pour ceux de la ville. Baïardi y fut tué ,
Tagliaferri dangereufementblefTé , ôc la cavalerie prefque toute
prife prifonniere : la vidoire ne coûta pas moins de fang aux
troupes du Pape. K.oland de Piftoye grand capitaine y fut
tué, ôc le prince de Macédoine bleffé d'un coup de pique
dans la cuifre , que del-Monte lui donna. Cependant on mit
en liberté les prifonniers , dans Fefperance que fe reffouvenant
du péril auquel Ottavio les avoit expofez , ils exciteroient
quelque foulevement dans la ville '■> mais le deffein des enne-
mis n'eut aucun fuccès. La garnifon étrangère y étoit la plus
forte , ôc étoit augmentée encore par les troupes que François
de Ciermont avoit amenées avec lui , tandis que les forces des
habitans diminuoient tous les jours. Les défiances d'Ottavio
n'étoient pas fans fondement: on découvrit bien-tôt que Mi-
chel Tagliaferri Ôc Jtan Galeoti Sanvitale , iffu des Comtes
de Sala t avoient traité avec les ennemis , ôc avoient promis
de leur livrer la porte de la ville : convaincus de cette trahi-
fon , ils eurent la tête tranchée.
Les armées fe joignirent près d'un pont dreffé fur la Lenza.
Le Cardinal Medichino étant arrivé au camp muni d'un bref,
Ï)ar lequel fa Sainteté donnoit à Ferdinand de Gonzague
e commandement général de l'armée pendant le cours de cette
guerre, ôc lui envoyoir >, félon l'ufage , le Gonfalon de l'E-
glife,on fut d'avis d'attaquer Colornio j 011 Americ Antinori
commandoit au nom d'Ottavio , qui cependant retenoit pri-
fonnier à Parme^e Seigneur de cette ville , Jean-François de
Sanfeverino , parce qu'il lui étoit fufped. Alvare de Sandi
Maréchal de camp fut chargé de cette attaque ■•> il prit avec
lui des troupes Efpagnoles , mit à fec le foffé , ôc ayant pouffé
plus loin fes travaux, gagna le pie' du mur. Il fut bien-tôtfuivi
P iij
ïi8 HISTOIRE
^«.^5^--- de Ferdinand de Gonzague , qui ayant laifle dans le camp le
Henri II ^^''^'^'^^'^'^s de Marignan , pour ruiner la moiffon d'alentour par le
moyen des pionniers jfoinaia d'abord , mais inutilement, A nti-
nori de fe rendre : il fit enfuite foudroyer la muraille avec quator-
ze pièces de canon , qu'il avoir tirées du château de Sandomno :
la brèche devint li confidérable , que les afTiégez , qui de trois
cens qu'ils étoient, fe voyent réduits à cent- trente , ne pou-
vant plus refifter , furent forcez defe rendre : les foldats eurent
ordre de fe retirer dans la citadelle , livrez à la difcretion du
vainqueur , qui promit la vie aux habitans, avec la conferva-
tion de leurs biens.
Malgré cette promelTe^ les Efpagnols entrèrent dans la ville>
la pillèrent, ôc firent plufieurs prifonniers j mais ils laiflerent
aller la garnifon , fans en exiger aucune ranc^on. Cependant
comme Antinori paffoit pour riche, Gonzague le traita à la
rigueur, ôc exigea douze mille écusd'or pour le mettre en li-
berté? une autre perte qui ne fut pas moins trifte , fuivit bien-
tôt celle qu'on avoit efluyée par la prife de Colornio. Pendant
le fiége de cette place, les compagnies de Cavalerie , que
commandoient Gonzague ôc le comte de Caïazzo, s'étoient
mifes en embufcade auprès de Fontanella, ôc quelques Ar-
quebufiers fortis de San-Secondo s'étoient avancez pour atti-
rer la garnifon au combat. Adrien Baglioni ôc Jule d'Afcoli ,
qu'Ottavio avoit la veille envoyé de Parme en cet endroit,
fortirent alors de la place , au bruit qu'ils entendirent j ils fe
mettent auiïi-tôt à pourfuivre les fuyards ; ils tombent dans l'em-
bufcade, ôc après avoir perdu quelques-uns de leurs gens ,
font faits prifonniers
Strozzi, capitaine aufli brave qu'habile ôc a£tif, repara bien-
tôt ces deux pertes. Avec l'élite de fa cavalerie ôc de fon infan-
terie , il alla en diligence à la Concordia , ville appartenante
aux Pics : de là , fans fe repofer , Ôc ayant fait faire à fon infan-
terie une marche aufli prompte qu'à fa cavalerie, il entra dans
le territoire de Reggio, fit encore quatorze lieues qui lui ref-
toient, ôc entra dans Parme à l'improvifle. Son arrivée calma
les allarmes des citoyens ; Ottavio en conçut une joye d'autant
plus \\\Q, que les malheurs imprévus qui lui étoient arrivés
coup fur coup, lui en faifoient craindre de plus funeftes. Strozzi
^'acquit beaucoup de gloire par cette marche t ôc fon aclioa
DE J. A. DE THOU, L IV. VIIÎ. ïip
parut auffi incroyable qu'elle avoit e'té inefperce. Gonzague
ayant été averti de fon deflein , avoit envoyé le marquis de Hejv^-ri JJ
Marignan au Pont , qui eft fur la Lenza, pour fermer le pafla- , r- ^ t
ge a nos troupes > otrozzi cependant s avança avec une li gran-
de diligence , que quoique fes troupes fulTent nombreufes ôc
marchaiîent toujours en ordre , il ne laifla pas de prévenir l'en-
nemi qui étoit fort proche , ôc il les conduifit en bon état à
Parme J excepté quelques foldats qu'il fut obligé d'abandonner
à demi morts de faim ôc de foif Quelques-uns ont cru que
Marignan , homme fin ôc rufé , avoit exécuté lentement l'or-
dre dont on l'avoit chargé , foit qu'il favorifat les Farnefes fes
alliez, foit qu'il voulût, félon fa coutume, tirer la guerre en
longueur 5 Gonzague lediflimulapour lors, ôc fit prudemment,
pour ne pas ofFenfer le Cardinal Medichino , frère de Mari-
gnan, qui étoit venu au camp delà part du Pape: mais dans
la fuite il lui en fit des reproches. Au refte il n'étoit pas fâché
que Strozzi fût entré dans Parme avec toutes fes troupes , ef-
perant que par là les vivres , qui commençoient déjà à y man-
quer , feroienr plutôt confumez.
Pendant que les ennemis étoient occupez au fiége de Co-
lornio, nos troupes qui s'étoient raffemblées à la Mirandole,
prirent occafion de l'abfence de del-Monte , pour faire des
excurfions fur le territoire de Boulogne , ôc ravagèrent tous
les lieux d'alentour. Le Pape craignant quelque événement
plus fâcheux , eut recours à Côme de Medicis , qui envoya
aufTi-tôt Othon de Montauti à Boulogne, avec mille hommes
d'infanterie, foudoyez à fes frais. Son a'rivée fit ceffer en effet
pendant quelque-tems le pillage ôc les courfes de nos gens ,
qui ayant tenté envain l'attaque de Crepacuore , de San-
Joanni, ôc de San-Agatha , s'en retournèrent chargez d'un
grand butin à San-Antonio éloigné de deux mille pas de la
Mirandole , où ils s'étoient bien fortifiez 5 ôc de là ils conti-
nuèrent l'-^urs courfes fur le territoire de Boulogne. Enfin le
Pape , fatigué d'entendre les plaintes continuelles que lui fai-
foient ceux du pays, rappella del-Monte, ôc Alexandre Vi-
telli. Ils féparerent aufîi-tôt leurs troupes , ôc avant abandon-
né l'armée de l'Empereur, ils fe rendirent à Boulogne par
Reggio. Ferdinand s'y oppofa tant qu'il putj il difoit haute-
ment, que c'étoit trahir la caufe publique , ôc porter un grand
120 HISTOIRE
«— prcjudice aux intérêts du Pape : mais on n'eut point d'égard a
Henri IL ^^^^ oppofition
i ^ <r i, Le marquis de Marignan fe rendit maître , au nom de l'Em"
pereur , de Montecohio 6c de Caftelnuovo , ôc y mit garnifon»'
Cependant le Pape niftruit par les dangers qu'il venoit de cou-
rir , 6c craignant les mêmes accidens pour Caftro , 6c pour les
autres villes des Farnefes , cita Horace Farnefe à Rome , pour y
venir fe juftifier , ôc l'accufa de s'être jette à main armée fur
le territoire de l'Eglife , fous le pre'texte de l'alliance qu'il avoit
faite avec le Roi. Alexandre quis'étoit retiré à Urbin^ôcRai-
nuce qu'on avoit dépouillé du titre de Légat de Viterbe %
pour en revêtir le cardinal Carpi , furent auiïi citez ; le Pape
enfuite envoya des Chevaux - légers de fa garde > ôc quelques
troupes que Mendofe avoit tirées de Sienne , pour lui fervic
de renfort , ôc mit à leur tête Rodolfe Baglioni î elles avoient
ordre de s'emparer ,au nom du Pape, des places ôc villes, que
les Farnefes poffedoient dans la Campagne de Rome. Elles
n'eurent pas de peine à exécuter cet ordre ? car la mère des
Farnefes , fur l'afliirance que le Pape lui donna de reftituer ces
Places , dès que la guerre feroit terminée , les livra fans au-
cune difficulté.
Le Pape maître de ces Places n'eut plus rien à craindre de
ce côté-là. Ayant alors reçu de Mendofe cent mille écus d'or,
il fe trouva prêt à foûtenir la guerre , ôc penfa ferieufement
à former le fiége de la Mirandole. Quelque-tems auparavant
nous avions reçu un échec 5 notre Camp de San-Antonio avoit
été attaqué ôc forcé par Camille des Uriins. Les ennemis furent
redevables de ce fuccès , principalement à la valeur de Pierre
Paul de Tofingo , qui monta le premier fur le retranchement
avec fes gens , quoiqu'extrêmement fatiguez de la longueur
du combat. Ce qui engagea Camille des Urfins à entreprendre
cette attaque ôc à la pourfuivre vivement j eft qu'il fçavoit
que le départ de Strozzi avoit extrêmement affoibli nôtre ar-
mée. Après la prife du camp, nos troupes s'étant approchées
plus près de la ville , une troupe de payfans s'avança jufqu'à
nos retranchemens, pour nous porter des vivres. Vitelli les
ayant apperçus, fondit fur eux, ôc brûla le convoi , quoique
puffent faire nos gens pour le fauver. Peu de tems après, les
Efpagnols mirent le feu à des moulins , qui étoieut fur le Pp
près
DE J. A. DE THOU , Liv. vni; 121
près de Turricella y où le jour précèdent ils avolent perdu quan- 1 •
tité des leurs. Un autre avantage enfla encore le courage des ]^£i^^ri JI.
ennemis & les porta à tenter de plus grandes entreprifes. Fran- 1 r ^ j,
çois de Coligny d'Andelot , que le Roi avoit envoyé depuis
peu en Italie, ôc Philbert de Marfilly-Sipierre, qui ctoit ve-
nu à Parme un peu après l'alliance qu'on avoit faite avec Otta-
vio jetant fortis avec Vitelli , Ôc s'étant jettez fur la Soragne^
d'où ils revenoient chargez de butin, tombèrent dansuneem-
bufcade,que le comte de Gaïazzo ôc François de Bimonte
Efpagnol leur avoient dreiïée. Après un rude combat ils fu-
rent pris , menez à Plaifance , ôc de là au château de Milan ,
où ils furent long-tems prifonniers. Dans ce combat Chiuchia-
ra , gendarme Aibanois , après avoir été long-tems aux prifes
avec del- Monte , eut bien de la peine à s'échaper , Ôc fe retira
enfin à Parme , fans être bleffé. Comme nos gens étoient re-
pouflez de toutes parts , ôc qu'ils fouffroient eux - mêmes d'é-
tranges incommoditez , au pied des murailles de la ville, ex-
pofez aux injures de l'air ( car il n'y avoit dans la ville que
Paul de Thermes ôc Ludovic Pic t qui la gardoient avec fix
cens hommes d'infanterie ôc cent-cinquante de cavalerie, )
Gonzague refolut de prefTer le liège plus vivement qu'il n'avoir
fait 5 parce qu'il fe flattoitque le Pape s'engageroit par là déplus
en plus dans la guerre qu'il faifoit au Roi , ôc que toutes fes trou-
pes étant occupées au fiége de la Mirandole , il le laifferoit
maître abfolu de la guerre de Parme. Mais comme tout étoit
en defordre dans le camp des ennemis , les nôtres ayant repris
courage, faifoient chaque jour de nouvelles excurfions , ôcleur
caufoient de nouvelles pertes : nous primes Camille de Caili-
glione, qui alloitàRome avec vingt Gendarmes, pour rendre
compte au Pape de l'état des affaires.
Comme les ennemis fe difpofoient abattre de plus près la
Mirandole avec leur artillerie , Horace Farnefe ôc Paul de
Thermes firent une fortie^ pour s'y oppofer ; ôc s'étant laiffés
emporter par l'ardeur du combat au-delà d'un bois taillis qui
n'étoit pas fort éloigné , ils donnèrent dans une embufcade :
le péril étoit grand , mais leur courage ne le fut pas moins ,
ôc les fauva 5 il ouvrit aux nôtres un chemin au travers des en-
nemis. Laiffant derrière eux la Mirandole , ôc l'endroit où l'en-
nemi embufqué les attendoit à leur retour , ils marchèrent droit
Tome IL Q
V
122 HISTOIRE
• à Parme, 6c évitèrent ainfi lesembufches que del-Monte leur
Henri II ^voit tendues. Taliano ôc les comtes de Tiene ôc de Collalte
furent pris. On eut avis peu de tems après , qu'Alfonfe Ulloa
s'étoit campé avec fa cavalerie Efpagnole affés près de la Ville.
Horace Farnefe ayant pris la réfolution de l'aller attaquer avec
la Tienne , on ferma les portes ,afin que perfonne n'eût vent
de cette fortie. Yve d'Alegre, Dampierre , Guy Bentivoglio,
ôc Barthélémy de Montan fe joignirent à lui, attaquèrent l'en-
nemi à l'improvifte , en tuèrent une partie^ ôc mirent en fuite
le refte.
Tandis que ces chofes fe paflbient à la Mirandole , de
Thermes ayant appris qu'il y avoit dans l'armée du Pape quel-
De Thermes q^es troupcs de Cavalerie Impériale, écrivit à Gonzas;ue, ôc
fait une for- i* • 'M '^ u • 'l -^ J
j^^ lui marqua qu il apprenoit avec chagrin , qu il y avoit des
gens de l'Empereur au fervice du Pape j il lui repréfenta tous
les témoignages d'amitié , que l'Empereur avoit reçus du Roy
fon maître 5 ôc il le pria de vouloir bien lui dire fon fentiment
fur cet article. Gonzague répondit , que l'Empereur ne faifoit
rien en cela qu'il ne lui ftit permis , félon les conditions du
traité fait avec le Roi , où le Pape étoit compris î que ce traité
l'obligeoit à défendre le S. Siège 5 qu'il ne falloir donc pas
s'étonner, que l'Empereur engagé à foutenir les intérêts du
Pontife , s'oppofât aux entreprifes des François , qui vou-
loient envahir le domaine de TEglife? que de Thermes lui-
même fçavoit fort bien , que la Mirandole étoit un fief de faint
Pierre^ fur lequel le Roi n'avoir d'autres droits, que ceux qu'il
pouvoir ufurper par la force des armes 5 que dans le dernier trai-
té, auquel il avoit été préfent avec Granvelle , l'Ambafladeur du
Roi en ayant fait mention , ôc redoublant fes inftances pour que
la Mirandole y fût comprife , les Miniftres de l'Empereur s'y
étoient toujours oppofez î ôc qu'il fut conclu qu'on n'en feroit
aucune mention , fans porter néanmoins aucun préjudice au
droit que l'Empereur, le Pape, ôc le Roi prétendoient y
avoir.
Hiftoire des C'eft ici naturellement le lieu de parler de la Maifon des
dc"a Miran- Pics, qui poffedent aujourd'hui la Mirandole ôc la Concor-
doie. dia : je tâcherai de le faire fans palfion^ Ôc fuccindement, ôc
de n'en dire que ce qui a rapport à mon fujet. Ainfi fans s'ar-
rêter à cette origine fabuleufe , que lui donnent ceux qui fout
DE J. A. DE THOU . Liv. VIII. 125
remonter la fource de leur fang jufqu'à Confiance fils du '"
grand Conftantin , il efl: certain que les Pics font au nombre Henri IL
des premiers citoyens de la ville de ModenC:, ôc qu'ils s'y 1551.
font rendus illuftres y par un grand nombre d'actions éclatantes
depuis II 10. Environ deux cens ans après , l'Empereur Louis
IV. honora François Pic du titre de Vicaire de l'Empire h mais
depuis , PalTarino Bonacolfi ( à qui on avoit donné dans Mo-
dene le droit de Bourgeoifie , après la mort de Pic qu'il re-
doutoit, ôc de fes enfans Prendiparte ôc Tomallin, qui furent
tuez ) fit rafer l'an 1 3 3 1 la Mirandole où ils s'étoient réfugiez.
Les Gonzagues , qui pofiedoient le duché de Mantouë , aïant
rangé à fon devoir Bonacolfi , la Mirandole fut rebâtie , &
l'on recuëiUit les reftes de la famille des Pics : il n'y avoit plus
que Nicolas des enfans de François. A la faveur de la proteâion
que lui donna la Cour des Quarante ^^ il fut remis , par le moïen pdie^v J'^ji"
des Gonzagues, en poflelïion de la Mirandole. Prendiparte rcment /^ Cc-r-
fucceda à Nicolas , ôc Paul à Prendiparte. François fon fils '^ z'* Q:i<iran-
eut deux enfans , Jean & François , que Frédéric IV. * fit com-
tes delà Concorde. A François fucceda Jean-François^ à celui- * Piuflcurs,
ci Nicolas y à Nicolas un autre Jean , & à Jean un autre Jean- lui-même ,°"
François. Ce fut celui-ci qui fit le premier fortifier le Château ^'^ppeJîcnc
l'an i3'6'o. avec une dépenfe prodigieufe 5 il laiffa quatre en- mTisc'diF/J-*
fans , Galeoti , Antoine , Marie , ôc Jean , que fa vafte ôc pro- derk ly.
fonde érudition , ôc la connoiffance qu'il avoit des langues ,
jointes à fa vertu ôc à fa rare pieté , firent appeller dès fa jeu-
neffe le Phœnix de fon fiecle.
Un fi grand exemple de vertu ôc de fcience meritoit d'ctre
mieux imité par fa famille , Ôc qu'ils obfervaifent du moins
plus religieufement les droits du fang les uns à l'égard des
autres; mais Galeoti, l'aîné des quatre frères , aïant laiffé trois en-
fans , Jean-François , Louis, ôc Frédéric, Louis , qui étoit le fé-
cond , fe foûleva contre fon aîné , viola le droit des gens , ôc fé-
condé d'Hercule , premier duc de Ferrare , il chaifa fon frère de
la Alirandole ; ce Louis avoit époufé une fille naturelle de
Jean-Jacque Trivulce , de laquelle il eut un fils nommé Ga-
leoti. Après la mort de Louis , Jean-François fon fils aîné , qui ,
h rimitation de fon oncle , s'étoit appliqué avec fuccès aux
Belles-Lettres, à la Philofophie , Ôc à la Théologie , fut remis
par Jule II. en pofTeflion du bien de fes ayeux. Louis XII.
124 HISTOIRE
■ l'en dépouilla de nouveau , après la bataille de Ravenne , ôc
Henri II ^^ cardinal Matthieu Langus , cardinal de Gurcz, ambafla-
deur de Maximilien I. l'y rétablit : il demeura paifible pof-
fefTeur de la Mirandole^ jufqu'à Tan 15*33 , que Galeoti fon
neveu, étant entré de nuit dans la ville avec quarante hom-
mes armez , commit un parricide horrible en la perfonne de
fon oncle , homme d'une grande pieté j qu'il tua aux pieds
d'un crucifix , devant lequel il étoir alors proflerné. Non con-
tent de cet exécrable attentat , il y joignit le meurtre d'Albert
fon fils, ôc fit mettre en prifon Jeanne Carafie femme d'Al-
bert , avec Paul fon fils , & Charlotte de la maifon des Ur-
iîns, femme de Jean Thomas, qui étoit un autre fils d'Al-
bert. Ce fut par cette fuite de crimes qu'il s'empara de la
Mirandole. Mais craignant avec raifon la vengence de fes
coufins , il avoit remis la Mirandole entre les mains du Roi;
trois ans auparavant qu'il en fut queflion dans le traité , ôc
il reçut en compenfation des terres du domaine du Roi. Lorf-
qu'on parla néanmoins de cette affaire dans le traité de Crepy ,
Ôc depuis encore au commencement du règne de Henri IL
comme on ne put être d'accord fur cet article , on jugea à
propos de n'y plus penfer : ôc voilà ce qu'avoir en vûë Gon-
zague dans la réponfe qu'il fit à Paul de Thermes. Nous lui
oppofions , que quinze ans auparavant , Galeoti ôc Thomas
difputant à Nice fur les prétentions qu'ils avoient fur cette
place , avoient confenti de part ôc d'autre , que Paul III. la
mît en dépôt entre les mains du Roi François I. jufqu'à ce
que le différend fût vuidé ; ôc que depuis ce tems-là elle avoit
toujours été fous la protection de la France.
Sur ces entrefaites le duc de Ferrare propofa quelques con-
ditions de paix : une guerre fi voifine de fon Etat, l'inccomo-
doit ; ôc le cardinal Farnefe , qui étoit allé d'Urbin à Floren-
ce , par ordre du Pape j faifoit tous fes efforts pour difpofer les
chofes à un accommodement î mais il ne put y réûflîr. Gonza-
gue cependant ne pouvant encore tenter rien de mieux, tourna
fes forces contre quelques places ôc quelques bourgs fituez fur
des montagnes voifines de Parme > il prit d'abord CalHflrano ôc
cnfuite la citadelle j il fe rendit maître de Tizzano , qu'on
croyoit fi bien inverti, qu'il n'y avoit pas d'apparence que la
garnifon pût échapper 5 les habitans l'abandonnèrent faute de
DE J. A. DE THOU, Liv. VIII. 12;
vivœs. Cependant Alarcone de Caftello , qui y ctoit venu de-
puis peu de Fontaneiia, en fortit en plein jour , fans que les p£f^^pi JJ
ennemis s'en apperçufTent , avec trois cens foldats, au travers
d'une vailce protonde ôc inacceflible: retraite qui lui fit beau-
coup d'honneur. Peu après les châteaux de Torchiara ôc de
Fehno ie rendirent àGonza,2fuej du confentement du comte
de Santa-Fiore leurieigneurj ils furent autant mal traitez par les
Efpagnols j qui exercèrent fur eux toute forte de cruaurez ôc de
brigandages , que s'ils euffent fait beaucoup de réfiftance, Gon-
zague voyant fon infanterie extrêmement fatiguée parce fiege,
fit venir de Piémont deux compagnies , qu'il avoit laiffces à
Quiers , pour les mettre à Montecchio. Mais comme ces trou-
pes j malgré les remontrances du gouverneur , voulurent loger
hors de la ville, pour faire plus librement leurs excurfions,
Strozzi l'ayant feu , ne perdit pas un moment , ôc en capitaine
habile, prit un camp volant avec lui , marcha de nuit contre eux,
ôc ayant ordonné à fes troupes de mettre leurs chemifes par-
deffus leurs habits , il tailla en pièces les ennemis couchez à la
porte de leurs tentes , ôc plus difpofez au pillage qu'au combat.
L'Empereur envoya un fecours de quatre mille AJlemans,
fou s laconduite du feigneur de Seifnech j faute de payement,
ils n'étoient pas encore arrivez au camp , quoiqu'on les eût
levez long-tems auparavant. Le Roi d'un autre côté, envoya
à Gènes Louis Alamanni , pour obtenir de la République
qu'elle permît aux Franc^ois d'entrer en toute fureté dans fes
villes ôc dans fes ports , ôc qu'elle voulût bien laifièr paffer
par fes Etats les fecours qu'on envoyeroit à Parme. Les diffen-
tions , qui partageoient alors la République , faifoient efperer au
Roi qu'il l'obtiendroit aifément : mais le parti des Impériaux
prévalut, ôc fécondé du crédit de Doria, il fit fi bien , que le
Roi ne put rien gagner fur l'efprit de ces Républicains. Le
Cardinal de Tournon avoit obtenu de la République de Ve-
nifé , dans les bras de laquelle il s'étoit jette depuis fon éloi-
gnement de la Cour, que les troupes levées en Suifle depuis
peu par le Roi , pafferoient par le territoire de Brefi^e j mais
on leur refufa les vivres , parce que les habitans du pays dirent
qu'à peine il y auroit affez de grains pour eux cette année, qui
avoit été très-ftérile.
La guerre pour la défenfe de Parme n avoit été allumée
Q ")
lié HISTOIRE
■MwiiiiiBw— jufqu'alors qu'entre le Pape ôc le Roi > elle s'alluma enfulte
Henri II. ^^^^^ ^^ I^oi ^ l'Empereur; le Capitaine Poulin, baron de la
j ^ - j^ Garde en fut la caufe , pour avoir pris fur l'Océan quelques
vaiflaux Flamans , qui portoient des marchandifes , dont il fit
un riche butin. André Doria, qui avoir été honoré de la con-
duite de Philippe prince d'Efpagne, ôc de Maximilien d'Au-
triche fon coufin , quand ils allèrent l'un & l'autre en Efpagne ,
étant fur le point d'y retourner , pour ramener en Italie le
même Maximilien avec fa femme ôc fa famille, étoit attendu
de jour en jour à Barcelone avec fli flotte. Alors Léon Strozzi,
commandant des Galères de France , fe glifla fecrettement
derrière le cap de Cercelli ^ où Doria s'étoit arrêté, Ôc à la
faveur de la montagne qui le cachoit , il vint avec vingt-fept
Galères 6c deux Briganfins , dans le deflein de furprendre la
Flotte Impériale. André Doria en fut averti ? il fit affembler
les Capitaines des Galères, leur dit ce qu'il avoit appris du
deflein ôc des préparatifs des ennemis, ôc les exhorta à foûte-
nir dans cette occafion , pour le fervice de l'Empereur, la
haute réputation de valeur qu'il s'étoient fi jugement acquife,
Enfuite deux heures avant le coucher du Soleil, il partit^ ôc fe
ménagea fi bien entre le ventôc les ennemis, qu'il gagna in-
fenfiblement la haute mer , pour être plus en état , ou de pour^
fuivre fa route, ou de livrer combat. Mais comme le vent
s'augmenta ôc que la nuit approchoit, il fe détourna Ôc gagna
Villefranche. Strozzi ayant vu que fon projet n'avoir pas réùffi,
changea de deffein : il s'approcha de la terre , ôc ne fit que
déployer fes petites voiles pour côtoyer le rivage. Après cela
il prit la route d'Efpagne , Ôc voulut pafler pour Doria , qui
venoit prendre l'Archiduc Maximilien, afin de le conduire à
Gènes. Cette feinte lui réûffit ; il prit une Galère nouvelle-
ment équipée qui venoit de Barcelone pour le faluer , ôc
aulFi-tôt continuant fa route , il fit faire une décharge de canon,
qui caufa une fi grande épouvante au peuple afiemblé fur le
Port pour voir fon arrivée , qu'il fe feroit rendu maître de la
ville fans peine , s'il eût pu mettre tous fes gens à terre 5 mais
pour lors il fe contenta de ce qu'il avoit fait, ôc après avoir
pris fept vaiffcaux marchands , ôc d'autres plus petits , il s'en
^retourna à Marfeille avec un grand butin.
JLa joye de ce fuccès dura peu : elle fut bien-tôt troublée par l^
DEJ. A. DETHOU.Liv. VIIÎ. 127
nouvelle qui Te répandit, au fujetde l'aiTivceimprévûë de Fran-
çois de Montmorency fils du Connétable j ôc du comté de Vil- Henri IL
lars , & de ce qui l'occafionnoit. Strozzi n'ignorant pas que fon 1 ç r 1 .
frère ôc lui eLoient extrêmement haïs du Connêtable^ôc de Clau-
de de Savoy e comte de Tende, fon beau-frere^ Gouverneur de
Provence, ôc qu'ils n'étoient envoyez que pour le dépouiller
honteufement de fa dignité, ôc lui ravir le commandement,
réfolut, en homme prudent ôc courageux, de prévenir cet af-
front. Ainfi il monta fur une Galère qu'il avoir prife depuis
peu à Barcelone, ôc accompagné d'un autre qui étoit à fou
frère , il franchit à force de rames la chaîne qui fermoir le Port,
fe mit en haute mer , ôc alla droit à Malthe. Ce qui l'obligea
encore de précipiter fon départ , fut le foupçon qu'il eut
qu'on avoit envoyé des émiïïaires pour l'afTafliner. Déjà fur ce
foup(^on il avoit fait mettre à la queftion un de ks principaux
coniidens , nommé Jean-Baptifte de Corfo , ôc en avoit arra-
ché un aveu écrit de fa main , qui étoit très-conforme à fes
con;ed;ures ; mais afin qu'il ne parut pas s'être retiré fms
congé , il écrivit en partant cette lettre au Roi , ôc lui fit por-
ter l'étendard de l'Amirale , qu'on avoit plié avec grand foin.
La lettre étoit conçue en ces termes :
M Sire , la gloire a été le motif qui m*a fait ambitionner Retraite de
^'fhonneur de vous fervir. Le foin de ma vie ôc l'intérêt de Strozzi, &ra
A 1 . r • j'L • V ' /i . 1 lettre au Koi.
»' cette même gloire me forcent aujourd nui a m éloigner de
^5 votre Royaume, puifque je vois qu'on ne deftine d'autre ré-
35 compenfe à la fidélité de mes fervices ôc à tant de travaux,
3' qu'un congé honteux , ou une mort indigne 5 ce qui eft conf-
"' tant par les dépofitions de ceux qu'on avoit chargez dem'af-
=3 faffmer. Je conjure donc votre Majefté ) par fa bonté naturelle,
" de me pardonner, fi j'ai quitté fon Royaume fans recevoir
0' fes ordres ; il ne m'a pas été permis d'agir autrement 5 la
35 haine de mes envieux m'eut écarté de votre thrône , fi j'eufi^e
33 ofé en approcher 5 ils vous auroient prévenu contre moi ; ôc
33 leur perfidie m'auroit accablé, fi j'eufi^c difi^erédeme mettre
33 à couvert. Mais quoique cette retraite précipitée m'attire
33 peut-être votre julle indignation , j'efpere néanmoins que fi
»3 votre Majedé veut bien confiderer la différence qui fe trou-
as ve entre mon arrivée dans fon Royaume ôc ma fortie , je
«» mériterai qu'elle me plaigne , fi je ne mérite pas qu'elle
Henri IL
12S HISTOIRE
me pardonne. J'étois venu riche , je m'en retourne pauvre;
Je ne le dis point pour m'en plaindre. Je fupplie très-hum-
blement votre Majefté d'agréer les fervices que j'ai tâché
de lui rendre avec une inviolable fidélité. Ce fera toujours
une fatisfadion bien grande pour moi, de fçavoir que mes
actions paflees ne vous déplaifcnt pas, quoique ma condui-
te préfente ait le malheur de vous être déiagréabie ; j'ofeme
flatter que votre Majefté meregrerera, quand mon abfence
lui donnera lieu quelque jour de me comparer avec ceux
qui m'ont attiré fa difgrace.
La retraite de Strozzi fit changer le commandement de l'ar-
mée navale. André Doria eut tout le tems de lever de nou-
velles troupes, ôc de pafier en' Efpagne fans obftacle, avec le
duc d'Aibe, fur trois galères bien équipées qu'envoya le grand
Duc. Le mauvais tems le retint quelque tems en Efpagne 5 mais
enfin il en partit , ôc amena heureufement à Gennes l'Archi-
duc Maximilien , fa femme & toute fa famille. Ces deux voya-
ges d'Italie en Efpagne ôc d'Efpagne en Italie, que fit André
Doria , occupèrent tellement fes galères toute cette année, qu'il
ne put fecourir ni Malthe ni Tripoli, Ôc que faute de fecours^
les Turcs firent de grands ravages fur la mer de Tofcane.
Cependant BrifTac ayant fait en Piémont tous fes prépara-
tifs , commença la guerre , lorfqu'on s'y attendoit le moins.
Pierre d'OlTein , le baron de Cipi y & le feigneur de Cental
s'étant offerts à alîieger Chierafco, Briffac leur donna trois com-
pagnies Françoifes. Les échelles furent plantées 5 les nôtres com-
mencèrent vigoureufement l'attaque : mais ils furent vivement
repouflez , ôc le frère de Charry ayant été précipité du haut
d'une échelle, refta fur la place. L'entreprife de Jean Grogner
feigneur de Vafle eut un fort plus heureux 5 ayant été com-
mandé pour l'attaque deSan-Damiano,il s'embufqua au point
du jour, à demie lieuë de la ville '■> ôc comme on avoir coutu-
me de faire fortir de grand matin les habitans, pour aller tra-
vailler à la campagne, ôc qu après cela on pofoit des fentinel-
les fur les murailles , il arriva heureufement qu'avant que \qs
fentinelles fuffent pofées, les nôtres firent une defcente dans
le folié , plantèrent leurs échelles 6c gagnèrent le haut du mur.
Ainfi la ville fut prife^ôc enfuite la citadelle, qui faute de vi-
vres fe rendit.
Il
D E J. A. DE T H O U , L I V. VIIL i^^§
Il ne fut pas fi aifé de s'emparer de Quiers 5 on voulut l'af-
fieger cette même nuit, ôcBrififac marcha en perfonne à cette Henri IL
expédition. Il avoit d'abord été réfolu dans le confeil de guerre, i c c i.
que l'éfcalade commenceroit du côté des vignes , qui font fur
le chemin d'Agnafla à Quiers > mais Blaife de Monluc , qui
étoit déjà dans une haute eftime, remontra à BrifTac, que puif-
qu'il vouloir lui-même conduire cette entreprife , il devoir,
fur-tout au commencement de fon généralat , travailler à con-
ferver fa réputation , ôc prendre de fi juftes mefures , que la
force vînt aufecours de l'adrefle, ôc qu'on fe rendît maître de
la place , de quelque manière que ce fut. Il y eut fur cela beau-
coup de conteftations j ôc comme plufieurs difoient^ que , fi l'on
rardoit plus long-tems, l'entreprife feroit découverte , on réfo-
lut de faire venir du canon de Turin, ôc l'on ordonna à Mon-
luc ôc à Caillac de faire l'attaque le plus promptement ôc avec
le moins de bruit que l'on pourroit j Monluc exécuta ponctuel-
lement fa commifîion : il amena le canon, ôc arriva avec d'Ailly
de Pequigny , en même-tems que BrilTac , Bonivet ôc François
Bernardin fe prefentoient devant la place. On reconnut que la
précaution confeiliée par Monluc étoit néceflaire : car com-
me le foffé étoit profond , ôc la muraille trop élevée pour que
le foldat pût gagner le haut avec fes échelles , Briiïac fut con-
traint d'en venir à la force ouverte : le canon fut pointé de
différens endroits, contre la porte , qu'on appelle vulgairement
la porte Jaune , ôc la brèche fut bien-tôt fort large. La garnifon
ïtahenne , qui étoit de cinq cens hommes ôc de cinquante che-
vaux (que Gonzague y avoit fubftituez aux Efpagnols, dont il s'é-
toit fervi pour la guerre de Parme ) voyant que les habitans nou-
vellement irritez contre les Efpagnols , pour s'en venger , ne
vouloient pas fe défendre , fe rendit , avec fon commandant
George Lampugnano Milanois. Cet officier livra la citadelle ,
ôc fes gens furent de bon matin menez avec lui à Afi: en fii-
reté , enfeignes ployées ôc fans battre le tambour. Briffac épar-
gna les habitans, ôc voulut par cet exemple de clémence atti-
rer à fon parti les villes voilines.
Ferdinand de Gonzague n'eut pas plutôt appris cette nou-
velle , qu'il vint en diligence à Aft , avec quatre mille hom-
mes d'infanterie Italienne , deux mille Allemands ôc trois
cens chevaux. Le Roi de foa côté envoya en Piémont fix
Tom. IL H
j;; I.
15a HISTOIRE
- . compagnies de vieilles troupes, fous la conduite d'Inard, que
Henri IL ^^^^'^"^^^^ bien-tôt après Claude de Lorraine duc d'Aumale co-
lonel delà cavalerie, Jean de Bourbon duc d'Enghien , Louis
de Bourbon Prince de Condé fon frère , Jaque de Savoye
duc de Nemours, François deMontmorencifils du Connéta-
ble, Eleonor Chabot comte de Charny , & François de la
Rochefoucaulr, avec l'élite de la noblelTe. Briïïac, pour les lo-
ger plus commodément , fit fortir de Quiers trois compag-
nies j il fut alors réfolu d'attaquer Lantz , place fituée au pied
des Alpes j ôc qui incommodoit confidérablement ceux qui
venoient de Suze à Turin. Briflac s'y rendit avec toute
fon armée î on donna le foin de l'artillerie à Monluc t qui
avoir été forcé de garder le lit , pour avoir eu la hanche dé-»
mife par la chute d'une muraille : on le tranfporta de Quiers
à Moncalier , & de là il fut mandé à l'armée par Briflfac ,
qui arriva le même jour avant midi à Lantz > où Monluc
vint fur le foir avec Caillac & cinq enfeignes de gens de
pié.
On attaque La ville n'étant alors environnée que de foibîes murailles,
fe rendit auHî-tot. Il n'en fut pas de même de la citadelle:
iituée fu^ un terrain plat du côté de la ville , mais fortifiée de
ce côté là par deux bons baftions qui la mettent à couvert , elle
eft en tout autre endroit inacceffible , à caufe de la monta-
gne efcarpée fur laquelle elle efl: bâtie j enforte que pour rendre
cette place forte, la nature à prefque pûfe pafler de l'art. Brif-
fac alla lui-même la reconnoitre , ôc comme il eut beaucoup de
peine à monter environ trois cens pas , il défefpeia du fuc-
ces de l'entreprife, ôc tint confeil pourfçavoir s'il feroit reti-
rer l'armée. Monluc , qui n'étoit pas encore bien remis de
fon accident , fe laifTa perfuader par Pequigny , Touchepied
ôc du Chefne Vinu , qui l'engagèrent à aller vifiter la pla-
ce. Il y fut , monté fur un mulet , il prit garde que fur le pen-
chant du mont il y avoit par intervalles des chemins plats, où
l'on pouvoitpoferle canon, ôc faire rcpofer les pionniers qui le
tireroient, jufqu'à ce qu'on eut gagné le haut. Il revint auiïi-
tôt trouver Briffac, ôc ayant fçù qu'on avoit réfolu de s'en re-
tourner, il fuppliainftamment ce Maréchal d'attendre encore,
ôc lui rapporta ce qu'il avoit remarqué. Il paila fi fortement ,
que par l'avis des deux princes de Bourbon , du duc de
Lantz,
DE J. A. DE THOU, Liv. VîII. ijï
Nemours , de François de Montmorenci , ôc du refte du con-
feil , on le chargea de conduire le canon fur le haut de la mon- tt^,,„, tt
tagnej enfuite pour exciter encore davantage i ardeur des fol-
dats , les princes de Bourbon eux-mêmes Jes duc de Nemours
ôc de Montmorenci, mirent les premiers la main à l'œuvre ,
avec tant de promptitude & de fuccès , qu'en moins de vingt
heures les chemins furent appîanis , & que le canon fut
conduit en haut ôc mis en batterie. Au premier bruit que les
habitans entendirent, ils furent fi épouvantez d'une attaque à
laquelle ils ne s'attendoient pas , qu'ils fe rendirent auiïi-tôt.
Gonzague étoit alors abfent, ôc occupé avec fon gendre Fa-
brice Colomne, à recevoir à Milan Maximilien roi de Bohê-
me, fa femme ôc fes enfans, ôc à les conduire de là par l'Ita-
lie jufqu'à la frontière d'Allemagne,
Gonzague fe mêloit de bien d'autres affaires que de celles
de la guerre. ïl avoir le foin de la Police ; il adminiftroit les
finances , que des gens avides ; ôc qui ne fongeoient qu'à s'en-
richir, manioient fous fon autorité. Comme il n'y avoir aucun
ordre dans les affaires , il fe trouvoit toujours dépourvu d'ar-
gent j d'où il arrivoit que ne pouvant faire obferver à la rigueur
la difcipline militaire , ni réprimer l'infolence du foldat , qui
faute d'être payé commettoit toutes fortes de défordres , il don-
noit par-là occafion aux plaintes vives ôc réitérées , que fai-
foientde fa conduite , non feulement ceux de Milan -, mais les
Princes voifins , ôc plus que perfonne , le duc de Savoye. II
ne ceffoit cependant de remplir l'efprit de l'Empereur d'une
infinité de deffeins , dans lefquels britloient fon génie ôc fa po-
litique , mais ordinairement pleins de difficultez , ôc dont le
fuccès , qu'il difoit infaillible , faute d'argent , étoit toujours
chimérique. Il ne laiffa pas d'envoyer en Piémont un fecours
de fix Enfeignes de gens de pied Iraliens , commandez par
Céfar Maggi j ils furent bientôt fuivis de fix compagnies d'in-
fanterie Efpagnole , ôc de trois d'infanterie Allemande \ com-
mandées par François d'Efte , qui remplaçoit Gonzague en fon
abfence ; Alvare de Sandi s'étant aufii rendu au camp avec le
même nombre d'hommes des mêmes nations , pour être a
portée de fecourir ceux de fon parti j s'alla camper près de
Lantz î mais ce fut trop tard : la place étoit déjà rendue. Le
ieigneur de cette ville, que le duc de Savoye avoit charge de
Ri;
152 HISTOIRE
^ la défendre , 6c à qui il avoit donne le commandement de la
Henri II. g^^nifon , rejetta fur le foldat la faute qu'on lui imputoit -, il
I 5* c I. pi'ctendit que, comme l'on nepayoit pas les troupes, elles s'é-
toient mutinées i ôc n'avoient pas voulu obéir ; c'eft du moins
ce que nous apprend Julien GofTelin , qui a écrit la vie de Gon-
zague fur fes propres Mémoires : mais laiflant cette raifon;à
part , il efl: très-naturel de croire que les batteries dreffées d'une
manière fi peu attendue , contre la partie de la place la plus
foible , déterminèrent les habitans à fe rendre.
Quelque tems après le Maréchal de Briffac ordonna à Louis
de Birague ôc à François Bernardin , de s'emparer de Ponts , de
Cafteltelle, 6c de Valpergue, places voifines d'Ivrée, au pied des
Alpes : ils s'en rendirent maîtres ôc fortifièrent en diligence le
château S. Martin. Ces fuccès obligèrent Gonzague à aban-
donner, quoique malgré lui , le fiége de Parme. Comme il
étoit l'auteur de cette guerre, qu'il y avoit porté l'Empereur,
ôc qu'il avoit accepté la charge de Général des armées du Pa-
pe, il fentoitbien que la prife de tant de places dans le Pié-
mont, rendant très-douteux l'événement de cette guerre, il
étoit expofé aux reproches qu'on pourroir lui faire, d'avoir en-
trepris cette affaire uniquement pour venger fes propres in-
jures , contenter fon ambition , ôc aiïbuvir fon avarice. Ce-
pendant François d'Efte , avec les troupes Efpagnoles de Mag-
gi , aux confeils duquel il déféroit beaucoup , ôc avec celles
de Sandi , alla affiéger Villadiale dans le Montferrat. Cette
Place eft fituée fur un rocher efcarpé de toutes parts. D'Efte
ayant reconnu fa fituation, fe repentit de fon entreprife j d'ail-
leurs le tems étoit fort pluvieux, ôc les chemins étoient rompus >
enforte que le foldat ne pouvoit pas demeurer long-tems au-
tour de cette Place , fans fouffrir de grandes incommodi-
tez. Mais Maggi engagea d'Efte à continuer le fiége ; ÔC
avec un courage inébranlable il alla au pied du mur , fuivi
d'Antoine Pola de Trevifcj ôc fe faifit d'un lieu creux, où les
foldats pouvoient refter à couvert. Cette aÛion épouvanta
tellement les affiégez , que Jean Antoine Novello , qui com-
mandoit pour le Roi dans le château, fe rendit fur le champ.
En même tems Saluggia , que Louis de Birague , qui avoit
depuis peu paffé la rivière de Dora, fortifioit en dihgence,fut
reprife^ fans qu'on tirât un feul coup de canon j par Maggi ^
D E J. A. D E T H O U , L I V. VÎIL 133
avec quelques troupes que Nicolas Secco lui avoit amenées
de Crefcenrino ôc de Livoume. Gonzague en fit démolir le Henri IL
château, Chiufi fe rendit aufTi aux Impériaux. i S" 7 i.
Tandis que ces chofes fe pafToient dans le Piémont , Gon-
zague réfolut de fermer tous les paffages aux troupes que les
François pourroient envoyer à Parme : car c'étoit-là ce qu'il
craignoit. Il n'y avoit en tout que deux chemins par où ils
pulTent paffer : l'un mène à Tortona ; c'eft celui qu'on appelloit
autrefois f-^ta ^milia 5 mais Gonzague s'en mettoit peu en
peine, parce qu'il étoit difficile ôc bordé de troupes Impériales.
L'autre lui étoit infiniment plusfufpeél; c'eft celui qui con-
duit par la vallée du Tefin jufqu'au de-là du Pô. Le combat
de l'infanterie contre la cavalerie n'y pouvoir qu'être defavan-
tageux. Il fit donc camper entre Verceil ôc Cafal fix enfeignes
Allemandes, douze Efpagnoles, quatre Italiennes , avec toute
la cavalerie , ôc fit dreffer un pont furie Pô auprès de Cafal. Il
plaça des garnifons autour des gués du Tefin , depuis Bufa-
îora , du côté de Vigevani , jufqu'à Pavie.
Il embaraffa les chemins détrônes d'arbres ^ qu'il avoit fait
couper 5 les gués de l'Adda furent auiïi gardez , ôc on tint des
barques toutes prêtes t pour courir fur les François , en cas qu'ils
puflent échapper. Jean de Luna , Gouverneur du château de
Milan , eut la garde des gués du Tefin , ôc Louis Viftarino la
garde de ceux de l'Adda. Gonzague avoit deffein depuis long-
tems de faire un fi grand dégât dans les bleds du Piémont,
que les François , obligez de fiùre venir des vivres de fort loin,
quittafi^ent le pays. L'Empereur avoit agréé cette réfolunon ;
mais enfuite il changea d'avis^ôc ce changement embarafHi
Gonzague. L'argent lui manquoit pour entretenir fes troupes ,
ôc fournir au rcfle des frais de la guerre j d'ailleurs les forces des
François augmenroient de jour en jour 5 enfin le liège de Par-
me tiroit en longueur beaucoup plus qu'il ne l'avoir crû : tout
cela lui donnoit d'étranges^ inquiétudes.
L'Empereur avoit envoyé de nouvelles troupes, pour rafraî-
chir celles qu'un fi long fiége avoit extrêmement fatiguées •■> il
tira d'Allemagne, ôc fur-tout du duché de Wirtemberg, tout
ce qu'il y avoit d'Efpagnols , ôc délivra enfin ce Duché du joug
fous lequel ceux du pays avoient gémi pendant cinq ans en-
tiers, ne fe réfervant que la feule fortereffe d'Afperg. Le
R iij
n^ HISTOIRE
. marquis de Marignan reçut avec grande joye ce renfort^ 6c réfo-
TJrx^D 1 TT lut de ferrer Parme de plus près. Pour en venir a bout, il tranf-
j porta Ion camp du cote des Chartreux , qui lont a une demie
lieuë de la ville : il employa vingt jours à fortifier le monaftere,
pendant lefquels la ville ne cefTa de tirer fur lui.
Strozzi étant forti de Parme, fordfia Breflello , Montecchio ,
Fontanella , ôc les autres places du Parmefan , qu'il jugea les
plus propres à fes deifeins ^ & y mit garnifon. De là fe jettant
fur le territoire de Plaifance , il en remporta un grand butin î
ôc comme la garnifon de Ragazuola étoit fortie^ pour défen-
dre la vie ôc les biens des habitans , il en tailla en pièces une par-
tie , ôc emmena le relie avec lui prifonnier à Parme. Se flat-
tant déjà que la guerre étoit finie , il s'en retourna en France
pour y recevoir la récompenfe de fes grands fervices , ôc ré-
tablir par fa préfence les affaires de fon frère , qui y étoient ea
très-mauvais état. Son départ fembla ranimer le courage des
ennemis : ils ravagèrent les campagnes des environs de la
ville, ôc prefferent plus vivement que jamais les alFiégez , à qui
les vivres manquoient tous les jours de plus en plus ; enforte
qu'Horace Farnefe fut obligé défaire une fortie. Pour avoir des
vivres avec plus de facilité , il penfa àfe rendre maître des Places
Torchiaia bAties fur l'Apennin. Le prince de Macédoine commandoit
P''"' alors dans le Fort deTorchiara , qui n'efl: qu'à trois lieues ôc demi
de Parme. Horace fçachant qu'on n'y faifoit pas bonne garde,
partit à minuit le 17 de Novembre , fe rendit au pied de la mu-
raille , un peu avant le point du jour , ôc dreffa Cqs échelles.
Le tumulte ôc le bruit des foldats qui montoient éveilla les
habitans. Le prince de Macédoine fe jette promptement hors
de fon lit , prend fes armes > fans fe donner le tems de s'ha-
biller, ôc pour reparer par fa réfolution la négligence qu'on
pouvoit lui reprocher , il accourt fur la muraille avec les capi-
taines Antoine d'Ancone ôc Fabrice deFerrare: par fes paroles ôc
par fon exemple il encourage tous les foldats , les anime à une-
vigoureufe défenfe, ôc donne toutes les marques de valeur qu'on
pouvoit attendre d'un grand Général. Mais quand il vit qu'Hora-
ce Farnefe , Nicolas de Pitigliano , Luc- Antoine de Terni , Fa-
bio Romano , André Maggi , ôc Bentivogho , étoient déjà dans
la Ville , il ne voulut pas furvivre à la perte de cette Place ,
&L s'étant jette au milieu des ennemis , il fut tué d'un coup
DE J. A. DE THOU, L I V. VÎII. 13;
d'arquebufe. La mort de ce Chef confterna les habitans , ils
abandonnèrent la muraille , ôc les nôtres étant auiîi-tôt entrez , Yi^^f. \ IL
firent un grand carnage , pillèrent la Ville & en abattirent 1 r ç i .
les murs , pour empêcher que les Impériaux ne fongeaflent à la
réprendre. Horace Farnefe fit porter à Parme le corps du je Matcdoins
prince de Macédoine , ôc lui fit faire des obfeques magnifiques tué.
àc dignes de fa naiflance & de fa valeur : quoique fon ennemi ,
il crut lui devoir ce témoignage de fon eftime.
Cependant les forces des aiîîégez augmentoient : tous les
lieux d'alentour leur fourniiToient àts vivres en abondance 5
le château deGuardafone ôcles autres places voifines étoient
bien fortifiés : le pays ennemi leur donnoit même du fecours
en fecret. Alexandre Palavicini , gouverneur de San-Doni-
no , l'un des meurtriers de Pierre-Louis Farnefe , en ayant été
accufé , eut la tête tranchée par l'ordre de l'Empereur , quoi-
qu'il dit , pour fe juftifier, qu'il n'avoit rien fait qu'avec le con-
fentement , ôc même par le confeil de Gonzague.
Pendant le cours de ces hoililitez en Italie , la guerre com- Guerre cn°
menca à s'allumer entre l'Empereur ôc le Roi dans les Pays- ^''^ ^/r^w';
bas ÔC fur la frontière delaLorrame. Le commandement ge- dans icsP«y»
néral de l'armée fut donné à François de Cleves duc de Ne- ^^^■
vers y gouverneur de Champagne, qui diftribua dans la pro-
vince fept compagnies de Cavalerie , que le connétable de
Montmorenci y avoit envoyées , ôc qui fuivirent bien-tôt après
huit compagnies d'infanterie , qu'on mit en garnifon en divers
lieux, pour être prêtes à porter du fecours , quand on en au-
roit befoin. Déjà Pierre Erneft comte de Mansfeld , Gouver-
neur du Luxembourg , avoit fait une irruption fur nos frontiè-
res , pour tâcher de furprendre le duc de Nevers ? mais com-
me il étoit au Chefne-populeux , qui eft un bourg éloigné de
Moufon d'environ cinq lieues, on lui apporta la nouvelle de
la défaite des Flamans , que Lufarche , Lieutenant de la com-
pagnie de Châtillon, avoit mis en déroute près deMontcor-
net dans les Ardennes. 0\\ en avoit tué fix vingts , quarante
avoient été pris , ôc deux cens avoient été mis en fuite '■> cet avan-
tage reveilla le courage des nôtres. Le duc de Nevers paffa
jufqu'à Yvoy : mais voyant que quelques Arquebufiers, qu'il
avoit envoyez contre les ennemis , n'avoient pii les enga-
ger au combat , ii revint à Moufon , où il emmena avec lui
1^6 HISTOIRE
Tiercelin de la Roche du Maine, qui en étoit Gouverneur,
Henri IL avec lequel il pafTa à Donchery , ôc de là vint à Mefieres. A un
I 5* 5" I. mille de là il y a un château nommé Lûmes , bâti fur la Meufe^
dont les Impériaux étoient les maîtres •-, le comte d'Apremont
le leur avoit livré : il y eut en cet endroit un rude combat ,
entre les nôtres ôc ceux de la garnifon d'Apremont : Le Comte
lui-même y fut blefle à l'épaule il dangereufement, qu'il en mou-
rut bien-tôt après.
Comme l'hiver approchoit , le duc de Nevers fe retira à
Châlons, ôclaifTale commandement de l'armée en fon abfen-
ce à Imbert Bourdillon de la Platiere , lieutenant de Roi dans
la Province, qui ayant paffé par la forêt des Ardennes, avec
la cavalerie de Henry de Lenoncourt, comte de Nanteuil , ÔC
celle de la Roche du Maine, y démolit S. Hubert, que les
ennemis avoient fortifié. Lorfqu'il fut revenu à Mezieres , Ni-
colas Gourdes , Meftre de Camp d'un vieux Régiment , ôc Of-
ficier intrépide , accoutumé à tailler en pièces ou à mettre en
fuite les payfans ôc autres gens de la campagne , dont la plu-
part des troupes des ennemis étoient compofées , fortit de Mau-
bert-Fontaine , avec les iiens , plein de mépris pour ces trou-
pes , ôc de la confiance que lui donnoient fes fuccès pafTez,
Maubert-Fontaine eft fitué fur la Meufe , ôc les nôtres s'en
étoient emparez j mais Gourdes tomba dans une embufcade ,
ôc n'attendant aucune grâce de la part de ceux qui l'avoient
dreflée^ gens féroces ôc fanguinaires , après avoir inutilement
attendu le fecours qu'on lui envoyoit de Mezieres , ôc avoir
combattu avec un courage invincible , il refta étendu fur le
champ de bataille, percé de plufieurs coups : il y eut trente-
cinq de fes gens tués à fes cotez. Bourdillon s'avançoit déjà
pour le fecourir, mais ce fut trop tard : les ennemis effrayez
de fon arrivée avoient gagné la forêt voifine, où ils élevèrent quel-
ques rctranchemens. Mais Bourdillon brûlant de venger la mort
du brave Gourdes , fe jetta tête baiffée au travers des buif-
fons ôc des bois, fans attendre fon infanterie qui avoit ordre
de le fuivre '■> il y perdit quantité de chevaux , ôc fut contraint de
fe retirer fans rien faire. On porta à Mezieres le corps du malheu-
reuxGourdes que l'on trouva , ôc pour honorer fes belles adions ;
on lui fit desobfeques magnifiques : ce combat fe donna le 17
de Décembre. E^fuitç les nôtres firent plufieurs courfes vers le
château
DE J. A. DE THOU, Liv. VIII. 137
château de Lûmes , fous la conduite de Villefranche , Capi- "— i-
taine d'une vieille compagnie , qui s'étant fervi à propos d'une Henri IL
rufe militaire aflez finguliere:, Ôc ayant mis des fantômes armez i ç ^ i,
vis-à-vis des fentinelles , entra dans la cour du château par un
autre endroit > 6c s'en retourna avec un grand butin fans avoir
ctéapperçu de lagarnifon.
SaintAmand Jeune officier plus récommandable par fanaifian-
ce ôc fa valeur que par fa prudence, fut pris ôc tué, dans le tems
qu'il faifoit des recrues pour le Roi fur la frontière. Nos gens
bien-tôt après fe faifirent du château d' Afpremont très-mal forti-
fié , qui , après la mort du Comte, avoit été donné au duc de Ne-
vers ; ils y mirent le feu ôc allèrent encore brûler l'Abbaye de
Gorzes , qui étoit près de là : ils fe retirèrent enfuite à Aubenton ,
où Jean Stuard d'Aubigny ôc la Lande étoient en garnifon ,
l'un avec une compagnie de cavalerie j l'autre avec une d'in^
fanterie.
Antoine de Bourbon , duc de Vendôme , faifoit auflî la
guerre fur la frontière des Pays-bas , dont il étoit gouverneur.
Le duc d'Enghien ôc le prince de Condé fes frères , qui étoient
revenus depuis peu d'Italie avec quatre cens gendarmes ôc dix
mille hommes de pied, étoient auprès de lui: il entra dans le
Hainault ôc dans la Flandre fuivi de ce renfort, ôc y fit de grands
ravages. Si fes defleins n'euflent pas été découverts ôc préve-
nus par l'ennemi , il auroit furpris Arras.
Cependant la guerre ennuyoit le Pape depuis long-tems^ Ôc
il fouhaittoit la paix. Il affembla donc le confiftoire^ ôc propofa Affaires de
les Cardinaux Pio de Carpi ôc Jérôme Verallo^ pour les envoyer P''^"^^-
1- 'j T ' 1' ^N l'-n 1' ^ • J -c- Légats en-
en qualité de Légats , 1 un a 1 iimpereur , 1 autre au roi de Jr^ran- voyez à l'Em-
ce. Le Cardinal Verallo fe rendit à Fontainebleau le 15 de i'^'!^"'^ ^ ^^
Décembre j où il falua le Roi : enfuite il fit publiquement fon p^jx.
entrée à Paris avec la pompe ôcles cérémonies ordinaires. Ses
pouvoirs furent prefentez au Parlement accompagnez de Let-
tres Patentes du Roi. On les cnregiftra aux mêmes conditions
que l'avoient été auparavant ceux des Cardinaux d'Amboife ,
de Gouffier, du Prat , Farnefe ^ Sadolet ôc Saint George :
On y ajouta , que le Légat ne pourroit exercer en France fa
charge par un autre que par lui-même 5 Qu'il ne pourroit con- ^c Pnrlc-
r 1 j- • -A 1 1 1 *^v 11 J "'•'^"'^ limite
rerer les dignitez , qui (ont les plus grandes après cqucs des jc, jouvc
Evêques , dans les Eglifes Cathédrales , ni même celles des ^^^ J-"-'§3t
Tom, IL S
s loiivojrs
isS HISTOIRE
--——---- Collégiales, où s^obferve le contenu du chapitre ^tia proptefr
Henri II Q'-^'i^ ^^ pourroit non plus créer aucun Chanoine, non pas même
, - ^ j avec le confentement du Chapitre , ni dans l'erperance d'en
obtenir dans la luite l'agrément; Qu'il ne feroit rien de con-
traire aux faints décrets, ou aux conventions, droits, privi-
lèges ôc prérogatives du Roi , ôc aux immunitez ôc libertezde
l'Eglife Gallicane Ôc des Univerfitez du Royaume; Qu \ ne
pourroit déroger ni préjudicier auxEdits Ôc aux Ordonnances
du Roi, ni aux Arrêts de la Cour du Parlement , ôc particu-
lièrement en ce qui regarde les petites dattes ôc les Notaires
Apoftoliques; Qu'il feroit obligé de donner un écrit ligné de
fa main, qu'on enregiftreroit dans le Greffe de la Cour , par
- lequel il promettroit au Roi d'obferyer les conditions dont nous
venons de parler : voilà ce qui fe paffa au Parlement iur la lixi
de l'année ijji. le \6 de Décembre.
Avant de cefler de parler des affaires de la France , il nous
refte encore à dire quelque chofe qui la regarde. Le 1 2 de Sep-
Naiflance de tembre la Reine Catherine accoucha d'un fils , que l'on bap-
Hemi III, ^^^^ ^j.Q-g j^^QJg après , le 5" de Décembre. Il eut pour parains
Edoiiard roi d'Angleterre , qui le fit tenir en fon nom ' , ôc An-
toine de Bourbon, duc de Vendofme ; on le nomma Edouard
Alexandre 5 mais depuis il changea de nom , ôc fut appelle Hen-
ri. Il fucceda dans la fuite à fon frère Charle IX. Cette même
année Anne de Montmorenci, le principal favori du Roi, obtint
quela terre de Montmorenci , dont cette Maifon , l'une des pre-
mières ôc des plus illuftres du Royaume, porte le nom , fût éri-
gée en duché-pairie, pour Gontre-carrer la maifon de Lorraine.
Plufieurs , par un pernicieux exemple, briguoient alors de grands
noms , ôc recherchoient des titres faftueux. Au mois de Mars,
on envoya au Parlement de Paris, ôc à tous les autres Parlemens
Edit de la ÔC Cours de ce Royaume , l'édit de création des Préiidiaux ,pour
treanon des juprer en dernier reffort. Le Parlement de Paris s'y oppofa avec
Vigueur. L edit ncanmoms tut ennn enregiltre :par cet edit on
établiffoit, dans tous les gouvernemens de France, un cer-
tain nombre de Confeillers , fixez au moins à fept , qui , avec
les Préfidens ôc les Lieutenans généraux , puffent juger
1. M. de Thou dit en cet endroit
qu'il le fit tenir par Th. Seimer amiral
d' Angleterre; mais ce feigneur avoit eu
la tête tranchée le 10 de Mars 15" 4P
comme on a vu ci-defTus p. 381. C'eii
une faute grofliere de l'Editeur,
DE J. A. DE THOU, Liv. VÎIL 15^
définitivement & fans appel déroutes les matières civiles, oiiii _— - — ~--~
ne s'agiroit que de la fomme de deux cens cinquante livres , ou Tj;p>,p jt
d'un fonds qui ne pafferoit pas dix livres de rente. Cet édit t r. - r *
fut l'ouvrage du cardinal de Lorraine , qui , en établiflant. ^
à Reims , dont il étoit archevêque , une jurifdidion royale ,•
au lieu qu'auparavant on n'y reconnoiffoit que la jurifdi'Slion
des Archevêques , fit grand tort, ôc à fa propre autorité , ôc ^
à celle de fes fuccelTeurs.
Cependant l'utilité publique rendit dans la fuite agréable à
tout le monde ce même établiffement , qui d'abord avoit paru
fi odieux. En effet, par ce moyen on éteignit une infinité de
cliicannes. Mais le nombre des Magiflrats , ayant été depuis
augmenté , l'expérience a fait voir que le mal qu'on croyoit
guérir par cet édit , a toujours pris de nouvelles forces, ÔC
qu'enfin, à la honte du nom François, il a infetté peu à peu
toute la France. On augmenta aulïi dans ce même tems la Autres Edits.
Cour des Aides , qui fut partagée en deux Chambres. Déjà non de"ia~
les Charges commençoient à être vénales , ôc ce n'étoit plus Cour des Ai-
le mérite qui les obtenoit. Peu de tems après , on publia un charges retr-
autre édit , par lequel il fut défendu de nommer aux Cures ducs vénales,
des villes murées , ou entourées de foffez , aucun fujet qui
n'eût donné auparavant des preuves fufBfantes de fa capacité
dans quelque Univerfité, ôc obtenu quelques dégrez ; ôc on or-
donna que ceux qui auroient été nommez , ou par le Pape ,ou
par les Evêques , contre ce qui étoit prefcrit par l'Ordonnance^
feroient dépofledez, comme malôc abufivement pourvus.
Tandis que le Roi étoit à Angers , on lui repréfenta le 6
de Juin , qu'il s'étoit introduit un mauvais ufage , d'appréciée
tout en écus d'or dans les contrats de vente, Ôc que de là il
arrivoit , que par l'artifice fecret des Marchands étrangers ,'•
tout l'or de France pafToit chez eux 5 il fut donc ordonné ,
que dans les contrats on ne feroit plus mention d'écus, mais
feulement de livres tournois. Ce règlement , qui pendant quel-
que tems parut utile, fut depuis changé; parce que l'or ôc l'ar-
gent, dont il faut confidérer le poids, devint extrêmement
haut, ôc monta jufqu'à un prix immenfe , comme nous le di-
rons bien-tôt après , par la multiplication des livres tournois ,
dont le nombre efl arbitraire.
Qn fit aulFi le quatorzième jour de Juillet un édit à Nantes ;
S ï]
140 HISTOIRE
par lequel , conformément à l'ancien ufage des Grecs ôc des
Henri IL i^oi"^'^^^^"^^ , que nous avons confervé , il fut enjoint aux Bou-
^ ^ j chers par toute la France, de vendre la viande à la livre, au
prix que les Magiftrats de Police y mettroient : mais comme
on a depuis reconnu, que cette Ordonnance n'étoit pas d'un
grand foulagement pour le peuple, on l'a abrogée, comme d'un
confentement tacite > quoiqu'on l'obferve en plufieurs en-
droits.
Il ne faut pas ici oublier une chofe , qui ayant été agitée
à la Cour avec beaucoup de chaleur , fut enfin autorifée , con-
tre toute juftice, ôc contre l'honnêteté publique. Il y avoit plus
Arrêt du f^Q troisans, que le 27 d'Odobre le Parlement de Touloufe
Parlement de • j a /^ • j' r r^ o •
Touloufe au avoit rendu un Arrêt , pour punir cl une façon levere ôc igno-
fiijetdc quel- minieufe, l'impudicité de quelques Eccléiiadiques. Les Juges
îîaTtLie's*^ dé royaux avoient été commis pour en faire juftice , parce qu'on
muivaifes prétendoit que les Juges eccléfiaftiques y connivoient, ôc qu'ils
Riœurs. ç^ négligeoient la punition. Le Clergé fouffrit impatiemment
cet Arrêt. L'Evêque de Montauban fut chargé d'en porter
fes plaintes au Roi , qui pour lors étoit à Amboife. Il fit fi
bien que l'Arrêt fut calTé par un autre du Confeil privé , com-
me contraire aux faints Canons , ôc aux privilèges des Ecclé-
fiaftiques ', on donna à Pierre de Hauteclair, Maître des Requê-
f le Coiiillard. tes^appellé par fobriquet d'un nom peu honnête *, la commiflion
de faire exécuter l'Arrêt du Confeil , Ôc de réparer l'injure
faite au Clergé : cela fe pafTa le 29 d'Avril de cette année
ly^i. Le Clergé néanmoins n'en fut pas encore content : il
pubHa un libelle , dans lequel il déchiroit cruellement l'auto-
rité du Parlement de Touloufe j mais Jean de Mefençal pre-
mier préfident , homme d'une fageffe ôc d'une probité recon-
nue , y répondit ; en défendant le Parlement , il attaqua le
Clergé d'une manière très-picquante , ôc invediva avec beau-
coup de force contre les mœurs, ôc le dérèglement des Ec-
cléfiaftiques. La Faculté de Théologie de Paris condamna
cette réponfe l'année fuivante , comme injurieule ôc diffa-
matoire , ôc l'auteur eût vu même par là fa réputation flé-
trie, fi fa dignité , jointe à l'opinion générale qu'on avoit de
fon intégrité , ne l'eut mis à couvert des attaques de la ca-
lomnie.
Comme les grandes guerres que le Roi faifoit en des pays
DE J. A. DE THOU, Liv. VIII. 141 *
éloignez, l'obligeoient à des dépenfes exceiïives , il fut réfolu !
fui: la fin de cette année , dans un confcil tenu à Fontaine- Henri IL
bleau^ oLi fe trouvèrent les Princes 6c les autres Grands de la 1551.
Cour , que les revenus annuels du domaine du Roi en feroient
aliénez } jufqu'à lafomme de deux millions de notre monnoye.
En même tems ceux du Languedoc qui n'étoient pas nobles ,
& qui poiTedoient pourtant des biens nobles , payèrent au
Roi ( comme les Eccléfiaftiques pour les fonds non amortis )
la fomme de cent mille écus. C'eft de cette nature de biens
dont nos Rois ont coutume ôc ont droit , tous les quarante
ans, de retirer de grandes fommes dans toutes les provinces
du Royaume.
Cependant Marie reine d'EcofTe , qui avoir déjà demeuré Affaires d'E-
un an en France^ après avoir réglé fes affaires Ôc mis ordre à ^
tout i comme du moins elle fe l'imaginoit , s'en retourna en
fon pays. Elle étoit venue en France, en partie pour voir fa
fille , fa patrie ôc fes parens , ôc en partie pour tâcher d'ôter au
viceroi d'EcofTe le gouvernement du Royaume , ôc conférer
fur ce fujet avec le Roi. Elle obtint aifément de lui , par l'en-
tremife de fes frères , des honneurs ôc des prefens pour les prin-
cipaux de ceux qui J'avoient fuivie, chacun félon fon rang ôc
fon mérite, mais fur-tout pour les parens du viceroi , pour fes
amis , ôc entr'autres pour Robert de Carnegie ôc David Panter
évêque de RofTe jleRoi leur fit beaucoup de careffes, afin de
les engager dans les intérêts de la.Reine, ôc il les pria de dire
de fa part au Viceroi , qu'il lui feroit grand plaifir de céder à la
Reine douairière le peu de tems qui lui reftoit à exercer fa char-
ge. La Reine partit ôc traverfa toute l'Angleterre accompagnée
d'Henry Clutin d'Oifel, Ambaffadeur du Roi , homme d'un
efprit excellent , qu'elle confideroit beaucoup. Lorfqu'elle fut
arrivée , elle fuivit pendant un an le Viceroi , qui renoit fon Ht
de Jufliceen difîercns endroits du Royaume. Alors elle le fit
folliciter par fes parens , de fe démettre du gouvernement ; ôc
pour le porter à y confennr plus aifément , elle le fit mcnacei'
fous main , de le forcer à rendre compte de fon adminiftra-
tion 5 ce que la Reine , qui feroit bien-tôt hors de tutelle, ne
differeroit pas d'exécuter. Le feu roi Jacque fon père avoir
laifTé quantité d'argent ôc de meubles très-riches, que le Vice-
roi avoit confondus avec fes propres efiets , ôc qu'il s'étoit
S iij
142 HISTOIRE
appropriez ; alnfi pour fe mettre à couvert de ce côté-là , lui &
Henri IL ^^^ Tiens, il traita avec la Reine douairière, à ces conditions:
I 7 s* I Qu'elle lui feroit faire un don par les François de tous les biens
du feu Roi, qu'il s'étoit appropriez ; qu'il ne rendroit aucun
compte de ceux qu'il avoit gérez pendant la minorité de la jeu-
ne Reine , & qu'il s'obligeroit par ferment à refiituer ce quife
trouveroit en nature. Enfuite on le fit duc de Chaftelleraut en
Poitou , avec une penfion de douze mille livres. On ajouta
9u traité, que li la Reine mouroit fans enfans, on le déclare*
roit fon plus proche héritier. Cet article fut depuis ratifié eu
France par la Reine ôc par fes curateurs , le Roi , le duc de
Guife ôcle Cardinal fon frère, qu'elle avoit nommez par l'avis
de fa mère.
Le Viceroi néanmoins voyant que le terme de fon adminif-
tration approchoit, revint à fon inconftance ordinaire : il fit ré^
flexion fur le péril qu'il couroit, en quittant la fouveraine au-
torité , qui lui avoit fait un grand nombre d'ennemis , pour fe
réduire à une vie privée , où il fe verroit en butte aux injures ôc
peut-être aux juftes vengences de quantité de perfonnes. C'eft^
pourquoi , tantôt il cherchoit des prétextes pour ditferer , tan-
tôt il difoit ouvertement qu'il ne pouvoir exécuter fes promef-
fès , parce que la Reine n'avoir pas douze ans accomplis. Ces
mauvais procédez obligèrent la Reine à fe retirer à Sterlin :
fa retraite laiffa le Viceroi dans une folitude , qui lui fit voir
combien fa conduite avoit aliéné tous les efprits , ôc qui le
contraignit enfin à fe rendre.
AiTaires II s'cxcita pour lors en Angleterre des troubles , dont les
0 Angleterre, conféquences étoient bien plus dangereufes ; ce qui les fit naî-
tre fut la mauvaife intelligence qui étoit entre Jean Dudiey;
comte de Warwick , ôc depuis duc de Northumberland , hom-"
me ambitieux , ôc le duc de Sommerfet , régent du Royaume;
homme foible ôc d'un génie très-borné. Dudiey abufoit de-
puis long-tems de fa patience '■> ils en vinrent à une haine ou-
verte, qui s'accrut jufqu'au point, que Sommerfet ne pouvant
plus fouffrir les mépris ôc les infultes de fan ennemi , réfolut de
lui ôter la vie , pour conferver fon autorité. Il alla donc chez
lui, fous prétexte de lui rendre vifite , ayant une cuiraffe fous
fon habit , ôc fuivi de plufieurs gens armez qu'il laifia dans
l'antichambre. Mais ayant été introduit chez le duc de,
DE J. A. DE THOU , L i v. VIIÏ. 143
Northumberland , qui étoitau lit, ôc reçu avec toutes les mar- *
ques imaginables d'affedion ôc de bienveillance 5 Sommerfet Henri IL
qui étoit d'un naturel doux , ôc peu capable de réfolution, fe re- i ç c j,
pentit de fon defTein, ôc s'en retourna fans l'avoir exécuté 5 il fut
néanmoins découvert & trahi par les fiens mêmes î ôc quoique
le Roi, dont il avoit élevé l'enfance, n'épargnât rien pour le
fauver , il fut condamné à perdre la tête , pour avoir violé l'E-
dit publié depuis peu , qui portoit qu'on puniroit de mort qui-
conque feroit convaincu d'avoir attenté à la vie de ceux qui
étoient du confeil du Roi, quand même il n'auroit pas exécuté
fon deffein.
Au commencemeîlt donc de l'année fuivante , le duc de
Sommerfet eut la tête tranchée : exemple terrible des caprices
de la Fortune , qui renverfe tout à coup ceux qu'elle a le plus
élevez. On exécuta avec lui un nommé Raoul Vain , par Is
confeil duquel on difoit que Sommerfet avoit tenu des affem-
blées contraires aux loix de l'Etat, & confpiré contre le duc
de Northumberland ôc contre d'autres. On rapporte que Vain
étant conduit au fupplice , dit au duc de Northumberland ; que
tant qu'il vivroit , fon fang lui ferviroit de chevet : il efl: certain
que Sommerfet fut extraordinairement regretté depîufieurs per-
fonnes , ôc qu'il y en eut quelques-uns qui emportèrent chez
eux des mouchoirs teints de fon fang. Il y eut entr'autres une
dame de condition, Ôc dont le courage répondoit à la najf-
fance, qui deux ans après, fous le règne de Marie , voyant le'
duc de Northumberland arrêté Ôc conduit au fupplice, fe pré-
fenta devant lui dans la place publique , ôc lui montrant un
mouchoir tout baigné du fang de Sommerfet : Voilà, lui dit-
elle , le fang d'un homme de bien , oncle d'un bon prince ^
qui crie maintenant vengence contre toi , dont la trahifon l'a
fait répandre. Après la mort du duc de Sommerfet , Dudley
qui avoit en main la puiflance abfoluë , commença à afpiret
plus haut,ôc l'ambition l'aveugla jufqu'au point qu'il voulut fe
faire Roi j ce qui fut caufe en Angleterre des plus grandes
révolutions.
Martin Bucer natif de Schleftat en Alface, ayant palTé de MortdeMar^
Stralbourg en Angleterre > mourut cette même année à Cam- "" Bucei:.
bridge le dernier jour de Février , âgé de 61 ans j fa mort fut cé-
lébrée par quantité d'épitaphes , ôc particulièrement par celles
144 HISTOIRE
; que firent deux frères de la maifon des Suffolck. Leur mère
Henri II. iie le quitta point pendant tout le cours de fa maladie, & lui
I 5" 5" I. ïendit tous les fervices imaginables , quelques jours avant que
de mourir, déplorant le miferable état où l'Allemagne étoit
réduite , il dit qu'il craignoit que les louables defleins de tant de
gens de bien qui fouhaitoient avec ardeur la gloire de Dieu ôc
la réforme de l'Eglife^ n'euffent aucuns fuccès> ou que ces
fuccez ne fuflent pas durables, faute d'obferver exadementla
difcipline fur la punition des méchans , ôc tout ce qui concer-
noit le faint miniftere j qu'il fouhaitoit donc avec ardeur que
l'on fuivît religieufement dans toute l'Angleterre ce que le
roi Edoiiard avoir folidement ordonné pour l'éiablifTement de
la difcipline eccléiiaftique ; il y eut un grand concours de peu-
ple à fes funérailles , plus de deux mille perfonnes s'y trouvè-
rent, ôc fon corps fut enterré dans la grande Eglife de la ville.
Mort J'AI- Cette même année mourut auiïi André Alciat , natif de
ciat & d'au- Milan , qui fçût le premier joindre à la fcience des loix la
tresfçavans. connoiflance des Belles-Lettres j ôc de l'antiquité j il profelTa
publiquement le droit, d'abord en France, à Bourges, ôc en-
fuite à Avignon , où il anima par fon exemple nos François
à cultiver cette fcience. Il quitta la France fur le déclin de
l'âge , ôc fe retira en Italie ; enfeigna à Bologne , puis à Fer-
rare , où le duc Hercule II. le fît venir, ôc lui donna des ap-
ppintemens confidérables ; enfin, après avoir donné beaucoup
d'ouvrages à la pofterité, le 12 Janvier il finit fa carrière pal-
fiblement ôc glorieufement à Pavie , où il enfeignoit le droit
âgé de cinquante-huit ans , huit mois ôc quatre jours , comme
le marque fon horofcope qu'avoit tiré Jérôme Cardan, il fut
enterré à faint Epiphane.
Marc- Antoine Flamnio natif d'Imola , ville confidérable
de la Lombardie , mourut aulIi à Rome , mais plus jeune
qu' Alciat j il joignit au talent de la Poëfie, dans laquelle il
excelloit pour lors parmi les Italiens , ôc à l'étude de la Phi-
lofophie , une pieté rare j il demeura long-tems chez le car-
dinal Alexandre Farnefe , grand protedleur àcs gens de Let-
tres, qui lui fit beaucoup de bien ; il lia aufii une étroite amitié
' ' - avec le cardinal Polus. Il fut le premier de fon pays , qui à la
perfuafion de ce Cardinal , exprima afîez heureufement en vers
Latins , la majefté des Pfeaumes : il invita par fon exemple
François
DE J. A. DE THOU^Liv. VÎTL 14;
François Spinula à recueillir les mêmes lauriers dans cette '" ' ' ' ' -
carrière poétique. Nous aurions de lui de plus grands ouvra- Henri IL
ges, fi la foiblefle de fon eftomac , ôc quelques autres infir- i 5 5 i.
mitez , ordinaires aux gens d'étude , ne l'euiTent empêché de
travailler , ôc ne l'euflent enlevé au milieu de fa courfe.
Les queftions qui regardent la foi , les bonnes oeuvres , la grâ-
ce , le libre arbitre , la prédeftination , la vocation , ôc la recom-
penfe éternelle , étoient pour lors agitées en fecret parmi ceux
qui fouhaitoient fincerement la réforme de l'Eglife. La plupart
ayant fur ces matières des opinions différentes de celles qu'on
enfeignoitcommunément.s'appuy oient de l'autorité de faint Au-
guilin pour les foutenir ; c'eft pour cela qu'Auguftin Fregofe
Softeneo fit imprimer à Venife l'an 1545". quelques opufcu-
les , extraits des ouvrages de ce Père , aufquels il ajouta des
notes ôc des commentaires. Flaminio entroit afiez dans leurs
opinions j quoique fur les autres points il ne goûtât pas la doc-
trine répandue depuis peu en Allemagne. On voit encore dans
le recueil des Lettres des grands hommes*, un témoignage * curonm
clair ôc autentique , qu'il n'avoit point d'autre fentiment que ^j»'"'''"" 'P'J^^-
ceux de l'Eglife Catholique fur le facrement de l'Euchariftie.
Ainfi il ne fut point obligé de quitter fa patrie, comme plu-
fleurs de ceux avec qui il entretenoit des liaifons d'amitié , ôc
entre autres Galeas Carracciolo , marquis del Vico. Il ne put
cependant éviter la cenfure fecrette , ôc l'on effaça fon nom
de toutes ces Lettres publiées dans la fuite. Antoine Car-
racciolo , qui a écrit la vie du pape Paul IV. renvoyé à Tannée
précédente la mort de Flaminio; il dit que ce Pape, qui n'é-
toit alors que Cardinal * , l'affifta à la mort , ôc que comme il * Caraftc
Faimoit tendrement , ôc qu'il doutoit un peu de fa foi , il lui
rendit dans ces derniers momens tous les devoirs d'un ami
véritable Ôc chrétien.
Prefqu'en même tems mourut en fon année climatetique ,
à Vérone fa patrie^ qui a produit tant d'excellens efprits, Jean-
Baptifte del Monte, "^ fameux médecin. Ses ouvrages font fort * Montanus;
eftimez : il en donna de fon vivant une partie au Pubhc; l'autre fut
publiée après fa mort, par un difciplereconnoiffant, nommé Jean
Craton^qui exerça avec fucccs la médecine fous trois Empereurs.
Bien-tôt après mourut auffi Joachim Vadianus , natif de
faint Gai en Suilfe > il s'étoit d'abord uniquement appliqué
Tome II. , T
1^6 HISTOIRE
aux Mathématiques ôc à la Géographie > fur laquelle il a beau-
Henri il coup écrit j il s'adonna enfuite à la Théologie , & s'y rendit
I 5" 5 ^» fameux parmi ceux de fon pays : fa prudence ôc fa probité
engagèrent fes concitoyens à le tirer de la vie obfcure du
cabinet, pour le faire paroître au grand jour j on lui confia la
première magiftrature. Revêtu de cette dignité , il furpafTa de
beaucoup les efpérances avantageufes qu'on avoit conçues de
luij ôc fit voir par fon exemple, que les Philofophes ôc les
gens de Lettres font quelquefois d'excellens politiques, ôc que
capables des plus grands emplois , ils ne doivent pas être ex-
clus de l'adminillration des affaires publiques.
Fin du huitième Livre»
147
Ç/Ts Ç^ ?p î^ î^ î^ Ç^ îif> îf> ?/> î^ Ç^ î^ î^ W^ îf> 5^ ?/» f ^ ?i^ ^î^
ISi^ OOO0OO0GOO0O ^p^
1^ ëooooi^pooof§jî^oooiè^oooiè§icooi^l;ooo^^oooof§g|ocooë ^
HISTOIRE
D E
JACQUE AUGUSTE
D £ T H O U.
LIVRE N E V F IF ME.
Il 'Empereur éroit fort inquiet de voir que^
^ ^ "k ^ ^ ^ ^ 0^ malgré les heureux fuccès dont f'erdi- Henri IL
É -Se ir#IC#IC€^ ^î* Si nand de Gonzague l'avoit flatté , la i c c i
^«-x .î: §s>j 'W' y 5^ 1^5 2:uerre dé Parme trainoit en longueur 5 Affaires
Lss^ 5?. .xï) i^uerre ae rarme trainoit enione^ueurj
ïi^s; >.;.^ ^ , r j ' • 11 ^ j d'Italie.
121 jj. ï)'^^ qu un reu dangereux etoit allume dans
ï"^ m 1-, T u«„J:^ flr /^ — ^.,: 1.,: c..:r,.:. i„
1^ - >,^w^>;^w^>^ ■' q pj^g ^g pç-^^g >j ^^^ jg p^pg dégoûté de
i 4« iW^>-^rll >^ 13 1^ Lombardie, ôc (ce qui lui faifoit le
|l ^ ^ A^ ^ AT' Jî- ^^
//vvs;
O *3 la guerre , fouhaitoit extrêmement de
^Â'?;';„^k^^/;€/;^/;i>y;#M^^/:.'?^^;'/;.^?^^^ faire la paix. Il voyoit encore avec cha-
grin , que les affaires de Sienne alloient aflez mal j que les
Siennois avoient des intelligences fecrettes avec les François
répandus à Parme , à Venife , 6c en d'autres endroits d'Italie ;
foit qu'ils ne puflent fupporter la fcvérité exceffive & la dure-
té du gouvernement de Mendofe , foit qu'ils fuflent irrités de
voir bâtir chez eux une citadelle , dont l'ouvrage s'avançoit
de jour en jour , ôc menaçoit de réduire en fervitude des hom-
mes nés libres. Ce Monarque n'étoit pas plus tranquille fur
Ti;
148 H l'S T O I R E
les affaires du Royaume de Naples ; il redoutoit les intrigues
Henri II. de Ferdinand de Sanfeverino prince de Salerne , qui avoir été
j ^ ç j^ autrefois trcs-maltraité par le Viceroi Pierre de Tolède ôcs'é-
toit vu depuis peu attaqué par un de fes vaffaux , qui avoit
tiré fur lui un coup d'arquebufe , lorfqu'il revenoit de Salerne
à Naples. Sanfeverino imputoit cet affaiïinat au Viceroi , qui
ne refpirant que la vengence , & abufant de fon autorité , étoit
Tennemi déclaré de toute la Noblelfe.
On avoit en même-tems découvert le complot , qu'Horace
Pecci ôc George Tricerchi avoient formé, de tuer Jean de
Luna gouverneur de la citadelle de Milan. Ces deux Gentil-
hommes Siennois comptant fur leur étroite liaifon avec ce Gou-
verneur:, avoient fait efpérer à Louis de Birague qu'ils vien-
droientà bout de leur deffein, ôc que la citadelle feroit livrée
aux François. Mais le projet ne réùffit point : Pecci fe fauva?
Tricerchi fut pris ôc appliqué à la queftion , où il déclara tout.
Les ennemis firent au (11 courir le bruit qu'on avoit des def-
feins fur le Fort San-Antonio , ôc qu'on devoit fe faifir de Jean-
Baptifte del-Monte ôc d'Alexandre Vitelli , ou même les af-
falîiner. L'auteur de ce projet étoit Tullio de Galeze , qui
avoit été d'abord de nôtre parti , ôc enfuite avoit palTé du côté
des ennemis. Ayant été pris , on arracha de lui par la violen-
ce des tourmens tout ce qu'on vouloit qu'il déclarât 5 après
quoi on le fit mourir.
Le befoin d'argent où fe trouvoit l'Empereur , l'inquietoit
encore plus que toute autre chofe. Comme il n'avoit plus rien
à efpérer de la flotte des Indes , il fit propofer aux Génois, par
François Erafte fon Secrétaire , de payer l'argent qu'il devoit
au duc de Florence, au fujet de l'Etat de Piombino. On leur
fit entendre que l'Empereur étant maître de l'Ifie d'Elbe, ôc
de Piombino , leur république feroit alors délivrée de la crainte
que lui pouvoit caufer le voifinage de ce nouveau Souverain,
Mais les Génois s'excuferent fur le changement des conjonc-
turesj ôc refuferent d'entrer dans les vues de l'Empereur, qui
fe vit enfin obligé de recourir à des marchands particuliers ^
dont il emprunta à un gros intérêt deux cens mille écus d'or,
qu'il fit aulFi-tôt diftribuer aux gens de guerre j ce qui calma
au moins pour un tems les foldats tout prêts à fe mutiner.
Les nouvelles que l'Empereur recevoit tous les jours de
D E J. A. D E T H O U . L I V. IX. i^p
Hongrie t foulageoient un peu fes peines. Quoiqu'elles con-
cernaflent plus les affaires de fon frère , que les liennes , il JJ£î,^ri U,
croyoit cependant qu'elles intereffoient fa gloire, ôc qu'il lui i ç r i,
étoit important de renverfer les projets des Turcs. Âlais il
m'a femblé à propos , avant de parler en détail des affaires de
Hongrie , d'expofer en peu de mots la fituation ôc l'état de ce
Royaume, ôc des pays qui fenvironnent , atin que Ton puiffe
comprendre avec plus de facilité ce que je dirai dans la
fuite.
Au-deffous"de la Sarmatie d'Europe ^ , on trouve , en tirant AfFaiies ée
vers le midi Jes monts Crapak , qui bornent la haute ôc la baffe ^^f^S'i*^- -
Hongrie au Septentrion, l^a haute, qui renrerme aujourdhui de ce Koyau-
prefque toute l'Autriche , étoit appellée anciennement pre- '"^^
miere confulaire. On y voit un peu au-deffous de Vienne les
villes de Stain-am-Anger ^ Ôcde Strignan S dont la première
eft célèbre par la naiffance de Saint Martin , l'autre par celle
de faint Jérôme. La baffe Hongrie eft bornée au midi par le
Drab , ôc eft féparée de la haute par le Lac appelle Bala-
ton '^ , qui lignifie en langue Sclavone , une eau dorman-
te. Les habitans du pays difent que ce Lac n'a commencé à
paroître qu'à la venue de Jefus-Chrift 5 fa longueur eft d'envi-
ron vingt lieues , ôc fa largeur de trois. Il eft environné de
collines chargées de vignobles 6c d'arbres fruitiers , qui for-
ment en ce lieu une vûë très - agréable. Quelques-uns ont cru
que c'eft ce Lac dont parle PUne fous le nom de Ptifon. Quoi-
que toutes les eaux qui font dans la Hongrie foient ordinaire-
ment glacées pendant l'hiver , jamais cependant les plus grands
froids n'ont pu glacer ce Lac, dont les eaux fourniffent en
tout tems une grande abondance d'excellent poiffon. ■
Les deux Hongries s'étendent vers l'Occident jufqu'aux paya
des Marcomans , ôc jufqu'au pié de la montagne de Kalenbergy
où font aujourd'hui le marquifat de Marhern ou de Moravie
ôc la Bavière d'en-deça le Danube. Il y a au-delà de cefleu-
ve une province appellée aujourd'hui Sclavonie, Ôc une au-
tre appellée autrefois Pannonique ou Interamne, parce qu'el-
le eft renfermée entre le Drab , ôc le Saw , qui le décharge
dans le Danube auprès de Bellegrade. Dans cette province:
1 G'eft-à-dire, la Pologne. 1 3 Strignam en Latin Str'ulon.
2 Stain-am-Angei en Latin Sabaria j 4 En Allemand Platze.^
B . Mmini* 1' ii j
VKBBsanwfVSBi
gmo.
* Mous
lyd HISTOIRE
étoit fituée la ville de Sirniifch. Après la décadence de l'Em-
HeisRI il pire Romain , cette partie de la Sclavonie devint tributaire
1 5" 5" I- des Rois de Hongrie. Il y a outre cela au-defTous du Sawles
* Comté provinces de Croatie , de Liburnie"^ , de Bofnie > de Dardanie,
de zara-Ma- ^ (\q Dalmatie , autrefois connues fous le nom d'Illyrie , qui
s'étendent à l'Occident jufqu'à la mer Hadriatique t ou Gol-
phe de Venife , ôc qui ont pour bornes à l'Orient la rivière
de Bofne. Au-delà de cette rivière eft fituée à l'Orient la Mœfie
fuperieure y appellée maintenant la Servie , ôc l'inférieure ,
nommée Bulgarie , l'une ôcl'autrej placées entre le mont Ar-
gentaro ^ 6c le Danube , s'étendent jufqu'à la mer noire.
Nous allons maintenant parler d'une autre divifion de la
Hongrie , féparée en deux parties par le Danube qui pafle au
milieu? l'une s'appelle la partie qui eft en-deça de la rivière,
l'autre la partie qui eft au-delà. Nous avons parlé de celle qui
eft en-deça : pour ce qui regarde l'autre , qui eft renfermée en-
tre les monts Crapak ôc la rivière de Tibifque :, depuis l'Orient
jufqu'à l'Occident , elle eft occupée par les Jaziges ' . Au-delà
du Tibifque à l'Orient eft la Dace , qui étoit autrefois le royau-
me de Dccebale ^ , 6c qui eft bornée au Septentrion par le
fleuve Haczak , à l'Orient par la mer noire , 6c au Midi par
le Danube. On y voit encore aujourd'hui auprès de Zeurin
les veftiges de ce fameux pont, que l'Empereur Trajan, après
avoir vamcu Decebale, lit conftruire, afin de faciliter aux armées
Romaines l'entrée dans la Dace. Dans ce pays , le long du
Danube , eft la Valachie, ôcau-deftus eft la Moldavie, auprès
de la mer noire î l'une 6c l'autre font gouvernées par des Prin-
ces tributaires du Grand Seigneur : ces deux provinces font
prefque incultes. Mais du côté de l'Occident eft la Tranfyl-
vanie, qui non-feulement -eft fertile en toutes fortes de bétail ,
en vins Ôc en bleds , mais renferme encore des mines d'or ôc
d'argent. Elle eft arrofée parles rivières de Marifchôc de Kerez,
qui prennent leur fource du côté du Septentrion : enfuite ,
, après avoir rec^u dans leur lit plufieurs petites rivières , qui
les rendent navigables , elles vont fe décharger dans le Danube,
1 Les Hongrois les appellent Jaz-
nerter , par abbrevjation de Jafyges
JVÏetanaflce , qui eu. leur nom en Latin.
.2, Ce Prince également brave Ôc ha-
bile de'fit deux gëne'raux de l'Empereur
Domitien , & fut enfuite vaincu deux
fois par Trajan. Il fe tua lui-même
Tan 10(5. de J. C.
DE J. A. DE THOU,Liv. IX. i^i
otl elles entraînent une quantité de fable d'or , dont il fe trou-
ve des morceaux de la pefanteur d'une demi livre , félon le te'- Henri II
nioignage d'Antoine Bonfinis ' qui a écrit fort exactement l'hif- i ^ ç i *
toire de Hongrie. La Tranfylvanie efl: environnée , ôc com-
me couronnée de forêts ôc de montagnes. Ses principales
villes font Hermanftat y Claufenbourg S NofenftatS Weiflen-
bourg + j ôc Cromftat K On croit que toutes ces villes furent
bâties par les Saxons j qui après plufieurs vidoires que l'Em-
pereur Charlemagne avoir remportées fur eux , fe retirèrent
dans la Dace Méditerranée. Après avoir conquis ce pays par
la force des armes , ils y conferverent leur langue, ôc en cliaf-
ferent les habitans , d'où l'on croit que font defcendus les
Sekels , qui habitent les montagnes de Tranfylvanie entre l'O-
rient ôc le Nord, De là vient cette haine qu'ils ont toujours
eûë , Ôc qu'ils ont encore aujourd'hui, contre les autres peuples
de la province j qu'ils appellent Saxons, de leur premier nom.
Entre l'Occident ôc le Midi , font les peuples appeliez Raf-
cienSj qui font venus autrefois de Thrace ôc de Macédoine ,
gens endurcis au travail ôc fort belliqueux.
Jean Zapoli regnoit fur les peuples de Tranfylvanie , fous le
titre de Vaivode , lorfque Louis Roi de Hongrie , frère de
Ladiflas, fut tué dans le fanglant combat qu'il livra contre l'Em-
pereur Soliman auprès de Mohacz , comme nous avons dit
dans le premier livre. Zapoli profitant de la mort de ce Roi
pour augmenter fa puiffance, ôc appuyé des Grands du Royau-
me, fut couronné ôc proclamé Roi à WeifTenbourg, ou Albe-
Royale, fuivant les anciennes cérémonies. Mais comme Fer-
dinand , frère de l'Empereur, qui avoir époufé Anne fœur du
feu roi Louis ) avoir auffi été couronné Roi par une fadion
contraire des Grands du Royaume , il arriva que d'un côté
Zapoli , foLirenu par le Grand Seigneur, ôc de l'autre , Ferdi-
nand appuyé de fes propres, forces , ôc de celles de l'Empereur
fon frère, l'un ôc l'autre aidez du fecours des Seigneurs du
ï Ou Bonfînius. Il entreprit ThMoi-
re de Hongrie , à la follicitation de
Mathias Corvin roi de Hongrie 8c de
Bohême. Son Hiftoireeft conduite juf-
quàl'an 1^9$. Bonfînius a traduit plu-
iîeurs auteurs Grecs.
Pu Colofvar en Hongrois , en | Steplmiopolis,
Latin Clandiopolis.
3 Ou Bcftereze en Hongrois.
4 Ou Gulafeyrvar en Hongrois; en
Latin AIbn-Julia , d'où elle eil appel-
le'e auffi Albe Royale.
5 Ou BrafTo en Hongrois ; en Latin
1^2 HISTOIRE
____ pays dlvlfez entr'eux ^ fe difputerent long-tems la couroniiéi
J^ENRiII. pour le malheur delà Chrétienté. Il y eut enfin un accommo^
j ç s* I. dément entr'eux ; mais la paix ayant été rompue par la mort de
Zapoli , la Reine veuve & Etienne fon lils implorèrent le fe-
cours des Turcs , qui étant entrez avec une puifTante armée
dans la Hongrie , taillèrent en pièces celle de Ferdinand. En-
fin , fous prétexte d'amitié 6c de proteÊlion ^ ils s'emparèrent de
Bude , après avoir l'an 1 5* 5 1 . relégué en Tranfylvanie la Reine
ôc fon fils, avec George Martinufe, principal Miniftre du feu
roi Jean Zapoli.
Origine de Martinufe natif de Dalmatie , iffu de parens nobles, mais très-
la fortune du pauvrcs , avoit été employé dans fa jeunefTe aux exercices les
piîufer ' ^' P^'-^^ ^^^ > ^^^^^ la mère du roi Jean Zapoli , où fon office étoit
d'avoir foin des poëfles qui fervoient à échauffer les apparte-
mens. Ce jeune homme qui avoit le cœur noble , foit qu'il
fût dégoûté de la baffefle de fon emploi ôc de fa condition
préfente, foit qu'il défefperât de faire jamais aucune fortune,
après avoir quitté la maifon du roi Jean , embraffa la vie mo-
naflique dans le couvent de S. Paul premier Ermite , fitué
proche de Bude. Quelque tems après, étant devenu Cellerier
du Monaflere, il diftribuoit aux Religieux des portions inéga-
les , en donnant plus aux uns qu'aux autres , félon qu'ils lui
ctoientplus ou moins afFe£tionnez. Il affecloit dès-lors de s'ac-
créditer dans les moindres chofes, ôc parmi les gens delà plus
baffe condition. Cependant il commença à s'adonner à l'étu-
de : quoiqu'il fût déjà un peu avancé en âge, il avoit un défir
ardent de fçavoir aflez de latin , pour pouvoir être admis au
nombre des Prêtres du couvent , ôc avoir l'honneur de célé-
brer la MelTe. Ayant donc été revêtu de l'Ordre de Prêtrife ,
il revint à la Cour du Roi Jean , ôc l'ayant fuivi, lorfqu'ilfe
retira auprès de Sigifmond roi de Pologne fon beau-pere , après
l'éledion de Ferdinand , il lui donna des marques de fa fidélité
ôc de fon zèle dans des afîaires très-importantes , ôc particuliè-
rement dans différentes commiffions périlleufes , dont il s'ac-
quitta hardiment, à la faveur de fon habit qui le mettoit à cou-
vert. Par fcs fervices il s'attira tellement Tamifié ôc les bonnes
grâces du roi Jean, que peu de tems après qu'il eut été rétabli
dans fon Royaume , il l'admit dans fon Confeil privé , lui
donna l'évéché de "^/"aradin, ôc l'honora delà charge de grand
Tréforier ,
DE J. A. DE TKOU, Liv. IX. i^
Tréforier , qui eil la première dignité du Royaume : enfin il ra;^
le laifla par Ion teftament tuteur d'Etienne fon fils, conjointe- Henri IL
nient avec la Reine fon époufe. i S" î i.
Martinufe rempli d'ambition , méprifant les Grands du
Royaume , ôc n'agiflant que félon fes idées particulières dans
Fadminiftraiion du gouvernement , donna lieu à la Reine de
foupçonner qu'il afpiroit à s'emparer de l'autorité royale. La
conduite de ce Miniftre fit naître entre l'un & l'autre plufieurs
démêlez , qui dans la fuite leur furent très-préjudiciables , & ea
même tems très-funeftes à toute la Chrétienté : plus ils fe recon-
cilioient fouvent , plus ils devenoient fufpe<Sls l'un à l'autre.
Enfin après mille réconciliations ôc mille ruptures , le Prélat ,
qui pendant la minorité du Roi avoit gagné la faveur du peu-
ple , ôc par ce moyen s'étoit infenfiblement emparé de toute
l'autorité, réduifit la Reine à un fi grand defefpoir, qu'elle eut
recours une féconde fois à Soliman, pour la fecourir contre le
Miniftre Martinufe , comme s'il eût confpiré avec Ferdinand
pour faire périr le Roi fon fils, ôc lui enlever fon autorité. Mais
le fecours du Turc vint trop tard. Sur ces entrefaites l'Evê-
que fit fa paix avec la Reine , ôc comme il étoit homme d'ex-
pédition ôc fort adroit , par fon ordre Thomas Varkocz ôc Fran-
çois Quendi Ferentz , fes principaux confidens , aidez du fe-
cours des Sekels , gens belliqueux ôc entièrement attachez à
fon fervice , combattirent feparément Pierre prince de Molda-
vie ôc le Vaivode de Valachie, appelle ordinairement le Tran-
falpin , qui venoient par ordre de Soliman au fecours de la
Reine , ôc les défirent avant qu'ils euffent pu joindre leurs
troupes. Pour lui , il marcha au devant du Bâcha de Bude, ôc
après lui avoir tué trois cens hommes de cavalerie , il l'obligea
à s'enfuir jufqu'à Bude , Ôc à fortir de la Tranfylvanie.
» La paix ne dura pas long-tems entre la Reine ôc FEvêque,
qui fe fentant trop foible pour réfifter aux Turcs, qu'il voyoit
çoûjours prêts à la fecourir , commença à traiter fecretement
avec le roi Ferdinand. Une manquoit pas de raifons pour en-
gager ce Prince à fe confier en lui , ôc pour lui faire croire
qu'il ne s'acquittoit en cela que de fon devoir. Il difoit que
rien ne l'engageoit à fe comporter de la forte , finon l'intérêt
du fils du feu roi Jean fon maître ôc fon protecteur, ôc l'avan-
tage de la Chrétienté j que l'un ôc l'autre étoient expofez aux
Tome ÏI, V
iH HISTOIRE
"' = plus grands dangers par une femme, dont refprît étoit égale-
Hekri il ^'^^^^^ défiant Ôc ambitieux , ôc qui étant incapable de gouver*
j ^ ^ ^^ ner un Etat, imploroit à chaque inftant, furies moindres bruits
ôc les plus légers foupçons , le fecours des Turcs 5 que ces in«
fidèles s'empareroientinfenfiblemcnt, fous prétexte de protec-
tion , des principales villes ôc des plus fortes places de la Hon-
grie, comme ils s'étoient autrefois emparez de Bude, ôc par
ce moyen réduiroient le Roi fon fils ôc la Reine elle-même
à un état déplorable. Martinufe ajoûtoit que le meilleur ex-
pédient étoit , que la Reine , au nom de fon fils , cédât le royau-
me à Ferdinand, moyennant un accord femblable à celui qui
avoir été fait auparavant entre lui ôc le feu roi Jean Zapoli ;
que par là on mettroit à couvert la vie de ce Prince , dont la
jeuneffe étoit fi expofée aux traits de la Fortune 5 d'ailleurs que
ce Royaume, fi fujet aux irruptions des Turcs, étant entre les
mains de Ferdinand , la Religion Chrétienne feroit moins en
danger, puifque ce Prince avec fes propres forces ôc celles de
l'Empire, pourroit défendre les frontières communes de la Chré-
tienté , contre l'ennemi commun du nom Chrétien.
Quoique Martinufe fut fufpetl à Ferdinand , cependant pour
ne pas donner lieu de croire qu'il eût manqué Toccafion d'éten-
dre fa puifi^ance dans la Hongrie, il remercia ce Prélat ^ ôc l'ex-
horta à pourfuivre une fi louable entreprife. Il fit cependant par-
tir devant mille chevaux , après leur avoir avancé une paye
de quatre mois , avec quelques machines de guerre , jufqu'à
ce qu'il leur eût envoyé un plus grand fecours j il fit enfuite
avertir l'Empereur fon frère de ce qui fe pafi^bit , & le pria
de lui envoyer un homme , qui fût non feulement au fait de
l'art militaire , mais encore capable de gouverner , pour
en faire fon premier Aliniftre , par rapport aux affaires de
Hongrie. L'Empereur, après avoir confulté le duc d'Albe,
Jean d'Avalos marquis de Pefcaire , Ferdinand de Cordouë
duc de Seffa , ôc l'évêque d'Arras , fes principaux minières ^
choifit pour cet emploi Jean-Baptifte Caftaldo comte de Pia-
dena , qu'il avoit depuis peu gratifié du marquifat de Caflano,
pour le recompenfer de fes exploits dans la guerre d'Allema-
gne , où il s'étoit dignement acquitté de la charge de maré-
chal de camp. Caftaldo partit, pour venir trouver Ferdinand
à Vienne, où ils conférèrent enfemble fur les moyens de faire
D E J. A. DE T H O U , L I V. IX. lyy
la guerre 5 il s'informa aafli de l'efprit ôc du caraiSlere de Mar-
tinufe,avec qui il devoir particulièrement traiter j ôc après s'ê- iJcvn.Ti
tre muni des proviiions necellaires , oc qu on lui eut alligne
une penfion de huit mille écus d'or ^ pour exercer la charge de
Lieutenant général dans les pays de Hongrie y de Tranfylva-
nie, de Croatie , ôc de Dalmatie, appartenans à la maifon
d'Autriche t il partit le premier jour de Mai , ôc prit la route
d'Agria.
Ferdinand avoit mis en garnifon dans cette ville Bernard
Aldana, à la tête de fept enfeignes d'Efpagnols ; ôc com-
me cette place paroiflbit importante pour le fuccès de cette
guerre , on avoit chargé Erafme Teufel d'y faire les fortifica-
tions nécefiaires. Caftaldo s'y arrêta ^ jufqu'à ce que fes trou-
pes fuffent aflemblées, ôc fur-tout que fon canon fut arrivé. Il
en partit le 2 (^ de Mai, obfervant cet ordre dans fa marche:
31 conduifoit Pavant-garde , compofée des fept enfeignes d'Ef-
pagnols dont nous venons de parler , qui contenoient deux
mille deux cens hommes, ôc de cinq cens fantaflins Hongrois,
appeliez Heiducques 5 Chriftophle , feigneur du pays deSilefie,
étoit à la tête de douze cens chevaux-legers , que les habitans
du pays nomment ordinairement HulTars 5 il y avoit outre cela
quatre pièces d'artillerie avec leurs affûts. Le comte Félix
d' Arco , ôc Jean-Baptifte fon frère commandoient le centre ,
compofé de trois mille fantaflins Allemands j ils avoient encore
quatre gros canons, deux coulevrines , ôc quatre cens gens-d'ar-
mes. A l'arriere-garde il y avoit trois cens Huffars ôc trois pie-
ces de campagne , pour efcorter le bagage.
Caftaldo marchant à la tête de cette petite armée , dont
l'arriere-garde étoit en (ureté , arriva à la rivière de Tilfa t ou
après avoir harangué (es foldats , il commença à la paffer ,
en obfervant toujours le même ordre. Il employa huit jours à
ce paffage , parce que fes bords étant très-bas 3 plufieurs autres
rivières , qui fe jettent dedans en cet endroit , font qu'elle y
efl fort large. Il avança enfuite vers Debreczen, place forte par
fafituation, où il rencontra André Batori, ôc Thomas Nadaidi,
principaux feigneurs de Hongrie. Le premier , général de la
cavalerie Hongroife, ôc l'autre, qui étoit fon lieutenant, gar-
doient avec cinq cens chevaux l'entrée de la Tranfyivanie,
Après avoir rangé fon armée ^ de manière qu'elle paroiffoit
Vij
If 6 Histoire
„ plus nombreufe qu'elle n'étoit effeûivement , il marcha avec
Tj , TT eux vers Zolnok , château environné d'un fofle plein d'eau
qu'il fortifia d'une garnifon de cinquante Efpagnols. Dans le
^ ^ * tems qu'il fe préparoit à aller rendre vifite à l'évêque de Wa-
radin , pour conférer avec lui , la reine Ifabelle convoqua
* ou Egneth. les Etats à Engetin ^ , ville fort peuplée , mais très-mal fortifiée >
elle efpéroit, que par le moyen de fes amis, ôc des Seigneurs
de Tranfylvanie^ qui ne pouvoient fupporter la trop grande
autorité du Prélat , elle obtiendroit qu'il feroit dépouillé du
gouvernement. Le miniftre rufé , qui étoit alors à Waradin ,
réfolut , pour empêcher l'exécution de ce projet , d'écrire d'a-
bord à fes amis , enfuite de partir pour fe trouver à cette affem-
blée , afin de faire échouer par fa préfence les defl'eins de la
Reine. S'étant mis en route , fa voiture verfa dans un chemin
difficile , foit par hazard , foit par la faute de fon cocher. Ceux
qui l'accompagnoient , prenant cet événement pour un mau-
*vais préfage, ôc augurant par là que fon voyage ne feroit pas
heureux , le prièrent de s'en retourner. Mais comme il fe fen-
toit né pour de grandes chofes , Ôc qu'il fe mettoit au-deffus
de tous les dangers , il leur dit d'un air riant : Pourquoi la chu-
te de mon carolTe vous fait- elle tant craindre pour un hom-
me qui eft fous la protection du chariot celefte ? Ainfi ^ fans dif-
continuer fa marche , il arriva à Engetin.
A fon arrivée l'affemblée fut congédiée. LaReine , ou craig-
nant , ou ne pouvant fupporter fa préfence , fe retira à "W eiflem-
bourg, où elle mena avec elle Petrowithz, parent du feu Roi
fon époux , avec les troupes qu'il commandoit. Mais peu après
elle fortit de cette ville , dans la crainte que Martinufe ne Py
vînt afTiéger, ôc après y avoir laifTé Petrowithz , à qui elle don-
na ordre de la fortifier , elle fe mit en fureté dans Millenbach^
place défendue, tant par fa fituation que par fes fortifications.
Cette Princeffe ne fe trompa point 5 car à peine fut-elle partie
de Weiflembourg , que l'évêque de Waradin vint affieger cette
ville avec les troupes qu'il avoir amenées , ôc fit tirer le canon
contre la place.
Cependant Caftaido s'avançoit lentement , parce qu'il avoit
oui dire que le marquis Balaiïi, qui peu auparavant avoit quitté
Ferdinand pour fervir la Reine ^ s'étoit emparé du détroit des
montagnes 3 par où l'armée devoit néceffairement pafler : ce
■B=îï:2a!WS3P't5BI
DE J. A. DE THOU, Li V. ÎX. i^
Cjuî fît qu'il envoya devant Batori & Nadafdi. îi n'étoit pas
éloigné du château de Dalmen , fitué fur une colline occupée Henri IL
par "^les troupes de la Reine. Mais comme fon armée étoit in- j ç j i .
commodée par le canon de ce château , il envoya le comte Fé-
lix , 6c fon frère d'Arco pour s'en emparer , perfuadé que s'ils en
pouvoient venir à bout , ce pofte feroit dans la fuite très-com-
mode, pour faire entrer ôc fortir fes troupes ; qu'au contraire ,
il feroit très-dangereux , s'il reftoit au pouvoir des ennemis.
Pendant que le canon battoit Dalmen , Caftaldo étant en-
tré dans la Province , vint jufqu'à Claufenbourg avec fon
armée. La Reine furprife de fon arrivée, voulut mettre ordre
à fes affaires , ôc conferver ce qu'elle avoir de plus précieux ,
furtout les ornemens royaux , dont elle fçavoit que l'Evêque
vouloit s'emparer. Elle fit donc dire à Petrowithz de fe ren-
dre, à condition que lui ôc fes troupes fe retireroient en fureté,
& qu'ils emporteroient tous les meubles & les ornemens royaux.
Caltaldo étoit déjà arrivé à Engetin , lieu abondant en toutes
fortes de vivres , où il fit rafraîchir fon armée. Pour Martinufe,
après avoir levé le fiége de \(^^eiffembourg , il étoit allé trou-
ver la Reine à Millenbach , pour lui faire voir qu'elle avoit
tort , ôc l'engager à faire un accommodement avec le roi Fer-
dinand. Cette Princelfe , engagée par l'efpérance ou par la
crainte , donna ordre de livrer Dalmen à Caftaldo. L'Evê-
que enfuite , en fuperbe appareil , accompagné de quatre cens
Gentilshommes , qui précedoient fon caroffe attelé de huit
beaux chevaux , ôc fuivi de deux cens moufquetaires , arriva
fi inopinément à Engetin , que Caftaldo eut à peine le tems
d'aller au-devant de lui hors de la ville, accompagné des
gens de fa fuite. Dès qu'ils purent s'appercevoir de loin l'un
l'autre, Martinufe fortant de fon carofîe, monta fur un beau
cheval fuperbement enharnaché , ( car il en avoit toujours à
l'a fuite ) 6c fans defcendre , embraffa avec les marques de l'a-
mitié la plus lincere Caftaldo , Bernard Aldana , 6c les au-
tres Efpagnols qui le fuivoient. Enfuite il entra avec eux dans
la ville d'Engetin , ôc pour faire plus d'honneur à Caftaldo ,
il logea chez lui. Ce fut là que ce Marquis l'entretint du pou-
voir abfolu que le Roi Ferdinand lui avoit donné; il ajouta,
que le Roi lui avoit néanmoins recommandé de ne rien exécu-
ter, fans l'avoir auparavant confulté , êc de lui obéir en tout. Ce
i;8 HISTOIRE
■. Prélat admit & pénétrant, mais aveuglé par l'ardente pafïïorî
Henri IL ^^ dominer ôc de gouverner , fe lailîa tromper par les pro-
j ^ ^ j méfies flatteufes ôc par la foumifîion affedée de Caftaldo.
Pour faire voir l'autorité fouveraine qu'il avoit dans ce Royau-
me, il choifit la ville de Weiflembourg, pour s'y retirer avec
fcs troupes , ôc convint que ce feroit-ià , que lui ôc le Mar-
quis s'aboucheroient, quand il faudroit traitter des affaires d'E-
tat. Martinufe en partit enfuite, pour venir une féconde fois
trouver la Reine à Millenbach , afin de conférer avec elle fur
l'accommodement qu'elle devoit faire avec Caftaldo.
Celui-ci étant arrivé auflî-tôt, comme on en étoit convenu^
expofa à l'aflemblée des Etats , en préfence de l'Evêque ôc
des Grands du Royaume y le fujet de fon arrivée 5 il dit , qu'il
€toit venu pour traitter avec la Reine des conditions qu'on
avoit offertes autrefois au feu roi Jean Zapoli fon mari , qui
étoicnt : Que la Reine cédât, au nom de fon fils, au roi Fer-
dinand , pour l'avantage de la Chrédenté , la Tranfylvanie,
qu'elle ne pouvoir défendre feule , ôc avec fes propres forces;
contre la puiffance Ottomane '■> qu'elle pofiederoit en récom-
penfe les principautez d'Oppelen ôc de Ratibor dans la Silefie,
-dont le revenu annuel étoit de vingt-cinq mille écus d'or j
Que pour lier entre le Roi ôc elle une plus étroite amitié, fon
fils Jean Sigifmond, (car nous l'appellerons dorénavant ainfi,
& non Etienne) épouferoit Jeanne fille de Ferdinand, à qui
on donneroit cent mille écus d'or en mariage j Qu'on paye-
roit toutes les dettes que ie feu Roi fon mari , ôc elle avoient
contrariées; Que le roi Ferdinand rembourferoit \ç,s cinquante
mille écus d'or qui appartenoient à la Reine pour fa dot ;
enfin, qu'on donneroit à cette Princefle, ÔC à fon fils, la ville
* ou Caflovic, de Cafilaw ^ pour y faire leur féjour , en attendant l'exécution
du traité.
La Reine , du confentement de Martinufe , dont elle vou-
loit fe défaire de quelque manière que ce fût , accepta cqs con-
ditions , foit qu'elle y fût portée par la haine qu'elle avoit
contre lui , ou qu'elle le fit de fon propre mouvement. Elle
fe fia entièrement à Caftaldo , homme fubtil ôc habile, qui
avoit ordre de Ferdinand de tout promettre, afin de la faire
fortir de Tranfylvanie , ôc réduire ce Royaume fous la puif-
fance de la maifon d'Auftrichç : conduite ^ dont elle fç repentit,
DE J. A. DE THOU, Liv. IX. i;p
dans la fuite , mais trop tard. On accorda aufli à l'Evcque
le gouvernement de la Tranfylvanie , qu'il adminiftreroit au j^g^^j^j jj
nom de Ferdinand , en qualité de Vaivode , avec une i r ^ i '
penfion de quinze mille écus d'or j on le continua auiïï dans
la charge de grand Tréforier , qu'il avoit exercée jufqu'alors
avec quatre mille écus d'or d'appointemens. Il acheta outre
cela du roiFerdinand les impôts des falines de ToiJa*, qu'il pof- *ouTorrem-
fedoit alors, ôc qui rapportoient des fommes immenfes , mais ^'
le Roi lui remit le tiers du prix de cet achat. Peu de tems
après on lui donna l'évêché de Strigonie * i dont le revenu an- * Stngome
nuel étoit fur le pié de cinquante mille écus d'or. Enfin 'le roi
Ferdinand voulant combler de biens ôc d'honneurs un homme
qui en étoit infatiable , follicita en fa faveur le fouverain Pon-
tife , qui à fa prière l'honora du chapeau de Cardinal.
Martinufe voyant Caflaldo porté à fatisfaire pleinement tous
fes defirs , ôc fe défiant en même-tems de l'extrênie facilité
avec laquelle ce Marquis lui accordoit tout , fe fauvint en-
fin des bienfaits qu'il avoit reçus du feu roi JeanZapoli^ ôc
avertit la Reine de prendre garde à fes afi'aires. Mais cette
Princeffe, à qui le Cardinal étoit odieux ^ rejetta tous fescon-
feils , ôc crut ne pouvoir mieux s'en venger , qu'en le ren^
dant fufpeél lui même à Ferdinand. Pour cela elle réfolut de
révéler à ce Prince les falutaires avis, que l'Evêquelui avoit:
donnez à elle ôc à fon fils. Elle découvrit tout à Caftaldo ÔC
l'affura qu'elle étoit prête à accepter toutes les conditions qu'on
lui propofoit. Ainfi après avoir promptement convoqué les
Etats à Claufembourg , elle fe rendit avec fon fils le 30 d'Août,
accompagnée de Martinufe ôc de Caftaldo , à un Monaftere ,
qui eft à deux lieues de la Ville. Là elle apporta les ornemens
royaux , qui confiftoient en une couronne d'or, que les Hon-
grois difent avoir été envoyée du ciel fous le règne de faint
Ladiflas roi de Flongrie î en un fceptre d'yvoire doré , un
globe d'or , un manteau royal , une tunique ; ôc des fouliers en-
richis de diamants ôc de pierres précieufes. La Reine enfuite
fe tournant vers fon fils , lui parla ainfi : Difcours
M Puifque votre fort , mon fils , ou plutôt le mien , n'a pas «J'i^-ibeiic rei-
35 voulu permettre que vous puflTiés jouir en paix du royaume grie à fon fiîs",
» de votre père, qui vous appartenoitfuivant toutes lesloix; il po"'' l"i faire
pjnous faut fupporter l'un ôc l'autre avec confiance cette couronne. *
Henri IL
1^0 HISTOIRE
rigueur du deftin , que ni nos propres forces ni aucune în-
duftrie humaine ne peuvent adoucir. Dans l'extrémité où
nous fommes réduits , mon Ris , acceptés le parti le plus avan-
tageux pour vos intérêts ôc pour ceux de la Chrétienté , quoi^
qu'il paroifTe le moins favorable pour vous , puifque rien
n eft comparable à une couronne. Vous êtes maintenant dans
un âge , où ceux qui vous auront mis à couvert des dangers
qui vous menacent , pafieront pour vous avoir rendu un grand
fervice. Incapable de refifter à la puiiTance des Turcs , vous
ne devez point regreter un Royaume ^ que vous ne pouvés
conferver par vous même , ôc vous devez le céder volontiers
à un Prince plus puifTant, & qui fera plus en état de le dé-
fendre. Vous pouvez attendre de fon amitié autant de grâ-
ces ôc de faveurs , que le feu Roi votre père a efluyé de tra-
verfes & de chagrins , ôc que nous en avons aulli fouffert
vous ôc moi depuis fa mort. Pour ce qui regarde la prote-
(Slion du Grand Seigneur^ je l'avoue franchement , ôc je ne
crains point de dire , que nous avons plus reffenti les effets
de fa puilfance que de fa prote£tion : je vois qu'en croyant
mettre ordre à nos affaires > nous avons expofé la Chrétienté
ôc nous mêmes , qui en faifons une partie , à de très-grands pé-
rils. Ainfi pour l'avantage du Chriftianifme , pour votre hon-
neur ôc votre fureté, mon fils, enfin pour ma propre tranquilité,
je remets entre les mains de Caftaldoles ornemens royaux,
afin qu'il les envoyé au plutôt à Ferdinand fon maître. C'eft
de fa bonne foi ôc de la votre , Caftaldo , que j'attends une
exécution prompte ôc fans détour des conditions que vous
m'avés propofées ; enforte que ce Prince paroiffe avoir moins
cherché à acquérir une couronne , qu'à faire éclater fa géné^
rofité ôc fa droiture, après l'avoir acquife.
Après qu'on eut livré les ornemens royaux ( ce qui , félon
idée des Hongrois naturellement fuperftitieux , confère ôc
tranfporte le droit de la Royauté ) on fe rendit à l'alfemblée
des Etats. Caftaldo y fit un long difcours en préfence des Sei-
gneurs, ôc leur fit prêter ferment de fidélité au Roi Ferdinand.
Il leur fit voir , en propofant l'exemple des Paleologues y des
Comnenes , ôc des autres Princes de la Grèce , à combien de
dangers la Chrétienté avoit été jufqu'alors expofée,par les dif-
fentionsj que les Turcs avoient fomentées parmi les Princes
Chré-
ongiie.
DE J. A. DE THOU, Liv. ÎX. k^i
Chrétiens. Il ajouta j qu'on auroit été expofé aux plus gtands
périls , fi par la bonté du Tout-Puiflant , la Reine , pour dé- j^£>^.j, . jj
tourner les malheurs qui menaçoient ces Provinces autrefois (1
floriiïantes , ôc pour fa fureté ôc celle de fon fils , n'eût volontai- j j *
rement cédé le Royaume aux enfans de Ferdinand, à qui d'ail-
leurs il appartenoit par droit héréditaire j que par ce moyen
les femences de la difcorde étant étoufiées , la paix ôc la con-
corde régneroient entre les Grands de l'Etat; qu'ils pourroient
dans la fuite, en réiiniffant leurs forces , faire la guerre, fi l'oc-
cafion s'ofîl'oit , avoir la paix & la tranquillité chez eux , ôc fe
rendre formidables aux autres Nations 5 qu'ils recevroient des
remercimens de tous les Chrétiens , qui alloient les regarder
comme leurs défenfeurs > ôc qu'enfin ils mériteroient un jour
dans la célefte patrie la couronne immortelle que Dieu prépare
à ceux qui combattent fidèlement pour lui fur la terre.
Après que Caftaldo eut fini fon difcours, Martinufe fut le Ferdinnntî cft
• '• A r ^ A CA'V ' ^ T? ^^ Jl couronne Roi
premier qui prêta ierment de hdelitc a rerdinandjle recon- ^^^^
noifiant pour fon Roi légitime. Les Saxons Tranfyl vains ôc les
Sekels fuivirent fon exemple > à la perfualion de Ladiflas
Emedef , qui les y avoir engagez. Les Rafciens donnè-
rent de leur propre mouvement des preuves de leur foumif-
fion. Comme on prévoyoit que cet événement alloit bien-tôt
occafionner la guerre contre les Turcs , on parla des moyens
de repoufier cet ennemi commun. Pendant qu'on déliberoit
fur cet article , on apporta des lettres du roi Ferdinand j par
lefquelles il approuvoit les conventions faites par Caftaldo avec
la Reine: ôc pour confirmer fespromeffes , on célébra les fian-
çailles du jeune prince Jean-Sigifmond avec Jeanne fille de
Ferdinand. Peu de tems après le marquis de Balafii ôc Quendi
Ferentz prêtèrent auOi ferment de fidélité à Ferdinand.
Pendant l'afiemblée des Etats j on avoit député André Ba-
tori , pour propofer à Petrovith de fe démettre du gouverne-
ment de Lippe , ïemefwar, Becka, ôc Bekereck, château fitué
dans un lac. Le feu roi Jean Zapoli avoit donné à ce Capi-
taine , qui lui étoit très-attaché , le commandement de toutes
ces places. Petrovith , qui aimoit la paix , voyant la lettre de
la Reine , retira de ces places ce qui lui appartenoit 5 ôc ne fit
aucune difficulté de les remettre entre les mains de Batori, qui
y mit aufii-tôt une garnifon , en attendant que Caftaldo y eût
Tome IL X
i($2 HISTOIRE
■»■ envoyé Aldana 6c Vilandrado. Petrovith alla trouver la Reine 5
Henri IL ^^^ dédaignant de mener une vie privée dans un Royaume ,
, ^ ^ , où elle avoit exercé une autorité fouveraine , (it préparer fes
équipages , & s étant mile en chemin , traverla des montagnes
très-rudes pour fe rendre à CafTaw. Les chemins étroits, au
milieu des bois , l'ayant obligée de mettre pied à terre , on dit
qu'alors elle jetta les yeux fur la Tranfylvanie , 6c que conude-
rant fa grandeur pafTée 6c fon état préfent, elle pouffa un pro-
fond foupir^ 6c comme elle avoit des Belles-lettres , qu'elle écri-
vit fur récorce d'un arbre ces paroles avec fon nom : Sic fata
voiunt j c'eft-à-dire , Les deflins le veulent ainfi. Après avoir
laiiTé en cet endroit un monument de fa jufte douleur , elle
remonta en caroffe 6c continua fon voyage. Cependant le
bruit ayant couru qu'elle emportoit les ornemens royaux ,
Achmer^Bacha de Buc^p^ la pourfuivit avec trois mille chevaux.
Mais cette Princeffe , qui marchoit avec diligence par des che-
mins détournez , arriva heureufement à CaiTaw 5 ^ Achmet
fut contraint de s'en retourner à Bude 3 fruftré de fes efperances.
Pour Martinufe, quoiqu'il fut bien-aife du départ de la Rei-
ne, la crainte néanmoins qu'il avoit de la guerre du Turc, dont
on étoit menacé, lui caufoit de grandes inquiétudes. Ayant
appris l'arrivée de celui qui étoit commis pour lever le tribut,
que les Princes de Tranfylvanie payent au Grand Seigneur ,
il donna ordre à fes gens de le recevoir avec de grands hon-
neurs , dans le château de ^''ivar qu'il avoit fait bâtir : mais il
défendit en même tems que qui que ce fût ne lui parlât. Il
partit lui-même promptement jpour le venir trouver. Dans
l'entretien qu'il eut avec lui , il lui cacha en partie ce qui s'é-
toit paffé , 6c excufa ce qu'il ne pouvoit déguifer. Il rejetta
adroitement toute la faute fur la Reine i 6c tâchant de fe dif-
culper de tout ce qui lui pouvoit être imputé , il feignit d'en-
trer dans les intérêts des Turcs , afin de confcrver dans leur
efprit la bonne opinion qu'ils avoient de fa droiture, 6c par ce
moyen éloigner du pays , autant qu'il lui feroit polTible j toute
apparence de guerre. Mais fes ennemis ayant interprété ks
démarches en un fens contraire y en prirent occafion de for-
mer le deffein de le perdre. Ils l'accuferent de fourberie 6c de
duplicité; ils dirent, qu'il vouloit fe rendre médiateur ôc arbi-
tre emre Soliman ôc Ferdinand ; qu'il feignoit de prendre
DE J. A. DE THOU, Liv. IX. 1^3
tantôt le parti de l'un , tantôt celui de l'autre ; & qu'il étolt éga- imn ■
iement traître ôc perfide à l'égard de tous les deux. Henri IL
Quelqu'artificieux & quelque rufc qu'il fut, il ne put enga- i r j 1.
ger Ferdinand à fe fier à lui , ni appaifer la colère de Soliman.
Le Sultan fut informé de tout ce qui s'étoit pafTé , par un Fran-
çois , qui avoir été long-tems dans Farmée de Caftaldo , ôc qui
enfuite avoit pafTé du côté des Turcs. C'eft ainfi que le raconte
Afcanio Centorio \ qui a écrit Fhiftoire de la guerre deTranfyl-
vanie , fi on l'en croit , fur les mémoires de Ferdinand ôc
de Caftaldo. Soliman commanda donc aux Sangiacs voifins,
6c au prince de Moldavie , de réunir leurs forces avec celles du
Bâcha de Bude , ôc de venir fondre enfemble dans laTranfyl-
vanie. Le Beglierbei de Grèce , Commandant général de tou-
tes ces troupes , étant venu à Belgrade ^, fit jetter fur le Danu-
be un pont, fur lequel il fit paiTer fon armée j il en fit enfuite
jetter un autre fur le Tibifque, ôc après Tavoir paffé , il campa
auprès du château deBecka. D'un autre côté, Caftaldo pour
mettre le pays à couvert , envoya Eftienne Loflbnczi , capi-
taine de grande réputation , pour commander dans Temefwar
ôc dans les pays d'alentour. Cet ofiicier y vint avec fix cens
Houffars , accompagné de Bernard Aldana , qui employa Iqs
jours ôc les nuits à fortifier cette ville.
Batori vint aufïi à Lippe , où , après avoir aflemblé les chefs
des Rafciens', ôc compofé une armée de quinze mille hom-
mes , il campa dans la plaine qui eft au defibus de la ville. Mar-
tinufe voyant qu'il n'y avoit plus moyen de reculer , envoya
des ordres pour qu'on fe mît fous les armes, dans tous les bourgs
ôctous les villages , ôc fe rendit enfuite à Hermanftar, où les
Etats étoient affemblez. C'eft la coutume dans ce pays , lorf-
qu'on eft prefTé par l'ennemi , que les principaux de chaque
lieu , montez fur un cheval ôc armez d'une lance ôc d'une épée
teinte de fang , parcourent le pays , fuivis d'un homme à pied>
qui à haute voix fait fçavoir que l'ennemi eft proche , ôc donne
le rendez-vous aux foldats , que chaque maifon eft obligée de
1 Afcanio Centorio de gli Horten-
lii , natif de Milan , auteur du XVI.
fiécle , a laifTé divers ouvrages , entre
autres, des mémoires fur la guerre de
Tranfylvanic, ÔC fur les guerres de fon
2 En Hongrois GreichifchweifTem-
burg , en Latin Alba Grxca.
l LaRafcie efl un pays de la Tur-
quie d'Europe , ainfi nommé de la ri-
vière de Rafca. Elle fait maintenant
I» partie feptentrionaîe de la Servie.
Xij
1(^4 HISTOIRE
^ ^ fournir. Caflaldo fe trouva auffi aux Etats , ôc îes trois peuples:
Henri IL de Tranfylvanie , qui font les Sekels, les Saxons » ôc les Raf-
i ^ r i, ciens, fournirent d'un commun confentement une groffe fom-
me d'argent pour les frais de la guerre. On avoir envoyé déjà
auparavant Batori avec trois mille fantalfins Allemands , ôc
Charte Zerotin feigneur de Silefie^avec quatre cens chevaux.
Toutes ces troupes étoient commandées par Sforce Palavicini^
Elles fe rendirent à Waradin , ôc s'y arrêtèrent jufqu'à ce que
Caftaldo , après avoir mis des compagnies de gens de pied
Allemands dans Weiffenbourg, Milenbach , ôc Hermanftat,
où il avoit pafféj les y vînt trouver pour fe joindre à Marti-,
nufe.
Déjà le Beglierbei de Grèce avoit pafle le Tibifque avec
fon armée ^compofée de quatre-vingt mille hommes, ôcavec
cinquante pièces de canon j étant arrivé près de Temefwar^
il avoit envoyé un trompette à Loffonczi , gouverneur de la
citadelle, pour l'engager à fe rendre, lui promettant , s'il le
faifoit, les bonnes grâces de Soliman , Ôc le menaçant de le
faire mourir-, s'il le refufoit. Le Gouverneur, bien loin de fe
. rendre , lui fit dire de fe retirer, ôc de ne faire aucune peine à
fes amis , ôc à des peuples qui ne lui en avoient donné aucun
fujet. Le Beglierbei , qui avoit de la littérature , lui envoya ce«
deux vers de la première Eglogue de Virgile :
Antè levés ergo pafcentur in jethere cervî ,
Et fréta deftitucnt nudos in îittore pifces.
Plutôt les Cerfs paîtront dans Pair ^ plutôt les FoiJJons cejjeronf
de vivre dans les eaux,
Auiïi-tôt il fit tirer contre le château de Becka, qui étoir
peu éloigné , ôc qui avoit ofé lui refifler , une batterie de dix
pièces de canon. La garnifon voyant un pan de muraille abatu,'
ôc n'étant pas en état de foûtenir l'afiaut, offrit de fe rendre la
vie fauve , ce qui fut accepté. Mais la capitulation fut mal ob-
fervée j les Janifi^aires fe jetterent fur la garnifon,lorfqu'elle fortit;
ôc en maffacrerent deux cens j le Beglierbei eut bien de la
peine à fauver la vie au Gouverneur. Les foldats qui étoient
dans Bekereck , château fitué dans un lac , intimidez par le
mauvais traittement qu'on avoit fait à ceux de Becka 3 fe
D E J. A. D E T H O U , L I V. IX. i6s
fendirent à la première fommation , fans attendre qu'on les vînt ^
attaquer. Le Beglierbei alla enfuite camper plus loin, Ôc reçut o^^^, jj
à compofiLion le château de Chonad. Peu de tems après , les
Kafciens , malgré le ferment qu'ils avoient prêté récemment
au roi Ferdinand , dont ils avoient même déjà reçu la paye
d'un mois ^ effrayez par l'arrivée des Turcs, vinrent fe rendre
au Beglierbei. Ce Général exigea d'eux àQS otages , pour pou-
voir s'affùrerde la fidélité de ce peuple, naturellement léger ôc
in confiant.
Le Beglierbei laiflant Temefwar derrière lui ^ marcha en-
fuite droit à Lippe , où Batcri étoit campé. Au bruit de fa
marche, Batori décampa la même nuit en diligence, ôc s'en-
fuit avec autant de défordre & de confufion , que s'il eût été
battu par l'ennemi : il laiffa feulement un fort brave officier,
nommé Peteu , avec quatre cens chevaux , ôc une garnifon de
quelques foldats, pour défendre la ville ôc le château. Les
habitans de Lippe , confternez de l'arrivée du Beglierbei , al-
lèrent trouver Peteu, ôc lui déclarèrent, que pour prévenir
leur perte infaillible , ils étoient difpofez à fe rendre. Ils le
conjurèrent d'avoir pitié d'eux , ôc de fe ménager lui-même. .
Ce Gouverneur voyant que lorfque la ville fe feroit rendue,
il lui feroit impofTible de défendre le château , fe retira avec
fes foldats, ôc abandonna la ville aux habitans, qui en porte»
rent auffi-tôt les clefs au Général Turc. Ceux qui défendoient
Solmoz , place éloignée de Lippe environ de la portée d'une
couleverine , ne furent point émus de la reddition de cette
ville, ôc bravèrent courageufement toutes les menaces des
Infidèles. Le Beglierbei ne jugea pas à propos de s'amufer
au fiége de cette petite place , Ôc fe contenta de laiffer dans
le château de Lippe Oliman Bech , prince Perfan , qui pour
quelque mécontentement qu'il avoit reçu de Tecmafes Sophf
de Perfe, s'étoit retiré chez les Turcs. Le Général Infidèle
marcha enfuite à Temefwar, avec cinq mille chevaux ôc deux
cens Janiiïaires. Temefwar eft une petite ville , entourée de
la rivière de Temes , dont elle a pris fon nom. La plus grande
partie de fes murailles n'eft que de terre ôc de bois de char-
pente 5 mais ces foibles murailles font entièrement à couvert-
du canon, par un foffé profond, ôcun marais impratiquable.
De l'autre côté, elle eft fermée par une forte muraille de
i66 HISTOIRE
I— — — pierre , foutenuë d'un rempart, que Lofibnczi avoir faitmunîf
Henri II. ^^^ dedans d'un fofle profond , ôc flanquer de baftions de part
j j ç j^ ôc d'autre, afin de pouvoir arrêter ôc repoufler l'ennemi ^ lorf-
qu'il auroit abattu la muraille.
Le quatorzième d'Otlobre , comme l'avant- garde de l'ar-
mce des Turcs faifoit fes approches , LofTonczi , avec quatre
cens chevaux, foutenu du capitaine Villandrado, à la tête de cin-
quante Moufquetaires , firent une fortie , oti Loflbnczi Ôc
Antonio Ferez, cavaHer Efpagnol , fe fignalerent. Cependant
comme le fiége étoit pouiTé avec vigueur, Bernard Aldana
envoya donner avis à Caftaldo , que s'il n'étoit fecouru
dans vingt jours, il feroit contraint de rendre la place. Caf-
taldo étoit alors dans de grands embarras i les foldats Alle-
mands qu'il avoit diftribuez dans les garnifons , faute de paye,
s'étoient révoltez. La punition des principaux auteurs de la
. révolte , dont les uns furent condamnez à la mort, les autres
mis en prifon , ôc quelques-uns chaflez , appaifa un peu la
fédition. Pour donner cependant un prompt fecours aux af-
lîégez , il alla aufîi-tôt trouver Martinufe , qui avoit avec lui
ce grand nombre de Tranfylvauis , aufqueîs Pallavicini s'é-
toit joint avec trois mille Allemands , Zerotin avec qua-
tre cens chevaux , ôc Batori avec les dix mille hommes
qui l'avoient fuivi , quand il fe retira de Lippe. Toutes ces
troupes compofoient une armée de quatre-vingt dix mille hom-
mes, mais dont la plus grande partie n'étoit qu'une nouvelle mi-
lice tirée du pays, malarmée^mal difciplinée^Ôc nullement aguer-
rie j d'ailleurs , l'ancienne antipathie qui règne entre ces peu-
ples , excitoit tous les jours parmi eux des querelles i de lorte
qu'ils ne pouvoient ni garder leurs rangs , ni faire les gardes ,
ni vivre enfemble dans les cafernes. Caftaldo, pour remédier
à ce defordre , leur repréfenta la grandeur du péril auquel
ils s'expofoient, ôc par ce moyen les ramena autant qu'il put
à leur devoir î après quoi ils partirent tous en grande diligen-
ce pour Temefwar. Martinufe conduifit l'avant-garde , jufqu'à
ce qu'ils fuffent près des ennemis. Caftaldo ayant alors fait
repofer l'armée, fe mit à l'avant-garde, où étoient les foldats
choifis d'entre les Hufiars , les Efpagnols , ôc les Allemands.
Cependant les Généraux de cette armée mirent en délibé-
ration , fi l'on iroit attaquer Lippe, avant dç donner letems
1 SS ^'
DE J. A. DE THOU , Liv. IX. 1^7
aux ennemis de s'y fortifier , ou li l'on marcheroit versTemcf- ■^-— ' ^—
war, pour lefecourir. Martinufe étoit d'avis d'aiïicger Lippe ; Henri IL
parce que , difoit-il , ou l'on prendroit d'abord cette place ,
la plus importante de la province , ou l'on obligeroit le Bcglier-
bel de lever le fiége de Temefwar , pour venir au fecours. Mais
Caftaldo , averti par Aldana de l'extrémité oii étoient réduits
les alTiégez, vouloit à quelque prix que ce fïit qu'on allât à
leur fecours, & fon avis prévalut. On marcha donc vers Te-
mefwar , & fuivant le confeil de Martinufe on étendit ce
grand nombre des troupes , plutôt pour intimider les ennemis,
que par l'efpérance de les vaincre , fi l'on en venoit aux mains
avec eux. Martinufe ne fe trompa point : car quoique ceux
qui étoient jaloux de fon pouvoir ôc de fa grandeur , ôc qui
Taccufoient de favorifer les Turcs , interpretafTent autrement
fes defleins , cependant le Beglierbei au premier bruit de fon
arrivée, leva le fiége, après avoir battu la place pendant huit
jours , ôc fe retira avec tant de defordre ôc de peur , que fon
décampement fut plutôt une fuite qu'une retraite. Après le
départ du Turc , Martinufe & Caftaldo menèrent leur armée
à Lippe , jugeant qu'il étoit d'une extrême conféquence de ne
pas laiffer derrière eux ^ entre les mains de l'ennemi , une place
fi importante.
Sur ces entrefaites , on reçut des lettres de Ferdinand > qui
témoignoient que le Pape Jule III. pour récompenfer la vertu
ôc le mérite de Martinufe, l'avoit honoré du Chapeau de Car-
dinal. Caftaldo , pour faire éclater la joye qu'il reffentoit de
cette nouvelle, fit faire une décharge de toute fartillerie : mais
le Prélat ne fit paroître aucune joye au fujet de fa nouvelle
dignité j ôc pour ne pas donner lieu de croire au roi Ferdi-
nand qu'il lui en fût extrêmement obligé, il témoigna faire peu
de cas de cet honneur , ôc le regarder en quelque forte com-
me au-dclTous de lui. Cette orgueilleufe indifi'erence du nou-
veau Cardinal , hâta fa perte : (es ennemis prirent de là oc-
cafion de le rendre fufpe£t à Ferdinand par plufieurs calom-
nies j ils l'accuferent de s'entendre avec le Grand Seigneur 5
ils dirent, qu'après avoir chaffé la reine Ifabelle par le moyen
de Ferdinand , il le chalTeroit lui-même par le moyen des
Turcs. Le Roi s'étant ainfi laiffé prévenir contre le Cardinal ,
envoya des ordres fecrets à Caftaldo , de ne point fortir d«
icrs HISTOIRE
»--—. Tranfylvanle avec fon armée, s'il y étoit encore , & détacher
Henri IL P^*^ quelque moyen que ce fût, ou de fe faifir de Marrinufe,
I c r I. ^'^'^^ fçavoit méditer fecretement fa perte, par les intelligences
qu'il avoit avec les Turcs , ou de s'en défaire, s'il le falloir.
C'eft ainfi que le rapporte Centorio , hiftorien affez eflimable ,
mais trop partial en faveur de Caftaldo : d'autres auteurs , qui
lui ont été moins dévoués , ont écrit de lui , qu'étant fin ôc
rufé ( comme élevé du marquis de Pefquaire grand Capi-
taine , mais homme fourbe ) ôc qu'étant d'ailleurs fort jaloux
de la grandeur du Cardinal , il avoit confeillé au Roi de le
perdre , ôc s'étoit de lui-même chargé de le faire afTalîiner 5
afin de pouvoir s'emparer de fes richeffes, qu'il croyoit beau-
coup plus grandes qu'elles n'étoient en eflR^t.
Caftaldo diffimula alors fes deffeins avec beaucoup de pré-
caution, de crainte de retarder lefiége de Lippe, que le Car-
dinal néanmoins n'approuvoit pas. Ce Prélat appréhendoit que
Caftaldo , après s'être emparé de Lippe , ôc avoir ramené fes
troupes dans la Tranfylvanie , n'opprimât les peuples ôc ne
les traitât trop durement , ou que ce Général irritant les Turcs,
avec qui jufqu'alors il avoit entretenu une liaifon , qui avoit
été très-avantageufe à tout le pays, il ne fut caufe de fa ruine
Ôc de celle de toute la Tranfylvanie. C'efl pourquoi il fut d'a-
vis de ne point tranfporter les gros canons , à caufe des che-
mins rudes ôc étroits , par 011 l'on devoir paffer. Mais Caftal-
do, après avoir fait ouvrir les paffages ôc applanir les chemins,
fit pafler avec une diligence extrême toute fon artillerie , ôc
vint réjoindre le Cardinal, qui fongeoit alors à faire une trêve
avec les Turcs , ôc qui confentit pourtant au fiége de Lippe.
Le Marquis s'avança jufqu'à Lippe, avec quatre cens Gendar-
mes ôc trois mille Chevaux - légers , pour reconnoitre la place.
La ville de Lippe ell fituée fur une éminence , dont le
pied efî: arrofé par la rivière de Marifch : fes murailles font
anciennes, ôc ont quelques tours. D'un côté elle efl comman«
dée par une colline j de l'autre, eftla citadelle de figure carrée,
flanquée d'une tour à chaque angle: la ville efl: environnée d'un
foffé profond, que la rivière remplit. Caftaldo y étant arrivé,
mit pied à terre, avec Julien de Carvajal , ôc après avoir exac-
tement obfervé la fituation du lieu , il vint réjoindre fes
troupes. On mit le liège devant Lippe, le fécond jour de
Novembre
DE J. A. DE THOU, L i v. IX. 169
Novembre. Le Marquis prit fon quartier fur la colline qui coin- mi
mande la ville , ôc le Cardinal du côté de la citadelle. Peu- H£x.rt tt
dant que les affiégeans travailloient à leurs logemens , les
Turcs firent une forrie , à deflein de brûler un fauxbourg , oii
il y avoir beaucoup de vivres. Mais ayant été repoufiez par
les nôtres , ils furent obligez de fe retirer , fans être venus à
bout de leur deflein. Comme le fauxbourg étoit rempli de
vins excellens , une partie de l'infanterie du Cardinal fe mit
à boire avec tant d'excès , qu'échauffez par le vin^ils allèrent
attaquer la ville fans -ordre , ôc le rirent avec tant d'impétuo-
fité , qu'ils effrayèrent les Turcs. Alais les afliégez s'apperce-
vant que ces téméraires combattoient tumultuairement & en
confuiion, 6c qu'ils fuivoient plutôt leur fureur que les ordres
de leurs chefs , ils reprirent courage , ôc le Cardinal eut bien
de la peine à les ramener au camp.
Dans ce même tems , les troupes de Caflaldo prirent occa-
(ion de s'emparer de Gala , château affez proche de Temef-
war. Deux cens chevaux Efpagnols ôc fix vingts fantaflîns
étant fortis deTemefwar, pour charger quelques Turcs dé-
bandés du gros de l'armée, ôc n'ayant pu les rencontrer, ne
voulurent pas revenir, fans fe fignaler par quelque exploit re-
marquable. Ils réfolurent donc de furprendre le château de
Gala qui fe trouvoit fur leur chemin. Cf qui leur faifoit ef-
pérer le fuccès de leur entreprife , efl: qu'ayant prefque tous
des habits à la Turque , dont ils avoient dépouillé ceux qu'ils
avoient tués dans différents combats , ils croyoient pouvoir fa-
cilement tromper la garnifon. Ce qui favorifoit encore leur
defllein, fans pourtant qu'ils en fçuffentrien, eft que la garni-
fon avoit oui dire que le Beglierbei devoir envoyer, pour le
fecours de Lippe , quelques chevaux qui dévoient paffer par
Gala : ainfi ceux qui gardoient le château^ voyant ces Efpagnols
s'approcher , les prirent pour le fecours envoyé par le Général
Turc , ôc fans faire aucuns ades d'hoftilité , ils leur ouvrirent
la porte. Les cavaliers étant entrez librement, ôc fans qu'au
commencement on leur fit la moindre réfirtance, mirent auflii-
tôt répéeà la main, ôc après avoir combattu avec fureur, ils
maffacrerent tous les Turcs, firent les habitans prifonniers ,
mirent le feu au château ; ôc fe retirèrent vidorieux à Te-:
mefwar.
Tome IL Y
170 HISTOIRE
. Cependant le fiége de Lippe s'avançoit ^ ôc le quatre de No-
Henri II. vembre on avoit commencé à battre la place avec huit grof-
^ fes pièces de canon. Dès que la brèche fut faite , un foldat
Efpagnol monta deflus hardiment , ôc rapporta qu'il n'y avoit
aucun retranchement en dedans ^ qui pût empêcher qu'on ne
donnât l'afTaut. Callaldo^ pour encourager fes foldats , promit
des récompenfes à ceux qui fe jetteroient les premiers dans la
ville, ôc envoya Antonio d'Enzineglia ôc Villandrado, pour
mieux examiner la brèche , tenant. En même tems fes troupes
prêtes pour l'aflaut. Quoique le rapport des deux officiers fut
bien différent de celui du foldat Efpagnol , le bruit néanmoins
étoit fi grand qu'ils ne purent être entendus. En même tems,
les foldats , qui fe tenoient prêts à donner l'affaut , coururent
planter les échelles pour efcalader la murailie , & montèrent
fur la brèche : mais pouffez par ceux qui les fuivoient , ils tom-
bèrent tous dans le foffé , que les Turcs avoit creufe derrière
la brèche. Pour furcroît de malheur , le canon qu'on tiroit de
pan ôc d'autre, incommodoit beaucoup les affaillans : il y en
eut un grand nombre de tuez , ôc fur-tout des principaux chefs ,
dont les Turcs^ pour infulter les Chrétiens ôc encourager leurs
foldats , attachèrent aufli- tôt les tètes aux crénaux de la mu-
raille, avec quatre drapeaux qu'ils avoient gagnez. Cependant
Caftaldo accourut, ^ ayant ranimé le courage de fes troupes
par un difcours véhément, il rétablit le combat.
Oliman gouverneur de la place ne montroit pas moins de
valeur ôc d'adivité j il pofta trois mille Turcs ôc autant de Ja-
niffaires à la défenfe de fon retranchement, ôc en diftribua
quinze cens autres aux endroits de la ville , qui pouvoient
, être attaquez. Pour lui , il fe mit derrière fon infanterie, à la
tète de fix cens chevaux , à delfein ou de repouffer l'ennemi
ou de pouvoir fe retirer , s'il fe voyoit contraint de fuccomber.
Mais cette précaution étoit inutile ; les affiégeans avoient fait
un foffé autour des murs de la ville, ôc Jean Turco,avec Charle
Zerotin, gardoitavec quatre cens gendarmes lepaOage de la
rivière: Pendant qu'on combattoit vivement de part ôc d'au-
tre , les afliégeans, pour acquérir de la gloire, les afTiégez pour
défendre leurs biens ôc leurs vies , quelques-uns dirent qu'il
feroit à propos de battre la retraite , pour donner le tems aux
foldats , qui ctoient extrêmement fatiguez , de reprendre
DEJ. A. DE THOU,Liv. IX. lyr
haleine. Mais Caftaldo courut alors à cheval de rang en rang, »
pour ranimer fes foldats : ^ Il ne s'agit plus feulement, dit-il , HeïQri IL
3' de notre honneur , qui fera aujourd'hui entièrement flétri, i c c i.
y» s'il faut que nous lâchions pied j il faut combattre pour le roi
« Ferdinand notre maître. Déjà le Beglierbei s'approche de
" nous avec toute fon armée 5 s'il arrive, avant que nous ayons
» emporté la place , que pourrons-nous efpérer ? Déjà vaincus
M par un petit nombre d'ennemis , il nous taillera tous en piè-
ce ces avec unefi puiffante armée. Les afliégez , il eft vrai , fe
« défendent bien : de mauvaifes troupes pourroient défefpérer
M de les vaincre. Mais fouvenez-vous que vous avez blanchi
3î fous les armes j que vous avez bravé mille périls j que vous
3> avez laiffé dans toute l'Europe des monumens éternels de
M votre valeur. Vous fouvenez-vous qu'au fiége de Duren ^
» les aiïiégez réfifterent durant quatre heures à l'armée Impé-
«riale, ôc furent enfin forcez de fe rendre? Courage donc,
w mes amis : il faut que ce jour nous voye entrer victorieux
3î dans Lippe , ou qu'il foit témoin de notre éternelle ignomi-
» nie. Cl nous fommes repouffez. ^ Ce diicours ranima le cou-
rage du foldat : le Cardinal de fon côté , accompagné de Tho-
mas Nadafdi, couroic à cheval de rang en rang, ôcexhortoit
îes troupes à faire leur devoir.
Caftaldo s'apercevant , de la colline où il étoit, que la cava-
lerie d'Oiiman commençoit à reculer , jugea que les Turcs
plioient , ôc étoient prêts à fuccomber : ôc il ne fe trompoit
point. Il ordonna à deux cens gendarmes de mettre pied à
terre , ôc d'avancer fur la brcche l'épée & la pique en main ,'
afin de relever ceux qui étoient fatiguez > il mit outre cela tous
îes valets de farmée rangez en bataille fur la colline , avec
ordre de fe tenir prêts à marcher pour l'attaque, au fignal qu'on
leur donneroit. Les Turcs voyant un grand nombre de troupes ,
qui fembloit venir fondre fur eux, furent tellement intimidez,
que ceux qui jufqu'alors avoient combattu avec le plus de va-
leur, perdirent entièrement courage , jetterent leurs armes ôc
prirent la fuite. Avant que les aiïiégeans fuffent maîtres de
la ville , douze cens Turcs refterent fur la place ; les autres
fe retirèrent avec les bourgeois dans le château. Ceux qui vou-
lurent gagner la campagne , furent ou tuez ou noyez dans la
ï Dans le duché de Clery.
Y i;
lyri HISTOIRE
rivière. Pendant que les troupes vidorieufes s'arrêtoient plutôt
Henri Iî ^ pillef qu'à affùreuleur victoire, Oliman revint dans la ville,
j ' ôc courut rifque de perdre la vie, en fe retirant dans le châ-
teau. Dès qu'il y fut entré, on forma des lignes pour l'empê-
cher de fortir , ôc deux jours après les Généraux donnèrent
ordre à Sforce Palavicini de faire tirer le canon contre la pla-
ce. Cet officier pendant le cours du fiége fe comporta en
grand capitaine.
La batterie tira depuis le p de Novembre jufqu'au i8. En-
fuite les Généraux mirent en délibération, s'il feroit plus à pro-
pos de forcer les ennemis , ou de les recevoir à compofition.
Il importoit à la réputation de Caftaldo , qu'Oliman ôc les
Turcs qui étoient avec lui dans le château , fuffent tous paflez au
fil del'épée, ou fe rendiffent à difcrétion. Etant étranger, ôc
n'ayant aucune affection particulière pour la Tranfylvanie , il
ne cherchoit qu'à s'acquérir de la gloire , ôc à rendre fon nom
illuftre dans ce pays, ôc il étoit perfuadé que fi l'on continuoit
à battre la place, on en viendroit nécefiairement à une de ces
deuxextrêmitez. Le Cardinal au contraire, qui nefongeoit qu'à
ménager la paix , pour fa fureté ôc celle du pays , qui connoif-
foit d'ailleurs la puiflance des Turcs , ôc avec quelle ardeur ils
vengent les injures qu'ils ont reçues , faifoit tous fes efforts
pour adoucir , par quelque compofition favorable , la jufte
colère de Soliman au fujet du carnage de Lippe , ôc pour fe
ménager par-là fes bonnes grâces. Il n'avoit donc d'autre def-
fein , que de faire enforte qu'Oliman ôc fes troupes pulfent fe
retirer , vie ôc bagues fauves.
Les deux Chefs eurent à ce fujet une grande conteftation ;
ils en vinrent même à des paroles dures > ce qui donna lieu
aux ennemis du Cardinal de le mettre encore plus mal dans
l'efprit de Ferdinand , ôc de précipiter fa perte. Cependant
l'autorité du Cardinal prévalut > ôc il engagea folemnellement
fa parole qu'Oliman pouvoit fortir du château , fans rien crain-
dre, avec les mille Turcs qui lui reftoient, ôc qu'ils emporte-
roient leurs bagages. Caftaldo de fon côté en fit de même , au
nom des Efpagnols ôc des Allemands qui étoient à fes ordres.
La capitulation étant fignée , Oliman fortit de Lippe ; le Car- .
dinal eut avec lui une longue conférence dans fa tente , ôc le
renvoya avec honneur ôc bien efcorté au Beglierbei : Cette
neoBvatM»
DE J. A. DE THOU, Liv. IX. 173
conduite de Martinufe augmenta encore les foupçons ôc la
haine de fes ennemis. Henri IL
Alfonfe Ferez de Saiavedra ôc le marquis de BalafTij indi- 1 c ç i.
gnez de voir une telle proye s'échapper de leurs mains, pour-
fuivirent Oliman avec deux cens chevaux , en apparence fans
aucun ordre des Généraux; mais ils étoient d'intelligence avec
Caftaldo. Balafîî joignit en raze campagne Oliman, qui venoit
de renvoyer Ton efcorte > ôc voyant qu'il ne reftoit au Turc
que fes troupes, il fondit fur lui avec impétuofité. Le cheval
de Ealaffi fut d'abord tué fous lui: fes gens i pour ne pas lui
pafler fur le ventre , s'ouvrirent , ôc d'un bataillon affez fort ils
en firent deux foiblcs. Les Turcs s'appercevant de ce défor-
dre , ôc animez par la chute de Balafïi , ôc par l'exemple du
brave Oliman , foûtinrent avec fermeté l'effort des ennemis ,
les repoufferent , ôc enfin fe retirèrent fans perte ôc avec hon-
neur auprès du Beglierbei.
Après le départ d'Oliman, on congédia les milices nation-
nales. Caftaldo demanda au Cardinal des quartiers en Tranfyl-
vanie pour les troupes étrangères ; ce que le Prélat lui refufa ,
en lui alléguant qu'il étoit plus à propos de les loger dans le ter-
ritoire de w aradin , qui eft hors de la Province. Pendant qu'ils
étoient en conteftation, Caftaldo, fous prétexte d'efcorter l'ar-
tillerie j qu'on renvoyoit dans les places de la Province d'oij
elle avoir été tirée , trouva moyen d'y introduire cinq enfei-
gnes d'Allemands , avant que Martinufe en fut informé, ôc .
leur donna ordre de loger à WeifTenibourg ôc aux environs.
Après avoir retiré de Lippe les corps de ceux qui avoient
été tués pendant le fiége, on y fit entrer les provifions nécef-
faires j ôc on donna le gouvernement dé la place à Bernard
Aldana , avec ordre de réparer la brèche , de faire de nou-
velles fortifications à la ville ôc au château, ôc d'y rappeller
les habitans. On mit auffi dans Temefwar Gafpard Caltellu-
jo avec une compagnie cTEfpagnols , ôc on le chargea de
fortifier la place. Le refte des troupes fut envoyé en quartier
d'hiver dans le territoire de Waradin. Enfuite Caftaldo fe ren-
dit au château de Wintz , que Martinufe avoit fait bâtir dans
un lieu fort agréable 3 ôc pour ne point donner d'ombrage à
ce Prélat rufé , il ne prit avec lui qu'une très-petite efcorte.
Ce fut là qu'ils délibérèrent enfemble, s'ils donneroient quartier
Yiij
174 HISTOIRE
d'hiver aux Allemands dans la Tranfylvanie ; mais ils ne
Hentï II P^'^^^'^^ "^^ rcfoudre , parce que le Cardmal, qui n'a^^oit d'au-
\ ^ ^ i ti-*e delTein que de conferver la liberté du pays , ne vouloit
pas leur affigner un département dans les places fortes,
î.e cardinal Enfin le tcms deftîné pour l'exécution de l'horrible attentat,
aiiliUné.^ médité contre lapeufonne du Cardinal, arriva j les affaires du
roi Ferdinand étoient en allez bon état dans la Tranfylvanie ,
lorfque ce Prince envoya des ordres réitérés , de hâter cet
odieux alTalTmat. Caftaldo écrivit au comte Sforze Pallavicini,
de le venir trouver en diligence avec les Efpagnols qu'il com-
mandoit. Dès qu'ils furent arrivez, on les fit loger, par l'or-
dre de Martinufe , dans le fauxbourg , qui n'eft féparé de la
ville que par la rivière de Sebés , qu'on paffe fur un pont de
bois. Caftaldo communiqua enfuite au comte Pallavicini le
deflein qu'il avoit de fe défaire du Cardinal , ôc l'engagea à
fe trouver préfent à l'exécution de ce grand coup, qui devoit
fe faire la nuit fuivante. Après s'être afluré du Comte , qui lui
promit de faire tout ce qui dépendroit de lui, il lui donna
pour le féconder, André Lopez, Monino, ôc Campeggio ,
trois hommes d'expédition: Il leur repréfenta, pour les intimi-
der , &: les encourager tout enfemble , que les affaires du roi
Ferdinand étoient en très - mauvais état j que c'étoit fait d'eux
fi on ne fe délivroit promptement de Martinufe ; que ce Cardi-
nal avoit réfolu de faire oter à Ferdinand la fouveraineté de la
Tranfylvanie, dans raflemblée des états convoqués à Vafi'ahel ,
ôc de le chafier entièrement du pays, par le moyen des Turcs j
qu'à ce deffein il avoit difperfé les troupes auxiliaires en dif-
férents quartiers éloignez les uns des autres , afin qu'au tems
marqué pour l'exécution de fon projet , on les pût facilement
accabler toutes '■> que la gloire du Roi & leur propre falut dé-
pendoit d'eux ^ que pour prévenir ces malheurs il ne s'agiffoit
que d'ofcr punir la perfidie d'un méchant homme. Caftaldo
les voyant bien réfolus , donna ordre à Lopez d'amener avec
lui de grand matin vingt-quatre foldats bien armez , ôc ha-
billez à la Turque , afin de tromper plus facilement les fenti-
nelles , Ôc par ce moyen entrer dans le château , pour fe pof-
ter dans les quatre principales tours, dont il eft flanqué. Il Ht
en mème-tems dire à Pierre d'Avila de marcher toute la nuit ,
pour le venir trouver avec fes Efpagnols à "Wintz , oti il
D E J. A. D E T H O U , L I V. IX. 17;
recevroit fes ordres. La nuit étant venue, il s'cleva un grand .i.— ■ ■■■
Tent , accompagné d'une pluye extraordinaire, ôc cet orage Henri II.
fembla annoncer celui qui menaçoit le malheureux Cardinal. 1 ç c 1.
Du moins il fut caufe que fes gardes , obligez , à caufe du froid,
de fe tenir auprès du feu, ne s'apperçûrent point des pièges
de fes ennemis.
Le lendemain madn , dès que les portes furent ouvertes ,
Lopez entra fans aucun obftacie avec fes vingt-quatre foldats^
ôc d'Avila s'y trouva aufïi avec fes Efpagnols , fuivant l'ordre
qu'on lui avoit donné : Voici de quelle manière les conjurez
entrèrent dans l'appartement de Martinufe. Un certain Marc-
Antoine Ferrario , fecretaire de Caftaldo , homme hardi jufqu'à
l'impudence, fous couleur de trahir les intérêts de fon maitre>
avoit depuis quelque-tems feu gagner tellement l'amitié du
Cardinal , que l'Huifïier de la chambre le laiifoit entrer aufîî-
tôt qu'il fe préfentoit. Il vint donc le ip de Décembre , avant
qu'il fit jour , frapper à la porte , tenant des papiers ôc des dé-
pêches à la main , comme pour les faire ligner au Cardinal ,
Ôc difant que Pallavicini qui l'accompagnoit , étoit prêt de par-
tir pour la Cour de Vienne : la porte lui fut aufîi-tôt ouverte.
Pour Pallavicini, qui étoit entré malgré l'HuiHier , il fe tint
à la porte de la chambre. Le Cardinal étoit déjà levé j revêtu
d'une robe de chambre fourrée de peau de Martre ZebelUne ,
il étoit afiîs auprès de la table où il lifoit , félon fa coutume ,
le mémoire de ce qu'il devoit faire dans la journée. Ferrario
l'aborda familiairement , ôc lui dit que le marquis Sforze Pal-
lavicini , qui étoit là, venoit de la part de Caftaldo pour re-
cevoir fes ordres , avant que de partir pour aller trouver le roi
Ferdinand : enfuite il lui préfenta les lettres qu'il tenoit. Pen-
dant que le Cardinal prenoit fa plume pour les figner , Ferra-
rio lui donna un coup de poignard dans la poitrine î en mê-
me tems Pallavicini, accourant le fabre à la main , lui fendit
la tête. Le Cardinal expirant invoquoit le nom de Dieu , ôc re-
prochoit à fes alTaiïins leur perfidie , en les appellant fes frères ,
lorfque les autres conjurez entrèrent ôc le percèrent de mille
coups.
Centorio rapporte , que le château où cet horrible alTafTinat
fut commis, avoit été élevé fur les ruines d'un ancien Monaf-
tere, que Martinufe avoit fait démolir j ôc que l'Abbé de ce
i7<^ HISTOIRE
monaftere , indigné de cette action , lui avoit ou prédît ou
Henri IL fouhairé le malheur, qui lui arriva depuis. Les domeftiques
I 5" 5" I. remarquèrent auffi que la veille de fa mort, lorfqu'il entendoit
la mefïe , le Prêtre qui la célébroit , prenant le calice au lieu
de l'hoftie, l'avoit renverfé , ôc avoit répandu le vin fur Tautel.
On s'imagina dans la fuite , que cet accident avoit été un pré-
fage du fang du Cardinal, qui devoir être bien-tôt répandu.
Telle fut la fin du cardinal George Martinufe , à l'âge de
foixante 6c dix ans , ou environ. D'un état fort bas , il s'étoit
élevé au plus haut degré de la Fortune, ôc fon autorité avoit
égalé celle des Rois. Ce fut après tout un grand homme, foit
dans la paix, foit dans la guerre, ôc unminiftre d'une très-hau-
te prudence, dont il fe fervit félon le tems ôc les occafions.
Il ménagea les Turcs , autant que les loix de la juftice ôc de la
bienféance le lui permirent, pour le bien ôc la tranquilité de
fa patrie? il s'attira parla des ennemis, qui le rendirent fuf-
pe£t à Ferdinand. L'idée de fes tréfors porta Caflaldo ôc fes
parrifans à le perdre. Outre ces indignes caufes de fa mort,
d'autres ajoûtoient, que Ferdinand s'étoit obligé de lui payer
une penfion de quatre-vingt mille écus d'or , ôc que les Mi-
niftres de ce Prince crurent lui faire plaifir, de le dégager de
fa parole par cet alTafTinat. Enfin pour donner quelque couleur
à une a£lion fi odieufe, ils publièrent que Martinufe entrete-
noit des intelligences fecrettes avec les Infidèles , au préjudi-
ce de la Chrétienté. Ferdinand voulut bien s'en laifTer perfua-
derjmais il eft certain que ceux qui confpirerentfamort, n'eu^
rent d'autres vues , que de s'emparer de fes richeffes , qui ce-
pendant fe trouvèrent médiocres , par rapport à une fi grande
fortune : comme il étoit extrêmement libéral, ôc d'une probité
exade , ôc qu'il n'avoit point de favoris , il employoit tout , avec
une magnificence fans égale , à des ouvrages publics , ôc à en-
tretenir des armées pour la défenfe de fa patrie.
Ferdinand, qui croyoit tirer de grands avantages de la mort
du Cardinal, fentit, mais trop tard, le tort qu'il avoit eu de croire
trop aifément fes Minières, Ôc fon crime lui coûta cher. Les prin-
cipaux Seigneurs du Royaume éloignez du gouvernement ,
qu'ils voyoient entre les mains des étrangers , fe rallendrent
de jour en jour , ôc perdirent beaucoup de cet ancien coura-
ge, ^vec lequel ils repoufloient l'ennemi commun : après avoir
été
D E J. A. D E T H O U , L I V. IX. 177
été battus plufieurs fois , ils fe virent obligez de rappelleu le
roi Jean, ôc jugèrent à propos de fe fouflraire entièrement de j^£is;ri II.
robéifTance de Ferdinand. ^ - - j^
A l'égard des exécuteurs de l'horrible attentat commis en
la perfonne du Cardinal , plufieurs hiftoriens rapportent qu'ils
reçurent tous après fa mort un châtiment digne de la noirceur
de cette a£lion. Le marquis Pallavicini, étant tombé entre les
mains des Turcs , ils lui firent fouffrir une captivité pire que
la mort même : Monino fut décapité à San-Germano en Pié-
mont ; Ferrario eut aufîi j fix années après , la tête tranchée
par l'ordre du cardinal de Trente, à Alexandrie , lieu de fa
naiflance j enfin , le chevalier Campeggio , l'an 15^2. dans
une partie de chaffe, fut déchiré par un fanglier , fous les yeux
de Ferdinand même : fort moins honteux , mais qui fut néan-
moins le funefte châtiment de fon crime.
Dès que Caftaldo , qui en attendant le fuccès du complot, fe
promenoit dans une galerie voifine de la chambre du Cardi-
nal ^ eût appris quil étoit mort, il chafia aulFi-tôf les gardas
du château, ôc s'en rendit maître, parle moyen des foldâts Ef-
pagnols , qu'André Lopez lui avoit amenez. Ces gardes , après
avoir appris cette trifte nouvelle à leurs compagnons, qui
étoient dans, le Fauxbourg, fortirent de Wintz , & fe ralliè-
rent dans la campagne ,fous le commandement de Paul Ban-
co, lieutenant du Cardinal au (iége de Lippe , bien réfoîus de
venger fa mort j ôc certainement ils auroient câufé de grands
embarras à Caftaldo , fi , comme ils le défiroient , ils eufient
eu pour chef Quendi * Ferentz , intime ami de Alartinufe , * ou Chencîi-
ôc qui avoir un grand crédit dans le pays. Mais Quendi ayant
été arrêté par l'ordre de Caftaldo , lorfqu'il étoit prêt de moil-
ter dans fa ch'aife pour prendre la fuite , fe laiifa tellement
vaincre , ou par fa fituation , ou par les grandes promeffes
que lui fit ce Général > qu'il n'entreprit rien contre lui , ôc
lui fut même d'un grand fecours dans la fu te, pour affermir en
Hongrie l'autorité du-roi Ferdinand. Caftaldo étant parti avec
lui pour Millenbach, y apprit que la garnifon qu'il avoit laiiïée
-au château de \^'intz , commettoit mille excès 5 que Lopez
qui y commandoit, avoit fait rompre les coffres du Cardinal,
ôc en avoir enlevé tout l'argent, qu'il avoit à fa fantaifie dif-
•tribué aux troupes : que pendant ce tems-là , ce Gouverneur
Tome IL Z
178 HISTOIRE
» avoit laifTéle corps du Cardinal nud fur le plancher , ent'iere-
Henri IL ^^^^^'^^ défiguré par les coups qu'il avoit reçus, ôc couvert de
j - ^ ^^ fang figé, enforte qu'on ne le pouvoir voir fans horreur. Caf-
taldo envoya Diego Vêlez, pour arrêter le défordre, ôc faire
donner la fépulture au corps de Martinufe. Il fut remis entre
les mains de fes amis , qui eurent foin de le faire tranfporter
à WeifTembourg , où ils lui élevèrent un tombeau auprès de
celui de Jean Huniade Corvin , dans la grande églife.
Cependant Caftaldo envoya de Millenbach , où il étoit, à
tous les Gouverneurs des Places , pour les porter à demeurer
fidèles^ fous robéïflance du roi Ferdinand, ôc les menacer,
s'ils refufoient de fe foûmettre. Il fit principalement partir
: Diego Vêlez pour Wivar , château très-bien fortifié , que Mar-
tinufe avoit fait bâtir , ôc où l'on croyoit qu'il tenoit renfer-
mé ce qu'il avoit de plus précieux. On y trouva un homme,
que Soliman avoit envoyé au Cardinal 5 on le fit arrêter , ôc
on l'interrogea : mais on ne découvrit rien, qui pût rendue la
-fidélité Ôc la droiture du Cardinal fufpetles. On ouvrit feule-
-ment des Lettres écrites en langue Turque , ôc cachetées du
fceau, dont Martinufe fe fervoit dans toutes fes dépêches. Le
Cardinal, à l'infcii de Caftaldo, les adreflbit au Grand-Sei-
gneur, à Ruftan-Bacha, au Begherbei de Grèce, ôc à quel-
ques-autres^principaux de la Porte. Enfin routes les recherches
que firent fes ennemis , afin de trouver quelque chofe qui put
flétrir fa mémoire ^ ne fervirent qu'à rendre leur crime plus
odieux , ôc ne donnèrent aucune atteinte à fa réputation.
!.:;3flO iK' ' -'jCaftaldo fit aufii partir , pour la cour de Vienne , Julien de
Carvajal. afin défaire fçavoir exadement à Ferdinand ce qui
s'étoit paffé. Ce fut à ce Carvajal , que Caftaldo avoit fait
donner la récompenfe promife à celui qui entreroit le pre-
mier par la brèche dans Lippe : récompenfe que le Cardi-
:iial prétendoit être due juftement à fes Heiducques. Caftaldo
partit enfuite de Millenbach , pour fe rendre à Hermanftat ,
où il fçavoit que Martinufe n'étoit pas aimé , à caufe de
quelques ,démêlez qu'il avoit eus autrefois avec cette ville. Il
alla quelque tems après à Segefwar , avec une fuite nom-
breufe , ôc accompagné de Quendi Ferentz , afin qu'étant
proche «de Seckel-Waffarhel , il pût facilement travcrfer les
deifeins de la diète des Sekels, où il avoit oui dire, qu'on
D E J. A. D E T H O U , L I V. IX. i7>
devolt prendre la rcfolution de venger la mort du Cardinal. '■
Ce fut là que Quendi lui rendit tous les fervices qu'il pou- Henri IL-
voit attendre de la fidélité : car s'étant trouvé par fon ordre i c ç i.
à rAflemblée , il ménagea Ci bien les efprits en s'attirant
les coeurs par fes préfents ôc par fon crédit , qu'après avoir
quitté le deflein de venger la mort de leur bienfaiteur , ils
demeurèrent fournis à Ferdinand , ôc fe montrèrent dans la
fuite toujours difpofez à le fervir. Enfin , Caftaldo voyant les
peuples aflfez tranquilles dans la Tranfylvanie, jugea à propos
d'envoyer fes troupes en quartier d'hiver.
Lorfqu'on vit que la mort du Cardinal n'avoit point eu de
mauvaifes fuites, ôc qu'au contraire^ elle fembloit avoir mis la ^ 5* 5* 2'
tranquillité dans la Tranfylvanie , on commença à chercher fes Richeffes du
thréfors , caufe principale de fa mort. Caflaldo confeilla à Fer- [Hucl^ ^^'^'
dinandde nommer des commiffaires, pour faire l'inventaire de
fes richeffes 5 mais on ne put s'empêcher de foupçonner qu'on
en avoir détourné une bonne partie. André Lopez en fut ac-
cufé, ôc pour ce fujet il fut mis en prifon avec quelques au-
tres. On trouva 1740 marcs, en lingots d'or; 4793 marcs en
lingots d'argent 5933 marcs d'argent tu-é depuis peu des mines j
mille médailles d'or de Lyfimaque ' , du poids de trois écus
d'or chacune 5 plufieurs vafes de vermeil ; des chaînes d'or j
des pierres précieufes ; plufieurs balles de peaux de martres ze-
bellines , des tapifleries Ôc des habits fort riches 5 un haras nom-
breux de chevaux, de mulets, ôc d'autres bêtes de fomme. Tou-
tes ces richefi^es peu à peu amaflees par un homme, qui pen-
dant tant d'années avoit eu l'adminiftration des finances de
l'Etat, ôc qu'il réfervoit pour les frais de la guerre , fe trouvè-
rent bien médiocres , par rapport au bruit qu'on en avoit fait
courir, ôc furent des preuves fenfibles de fa probité, ôc de nou-
veaux motifs de la haine qu'on avoit conçue contre fes meur-
triers. Car ceux qui ont le plus tâché de nuire à fa réputation ,
ne font monter tous ces tréfors qu'à deux cens cinquante mille
ccus d'or : fomme qui n'excédoit pas la condition d'un homme
1 Sous les ruines d'une ancienne ci-
tadelle, près de Deva en Hongrie ,lcs
payfans , en crcufanr la terre, avoient
trouve' quelques anne'es auparavant un
frand nombre de me'daillcs d'or avec I 11 fut auiTi roi de Macédoine.
empreinte de Lyfimaque -, comme on '
Z ij
verra dans la fuite de ce livre. Lyfi-
maque, un des capitaines 8c des fuc-
celTeurs d'Alexandre , régna d'abord
dans la llrace oli il bâtit une ville.
iSo HISTOIRE
M ' ■" ' élevé a une fî haute fortune, ôc qui n'étoit pas fuffifantè pour
Henri IL contenter l'avidité de fes ennemis. La reine Ifabelie confer-
I r.^ 2, vant la haine qu'elle avoit toujours eue pour Martinufe, de-^
manda au roi Ferdinand qu'on lui rendît plufieurs chofes de
grand prix, qui appartenoient au feu Roi fon mari, & dont le
Cardinal s'ctoit emparé , ce que Ferdinand lui accorda. Caftal-
do eut pour fa part de toutes ces richeffes , cent marcs en>
vafes de vermeil , quatre cens médailles de Lyfimaque , ôc
quelques balles de peaux de martres zebellines , en reconnoif-
fance des grands fervices qu'il avoit rendus au Roi fon maître,ea
cette occafion , & pour prix de fon crime. Maximilien fils de-
' Ferdinand.ôc roi de Bohême, donna dans la fuite à André Bato-
ri tout le haras & toute l'écurie du Cardinal 5 Ferdinand eut tout
le refte. Les hngots d'or & d'argent fervirent à faire de la^
monnoye, dont on paya l'armée pour quelques mois. Ceux
qui partagèrent à cet or , eurent un fort auiïi trifte , que ceux
qui s'emparèrent autrefois de ^ordeTouloufe^ Les malheurs
qui arrivèrent l'année fuivante j tant de fang répandu par tout
le Royaume , la prife de tant de villes par les Turcs , le foule-
vement des Grands , caufé par la Reine irritée de ce qu'on
n'exécutoit pas les promefles que Caftaldo lui avoit faites , au
nom de Ferdinand : tous ces défaftres firent voir que le Ciel
en courroux ne vouloir pas laifler la mort du Cardinal impunie.
Caftaldo y après s'être affùré de prefque toutes les places de-
Tranryivanie , retourna à Hermanftat, 011 des marchands de
Tergawifch , capitale de la Valachie , lui apprirent les nou-
veaux préparatifs de guerre que faifoient les Turcs ; ce qui fut
eaufe qu'il envoya Palavicini au roi Ferdinand , afin de l'infor-
mer de l'état préfent des affaires, ôc lui demander un prompt
fecours , pour réfifler aux Turcs. Ferdinand dépêcha aufïi-tôt
Palavicini en Italie , pour faire une levée de quatre mille hom-
mes , ôc amener avec lui le plus qu'il pourroit d^Efpagnols. En
même tems , il écrivit à Caftaldo , & lui promit de lui envoyer
au plutôt huit mille chevaux du royaume de Bohême, vingt
mille HulTars , vingt mille fantaflins Allemands , ôc près de cinq
mille Italiens ôcEfpagnols. Maisfoit qu'il eût promis ce puifTant
fecours par oftentation,foit qu'il eût compté fur le confentemcnt
1 Voyez Ciceron , de natiira Deorum 1 fe , & de Q. Cepio qui l'enleva. Voyea
îib. i . Aul. Celle, No cl. Ait. lib. 3 . Juf- I auffi Strabon , lib. 4.
tin, Uh. 3 a, au Aijet de l'or de Toulou-
DE J. A. DE THOU, L i v. ÏX. iSr
des Allemands ôc des Hongrois , la guerre que Maurice élec- r^^!^^^^
teur de Saxe entreprit dans la fuite contre l'Empereur , empê- Henri II.
eha l'exécution de fes promefles. CependantCaftaldo, fondé fur i y y 2.
i'efpérance qu'il avoir de ce fecours, fit fortifier le plus prompte-
nient qu'il put Lippe, Temefwatj Claufenbourg ôc Hermanftat. Les troupes
• Le premier des malheurs de Ferdinand en Hongrie fut l'at- i^ Feidmand
J ry A- ^ -n . ' . Me o ^^""^ battues
taque de Zegedm ^ , ville qui contient environ mille reux , oc par ks Turcs.
qui eft fituée au confiant du Tibifque ôc du Danube j ce qui ^^ ou Zegc<k'
la rend fort riche ôc fort commerçante : elle a fur le bord du
Tibifque un château bien fortifié, où les Turcs avoient alors
une garnifon. Pendant que Caftaldo étoit encore campé de-
vant Lippe , Otomiai , qui autrefois avoit été citoyen de Ze-
gedin , ôc qui enfuite , après avoir été chafle defon pays, étoit
devenu Magiftrat de Debreczen en Hongrie, homme au refte
plus hardi que prudent, le vint trouver, Ôc après s'être fait fort,
en préfence de Batori, de prendre Zegedin, il demanda des
troupes pour l'exécution de fon projet. Il fe fondoit fur dts
intelligences fecretes , qu'il difoit avoir avec les habirans de
cette ville ôc des lieux circonvoifins , qui , fatiguez de la do-
mination tyrannique des Turcs , attendoient avec impatience
une occafion favorable de donner des marques de leur bonne
volonté. Enfin il follicita tellement Caftaldo , qu'il lui permit de
lever des troupes, en lui difant que fi fon deflein n'avoir pas tout le
fuccès qu'il en cfpéroit , il fe contentât de prendre la ville, ôc
qu'il fe retirât après y avoir mis lefeu,ôc l'avoir pillée,fans fe met-
tre en peine d'attaquer le château j qu'autrement il courroit rif-
que de voir périr fes troupes , ôc de périr lui-même fans honneur.
Après la prife de Lippe, lorfqu'on eût licentié l'arniée com-
poféc de deux mille fantaffins , Otomiai choifit cinq cens che-
vaux, ôc fans découvrir fon defi^ein, il augmenta leur paye, ôc
les mit en quartier dans les places aux environs de Lippe :
cela donna quelques inquiétudes à Bernard Aldana , qui ne
fçavoit à quel deflein on dlftribuoit ainfi ces troupes dans fon
gouvernement. Mais en ayant été inftruit par Caftaldo , il pro-
mit à Otomiai de faire tout ce qui dépendroit de lui, pour
favorifer fon entreprife. Le jour marqué par les habitans étant
venu, Otomiai fit approcher fon armée de la ville, ôc après
l'avoir mife en embuicade dans les bois^ il en fit avancer un
petit nombre , pour attirer la garnifon au combat. On cria
Z iij
i82 HISTOIRE
.,,,«,«^u;u^.., auffi-tôt aux armes , & les Turcs voyant un fi petit nombre d'en-
Henri ÎI "s^'^'^^s firent une fortie , & les pourfui\ iient. Mais ceux q«i
j ^ ^ ^ ' étoient embufquez les invertirent 5 de forte que s'étant apper-
çùs trop tard du piège qu'on leur avoit tendu, ils furent con-
trains de retourner à la ville: leshabitans qui croient d'intel-
ligence avec les ennemis, leur en fermèrent les portes; ainfi
ils furent prefque tous taillez en pièces.
Les troupes d'Otomial entrèrent dans la ville; mais n'ayant
pà s'emparer du château , dont les Turcs, qui s'yctoient ré-
fugiez, avoient levé le pont, ils fe mirent à piller les maifons
des marchands Turcs , qui étoient venus de Conftantinople
s'établir dans cette ville , à caufe de la commodité du com-
merce. Cependant Ocomial , qui défefpéroit de prendre le châ-
teau avec les troupes qu'il avoir, envoya demander du fecours
à Aldana , qui vint peu après avec deux cens Efpagnols ôc qua-
tre pièces de canon , ôc fit en même tems dire à Caftaldo de lui
envoyer du renfort. Caftaldo, après les avoir tous deux repris de
leur témérité, ôc les avoir plulieurs fois avertis du danger qui
les menaçoit, voyant qu'Otomial perfiftoit opiniâtrement dans
fon entreprife, pour ne pas donner lieu de croire qu'il s'y
fût oppofé , ordonna à Thomas Warkoz , qui étoit alors à Wa-
radin , de tirer de cette ville quatre pièces de canon , ôc deux
de Weifi^cnbourg avec leurs affûts, pour les envoyer à Zege-
din. On les y fit venir en effet par la rivière de Marifch. Il
donna aufii ordre à Pietro Vacchi , qui avoir le commande-
ment de l'infanterie , de tirer le plus qu'il pourroit de foldats
des garnifons de ces mêmes places , ôc de les amener avec lui à
Zegedin avec Oreftolf ôc fes deux cens gens-d'armes. Pour
lui , afin d'être plus à portée de donner fes-ordres^ ôc du fe-
cours dans toutes les occafions qui fe préfenteroient, il vint
à Weiffenbourg , ôc comme il n'étoit pas affùré du fuccès de
l'entreprife ; il confia à Roderic de Villandrado le comman-
dement de Lippe, en l'abfence d'Aldana, ôc celui de Temef-
^^ï à Diego Vêlez de MendoCe, après leur avoir donné à
chacun quelques troupes de renfort.
Il y avoit déjà huit jours qu'Aldana, dans Pefpérance de
quelque butin, affiégeoit le château, ôc déjà les lignes de cir-
convallacion étoient achevées, lorfqu'on vit arriver Pietro Vac-
chi ^ avec deux mille fantafiins ôc cinq pièces d'ardlierie , ÔC
D E J. A. DE T H O U , L I V. IX. 183
Oreftolf avec deux cens gens-d'armes, ôc cent A rquebu fiers AI-
lemandsj trente Efpagnols ôc cent chevaux, qui étoient partis de tj^^-^ , tt
Canoch.L armée etoit compolee en tout de trois mille che-
vaux , de deux mille fantalïins Hongrois , de trois cens trente
Efpagnols, & de cent Allemands. Mais pendant qu'on faiioit
la revue de ces troupes dans une plaine, qui eft vis-à-vis le châ-
teau , on vit paroitre de loin le fecours conduit par le Bâcha
de Bude,queles Turcs envoyoient aux aiïicgez. Des que les
Turcs appercûrent les Chrétiens , ils fe rangèrent fur deux li-
gnes, ôc mirent derrière eux les charetes ôc les chariots efcor-
tés par les Janniflaires. Vacchi de fon côté forma un efcadroii
de tous les chevaux-legers , ôc Oreftolf enfit un autre des gens-
d'armes , qu'il oppofa au corps que commandoit le Bâcha , Oto-
mial Ôc Aldana commandoient le troifiéme efcadron avec tou-
te l'infanterie , ôc étoient poftez auprès de la ville. Vacchi
voyant Aldana indéterminé, fondit fur les ennemis, ôc tailla
en pièces leurs premiers rangs. Oreftolf le fuivit, ôc attaqua le
côté gauche du corps , où étoit le Bâcha avec la même im-
pétuofité ôc le même fuccès.
hes Hongrois croyant avoir déjà remporté la victoire , fe
débandèrent ôc fe mirent à piller. Le Bâcha , qui fe croyoit
battu , fongeoit déjà à faire retraite ; mais s'étant apperçd du
déibrdre des ennemis , il reprit aufïi-tôt courage : il fit avan-
cer fes Janiflaires qu'il avoit laiffez à l'arriere-garde, fondit
fur les Hongrois , qui couroient çà ôc là fans aucun ordre , ôc
les tailla aifément en pièces > malgré la réllilance des gens-
d'armes , qui , après que la plupart des Hongrois furent tuez ,
lefterent auffi fur la place. En même-tems la garnifon du châ-
teau fit main-baife fur tous les bourgeois de la ville , fans dif-
tinclion d'âge ni defexe. Il y eut ce jour là cinq mille Chré-
tiens tuez par les Turcs , tant au dedans qu'au dehors de
la ville. Pour furcroît de malheur , il arriva que trois censfan-
talTins Hongrois , qui trois jours auparavant avoient été en-
voyez à la picotée , ôc qui ignorant ce qui s'étoit paffé , re-
venoient au camp rejoindre leurs troupes , furent enveloppez
par les ennemis, avant qu'ils pulfent s'en appercevoir. Mais re-
connoiflant trop tard leur faute, ils la réparèrent en quelque
forte par un effort de valeur. Ils y périrent tous ; mais ils tuè-
rent deux fois autant d'ennemis, ôc firent payer bien cher aux
i;^ HISTOIRE
„.,— .«M..-». Turcs une victoire , qui jufque là leur avoit peu coûté. Pour
Henri II -^1^^^"^^* ^^^^ ^'^ lâcheté , ou l'imprudence, avoient caufé ce
I r r 2 * <^^fordre, au lieu de rétablir le combat , comme il le pouvoir
faire facilement avec fon infanterie, il prit honteufemeet la
fuite. avec fes Efpagnols , ôc arriva enfin à Canoch, qui n'eft
pas fort éloigné de Lippe , après avoir fait pendant une nuit le
chemin de deux journées.
II avoit laifTé Higuera , qui jufqu'alors paflbit pour un hom-
me de cœur , avec une garnifon , pour garder les bateaux fur
Jefquelsil avoit fait paiTer le Tibifque à fes troupes; mais des
que Higuera eut appris la défaite , croyant que tous les Ef-
pagnols avoient péri dans le combat , fans fe fouvenir ni de
l'ordre qu'il avoit reçu , ni de fon devoir , il paffa de l'autre
côté de la rivière , ôc après avoir coupé les cordages des ba-
teaux , il prit la fuite. Dès qu'il eut fait un peu de chemin, il ren-
tra en lui-même : fon efprit étant troublé par les remords ôc
les inquiétudes, que lui caufoit la faute qu'il venoit de com-
mettre , il en eut une fi, grande honte, que de défefpoir il vou-
lut fe tuer. Mais un de fes valets qui l'accompagnoit, lui arra-
cha le poignard qu'il tenoit : il diffimuîa cependant fon deffein,
ôc dès qu'il vit que fon valet étoit endormi , il fe tira un coup
de piftolet dans le corps , dont il mourut.
Ferdinand jugeant bien que cette défaite avoit entièrement
découragé les Hongrois, ôc diminué le zélé qu'ils avoient au-
paravant pour fon fervice, créa André Batori Vaivode de
Tranfylvanie , ôc Laurent Loflbnczi, comte de Temefwar,
dans la vue de s'attirer l'amitié de toute la nation , par ces grâ-
ces faites à deux Seigneurs,qui avoient une grande autorité par-
mi ces peuples. On apprit enfuite que le Grand-Seigneur avoit
nommé le Bâcha Mahomet , pour faire la guerre en Tranfyl-
vanie. Mahomet étoit déjà venu avec une puiiTante armée à
Bellegrade , à defiein d'entrer par ce côté là dans la Province,
pendant que le Vaivode de Moldavie , cjui avoit les mêmes
ordres t en feroit autant du côté de Cronftat. Sur cette nou-
velle, on tint l'aflemblée des Etats à Torda, fur la rivière d'A-
ramas , quife décharge dans celle de Merifch , on y avertit les
principaux feigneurs de la province de lever des troupes , fui-
vant la coutume du pays, afin de compofer une armée, qu'on
pût oppofer aux efforts du Moldave. On avoit bien plus
fujet
DE J. A. DE THOU,Lîv. IX. iS^
fujet de craindre de ce côté là , que d'aucun autre , parce qu'il i »
n'y avoir, excepté Segefwar, aucune place aflez forte, pour Henri II
empêcher l'ennemi d'entrer chez les Sekels , ôc de mettre tous i ^ ;• 2
les pays d'alentour à feu ôc à fang.
Batori fe chargea de faire les levées , Ôc Jean-Baptifte d'Ar-
co eut ordre , en l'abfence de Félix fon frère , de défendre
Cronftat avec deux compagnies d'Allemands, ôc deux cens
chevaux commandez par le lieutenant de Charle Zerotin. On
lui ordonna auflî de fe rendre maître d'un Fort fitué fur une émi-
nence proche de la ville, ôc d'y mettre du canon ôc des fol-
dats, autant qu'il le jugeroit necefiaire. Les habitans d'Her-
manftat en Tranfylvanie , firent offre à Caftaldo de leurs per-
ionnes ôc de leurs biens. Dans le même tems , Ferdinand
envoya le comte Helfeftein , avec quatre mille Allemands ,
ôc dix pièces de canon , ôc lui dit d'affùrer Caftaldo , qu'il
étoit prêta lui envoyer un renfort de quinze cens Gendarmes,
de fept compagnies d'Allemands, ôc de deux mille Hongrois,
Caftaldo , fondé fur les promeffes du Roi , en faifoit de beau-
coup plus grandes aux autres , en les aflurant que Pallaviejni .
étoit prêt d'arriver avec trois mille Italiens j que l'életleur
Maurice, ( qui étoit retardé par quelques nouveaux troubles ,
dont nous parlerons dans la fuite ) devoir bien-tôt le fuivre ;
accompagné de douze mille Fantaffins , ôc de trois mille che-
vaux 5 ôc qu'il en étoit ainli convenu avec lui. Il reçut , outre
cela, ordre du Roi, d'employer aux frais de la guerre \qs re-
venus des Chapitres , qui étoient fans Adminiftrateurs , ôc
dont l'évêque de Vefprin, ôc George Verner avoient dreffé
le mémoire 5 de prendre à fa folde les quatre cens Huffars ,
qui avoient fervi fous le Cardinal Martinufe, pour les empê-
cher de paffer du côté des ennemis , ôc de leur donner pour
chef Opperftolf , le plus fameux capitaine de la province, qui
fi'étoit depuis peu attaché au fervice de Ferdinand.
Cependant LofTonczi , qui commandoit à Temefwar avec
cinq cens chevaux , mille fantaffins , tant Efpagnols qu'Alle-
mands ôc Bohémiens , ôc environ neuf cens Bourgeois capa-
bles de porter les armes, après avoir reçu la paye d'un mois,
^ deux cens autres Allemands de renfort, fut averti par Caf-
îaldo , de faire entrer le plus qu'il pourroit de provifions dans
la ville , ôc de fe préparer à fouteuir cpurageufement un long
Tme U^ A a
iB6 HISTOIRE
- fiége , parce que l'on avoit beaucoup plus à craindre du côté
Henri II P^^ ^^ venoit le Moldave , ôc où il n'y avoit aucunes pla-
j - - 2 * c^s fortes , que de celui par où Mahomet devoit entrer avec fon
' * armée 5 que pour lui, il iroit au-devant du Moldave , avec le
pedt nombre d'Efpagnols qui lui reftoit , lix mille Allemands,
mille Gendarmes, ôc les gens du pays , afin de s'oppofer à
lui j que il j comme il refpéroit , il remportoit la victoire , il
iroit auffi-tôt le fecourir, & faire promprement lever le fiége.
Caftaldo vint enfuite de Torda à Clauiembourg , après avoir
donné ordre à Helfeftein de le fuivre avec quatre mille Alle-
mands , à qui il ne paya que deux mois , au lieu de quatre
qu'il leur devoit. Ces Allemands , quoi qu'à la vue d'un en-
nemi fi formidable qui les menaçoit , oferent fe révolter , ôc
comme ils étoient logez dans les fauxbourgs , ils fe faifirent
des canons , ( ce qui arrive ordinairement dans ces fortes de
féditions ) ôc firent feu fur la ville î mais ayant été repoufiez
par les habitans j qui par l'ordre de Caftaldo , tirèrent fur eux
le canon , ils réfolurent de fe faifir de fa perfonne. Caftaldo
en ayant été informé , revint à Torda , où les Etats étoient
aflemblez 5 ôc après avoir menacé les Allemands de les punir
féverement , s'ils ne reconnoiflbient leur faute , il les ramena
à leur devoir , ôc les fit revenir à Torda , où le comte Hel-
feftein punit les principaux auteurs de la révolte , dont il fit
mourir cinquante , après quoi Caftaldo partit pour venir fe-
courir Cronftat.
Déjà le Moldave , avec une armée de quarante mille hom-
mes^ avoit franchi les hautes montagnes qui bornent la Tran-
fylvanie , ôc n'étoit éloigné de Cronftat que de quatre milles.
Jean-Baptifle d'Arco, après l'avoir quelque tems arrêté par
de continuelles efcarmouches , le poulTa fi vivement , qu'il fut
enfin contraint de reculer. Le Moldave avoit envoyé mille
hommes choifis d'entre les Turcs , les Tartares ôc les Molda-
ves , pour reconnoître la place. Le comte d'Arco ayant fçu
fon deflein, mit en embufcade quelques Arquebufiers ôc quel-
ques chevaux Allemands, dans les défilés par où les Turcs
dévoient pafler. De forte que les ennemis s'étant avancés vers
la ville, la garnifon fortit aufii-tôt fur eux ôc les repoufla vi-
vement jufque dans les défilez, où étoit l'embufcade. Ceux
qu'on y avoit poftez les ayant alors afTaillis de toutes parts ,
DE J. A. DE THOU, Liv. ÎX. 187
ils furent tous paflez au fil de l'épée , fans qu'il en refiât un
feul , qui pût porter à fes compagnons la nouvelle de cette tïr-KRi TT^
défaite. Le Moldave apprit en même-tems que Caftaldo ve- .. '
iioit au fecours de Cronftat j ôc s'étant imagine' que fon armée ^ ^
étoit beaucoup plus nombreufe , quoiqu'elle ne fût que de
douze mille hommes , il prit honteufement la fuite , 6c fe re-
tira vers les montagnes, fans joindre Mahomet, comme il l'a-
voit promis. On étoit même perfuadé que , fi les Sekels fuf-
fent venus au fecours, comme ils en avoient reçu l'ordre, il
auroit été entièrement défait.
Lorfque tout rcûfiifToit contre le Moldave , on perdit Te- siégc&prifc
mefwar. Mahomet étoit forti de Bellegrade à la tcte d'une '^^ T^^^^^'^j,'"
armée de cent mille hommes ôc avec foixante-dix canons ,
dont il y en avoit trente de batterie 5 il étoit accompagné du
BegUerbei de Grèce, qui l'année précédente avoit eu le com-
mandement général , ôc de Cairum-BafTa Capitaine de gran-
de réputation. Il fe rendit fur le bord du Tibifque , ôc après
l'avoir fait palfer à fon armée fur un pont qu'il fit jetter , il
mit le fiége devant Temefwar. Les fortifications de cette place
n'étoient pas encore achevées 5 car de cinq baftions dont elle ~
étoit flanquée, il n'y en avoit que deux qui fuffent en état de la
défendre. Le vingt-cinq de Juin, Mahomet s'étant avancé avec
feize cens chevaux, accompagné du Beglierbei de Grèce qui
connoiffoitle pays, pour reconnoître la place , Alfonfè Ferez
fortit contre lui , Ôc lui livra quelques petits combats. Trois
jours après , dès qu'on eut fait les lignes de circonvallation ,
pour empêcher qu'on ne pût ni entrer ni fortir de la ville , on
Ja battit pendant huit jours par trois differens endroits , avec
trente canons. Quoiqu'on eût renverfé prefque toutes les for-
tifications , ôc que la muraille fût ouverte de toutes parts,
Loffonczi néanmoins foûtint avec fermeté pendant quatre heu-
res l'aflTaut des Turcs, ôc enfin les repouffa. Il refta fur la place
quinze cens Turcs , fans les blefi^ez j ôc les afiiégez n'en per-
dirent pas plus de cent - cinquante : cela fe palîa le 4. de
Juillet.
Ce defavantage , loin d'abattre le courage des Infidèles ;
l'augmenta : la honte d'avoir été repoufles les rendit furieux.
Les Chrétiens au contraire, quoique victorieux , fe trouvèrent
beaucoup affoiblis ; foit par le grand nombre des bleffcz , foit
Aaij
iSS HISTOIRE
'■■' par la difette des vivres. D'ailleurs Otomial envoyé par Caf^
Henri IL ^^^^^ ^^ fecours de la place , avec quatre cent fantalFins , avoit
j - ^ 2. entièrement été défait par la cavalerie Turque. Lofibnczi
n'ayant donc aucune efpérance de fecours , ôc fe trouvant ré-
duit à l'extrémité , commença à parler du traité de paix , qui
avoit été propofé par le Vaivode de Valachie, ou le Tranfalpin^
avant que Mahomet pafTàt le Danube. Les conditions de c&
traité étoient , que fi le roi Ferdinand vouloir payer à Soliman;
pour le comté de Temefwar , le tribut que payoit auparavant
retrowith , Mahomet mettroit bas les armes. Mais Mahomet
voyant que les chofesn'étoient plus dans le même état , qu'il
avoit fait paffer le Danube & même le Tibifque à fon armée , &
que d'ailleurs le fiége étoit déjà fort avancé , ne voulut rien con-
clure : il continua donc à foudroyer la place avec la même
furie qu'auparavant. Les afTiégez , qui combatroient alors pout
leur propre confervation j plutôt que pour l'intérêt de l'état ,-
firent à la hâte quelques nouvelles fortifications en-dedans de la
place. Les Infidèles , après avoir efTayé plufieurs fois de forcer
la ville , furent toujours repoufTez avec perte. Les Chrétiens'
cependant perdirent Gafpar Caftellujo capitaine Efpagnol, qui
pendant ce fiége avoit donné des preuves d'une extrême
valeur.
Mahomet , pour intimider les afiîégez , fit mettre fur des
pieux devant la ville cent têtes , les plus hideufes , des gens-
d'Otomial j qui avoient été tuez ? avec un écriteau , où il étoit
marqué , qu'il traiteroit de la même manière ceux qui vien-:
droient au fecours des afTiégez. Le Bâcha voyant que ce fpe-
£lacle , quoique cruel , ne donnoit aucune terreur aux afiié-
gez , fongeoit à lever le fiége , lorfqu'il fut averti de l'extrê-*
mité , où ils étoient réduits j par deux déferteurs Efpagnols ,-,
dont l'un , quoique d'Andaloufie , étoit Arabe d'origine , ÔC
l'autre , après avoir été pris par les Turcs , avoit embraffé leuE
religion , Ôcs'étoit marié à Conflantinople ^ où il avoit fa fem-
me ôc fes enfans. Cette nouvelle le fit réfoudre à continuer le
fiége. Loffonczi voyant que fes gens commençoient à perdre
courage de jour en jour , propofa à la garnifon de fe rendrco
Les Efpagnols étoient d'avis qu'il étoit plus à propos d'aban-
donner la place , ôc d'effayer de gagner les bois par les marais;
que de compter fur la parole des Turcs, aprè^ qu'on enavoi^
DE J. A. DE T HOU, L IV. IX. ïS>
manqué à Oliman. Mais plufieurs trouvant cette retraite dan- mu,
gereufe, Ôc aimant mieux fe fier aux Turcs, on commença à Henri IL
capituler. Mahomet, qui avoir appris que Soliman fe plaignoit ^ ^ ^ j .
de la longueur du fiége , ôc qui fçavoit d'ailleurs que la réfif-
tance des aflîégez n'étoit que l'effet de leur defefpoir , paffa de
la force ouverte , dont le îuccès avoit été fi lent , aux rufes ôc
aux artifices : ainfi non-feulement il traita favorablement les
envoyez de Loffonczi , mais encore j après leur avoir fait pré-
fent de veftes à la Turque ^, il les renvoya avec de standes * ^" ^^^^
marques d'amitié. La capitulation fut donc fignée à ces con-
ditions : Que Loffonczi conduiroit fon artillerie où il voudroit :
Que fes foldats fe retireroient avec leurs armes ^ enfeignes dé-
ployées, ôc emporteroient tout leur bagage : Qu'on ne ferok
aucun tort aux habitans , pour avoir pris le parti de Ferdinand,;'
Ôc qu'ils ne recevroient aucun outrage : Que Mahomet don-
neroitune efcorte pour conduirelagarnifon, jufqu'à ce qu'elle
fût arrivée en Heu de fureté , ôc qu'il engageroit fa parole >'
qu'on ne lui feroit aucune peine , ni à la forrie de la ville , ni
fur la route. Mahomet ayant confirmé ce traité par fon fer-
ment , ôc l'ayant fcellé de fon cachet le vingt-cinq de Juil-
let , deux jours après Loffonczi fortit de Temefwar avec fes
foldats.
La garnifon devoir pafferau milieu de l'armée, que le Bâ-
cha avoit partagée en deux corps. Les Efpagnols jugeant que
l'armée n'étoit ainfi rangée que pour les envelopper , firent
difficulté d'avancer , ôc avertirent Lofî'onczi de prendre garde
à lui. Mahomet les voyant s'arrêter , renouvella fon ferment ,
ôc jura qu'il ne leur feroit aucun tort : il leur dit , qu'il n'a-
voit ainfi difpofé fes troupes, que pour faire plus d'honneur a
de braves foldats , qui , en f] petit nombre , avoicnt défendu
la place avec un courage extraordinaire. Mais la garnifon t> /-,- ,
^ / • -^ u J 1 -11 r • Perfidie £Î«5
ayant avance environ cinq, cens pas hors de la ville, on fejetta Turcs.
fur eux , au fignal qui fut donné , ôc après en avoir maffacré la
plupart , le refle fut fait efclave. Ferez , qui s'étoit debarraffé
des mains des Turcs avec un courage étonnant, fe fauva pen-
dant le carnage ; mais s'érant enfoncé dans un marais , il fut
pris par ceux qui le pourfuivoient : ils lui coupèrent la rcte ^
& la portèrent en trophée à Mahomet. Loffonczi lui-mcme
fyt pris , ôc iDené au Bâcha , qui , pac dçrifion , lui fit d'abord
A a iij
ipo HISTOIRE
■ tant d'honneurs , que ce capitaine , avec la même crédulité
Henri IL qui l'avoit fait capituler , s'imagina que Te général Turc lui
I y y 2. conferveroit la vie. Mais le Bâcha le fit enfuite venir dans fa
tente , où , après l'avoir amufc pendant quelque temSj il le fit
décapiter en fa préfence '■, &c ayant enfuite fait attacher fa tête
à h. porte de la ville , il laifTa le refte de fon corps fans fépul-
tote. Ce fut ainfi que cet officier illudre par fa naiffance, ôc
encore plus illuftre par fon mérite , reçut de la perfidie des
Turcs le châtiment dû à celle de Caftaldo à l'égard d'Oli-
man.
Pendant que Mahomet , qui fe voyoit maître d'une place
iVAid^ni!^ qu'il avoir defefperé de prendre^ y f aifoit rafraîchir fes trou-
pes, Gaiiranfebes , ville fort peuplée , qui avoir durant le fiége
abondamment fourni des vivres à l'armée des Turcs y vint fe
rendre à lui, en s'obligeant de payer un tribut. La perte de
Temefwar fut fuivie d'un autre malheur , qui arriva par la
Licheté de Bernard iVldana. Quoique ce capitaine tournât
tout à fon profit , qu'il eût en abondance des provifions ne-
cefiaires , ôc qu'il eût même détourné une parde de l'argent
delliné pour fortifier Temefwar , il refolut cependant d'aban-
donner Lippe, dès qu'il eut appris l'arrivée de Mahomet. Ses
amis néanmoins lui ayant reprélenté l'ignominie dont il fe cou-
vriroit , s'il executoit un fi lâche defilein , il changea d'avis , ôc
promit de défendre la place. Enfuite voyant que les Turcs
tournoient tous leurs efforts contre Temefwar , ôc fe fiant fur
le courage de Lofibnczi , plus que fur le lien , il commença à
le comporter avec fa négligence ordinaire : il traîna en lon-
gueur le travail des fortifications qu'il avoit commencées •> il
n'eut aucun foin d'envoyer des gens capables de reconnoîtré
la contenance de l'ennemi 5 ôc il n'en eut des nouvelles que
par quelques prifonniers , que les Rafciens lui amenoient
tous, les jours , (ans qu'il leur en eût donné ordre > enfin il
négligea de faire les préparatifs neceiïaires en tems deguerre,
ôc meprifa les aVis de Demetrius Uzarevichs chef des Hufiars,
qui lui reprochoit l'indignité de fa conduite. Plufieurs regar-
doient la négligence ôc la lenteur avec laquelle il faifoit fortin
fier le Château de Lippe , comme un moïen facile de s'excu-
fer , qu'il fe preparoit , en cas qu'il fe vît contraint de l'aban-
donner, à l'arrivée des Turcs. Il réfolutdonc encore une fois
DE J. A. DE T H O U , Liv. IX. ipi
de fortir de la place , de mettre le feu au Château , d'enclcûer
le canon , ôc de faire jetter les provifions. Mais les Hongrois, Henri IL
les Rafciens , & les Efpagnols , gens braves ôc plus pailion- j r ^ 2.
nés pour la gloire qu'attachés à la vie , fe récrièrent contre
une fi infâme refolution , ôc promirent de faire tous leurs efforts
pourk défenfe de Lippe. Aldana , voyant qu'après leur avoir
repréfenté à chacun en particulier la grandeur du péril où ils
s'expofoient , il ne pouvoir les faire confentir à une délibéra-
tion n honteufe , feignit lui-même d'avoir changé de deffein ,
ôc après avoir fait un inventaire des provifions , il obligea par
ferment la garnifon à foûtenir le fiége , félon l'avis de Paul de
Zara, grand capitaine, ôc chef des troupes Allemandes , qui
lui confeilloit de diiîerer au moins , jufqu'à ce qu'on eût vu l'en-
nemi, cf Car , difoit-il , on n'eft pas fur que Mahomet, fatigué
» du fiége de Temefwar , où il a tant fouffert , vienne attaquer
'i Lippe 5 peu même s'en efl: fallu qu il n'ait levé le fiége. D'ail-
» leurs Jean Turco ôc Barthelemi Corvatto, qui durant lelié-
» ge n'ont point cefTé de harceler l'ennemi par de petits com-
» bats , ne font campés avec leur cavalerie , qu'à trois lieues
» d'ici , ôc n'ont point encore quitté leur pofte 5 ce qu'ils ne
33 feroient certainement pas , s'ils fçavoient que les Turcs dufr
« fent venir de Temefw^ar à Lippe. » Paul de Zara ayant aile-
gué toutes ces raifons , ôc beaucoup d'autres à Aldana , eut en-
core bien de la peine à obtenir de lui , qu'on envoyât à Jean
Turco ôc à Bardielemi Corvatto , pour s'informer de la conte-
nance ôc des deffeins de l'ennemi. Ceux qu'on envoya , ayant
appris que les Turcs étoient encore à Temefxcar, ôc ne par-
loient aucunement de venir affiéger Lippe , revinrent en gran-
de diligence, de peur qu'Aldana, preflé par le défefpoir, ne (it
mettre le feu aux mines ^ qu'il avoir fait tenir prêtes pour jouer
après fa retraite.
Il y avoir un grand nombre de troupeaux, qui fuivoient ceux
qui revenoient à Lippe , ôc ils élevoient de grands tourbillons de
pouffiere 5 ce que les fentinelles ayant apperçû de loin,ils le firent
îçavoir auffi-tôt à Aldana. Ce gouverneur , déjà faifi de frayeur,
conjedura par ce nuage que l'ennemi s'approchoit , ôc que ceux
qui acouroient- avec tanc de précipitation , en apportoient la
nouvelle. Alors , fans attendre qu'ils fullenr arrivés , il or-
donna qu'on fit fortir de la ville les charettes, fur lefquelles il
1^2 HISTOIRE
I ■ I ■ avoit déjà fait charger tout le bagage ; il fit partir en niême-
HenriII. ^^^^^^ ^^ garnifon , mettre le feu aux mines, pour faire fauter le
Château ôc les fortifications , ôc enfin il fit encloûer le canon.
Après quoi il fortit lui-même de la ville déjà embrafée , in-
quiet , troublé i ôc chargé des infultes ôc des imprécations
des habitans , qui après la perte de leurs biens , erroient dans
les campagnes avec leurs femmes , ôc leurs enfans , implorant
la juftice du Ciel , pour venger le tort que leur caufoit la lâ-
cheté des Efpagnols. La vengence tarda peu. Les payfans
ayant trouvé pluiieurs de ces traitres, marchant fans ordre dans
des chemins écartez , il les maflacrerent ôc les dépouillèrent.
Cependant Barthélémy Corvatto apperçutla flamme, du pofte
cil il étoit : ne fçachant ce que cela fignifioit , il s'en imagina
toute autre chofe que la vérité , ôc vint enfin à Lippe , où il
apprit ce que c'étoit. Surpris de voir qu'Aldana^ faifi d'une
terreur panique , fe fût ainfi honteufement abandonné lui^
même, en livrant Lippe ôc fes habitans aux ennemis^ il fauva
ce qu'il pût des canons qui n'étoientpas endommagez, ôc les
fit tranfporter à Giwla , après avoir rallumé le feu , afin qu'il
ne reliât rien qui pût donner lieu aux Turcs de fe fortifier dans
cette place.
Barthélémy étoit à peine partie que Mahomet, qui nefon-,
geoit à rien moins qu'à venir mettre le fiége devant Lippe,
ayant appris ce qui s'y étoit pafTé , envoya des gens pour en
être plus exa£lement informé. Ils trouvèrent que les fortifica-
tions n'étoientpas entièrement démolies. Après avoir éteint le
feu , ils les réparèrent , ôc firent fçavoir à Mahomet tout ce qui
étoit arrivé. Ce Générai y envoya aufîi-tôtCairum-BafTa, avec
cinq mille chevaux. Dès qu'il fut venu , il s'empara d'une
place voifine appellée Solmoz , imprenable par fa fituation.
Les foldats qui y étoient en garnifon , effrayez de la peur de
leurs voifins , l'avoient abandonnée : mais les Turcs les ayant
pourfuivis , les maffacrerent tous , excepté le chef, qu'Aldana
y avoit mis , ôc qui fut conduit à CaiTum-BafTa. C'eft ainfî
que la fuite honteufe de cette garnifon caufa la perte de la pla-
ce, ôc leur coûta la vie , lorfqu'ils auroient pu conferver l'une
ôc l'autre avec honneur , s'ils euffent eu le courage d'attendre
J'ennenii.
Après qu'on eut perdu Temçfsyaj: ôc Lippe , Caflaldo
i;5"2.
DE J. A. DE THOU, Lrv. ÎX. tp^
diiTimulant fon chagrin , mit pour garder Deva , château bien
fortiiié , premièrement André Lopez , & enfuite Aldana. TZ ; 77
Proche de ce château étoient les ruines d'une ancienne cita-
delle^ où , quelque tems auparavant , comme les pluyes conti-
nuelles avoient bouleverfé les terres , on vit briller de l'or ,
îorfque le Soleil commença à reparoître. Les payfans auflî-tôt
y accoururent , 6c après avoir creufé la terre , ils trouvèrent
un grand nombre de médailles d'or , fur lefquelles on voyoit
îa figure de Lyfimaque , ôc dont chacune pefoit trois de nos
écus d'or. De là , Caftaldo fe rendit à Segefwar , puis à Mil-
lenbach , ville fituée dans le milieu de la Province, 6c il réfo-
lut de camper entre ces deux villes , pour fermer à Mahomet
l'entrée de la Tranfylvanie. Mais les ilratagêmes de Batori 6c
de Nadafdi curent un bien meilleur effet: ils difbribuerent leurs
troupes en difi'erens quartiers 5 ils les rangèrent fouvent en
bataille , pour les faire paroître plus nombreufes ; ils firent de
fréquentes décharges d'ardllerie 5 enfin ils femerent le bruit
que féleâeur Maurice devoir amener du fecours : tout cela
inquiéta tellement les Turcs , qu'ils n'oferent rien entrepren-
dre. Cependant Ferdinand envoya cinq cens chevaux , con-
duits par Fabien Schinaich. Pallavicini vint aufîi avec trois
mille Allemands , 6c autant d'Italiens , à qui Schinaich a voit
joint cinq cens de fes chevaux. Il y avoit fur la route , qui eft la
plus courte, pour paffer de la haute Hongrie en Tranfylvanie ,
un château appelle Drigal, occupé par les Turcs , d'où ils fai-
foient des incurfions dans le pays voifin. Pallavicini en fit ap-
procher fes troupes , malgré Caftaldo , qui l'avertit de ne
point attaquer cette place , 6c de le venir trouver au plutôt ;
que, ce fiége étoit très-dangereux 5 6c qu'il devoitètre perfuadé
que s'il y reftoit plus long-tems , il faciliteroit le moyen d'en-
trer dans la Tranfylvanie aux ennemis , à qui jufqu'alors il en
avoit fermé le paflage. Ces confeils de Caftaldo, moins efH-
caces que prudens , ne purent détourner Pallavicini de fon
entreprife.
Après que fes troupes 6c celles d'Erafme Teufel eurent
battu durant quelques jours le château , fans difcontinuer ,
Achmet , Bâcha de Bude, vint au fecours des affiégez avec
quinze mille chevaux, qui parurent de grand matin, le vingt-fept
de Juillet. Il avoit envoyé devant cinq cens chevaux, pour faire
Torn, IL Bb
iP4 HISTOIRE
fortir les ennemis de leurs lignes, ôc les attirer au combat. Ib
Henri II. fortirent en effet , fondirent av^ec impétuofité fur les Turcs ,
I 5* 5* 2. & après en avoir tué une partie , ils pourfuivirent le refte j juf-
qu'à ce que mis eux-mêmes en défordre , ils furent donner
dans le fécond efcadron des Turcs , qui taillèrent d'abord en
pièces les troupes de Teufel. Pallavicini , qui conduifoit les
Italiens , voyant fa cavalerie en fuite , fongea à la retraite ôc
tâcha de gagner un bois qui étoit proche 5 mais il fut prévenu
par l'ennemi : alors prenant confeil de la nécedité , il rangea
les foldats en bataille : mais foit qu'ils fuflent accablez de fati-
gue , ou découragez par la défaite de leurs compagnons , ils
purent à peine foûtenir le premier choc , & furent aufîi-tôt
mis en déroute. Pour lui , dès qu'il fe vit abandonné des fiens ,
ôc de toutes parts environné des Turcs , mettant toute fon ef-
perance dans une mort glorieufe,il fit tous fes efforts pour ne
pas tomber vif entre les mains des Infidèles. Mais enfin ayant
été bleffé à la main , & fon épée étant tombée , il fut pris ôc
mené à Bude , o\x après avoir demeuré quelque tems , il fut
racheté , en payant quinze mille écus d'or. On prit aufîi
Erafme Teufel , qui peu après fut décapité à Conflantinople.
Les capitaines Hippolyte Pallavicini , Albert de Caftello, Bam-
bino de Carpi , Mario de Tivoli , ôc Vincent Antinori:, furent
auffi faits prifonniers.
Le Bâcha , après une i\ grande vi6loire , fit porter à Bude
tout le butin , ôc alla auffitôt rejoindre Mahomet , qui avoit
eu deffein de porter la guerre en Hongrie i mais qui, depuis la
prife de Lippe ôc de Temefwar , avoit pris la réfolution de fe
retirer. Achmet fit tout ce qu'il put pour lui faire reprendre
fon premier deffein , ôc enfin il l'engagea à faire les prépara-
tifs néceffaires pour cette expédition. Il alla donc camper au-
près de Zolnok, château que Ferdinand avoit fait bâtir en un
endroit fort avantageux, fur le bord du Tibifque, ôc qui étoit
flanqué de cinq baflions. Le Tibifque paffoit d'un côté , ôc
leZagywa de l'autre, ôc ces deux rivières rempliffoientun foffé
profond , qui enfermoit le château des deux autres cotez. II
y avoit pour garnifon trois cens Allemands j cent Bohémiens ,
deux cens Hongrois , ôc cinquante Efpagnols, ôc outre cela
deux cens chevaux. Il y avoit encore de longs bateaux difpo-
fez de telle manière , qu'on pouvoit facilement fortir de la
DE J. A. DE THOU , Liv. IX. ipf
place , 6c y faire entrer du fecours. La place d'armes de cette ^!^
forterefTe contenoit quatre mille hommes rangez en bataille j Henri II.
enfin, ce château étoit comme le rempart de tout le Royaume. 1552.
On envoya d'abord deux mille chevaux qui invertirent la pla-
ce : il y eut quelques légers combats , où les Turcs eurent tou-
jours du defavantage.
Il arriva alors un accident , qui fut pris pour un mau-
vais préfage. L'imprudence d'un foldat Allemand mit le
feu au château, qui étoit de bois ; mais prefqu'aufTi-tot le feu
fut éteint. Peu après Mahomet arriva avec fon armée. Il cam-
pa affez loin de la ville , pour n'être pas incommodé du canon.
Il fit alors fommer le Gouverneur de rendre la place, comme
étant bâtie fur un terrain dépendant de Soliman. Le Gouver-
neur méprifa les prétentions ôc les menaces des Turcs : Ma-
homet fit donc approcher fon artillerie , ôc fit tirer le canon
contre la ville pendant huit jours , mais avec peu d'effet , par-
ce que les baftions , qui étoient faits de terre ôc de fafcines ,
n'étoient point endommagez par les batteries. Les Allemands
néanmoins épouvantez des premiers fuccès des Turcs ^ ôc
craignant pour eux^ commencèrent à propofer aux Efpagnols
de fe rendre. Voyant qu'ils ne les pouvoient attirer dans leur
fentiment, il s'adrefferent aux Bohémiens , Ôc enfin aux Hon-
grois. Malgré la réfiftance du Gouverneur , qui leur reprocha
leur perfidie , ôc qui pour leur ôter toute efperance de fe pou-
voir fauver, leur dit que tous les bateaux avoient été fubmer-
gez , tous pendant la nuit fortirent de la ville. Les Turcs
s'en étant apperçus , briferent une porte , entrèrent dans la
ville , ôc furpris de la voir déferre , il s'avancèrent jufqu'au
château, où le Gouverneur, pour réparer par fa fermeté la lâ-
cheté honteufe de fes gens , s'étoit enfermé , après avoir fait
lever le pont. Les Efpagnols, après la fuite de leurs compa-
gnons , s'étoient aufîi fauvez les uns après les autres. La plu-
part des Allemands furent noyez dans les rivières , ôc le refle
fut mafïacré Mahomet fe voyant maître de la place , fit beau-
coup d'honneur au Gouverneur, qui avoir préféré à la vie une
mort glorieufe : aulTi fon fort fut-il plus heureux , que celui de
fes gens qui avoient préféré la vie à l'honneur. Après avoir pris
fi facilement Zoinok , à quoi il ne s'attendoit pas , il marcha
plein d'efpérance vers Agria ; mais nous parlerons à la fin de
B b ij
taido.
ip(^ HISTOIRE
'i cette année du fuccès de ce fiége , qui ne fe fît qu'après i ar-
'Henri II ^^^^^ ^^ Maurice en Hongrie.
j ' Pendant cetems-là, on n'entendoit parler de tous cotez que
Mécontc'n- ^^^ plaintes de la reine Ifabelle , qui difoit qu'on lui man-
tcment de la .quoit de parole, qu'on ne lui donnoit pas Oppelen, Monfter-
reine Ifabelic. 1} 1 • • \.' j D -l 1 • ■ -ii ' j'
Conrpiration DCtg 3 la pruicipaute deKatibor , les vingt-cinq mille ecus d or
contre Caf- qui dcvoicut lui être payez tous les ans, Ôc les cent cinquante
mille autres , qui lui étoient dûs pour fa dot, ôc que Ferdinand
s'ctoit oblige de lui payer. Elle eut recours à Sigifmond roi
de Pologne fon frère, & à Bone Sforce la mère , qui députe-
rent à Ferdinand Mathias Loboccio , pour le prier de remplir
fcs engagemens. Mais cet AmbafTadeur ne rapporta que de
belles paroles. La Reine indignée de ce qu'on fe mocquoic
d'elle , commença à ménager les grands de Tranfylvanie , qui
ne pouvoient fupporter la domination des Allemands , & fur-
tout celle de Caftaldo , & tacha de les gagner , afin de re-
mettre le jeune Prince fon fils fur le thrône. Ce qui engagea
cette courageufe PrincefTe à prendre cette réfolution, fut Mir-
ée Vaiv^ode de Valachie , qui lui avoir de lui-même offert fes
fervices , ôc qui avoir fecretement follicité Soliman , au nom
de la Reine, de lui donner du fecours. Mais ellefe fervit prin-
cipalement en cette occalion de Petrowitz , & de François
Quendi , dont le premier qui étoit parent du feu Roi fon mari,
ôc l'autre grand ami du cardinal Martinufe, avoient beaucoup
de crédit parmi la nobleffe ôc parmi le peuple. Ils firent aufïi
entrer dans leur parti Etienne Vaivode de Moldavie , qui
après avoir accufé devant les Turcs le légitime Seigneur du
pays, ôc l'avoir fait chaffer, avoitétémis en fa place. Comme
les Confederez comptoient beaucoup fur fes forces , ils furent
très-confternez de fa mort imprévue , qui leur fit abandonner
la réfolution de chaiTer par la force Caftaldo de la Tranfylva-
nie 5 voici de quelle manière cette mort arriva.
Pendant que Caftaldo étoit à Segef^'ar, un Cavalier Mol-
dave de bonne mine, qui paroifïoit vertueux ôc homme de
cœur, le vint trouver, accompagné de quelques Baïores ou
Boïars ( car c'eft ainfi que font appelles- les gentilshommes
chez eux , ôc chez les Mofcovites. ) Ils'étoit fauve de fa pa-
trie mécontent du Vaivode , Ôc ne pouvant fupporter fatyran-
nÏQj il tén:ioigna à Caftaldo qu'il étoit prêt à tuer ce Vaivode,
DE J. A. DE T H O U . L I V. ÎX. 1^7
pourvu qu'il fut appuyé de la faveur de Ferdinand 5 il lui dit
que c'étoit un cruel tyran } qui après avoir dépouillé le légi- ]^[£î^tj^i JJ
time héritier ,■ 6c maflacré les principaux fei,2;neurs du pays , . - - ^ '
s etoit empare de la louveramete par un crime des plus noirsj
qu'outre cela il confpiroit avec les Turcs pour la ruine de
la chrétienté , ôc pour celle de Ferdinand & defes minières:
qu'il ne pouvoir rendre un plus grand fervice à fa patrie ,
qu'en aflurant le falut du public ôcle fien propre , par l'exécu-
tion de ce grand coup. Caftaldo l'écoûta , 6c le renvoya avec
des marques de bonté 6c de bienveillance , lui promettant de
la part de Ferdinand le commandement d'une compagnie de
deux cens gens d'armes , entretenus par le Roi ^ s'il exécutoit
fes promeffes.
Le cavaher Moldave , après avoir elTayé plufieurs fois de
faire fon coup , voyant que l'exéciuion en étoit diflicile^ parce
que les Gardes du Vaivode Fefcortoient continuellement , fe
retira enfin en Pologne , d'oii quelque-tems après il écrivit à
Caftaldo. Après s'être excufé de fon long retardement , il
le pria d'écrire aux deux principaux favoris du Vaivode , 6c de
lui adrelfer les lettres , afin qu'il pût lui-même les leur remet-
tre entre les mains , il le prioit encore de les folliciter par ces
lettres à exécuter au plutôt l'entreprife où ils s'étoient engagez,
6c de s'obliger de fon côté à leur donner le double de ce qu'il
leur avoir promis. Le deflein de ce Cavalier rufé étoitde faire
enforte que les lettres fuffenr furprifesj afin que par ce moyen ces
deux Seigneurs qu'il redoutoit particulièrement , quoique ce-
pendant ils ne fuifent point encore inftruits de la confpiration ,
devinflent fufpecls au Vaivode; 6c que, lorfqu'ils ne feroienc
plus dans fes bonnes grâces, ils entrallent plus facilement dans
îbn projet. Cet artifice eut tout le fuccès qu'il en pouvoit atten-
dre: car les lettres étant tombées entre les mains d'Etienne,
il fçutdequoi il s'agiffoit , 6c après les avoir tous deux mena-
cés , il les chaffa honteufement de fa Cour. Le cavalier Mol-
dave commença aulTi-tôt à les folliciter , 6c leur faifant conÇi-
derer l'exemple des autres , il les avertit du péril qui les mé-
naçoit; de iorte qu'il les engagea à conjurer la mort de cet en-
nemi commun. Après avoir intéreffé dans leur entreprife les
parens 6c les amis du prince qui avoir été dépofé , ils s'afTem-
blerent tous au jour 6c au lieu marqués , 6c pendant que le
B b iij
ip8 HISTOIRE
> Vaivode au milieu de fon armée , ne s'attendant à rien moins,
Henri II ^^^po^c)^^ ^ous fa tente , ils fe jetterent fur lui , ôc le percèrent de
I c c 2 pluiieurs coups de poignard. Après quoi les conjurez , fécon-
dez de leurs amis , pour av^oir plus de complices , firent main
bafle fur deux mille hommes , tant Turcs que Tartares , fa
garde ordinaire. Peu contens de cette cruelle exécution , ils
tournèrent leur fureur contre la maifon d'Etienne , 6c ( ce qui
arrive ordinairement dans ce pays, en de telles circonftances)
ils maiïacrerent fa mère , {qs enfans ôc tous Çqs parens.
La mort du Vaivode délivra les peuples d'une tyrannie in-
fuportable , ôc fut caufe qu'on lui fubftitua un fuccefleur plus
humain , qui donna lieu d'efpérer qu'il feroit lié avec le roi
Ferdinand ; ce qui ne fut cependant pas. Cet événement néan-
moins fît échouer les projets de Petrowithz ôc de Quendi.
Mais comme la haine qu'on portoit aux Allemands ôc aux Ef-
pagnols s'augmentoit de jour en jour , ces deux Seigneurs ,
après avoir repris courage , tendirent des pièges à Caftaldo ,
ôc afin de le pouvoir entièrement chafTer de la Tranfylvanie,
ils lui confeillerent de réprendre Lippe, ôc lui firent voir que
fon honneur ôc la tranquillité de la province dépendoient de
cette expédition 5 que la place n'étoit pas encore fi-bien repa-
rée ôc munie , qu'en y menant des troupes on ne pût facile-
ment s'en rendre maître j que ce fuccès pourroit reparer les
pertes qu'on avoit faites cette année , ôc relever le courage des
peuples , que la prife de cette ville avoit abbattu. Quoique
Caftaldo vît parfaitement oii tendoient les avis de Quendi ôc
de Petrowithz, cependant pour ne les pas offenfer en faifant
paroître quelque foupçon , il difîimula adroitement , ôc fei-
gnant d'approuver leurs confeils , il trompa leurs efpérances
par fes retardemens.
Cependant la licence des Allemands ôc des Efpagnols,qui
n'étoient point payez, s'augmentoit. Ferdinand informé de tout
ce qui fe pafToit ^ pour fe contenter lui-mcme en quelque ma-
nière , ôc fatisfaire aux plaintes des peuples , fit arrêter Aldana,
ôc informer contre lui , pour avoir honteufement abandonné
Lippe, ôc mis le feu au château. Aldana alleguoitpour fadé-
fenfe, qu'il n'avoir ainfi brûlé Lippe que pour empêcher les
Turcs y à qui il étoit incapable de réfiller , de s'emparer de
cette place : que cependant fon deffein étoit , qu'aufli-tot que
D E J. A. D E T H O U , L I V. IX. ipp
les Turcs feroient fortis de la province, d'y retourner, ôc d'en «
reparer les fortifications. On entendit contre lui les dépofitions j^£^;ri U.
des foldats de la garnifon , ôc après avoir été convaincu, il j r j 2.
demanda à Ferdinand que fa caufe fût renvoyée devant des
juges nonfufpeds , pour être examinée de nouveau j ce qui lui
fut accordé. Il fut enfin condamné à mort , & mené à Vien- AlJana eft
nejoùécoitle Roi, pour fubir l'exécution de fafentence. Com- <^o"^^^'""'^ *
me il étoit déjà dans la place fur le point d'être décapité , Marie
reine de Bohême obtint de Ferdinand fonbeau-pere, par Ten-
tremife de Maximilien fon mari , en confidération de la nation
Efpagnole , que fon fupplice feroit changé en une prifon per-
pétuelle. Mais enfuite il en fortit par la même faveur , ôc fut
mis en liberté ^ malgré les remontrances de Caftaldo , qui di-
foit que, comme il importoit à la KépubHque de récompenfer
le courage ôc la fidélité, il étoit auiïi de l'intérêt du public de
punir la lâcheté ôc la perfidie ? que c'étoit anéantir la difci-
pline militaire , que de faire grâce à des fujets coupables Ôc
indignes.
Dans ce même tems TEledeur Maurice , qui étoit déjà re- Affaires
concilié avec l'Empereur , vint après le traité de Paffa w , à Rab, d'Allemagne.
appelle aujourd'hui Ja-varin , avec dix mille hommes d'infan-
terie ôc cinq mille chevaux. Mais avant que de parler de ks
fucccs, il faut raconter tout ce qui fe pafTa en Europe depuis le
commencement de cette année. Le bruit de la guerre s'étoit
répandu dans l'Allemagne, fur tout après le fiége de Magde-
bourg, que les troupes ravageoient la Thuringe ôc tout le pays
d'alentour. Alors les eledeurs de Mayence , de Cologne ôc
de Trêves écrivirent de Trente à l'Empereur le 22 de Dé-
cembre , ôc lui mandèrent qu'ils avoient réfolu de retourner
chez eux. L'Empereur leur fit réponfe le 3 de Janvier , ôc les
pria de n'ajouter aucune foi à tout ce qu'on difoit des mou-
vemens nouveaux ôc cachez de la Helfe. Il leur dit encore
que , par les lettres qu'il avoir envoyées aux Princes ôc aux Etats
de l'Empire , il s'étoit informé de leurs intentions j que tous
avoient témoigné beaucoup de zélé ôc de foumilTion ; que
Maurice même , dont on avoit fait courir tant de bruits diffé-
rents, lui avoit depuis peu écrit, Ôc que fes lettres effaçoicnt
tous les foupçons j que fes députez étoient à Infpruck , d 011
ils dévoient partir le lendemain pour fe rendre au Concile de
200 HISTOIRE
» Trente; qu'il fçavoit parfaitement que les troupes , qu'ils avoîenC
Henri II ^'^^^^^^ ^^ craindre, ne s'étoient révoltées que faute de paye-
^ ' ment. Qu'ainfl il avoit mandé (fans cependant y être obligé,
mais afin de pourvoir à la tranquillité de l'Allemagne ) qu'on
levât de tous cotez de l'argent pour les payer, ôc enfuite les
licentier j que cependant ils ne dévoient pas abandonner le
Concile , de peur de donner lieu aux ennemis delà paix , d'in-
venter de nouvelles calomnies •-, que pour lui il auroit foin de
travailler à leur fureté ôc à celle de fEtat, en pourvoyant à
tout ce qui feroit néceHaire en toutes fortes de rencontres.
Aftnires du Lg comte de Montfort étoit déjà retourné à Trente. Les en-
Jreiue. voyez ûu Quc w irtemoerg ,aprcs avoir reçu ordre de ce Com-
te, de traiter pendant fon abfence avec le cardinal de Trente
6c François de Tolède , remontrèrent qu'on n'en avoit pu
rien obtenir, ôc demandèrent qu'on écoutât les demandes de
leur Prince. Jean Sleidan fit de même pour le Sénat de Straf-
bourg , ôc comme on avoit permis à de Poitiers de montrer fes
lettres , il déclara aufli au comte de Montfort le fujet de fon
Ambaflade. Pendant que lesEvêquesconfuîtoient, ôc qu'après
avoir oiii les Théologiens , ils s'occupoient à difcuter les opi-
nions diverfes, pour former enfuite les décrets (dont le Concile
avoit chargé , pour la nation Allemande , les évêques de Co-
logne ôc de Vienne, ôc JuleFlug évêque de Naumbourg) les
Envoyez de Maurice , Volf Coller , ôc Léonard Badehorn , ar-
rivèrent d'Infpruck , ôc trois jours après ils expoferent leurs or-
dres devant les AmbafTadeurs de l'Empereur. Cependant per-
fonne n'alloit voir le cardinal Crefcentio ni fes collègues , de
peur de paroître leur déférer , ou leur devoir quelque chofe.
Pour fatisfaire néanmoins au décret de l'Empire , en vertu du-
quel ils étoient venus au Concile , ils jugèrent à propos de
prendre pour arbitres ôc médiateurs , les AmbafTadeurs de l'Em-
pereur, qu'ils regardoient comme le premier ôc le fouverain ma-
giftrat de l'Allemagne. Voici ce qu'ils av oient ordre de repre-
fenter. Qu'on n'avoit pas affez pourvu à la fureté des Théolo-
giens qui dévoient venir au Concile? ce qui avoit été caufe
que Maurice n'y en avoit encore envoyé aucun : Que ce Prince
avoit d'ailleurs réfolu d'y envoyer des gens de probité, zélez fur-
tout pour la paix Ôc pour l'union , ôc qu'ils étoient déjà en che-
min 5 qu'au refle il demandoit qu'on en agît à l'égard de ceux
qui
DE J. A. DE THOU, Liv. IX. i^oi
qui dévoient s^ trouver, de la même manière qu'on en avoit ^— —
ufé autrefois à l'égard de ceux de Bohême; Qu'on leur don- Henri IL
nât les mêmes furetez que le Concile de Baie avoit accordées i j j 2.
à ceux là, ôc que tout fût fufpendu jufqu'à leur arrivée ? Que
lorfqu'ils feroient venus , on examinât de nouveau toutes les
queftions ; Que tout ce qui avoit été fait jufqu'alors n'auroit
point de lieu, ôc que le jour indiqué pour la tenue du Con-
cile feroit différé ; Que ce Concile feroit tenu de manière , que
toutes les nations puffent s'y rendre, ôc que le Pape n'y pren-
droit point la qualité de prefident , mais qu'il fe foumettroit
lui-même au Concile , afin que les fuffrages y fuffent fans con-
irainte, ôc les jugemens fans prévention.
Quoique les Ambaffadeurs de l'Empereur témoignaffent de
la joye de leur arrivée , ôc leur promiffent de communiquer leurs
propofitions aux Pères du Concile 5 cependant ils écrivirent
à l'Empereur à ce fujet. L'Empereur , pour appaifer ôc ga-
gner l'éledeur Maurice , confeilla aux Prélats de répondre
avec douceur à toutes fes demandes. Les députez de Wir-
temberg ôc de Strasbourg s'unirent aux envoyez de Maurice,
ôc après avoir conféré enfemble, ils s'unirent le 23 de Janvier
pour faire les mêmes demandes. Cependant les Ambaffadeurs
de l'Empereur ayant fait venir les députez de l'Eledeur , leur
firent voir ce qu'ils avoient conclu avec les Pères du Concile.
Ils leur dirent qu'ils avoient obtenu le fauf-conduit qu'ils de-
mandoient ; Que tout feroit fufpendu jufqu'à l'arrivée des
Théologiens, mais qu'il ne dépendoit pas des Pères du Con-
cile que toutes les nations s'y trouvaffent ; Que le Concile ,
qui avoit été indiqué ôc affemblé légitimement , n'en devoit
pas avoir n-ioins de force ôc d'autorité ; Que comme il étoit
de l'honneur d'une fi célèbre affemblée , que les décrets, qui
avoient été déjà faits, ne fuffent pas annuliez, il falloit exami-
ner s'il y alloit en cela de l'intérêt commun ; Qu'ils dévoient
plutôt venir eux-mêmes pour être écoutez ; Que s'il arrivoit
( ce qu'il ne croyoit pas ) qu'on fit quelque atte , qui leur parût
préjudiciable à leur liberté ôc à leur confcience , ils pourroient
fe retirer quand ils voudroient ; Qu'il falloit donner quelque
ehofe au tems , ôc ne pas fe flatter qu'on pût tout accorder à
la fois; Que quand on feroit affemblé, on pourroit alors ob-
tenir , à la faveur des cirçonftances , ce qui paroiffoit pour Je
Tom. IL Ç G
202 HISTOIRE
■ préfent trop difficile à accorder ; Que les Pères du Concile
Henri IL louhaittoient fincerement la reformation , & que pour eux en
j ç ç 2. particulier , ils fçauroient s'acquitter de leur devoir par rap-
port à cet article j Qu'ils avoient des chofes de très-grande
importance à propofer ; mais qu'ils fouhaittoient qu'eux , dépu-
tez , fiiTent d'abord leurs propoiitions , afin d'avoir lieu de faire
aufîi les leurs ? Que cependant on les prioit de ne point exi-
ger que le Pape fe foûmit au Concile ? Que les Prclats fça-
voient fort bien , qu'il y avoit quelque chofe dans ce haut de-
gré de puifiance Papale, qu'il feroit de l'intérêt de l'Eglife mê-
me , d'abaifler & de réformer ; mais qu'en cela il falloit fe com-
porter prudemment , ôc avec une extrême délicateffe ; Qu'ils
îçavoient eux-mêmes par leur expérience, combien il étoitne-
cefTaire de diffimuler,en traitant avec les partifans du Pape 5
Qu'il falloit plutôt tâcher de les gagner par la fouplefle , que
de vouloir les réduire par la force ; Qu'ils avoient eu beau-
coup de peine à tirer d'eux cette réponfe pour le préfent ; mais
qu'ils ne defefperoient pas d'en obtenir davantage dans la fui-
te, pourvu qu'ils fe comportafTent en cette affaire avec beau-
coup de modération ôc de patience.
On donna alors aux Envoyés le fauf-conduit pour l'exami-
ner i ôc le remettre enfuite. Les Envoyés de Maurice ôc les
Députez de Wirtemberg ôc de Strafbourg , après l'avoir tous
enfemble examiné, 6^ confronté avec tous les atticles de ce-
lui du Concile de Bâle, trouvèrent qu'on y avoit changé ou
omis plufieurs chofes. Car il étoit marqué expreflement dans
le fauf-conduit accordé aux Bohémiens , qu'ils auroient le pou-
voir de décider ; Que l'Ecriture Sainte , ôc l'ufage public Ôc
autentique de l'ancienne Eglife , les Conciles ôc les Pères >
d'accord avec l'Ecriture Sainte j tîendroient lieu de Juges ,
dans les difputes fur la Dodrine ; Qu'ils auroient chez eux , Ôc
en particulier , le libre exercice de leur Religion 5 ôc qu'enfin
on ne feroit rien qui pût tendre à avilir leur Do£trine , ôc à
la rendre méprifable. On avoit omis dans le fauf-conduit le
premier , le troifiéme ôc le dernier article du fauf-conduit ac-
cordé aux Bohémiens, ôc on avoit entièrement changé le fécond^
qui étoit le plus effentiel. C'eft pourquoi ils drefferent une nou-
velle formule de fauf-conduit , conforme à celle du Concile
de Bâle. Le C. de Tolède ayant rejette cette Formule avec
D E J. A. D E T H O U , L I V. IX. 203
indignation ôc colère , ils lui répondirent , qu'ils étoient obli-
gés de fuivre à la lettre les ordres qu'ils avoient reçus , & Henri IL
qu'il leur étoit prefcrit de ne recevoir aucun fauf-conduit, qui i-^ ç 2.
ne fût conforme à celui de Eâle : cela fit qu'on ne put rien
conclure.
Deux jours après, les Pères du Concile s'étant aflemblés le
matin , on fît venir devant les Ambaffadeurs de l'Empereur les
Envoyez de Wirtemberg, qui , après avoir préfenté leurs let-
tres de créance , ôc préfenté une confefTion de foi , au nom
de leur Prince , demandèrent que du confentement des deux
partis , on choisît des Juges , qui décidaffent canoniqucment
de tout ce qui feroit mis en difpute j Que ce qui avoit été
décidé dans le Concile les années précédentes , pendant leur
abfence , ne fît point loi, mais que tout fut remis en délibération.
Ils ajoutèrent, qu'à ces conditions il viendroit des Théologiens,
qui expliqueroient plus amplement ce qui étoit contenu dans
leur confefîîon de foi. On fit venir le foir les Envoyez de
Maurice , qui répétèrent ce qu'ils avoient dit devant les Am-
baffadeurs de l'Empereur ; mais ils ne préfenterent point la
confcflion de foi dreffée par Melan£lon. On leur donna au-
dience en particulier , quoiqu'ils euffent réfolu de n'expofer
leurs ordres qu'en public , ôc devant tout le Concile a ffem-
blé. Le lendemain après la Meffe , qui fiit célébrée publique-
ment , on déclara folemnellement , que tout étoit difi'eré juf-
qu'au vingtième de Mars , en faveur des Proteflans , à qui on
vouloit donner un plus ample fauf-conduit , afin qu'ils n'euflenc
aucun lieu de fe plaindre.
Les Envoyez demandèrent une copie de ce fauf-conduit, tel
qu'on le leur promettoit , ôc fe plaignirent de ce qu'on ufoit
exprès de tous ces délais , afin de les faire regarder comme
les auteurs de la difcontinuation du Concile. De Poitiers , à qui
ils firent leurs plaintes, les renvoya à Tolède. Dès qu'ils fu-
rent arrivez chez ce Cardinal , on leur donna à chacun une
copie de la formule du fauf-conduit, que les Secrétaires du
Concile avoient accompagnée de quelques notes. Ils furent
bien furpris de voir , qu'on n'avoit rien changé dans tout ce
qu'ils avoient demande qu'on corrigeât : ils dirent qu'on ne hs
avoit pas fatisfaits. Alors de Poitiers leur parla ainfi : « Pour ce
»> qui eft du premier article , par lequel vous demandez qu'on
Ce ij
■^0^ HISTOIRE
« accorde à vos Théologiens le pouvoir de décider ; votre
Henri IL „ demande eft à contre-tems : vousfçavez qu'il arrive quelque-
I 5 5 -' » fois qu'on refufe d'abord bien des choîes , qu'on accorde
» enfuite^lorfque l'occafion eft plus favorable. Pour ce qui re-
0» garde la Sainte Ecriture , que vous prétendez devoir être
a» le feul Juge dans toutes les difputes en matière de religion,
« tout le monde en convient î mais quand on difpute fur le
S5 fens de l'Ecriture , ôc que les différens partis ne s'accordenc
*) pas , il n'y a perfonne aufîi qui doute , que le jugement
» n'en doive être déféré au Concile. A l'égard du libre exer-
« cice de votre religion , dans l'intérieur de vos maifons , quoi-
3^ qu'ion ne vous l'accorde pas ouvertement , on ne vous le
« défend cependant pas. Pour ce qui eft du refte , vous n'a-
y> vez aucun fujet de craindre , qu'on faffe rien qui vous puifle
03 rendre méprifables j cela fera très-féverement défendu , ôc
oî vous devez être perfuadez que ceux qui oferont contrevenir
« à cette défenfe , feront féverement punis ». De Poitiers ayant
ajouté à cela les mêmes raifons qu'il avoit déjà apportées ,
touchant la nullité de ce qui avoit été fait jufqu'alors , ôc la fu-
bordination du Pape au Concile 5 les Députez prirent les co-
pies du fauf-conduit , à condition que chacun i'envoyeroit à
ion Prince , ou aux Magiftrats de fa ville. Ceux de Wirtem-
berg s'en étant retournez dans leur pays le premier de Février ^
avec la permifTion de l'Empereur , l'y portèrent eux-mêmes.
Melan^Lon étant arrivé à Nuremberg , accompagné des
autres Théologiens , reçut ordre de Maurice de s'y arrêter
quelque tems, jufqu'à ce qu'il eût reçu le fauf-conduit , qu'on
envoyoit de Trente. Peu de jours après , on fut affûré que les
Députez l'avoient envoyé : mais on reçut en même tems de
nouveaux ordres de Maurice :, qui enjoignoient aux Théolo-
giens^ que quand même on le leur auroit apporté, ils s'arrê-
taffent encore à Nuremberg , jufqu'à ce qu'il eût vu l'Em-
pereur, qu'il devoir bien tôt aller trouver. \^t^ Princes d'Aï--
îemagne cachoient ainfi leurs vues fecrettes fous ces marques'
de défiance : l'emportement d'un Prédicateur Catholique y
donna lieu, ou l'augmenta. Un certain Dominicain, nommé
Ambroife Pelarg, qui étoit à la fuite de l'archevêque de Trê-
ves , prêchant le fept de Février , avec un zélé imprudent, con-
tre les hérétiques p s'avifa de dire , qu'on ne devoir pas tenir
DE J. A. DE THOU> Lfv. IX. se;
îa parole qu'on leur avoir donnée. Les Députez Proteftans '
s'en plaignirent aux Ambafladeurs de l'Empereur : on ne Henri II.
fansfit à leurs plaintes, qu'en niant le faite î 5" 5 a-
Pendant ce tems-là , Maurice écrivit de fa propre main aux
Députez , ôc leur manda de prefler les Pères du Concile de
leur accorder ce qu'il n'avoient point encore obtenu ; que
pour lui il avoir rélblu d'aller dans peu trouver l'Empereur.
Il faifoit entendre , que pourvu qu'on accordât des furetez
fuffifantes , la plupart des autres Princes , 6c en particulier les
ducs de Pomeranie fes confins, ôc toutes les villes, envoyé-
roient des Députez ôc des Théologiens au Concile. Ces Let-
tres ayant été remiies entre les mains du cardinal de Trente ,
avec qui Maurice étoit très-étroitement lié , ôc bien-tôt après
rendues publiques , donnèrent de grandes efpérances , premie-
ment au Cardinal , ôc enfuite à tous les autres Prélats , qui fc
flattèrent qu'à la fin on fe réùniroit. Cependant un bruit fourd
s' étoit répandu, ôc bien des gens croyoient , que le Concile fe-
roit prorogé : on fçavoit que les Princes rroteftans avoient
fait un traité avec le Roi de France , ôc on jugeoit qu'ils fe
préparoient à faire la guerre à l'Empereur. L'Empereur néan-
moins ôc fes Miniftrestenoientlachofefort fecrette. De Poitiers
difoit fouvent aux Députez , que le bruit qu'on faifoit courir
de la prorogation du Concile, étoit fans fondement, ôc que
PEmpereur avoir un grand défir , qu'il fut continué. Mais
lorfque Maurice eût rappelle les Théologiens , qui s'étoienr
arrêtez par fon ordre à Nuremberg , ôc qu'après s'être mis en
chemin , comme pour fe rendre auprès de l'Empereur , ce
Prince , au lieu de l'aller trouver , comme le bruit s'en étoit
répandu , s'en fut tout d'un coup retourné dans fes Etats ,
alors tous les deffeins , cachez jufqu'alors , furent manifeftez*
Maurice ne fe déguifa plus , ôc commença à faire publique-
ment des levées. SesEnvoyeZjqui ignoroient fes réfolutions, fu^
rent quelque tenis fort embaraffez fur ce qu'ils dévoient faire :
jugeant néanmoins qu'il n'y avoit point pour eux de tems
à perdre , ils fortirent fort fecretement de Trente le 1 5- de
Mars, ôc fuivant le confeil du cardinal de Trente^ s'étant
rendus à Brixen , ils s'en retournèrent dans leur pays par dif-
férentes routes. L'éle£leur de Trêves s'en étoit déjà retourné
dans fes Etats j pour rétablir fa fanté. Les éleveurs de Mayencc
C c iij
2o6 HISTOIRE
ôc de Cologne , fur le bruit de guerre qui couroit , parti-
HsNRi II ^^^^ ^^^^ ^^ Trente, pour aller trouver l'Empereur à Infpruk.
'Ils en furent bien reçus, ôc eurent avec ce Monarque de
longs entretiens ; après quoi, ils pourfuivirent leur route. Les
Jurifconfultes , Werner , Meunchingen , ôc Jérôme Gerhard ,
envoyez par le duc de Wirtemberg, arrivèrent à Trente. Le
lendemain ils fe rendirent chez les Ambafladeurs de l'Empe-
reur, Ôc demandèrent qu'on fit réponfe aux demandes qui
avoient été faites le 25* de Janvier. Quelque tems après il ar-
riva quatre Théologiens de Wirtemberg, entre lefquels étoient
Jean Brentius , ôc Jean Marbarchjil en arriva auffi deux de
Strasbourg. Ils fe rendirent chez le comte de Montfort , ôc le
prièrent de s'employer avec fes collègues , pour faire enforte
qu'on répondît à leurs demandes , ôc qu'on commençât à dif-
cuter les principaux articles , qui partageoient les efprits au
fujet de la Religion.
Le lendemain, qui étoit le 20 de Mars> terme delà fuf-
penfiondu Concile en faveur des Proteftans, les Prélats fe ren-
dirent chez les Légats du Pape , où après avoir donné publique-
ment audience aux AmbafTadeurs du roi de Portugal , on re-
mit l'afTemblée du Concile au premier jour de Mai.
Les Prélats apprirent alors avec chagrin que le duc deWir-
temberg venoit de publier la Confelîion de foi , qu'il avoir pré-
fentée au Concile. Comme il s'agifibit entre eux de fçavoir
de quelle manière ils traiteroient les matières , ils dirent qu'il n'y
avoit que deux manières de le faire , pour contenter les défirs
de toutes lesperfonnes pieufes ? qui étoient, ou que l'onécou-
teroit les Théologiens fur tous les décrets qui avoient été déjà
faits dans le Concile , au fujet de la do£lrine , ou qu'on y ex-
poferoit la Confeilion de foi déjà communiquée aux Prélats,
ôc qui étois alors imprimée , afin d'en expliquer par ordre cha-
que article ; Qu'en effet leurs Théologiens n'étoient venus au
Concile , que dans l'intention de foutenir la dodrine qui étoit
contenue dans cet imprimé. Comme on ne répondoit rien à
ces raifons , Jean Sleidan allégua qu'il falloir qu'il s'en retournât.
On difputa long-tems au fujet de ce départ des envoyez. En-
fin Tolède déclara qu'il ne s'yoppofoit point, ôc qu'ils pou-
voient s'en retourner ; que pour lui il n'avoir pu s'empéchec
d'expliquer les ordres de l'Empereur, aufïi-bien que les
D E J. A. D E T H O U , L I V. IX. 207
intentions des Proteftans. Ceux-ci publioient qu'il avoit parlé ■
ainfij afin qu'on leur imputât la rupture du Concile, qui, comme UpxjT, j tt
les Miniftres de l'Empereur le voyoient eux-mêmes , ne pou- t c c -> *
voit être continué. Il y eut en même-tems une grande con-
teftation entre les Prélats : les Efpagnols , les Napolitains , ôc
les Siciliens vouloient que le Concile continuât ; mais les Evê-
ques attachez au Pape , le perfuadant que les Efpagnols avoient
defTein de réformer la Cour de Rome, tâchoient de faire naî-
tre des obftacles : ils cherchoient des moyens , pour faire en-
forte que le Pape s'accommodât avec le Roi de France , afin
que pendant que d'un côté les François, 6c de l'autre l'Eletleur
Maurice, feroient la guerre à l'Empereur, TafTemblée du Con-
cile , que ce Prince avoit fi fort à cœur j fut rompue, pour faire
piaifir au Roi.
Les autres Théologiens qui étoient reftez à Trente , après
avoir expofé leurs railbns aux Ambafladeurs de l'Empereur ,
en partirent le 8 d'Avril j ôc comme l'on apprit alors la nou-
velle delà prife d'Aufbourg parles Confederez, les Evêques
Italiens s'enfuirent de Trente, ôc firent tranfporter leurs équi-
pages fur la rivière d'Adice. Quelque tems après , environ fur
la fin du mois, les Ambafladeurs de l'Empereur fe retirèrent
auiTi, ôc il ne refta à Trente que le cardinal Crefcentio, qui
étoit malade. Le bruit courut que la caufe de fa maladie étoit,
qu'après avoir pafle prefque toute la nuit du 2 (> d'Avril décri-
re des lettres au Pape^ lorfqu'il fe fut couché , fon imagination
échauffée lui fit voir un chien j qui, les yeux étincelans, ôc \qs
oreilles baiflées , comme s'il eut été enragé, venoit fe jetter
fur lui 5 le Cardinal fe figura que ce chien s'étoit glifl^é fous
fon bureau : il appelle fes domeftiques , il fait apporter de la
lumière : le chien ne fe trouva plus. Effrayé de la vûë de ce
chien imaginaire, fon cerveau demeura fi troublé, qu'il tom-
ba dans une grande maladie , qui fit défefperer de fa vie. Ce
fut en vain que fes amis.ôc les Médecins tâchèrent de leraf-
furer. Il fe fit enfin porter à Vérone, où étant prêt d'expirer,
on l'entendoit crier de toute fa force , en faifant figne à ceux
qui étoient auprès de lui : Prenez garde à ce chien , empêchez-le
de fauter fur mon lit.
Ainfi fut diflbus le fameux Concile de Trente, ol\ l'on comp-
ta, outre les Légats du Pape , ôcle cardinal de Trente, foixame
iso8 HISTOIRE
ôc douze Evoques , dont U y en avoir huit d'Allemagne „
Henri IL ^'i^'^g^-cinq d'Efpagne, deux de Sardaigne , quatre de Sicile>
j ç ^ 2 ôc un de Hongrie^ qui étoit celui d'Agria, tous les autres
étoient Italiens. Il y avoit auiïi quarante-deux Théologiens,
dont treize étoient Allemands 6c Flamans , ôc dix-neuf Ef-
pagaols.
Fin dtt neuvième Livre^
HISTOIRE
20p
<Tij o^ r^ r^ r^ rVi, r^ r^ r*^ f^ r^i* «^ r<^ r^ r<5u <^!u«v»rfC'^f^r^n4rfri^<i^fT^.^f^r^
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HISTOIRE
D E
JACQUE AUGUSTE
DE T H O U.
LIVRE DIXIEME.
^^^^^-i^^r^^^^ Près qu'on eut fait la paix avec ceux ■
n=&2-S(^=0 ^ de Magdebourg , l'éle-fleur Maurice Henri II.
'^ U A^uAO (J ^^ voyant au'on ne mettoit pas en li- i f- c 2.
^ C+l§ ^ f^ -^ berte le Landgrave ion beau-pere , Affaires
€ fei S A I ^f i? i^^algré la promede qu'on lui avoit '^'^i^^'^^S"^-
^ g|S JL A. rj ^:3 5^ faite, regarda ce manque de parole
^ Il Se;^2/5î/?e^ Il 5*^ comme un jufte motif de tourner con-
'^ 0=^:g^=0 ^ tre l'Empereur , ôc en faveur de lali-
J^:r.^'^"*'^:^^f ^?'^ ^', ''Alle'^gne , les troupes
^ ^ f * * * «? f ^ mêmes, dont ce .Monarque oc tous les
Etats de l'Empire lui avoient donné le commandement gê-
nerai. Il prit d'abord le ferment de fidélité des peuples de la
Hcûc , ôc après avoir fait avec le roi Henri IL une fecrete
alliance , il diftribua toutes fes troupes , tant celles qui avoient
alTicgé Magdebourg , que celles qui l'avoient défendu , à
Mculnhaufen , ÔC dans les lieux d'alentour, fous prétexte de
Tom. IL D d
2i<> HISTOIRE
i*» les mettre en quartier d'hyvcr. II fçavoitque fon defTein avoît
Henri IL befoin d'être conduit avec une grande diflimulation. Comme
i r r 2. ^^s peuples deNorthaufen & d'Erfurt étoient beaucoup incom-
modez i par les troupes qui croient en quartier dans leur pays ,
& qui y commettoient de grands defordres , l'Empereur en fit
des plaintes à Maurice , qui lui répondit , que les loldats mal
payez s'abandonnoicnt au brigandage. En même-tems, afin
de ne donner aucun lieu aux foupçons , il envoya par Infpruch
des députez à Trente , chargez de demander un fauf-conduit
pour les Théologiens Proteilans, ôc de faire encore quelques
autres demandes. Il donna ordre auffi-tôt que les Théologiens
fuiviflent les députez , ôc qu'ils attendilTent à Nuremberg , que
le fauf-conduit fût venu. Feu après il envoya encore à l'Em-
pereur Chriftophle Carlewiz ôc Voirie Mordeyfen , avec ordre
de l'attendre fur les frontières de la Bavière , les alTurant qu'il
s*y rendroit bien-tôt j ôc ayant fait marquer à Infpruch leslo-
gemens pour lui ôc pour fa fuite , il fe mit en marche. Après
quelques journées de chemin , il feignit d'être contraint de
s'en retourner dans fon pays : il eut foin néanmoins d'écrire
auparavant à l'Empereur ^ en termes qui marquoient un parfait
dévoûment , ôc qui parurent fi naturels à ce Prince , que mal-
gré fa défiance, il ne put prendre aucun ombrage. Maurice
ayant doR>c gagné par fes feintes le tems dont il avoit befoin,
aifembla auffi-tor fes troupes , fit de nouvelles levées , ôc publia
un Manifefle , dans lequel il déclara : Qu'il avoit pris les armes
pour conferver farehgion^ que l'on perfécutoit en Allema-
gne contre la foi donnée , ôc qu'il voyoit fur le point de périr
par les artifices des ennemis de la vérité , qui profitant de la
diverfité des opinions ôc des troubles qu'elles e:scitoientj ten-
doient à un defpotifme inoiii > qu'on avoit déjà chaflé \qs Pré-
dicans des villes libres 3 que fans attendre la décifion du Con-
cile j on aboliffoit par-tout la Confeffion d'A.ufbourg , ôc que
fous le fpécieux prétexte de réprimer les rebelHons , on affer-
vififoit les confciences. Sur-tout il demandoit vivement la dé-
livrance du Landgrave de Heffe , qui étoit retenu prifonnier
depuis cinq ans, par une indigne fijpercherie , ôc que les en-
fans de ce Prince fommoient avec juuice , lui , l'él edeur
Palatin , ôc l'éledteur de Brandebourg , de faire mettre en H-
berté. Il fe plaignoit hautement ,. que cette liberté fi fouvenc
DE J. A. DE THOU, L I V. X. 211
promîfe , & toujours reculée fous des prétextes frivoîes, ne lui
eût pas encore cté accordée. Un tel procédé ^difoit-il , commet Henri 11
depuis trop long-tems mon honneur. Il ajoùtoit enfin , qu'il \ c (- 0
s'agiflbit de la liberté de fa patrie , que des troupes étrangères
* introduites en Allemagne , contre les loix de l'Empire , op~
primoient , & qu'on ne ceffoit de fouler par de nouvelles im-
pofitions ; qu'on n'avoir plus d'égards pour perfonne , non pas
même pour les E!e£leurs 5 que les Princes étrangers alliez de
lEmpire^ & arrachez aux intérêts du corps Germanique étoient
exclus des Diètes , contre la coutume obfervée de tout tems ;
que toute cette conduite annonçoit clairement > qu'après que
l'Allemagne auroit été entièrement foumife^ ces puiflans opprelr
feurs envahi roient aifément toute lEutope , ôc établiroient
enfin cette Ivîonarchie univerfelle , quiétoit depuis fi long-tems
l'objet de leur ambition demefurée ; qu'il craignoit avec raifon
qu'une Ci longue patience ne paflat dans la poflerité pour une
lâcheté condamnable; qu'enfin toutes ces raifons, & plufieurs
autres encore l'avoient obligé , lui, le prince Guillaume filfi
du Landgrave, & le duc de Mekelbourg , de s'allier avec le
Roi de France, premièrement pour le foûtien de la religion,
enfuite pour la liberté du Landgrave de HelTe , & de Jean
Frédéric de Saxe , enfin pour l'inteiêt de toute la Nation 5 qu'il
prioit donc tous les Princes & tous les peuples , de favorifer
une 11 louable entreprife: qu'au refte il tiendront pour ennemis
tous ceux qui refuferoient de le féconder.
Le marquis Albert de Brandebourg publia en même-tems
un Manifefte beaucoup plus hardi, dans lequel fe plaignant de
l'Empereur ôc de fes Miniftres , il mettoit au jour les abus du
gouvernement, ôcfaifoit voir que la liberté publique étoit oppri-
mée par ceux-là même qui étoient plusobligez de la défendre;
que la vérité étoit en proye à un Confeil compofé d'un petit
nombre d'hommes , qui en ^étoient les ennemis déclarez 5 qu'il
y avoit dans les Diètes des pcrfonnes fubornées par des pro-
nieffes, & gagnées par toute forte d'artifices, qui ne travail-
loient qu'à tirer de l'argent de toutes parts, afin d'épuiferles
peuples & d'afToiblir par ce moyen les forces de l'Allemagne i
qu'il falloir imputer toutes ces iniquitez à la cabale des Ec-
cléflaftiques , qui l'emportoient toujours par le nombre des
1 Les Efpa^nols & les Italiens.
Ddij
2Î2 HISTOIRE
fufFrageSj 6c dont il étoit de l'intérêt public de diminuer ré-
Henri IL norme puifTance j que tout dépendoit généralement d'un feul
I 5* 5 2. homme de bafTe naiffance , { il entendoit parler de Perrenot
de Granvelle évêque d'Arras ) qui n'étoit ni Allemand , ni
même d'une nation alliée de l'Empire ' 5 que le fceau de l'Em-
pire avoir pafTé en des mains étrangères j & que les Allemands,
qui vouloient faire quelque fortune à la Cour, étoient obligez
d'apprendre les langues des autres nations ^ 5 que les juges
delà Chambre Impériale leurétoient fufpeéls , & qu'on chaf-
foit des villes les anciens magiftrats , aufquels on en fubftituoit
de nouveaux 5 qu'on réduifoit enfin les Allemands à fouffrir
dans leur pays des foldats étrangers , qui fc portoient à toute
forte d'excès , 6c qui y commettoient les plus grands défordres.
Il ajoûtoit dans ce même écrit , que tout le monde fçavoit
combien il avoit rendu de fervices à l'Empereur, ôc qu'il avoit
toujours été prêt de combattre pour la gloire de ce Prince , au
péril de fes biens ôc de fa vie : que pour récompenfe de tant
de fervices , l'Empereur avoit permis à un inlblent avanturier,
nommé Louis d'Avila ^ , de publier un Livre fur la guerre
d'Allemagne , muni d'un privilège Impérial , dans lequel il par-
loir de cette nation fiféchement ôcfi froidement, qu'on diroit
qu'il s'agit d'une nation obfcure & barbare î enforte qu'il étoit
évident que cet auteur s'étoitpropofé de l'avilir par fon hiftoire»
que tant d'indignitez infuportables à un homme d'honneur, 6c
fur-tout à un Prince tel que lui, l'avoient enfin obligé de fe liguer
avec d'autres Puiffances, 6c de joindre enfemble toutes leurs
forces, pour le falut pubUc , ôc pour la liberté commune. On
croit qu'Albert s'emporta de cette manière dans fon Ala-
nifefte contre d'Avila , parce que cet auteur, en parlant de la
prifon du marquis Albert de Brandebourg , attribuoit dans fon
Livre le malheureux fuccès de la journée de Rochliz à des
intrigues amoureufes , qui occupoient alors fon efprit j ce qui
avoit extrêmement irrité ce Prince , qui aimoit palfionnement
_i II étoit de Befançon 8c d'une bafle
naiffance. Son père qui s'éleva par fon
efprit , & qui devint Chancelier de
l'Empereur Charle V. étoit fils d'un
Serrurier. Perrenot de Granvelle fon
fils , évêque d'Arras 8c enfuire Cardi-
nal , lui fucceda , 8c fut premier mi-
niflre du même Empereur.
2 Les langues Italienne 8c Efpa-
gnole.
3 Ce Louis d'Avila, félon quelques-
uns, étoit frère deHenrico ,qui a écrit
l'hiftoire des guerres civiles de France,
en Italien ; l'un 8c l'autre étoient de
l'iflede Chypre.
DE J. A. DE THOU , Liv. X. 213
la gloire , ôc avoit beaucoup de vanité. Il reprochoit encore
à l'Empereur dans ce Manifefte , que,fuivant une maxime de Henri IL
Granvelle , il avoit dit , que les volontez àes Princes clian- i <r <- 2
geoient félon les tems 5 mais qu'il falloir toujours obe'ir aux
dernières j à peine de la vie.
Le Roi Henri publia aufTi en même-tems un Manifefte , qui Manifefte
contenoit ce qui fuit. « Depuis la mort du Roi mon père , & le rgjipcuui!'^*
« commencement de mon règne , je n'ai rien eu plus à cœur
" ( difoit ce Prince ) que d'afTiirer la tranquillité publique ,
»^ après avoir affermi la religion, & que de donner à mesal-
=' liez tous les fecours qui m'étoient pofTibles. J'ai arrêté le
■»' cours des défordres d'Ecoffe , où les peuples devenus auda-
3' cieux, fous la minorité de leur Reine, ne refpiroient que la
35 révolte : ce royaume doit à mes foins fon ancienne fplen-
3' deur. J'ai renouvelle les traités faits avec les Suifles , les fi-
S' deles alliez de la France ; j'ai recouvré ce qu'elle avoit
3' perdu dans les guerres précédentes , & ayant repris Eoulo-
3' gne fur les Anglois, j'ai rappelle les habitans dans leurs mai-
35 fons , 6c rétabli les gens de la campagne dans la poffeffion 6c
3' la joûiflance de leurs biens. J'ai affermi toutes mes conquê-
9' tes par une étroite alliance avec le roi d'Angleterre ? j'ai fait
m enfin une paix folide , 6c j'ai rendu à chacun ce qui luiap-
35 partenoit. Mais tandis que je fuis occupé du gouvernement
35 de mon Royaume, 6c que je ne fonge qu'à affermir la paix ,
35 on me trahit 6c on me dreffe àes embûches de toutes parts.
35 Qui ne fçait tout ce que l'Empereur a tenté contre moi à
3> la faveur des troubles de la Guienne ? Pour venir à bout de
35 fes deffeins , il a envoyé en Angleterre le conitc de Buren,
S' dans la vue de perfuader à la Régence , de prendre les ar-
35 mes contre moi 5 6c il a mis tout en ufage pour faire réùfîir
35 un deffein fi condamnable. Il ne s'eft pas borné à cette dé-
05 marche 5 il a fait éclater fa mauvaife volonté , en fuggerant
35 à fa nièce , la veuve du duc de Lorraine , de me refufer l'hom-
33 mage , que les ducs de Lorraine ont de tout tems rendu à
35 mes prédéceffeurs pour le duché de Bar , qui eft fans contre-.
35 dit un fief de ma Couronne. Jufqu'ici mes ennemis n'avoient ,
35 employé contre moi que la ru(e ôc la fraude ; mais ils ont
35 depuis peu levé le mafque, en déclarant la guerre aux Farne-
3= fes mes aUiez , 6c en afliégeant la Mirandoie. Ils fça voient
Ddiij
214 HISTOIRE
w que cette place étant depuis long-tems fous ma proteâ:ion j
Henri IL ^'ils ne pouvoient l'attaquer, fans me faire injure. De plus,
I 5" y 2, «les princes d'Allemagne m'ont fait des plaintes bien fon-
« dées , 6c m'ont conjuré , par l'ancienne amitié qui règne en-
3' tre nous , de ne pas leur iiianquer dans uneoccalion, oii il
« s'agit de la caufe commune, & des'oppofer aveceux à l'op-
3. prelfion de la liberté publique. Car il n'eil que trop vrai que
« l'Empereur , fous prétexte de terminer les affaires de la reli-
se gion , de faire la guerre au 7'urc, 6c de reprimer les révol-
3î tés , ne tend qu'à la ruine de la liberté du corps Germa-
» nique , qu'à fomenter la difcorde 6c les faclions , qu'à
M épuifer peu à peu TAllemagne d'hommes 6c d'argent j afin
3> que le rempart de la Chrétienté étant une fois abattu , il puiffe
« fondre enfuite fur la France, 6c qu'il parvienne enfin à cette
M Monarchie univerfelle de l'Europe , depuis long-rems l'objet
» de fes défirs 6c de fes projets. Mais rien ne manifeile mieux
3î l'infatiable avidité de la Maifon d'Autriche , que les artifi-
3' fices dont elle fe fert, pour facrifier l'Allemagne à fes in-
» terêts particuliers. Que l'on jette les yeux fur Utrecht, Liège
=' 6c Cambrai , qui dépendoient autrefois de l'Empire , 6c qui
^•> font devenus tributaires de cette Maifon, Avec quelle ar-
« deur les Repréfentans de la JMaifon de Bourgogne defcen-
w due de mes Ancêtres , 6c qui a donné à celle d'Autriche
3> fes plus grands biens , & tout fon luftre, veulent-ils s'empa-
» rer de Trêves , de Cleves , de Juliers^ de GuelJres , 6c de
M cette partie du duché de Wirtemberg , qui eft en deçà du
» Rhin .? Qui ne feroit touché de voir le pays de Heffc in-
3' dignement ravagé par les Efpagnols , 6c devenu pour les
« Princes voifins un fpedacle de compallion 6c d horreur ?
» Ceux qui voyent tant d'excès , peuvent-ils attendre un meil-
» leur fort, 6c échapper à l'ambition de cette iMaifon infatia-
3'ble, s'ils ne s'arment de bonne heure, 6c tous enfemble ,
s> contre cet ennemi commun ? Peut-on fe fouvenir , fans in-
3> dignation, de ce Tribunal érigé à Spire, ( après la défaite
« de l'Electeur de Saxe , 6c l'emprifonnement du Landgrave
3> de Heffe , arrêté lâchement ) oi^i les Princes 6c les Députez
» des villes étoient traînez durement, 6c oli des Juges fubor-
" nez faifoient maffacrer les Allemands , comme des bêtes dans
» une boucherie ?
DE J. A. DE THOU, Liv. X. 21;
Or de peur que la pollerité n'accufeîes Princes j d'avoir
» lâchement foufFert qu'on opprimât l'ancienne liberté de leur Urx j^j jj
» payis , ils fe font liguez avec moi , & renouveliant l'ancienne '
» alliance des deux nations , ils ont réfolu de s'armer coura-
33 geufement pour le falut de leur Patrie. Indépendemment de
« l'amour tendre que nous avons pour la nation Allemande ,
w des circonftances particulières , injurieufes à notre Couron-
» ne ôc à notre réputation , auroient fufE pour nous faire pren-
2> dreles armes. Je n'ai pas oublié l'action injufte & indigne,
y^ commife à l'égard de Vogelfperger , homme recomman-
» dable par fa naifîance , ôc encore plus par fon rare mérite :
« lâchement trahi par fon ami , & mis à la queflion , fans
« qu'on ait pu lui faire avouer rien , qui pût charger la France ,
» il a été condamné à mort par des Juges militaires > ôc fon
« fervice dans mes troupes, a été le feul crime qui lui a fait
" perdre honteufement la vie. Je laifle à penfer à tout le mon-
13 de , Il ce jugement prononcé dans un tems , que la paix
33 fubi'îfloit entre TEmpereur ôc moi , efl: conforme à l'équité ,
w ôc fi le procédé de ce Prince efl: excufable. Parlerai-je du
35 Rhingrave , ôc des colonels Reckrod , Reiffemberg , ôc
3' Schertel, que l'Empereur a profcrits, parce qu'ils étoient à
33 mon fervice? Peu fatisfait de les avoir indignement flétris >
33 il a mis leur tête à prix , ôc a autorifé, par cet exemple per-
33 nicieux , l'affairniat , Ôc la manière de tuer lâchement ics
33 ennemis.
33 Frappé de tant de traits également injuftes ôc cruels , je
33 me fuis joint aux Princes d'Allemagne , pour entreprendre
33 une guerre, non feulement jufte, mais neceflaire. Je prends
33 Dieu à témoin , que tout le fruit que j'en attends, c'eft à^
33 remettre l'Allemagne dans fon ancienne dignité, de garan-
33 tir fa liberté, de délivrer Jean Frédéric de Saxe, ôc le Land-
33 grave de HeUe , de leur longue ôc injulle captivité, ôc de
33 donner par là un illuftre témoignage des égards que j'ai
û3 pour l'ancienne union, qui efl entre les Rois de France ôc
33 les Princes d'Allemagne. Au refte , la violence n'eft point
39 à appréhender dans cette guerre , Ôc puifque la liberté pu-
33 blique en efl le motif ôc l'objet , j'engage ma parole royale,
33 que je ferai tous mes efforts, pour empêcher que l'inno-
33 cent ne foit opprimé. Je prie aufli tout le monde de fermer
^i^ HISTOIRE
" les oreilles aux calomnies de mes ennemis , qui fe déchaî-
Kenri II "^ ^^^^^ contre moi ; comme fi mes intentions n'étoient pas
^ - ^ 2. " conformes à mes difcours , Ôc que j'eufle deflein de perle-
" cuter les Ecclcfiaftiques , dont les intérêts m'ont toujours
" été très-chers , ôc dont je protefte au contraire , que je pren-
»' drai volontiers la défenfe , pourvu qu'ils n'entreprennent
3» rien contre moi , ni contre mes alliez •■, puifque je n'ai d'au-
^ tre but, que de procurer , par les voyes les plus légitimes,
3' la (ureté des peuples , ôc la paix de l'Eglife. Je ne dé-
" fefpere pas qu'on ne la puifie obtenir du Ciel, fi rapportant
» tout à fa gloire, qu'elle intereffe, nous le follicitons avec des
« vœux ardens , ôc avec une confcience pure ôc dégagée de
0' tout defir ambitieux. Cependant nous demandons , que
3> l'on ne s'oppofe ni à nous , ni à nos alliez , dans une
3ï guerre fi jufte , ôc qu'aucontraire chacun y contribue de
'> fes propres forces. Que fi quelqu'un eft allez téméraire pour
w ofer réfifter , ou à nous ou à nos alliez , qu'il fçache qu'il éprou-
p> vera les effets de nôtre colère, ôc que nous le pourfuivrons
5> à feu ôc à fang. Pour arrêter le progrez de ce mal , nous
3' couperons fans pitié tout ce que nous trouverons de corrom-
« pu , de peur que le refte ne fe corrompe. Au refte s'il y a
3^ quelque chofe que l'on puifle juftement exiger de moi, j'ai
3' donné ordre à Jean deFrefle évêque de Bayonne mon Am-
3' bafleur , de répondre aux demandes qu'on lui fera , avec ua
3> entier pouvoir d'y fatisfaire , ôc je vous prie , vous Princes,
« ôc vous Villes d'Allemagne , d'ajouter foi à ce qu'il vous
« dira. « Ce Manifefte, répandu dans l'Allemagne, futdifTérem-
ment reçu , félon les différens intérêts qui y partageoient alors
tous les efprits.
Guerre des Quoique l'éledeur Maurice fût le principal auteur de la Li-
Comederez ^^ -j ç^ comportoit néanmoins avec beaucoup d'art ôc de
contre 1 Em- to ,' -f ' rr • J r J v I J -l
pcreur. dillimulation j il s ertorçoit de perluader a tout le monde, qu il
n'agiffoit que par les prenantes follicitations de fes beaux-fre-
res, les fils du Landgrave > ôc il difoit même qu'un accom-
modement n'étoit pas impoflible. Le premier jour de Mars
ri fit une affemblée générale de fes Etats î il y expofa le fujet
de fon diltérend avec lesenfans du Landgrave, qui le fom-
moient , difoit-il , de tenir la parole qu'il leur avoit donnée ;
il ajouta qu'il ne pouvoit plus trouver de fubterfuges , ni éluder
leur^
«
DE J. A. DE THOU, Liv. X. rjiy
leurs juftes demandes 5 qu'il avoit donc réfolu de les aller trouver, ,
fuivant la parole qu'il leur avoit donnée j qu'il ordonnoit à u-p^n tt
fes fujets d'obéir pendant fon abfence à Augufte, fon frère , ôc
qu'il vouloit qu'on levât inceflamment des troupes, pourgar- ^ ^
der les frontières du payis. Il alla trouver en effet les fils du
Landgrave, ôc étant aulîî-tôt, de leur confentement, retour-
né dans fes Etats , il y mit ordre à fes affaires. Il laiffa au-
près de fon frère quelques perfonnes de bon confeil, ôc puis
alla joindre fes troupes qui étoient , comme en quartier d'hi-
ver, répandues dans laThuringe, où, comme on en étoit con-
venu , le prince Guillaume fon beau-frere devoir bien-tôt fe
rendre. Il arriva àErlebach le ip de Mars , d'où il écrivit, con-
jointement avec l'évêque de Bayonne ambaffadeur du Roi,
à la ville de Francfort , pour l'exhorter à ne point recevoir de
garnifon Impériale.
Cette ville j à qui le pafTé étoit encore préfent, ayant fait
une réponfe équivoque , on ne jugea pas à propos de la fol-
liciter davantage. Six jours après , l'éledeur Maurice ôc le Prin-
ce Guillaume ayant joint leurs troupes jfe rendirent enfemble
à Sch^f-'einfurt. Maurice dit au prince Guillaume, qu'Henri
Burgrave de Mifne * fon parent , de l'illuflre maifon de Plawif- *ouMeifrcn.
chen ^ , ôc chancelier de Bohême , l'étoit venu trouver , en par-
tant de Mifne , pour parler d'accommodement au nom du roi
Ferdinand , Ôc qu'il croyoit même que l'Empereur avoit don-
né pouvoir à fon frère de traiter de la liberté du Landgrave.
Le prince Guillaume confentit à traiter, ôc dit en préfence
de l'AmbaiTadeur de France , qu'il ne rejetteroit pas les pro-
pofitions du Roi Ferdinand. De là ils pafferent par Roten-
bourg (où le marquis de Brandebourg fe joignit à eux) par
Duenckefpiel, ôc par Nordlingue i ôc trois jours après ils arri-
vèrent tous enfemble à Donawerd. Ils fe rendoient maîtres de
toutes les villes par où ils paffoient , y changeoient les Confeils
que l'Empereur avoit depuis peu étabUs dans ces villes, ôc ils en
tiroient de grandes fommes d'argent, ôc du canon.
Donawerd n'efl éloigné que de neuf milles d'Aulbourg ,
où l'Empereur avoit mis en garnifon quatre compagnies d'in-
fanterie. Les Conféderez ayant eu avis quelque tems aupara-
vant , qu'une partie de la muraille étoit tombée , Ôc avoit
I . Ce Prince lui fucceda dans la fuite , comme on verra au Livre XU.
Tome IL Ee
2ïg HISTOIRE
B rempli le fofTé , ils partirent la nuit du vingt-neuf de Mars , mar-
Henri IL chei'ent fans s'arrêter, & arrivèrent le premier jour d'Avril fur le
j ç - 2. yy^^àï devant Aufbourg. Leur arrivée inattendue répandit l'ai*
larme dans la ville , qui fe difpofa néanmoins à fe défendre >
mais la garnifon peu nombreufe, à qui la fidélité des habi-
tans étoit fufpe£le , voyant l'ennemi dehors ôc dedans, fe re-
tira , bagues fauves, quatre jours après. Les Conféderez , maî-
tres de la ville, rétablirent fancien Confeibque l'Empereur avoit
abolie & rendirent aux quartiers le droit de fuffrage qu'il leur
avoit oté, Enfuite ils écrivirent aux villes de la haute Allema-
gne > ôc particulierem.ent à ceux de Nuremberg , pour les ex-
* c'cfoit le horter à fe trouver à Aufbourg fur la fin du mois * 5 ils écrivi-
v.i . ^^^^^ ^^^ ^ ^^^^ d'Ulme , qui eil: à deux journées d'Aufbourg,
pour les inviter à entrer dans la Ligue , ôc à contribuer aux
irais de la guerre. Mais cette ville fe défiant du fuccès d'une
telle entreprife , ne fe montra pas difpofée à les fatisfaire.
Les Conféderez arrivèrent devant la ville le 12 d'Avril : ayant
d'abord été faluez de quelques volées de coups de canon , ils
demandèrent enréparation de cette injure, trois cens mille écus
d'or, avec menace de les traiter en ennemis^ s'ils ne leur pay oient
cette fon]me. Cependant , après les avoir afTiégez inutilement
pendant fix jours, ils fe retirèrent, fans avoir reçu d'argent, à Sto-
ckach dans le pays d'Hegaw, oiion leur paya un quartier des
fommes que le Roi leur avoit promifes ; ôc en même tems pour
fureté on leur donna en otage Jean de la Marck feigneur de
Jamets : Henri de Lenoncourt comte de Nanteuil , qui étoit
deftiné auiïi pour en fervir , mourut en chemin. Les Conféderez
donnèrent réciproquement au Roi le duc deMekelbourg, ôc le
prince Philippe de HefTe. Le dernier jour d'Avril , les Confé-
derez campèrent encore furleDanubeun peuaudeirousd'Ulme>
après avoir laiffé le marquis deBrandebourg dans le territoire de
cette ville pour y faire le dégât , ôc pour l'obliger à contri-
buer. Ce Prince fit capituler le château d'Hellffenftein fituc
furune éminence, ôc tira de Geizlingen à trois milles d'UlmCj
ôc de quelques autres places , dix-huit mille écus d'or.
Pendant que les Princes étoient à Aufbourg, Maurice étoit
allé à Linz , ville fituée fur le Danube en Autriche , pour fça-
voir du roi Ferdinand chargé de l'accommodement, quelles
condidons de paix il avoit à propofer. L'Empereur avoit éctit
DE J. A. DE THOU, L i r. X. sip
aux princes de l'Empire, & les avoit exhortez à s'employer ■
pour la paix^ 6c à éteindre une étincelle capable d'allumer un* Henri IL
grand feu. Quelques-uns ayant imploré fon fecours, en lui re- i ç c 2
montrant qu'ils n'étoient pas aflez forts pour réfifter à la Li-
gue > il leur répondit, pour les raflbrer, qu'il efperoit, que
le traité, auquel il contribueroit de tout fon pouvoir , auroit un
heureux fuccès 5 mais que s'il ne réuflliToit pas , il leur pro-
mettoit de les défendre , Ôc d'employer toutes fes forces
pour faire la guerre , avec la même ardeur, qu'il mettoit en ufa-
ge tout fon crédit pour procurer la paix.
Maurice arrivé à Linz propofa les conditions fuivantes :
Qu'on mît en liberté le Landgrave î qu'on terminât les diffé-
rends touchant la Religion 5 qu'on établît une autre forme dans
le gouvernements qu'on fît la paix avec le Roi de France leur
ami ôc leur allié 5 qu'on fit grâce aux profcrits , fans oublier le
colonel Heydeck , qui s'étoit mis fous la protedion de Mau-
rice, dansletems du liège de Magdebourg. L'Empereur n'avoit
pas ofé mettre à prix la tête de cet Officier général , comme
celle de plulieurs autres , de peur d'offenfer l'Eledeur , mais
fon Confeil eût dû comprendre qu'une faveur fi légère n'étoit
pas capable de calmer le couroux d'un Prince fi fier , pour
qui la prifon de fon beau-pere étoit une affront, qu'il ne pou-
voir pardonner. Le roi Ferdinand accompagné de l'archiduc
Maximilien fon fils, d'Albert duc de Bavière fon gendre, ôc
des Ambaffadeurs de l'Empereur , répondit pour tous ceux qui
étoient préfens : Que fa Majefté Impériale ne refufoit pas de
mettre le Landgrave en liberté, pourvu qu'on mît bas les armes?
qu'il fouhaitoit qu'à la prochaine diète on traitât férieufement
les affaires de la Religion ôc de l'Etat 5 qu'il ne trouvoit pas bon
qu'on eût parlé du Roi de France, avec qui il étoit en guer-
re, comme d'un ami, ôc d'un allié de l'Empirer que Maurice
pourroit néanmoins fçavoir de ce Monarque, à quelles condi-
tions il vouloir faire la paix j que les profcrits pourroient obte-
nir leur grâce , pourvu qu'ils fe. foumiffent à l'édit que l'Empe-
reur avoit publié. Le roi Ferdinand demanda encore, qu'après
la conclufionde la paix, Maurice fe joignît à lui pour la guerre
de Hongrie, ôc qu'il empêchât, que les foldats levez pour le
fervice de la Ligue ne priffent parti dans les troupes de Fran-
çç> L'Ele^leur ayant répliqué , qu'il ne pouvoir rien décider,
Ee ij
220 HISTOIRE
.«.^..i..^ fans avoir parlé aux alliez, on fe retira de part 6c d'autre; 6c
Tj jT Ton différa le traité jufqu'au 26 de Mai, avec promefle de s'af-
' fembler à Paflaw, ville fur le Danube, au- deflus de Linz,
^ * près de fembouchure de la rivière d'Inn.
Le prince Guillaume de Hefle, ôc le prince Jean Albert
de Mekelbourg conduifirent leurs troupes à Gundelfingen le
premier jour de Mai, ôc y attendirent huit jours l'éleâieur Mau-
rice , qui revenoit de Linz. Dès le lendemain de fon arrivée,
on fit ranger l'armée en bataille auprès de Laugingen, dans
les Etats de l'életleur Palatin Henri Othon, qui s'étoit joint aux
Conféderez. Ce Prince venoit de recouvrer par leur fecouts
toutes les terres , dont l'Empereur s'étoit emparé. Le cardinal
*ouTr«chfefl". Othon Trufchés "^ , évêque d'Aufbourg , Prélat peu riche, ôc
à qui les guerres précédentes avoient porté un grand préjudi-
ce, partit alors pour Rome, dans le deffein, difoit-il, d'obte-
nir du Pape d^s penfions ôc des bénéfices, ôc de fe dédon>
, mager des pertes qu'il avoit effuyées.
Défaite des Lc roi Ferdinand avoit obtenu des Conféderez une tréve^
Impériaux par q^j dcvoit Commencer le 26 de Mai , ôc finir le 8 de Juin 5
iQs Confede- ^., i t \ • -i • i i -jai
rez, niais changeant de reiolution ils prirent le chemin des Alpes,
ôc s'avancèrent du côté que l'Empereur ailembloit des trou-
pes , auprès deReut. Ils arrivèrent au pied des montagnes , ôc
Maurice, fuivant l'avis de l'ambaffadeur du Roi , s'avança pour
empêcher les levées de l'Empereur ; il campa auprès de Fief-
fen, à l'entrée de la rivière du Lech qui baigne les remparts
d'Aufbourg , ôc envoya quelques efpions pour apprendre des
nouvelles des ennemis. Informé qu'ils s'étoient emparez de
l'entrée des détroits, ôc qu'ils s'y étoient fi bien fortifiez , qu'il
étoit impoflible de les forcer , il détacha l'éhte de l'armée , qui,
dans quelques légères efcarmouches, fit plufieurs prifonniers,
qu'on emmena au camp. Cependant on apprit avec plus de cer-
titude les mouvemens desimpériaux : le lendemain on s^avanca
avec toute l'infanterie, Ôcdeux cens maîtres feulement , ôcon
f€ rendit à Fieffen . affez proche de Reut, où les Impériaux
s'étoient arrêtez, ôc avoient mis fur les avenues environ huit
cens hommes, ôc deux pièces de canon, pour s'oppoler aux
ennemis qui viendroient de ce côté là.
Les Conféderez firent leur attaque , ôc étant entrés dans les
défilez , ils chafferent l'ennemi de fon pofte , ôc fe rendirent
.D E J. A. D E T H O U , L I V. X. 221
maîtres du camp. La fuite des Impériaux jetta un fi grand
effroi dans Reut , qu'on ne put ranger en bataille les troupes Henri IL
qui y étoient , ôc les difpofer au combat. Les Impériaux fu- j ^ ^ 2.
rent entièrement défaits , fans qu'il en coûtât beaucoup aux
Conféderez , ôc ils perdirent avec un drapeau , mille hommes,
ou pris , ou tués , ou noyez dans le Lech. Les Conféderez fiers ^""'^^.i' ^^^'
j»-, r • ■ 1 -o- oïl *^3u dEien-
de ce iucccs pourluivirent leur victoire, oc allèrent attaquer beig,
le fameux château d'Erenberg. Comme la Fortune fe declaroit
pour eux, ils prirent d'abord une redoute, qui en défendoit l'ap-
proche , & tout le canon qui y étoit. Il ne reftoit plus que le
château fitué fur un rocher efcarpé de toutes parts , ôc impre-
nable, au jugement de tout le monde. Mais un berger, qui ^
au bruit de l'arrivée des ennemis , s'étoit caché derrière le
roc, ayant apperçu une chèvre qui montoit à travers les halliers,
la fuivit j ôc après avoir bien remarqué ce fentier , il en alla
donner avis aux Conféderez , guidé par l'efpoir de quelque ré-
compenfe: ils y montèrent aufiî-tôt conduits par ce berger.
La garnifon vo yant l'ennemi parvenu avec audace jufqu'à ce
lieu inaccefifible , fut obligée de fe rendre. De treize compa-
gnies qui étoient dans le château , il n'y en eut que quatre , qui
s'échaperent dans le feu de l'adion î les Conféderez y perdirent
peu de monde , ôc firent trois mille prifonniers.
Comme Maurice vouloir attaquer Infpruch , les troupes de
ReifFenberg fe mutinèrent , ôc déclarèrent qu'elles n'iroient
pas plus loin , fi on ne leur donnoit une paye extraordinaire , à
caufe de la prife d'Erenberg. Ce Prince fit faifir celui qui pa-
roifibit le plus mutin : mais les autres fe croyant maltraitez dans
la perfonne de leur camarade 3 s'échaufierent, prirent leurs ar-
mes , ôc pourfuivirent leur Général , que la fuite put à peine
garantir de leur fureur. On calma néanmoins cette émeute, qui
auroit pu être très préjudiciable aux affaires des Conféderez»
On envoya par le ,chemin des Alpes , qui étoit alors libre, deux
regimens vers Infpruch , qui n'eft qu'à deux journées de là ,
ôc on en laiffa un , avec toute la cavalerie à Fieffen , pour gar-
der les pafTages. Le lendemain Maurice ôc fes alliez fe joi-
gnirent àZierte,à deux milles d'Infpruch , avec l'infanterie p^^-^^ ^^
qu ils avoient envoyée devant. L'Empereur malade , malgré l'Empereur &
les grandes pluyes , fortit cette même nuit d'Infpruch à la hâte i^ ^°.'^ ^'f <^
OC en delordre 5 ôc y ayant lame tout Ion équipage, il ternit
E e iij
2:22 HISTOIRE y
'■' ■ en chemin dans une litière, à la clarté des flambeaux i accom-
Henri IL pagne du roi Ferdinand fon frère, arrivé depuis peu de Linz,
1552, de tous les Ambafladeurs & Envoyez des Princes étrangers , Ôc
de toute fa cour. Il prit d'abord la route des Alpes ^ qui conduit
à Trente, ôc coupant enfuiteà gauche , il fe rendit en diligen-
ce à Villach , ville fituée fur la rivière de Drab j fur les fron-
tières duFrioul, ôc duNortgav '. C'étoit un fpectacle luigulier
de voir tous ces Seigneurs marcher à pié, faute de chevaux ^
par des chemins glilTans ôc fangeux , Ôc les maîtres ôc les valets
confondus enfemble, fe prêter réciproquement la main, dans
une Cl fâcheufe conjontlure qui les rendoit tous égaux.
Cette fuite fi peu féante à un Empereur , ôc fi peu digne de ce
fier vainqueur , qui cinq ans auparavant avait donné des fers
à toute l'Allemagne , fut l'effet de fa trop grande déférence
aux confeils du duc d'Albe , qu'il préfera à ceux de Caftaldo.
Enflé de fa vi£loire, il étoit devenu févére ôc inflexible, ôc il
s'étoit mis peu en peine du reflentiment de l'életleur Maurice,
qu'il avoir irrité , en retenant prifonnier fi long-tems ôc Ci indi-
gnement le Landgrave fon beau-pere. Frapé enfin , mais trop
tard , de la fituation fâcheufe où l'avoient réduit les confeils du
duc d'Albe ôc de l'évêque d'Arras^ il rendit la liberté, avant
de fortir d'Infpruch , au duc Jean Frédéric de Saxe , pour dé-
rober à fes ennemis l'honneur d'avoir tiré de prifon un fi grand
Prince 5 perfuadé d'ailleurs qu'il y alloit de fa gloire de faire
dire qu'il l'avoit délivré de fon propre mouvement. Mais Jean
Frédéric de Saxe, qui ne vouloit devoir fa liberté qu'aux Con-
féderez, dédaigna de l'accepter de la main de l'Empereur, ôc
continua de le fuivre par-tout 011 il alloit,
L'éle£leur Maurice arriva à Infpruch , la même nuit que
l'Empereur en partit , ôc trouva prêt le fouper qu'on avoit
deftiné pour fa Majefté Impériale. Après l'avoir pourfuiviquel-
que-tems , il revint fur fes pas. On ne toucha à rien de ce
qui appartenoit au roi Ferdinand ôc aux habitans d'Infpruch,
mais tout ce qui étoit à l'Empereur , aux Efpagnols ôc au car^
dinal d'Aufljourg, haï particulièrement des Conféderez , fut
abandonné au pillage.
Cependant l'Empereur arriva à Villach, où il rencontra un
I Ce pays appelle par les Latins
Noricîim , comprend la Bavière , lar-
chevêché de Saltzbourg 8c le haut Pa-
latinat du Rhin , où eit Amberg,
DE J. A. DE THOU/Liv. X. 223
Ambaiïadeur de Venife , avec quelque cavalerie. Encore ________
effrayé de ce qui lui avoir fait prendre la fuite, ilréfolut de par- Henri IL
tir auffi-tôt , croyant que c'étoient des troupes ennemies 5 mais 1 c c 2.
l'Ambafiadeur l'aflura que ceux, dont ilfe défioit, étoient fes
amis , ôc que la République lui avoit envoyé ces troupes pour
le fervir , s'offrant de fe rendre lui-même otage , pour raffû-
rance de la parole qu'il lui en donnoir. Ce qui augmenta la
crainte de l'Empereur , fut que, fur le bruit de l'approche des
Conféderez , la République fit faire des levées, fuivant fa cou-
tume, & envoya des garnifons fur les frontières. L'Empereur
craignant que les Vénitiens ne fuffent d'intelligence avec fes
ennemis, trembla une féconde fois , ôc nepenfa plus qu'à cher-
cher un azile.Mais l'Ambafladeur l'ayant afîùré de nouveau, que
ces levées n'étoient faites que pour défendre les frontières de
l'Etat , & pour le fervir lui-même , il revint enfin de fa ter-
reur panique.
Le Roi Ferdinand fît demander à Maurice , quels étoient
les motifs de cette guerre , de quoi il fe plaignoit ôc ce qui
i'avoit engagé à prendre fi fubitement les armes contre l'Em-
pereur, ôc à entrer fur fes terres. Maurice fit réponfe, qu'il
n'avoit point pris les armes contre TEmpereur , mais feule-
ment contre le duc d'Albe , contre l'évêque d'Arras , & con-
tre les autres miniftres ôc membres du Confeil de fa Alajeftë
Impériale , qui étoient fes ennemis ; que fes alliez ôc lui n'a-
voient jamais manqué d'affection pour l'Empereur -, que l'efpé-
rance d'exterminer enfin les ennemis de la nation Allemande
leur avoit fait prendre les armes , Ôc qu'ils ne les mettroient bas ,
que lorfqu'ils y auroient réùfli j que pour lui , fans un motif fî
légitime , il auroit déjà congédié l'arm.ée , ôc fe feroit rendu à
PafTaw au jour marqué. Comme il ne reftoit plus que trois jours
jufqu'au commencement de la trêve , dont on étoit convenu %
Maurice alla à PafTaw, tandis que l'Empereur atrendoità Vil-
iach les troupes qu'André Doria devoir lui emmener d'Efpa-
gne. Les Confédérés retournèrent enfuite à FiefTen par le mê-
me chemin qu'ils étoient venus , ôc après s'y être rafraichis
quelque tems , ils allèrent à Eychfîat , ville épifcopale de
. I La trêve devoit commencer le commencement de la treVe, lorfque
%6 de Mai, 8c finir le 8 de Juin. Or Maurice s'en alla à PafTaw. Les Con-
comme le zj de Mai e'toit pafle , il ne fe'derez retournèrent à FielTen le i8 de
tefloit plus que trois jours > jufqu'au Mai.
2oS HISTOIRE
Bavière , d'où étant partis le fept de Juillet , ils fe rendirent en
Henri II ^'^^^'^^ jours à Rotenbourg, ville fituée fur la rivière de Dubec
j ^ 2 en Franconie.
Le Roi Pendant tous ces troubles , le Roi commença la guerre
coinaience la contte l'Empcreur , fuivant le traité de la Ligue. Mais il n'y
r£inpereiir/^ ^^^ pendant l'hiver que quelques légères efcarmouches entre
les garnirons voifines. Ce Monarque fe rendit à Paris , avant
que d'aller joindre l'armée, ôc ayant repréfenté au Parlement
les motifs légitimes de cette guerre , il leur recommanda la
vigilance fur cette partie des affaires publiques , dont le foin
leur eft effentiellement confié. Etant enfuite allé à faint Denis ,
lieu célèbre par la fépulture de nos Rois , 6c par les reliques
de plufieurs Martyrs , il continua fon chemin par Meaux ôc
par Château-Thierry , pour fe rendre à Châlons fur Marne ,
avec la Reine ôc toute fa Cour. Cependant le connétable de
Montmorenci s'éroit avancé jufqu'à Vitrij qui étoit le rendez-
vous de toutes les troupes. Outre les garnifons des places
frontières , le Roi avoit fait venir du Piémont vingt compa-
gnies de vieux Corps , qui formoient environ deux mille hom-
mes de pie î il avoit fait le ver auiïi dans les provinces de Guien-
ne ôc de Languedoc, trente-cinq compagnies ou Enfeignes ^ ,
qui faifoient dix mille hommes d'infanterie î Gafpard de Co-
llgni de Châtillon, colonel de l'infanterie Françoife^ avoit le
commandement de toutes ces troupes. Il y avoit encore aux
environs de Toul deux Regimens Allemands , chacun de
dix compagnies , commandez par le Rhingrave Philippe , ôc
deux autres dans le Baffigni , aux ordres du colonel Reckrod.
Le colonel Schertel avoit amené trois mille hommes demi
nuds , mais braves foldats , qui s'étoient diftinguez dans les
guerres précédentes. L'armée étoit donc compofée de quinze
mille Allemands, de quinze cens Gendarmes, de deux mille
' Chevaux , ôc d'autant d'Arquebufiers à cheval , commandez
par Claude de Lorraine , duc d'Aumale , frère du duc de
Guife. Le Connétable , à la tête de cette armée , alla droit à
Toul, dont les habitans vinrent au-devant de lui avec les clefs
des portes , ôc le reçurent dans leur ville.
Le Roi s'arrêta à.Joinville, à caufe d'une maladie furve-
nuë à la Reine , à qui une dangereufe fluxion fit tellement
î Les Compagnies ou enfeignes écoient d'environ trois cens hommes.
enfler
D E J. A. D E T H O U , L E V. X. 225-
enHer la langue , qu'elle en perdit la parole , ôc qu'on la crut ^?ff??!^^^
morte. La triftefle s'étoit déjà répandue, & toute fa maifon Henri IL
l'avoit prefque abandonnée, excepté le cardinal de Châtillon, i ç r 2.
qui étoit peu courtifan , mais qui par une fincere ôc refpec-
tueufe affection pour la Reine , étoit aflTidu auprès de fon lit,
avec Diane de Poitiers , que la vie de cette PrincefTe interef-
foit beaucoup , parce que le Roi eût pu fe refroidir pour elle , en
époufant une autre femme. Enfin une faignée à la langue re-
domia la parole à la Reine : le Roi féjourna dans cette ville
îufqu'à fon entière guérifon. Chriftine ^ , veuve de François ^,* .^'.'^'^ ^^
I * j T • o • ' J i'T7 • 1 * Chriitierne
duc de Lorranie, oc niece de 1 Lmpereur , y vmt alors trou- 11. &d'Eiiza-
ver le Roi, dans la crainte que les Etats de fon fils ne fuf- ^^^^ d'Autii-
fent en danger , pendant la guerre que fon oncle avoit à fou- charle^v. *
t^nir en Allemagne. Le Roi la reçut bien , ôc après quelques
entretiens fecrets , lui dit : que l'amitié qu'il avoit pour foa
fils , lui faifoit fouhaiter qu'il fut élevé en France avec le Dau-
phin ; il lui fit même efpérer une alliance , dont l'idée ne fut
pas vaine dans la fuite.
Le Connétable fe rendit à Pont-à-MoufTon , ville agréa-
blement fituée fur le Mofelle. A quatre milles de là eft l'Ab-
baye de Gorze, place forte, où étoit un Capitaine Efpagnol
avec quelques foldats, qui faifoient fouvent des courfesdans
le pays voifin. Ce Capitaine , fommé de fe rendre , fit une
réponfe fiere h mais après que la brèche eût été faite , il périt
avec toute fa garnifon , ôc fut ainfi puni de fa réfiftance té-
méraire.
Le Connétable vint enfùite devant Metz : après avoir Les Fia «-
difpofé fes troupes aux environs de la ville , il fit fçavoir aux l'ent de Mcu"
habitans l'arrivée du Roi, ôc leur commanda de lui ouvrir
les portes. Les Magillrats ôc les Bourgeois formoient alors
deux partis dans cette ville. Ceux-là , confiderant que la red-
dition de la place les dépoùilleroit de leur autorité , tiroient
l'affaire en longueur , alléguant les libertez ôc les privilèges
qui leur avoient été accordez par les Empereurs ôc les Rois
de France. Les autres au contraire j ravis de fe foufîraire à
un empire , dont ils avoient fenti la dureté , épris d'ail-
leurs de l'amour de la nouveauté, qui a toujours des attraits
pour le peuple, défiroient avec ardeur que le gouvernement
prit une face nouvelle. Enfin les principaux de la ville,.
Tome 11. Ff
226
HISTOIRE
gagnez par le cardinal de Lenoncourleur évêque , fe déclare-*
Henri II ^^^^ P^^^ nous. PrefTez de répondre , menacez même du ca-
non , s'ils n'obéïfToient promptement , ils prièrent le Conné-
table, 6c les Princes qui étoient avec lui, par Pentremife d'Im-
bert de la Platiere Bourdillon , de ne point ufer de violence ,
& ils leur promirent de les recevoir dans la ville avec deux
compagnies d'infanterie. Telles furent les conditions du traité»
mais les habitans de Metz furent bien trompez , par rapport à
l'exécution , dans laquelle on ufa de fupercherie. Au lieu de
deux compagnies , qui ne dévoient être chacune que de trois
cens hommes , on fit entrer dans la ville deux compagnies , qui
faifoient en tout quinze cens hommes des meilleures troupes
de toute l'armée. Le Connétable y entra ^ avec Antoine duc de
Vendôme, Jean duc d'Enghien, Louis prince de Condé, Louis
duc de Montpenfier, Charle de la Rochefuryonj tousprinces
de la Maifon de Bourbon. Il fut encore accompagné de Fran-
çois de Clevesduc de Nevers, deJacquedeSavoyeducdeNe-
mours,de René deLorraine marquis d'Elbeuf.deRené de Rohan>
& d'un grand nombre d'autres feigneurs. Ceux de Metz, effrayez-
de voir un plus grand nombre de foldats qu'ils n'attendoienr,
voulurent réparer leur faute, en fermant les portes: mais iln'é-
toit plus tems j nos troupes fuperieures les repouflerent vive-
ment, ôc toute l'armée défila dans la ville.
Le Roi ayant pafifé les fêtes de Pâques à Join ville, en par-
tit fur la nouvelle de cet heureux fuccès^ accompagné de Fran-
çois de Lorraine duc de Guife, de Robert de la Marck prin-
ce de Sedan, maréchal de France, du maréchal d'Albon de
Saint André , de Claude Gouffier ' fieur de Boify , grand
Ecuyer > des Gentilshommes ordinaires de fa chambre , de
deux cens gentilshommes ordinaires de fa Maifon , comman-
dez par Boify ôc Jean de Crequi Canaples 5 de quatre cens
hommes de la garde, tant Françoife qu'Ecoffoife , de deux
cens Suifles , ôc des chevaux-legers du Dauphin , du duc
1 La maifon de Gouffier eft de Poi-
tou. Il y a eu un Gouffier premier
Chambellan deCharle VII. Le fameux
Guillaume Gouffier , connu fous le
nom d'Amiral de Bonnivet , fut le
favori de François I. & la caufe de
tous fes raallieurs , par les mauvais
confeils qu'ils lui donna. L'Amiral ,
qui d'ailleurs étoit brave , fut tue' à la
bataille de Pavie en lyij". Claude
Gouffier grand ecuyer de France , donc
il eft parlé ici , étoit fils d'Artur Gouf-
fier frère aîné de l' Amiral,
DE J. A. DE T H O U, Liv. X. 227
d'Aumale, & du maréchal de S .Andrc. Il laiiTa la Régence du
Royaume à la Reine aiïiftée de l'amiral d'Annebaud, quipen- Henri IL
dant fon abfence devoit lui donner fes confeils , ôc remédier 1552.
à tous les accidens qui pourroient arriver. Trois jours après
la reddition de Metz , le Roi fit fon entrée a Toul , où il fut re-
çu avec des témoignages d'une joie univerfelle. Il jura fo-
lemnellement de conferver les droits & les privilèges de la
ville 5 & après avoir donné le gouvernement de la place au
fleur desClavelles, avec trois compagnies Françoifes d'infan-
terie , il fe mit en marche le lendemain avec la même fuite ,
augmentée du Régiment de Scherrel , ôc des nouvelles
troupes levées en Gafcogne , qui étoient reftées hors de la
ville avec fix pièces de canon , & prit le chemin de Nan-
cy. Là eft un fuperbe Palais, qui ne le cède en magnificence
à aucune maifon royale. Lorfqu'il fut à peu de diftance de la
ville , le duc de Lorraine , encore enfant , vint au-devant du
Roi, accompagné de Nicolas de Vaudemont fon oncle ôc
de la plupart des Seigneurs du pays. Le Roi fut reçu à Nanci
avec de grandes démonftrations de joie. Deux jours après fon
arrivéeje Roi ayant afîigné à Chriftierne^mere du Duc ce qu'elle
pouvoir prérendre, à raifon de fa dot ôc de fon douaire , ôc
ayant fait le prince de Vaudemont gouverneur de Nanci ôc
de toute la Lorraine , il chargea Bourdillon de conduire le
jeune Duc àRheims,OLi étoit le Dauphin de France, pour y
être élevé avec lui. Ce procédé fut très-fenfible à la Ducheffe
doiiairiere , qui demeuroit par là privée de fon fils , abandon-
né à un Prince ennemi de l'Empereur fon oncle. Le Roi alla
enfuite à Condé , maifon de plaifance des princes de Lorrai-
ne, ôc dont les rivières de Muz , de Madon ôc de la Mofelle,
rendent la fituation très-riante.
Le Roi étant parti pour fe rendre à Pont-à-MoufTon , qui
eft à fept milles de Condé, il ne fut pas plutôt à la vûë de
cette ville , que fon armée vint au-devant de lui. L'infante-
rie divifée en trois corps précédoit la cavalerie , qui étoit des
plus leftes. Le Roi fut falué par plufieurs décharges de mouf-
queterie i ôc par tous les canons, que Jean d'Eftrécs , Grand-
Maître de l'Artillerie , eut foin de faire tirer. Ce Prince paffant
enluite devant toute l'armée rangée en bataille, prit le chemin
de Metz, dont les habitans témoignèrent, à fon entrée, une joye
Ffij
228 HISTOIRE
» apparente , & diflîmulerent le chagrin qu'ils âvolent d'avoîf
Henri IL ^^^ trompez. On confirma les privilèges de la ville , ôcondé-
I î S" 2. libéra enfuite fur la forme du gouvernement public, ôc furies
fortifications delà place. Il futréfolu qu'on abattroit quelques
maifons de plaifance , qu'on jugea capables d'incommoder 5
Ôc par l'avis des Ingénieurs , on retrancha de l'enceinte delà
ville un coin commandé par une colline. Sur les plaintes for-
mées contre l'infolence des foldats , il leur fut défendu fur pei-
ne de la vie, de rien prendre qu'en payant , d'infulter leurs
hôtes en aucune manière, de les quitter fans les avoir endere*
ment fatisfaits , ôc enfin de tirer jamais l'épée contr'eux. Le
Connétable tint la main à l'exécution de cette Ordonnance
pendant toute la guerre. La garnifon de Thionville,que les
Allemands appellentDietehofen ou Didenhoven, faifoit fouvent
des forties contre nos troupes, qui étoient répandues dans le
pays de Luxembourg ; quelques-uns même de nos gens , que
l'envie de piller avoir fait écarter du camp , s'ctoient vu enle-
ver leur bagage.
Le Roi demeura trois jours dans la "Ville ôc en donna le
gouvernement à Artus de Cofie de Gonor , frère de Brififac î
il y laifla la compagnie des Gendarmes du comte de Nanteûil
qui avoit été promis à l'électeur Maurice pour otage, ôcétoit
mort en chemin , comme je l'ai déjà dit ; deux cens Chevaux-
légers, deux cens Arquebufiers à cheval, ôc douze compa-
gnies d'infanterie j il fe rendit enfuite en trois jours à Lune-
ville ) d'oLi il envoya le 2 S de Mai à Ausbourg François de
Montmorenci, fils duConnêtable y le comte Honorât de Villars,
de la maifon de Savoye ' ,ôc le comte Rhingrave , pour ap-
prendre des nouvelles de l'Eledeur, que l'on difoit s'être déjà
mis en campagne. On laiflfa à Luneville une compagnie d'in-
fanterie , pour la fureté des convois , qui dévoient paiïer par
là , ôc on fe rendit à Blamont , ville agréablement fituée , ÔE
qui avoit été alîignée à Chriftine douairière de Lorraine pouc
le lieu de fa réfidence. Comme il falloit paffer par des chemins
difficiles ôc dangereux , on fe hâta de fe rendre à Sarbourg.
Traité du Le Roi étant à Ubigni apprit que fes Miniftres avoient con^
Roi avec le ^]y ^-j traité avec le Pape. Perfuadéque par ce traité fes for-
ces étoient devenues plus grandes , ôc que celles de l'Empereur
1 II étoit fils de René légitimé de Savoye , comte de Tende ôç de ViHars,
DE J. A. DE THOU, Liv. X. ^i^
en étoient aftbiblies , il réfolur. de pouffer plus vivement — 1 1
la guerre. Le Cardinal de Tournon étoit l'auteur de cetraitéî TTr-,,„,TT
il s etûit apperçu que le râpe , qui aimoit le repos & \cs plai-
firs , n'avoit aucun goût pour la guerre , ôc n'étoit excité à la ^ ^ '
faire que par l'ambition des autres Princes 5 ôc que d'ailleurs
il étoit ennemi de la dépenfe , inévitable néanmoins dans la
guerre dont il s'agiffoit : il profita des difpofitions du Saint Père,
pour le faire foufcrire à ce qu'il defiroit. On propofa doncplu-
fieurs conditions , ôc on s'arrêta enfin à celles-ci : Que le Pape
pendant cette guerre fe tiendroit neutre entre l'Empereur ôc
le Roi j Qu'il y auroitfufpenfion d'armes pour deux années ^
pendant lefquelles ceux de Parme , de la Mirandole ôc de
Caftro n'entreprendroient rien contre l'Empereur ôc fesalliezy
Que le Pape ne donneroit à l'un ou à l'autre parti aucun fecours
ni d'hommes ni d'argent , ni d'aucune forte de munitions ^
Qu'il ne laifferoit faire dans fes terres aucunes levées , ôc qu'il
ne donneroit ni paffage ni vivres aux armées de France ôc
de l'Empire j Que Caftro feroit rendu à Horace Farnefe , à
condition que les deux Cardinaux fes frères , Alexandre ôc Rai-
nuce , fe rendroient caution pour lui envers le Pape j Qu'on
feroit retirer les troupes de fa Sainteté qui affiégeoient la Mi-
randole , ôc qu'on donneroit un certain tems à l'Empereur,'
pour fe délibérer s'il confentiroit à cette trêve, en ce qui re-
gardoit les territoires de Parme ôc de la Mirandole.
Le Pape ajouta à ces conditions, qu'il feroit permis après
deux ans à Ottavio Farnefe , de traiter avec lui ou avec tout
autre, fans le confentement duR.oi. Il donna ordre enfuiteaii
Nonce qui étoit à la Cour Impériale, de communiquer ce traité
à l'Empereur. Ce Prince t déjà accablé du fardeau de la guerre ^
répondit feulement , que fa Sainteté ne devoir pas oublier les
anciens traitez qu'ils avoient faits enfemble , ôc fe fouvenir
combien il avoit été fidèle ôc exa£l à en obferver toutes les
conditions , ôc qu'il avoit dépenfé deux cens mille écus d'or
dans la guerre entreprife pour foûtenir la dignité du S. Siège,
ôc pour la propre confervation de la perfonne du Pape. Ce-
pendant l'Empereur efperoit beaucoup de Jean-Baptiile del-
Monte , ôc fe flatoit qu'animé du defir de la gloire , ôc en-
Gore plus de l'efpérance d'obtenir de lui la Mirandole , com-
me fief de l'Empire , après qu'elle auroit été foùmife , ii
F f iij,
2jo HISTOIRE
entretiendroit le feu en Italie, ôc vaincroit enfin la répugnance
Henri II ^^^ ^^ Pape fon oncle témoignoit pour la guerre.
j ^ - 2 Mais par malheur, dans une forde que fit la garnifon de la
Guerre d'i- Mirandolc , composée de François , fur les alfiégeans , qui
talie. Mort de étoicnt les troupcs du Pape , Jean del-Monte s'etant jette trop
Monte neveu avant dans la mêlée , cut fon cheval tué fous lui, & fut tué lui-
du Pape. même par nos troupes , qui ne le reconnurent pas. Pierre del«
Alonteôc Antoine Savelli, voulant empêcher que fon corps ne
fut emporté par les ennemis , y perdirent aufii la vie. Tous les
favoris du Pape n'ofoient lui annoncer la mort d'une perfon-
ne qui lui étoit fi chère : enfin un d'entr'eux lui en apprit har-
diment la nouvelle. Mais le S. Père , loin d'en être touché ,
parut au contraire très joyeux de pouvoir vivre déformais dans
une entière liberté , ôc de fe voir délivré d'un neveu ambi-
tieux , dont la pafilon pour la gloire auroit troublé fon repos
& l'eût empêché de jouir paifiblement de fa fortune. Côme
duc de Florence lui envoya Alexandre Strozzi , autant pour
le confoler de ce trifte accident , que pour l'exhorter à être
ferme dans fa première réfolution , ôc dans le parti de l'Em-
pereur. Le faint Père rejetta fur Ferdinand de Gonzague ce
malheureux événement, l'accufant d'avoir conduit cette guerre
avec une œconomie fordide , ôc avec peu de foin : il répon-
dit enfin que fon defilein étoit pris de lever le fiége de la Mi-
randole , mais qu'il donneroit à l'Empereur , s'il vouloir con-
tinuer la guerre , le tems démettre des troupes dans les Forts
que Jean-Baptifte del-Monte avoit fait élever. Cependant il
donna ordre à Alexandre Vitelli , qui avoit fuccedé à fon ne-
veu dans le commandement de l'armée , ôc à Camille des Ur-
fins , de ceiTer entièrement la guerre , ôc de ramener au plu-
tôt leurs troupes avec les vivres ôc l'artillerie > de forte que
toutes les fortifications des ennemis, ayant été abandonnées ,
furent en même-tems occupées par nos troupes^ ôc la Ville^
qu'un fiége de près d'un an avoit dénuée de toute forte de mu-
nitions , fut audi-tôt remplie de vivres, par les foins ôc la dili-
gence 'd'Hippolyte d'Efte cardinal de Ferrare.
Trois mille Allemands , envoyez par le marquis de Mari-
gnan, arrivèrent un peu trop tard. François d'Efte , qui avoit
ordre de Gonzague de s'emparer des Forts , que les troupes
du Pape quitteroient^ s'etant amufé à contefter avec le marquis
DE J, A. DE THOU, Liv. X. 231
de Marignan , au fujet du Confeii des Quarante ' , fe trou- ■^i— —
va fans vivres , & fut obligé de fe retirer. Ceux de la Miran- Henri IL
dole eurent alors le tems de démolir tous les Forts , à celui i ç c 2,
de faint Antoine près , où ils mirent une partie des nouvelles
troupes 3 afin de fecourir Parme en cas de befoin. L'Empe-
reur, outré de ce procédé, fe plaignit hautement duPape, ôc
furtout de Vitelli , l'accufant d'avoir manqué à la parole qu'il
avoir donnée , de remettre les Forts entre les mains de fes
Ofliciers. Mais ce qui l'irrita encore davantage, fut.de voir
que les Prélats avoient quitté Trente , fans lui en donner avis.
En effet , le cardinal de Trente , au bruit de la guerre d'Aï- DifToIutiotï
lemagne, avoir écrit au Pape, qu'il n'étoit plus en état de ^"^^"cileds
garder cette ville. Alors le Pape expofa au Conflftoire le traité
fait avec le Roi , ôc dit qu'il jugeoit à propos de congédier
le Concile. Ce fentiment fut approuvé des Cardinaux ; on en-
voya une bulle à Trente , ôc l'affemblée du Concile fe rompit.
L'Empereur, informé que les Conféderez s'étoient déjà
avancez jufqu'à Aufbourg, avoir fait élever des Forts fur les
avenues du Tirol , y avoir répandu des troupes , ôc embaraffé
le chemin de quantité d'arbres coupez , pour empêcher le
pafiage à la cavalerie. La conjondure fâcheufe où il fe trou-
voit, l'obligea à ménager encore le Pape , pour ne pas fe le
rendre ennemi , ôc à foufcrire , fuivant lavis du Duc de Flo-
rence , au traité fait entre le Pape ôc le Roi, qui portoit qu'il
y auroit fufpenfion d'armes à l'égard de Parme ôc de la Mi-
randole, où il ne feroit > non plus que fur les terres de lE-
glife , aucunes levées contre l'Empereur , ôc qu'au bout de
deux ans, Ottavio ne feroit plus lié par le traité fait avec le
Roi.
Henri apprit avec plaifir cette nouvelle à Ubigni. Com-
me le chemin par où il falloir paffer étoit très-mauvais , on
féjourna deux jours à Sarbruch , ôc l'on y lailfa une compa-
gnie d'infanterie ôc quelques chevaux-legers. L'armée fe mit
enfuite en marche , par un pays fort rude ôc peu cultivé ,
mais abondant en mines d'argenr, de cuivre ôc de plomb, ôC
d'où les Seigneurs de Rappolftein ^ ôc les Princes de la mai- * autrement
fon d'Autriche , tirent un revenu confidérable. Ce pays eft Rii^auri^r**,
I Ces Confeils des villes d'Italie s'appellent , Cme di quaranuila.
£32 HISTOIRE
habité par des brigands ' , depuis îe tems que Charle d'Egmond,
Henri IL ^Y^^^^ ^^^ dépouillé de la principauté de Gueldres , apprit par
, - ^ - fon exemple , à tous les Seigneurs attachez à fon parti , ÔC
profcrits par la maifon d'Autriche , à vivre de rapines ôc de
brigandages.
Le fécond jour de Mai l'armée arriva à Andreoux , ville
du comte Palatin, ôc on y laifla cinquante Arquebufiers pour
garder le paflage. Comme les montagnes de Vaulges ne font
plus fi rudes dans cer endroit , on defcendit dans l'Alface ,
pays peuplé, fertile ôc très-agréable par le cours de plufieurs
rivières qui l'arrofent. Le trois du même mois , le Roi fe ren-
dit à Saverne , place dépendante de l'évéque de Strafbourg ,
ôc qui n'eft célèbre que par la défaite de l'armée des payfans,
qui s'étant révoltez contre la Nobleffe vingt- fept ans auparavant,
fous la conduite de Thomas Munkers, y furent tous taillez en
pièce 3 par Antoine duc de Lorraine, ÔC Claude duc de Guife
fon frère. Ce fut là que les Députez de Baie vinrent trouver
le Roi , pour le prier de ne faire aucun tort aux Francs-Contois,
leurs voifins; ôc leurs alliez : ils en furent bien reçus.
Pendant que le Roi étoit à Sarbruch , il avoir demandé à,
la ville de Strafbourg, de faire apporter des vivres à fon camp $
Pierre Sturm , Frédéric Gotteshein , ôc Jean Sleidan , qui a
exadement écrit Phiftoire de la plupart de ces chofes , furent
commis pour y conduire une certaine quantité de bled ôc de
vin. Le Connétable faifant peu de cas de ce qu'ils lui appor-
toient, leur vanta beaucoup l'affedion que le Roi leur té-
moignoit , en prenant les armes pour détendre la liberté de
leur nation : il leur demanda qu'il fût permis aux troupes d'en-
trer dans leur ville , pour y acheter ce qui leur feroit necefr»
faire, ôc aux ouvriers de cette même ville de venir au camp,'
pour y vendre leurs marchandifes. Cette propofition fut rap-
portée au Confeil par les Députez. L'exemple des peuples
voifins détermina le Confeil à répondre f que cette affaire mé-
ritoit une affemblée géi)érafe. En effet , après une férieufe
I M. de Thou les apelle Snafici , en
Allemand Schanaphanen. C'étoient des
voleurs & coureurs de pays, qui cou-
toient ôc pilloient vers faint Dié 8c
faintc Mc\ric aux Mines. Le mot Al-
lemand fignifie dos coqs qui combat-
tent à outrance. Nous avons un mot
François, mais bas , qui en eit dérivé,
c'eft Qmapan,
délibération.
D E J. A. DE THOU , Liv. X. 235
«iéliberation , on fut d'avis de renvoyer les Députez à Saverne. 1 ■»
Ils s'adrefTerent premièrement au Connétable 3 qui les reçut tJ£j^ri ][
mal , & leur reprocha leur ingratitude. Le Roi leur donna ^ <- r 2.
aufli audience , 6c leur parla de leur procédé , mais fur un
ton plus doux ôc plus modéré. Ils avoient amené un con-
voi plus grand que le premier 5 ils prièrent le Roi de le vou-
loir agréer, ôc de les excufer, de ce que la crainte qu'ils avoient
des gens de guerre, les empcchoit de les recevoir dans leur
ville. On tranfporta dans le camp tout le pain qui fut trouvé
dans les bourgs ôc dans les villages. L'allarme avoir été Ci gran-
de dans Strafbourg , qu'on y avoir déjà levé cinq mille hom-
mes , abbatu tous les édifices publics , Ôc toutes les maifons
particulières, près du remparts ôc au dedans de la ville, coupé
les arbres , détruit les jardins , ôc démoli généralement tout
ce qui pouvoit ôter la vue aux habitans, ou fervir aux enne-
mis. On commença enfuite à fortifier le côté le plus foible
de la ville.
Le Roi défefpérant de fe rendre Maître de Strasbourg,
changea de route , ôc ayant laiffé à Saverne une compagnie
d'infanterie, commandée par Saint Paul, il fe rendit en trois
jours à Haguenaw , fur la rivière de Mater. La fituation de
cette ville parut autrefois li riante à Frédéric Earberoufle ,
que ce Prince la fit entourer de murailles. Les liabitans re-
fuferent d'abord d'ouvrir les portes , quelques efforts que
fifTcnt le cardinal de Lorraine ôc le Rhingrave , afin de
les engager à fe foûmettre. Leurs remontrances furent bien
moins efficaces , que les menaces du Connétable , qui n'eut
pas plutôt fait dreiïer une batterie de quatorze pièces de ca-
non , qu'il les obligea de fe rendre. Le Roi ayant demeuré
un jour dans cette ville, prit avec fon armée le chemin de
Weiffembourg, que la rivière de Lauter traverfe. Il y a dans
cette ville une riche Abbaye fondée en 62^ par le roi Da-
gobert , fils de Clotaire, à condition qu'elle feroit indépenden-
te de la Jurifdittion de l'Evéque de Spire.quoique dans ibn dio-
cefe, ôc qu'elle ne feroit uniquement gouvernée que par fes Ab-
bez , fous la proteftion du Prince. Les principaux de cette ville
s'étoient retirez à Strafbourg, avant l'arrivée du Roi 5 de peur
de recevoir la punition qu'ils avoient méritée , en livrant à
l'empereur Sebaftien Vogclfperger , qu'on avoir fait mourir
Tome IL G g
254 HISTOIRE
à Ausbourg, comme je l'ai dit : on leur fit grâce , ôc la viîlô
Henri IL ç^ fournit au Roi
^ S S ^' Cependant l'armée commença à manquer de vivres à Wcif-
fembourg. Ce fut là que les Députez des Cantons SuifTes vinrent
trouver le Roi qui partoit^ pour lui recommander Colmar ,
Schleftat , Enfifcheim , ôc Strasbourg , les principales places de
FAlface , en lui expofant , que ces villes leur fournifTant du
bledj elles ne pouvoient recevoir aucun dommage , qu'ils ne
s'en refTenrifTent eux-mêmes. Le Roi étant pour lors près de
Deux-Ponts ) leur répondit, qu'il vouloit bien pardonner, en
leurconfidération, à ceux du pays d'Enlifcheim ( dont la ville
de Suntgaw étoit la capitale , appartenant au Roi Ferdinand ,
& frontière des SuifTes) pourvu qu'ils rendiflcnt les prifonniers
Françoise que pour les autres, il n'avoit jamais eu la penfce de
leur nuirez que quoique ceux de Strasbourg euffent maltraite
fes gens , qui étoient entrez dans leur ville pour y traliquer ,
& qu'ils les euffent chafTez indignement, il ne vouloit pourtant
pas rompre avec eux, ni les traite'r que comme voifins ; mais
qu'il efpéroit auffi qu'ils lui donneroient des témoignages d'une
affedion pareille ôc réciproque.
Il arriva en même tems à l'armée du Roi des Envoyez ^
de la part des Ele£leurs Palatin , de Mayence & de Trê-
ves, ôc des ducs de Cleves, ôc de Wirtemberg. Ces Princes s'é-
, toient depuis peu aflemblez à Wormes , pour délibérer fur le
parti qu'ils avoient à prendre. Les Envoyez de ces Princes
prièrent le Roi d'empêcher le dégât , ôc que les gens de la
campagne ne fulTent point maltraitez , le conjurant , que puis-
que la liberté de l'Allemagne étoit l'unique motif de la guerre,
il voulût bien fe porter à la paix 5 qu'ils avoient réfolu d'en-
voyer inceflamment des Députez à l'Empereur , ôc de faire
tous leurs efforts pour rendre la paix générale. Ils ajoutèrent,
que le Roi devoir avoir égard à fa réputation , qui feroit ternie
par une conduite peu modérée. Ils le fupplierent enfin d'em-
pêcher que fon armée n'entrât fur les terres de Strasbourg ,
ôc d'appaifer le marquis Albert de Brandebourg , à Tégard de
l'évêque de Wirtzbourg. Ce difcours furprit le Roi , qui ne s'y
attendoit pas? mais fans marquer fon reffentiment, il leur dit >
que n'étant venu que pour donner la liberté aux Princes cap-
tifs, ôc délivrer l'Allemagne du joug qui Taccabloit, il lui étoit
DE J. A. DE THOU^Liv. X. 25;
aiïez glorieux, après de fi heureux fuccès , de retourner dans
fes Etats , pour les mettre à couvert des mcurfions des ennemis3 Henri IÎ.
que s'il arrivoit que l'Allemagne eût encore befoin de fon i > ; 2.
appui, il n'cpargneroit ni peine, ni argent pour la fecourir :
Qu'ilétoit fâché que le peuple eût foufïert de la licence de fes
foldats , toujours inévitable , quelque exade que foit la difci-
pline , 6c quelque févérité que Fon exerce , pour empêcher
lesdéfordres : Qu'à l'égard de la paix, qu'ils paroiiToient fou-
haitter , il ne la défiroit pas moins qu'eux , & qu'il s'em-
ploiroit mcnie pour l'établir folidement. 11 ajouta, qu'ils prif-
fent bien garde de fe laifier tromper , & de perdre honteufe-
ment la liberté , qu'il leur avoit fi heureufement acquife 5 qu'il
leur accordoit de bon cœur, en faveur de Strasbourg , ce
qu'ils lui demandoient , quoique cette ville lui eût donné de-
puis peu , par fon infolence , un plus jufte fujet de la punir ,
que de faire de nouvelles grâces à des gens , qui oublioient iî
promptement les premières.
L'armée étoit encore à WeifTembourg , 6c on n'avoit eu de-
puis long-tems aucune nouvelle de Maurice : le bruit même
couroit par-tout qu'il avoit traité avec Ferdinand. Le Roi en-
voya à Aufbourg Louis de Saint Gelais de Lanfac , pour ap-
prendre en quel état étoient les affaires des Conféderez , oc
pour les fommer de leur parole. Maurice s'excufa de ce qui
s'étoit paffé à Linz, ôc du traité conclu à la hâte , à l'oc-
cafion d'une irruption inopinée des Turcs dans la Hongrie :
il dit que , pour les en chaffer , il s'étoit obligé envers le Roi
Ferdinand, de le fecourir pendant trois mois : Qu'au relie on
étoit convenu que le Roi , compris dans le traité , déclareroit
à quelles conditions il vouloit s'accommoder avec l'Empereur.
A peine le Roi eut-il donné audience aux Envoyés > ôc reçu
la lettre de Maurice ) qu'il apprit que les ennemis s'étoient
jettes fur les frontières de la Champagne, pour y faire le dégât.
A cette nouvelle, il réfolut aufli-tôt de revenir en France. Il
divifa donc fon armée en trois corps, afin qu'elle retournât
plus commodément , ôc que fa marche incommodât moins ^^ ^o' •■^'
\ 1 1 r ' • T • -1 mené Ion ar-
les peuples •■, oe lorte qu on arriva en Lorraine par trois che- niec en Fraa-
mins differens. Antoine de Bourbon , duc de Vendôme, avec ce.
une partie de farmée compofce de huit cens chevaux , ôc des
regimens du Rhingrave, reprit la même route qu il avoit tenue.
Ggij
2^6 HISTOIRE
, Claude de Lorraine duc d'Aumale fe ren3ît en (îx jours de
Hfnri II Weiflembourg à Deux-Ponts , avec la Gendarmerie , neuf cens
Chevaux-legers mêlez d'Arquebulicrs , le régiment deRekrod
ôc la plus grande partie de la Noblefle. La difettedes vivres,
les grandes fatigues , ôc les chaleurs exceflives firent beaucoup
fouffrir les foldats , dont on laifTa un grand nombre fur les
chemins > il y en eut même trois cens qui moururent à Deux-
Ponts. Le Roi ne demeura là qu'un jour , ôc fe rendit en trois
jours à Valderfingen, ville fituée fur la rivière du Saar dans la '
Lorraine. Les ducs de Vendôme ôc d'Aumale y joignirent leurs
troupes, ôc pafferent le 23 de Juin cette rivière , qui tombe
dans la Alofelle auprès de Trêves : deux jours après ayant paffé
la Mofelle fur un pont de batteaux , ils defcendirent dans le
Luxembourg ôc allèrent camper à la vûë de Thionville.
Pendant que le Roi étoit occupé à une guerre étrangère ;
Aîarie reine de Hongrie, Gouvernante des Pays-bas, profitant
de fon abfence, avoit donné quatre mille hommes de pied , levés
dans le payis de Cleves ôc de Juliers , ôc fix cens chevaux , à
Martin Roflen>qui faifoitjavec ces troupes, des courfes fur
les frontières de la Lorraine ôc jufques dans la Champagne.
Ce Capitaine avoit autrefois fervi en France , ôc étoit depuis
rentré en grâce auprès de l'Empereur après la défaite du duc de
Cleves. 11 étoit entreprenant ôc hardi , ôc comme Général de
la cavalerie de Cleves , il étoit très-confidéré parmi les trou-
pes. La reine de Hongrie avoit encore envoyé dans le Luxem-
bourg Erneil comte de Mansfeld , gouverneur d'Avefnes ôc'-
de Chimay, avec ordre d'y lever des troupes, ôc de fe joindre
à Roflen , pour attaquer notre frontière. Stenay fur la Meufe
fe rendit bien-tôt à eux fans beaucoup de réfiftance , foit par
la faute du Gouverneur , foit par les pratiques fecretes de la
duchefle Chriftine , qui y avoit une petite garnifon , Ôc qui
favorifoit fans doute le parti de l'Empereur fon oncle. La Rei-
ne ôc l'Amiral d'Annebaud, fon confeil , au bruit de cette nou-
velle levèrent tout d'un coup une armée , ôc craignant pour
Ville-Franche fur la' Meufe , au-deflbus de Stenay , ils y en-
voyèrent Bourdillon en diligence , feulement avec dix-fept
hommes bien armez , ôc un efcadron de cavalerie qui le fuivoit
de près. Bourdillon ayant iaiffé Chatelluz, avec la compagnie
de cavalerie j dans Ville-Franche, fe rendit promptement à
D E J, A. D E T H O U , L I V. X. 237
Moufon , parce qu'on avoir plus à craindre de ce côté-là. Charle =«»
Thiercelin delà Roche- du-Maine commandoit dans cette Henri II,
place avec quarante chevaux , ôc on lui avoir joint Jacque i c c 2,
de Sufannes Baron de Cerni , avec trois cens hommes de pied.
La méri!ueîligence> qui regnoit entre ces deux Commandans,
déconcerta les habitans : etirayez de la viië des ennemis ils
purent à peine fe rafTûrer par l'arrivée de Bourdillon, qui ayant
fait porter dans la place toute fa vaifTelle d'argent , 6c tout fon
bagage , leur protefe qu'il vouloir partager tout le péril avec
eux , ôc avoir le même fort.
Les ennemis ayant pafTé la Meufe fur le pont de Stenay j
campèrent entre Moufon & Ville-Franche. Ces deux places
leur parurent trop fortes , pour être emportées d'un premier
affaut, ni même par unlongfiége ; mais pour faire voir qu'ils
n'étoient pas venus fans deifein , ils fe mirent à piller ôc à
brûler tout ce qu'ils rencontrèrent. Briolles fut brûlé j ôc Mont-
faulcon éprouva l'infolence ôc la fureur du foldat. Tournant
enfuite vers le château de Boullandre j ils cottoyerent la rivière r
ni bourgs ni villages , rien ne tint devant eux. Après avoir
paflfé par Saint Jevin , Cornad ôc Remonville , ils fe rendirent
à Grand-Pré ,fitué furla rivière d'Aire, entre Sainte Menehou,
Châlonsôc Attigni. Là ayant été avertis que l'Amiral étoit à
leurs trouffes avec un bon corps de troupes , ôc que le Roi
étoit à Valderfingen avec fon armée , dans la crainte d'être
enveloppez de tous cotez , ils fe retirèrent au plus vîte , après
avoir brûlé Boullandre ôc Grand-Pré , ôc lailTé à Ivoy , par
l'ordre du comte de Mansfeld , la plus grande partie des fol-
dats qu'on avoit tirés de Cleves ôc de Gueldres.
Lorfque le Roi fut arrivé dans le Luxembourg , pour fe
venger du colonel Roffen , il attaqua d'abord une forte place ^ ^ j,^
nommée Roc-de-Mars*, château fitué entre ThionvilleôcTre- maïk.
ves,fur la pointe d'une colline, le long de la Mofelle , moins
fort encore par l'art que par la nature. Les Seigneurs ôc les
principales Dames du pays , ayant cru que le Roi s'attacheroitr
premièrement à Thionville, s'étoient retirés dans ce château,
qui leur paroifToit le plus affûré. La garnifon fommée de fe
rendre le refufa d abord 5 cependant à la vue de quatorze pie-
ces de canon , arrivées plus promptement qu'elle ne penfoit , ôc
d'une brèche affez large , faite à [es murailles , elle témoigna.
238 HISTOIRE
., qu'elle vouloit capituler. Mais nos troupes prctes d'aller a
HcNRiII i^^^Lit, & craignant qu'une compofition ne les privât dubu-
i ^ ^ o ^^^^' dont elles croient aftamées , fe jetterent , fans attendre les
ordres de leur Chef, fur la muraille à demi abattue , renverfe-
rent tous ceux qui leur faifoient réiiftance, emportèrent la pla-
ce ôc la pillèrent. A la prière du Rhingrave , proche parent de
la Dame du lieu , on envoya Gafpard de Coligni pour con-
tenir le foldat. Le gouvernement de cette place fut donné au
capitaine la Prade , avec cent chevaux , & une compagnie
de Gafcons. L'armée pafla enfuitc la Mofelle , ôc après avoir
brillé le Mont Saint Jean ôc Solieuvre, elle alla par Eftain vers
DanvillierSj OLi l'Amiral d'Annebaud étoit déjà arrivé avec les
uS^ainfi^" Légionnaires * de Champagne, trois mille Suiffes , ôc deux
mille chevaux. Danvilliers eft environné de toutes parts de
marais , qui le rendent inacceffible pendant les pluyes de l'hi-
ver î mais les exceflives chaleurs de cette année avoient telle-
ment defTeché les marais , qu'on pouvoir aifément les paffer.
Cependant les fréquentes forties de la garnifon , qui empc-
choient nos travaux , rendirent le fiége plus long. Marcy com-
mandoit dans la place , avec deux mille hommes de piedôc cinq
D nrirci's^ ^^^^ chevaux. La batterie placée fur une colline ayant fait un
par les Fran- grand fcu , coiiimc on alloit donner l'affaut , on parla de ca-
çois. pituler. Après qu'on eut difpuré quelque-tems fur les condi-
tions ) il fut enfin convenu , que la garnifon fortiroit, vie fauve;
que les Chefs ôc les principaux Seigneurs demeureroient pri-
fonniers 5 que les foldats feroient renvoyez fans armes , ôc que
le Roi difpoferoit à fon gré des effets des habirans. On don-
na rour le burin à Coligni , non fans excirer des murmures
parmi les foldats. Villefranche capitaine d'infanterie , qui s'é-
toit diftingué dans le fiége , fut honoré du gouvernement de
la place, où il mourut peu après d'une blefi^ure qu'il avoir re-
çue. Louis de Rabodanges fut nommé en fa place , ôc on lui
donna quatre compagnies d'infanterie ôc deux cens cavaliers ,
tant Gendarmes qu'Arquebufiers. Cette place fut prife après
quinze jours de fiége.
Ferdinand de Sanfeverino , prince de Salerne , qui étoit
parti de Naples , vint trouver le Roi à Danvilliers. La récep-
tion qu'on lui fit fut proportionnée à fon rare mérite , ôc à la
grandeur de fa naiflance. Ce Prince avoit fidèlement fervi
DE J. A. DE THOU, Liv. X. 239
l'Empereur, dans une fcdition excitée à Naples fix ans aupara- ^^ =
vant 5 mais la grande confiance que le peuple avoir en lui l'a- -f ^^^^^ •l-^»
voit rendu fufpcâ:. Etant allé depuis trouver l'Empereur en ^ S S ^'
Allemagne, il fut mal reçu , Ôc fe vit même noirci par le Vice-
roi Pierre de Tolède , homme impérieux & inique. Il revint
enfuite dans fon pays , qu'il fut enfin oblige de quitter, pour
mettre fa vie ôc fon honneur à couvert des embûches qu'on
lui dreffoit. Après avoir demeuré quatre jours avec le Roi , ôc
avoir conféré enfemble, comme on le croit , de quelque en-
treprife fur le royaume de Naples , il repaffa en Italie.
Le Roi s'étant rendu maître de Danvilliers , partit pour Ver- ^^ ^°^ \'f"-'
j ^ -1 r - A ' • j' • • • P^"^ ^"^ Ver-
dun j ou il fut reçu avec des témoignages dune joie univer- dun.
felle. La Ville, à la follicitation du cardinal de Lorraine, fe
foLimit entièrement à la puiiTance du Roi , qui promit de ne
point donner atteinte à les privilèges ôc à fes immunitez. Cet-
te ville fut autrefois fous l'empire des Mérovingiens ; mais
e'tant enfuite entrée dans le parti de Gillon contre le roi Chil-
deric , elle eût été entièrement ruinée, fans les preffantes priè-
res d'Exupere. Ellefut depuis la capitale du Royaume d'Audra-
fie , fous le règne des Carlovingiens. Mais dans le déclin de
leur puiiTance, le roi Charle le Simple vendit à Henri I. en
P24 le droit que les Rois de France avoient fur cette ville , Ôc
par une tranfaclion entre l'Empereur Othon T. ôc le roi Louis
IV. elle futfi formellement aliénée, qu'il flit ftipulé dans l'atle
que les Rois de France ne pourroient jamais la retirer^. Elle tonatadié
a été depuis ce tems-là foûmife aux Empereurs d'Allemagne, de réformer Je
ôc enfuite gouvernée par des Comtes , jufqu'à Frédéric fils de ^"^^^^ho'^^ ^\
Godefroy le Barbu, qui ayant entrepris, 66 ans après , le voya- cft nès-fàutif
ge de la terre Sainte, ôc confacré à Dieu fa vie ôc fes biens, en cet endroit.,
transfera les droits qu'il avoit fur cette ville à Aimon évêque de
Verdun, ôcàfes fucceileurs. Mais comme les ducs de Lor-
raine, dont le Duché eft contiguau territoire de Verdun, s'en
emparèrent dans la fuite, fans d'autre droit que celui que donne
la force , Richer , qui en étoit évêque , la racheta cent ans après
de Baudoin frère de Godefroy de Boiiillon ,lorfqu'il étoit prêt
de partir avec fon frère pour l'expédition de Jerufalem. On y
établit enfuite un Confeil, qui s'arrogea peu à peu , comme
les autres villes Impériales , la jurifditlion des Evêques ,. au
moyen des privilèges accordez par les Empereurs. La vue
240 HISTOIRE
■ du cardinal de Lorraine, en s'efforçant de réduire Cette ville
^ENRi 11. ^'^^^ l'obéifTance du Roi , étoit de recouvrer , après l'abolition
i r r (^^ de l'autorité des Magiftrats, lapuiflance que Tes prédeceffeurs
s'étoient , par leur indolence j laiiTé ravir. En effet le Roi ne fut
pas plutôt parti, qu'il manda les habirans , qui lui parurent les
plus difpofez à favorifer fon deffein : après leur avoir fait
un éloquent difcours , fur faffedion que le Roi avoir pour
eux , ôc déclamé ouvertement contre le Confeil , qu'il accufa
d'avoir ufurpc la jurifdidion Eccléfiaftique , & d'avoir fait gé-
mir le peuple fous le plus rigoureux gouvernement , il établit une
nouvelle forme d'adminiftration , qu'il fit même rédiger par
écrit. îl demanda enfuite à laffemblée, ii on approuvoit cette
^ nouvelle fornie de gouverner fous la protection du Roi , ôc fous
la jurifdidlion de l'Evêque. Après un confentementuniverfel,
l'écrit fut lu publiquement, ôc couché fur les regiftres de la
ville. Le gouvernement de la place fut donné à Gafpard de
Saulx Tavanes, avec une compagnie de cavalerie, 6c douze
cens hommes de pied. Le maréchal de Saint André général de la
cavalerie, chargé des fortifications de la ville , réfolut, fuivant
Tavis des Ingénieurs, de bâtir une citadelle dans les jardins de
l'évéché , parce qu'ils étoient dans le lieu le plus élevé.
Prife d'ivoi Le Roï ayant paffé la Mcufc , s'approcha de Mommedy à la
niedl ^^°'"' ^^^^ ^^ ^^^^ armée. Sainte Marie qui y commandoit pour l'Em-
pereur , fut fommé de fe rendre j mais il le refufa , & dit qu'il
îuivroit en cela l'exemple de ceux d'Ivoy. Après quelques lé-
gères efcarmouches , où Nicolas d'Anglure , jeune officier de
grande efpérance , perdit la vie, le connétable dcMonrmo-
renci fut d'avis de faire le fiége d'Ivoy , où le comte de Mans-
feld Gouverneur de la Province s'étoit enfermé. On y envoya
devant les compagnies des Gendarmes de Nevers , de la
Mark-Sedan ôc de la Roche-du-Maine , avec une partie de
la cavalerie légère, ôc deux mille hommes d'infanterie , pour
faire la circonvallation delà place, ôc empêcher qu'il n'y en-
trât du fecours. Ivoy efl: fitué au pié d'une colline qui le com-
inande : elle a devant elle une plaine, où paffe la rivière de
Cheffe , qui fait aller plulieurs moulins, dont la ville eft envi-
ronnée , de tous cotez , ôc qui tombe enfin dans la Meufe au-
près de Sedan. On commença à battre la ville le 22 de Juin
avec trente-fix pièces de canon. La brèche étoit déjà grande,
ôc
D E J. A. D E T H O U , L I V. X. 241
ôc oh étoit prêt d'aller à l'afTaut , lorfque le comte de Mans- ..
feld, à la tête de fes troupes , voulant s'oppofer à nôtre atta- Hejsjri n.
que, fut tout à coup abandonné des Allemands & des foldats i ^ ^ 2
deCleves, qui étoient au nombre de trois mille. Ce Comman-
dant les ayant en vain exhortez à tenir ferme , fit venir enfin un
gentilhomme François prifonnier, ôc fe tournant vers lui en
préfence de fes troupes : ce Allez , lui dit-il , je vous donne la
« liberté, ôc vous prends à témoin du tort que l'on fait aujour-
M d'huià l'Empereur ôc à moi. Cette même place, ajoùta-t'il,
3' autrefois aflTiégée par le duc d'Orléans frère du Roi , quoi-
M que moins forte qu'aujourd'hui , fut néanmoins quelque-tems
» défendue par un fimple forgeron , nommé Gilles , à la tête
» de quelques miferables payfans ; ôc s'il la rendit enfin, cène
» fut du moins qu'à des conditions glorieufes ; ôc moi , qui ne
3' fuis certainement ni de la lie du peuple, ni apprentif dans les
» armes y il faut que, par la lâcheté ou la perfidie de mes fol-
» dats , je me rende , avant que d'avoir vii l'ennemi, ôcqueje
» fubifle les conditions qu'il voudra me prefcrire. J'ai voulu
3> vous apprendre mes fentimens , ôc vous rendre témoin de
3J ce qui fe pafie aujourd'hui h afin que toutes les fois que vous
» rappellerés dans votre mémoire la grâce que je vous accor-
» de , vous vous fouveniés auiïi de me juftifier contre les ca-
35 lomnies de ceux , qui voudroient noircir ma réputation. ^^ II
fit enfuite donner du haut d'une tour le fignal de la capitula-
tion ; ôc après les aflurances qu'on a coutume de prendre en
pareille occafion , il envoya Strinchant gouverneur de la place,
pour traiter avec le connétable. On capitula à ces conditions :
Que Mansfeld,le Gouverneur ôc les principaux ofiiciers de-
meureroientprifonniers; Que les foldats fortiroient fans armes,
ôc que les biens des habitans feroient abandonnez à la difcre-
tion du Roi. Après que le traité eut été ligné , le Connétable,
à qui le Roi avoit donné tout le burin delà place, y envoya
fa compagnie de Gendarmes, ôc celle de fon fils. Ces deux
compagnies profitèrent feules de tout le butin , au grand re-
gret des vieux corps , qui fous prétexte de cette injuftice com-
mencèrent à fe débander.
Mansfeld ayant été amené devant le Roi^ s'excufa d'abord
d'avoir fi tôt rendu la place , ôc le pria en même-tems qu'il le
fit traiter humainement. Je vous alîure , lui dit le Roi, que
Tom. IL H h
242 HISTOIRE
vous ferez bien mieux traité en France qu'AndelotÔc Slplere
Henri IL ne le font à Milan. Mansfeld & Strinchant furent envoyez fous
I 5 y 2. bonne garde au château de Vincennes près de Paris. Le
Roi retourna enfuite à Mommedy j que Sainte Marie lui ren-
dit , à condition que lui ôc fa garnifon auroicnt vie & bagues
^ fauves , mais que le canon demeureroit dans la place. Le
Branche cade- R<^i l^i^a dans Ivoy Edmond de Courtenay-Bleneau ^^ qui s'é-
te de la mai- toit fignalé dans ce fiçge ^ & y envoya enfuite le fieur deHaul-
tcnaij^iiTurde ^^^^ '^^'^^ ^^^'^^ Compagnies d'infanterie , ôc deux cens maîtres.
Louis le Gros. Le gouvernement de Mommedy fut donné au capitaine Baron,
Parilien, homme recommandable , auquel on lailfaune pareille
garnifon , à cent chevaux près.
Prife de Après la prife des trois principales villes du Luxembourg,
BoLuUon. le Prince de la Mark-Sedan perfuada au Roi qu'il écoit de fon
intérêt , ôc de l'honneur de la France , de profiter d'une fi fa-
vorable occafion pour recouvrer le duché de Bouillon , dont
l'Empereur avoir dépoiiillé la maifon de la Mark en faveur de
l'évêque de Liège. Le Roi lui donna pour cette expédition
le iieur de Jours colonel des Légionnaires de Champagne ,
avec quatre mille hommes d'infanterie , douze cens chevaux^
fa compagnie de Gendarmes , ôc fix grofles pièces de canon-
Le Prince de la Mark marcha à la tête de ces troupes du côté
de Bouillon , ville autrefois fort peuplée ôc entourée de bonnes
murailles , mais qui eft aujourd'hui prefque deferte ôc ruinée.
Elle eft fituée au pié d'une colline, où s'élève un roc efcarpé
de toutes parts , fur le fommet duquel eft un château environ-
né d'un forte large , profond ôc taillé dans le même roc , ÔC
maintenant feparé de la colline , à laquelle il étoit joint autre-
fois. Ce château eft auiïi bien fortifié que le peut permettre la
nature du lieu. Le pays d'alentour eft prefque inculte ôc rempli
de collines rudes ôc couvertes de bois. Le prince de la Mark
ayant donc fait paffer ôc repaifer fes troupes par de très-mau-
vais chemins , pour les faire paroître plus nombreufes, ôc épou-
vanter les habitans ^ par le fon des tambours ôc des trompettes'
qui faifoient retentir tous les vallons , fit conduire avec beau-
coup de difficulté le canon fur la colline ^ par le moyen des cor-
dages qui fervirent à le tirer. Après que la batterie eut fait
brèche, le Gouverneur du château , qui étoit un bâtard delà
maifon de Haurion , croyant que le Roi étoit là en perfonne
DE J. A. DE THOU, Liv. X. 245
avec toute fon armée , promit de fe rendre , fi dans trois jours
ii n'étoit fecouru. Comme il ne parut aucun fecours après ce Kenri IL
tems-là, la Mark fe rendit maître de la place ôc de toute l'ar- i j j 2,
tillerie. Ce gouverneur, qui paya bien-tôt après de fa tête la
lâcheté d'avoir fi-tôt rendu la Place , fe retira avec fagarnifon^
vie 6c bagues fauves. Après la prife du château de Bouillon ,
toutes les autres places du duché ne firent aucune réfillance :
ce futainfique le prince de la Mark recouvra en peu de jours
ce duché , trente ans après l'ufurpation de l'Empereur ; il eii
donna le gouvernement à des-Avelles.
Le Roi infatigable, jufqu'à coucher dans'la tranchée avec Autres ex-
fes foldats , dérangeant l'heure de fes repas y ôc elTuyant les pétitions des
brûlantes chaleurs de l'été, tomba enfin malade , Ôc fut obli- '^^"'^°^s-
gé de garder quelque-tems le lit à Sedan , où la Reine le vint
trouver. Il ne fut pas plutôt rétabli, qu'il retourna à fon ar-
mée , que le Connétable avoit fait avancer du côté de Chimay
dans la forêt des Ardennes, afin de s'oppofer à la reine Marie,
qui mettoit tout à feu ôc à fang fur la frontière -de Picardie ,
ôc de fournir aux vieux foldats quelque occafion de fatisfaire
leur avidité. Le château de Lûmes fitué fur la Meufe entre
Moufon ôc Mezieres , d'où l'on faifoit fouvent des courfes
très confidérables fur la frontière de Champagne , fe rendit d'a-
bord au Roi , après la mort de fon Seigneur ( on ne fçait s'il
mourut naturellement ou s'il fut tué) ôc fut rafé, à un baftion près.
Ce château fut donné au duc de Nevers , avec une partie du
revenu : l'autre partie fut laifTée au feigneur de Conflans , qui
avoit époufé la nièce du feigneur qui venoit de mourir. Lie
Roi fortit du Luxembourg , dont le gouvernement fut donné
au duc de Nevers , ôc ayant envoyé de grandes provifions au
Roc-de-Mars , ôc fait le dégât aux environs de Thionville ,
il alla attaquer un château très fort, nommé Arlon. Comme l'on
faifoit les approches de la place , François Anglure d'Eflau-
ges. Lieutenant de Coligni, futmalheureufement tué 5 maison
fe vengea bien-tôt après de cette perte , par la prife du châ-
teau , Ôc en faifant main baffe fur toute la garnifon. Glaion
proche d' Arlon eut le même fort.
L'armée marcha enfuite vers Chimai , dont la garnifon ôc
les habitans fe retirèrent fur le champ au château , avec toutes
les munitions qu'ils y purent porter. On fit un grand feu fur
H h i j
244 HISTOIRE
le château : après que la brèche eût été faite, le Gouverneur
Henri IL commença à traiter , mais nos troupes qui en vouloient au
I r r- 2, butin , fe jetterent fans ordre dans la place , ôc la pillèrent.
Cette attion ne fut pas impunie 5 il y en eut cent brûlez
par le feu , qui fe mit dans un magazin à poudre. On avoit
quelque deffein fur Avefnes ; mais les pluyes continuelles , qui
fuccederent aux chaleurs excelTives, obligèrent le Roi de fé-
parer fon armée. Le duc d'Aumale envoyé en Hainaut, avec
la cavalerie légère, pour s'oppofer aux courfes de la Reine
de Hongrie , ayant pénétré jufqu'à Valencienne , fans ren-
contrer l'ennemi , fit un Ci grand dégâts qu'il fe vengea plei-
nement du dommage que nous avions reçu fur notre fron-
tière. Cependant le Roi arriva à Eftrée-au-Pont le 16 de Juil-
let ^ après avoir employé trois mois ôc demi dans fa campa-
gne. Il laiffa une partie de fon armée au duc de Vendôme,
ôc fe rendit à Guife , ôc enfuite à la Fére, place forte , fituée
fur la rivière d'Oife.
AfFaiies Pendant que le Roi faifoit la guerre en Allemagne , ôc fur
lemjgne, j^^ frontières des Pays-Bas , les Conféderez qui étoient re-
tournez à Fieffen , après la prife d'Erenberg ôc d'Infpruch ,
firent publier à Ausbourg le 6 de Juin un écrit , tant en leur
nom , qu'en celui de Maurice , dans lequel ils difoient , que
puifqu'ils avoient pris les armes pour la défenfede la liberté ôc
de la Religion , c'étoit à eux d'établir dans les Temples ôc dans
les Collèges, des Miniftres ôc des Profeffeurs capables d'enfei-
gner le peuple ôc la jeuneffe. Cet établiiïement , difoient-ils,
leur paroiffoit le plus fur moyen de détruire les deffeins per-
nicieux des ennemis de la vérité : defleins , qui jufques - là
n' avoient tendu qu'à l'oppreffion des Profeïïeurs les plus dif-
tinguez par leur pieté , afin d'affermir plus aifément la puiffan-
ce du Pape, Ôc d'imprimer de bonne heure dans l'efprit de
la jeuneffe des principes impies, qui puffent fe fortifier avec
l'âge : que dans cette vûë , leurs ennemis avoient non feule-
ment emprifonné ces Profeffeurs ; mais par une violence bar-
bare ôc inoûie , ils avoient encore exigé d'eux le ferment de
fortir de l'Empire ; qu'enfuite ils leur avoient fubflitué des
Miniftres d'une religion contraire , ou des apoflats qui avoient
bandonné la vérité. Ils ajoûtoient , qu'ils étoient obligez de
rappeller ces Miniftres ôc ces Profeffeurs bannis , ôc que pour
DE J. A. DE T H O U, Liv. X. 24;
ne laifier aucun lieu à la calomnie , ils les déchargeoient de ra^ra^^s»
leur l'erment î afin que , fous la protetlion des Confederez, ils Henri IL
pûfienf prêcher publiquement dans toute l'Allemagne la pure j ç ^ 2-
parole de Dieu, & inftruire la jeunelTe; fous peine, pour qui-
conque leur reprocheroit en aucune manière d'avoir trahi leur
ferment, d'être féverement puni. Bien plus, ils ordonnèrent,
que ceux qui ne pourroient s'accorder avec eux , à caufe de
leur différente façon d'enfeigner, feroient chaflez, ôc que les
Magiftrats des villes tiendroient la main à l'exécution de cette
.ordonnance. Cinq jours après fa publication, les Minières 6c
les Regens , qui avoient été chaflez j furent rétablis par Tauto-
rite des Magiftrats.
Le marquis Albert de Brandebourg , qui ne refpiroît que
la guerre , voyant que les defleins de Maurice n'avoient que
la paix pour objet , penfa férieufement au parti qu'il avoit à
prendre. Il avoit déjà quitté l'armée , avant que Maurice re-
vînt de Linz , Ôc avec fes troupes , ôc celles de quelques
Confederez , qui compofoient deux mille chevaux , 6c dix-
neuf compagnies , il avoit premièrement attaqué le Grand-
Maître de l'Ordre Teutonique * j 6c après avoir ravagé 6c brûlé ^ Volfang.
fes terres , tiré même de lui une grande fomme d'argent , il
étoit venu vers Nuremberg , 6c avoit fait capituler le y de
Mai Lichtenaw , fortereffe d'importance, à deux lieues de
Nuremberg. Le lendemain de cette expédition , il écrivit aux
Magiftrats de cette ville une lettre j par laquelle repréfentant
en peu de mots les deifeins du Roi de France 6c des Con-
federez, qu'on avoit déjà pu reconnoître par leurs écrits pu-
blics, répandus dans toute l'Allemagne, il difoit que les au- .i
teurs d'une fi généreufe entreprife, ne doutoicnt point, que
tous les gens de bien , 6c ceux qui avoient quelque zélé
pour la liberté 6c la tranquillité publique , ne fe joigniffent
à la Ligue ; ils déclaroit aulTi pour ennemis , non feule-
ment ceux qui s'oppoferoient aux progrès de leurs armes , mais
encore ceux qui leur refuferoient du fecours. Il ajouta, qu'il
étoit chargé de la part des Confederez , de foûmettre tout ce
qu'il trouveroit devant lui , 6c de ne laifTer en arrière aucune
place importante , capable de donner de l'ombrage : Que puif-
que la ville de Nuremberg ne s'étoit point encore déclarée ,
ôc n'avoir envoyé aucuns Députez, ni à Ausbourg, ni à lui
Hh lij
2^6 HISTOIRE
a;.»»--» même , il s'étoit emparé du château de Lichtenaw j qui ia-
Henri II commodoit fon camp, fans néanmoins maltraiter la garnifon,
^ ^ * qui étoit à fa difcretion 5 qu'il les prioit enfin , de la part du
^ ^ "' Roi de France, de la Tienne, ôc de celle de fes Alliez , de
déclarer au plus tard dans le jour fuivant , quel parti ils vou-
loient prendre , afin qu'on ne pût plus douter de leur intention.
Quoique le marquis de Brandebourg avançât dans cette let-
tre } que ceux de Nuremberg n'avoient donné aucun fecours
aux Conféderez, ôc qu'il voulût infinuer qu'il ignoroit leurs
difpofitions , il fçavoit pourtant bien , quelorfque tous les Con-
féderez étoient campez à Schweinfurt ^ on avoit traité \q 26
Mars avec eux , afin de les faire entrer dans la ligue , ôc d'en
tirer des munitions ôc une grande fomme d'argent : que d'a-
bord on n'avoir rien pu en obtenir ; mais qu'enfin , après plu-
fieurs conteftations , il avoit été convenu , qu'ils donneroient
deux cens mille écus d'or, ôc que par ce moyen la Ligue les tien-
droit pour amis : réle£leur Maurice leur avoit fait cette promeffe
au nom de tous les Conféderez. Ceux de Nuremberg répondi-
rent fur le champ au Marquis , ôc s'excuferent de ce qu'ils ne
lui avoient envoyé aucun Député , fur la parole qu'ils avoicnt
reçue de Maurice ôc des autres Princes , ôc fur le traité fait en-
femble,le priant néanmoins de leur rendre la place qu'il leur
avoit prife , comme un témoignage de l'affection qu'il avoit pour
eux. Le Marquis répliqua à cette lettre trois jours après , ôcleur
manda , que le traité dont ils parloient lui étoit inconnu , ôc que
comme il s'agiffoit en cela de l'intérêt du Roi de France, qu'il
avoit autant à cœur que les affaires des autres Conféderez , ils
euffent à lui montrer ce traité. Ils le fatisfirent fur ce point;
mais il ne laiffa pas encore de les preffer au nom du Roi, de
répondre dans quelques heures, à ce qu'on leur demandoit;
autrement qu'il agiroit en ennemi.
Sur ces entrefaites , ceux de Nuremberg ayant envoyé faire
leurs plaintes aux Conféderez^ Maurice ôc le prince Guillau-
me de Heffcj fils du Landgrave , leur répondirent , qu'ils étoient
fort furpris du procédé du marquis de Brandebourg, ôc qu'ils
ne l'approuvoient pas? que quant à eux, ils garderoient leur
Ïiarole, ôc feroient leurs efforts , afin qu'on leur rendît ce qu'on
eur avoit pris, ôc que les troupes du Marquis fuffent rappel-
lées. Mais tandis que , pour remettre le calme , Maurice Ôc fes
'■g-
DE J. A. DE THOU, Liv. X. ^247
ailliez envoyent par tout des Députez , le Marquis mécontent
de la réponfe des Magiftrats de Nuremberg, entra en fureur, Henri IL
ôc voulant obtenir par la terreur ce que l'équité lui refufoitj 1 c- r 2.
il pilla la ville de Lichtenaw, mit le feu au château , ôc le rui-
na de fond en comble. Ayant enfuite exigé de la ville une
grande fomme d'argent , il obligea , l'épée à la main , les habi-
tans, de prêter ferment de fidélité , à luiôc à George Frédéric
fon coufin , & fit auffi-tôt approcher fes troupes.
Le prince Guillaume, ne pouvant y remédier, pour déga- Maf""^^"' Al-
ger en quelque façon fa parole, fit revenir deux compagnies bertdc Bian-
de cavalerie, qu'il lui avoir fournies contre le grand Maître de '^eboun
l'Ordre Teutonique.Le Marquis, indigné du rappel de ces trou-
pes , ne s'en prit pas dès lors feulement à ceux de Nuremberg,
mais encore à tous les Princes de la ligue? ôc ne mettant plus
de bornes à fa fureur, il commença la plus cruelle ôc la plus
fanglante de toutes les guerres. Il brûla d'abord cent villages,
foixante ôc. dix châteaux, ôc toutes les maifons de campagne
de ceux de Nuremberg ; il n'épargna pas même les l'emples,
qu'il eut la précaution de piller , avant que d'y mettre le feu.
Il alla enfuite dans une vafte forêt, qui fourniffoit du bois à bâ-
tir Ôc à brûler à tout le pays d'alentour , ôc brûla plus de trois
mille arpens. Il menaça enfuite toute la nobleile du pays de
lui faire la guerre , fi elle n'entroit dans fon parti. Les évêques
de Bamberg ôc de Virtzbourg en Franconie , efi'rayez de ce
torrent impétueux, s'accommodèrent avec lui à de rudes condi-
tions : celui de Bamberg lui donna vingt villes , Ôc par un aéte
pafTé entre eux le ip de Mai , il lui céda fon droit fur tous les
bénéfices ôc fiefs de fes Etats. Celui de Virtzbourg , outre cent
mille écus d'or qu'il lui compta, fut encore oMigé de fe char-
ger du payement de fes dettes, qui fe montoient à plus de trois
cens mille écus d'or.
Cependant les villes de la Souabe, au nombre de vingt-fix,
ayant formé une aUemblée à Aufbourg , envoyèrent des Dé-
putez au marquis Albert de Brandebourg , pour le fléchir en
faveur de ceux de Nuremberg, dont le déplorable état les tou-
choit fenfiblement : mais ne pouvant rien gagner fur l'efpric
de ce Prince > ils confeillerent à ceux , pour qui ils s'intéref-
foient, d'acheter la paix. Ils leur dirent, que puifqu'Erenberg
ctoit pris , ôc que la guerre étoit allumée en Hongrie ôc en
M^ HISTOIRE
« ' ■■« Italie , iln'yavoit plus defecours à efperer, ôc qu'il falloit cour-
Henri II. ^^^ doucement la tête fous le joug, quelque pefant qu'il fut.
j j. ç 2. La ville de Nuremberg rejetta cet avis 5 ôc quoiqu'elle reclamât
en vain, tantôt la protection de l'Empereur, ôc tantôt celle de
Maurice j elle protefta néanmoins qu'elle s'expoferoit à tour,
plutôt que d'accepter les conditions dures qu'on lui propofoit.
Le Marquis , irrité de leur fermeté opiniâne , foudroya la ville
avec plus de furie qu'auparavant 5 ôc pour fe rendre plus ter-
rible, il porta le feu par tout oi^i il pût, ôc brûla même un
fauxbourg entier. Cependant George Thannenberg, ôc Guil-
laume Schachten arrivèrent au camp du Marquis, envoyez de
la part de l'cledeur JVtaurice, Ôc du Prince Guillaume iils du
Landgrave j s'étant joints aux députez des villes de Souabe.qui
étoient prêts de partir , fans avoir rien terminé , ôc ayant déli-
béré enfemble, ils ménagèrent enfin un accommodement , ôc
conclurent la paix à ces conditions : Que la ville de Nurem-
berg fourniroit deux cens mille écus d'or, ôcfix pièces de ca-
non avec leur attirail, ôc favoriferoir en tout les Conféderez,
à l'exemple de ceux d'Aufbourg 5 ôc que réciproquement le
Marquis rendroitce qu'il avoit pris ôc leveroit le liège. C'eft ainfi
que ceux de Nuremberg, qui étoient demeurez neutres dans la
guerre précédente, ôc même dans le commencement de celle-
ci , de peur d'offenfer l'Empereur ôc la maifon d'Autriche, fu-
rent enfin obligez de faire une paix défavantageufe, pour n'avoir
pas été fecourusparl'éleêleur Maurice. Ce Prince leur témoigna
être fort fâché de la conduite du Marquis j mais il s'excufa de ne
pouvoir dans les conjonêlures préfentes fatisfaire à leurs juftes
plaintes.
Après que le Marquis eût levé le fiége de Nuremberg, ôc
augmenté fes troupes de celles des Colonels Dalwig ôc Ol-
denbourg , il écrivit à la ville d'UIme le 20 de Juin , pour
l'avertir de prendre pour exemple celle de Nuremberg, qu'il
venoit de ranger à fbn devoir , ôc de foumettre. Il les
menaça , s'ils réiifloient , de les aiïiéger autrement qu'il n'a-
voit fait jufqu'alors , ôc en cas qu'il prît la ville , comme il
n'en doutoit point, de ne pardonnera aucun mdle au-deffus
de fept ans. Les habitans d'UIme lui répondirent en peu
de mots , qu'ils ne feroient jamais ce qu'il exigeoit d'eux.
On crut dans ce tems-là , que le Marquis ne fe montroit fj
violent
DE J. A. DE THOU, Liv. X; 24^
vloîeiic ôc fi intraitable , que paLxe qu'il n'agifloit plus alors
pour les intérêts de la Ligue, mais pour les fiens propres , ôc Wpj^j^j jj
que fon defïein étoit de s'approprier toutes fes conquêtes. "^^ - ^
Cependant , quoique ce Prince fût mécontent de ce que Mau-
rice avoit traité avec l'Empereur , à l'infcu du Roi , ôc qu'il
méditât une nouvelle guerre, ilobligeoit, depuis la levée du
fiége de Nuremberg , toute la NoblefTe qui (è foùmettoit à
lui , de ne prêter le ferment qu'aux Confederez. Devenu plus
féroce , ou plus hardi, par tant d'heureux fuccès , il tourna en-
fuite fes armes contre les Eccléfiaftiques , avec lefquels il avoit
déjà éprouvé qu'il y avoit beaucoup à profiter. S'étant donc
jette (ur l'Etat de l'éleéleur de Mayence , il alla camper fur
le Mayn , ôc après avoir brûlé ôc pillé tout ce qu'il ren-
çontroit , il exigea de ce Prince une grande fomme d'argent. ^
Mais tandis que l'on contelloit fur la fomme , l'Ele£teur épou-
vanté prit la fuite , le y de Juillet , après avoir fait jetter
dans le Rhin tout le canon qui pouvoir fervir à l'ennemi. Le
Marquis marcha cnfuite du côté de Trêves j comme il répan-
doit la terreur de tous cotez , f Archevêque fut très-épouvante,
à fon approche. Albert lui demanda au nom du Roi (nom,
dont il fe couvroit toujours, depuis qu'il étoit mécontent des
Confederez ) le château de Coblents , place forte , ôc avan-
tageufement fituée fur le confluent du Rhin ôc de la Mofellew
Mais l'Archevêque rejetta fa demande.
Cependant l'électeur Maurice s'étoit rendu à Paflaw , pour
ménager quelque accommodement avec le roi Ferdinand ;
Albert, éle6leur de Bavière, gendre de ce Prince, s'y trouva
au nom de l'Empereur , avec les Evêques de Salzbourg ôc
d'Eyftat , ôc les Députez des Eleveurs , ôc des Ducs de Cle-
ves ôc de Virtemberg. Maurice fit un long difcours , le pre-
mier jour de Juin , dans lequel fe plaignant hautement du
gouvernement, il dit : Que des étrangers , après avoir opprimé
la liberté Germanique, ôc affoibli le pouvoir des Electeurs,
avoient ufurpé toute l'autorité : qu'on leur déroboit la con-
noiffance de plufieurs affaires importantes j qu'on prenoit mê-
me des mefures pour leur ôter dans la fuite le droit d'élire les
Empereurs j qu'on renverfoit les loix ; que les Electeurs n'a-
yoient plus dans les diètes , ni crédit , ni autorité 5 qu'ils
ii'ofoient pas même faire leurs affemblées pardculieres , ôc que
Tome IL ^ I i
s^fo HISTOIRE
•->-«;^^ leur Jurlfdi£lion étoit fort afFoiblie , par la Chambre de Spire ,
Henri II ^^^ recevoit, contre l'ancienne coutume , les appellations in-
j ç ^ terjettées de leurs jugemens : Que par rapport au Confeil Au-
lique , les délais affedez ruinoient les particuliers , qu'on ne
pouvoir qu'avec peine y obtenir audience j que Ton n'y exa-
minoit point attentivement ce qu'on y propofoit, à caufe du
peu de connoiflance que les Miniftres avoient de la lan-
gue du pays j ôc que même, faute de l'entendre, bien fouvent
on y interprêtoit mal toutes les proportions , qui ne tendoient
qu'à l'utilité publique: Qu'on défendoit^par des édits rigoureux,
aux fujets de l'Empire , de fervir les Princes étrangers , &c
qu'on faifoit jurer tous ceux qui rentroient en grâce , de ne
jamais porter les armes contre les Etats de la maifon d'Au-
triche , ôc que par-là on les retranchoit en quelque forte du
corps de l'Empire. Qu'on avoir fans diftinction exigé de l'ar-
gent de ceux qui avoient toujours été attachez au parti de
l'Empereur , ôc de ceux , que leur devoir avoir obligés
de fervir leurs Princes dans la guerre de la Ligue de Smal-
cade j ce qui étoit une injuftice & un affront : Qu'on avoir fait
venir en Allemagne des foldats étrangers qui ayant été dif-
tribuez dans des garnifons après la guerre , s'étoient portez à
foute forte d'excès : Que l'Empereur s'étoit glorifié , dans des
Kvres publiez avec fa permiilion , d'avoir triomphé de l'Al-
lemagne? que pour lui témoigner fon mépris ôc finfulrer, il
avoir envoyé dans les pays érrangers , les pièces d'artillerie
qu'il avoir enlevées aux Allemands ; ôc comme Ci elles n'euf-
fent pas fuffi , qu'il en avoit encore fait fabriquer d'autres ,
fur lefquelles il avoir fait mettre les armes des Eleveurs , afin
que l'on crût qu'elles avoient été prifes fur eux : Qu'on avoit
fouvent oui dire à des foldats étrangers , qu'on verroit un
jour dans toutes les principales villes de l'Allemagne, des
Forts ôc des Citadelles , qui la rendroient un Etat héréditaire
de la maifon d'Autriche : Que pour être maître de tous les
fuffrages, on admettoit dans les diètes des perfonnes indignes
d'y être reçus ; qu'on avoit établi à Spire une Chambre j dont
ceux de la confeflion d'Ausbourg étoient exclus , ôc oii les
Juges, par leurs délais ôc leurs circuirs ; ruinoienr les parties.
Il ajouta ) que fi on entreprenoit de remédier à tous ces dé-
fordres, non feulement pour l'intérêt des particuliers , mais
DE J. A. DE THOU. Liv. X. 2;i
encore pour l'honneur de toute l'Allemagne , il y avoît lieu i »
d'efpérer un accommodement. Cependant il demandoit, que Henri IL
toutes les ordonnances faites contre les droits ôc la liberté de i ç c 2.
l'Allemagne , fufient revues & examinées dans la première
-diète j ôc que, du confentement de tous les Etats afiemblez ,
on pourvût à la tranquillité publique.
Ceux qui étoient venus à cette affemblée , pour demander
des grâces , ayant oui ces propofitions touchant la réforme du
gouvernement, furent d'avis , par refped pour l'Empereur , d'en
remettre la décifion à la diète générale des Etats de l'Empire.
Jean de Frefle évêque de Bayonne , que l'éledcur Maurice
avoit amené , afin que le Roi pût avoir connoiffance de tout
ce qui fe pafferoit, eut audience le trois de Juin. Il parla d'a-
bord del'ancienne amitié qui avoit régné entre les Germains ôc
les Gaulois , ôc depuis entre les Allemandsôc les François? ôc des
glorieux avantages que les Princes Chrétiens avoient retiré de
cette étroite union. Il ajouta que l'empire d'occident ayant été
fondé par la famille des Rois de France , il avoit été autrefois
compofé des deux nations ; enforte que l'Empire appartenoit à
Tune ôc à l'autre j qu'il avoit été depuis transféré aux Allemands,
6c enfuite aux Saxons , comme iffus de nos Rois ; que la France
6c l'Allemagne avoient toujours été floriflantes fous ces Em-
pereurs j que la puiflance ôc les forces réunies des Allemands
& des François étoient fi grandes, qu'ils étoient les maîtres
de la Hongrie , de la Dace , de la Bohême , de la Pologne ,
du Dannemark, ôc de toute l'ItaUe , que les François , toujours
zélez pour la confervation ôc Fagrandiffement de la religion
Chrétienne , avoient entrepris plufieurs guerres contre les Sar-
razins ôc les Turcs, ôc avoient remporté d'éclatantes vi£loi-
res en Afie, en Afrique ôc en Europe; que Philippe Augufte
ayant renouvelle cette ancienne alliance prefque éteinte, vou-
lut qu'elle fût écrite en caractères d'or, pour apprendre à lapcf"
terité l'eftime qu'il en faifoit; qu'elle avoit été depuis entière-
ment abolie, par quelques Princes étrangers parvenus à la cou-
ronne Impériale, fans être dignes de la porter ; qu'alors les
forces d'Allemagne avoient été beaucoup affaiblies parles guer-
res civiles j qu'enfin les illuftres Princes de la maifon de Luxem-
bourg , Henri VIL ôc Charle IV. fon pent-fils , auteur de la m /leLelk-
Bulle d'or*, ôcfes deux fils Vencellas^ôc Sigifmond, rendirent de.
liij
fi;2 HISTOIRE
— à l'Allemagne fa première fplendeur , & renouèrent ave
C
Henri IL "^^ -^^^^ ^^^^ étroite alliance. Que les Princes de la maifon
j -. ^ d'Autriche leur ayant fuccedé, l'Empereur Albert avoitfigna-
lé fon amitié pour la France , en réliftant aux preflantes folli-
citations de BonifaceVIII. homme turbulent Ôcfuperbe, ÔC
en refufant de prendre les armes contre Philippe le Bel , Ô£
d'attaquer fon Royaume , que ce Pape a voit abandonné au
premier occupant.
3' Ces beaux exemples, continua-t-il , auroient dû détourner
=5 l'Empereur Charle V. du deflein qu'on lui a infpiré mal
oî à propos de faire la guerre au Roi François I. , de tendre
» depuis des embûches à Henri IL fon fils , ôc enfuite de l'atta-
3' quer ouvertement. En effet quel deffein a-t-il eu , ajoiita-tiI>
3' en fe déclarant contre ce Prince , il ce n'eft de divifer ces
M deux nations invincibles par leur union , ôc de fubjuguer
=> enfuite plus aifément l'Allemagne ? Quel étoitfon but^lorf-
M qu'il à acheté la paix avec le Turc, aux dépens de fonhon-
« neur, & par un tribut honteux 5 lorfque fous prétexte de défen-
» dre la Religion ôc de contenir les peuples , il a entretenu dans
3' fAlIemagne la difcorde ôc les fadions j lorfqu'il l'a remplie
9' de garnifons Efpagnoles, ôc vuidéles arcenaux j lorfqu'ils fe
■»> rend enfin redoutable à tout l'Empire^par de tyranniques exae-
M tions? Le fceau de TEmpire , la chambre de Spire, lespri-
=» vileges ôc la liberté des diètes , tout cela dépend aujourd'hui
- M du caprice du feul évêque d'Arras : ceux qui volontairement^
« ou dans l'efpérance de quelque fortune , vont fervir les Prin-
« ces étrangers, font dépouillez de leurs biens , ou profcrits,
" ou même conduits au fupplice, comme des criminels '. Tels
'>•> font les artifices ôc les violences qu'on met en ufage, pour
« opprimer la liberté de la nation, pour renverfer les loix^
3> ôc pour faper l'autorité des Electeurs ôc de tous les Etats
»' d'Allemagne. Par ce moyen on prétend que le roi Fer-
* dinand , ou contraint par une force fupérieure , ou abufé par
^ de vaines efpérances , cède fon droit à l'Empire , ôc que
^ le Prince d'Efpagne foit enfin proclamé Roi des ilo-!
« mains. »
Il ajouta , que l'amour de la patrie avoit armé le Prince
Maurice , ôc les autres Electeurs , réfolus enfin de prévenir
? AUulioii ^^ colonel Vogelsperger , dont il eft parlé ci-devant.
DE J. A. DE THOU , L i v. X. 2<^
-) >
rorâge,& des'oppofer aux étrangers 5 qu'une 11 grande entreprife m.
étant au-deflus de leurs forces , ils avoient imploré le fecours tj , tt
du Roi très- Chrétien, qui facrifiant généreufement à leurs in-
térêts tous fes juftes refientimens, s'étoit lié étroitement avec ^ ^ ""
eux, par un traité, qui portoit entre autres chofes, qu'ils n'en
pourroient faire aucun avec l'ennemi commun, fans le confente-
ment du Roi : Que Maurice , quoique lié par cet article , avoit
néanmoins, pour procurer la tranquillité des peuples, & faire
plaifir au roi Ferdinand, demande au Roi de France^ à quel-
les conditions il trouveroit bon qu'on traitât avec l'Empereur î
que fa Majefté très-Chrénenne, plus touchée du bien public,
que de fes intérêts particuliers , avoit bien voulu fatisfaire à la
demande d'un Prince fon ami , bien qu'elle fût entièrement
contraire à ce qui avoit été promis ôc ftipulé : Que le Roi
fon maître n'empêcheroit point qu'on ne traitât de la paix >
pourvu que les anciennes playes fulTent guéries parfaitement,
pour ne fe rouvrir plus 3 que les Princes prifonniers fuffent.
mis en liberté , fuivant les conventions du traité de la Ligue 5
ôc qu^eniin l'ancienne union de l'Allemagne avec la France,
ôc la nouvelle alliance > fulfent confirmées , ôc demeurafient
fermes ôc confiantes : Qu'à l'égard de ce qui concernoit le Roi-
en particulier, comme l'Empereur lui avoit pris plufieurs places y
&c que fans aucun motif légitime , il lui avoit déclaré la guer-
re , il lui paroifToit jufte , que l'auteur du mal le réparât d'une
manière convenable : Qu'au refle , le Roi fon maître fondé
fur la juflice de fa caufe , autant que fur la puifTance de fes
armes , feroit voir non feulement à Maurice ôc aux autres
Princes (qu'il fouhaitoit de fatisfaire en cette occafion) mais
encore à toute la Chrétienté , dont il étoit le défenfeur ôc le
protecteur né , combien il avoit à cœur la tranquillité ôc la
paix de l'Europe Chrétienne.
Les Princes répondirent à ce difcours : Qu'ils avoient avec
plaifir oui parler de l'ancienne union de la France avec l'Alle-
magne , ôc qu'ils remercioient le Roi de l'affedion qu'il leur
témoignoit , en préférant le bien public à fes intérêts particu-
liers, jufqu'à permettre que ceux de la Ligue entraffent en ac-
commodement avec l'Empereur. Ils ajoutèrent qu'ils ne dou-
toient point que les conditions de paix , propofées par fa Ma-
jefté, ne fuffent agréées de l'Empereur, qui avoit toujours eu des
I i iij,
2^4 HISTOIRE
intentions favorables pour le bien public , & qui étant alors
Henri II l'^^i^"'^ difpofé que jamais , faifoit efpcrer de mettre bien - tôt
1 c c 2. ^^ liberté les Princes prifonniers : Qu'au refte , comme le renou-
vellement de l'ancienne alliance , ôc la confirmation de la nou-
velle ne pouvoient fe conclure dans une aflemblée particulière ,
il étoit à propos de la remettre à une Diète générale j qu'ils
defiroient néanmoins, que l'amitié qui a toujours régné entre
les deux nations demeurât confiante ôc inaltérable : Qu'à l'é-
gard des plaintes particulières que le Roi faifoit de l'Empe-
reur , au fujet des places que ce rrince lui avoir prifes , & que
le Roi vouloir qu'on lui rendît , il leur fembloit à propos que
le roi Très-Chrétien s'expliquât plus clairement ôc plus en dé-
tail ; parce que fur ce fujet , ainlî que fur les autres affaires
de l'Empire j ils avoient réfolu de députer vers l'Empereur ôc
de faire à ce Prince des plaintes ôc des remontrances. Mau-
rice ne demandoit pas feulement la liberté du Landgrave fon
beau-pere 5 mais il vouloir encore , que le roi Ferdinand ôc
l'archiduc Maximilien fon fils priiTent connoiffance de tant des
fujets de plaintes ; qu'ils en jugealfent,fuivant l'ufage établi fur
cet article en Allemagne , ôc que , fans toucher à la religion ,
ni inquiéter perfonne , on attendît la décifion de l'EgUfe uni-
verfelle.
Tous les Princes goûtèrent cet avis : mais les AmbafTadcurs
de l'Empereur demandèrent pour préliminaire, qu'on dédomma-
geât ceux qui avoient été maltraitez par les Conféderez, pour
avoir perféveré conftamment dans fon parti. Après une longue
ôc vive difpute , on convint que le tems feul étoit capable de re-
médier au mal 5 on fe relâcha fur quelques articles , ôc on con-
vint, que le troifiéme du mois de Juillet fuivant, l'Empereur don-
neroit fa réponfe aux propofitions qui avoient été faites , ôc
que pendant cet intervalle il y auroit fufpenfion d'armes.
Cependant les Princes écrivirent à l'Empereur le 22 de Juin,
ôc après lui avoir fait une peinture touchante du trifte état de
l'Allemagne ôc des fuites funefles de la guerre , ils l'exhortè-
rent à penfer à la paix. Mais comme , à la fin de leur réponfe
à fAmbaffadeur de France ,ils avoient dit, qu'il leur fembloit
que le Roi devoit expliquer plus diflinélement fes prétentions
contre l'Empereur , l'évêque de Bayonne , avant reçu fur cela
les ordres du Roi dans le camp devant Eyftat , leur écrivit
le 2^ de Juin en ces termes :
DE J. A. DE THOU^Liv. X. ^ys-
" Si quelques-uns doutent encore de l'affedion du roi Très-
" Chrétien envers les Etats de l'Empire , qu'ils jettent les yeux Henri IL
°' fur tout ce qu'il a fait pour eux cette année } & ils verront i ç r 2
=" qu'ils penfent peu judicieufement, & avec peu d'équité, dua Lettre de
=' Prince il bon ôc fi généreux, qui, fans avoir és^ard àfesin- l'évêque de
1- s • ' 1 T I • Bayonne aux
^-uerets particuliers, na pas retire de cette entreprilele moin- Princes d'Ai-
=>' dre avantage , quoiqu'il pût aifément faire la guerre pour fon lemagne, au
=>' profit , ôc s'emparer de quelques villes en Allemagne. Il
=» s'eft contenté de laiffer des garnifons dans les villes qu'il a
^' prifes, conformément au traité de la Ligue , qui porte , que
=» chacun fera la guerre comme bon lui femblera. Lorfquel'en-
»' nemi ravageoit les frontières ôc y mettoit tout à feu ôc à fang,
^' le Roi étoit campé fur le Rhin : il n'a cependant penfé à
3' fon retour dans fes Etats , qu'au moment que l'életleur Mau-
« rice lui a fait fçavoir, qu'on pourroit obtenir, par la voye d'ac-
=' commodément , ce qu'on vouloit emporter les armes à la
=' main. Le plaifir, que caufa cette nouvelle au Roi , ne peut
3' être compris que par ceux, qui ont éprouvé qu'il n'a jamais
w eu d'autre objet que de maintenir la liberté de l'Allemagne ,
w de foutenir par fa prefence les Princes de cette nation dans
scieurs juftes prétentions, de les appuyer Ôc de les rétablir dans
« tous leurs droits,ôc de cimenter, par cet illuftre témoignage de
» fon affedion , une éternelle union entre les Allemands ôc les
=> François. Au refte , comme l'électeur Maurice a demandé , à
« quelles conditions le Roi voudroit traiter avec l'Empereur:
« je n'ai autre chofe à vous répondre , au nom de fa Majefté ,
35 que ce que vous m'avez oui dire plulieurs fois 5 fçavoir , que
« l'Empereur l'a attaqué fans fujet ; que les rois de France ne
35 font point accoutumez à demander la paix à un ennemi, à
35 qui ils nefe croyent d'ailleurs inférieurs en aucune chofe, ôc
» qu'il eft inutile de faire des proportions j fi l'on n'eft entie-
35 rement afiuré qu'elles feront reçues. Le Roi néanmoins vous
05 prend pour arbitres fur ce point : il a une fi haute idée de
>5 votre équité, qu'il vous confiera volontiers le foin de ks in-
35 terêts ôc de fa gloire , pourvu que l'Empereur veiiille faire
M la même chofe , ôc confentir que vous foyez les fouvcrains
33 juges de leurs différends: non-feulement il y confent , mais
35 il le defire avec ardeur. Vous ne devez pas douter , qu'eu
M votre confidération , ôc pour afTùrer le repos, public, il ne fe
.U^-JiMJU
!ïS^ H I S T Ô ÎU E
™ 5' relâche beaucoup de fes droits , puifque fa Jvîajefté ne s'eft
•Henri II. "' engagée dans cette guerre, que dans le deflein de vous pro-
I ç ç. 2. ^^ curer la paix , ôc de vous fouitraire à un joug étranger. A
^' l'égard de rinjuftice que lui font les ennemis , en l'âccufant
»• d'avoir excité le Grand Seigneur à faire la guerre à l'Empire,
« vous fçavez bien qu'on ne répand cette calomnie , que pour
»' vous rendre fufpeâ un Prince ôc un voilin , qui a toujours
« été prêt à vous fecourir , ôc dont l'appui ne vous a jamais
« manqué. Si ces artifices néanmoins (cequ'iliie peut fe pcr-
=» fuader) pouvoient effacer de votre efprit le fouvenirdesfer-
3> vices qu'il vient de vous rendre, ôc fi méprifant fon amitiés
*♦ vous fouffriez qu'on donnât atteinte au traité fait depuis peu
«avec vous ^ traité qui eft aux uns ôc aux autres auiïi hono-
»• rable qu'avantageux , alors le Roi , aulTi irréprochable dans fes
•> fentimeîis que dans fa conduite, prieroit le fouverain Scruta-
3> teur des cœurs d'exercer fa jufte vengence fur les véritables
»> auteurs des troubles ôc des guerres funeftes , qu'un pareil pro«
a5 cédé ne manqueroit pas de faire naître.
Cette lettre fut lûë le premier jour de Juillet dans l'aflem-
blée des Princes, ôc Maurice fe rendit trois jours après à Paf-
faw au jour marqué. Ferdinand y expofa , que l'Empereur lui
avoit bien écrit quels étoient fes fentimens •■> mais que fa ma-
)efté Impériale refufant d'acquiefcer à plulîeurs articles , il ne
jugeoit pas à propos de mettre au jour ce qu'elle avoit répon-
du à chacun en particulier. Il demanda donc à Maurice , qu'il
lui donnât le tems d'aller trouver fon frère en diligence , afin
Qu'il en rapportât une réponfe convenable aux conjondures
préfentes , ôc qui pût fatisfaire les Conféderez. Maurice au
contraire vouloir qu'on en vînt à une prompte décifion : il
déclara qu'il ne pouvoir , fans expofer fa réputation , ni diffé-
rer, ni s'excufer devant les Conféderez, à qui ces longueurs
commençoient à le rendre fufped. Cependant comme Ferdi-
nand affùra qu'il n'avoir pas de l'Empereur un entier pouvoir
de conclure , d'autant que , s'il l'avoit , il n'entreprendroit pas
ce voyage dans une faifon fi rude , les Princes lui donnèrent
des lettres pour l'Empereur , par lefquelles ils le fupplioient de
fe laifTer toucher par la trifte fîtuation , oî^i fes amis étoient ré-
duits pour l'amour de lui y ôc de ménager les intérêts de ceux
qui, étaiit plus expofez aux dangers, n'avpiçntpu obtenir cjes
emieinis
D E J. A. D E T H O U , L I V. X. 25-9
enneinls qu'un terme bien court pour prendre leur parti 3 que
fi, dans letems qui leur étoit prefcrit , ilnedonnoituneréponfe Hcxidt tt
favorable t leur ruine étoit inévitable.
L'Empereur leur répondit de Viliach le dernier jour de
Juillet. Il loua d'abord les empreflemens qu'ils témoignoient
pour la paix ; il les afTûra enfuire qu'il n'avoit jamais rien tant
louhaité lui-même dès le commencement de fon empire , que
de la voirfolidement établie, en Allemagne, ôcentre toutes les
puiflances chrétiennes ; afin qu'après avoir appaifé les troubles
de la Religion, il pût repoufler l'ennemi commun des Chrétiens,
que leurs divifions rendoient tous les jours plus puilTant : il
ajouta qu'il étoit donc inutile de lui récommander la paix en
termes li preflans, & qu'il falloir plutôt s'adreffer aux auteurs
des mouvemens ôc des troubles. Ce Prince fe fentant offenfé
par les remontrances réitérées qu'on lui faifoit, comme à ce-
lui qui avoit fait renaître les troubles palTez , ou qui les empé-
choit de ceffer , écrivit encore aux Princes le p d'Août ' , ôc
rejetta par fa lettre la caufe de tous les maux fur fes ennemis :
il dit qu'il étoit bien fenfible aux pertes que plufieurs Princes
avoient efluyées dans cette guerre î mais que fon intérêt , le
leur propre , celui des Etats d'Allemagne, & la majefté de l'Em-
pircl'avoient jufque-là détourné défaire un honteux accommo-
dement j qu'au refte il n'étoit point garant des violences d'Albert
de Brandebourg, qui après avoir fait éclater fon humeur turbu-
lente ôc ennemie de la paix , ôc joué aux yeux de tout le
monde le perfonnage d'un fou ôc d'un forcené , pourroit être
un jour puni de fes fureurs , lorfque fes alliez revenus à eux-
mêmes le bifferont feul les continuer.
Ferdinand communiqua à l'Empereur fon frère la lettre de Réponre Je
i'évêque de Bayonne : voici quelle fut la réponfe decePrin- J'E'ypereur a
^ , ,J ' . ^ A ^ j / 1 -1- , r J^ lettre de
ce. 35 J avoue que )e vois avec un extrême deplailir le leu l'Evèque de
3' de la guerre foudainement allumé en Allemagne , par les in- Bayonne,
3> trigues de quelques factieux, dans un tems que je croyois
1 II y a dans le rexte K E'id. V. ?;''• s
c eil une faute , ôc il faut lire ^ Eid.
VI. ruei Cela eil incontellable.L'alTem-
blée n a été tenue que le 4 de Juillet.
La négociation de Maurice avec Fer-
dinand n'a été que dans le mois de Juil-
let- Les Princes n'ont écrit à l'Empe
reur par Ferdinand , que fur la fin de
Juillet. Parconféquent l'Empereur qui
leur avoit répondu pour la première
fois le dernier de Juillet , ne peut pas
répondre une féconde fois l'onze de
ce même mois, mais le *? d'Août. V.
Eid, VI.»^".
Tomç IL Kk
26o H I s T O î p. E
■iaa..>>^.a^ '' la tianquillité de PEinpire bien afiiirée ; mais je fuis en-
Henri II " ^^^^ P^"^ touche des outrages que je reçois des étrangers,
^ * '' ôc fur-tout de l'AmbafTadeur de France, qui non content
05 d'avoir déclamé dans votre affemblée contre moi ôc contre
=>' la majeftc de l'Empire, s'eil encore plus déchainé qu'aupa-
« ravant, dans une lettre qu'il vous a depuis peu écrite. M'é-
»' tonnerai-je de votre patience , ou déplorerai-je le trifte état
»' de l'Allemagne , qui déchirée dans fon (ein par des dilTen-
3' tions inteftines , fe lailTe honteufement abufer par les appa-
û' rences d'une fauffe amitié fj'ai fait la paix avec le Roi de
=>' France, & j'en ai religieufement obfervé le traité j ôc quoi-
5' que ce Prince m'ait offenfé par des difcours outrageants &
3' par des procédés injurieux , j'ai néanmoins diflimulé mon ref-
a> lentiment , en faveur du bien public. Enfin , fans me faire au-
!» cune déclaration de guerre , il m'a attaqué par terre ôc par mer>
3' il a pris mes vaiffeaux fur l'Océan , ôc mes places dans le Mila-
=' nez , dans le tems même que fon Ambaffadeur me faifoit de
3' fa part de magnifiques promeffes : n'eil-ce pas là tout ce que
« j'aurois pu attendre d'un ennemi déclaré ? Mais ce qui m'ir-
^' rite le plus , & ce que je ne puis fouffrir , c'eft que l'agrefTeur
w eft ici le premier à fe plaindre ^ ôc que m'accufant à faux
M d'être l'auteur de la guerre , & l'infradeur des traitez , il veut
»' exiger que je fafle les premières démarches. Quoique je ne
3' viffe qu'à regret les intérêts d'un Prince étranger mêlez avec
» ceux de l'Allemagne, j'avois pourtant confenti que lesPrin-
M ces , qu'on nomme Conféderez , propofalTent des moyens
35 d'accommodement y que je recevrois , pourvu qu'ils ne fuf-
« fent pas tout à fait contraires à mes intérêts ôc à mon hon-
^' neur. Mais le Roi de France n'aime que la difcorde '■> il n'a
M encore fait aucune réponfe précife ôc déterminée , ôc il don-
35 ne bien à connoître , par ces délais artificieux , que fous pré-
3' texte de ménager fa réputation , il n'en veut qu'à vous ôc à
M moi. Quant à l'alliance faite avec le Turc , ôc fur laquelle ii
3> a pafTé légèrement , comme s'il n'avoit befoin en cela que
05 d'une foible apologie , de quel front oferoit-il tenter de s'en
05 juftifier ? J'ai en main les mémoires du fieur d'Aramont am-
05 bafladeur de France, dreflez à Conftantinople , ôc envoyez au
o> Roi fon maître par un certain Ofiicier nommé la Cofte :
w mémoires, qui momrent clairement qu'il a traité avec leTurc
DE J. A. DE THOU Liv. X. i6t
S' pour la ruine de la chrétienté. On a auiïl furpris des lettres
»' du Bâcha de Bude, adrefTées aux Conféderez ôc à quelques Upxjp. jj
^-> autres Princes : ces lettres ne permettent pas d'imputer à d'au-
« très qu'à lui feul l'avantage que la flote des Turcs remporta fur
^' nous l'année dernière. En eflfet il foUicita alors le Turc , ôc
« le follicite encore aujourd'hui, à fe mettre en campagne. Si
»' on jette les yeux fur tant de procédez, qui démentent toutes
»' fes vaines promelTes, ôc tous les beaux fentimens qu'il étale,
3' on connoitra que fes projets, fes efforts, fes traitez, ne
=^ tendent qu'à m'accabler moi , ôc mon frère le Roi des Ro-
" mains, qu'à réduire par ce moyen TAllemagne à la dernière
>» extrémité , qu'à détruire chaque Prince ôc chaque Ville en
« particulier, ôc qu'à s'emparer de quelques places de l'Empire,
3' par le fecours de ceux qui auront l'imprudence de fe joindre à
=>-> lui. J'ai appris avec une douleur profonde,qu'il fait déjà forti-
« fier comme un payis conquis, les places de f Allemagne, ôc
« qu'il y met des garnifons , à la honte de la nation. Si tant de
=' dangers évidens ne vous touchent pas, je ne m'étonne plus que
M vous ayez lu dans votre affemblée la lettre de l'Ambaffadeur
155 de France , que vous n'eufliez pas même dû recevoir , fi
35 l'union étoit entre nous telle qu'elle y devroit être. Au refte,
35 comme cette lettre ne regarde point faffaire prefente , je
s» crois qu'il eft fuperflu d'y faire une réponfe plus ample. ^^
Tandis que Ferdinand étoit allé trouver l'Empereur , Mau- Suite cîes
rice s'étoit rendu à Mergetheim dans le camp des Conféderez, ^^^^^'^^ ^'Al-
pour leur annoncer ce qui avoir ete arrête , ôc pour s exculer
de fes retardemens. Les Conféderez, qui vouloient faire quel-
que entreprife, marcherentenfuite vers Francfort fur le Mein,
où il y avoit une garnifon du parti Impérial , ce qui faifoit
-craindre pour la Helfe : ayant enfuite palfé fur les terres du
grand Maître de l'Ordre Teutonique , ils y mirent tout à feu
'ôc à fang , ainfi que dans les Etats de féleûeur de Alayence >
ôc allèrent lîx jours après camper devant Francfort , avec dix-
fept compagnies d'infanterie , ôc mille chevaux commandez
par Conrad Hanftein. Ils demandèrent du canon pour ce liè-
ge à réledeur Palatin , qui en refufa d'abord , mais qui en don-
aia enfin , intimidé par les menaces. Ce Prince leur accorda
donc huit pièces d'artillerie avec leurs affûts , que l'on (it dans
îa fuite entrer dans la Ville , après l'accommodement •■> de peur
Kkij
I ; j 2.
161 HISTOIRE
qu'elles ne tombaflent entre les mains d'Albert de Brande-
Henri II t)Ourg , qui s'étoit joint aux Conféderez, lorfqu'ils alloient a(-
fiéger Francfort. George duc deMekelbourg, celui qui avoit
commencé la guerre contre la ville de Magdebourg , fut tué
d'un coup de canon à ce fiége. Cependant le marquis Al-
bert s'étant féparé des Confcderez, s'avança jufqu'au Rhin j fou-
rnit à fon obcïflance Worme ôc Spire , en tira une grande
fomme d'argent & du canon , & répandit par-tout où il pafla
une fi grande terreur 3 que les Prêtres le craignant comme
leur fléau, changeoient d'habits j pour n'être point reconnus , ÔC
fuyoient devant lui : les Evêques même quittoient leurs dio-
cefes ôc pren noient la fuite.
L'archevêque de Mayence, qui s'étoit déjà dérobé au périr;
fe rendit à Strafbourg, où ayant pafTé une nuit, il en partit
auffi-tôt. L'évêquede Spire , déjà cafTé de vieillefle, s'étant re-
tiré à Saverne, y mourut peu après, ou de fatigue ou de cha^
grin. L'évêquede Worme appaifa la furie d'Albert, par l'en-
tremife de l'éleêteur Palatin, avec douze mille écus d'or. Albert
écrivit enfuite au Confeil de Straibourg le 28 de Juillet , ôc
après leur avoir expofé , que l'unique motif de la Ligue étoit
la défenfe de la religion ôc de la liberté , il demanda au nom
du Roi de France ôc au fien , qu'on le laiflat entrer dans la
Ville avec les Conféderez , ôc qu'on lui promît d'y recevoir
une garnifon en cas de befoin. Les Magiftrats de Strafbourg
lui répondirent deux jours après : Que le Roi , lorfqu'il étoit
dans l'AHace, ne leur avoit point fait une pareille demande;
ôc que le ferment qui les lioit à l'Empire leur défendoit de
lui faire cette foûmilHon : ils le prioient cependant de recevoir
d'eux quelque fatisfadion , ôc de ne leur point faire la guerre.
Albert , qui avoit oui parler de la paix , comme fi elle eût
été déjà conclue , ayant laiffé une garnifon à Spire , retourna
à Francfort avec fes troupes , ôc ayant recommencé le fiége
que Maurice avoit levé , il campa au-deça du Mein de l'autre
côté de la Ville , dans un lieu élevé ôc avantageux pour bat-
tre la place.
Cependant Ferdinand revint àPaffaw, chargé de la réponfô
de l'Empereur , qui demandoit: Que les articles propofez par
réle£teur Maurice, fulTent examinez dans une Diète, non par
des CommilTaires choiiis , mais par les Etats généraux aflembiezà
DE J. A. DE THOU, Liv. X. 2)^3
& qu'on ne parlât point de la Religion , jufqu'à ce qu'on u
en eût délibéré dans la première diète j afin que ce que les tJttv'dt tt
iitats auroient unammement décide , rut oblerve a 1 avenir, 1 ,- r n
L'Empereur envoya enfuite aux Conféderez, le ij de Juillet,
Henri Plawe , qui arriva au camp en neuf jours. Cet Envoyé,
après de grandes conteftations , perfuada enfin à l'életleur
Maurice, ôc-à Guillaume, fils du Landgrave de Hefle , de
faire la paix , en leur mettant devant les yeux les périls , dont
l'Empereur les ménaçoit , s'ils n'en venoient à un prompt ac-
commodement. Il repréfenta à Maurice , l'Empereur à la tête
d'une puiflante armée, ôc fur le point de donner la liberté à
Jean Frédéric de Saxe fon coufin j ôc il ébranla Guillaume
de HelTe , en lui faifant appréhender que l'Empereur , irrité de
fon refus, n'exerçât fur fon père une plus grande févérité : de
forte que , le dernier de Juillet, on conclut enfin un traité de
paix, quifurprit tout le monde. Albert, qui avoir toujours été
oppofé à la paix , en fut fi irrité , qu'il fe déchaîna contre
Maurice , quoiqu'il fût fon ancien ami , ôc ne voulut point
abfolument être compris dans le traité.
Les conditions de ce traité étoient : Qu'avant le 1 2 d'Août Traùé de
les Conféderezmettroient bas les armes, ôccongédieroient leurs li^^ ^"*^^ ^
1 iM / j r F ■ 1 T-> 1 1 empereur cT
troupes , qui auroient la hberte de le mettre au lervice de r erdr- les Confed%
nand 5 mais qu'elles ne pourroient fervir, ni contre l'Empereur,
ni en général contre l'Allemagne : Que le Landgrave de Hefle
demeureroit dans le Fort de Rheinfelz , fitué fur le Rhin j ôc
dépendant de fes Etats > jufqu'à ce qu'on eût donné de bon-
nés affûrances d'obferver les conditions du traité fait pat
l'Empereur à Hall : Que l'éledteur Maurice , l'éle^leur Joa^
chim de Brandebourg, ôc Volfang de Bavière, duc des Deux-
Ponts , qui avoient depuis peu répondu pour le Landgrave ,
feroient encore fes cautions : Que l'affaire concernant la pof-
feffion de Catzenelnbogen , que le Landgrave de Heffe , ôc
le Prince de Naffau fe difputoient ', feroit inffruite par les
fept Electeurs , ôc par les Arbitres que les parties nommeroienr,
dont l'Empereur en choifiroit fix, pour terminer cette contefla-
tion dans deux ans. Que l'Empereur convoqueroit dans fix
mois une diète générale de l'Empire, oùfontâcheroit de met-
tre fin aux différends , touchant la Religion ^ que dans cet in-
tervalle on demeureroit tranquille j- 6c qu'aucun ne feroit
Kkiij
rez.
2^4^ HISTOIRE
I ""■'■" inquiété à ce fujet : Qu'on admettroit dans la Chambre Impe-
Henri il i^i^is les Conféderez de la ConfelFion d'Ausbourg : Que toutes
I 5 5* 2. les propolitions faites par l'éledeur Maurice, ôc qui concer-
noient la liberté publique ôc la dignité de l'Empire , feroient
examinées & difcutées dans la diète : Qu'Othon Henri comte
Palatin demeureroit tranquille poirefleur de les Etats j dont il
avoir été dépouillé , ôc qu'il avoit depuis recouvrez : Que les
Princes, qui dans cette guerre avoient donné leur parole aux
Conféderez , feroient quittes des obligations qu'ils avoient con-
tractées : Que ceux qui auroient été lezez pendant les troubles,
ne pourroient prétendre contre perfonne la réparation de leurs
dommages? qu'on lailferoit néanmoins à la prudence de l'Em-
pereur ôc des Etats , de délibérer , dans les premières diètes , fut
les moyens de les indemnifer de leurs pertes. Que les profcrits
feroient reçus en grâce , pourvu qu'ils n'entrepriffentrien défor-
mais contre l'Empereur , ni contre les Etats de l'Empire j ôc que
ceux qui feroient entrez au fervice delaFrance,le quitteroient ôc
fe retireroient chez eux dans trois mois : Qu'Albert de Brande-
bourg feroit compris dans le traité de paix 5 à condition qu'il
mettroit les armes bas , ôc qu'il licencieroit fes troupes dans
l'efpace de douze jours : Qu'enfin quiconque contreviendroit
au traité feroit tenu pour ennemi. Mais afin qu'il ne parût pas
que le roi de France étoit entièrement oublié ôc abandonné de
fes alliez, on ajouta que , quant aux différends particuliers qu'il
avoit avec l'Empereur , ôc qui ne regardoient aucunement
l'Empire^ il pourroit charger l'éleâeur Maurice du foin d'ex-
pliquer fes intentions à l'Empereur.
Après que ce traité eut été dreffé à PafTaw , ôc enfuite figné
par l'Empereur , l'évêque de Bayonne partit, pour revenir en
France : mais avant fon départ , il montra combien il étoit mé-
content du peu de cas qu'on avoit fait du Roi fon maître dans
• ce traité. Maurice néanmoins l'adoucit un peu , par l'efpérance
de quelque nouvel événement , ôc en lui proteftant qu'il n'a-
voit pu différer de conclurre un accommodement avec l'Em-
pereur , fans expofer le Landgrave fon beau-pere à un péril
manifefte. A l'égard du Roi, foit qu'il eût été fatisfait en par-
ticulier par Maurice , foit qu'il diffimulât , il renvoya les ota-
ges en Allemagne , fans leur laifler appercevoir aucune mar-
que de mécontentement.
D E J. A. D E T H O U . L 1 V. X. 2^^
Le fiége de Francfort ayant été levé , ReifFenberg , gagné
par le marquis Albert de Brandebourg , pafla le Mein avec Henri ïL
fon régiment, &fe joignit à lui. Cette jontlion nuifit au Land- i ç ^ 2.
grave de Heffe , qui étant forti de prifon , fut arrêté auprès de
Maeftrich , par les ordres de la Reine Marie qui étoit là , ôc ve\e 'neffe '
qui le mit fous la garde des mêmes Efpagnols , qui l'avoient eft mis eu U-
gardé pendant cinq ans. La Reine l'avoit fait arrêter, difoit-elle, ^^^^^'
parce que le traité de paix avoit été enfreint ^ par la révolte de
Reifîenberg , & qu'elle ne pouvoir relâcher le Landgrave ,
qu'elle n'eût été plus amplement informée de la volonté de
fon frère : mais après la réponfe de l'Empereur , ce Prince fut
remis en liberté , le quatrième de Septembre. Il retourna enfin
dans fes Etats au bout de fix jours.
Quatre jours auparavant, l'Empereur, en partant^ d'Aufbourg,
avoit aufïi mis en liberté Jean Frédéric de Saxe , qu'il renvoya
avec des témoignages de la plus tendre amitié. Il étoit venu de
Villach dans cette Ville , par Infpruch ôc par la Bavière^ avec les
troupes de Bohême^d'Iralie ôc d'Efpagne, que Doria avoit trans-
portées à Gènes au commencement de Juillet. Croyant qu'il
étoit de fon honneur de changer , avant fon départ , le gouver-
nement de la ville d'Aufbourg, il abolit le Confeil, 6c tout
ce que les Conféderez avoient réglé , ôc rétablit l'ancien gou-
vernement : il fe contenta de faire fortir de la ville trois Mi-
niftres qui lui étoientfufpe£lsj ôc permit aux autres de prêcher
ôc d'enfeigner , conformément à la ConfelTion d'Aufbourg.
Maurice ôc Guillaume fils du Landgrave, ayant abandonné le Guerre de
fiége de Francfort , prirent des chemins différens. Celui-ci ^°"§'^'^'
alla au payis de Hefle, ôc Maurice avec fes troupes fe rendit
à Donavert, où il fit embarquer pour la Hongrie fon infan-
terie furie Danube, le 23 d'Août, avec ordre à fa cavalerie de
fuivre par terre. Pour lui, il revint en diligence dans fes Etats,
afin de donner ordre à fes affaires , ôc il joignit enfuite l'armée, à
îa tête de feize mille hommes de pied ôc de cinq mille che-
vaux. Le bruit s' étant répandu qu'il vouloit afïiéger Gran ^, f ou Stiigo-
le Bâcha de Bude , malgré fes forces inférieures , fe mit "ic.
€n campagne , pour lui faire tête. Machmet , Général des
ttoupes Ottomanes j fe difpofa en même tems à faire le fiége
d'Agria, avec une armée de foixante ôc dix mille hommes. Cette
z66 HISTOIRE
■" I • place n'eft forte ni par l'art ni par la nature^ îclle ell: feulement
Henri IL environnée d'une vieille muraille flanque'e de quelques tours, fans
j _ - 2 baftions , ôc a d'un côté une colline peu éloignée qui la comman-
de. Le courage de fes défenfeurs fuppléa à fa foibleife. C'étoient
deux mille Hongrois, ôc foixante gentilshommes diftinguez dn
pays , qui s'y étoient renfermez , avec leurs femmes , leurs en-
fans.ôc leurs effets. Ils avoient fait ferment de fouffrir tout ^ & de
fe nourrir même de corps morts , Il les vivres leur manquoient,
plutôt que de capituler avec un ennemi perfide : ôc de peut
qu'un ferment fi terrible ne fût violé par quelque capitulation,
on défendit les affemblées fous des peines rigoureufes. On mit
enfuite les provifions dans des magafins publics , afin que tout
étant commun , le péril ôc les vivres , chacun eût plus d'ar-
deur pour défendre la Ville. Les hommes étoient occupez à
la défenfe de la place , tandis que les femmes , ôc ceux qui n'é'
toient pas capables de porter les armes , étoient employez
aux travaux ôc aux ouvrages , ôc chargez du foin des vi-
vres.
Fameux Lorfque Machmet les fit fommer par un Trompette de fe
fjegc Agna. ^^^^^q ^ voici quelle fut leur réponfe. Ils. mirent un cercueil
fur les crénaux des murailles , pour montrer qu'ils préferoient
la mort à toute forte de compofition , ôc qu'ils aimoient mieux
mourir libres , que de vivre efclaves. Les affiégeans drefferent
alors, du côté de la grande Eglife , une batterie de vingt-cinq
pièces de canon , ôc une pareille du côté de la colline , ôc fi-
rent pendant quarante jours un feu continuel. Quoiqu'une par-
tie de la muraille , ôc prefque toutes les tours fuffent déjà aba-
tues i les afiiégez néanmoins, loin de fe décourager, firent un
retranchement profond , ôc mettant de tems en tems des troupes
fraîches dans les corps de garde, ils fe défendirent avec fuccès :
dans trois affauts donnez en un feul jour ils repoufferent les
Turcs , qui y perdirent jufqu'à huit mille hommes. Cette opi-
niâtreté obligea Machmet de faire de plus vives attaques : il
;fit efcalader la ville de touscôtez j mais à niefure qu'il redoubloit
I Elle eft aujourd'hui très-forte &
efl: regardée comme le Boulevart de la
Chrétienté. Les Allemands la nom-
ment Eger f ik, les Hongrois Erlaw.
II y a une autre ville dans la hautç
Hongrie , nommée auffi Agria , dans
le comté de Barzod,
fes
DE J. A. DE THOU, Liv. X. i6n
fes efforts , les^afTiegez lui oppofoient une plus vigoureu- .■ .m -
fe réfiftance. Henri II
Les femmes fur-tout firent éclater leur courage dans ce i r- r 2 *
fiéffe meurtrier. Une , entr'autres , ayant vu périr fon mari au-
.pres délie pendant qu elle combattoit, la mère, qui etoit pre- traordmaire
fente , lui dit qu'elle emportât le corps de fon époux, ôc qu'elle ^ifs femmes
le fit enterrer. A Dieu ne plaife , ma mere^ répondit-elle, ^''''"
que j'enfeveliflfe mon mari , fans avoir vengé fa mort 5 il
s'agit de combattre Ôc non de faire des funérailles. Ayant pris
aulli-tôt l'épée Ôc le bouclier de fon mari, elle fe jetta dans la
mêlée, tranfportée de fureur, ôc ne refpirant que la vengence, ôc
elle ne ceffa de combattre qu'après avoir tué de fa main trois
Turcs, qui s'efforçoient de monter fur la muraille. Elle prit
enfuite le corps de fon mari , ôc le tranfporta elle-même dans
l'Eglife^oLi elle le fit enterrer honorablement. Il y en eut une
autre des plusdiftinguées de la ville, qui portant une très-grofi^e
pierre, pour la jetterfur les ennemis, ôc accabler les affaillans,
fut tuée d'un coup de canon, qui lui emporta la tête. Ace
trille fpeÊlacle , fa fille qui la fuivoit, fans s'amufer à pleurer
fa mort , prit fur le champ cette même pierre teinte du fan g
de fa mère, ôc l'ayant jettée fur un gros d'ennemis qui efca-
îadoient la muraille, en tua deux , ôc enbleffaun grand nom-
bre. Les autres femmes , témoins d'une fi grande bravoure^
Ôc excitées par fon exemple ôc par fes difcours , combattirent
avec fureur. Elle releva même le courage des hommes , qui
repoufferent les ennemis dans unefortie, ôc enclouerent deux
de leur canons. Tandis que les femmes étoient en fadion fur les
murailles , prêtes à recevoir l'ennemi, s'il avançoit, un boulet de
canon en fi apa une , dont la tête éclata en morceaux fur fes
compagnes : celles-ci n'en furent point effrayées jelles n'en com-
battirent qu'avec plus de chaleur, ôc firent un grand carnage
des Turcs. Machmet voyant le courage des affiégez , ôc qu'ou-
tre les grandes pluyes, fon armée étoit défolée par une mala-
die contagieufe , qui faifoit mourir fubitement ôc les hommes
ôc les chevaux, leva enfin le fiége le 19 d'Oâ:obre.
Achmet alla à Bude , Ôc Machmet à Belgrade j mais les
affiégez les ayant chargez en queue , tuèrent un grand nom-
bre de Turcs , ôc leur prirent la meilleure partie de leur baga-
ge, qui fut partagé entre eux, fuivant l'accord qu'ils avoient
Tom, IL L 1
^^8 HISTOIRE
fait. Cadaldo avoit été d'avis que pendant que les Infidèles
Henri II. faifoient le ficge d'Agria^ Maurice d'un coté, & lui de l'au-
I 5" 5 2. tre , harcelleroient l'armée des ennemis : il avoit même propo-
fé fon delTein à Ferdinand , qui jugea qu'il n'étoit pas de la
prudence de rifquer une batailles mais que l'un ôc l'autre dé-
voient feulement faire des courfes jufqu'à Stul\(^eiffembourg
ou Albe-royale, ôc Vefprin.alin défaire diverfion, 6c d'obli-
ger l'ennemi à lever le fiége.
Cependant les Grands de Hongrie envoyèrent des députez
au roi Ferdinand, ôc en obtinrent la permifTion de traiter avec
le Turc, par i'entremife du Chiaou Hali, qui avoit été envoyé par
Soliman dans la Valachie Tranfalpine pour terminer les diffé-
rends de Mirce, Vaïvode de cette province , avec les peuples re-
belles, ôc leur faciliter des voies d'accommodement. On propofa
les conditions acceptées autrefoispar le roi Jean,ôc le même tri-
but qu'il payoitj mais Ferdinand qui vouloir en obtenir de
moins rigoureufes ôc de plus honnêtes , ajouta, que Vefprin,
Dregelt, Bujach , Lippe , Temefwar , ôc Zolnock , feroient ren-
dus. Ce traité ne fut propofé que fous le nom des grands du
Royaume : Ferdinand ôc Caftaldo eurent la délicatelfe de n'y
vouloir pas paroître. Hali voulut bien fe charger du traité , avec
promefle d'en rendre réponfe dans huit jours , ôc exhorta les
Seigneurs à s'affembler à Waflarhel.
Cependant Caflum-Bafla ht venir des troupes à Lippe delà
plus proche frontière , ôc entreprit de conftruire un Fort en-
tre Deva Ôc Lippe , alin de faire plus aifément le dégât , ôc
d'entrer avec moins de danger dans la Tranfylvanie. Caftal-
do voulant s'oppofer à cette entreprife , avoit réfolu de déta-
cher trois compagnies du régiment de Brandiz, pour ren-
forcer la garnifon de Deva; mais les Allemands s'étant mu-
tinez , fe portèrent à un tel excès de fureur, que quoique bien
monté , il put à peine fe dérober au péril. Ces féditieux s'étant
emparez du canon , attaquèrent le logement des Efpagnols ,
& ils ne mirent bas les armes , que lorfque le comte Jean-
Baptifte d'Arco leur eut payé trois mois de leur folde. Après
qu'on leur eût joint trois compagnies du régiment d'Helfef-
tein , Jean Turco à la tête de quatre cens maîtres , ôc Paul Ban-
co qui encommandoit cinq cens , marchèrent contre Caffum-
Bafla , ôc firent des courfes' jufqu'au château de Perias , où étoic
î) E J. A. D E T H O U , L r V. X. ^69
une garnifon de Turcs , à feize milles de Lippe. Ils s'empa- ■'"■— ■■"■■^
rerent enfi.iite du Fort qu'on élevoit entre Deva & Lippe , après Henri ÎL
avoir taillé en pièces tous ceux qui le défendoienr. Caiïum- i ;■ r 2,
Bafla , informé de ces nouvelles ^ ne voulut point fe mettre en
campagne, ni même entrer dans la Tranfylvanie y de crainte
qu'il n'en fortît plus malheureufement qu'il n'y feroit entré.
Les Chrétiens , après avoir ravagé le pays ennemi , fe retirèrent
enfin j fans avoir vu paroître le Général Turc. Jean Turco
retourna dans fon pays avec fes troupes. En vain Caftaldo
les exhorta à demeurer jufqu'à ce qu'il fût pleinement infor-
mé des mouvemens de Machmet , ôc que l'ont eût appris ,
s'il avoir paffé le Tibifque ôc le Danube ; car le bruit cou-
roit alors qu'il avoir été mandé par Soliman , Ôc que ce Prin-
ce armoit, pour faire la guerre l'année fui vante contre Muf-
tafa fon lils , qui caufoit des mouvemens en A fie. Caftaldo ayant
fçû que Machmet s'étoit en eft'et retiré, congédia les troupes
de Hongrie , ôc revint à Hermanftar. Alors il diftribua en
quartiers d hiver les Allemands ôc les Efpagnols dans les
places voilines , ôc ayant fait fortifier Deva , il y laifia une
garnifon '■> mais croyant qu'il importoit à Ferdinand , déjà
épuifé d'argent ôc de troupes, de faire une paix ou une trêve
avec l'ennemi, il confeilla aux Hongrois de s'afiembler à Waf-
farhel , ôc d'y attendre la réponfe de Soliman.
En ce tems-là finit le procès intenté parle Pape , touchant /°^f '^f?'
r_ r ^11 n\e au lujet du
le meurtre du cardinal Matin u fe j rerdinand , Caftaldo , ôc meurue du
les autres complices furent déclarez abfous. La nouvelle de «^''^^''^^^ ^^*'-''
/ / / T-» rinine.
ce meurtre ayant ete apportée à Rome au commencement de
cette année, avoit touché fenfiblement tout le monde, ôc cha-
cun avoit hautement murmuré de ce que Martinufe , qui ne
devoit le Chapeau qu'à fon mérite ôc à la recommandation de
Ferdinand, eut périfi cruellement, pour un fujet fi léger, ôc
qui paroifiToit même imaginaire. Ferdinand , fes complices Ôc
les meurtriers , furent excommuniez par le Pape. A la prière
néanmoins des AmbaiTadeurs de Ferdinand, ôc de quelques
Cardinaux, le S. Père ne publia point Texcommunication, Com-
me on étoit perfuadé que les auteurs de la mort du Cardinal
n'en avoient voulu qu'à fes biens , ôc comme d'ailleurs il s'a-
giflbit d'un membre du facré Collège, qui n'avoir point laiiTé
de teftament, on ordonna que ces biens^ qui montoient à plus de
Li ï]
tauue.
i7o HISTOIRE
^??= trois cens mille ccus d'or , feroient confîfquez au profit dû.
Henri II. Pape , jufqu'à ce que le procès eût été inftruit ôc jugé. Mais
1552. les AmbafTadeurs ayant remontré ^ que tout avoit déjà été em-
ployé pour l'entretien de l'armée, on abandonna la difcuffion
de cette affaire à une Congrégation particulière de Cardmaux,
ôc on envoya en Autriche faire les informations néceffaires. Les
Commiffaires furent magnifiquement reçus à Vienne par Ferdi-
nand, ôc par Maximilien fon fils. Caftaldo produifit devant eux
Emeric ôc Adam, fecretaires du Cardinal, que l'on crut alors
avoir été gagnez par argent. Ces deux témoins furent interro-
gez, chacun en particulier, fur ce qui concernoit leur maî-
tre 5 mais la différence de leurs réponfes , ôc quelques inimi-
tiez fecretes , qui les rendoient fufpecls , affoiblirent beaucoup
les dépofitions. On fabriqua enfin à Vienne des témoins , pai*
la connivence des Commiffaires mêmes , ôc on envoya leurs
dépofitions à la Congregadon des Cardinaux , faifie de cette
affaire. Les raifons de Ferdinand étoient affez mauvaifes 5:
mais comme c'étoit une chofe faite, ôc qu'on craignoit que
ce Prince ne donnât lieu à de nouveaux troubles , on ferma
les yeux , pour complaire à l'Empereur. Enfin le Pape , fol-
licité ôc preffé par les Ambaffadeurs de Ferdinand , prononça
une Sentence , par laquelle il déclara ce Prince ôc fes com-
pHces exempts de toute cenfure, avec cette claufe pourtant,
pourvu que les preuves alléguées par eux fuffent véritables.
Les Ambaffadeurs ayant repréfenté , que cette claufe laiffoit
douter de la vérité des témoignages , auffi bien que de la fin-
cerité , ôc de f innocence de Ferdinand 5 ils obtinrent enfin , que
la Sentence feroit prononcée, fans claufe ni condition. Oiî
en fit la publication à Vienne. Mais toute la Hongrie , ôc
Rome même, ne doutèrent jamais, que ce Cardinal n'eût été
indignement affaffmé.
Troubles II s'élcva cn ce tems-là des troubles dans la Valachie Tran-
dans la Vala- falpi^e. Mircc , OU Marc , foutenu par les Turcs , avoit
ufurpé la fouveraineté de cette Province , après en avoir chaffé
Radulfe , qui en étoit le légitime héritier. Ce Prince qui
s'étoit joint à Caftaldo , avec un petit corps de troupes d'é-
lite , comparant fa condition préfente , avec la magnifi-
cence prefque royale, dans laquelle fon père ôc lui avoient
vécu , animé d'ailleurs par l'exemple d'Etieiine Vaiyode dç
DE J. A. DE THOU, Liv. X. 271
Moldavie, demanda du fecours à Caftaldo contre rufurpateur.
Il lui dit j que le courage , les parens, ôc les amis ne lui man- Henri IL
queroienr pas , pour recouvrer ce qu'il avoir perdu , ôc aug- 1552,
menter même ce qui avoir appartenu à fes ancêtres , pourvu
qu'il fut appuyé de Ferdinand. Il ajouta , qu'il êtoit de l'in-
térêt ôc de la gloire de ce Prince > que fes voifîns lui fuffent
déformais redevables de leur grandeur , qu'ils n'avoient dùë
jufqu'alors qu'à l'Empereur Ottoman ; qu'enfin la guerre d'Afie,
où les Turcs croient occupez , étoit l'occafion la plus favo-
rable. Caftaldo loua fon deflein, ôc lui promit de le fecou-
rir avec les troupes de Ferdinand. En effet ;> il lui donna fept
cens chevaux, & quinze cens hommes de pied Hongrois ,
qui s'étoient llgnalez dans les dernières guerres , ôc il mit à
leur tête le capitaine Nicolas , fort ivrogne , vice commun à
la nation , mais officier très-brave.
Mirce , informé du deifein de Radulfe , ôc perfuadé qu'il
falloir prévenir le danger , fe mit à la tête de quatre-vingt mille
hommes y levez avec une diligence étonnante. Il alla droit
à l'ennemi , fuivi de trente pièces de canon , ôc campa dans
un lieu avantageux, auprès de Targowifch. Radulfe n'avoir
avec \qs troupes auxiliaires de Caftaldo , que douze mille
hommes, quelques efforts que fes amis euiïent faits en fa fa-
veur. Ce Prince avoir bien un grand nombre de partifans , qui
avoient tous pour Mirce une haine mortelle j mais il y en
eut beaucoup , que la crainte du mauvais fuccès empêcha de
fe joindre à lui. Quoiqu'il en foit^ la juftice de fa caufe, ôc
la confiance qu'il avoit en fes troupes, l'enhardirent jufqu'à rif-
quer une bataille. Il n'eut pas plutôt apperçu l'ennemi , qu'il
mit fon armée fur deux ailes égales , chacune de cinq mille
hommes de pied , ôc difpofa de même fa cavalerie. Après avoir
fait à fes troupes une harangue vive ôc touchante , il leur donna
une efpérance fi certaine de la vi£loire , que fans attendre Tor-
dre , elles fe jetterent avec furie fur les Turcs, qui compo«
foient l'avant-garde, ôc les enfoncèrent. Cette vigueur étonna
les troupes ennemies : l'arriére - garde s'imaginant que les
Allemands ôc les Efpagnols étoient dans Parmée de Radulfe ,
fe rompit , ôc renverfant , pour prendre la fuite , ceux qui é-
toient derrière , mir route l'armée en défordre. Radulfe , pro-
fitant de ce premier fuccès , donna fi vigoureufement Çws
' Ll lij
i272 HISTOIRE
,émm la cavalerie ennemie, qui ctoit déjà en déroute , que Mlrce
TT TT délefperant de la vicloire , ôc craignant pour fa vie, prit la
fuite , après avoir vu une fi grande armée défaite par une
^ ^ ' poignée d'ennemis.
Le vainqueur auffi-tôt fe rendit maître de Targowifch, ca-»
pitale de la Province, ôc s'empara des meubles ôc des tréfors
de Mirce , eftimez pour le moins deux cens mille écus d'or.
Il demeura fur la place du côté des ennemis huit mille hom^
mes i Radulfe n'en perdit que fept cens. Mirce ayant palTé le
Danube avec les débas de fon armée, fe rendit auprès de So-
liman , après avoir à peine évité la fureur de ceux qui le
pourfuivoient. Radulfe, ayant ainfi reconquis fépée à la main
la principauté de fes ancêtres , ôc reçu des applaudiflemens
univerfels , régla fes affaires félon les conjonélures préfentes ,
ôc envoya des Ambaffadeurs à Caftaldo , pour lui annoncer
cet heureux fuccès , le remercier du fecours qu'il lui avoir don-
né, ôc raifùrer d'une reconoiflance éternelle.
Affaires de Pendant que les grands de Hongrie étoient affemblés à
Hongrie. Let- \.^'a(farhel , Hali revint avec une réponfe de Soliman, tout à
tre de Soli- , r-jT-r^-r»- i
man aux fait contraire aux propolitions des rLtats. Ue rrince les aver-
Grandsdece tiflbit, par Une lettre adrelTée à Batori, que puifque Marti-
nule , qui avoit peri d une mort li tragique , n avoit pu cnaliei:
les Allemands de la Tranfylvanie , ils executaffent fes ordres
avec la fidélité ôc la foumiiTion qu'ils lui dévoient : il leur fai-
foit efpérer de fa protection ôc de fa clémence , qu'après qu'il
auroit élevé le Prince Jean fur le thrône de fon père , ils joûi-
roient de la même tranquillité fous fon règne , qu'ils avoient
goûtée fous fon prédécefTeur : que pour leur rendre fes ordres
plus aifez à exécuter ; il avoir chargé le Bâcha Achmet de le-
ver une puiifante armée , ôc de fe mettre en campagne à la
tête de deux cens mille hommes , que la Grèce ôc la Panno-
nie lui fourniroient-, qu'il avoit écrit aux Princes de laTarrarie
ôc aux Vaivodes de Valachie ôc de Moldavie , de joindre,
leurs forces à celles d' Achmet 5 que de l'obéïffance à fes ordres
dépendoient leur liberté , leur gloire ôc leurs biens 5 que fi mé-
prifant fon autorité ^ ils avoient commerce ôc s'entendoient
avec les ennemis , ils dévoient s'attendre à payer chèrement
leur rébellion î qu'il avoit juré devant Dieu , de faire tout
jpaffer au fil de l'épée j qu'il condamneroit à une fervitude
DE J. A. DE THOU, Liv. X. 273
étemelle les femmes ôc les enfans j qu il feroit rafer toutes les
places, ôc qu'il nelaifleroit pas pierre iur pierre dans la Tranfyl- Henri II.
Vanie. Il ajoûtoit enfin que c étoit pour la dernière fois qu'il les 1 5 j 2.
avertiflbit ,aiin qu'il ne fut pas obligé de rendre compte un jour
du fang de tant de peuples , ni des maltieurs qu'ils fe feroient
eux-mêmes attirés^ par leur perfidie ôcleur derobeiïTance.
Cette lettre écrite à Conftantinople le fept de la Lune d'Oc-
tobre fut lue publiquement dans les Etats du Royaume. Peu s'en
fallut d'abord que toute l'afTemblée , ou Batori pour lors ma-
lade ne pût affilier , ébranlée par des menaces fi terribles , ne fe
foûmit unanimement aux ordres du grand Seigneur , ou par
crainte^ ou par le defir de quelques nouveautez, que feroit naître
le rétablifTement du Prince Jean. On différa néanmoins la ré-
ponfe à Soliman. Cependant Caftaldo , qui paffoit l'hiver à
Weiffembourg , apprit par des courriers qu'on lui dépêcha, que
la lettre menaçante de Soliman avoit fait fur les efprits une fi
forte imprefTion j que s'il ne venoit promptement les raffurer par
fa préfence, ils alloient tous donner dans le fentiment de ceux,
qui penfoient qu'il falloit ployer fous l'Empereur des Turcs.
Ce général partit le 2 de Décembre , ôc arriva à Waflarhel , le
même jour qu'on devoir délibérer fur la réponfe à la lettre de
Soliman. Il fit aux Etats une vive harangue , par laquelle il
les détourna d'une fl honteufe réfolution : il les afliira qu'ils n'a-
voient rien à craindre de la puiffance du Turc , qui étoit déjà
engagé dans une guerre éloignée : il les exhorta à faire feule-
ment quelques efforts , qui montraflent qu'ils étoient hommes:
qu'infenfiblesà de vaines menaces, que fimpuiflance feule dic-
toit à Soliman , ils fatisferoient à leur confcience , & ne fîétri-
roicnt pas la gloire de leur nation : que Ferdinand les appuye-
roit , non-feulement de fes propres forces , mais encore de
celles de toute F Allemagne, ôc de celles de l'Empereur mê-
me. Il leur perfuada enfin de ne rien faire au préjudice de Fer-
dinand , ôc de prier feulement le Grand Seigneur, de vouloir ac-
cepter d'eux un tribut de vingt mille écus d'or, pour gage de
leur obéïfTance , ôc de lui faire fçavoir en même-tems , que , s'il
envoyoit une armée dans la Hongrie , ils étoient réfolus de s'ex-
pofer aux dernières extrêmitez j pour défendre la liberté de
leur patrie. Hali n'ayant pii obtenir d'eux une réponfe plus
avantageufe, reçut le tribut ôc retourna à Conffantinople.
274 H î S T O î R E
n— Aclimet fe voyant fmftré de fes efpérances , eut recours
Henri II ^^^^^ ^^^ artifices.il écrivit des lettres pleines d'amitié ôc de
î f c 2 bienveillance à Pathocz, un des plus grands feigneurs de laTran*
fylvanie, ôc gouverneur deGiula^ place très-forte , pour ta-
cher de l'attirer à fon parti , en lui infpirant de la défiance
contre Caftaldo. La rufe fut découverte , & Pathocz demeura
maître , non-feulement de Giula, mais encore des fortereffes
de Varadin ôc de Pankota , oli l'on fit venir des vivres , dont
les garnifons commençoient déjà à manquer.
Cependant Ifabelle ne cefToit de fe plaindre , de ce qu'elle
ne recevoir point ce que Ferdinand ôc Caftaldo lui avoient
promis. Ses partifans levèrent alors le mafqueen fa faveur, ôc
comme elle fe confioit entièrement en Petrovithz ôc en François
Quendi-Ferentz, elle commença à refufer ouvertement ce qu'on
lui ofFroit de nouveau de la part de Ferdinand , ôc même la
principauté de Monfterberg. Elle dit, que puifque le Roi n'a^
voit pas fatisfait à fa parole dans le rems marqué , elle rentroit
dans tous fes droits. Cette Princeiïe étoit d'ailleurs favorifée
des gens du pays, ôc particulièrement des Sekels, qui étant tour-
mentez par les foldats de Ferdinand , que le défaut de paye
portoit au pillage, haïfToient fa domination , ôc fouhaitoient un
changement dans l'Etat. Batori fe voyant menacé de la tempête,
"^ voulut fouvent, pour fe mettre à l'abri , fe dépouiller du titre de
.Vaivode, ôc à peine confentit-il de le garder pour un tems , à la
prefTante follicitation de Caftaldo. Ferdinand convoqua donc la
diète à Prefbourg, pour appaifer les murmures. Après y avoit
vanté par fes Ambaffadeurs l'afî'eâion qu'il avoir pour le peuple ,
il vint à bout de le calmer, en lui faifant efpérer plus de repos , ôc
en éloignant en effet , par le moyen de Paul Banco lieutenant
de Batori, Barthelemi Corvatto, qui étoit dans Giula avec
deux compagnies d'Allemands , oii il avoit exercé toute forte
de cruautez fur les habitans , ôc fur les autres fujets. Il donna
enfuite à Pathocz la garde de la forterelfe.
Caftaldo rejetta fur l'éleÛeur Maurice la mauvaife conduite
qu'on avoit tenue cette année : il dit, que fes troupes avoienf:
été non feulement inutiles dans la guerre de Hongrie , mais
qu'elles avoient encore ruiné l'épargne du Roi ôc les finan-
ces de la Province , ôc épuifé tout f argent deftiné pour les
garnifons. L'Ele£leur au contraire foutenoit , que l'avaricç
fordide
DE J. A. DE THOU^Liv. X. 27;
fordlde de Caftaldo avoit poufle à bout tous les peuples , & ■
avoit rendu fon entrée en Hongrie infruclueufe à la Chrétien- f{£i<jRi jj
té. Quoiqu'il en foit 3 Maurice , après avoir congédié fes 1 r ^ 2. *
troupes j partit de Javarin fur la fin de l'année , ôc fe retira
en Saxe. On apprit alors que trois cens cavaliers Turcs , que
Caflumbek avoit envoyés de Lippe , pour faire le dégât , é-
toient tombez dans une embufcade , ôc avoient été taillez en
pièces par la garnifon de Deva. La nouvelle de ces heureux
luccès , releva un peu le courage des peuples , qui laflez des
defordres que caufoient les fréquentes mutineries des Alle-
mands & des Efpagnols , ne pouvoient plus fouffrir le joug
^Qs Etrangers ^ 6c foûpiroient tous après le prince Jean, qui
étoitaimé des Turcs, ôc dont ils attendoient le recouvrement
de leur liberté , ôc leur repos.
Fin au dixième Livre,
Tom^ IL M m
Henri IL
Affaires d'I-
talie,
H I S T O I R E
<3 î
<.<7>
* * * ^ * * * * >ft * * * * * ^ Vf * * ->, * & yr^ (.^
HI STOIRE
D E
JACQUE AUGUSTE
DE T H O U.
IJ^ R E
^ ^ ^ ^(ï>(5>
l< ><i^ ^* * 4t * (3 Ni)
^ ^ i» - - ^
ONZIEME.
E R S le tems que l'Ele^ieur Maurice
porta fes armes dans la Hongrie , la
guerre , ôc la politique encore plus ,
firent naître en Italie plufieurs cvene-
mens mémorables. Les ennemis pri-
rent d'abord , quoiqu'avec peine , le
bourg de Brà en Piémont ^ apparte-
nant au duc de Savoye , que nous
avions déjà commencé à fortifier , ôc
dont plufieurs habitans furent pendus
par l'ordre du jeune prince Emanuel Philibert, irrité de l'opi-
niâtreté avec laquelle les affiégez avoient défendu la place.
Gonzague marcha enfuite à la tête de l'armée vers FolTano ,
après avoir commandé à Céfar Maggi d'aller à Saluées avec
le comte de la Trinità. La ville fut bien-tôt prife ; mais la ci-
tadelle tint ferme plus long-tems : Alaggi néanmoins après, avoir
été blefle à la gorge , l'obligea enfin à capituler. Il y laiflapour
^î>($><& (ô Ô ^
D E J. A. D E T H O U , L I V. XL 277
gouverneur Gabriel Serbelloii avec une compagnie d'in- *
fanterie j 6c il alla enfuite avec le comte de la Trinità,par les Henri IL
ordres de Gonzague, devant Dragoniera, qui fe rendit enfin, ^ S S ^*
après avoir efluyé trois jours le feu du canon ; la garnifon Fran-
çoifefortit, vie ôc bagues fauves , fuivant la capituladon , ôc fut
conduite dans la vallée prochaine.
Après la prife de Dragoniera , Maggi ayant eu ordre d'at-
taquer Monte-Maro , marcha aulTi-tôt vers cette place qui étoit
très-forte, menant avec lui Augufte , fils naturel du marquis de
Saluées , ôc ami du Commandant de la garnifon , qui étant
forti à la follicitation d'Augufte , pour conférer avec lui , fe
trouva pris par les troupes de Maggi, quifurvint tout à coup.
On employa d'abord la douceur , pour obliger ce capitaine à
faire rendre la place? mais ce fut inutilement : on en vint en-
fuite aux menaces 5 on le fit même marcher , à la vue de la pla-
ce, lié , comme fi on l'eût conduit au fupplice. A ce fpedacle,
les habitans touchez du péril qui menaçoit leur commandanf,
rendirent fur le champ la place , pour lui fauver la vie. Cet Of-
ficier fut fi frapé de la frayeur de cette mort honteufe , que tout
fon corps parut couvert d'une fueur de fang. Nos troupes qui
étoient dans la citadelle , défefperant d'être lecouruës , promi-
mirent de fe rendre , fi dans trois jours elles ne l'étoient point.
Briflac avoir cependant envoyé un homme , pour leur donner ^
avis, qu'ils tinffent ferme j que le fecours arriveroit bien-tôtj
que Gonzague étoit allé avec fon armée du côté de Foflano
ôc de Bene , ôc que pour lui , il iroit dans peu les fecourir en
perfonne. Mais cet envoyé ayant été furpris par Angelo Santi
de Corfe , fut mis à la queftion , ôc ne put parler aux aflTiégez.
La garnifon n'ayant aucunes nouvelles de Brifl^ac, ôc n'efpé-
rant plus rien, capitula après les trois jours. Maggi, après avoir
laifle dans la citadelle deux compagnies commandées par Phi-
lippe del Vaira , ôc Malavicino de Plaifance , fe mit en mar-
che avec l'artillerie.
Alvare de Sande tenta le fiége de Ceva, 011 BrifTac s'étoit
enfermé^ pour appuyer deVaffé gouverneur de la place; mais
les troupes de Montluc Ôc de Bernardin firent lever le fiége;
ôc les Efpagnols fe retirèrent à Pontellure , après avoir amufé
nos troupes au paflage de la rivière , par quelques légères eicar-
mouches. Les Lnpériaux fe jetterent enfuite fur cette contrée.
Mm ïj
^78 HISTOIRE
^— — ■ qui eft fermée par les rivières de Bormia ôc de Leri , & qui
Henri II ^ pour limites le château de Ponzone à l'orient, ôc le payis de
I f c 2 ^^va à l'occident. Telles furent à peu près les places , dont nos
troupes s'étoient emparées l'année précédente , ôc que Gonza-
gue reconquit cette année , fans toucher à aucune place de
réfilbnce, quoique cette campagne leur eût coûté cent foi-
xante mille écus. Nous demeurâmes maîtres de Ravel , de Savil-
lan ôc de Raconis , qui font les principales forterefies du payis.
Toute l'Italie étoit alors partagée entre la crainte ôc l'efpé-
rance 5 on y voyoit profpérer les affaires du Roi de France,
& celles de l'Empereur en affez mauvais état. On apprenoit
tous les jours , que le Roi avoir foûmis , par la force ou autre-
ment; un grand nombre de villes dans la Lorraine ôc le Luxem-
bourg : les partifans de l'Empereur étoient fur-tout confternez
delà fuite de ce Prince en Allemagne. Toute l'Italie étoit pref-
que fans défenfe : le marquis de Marignan avoir amené à l'Em-
pbreur quatre mille TtaUens, levez la plupart dans la Tofcane,
avec deux mille vieux foldats Efpagnols , qui avoient fervi dans
]a guerre de Parme. On avoir rendu à Ottavio toutes les pla-
ces ôc les citadelles , excepté Sandonino , Caftel-Gueifo ^ ôc
Colornio , oi^i l'on avoir laiffé des garnifons Impériales j l'Em-
pereur avoir aulTi gardé Brefello qu'il n'avoir pas voulu qu'on
♦ rendît au Cardinal de Ferrare.
Gonzaguefe voyant privé des troupes Allemandes, que l'Em-
pereur avoir rappellées, ôc qui faifoient la plus grande force de
l'armée de Piémonr^ n'ofoir former aucune entreprife , ôc fe
tenoit fimplement fur la défenfive. Paul de Thermes étoit à
Parme , pour y foûtenir le parti de la France , fécondé des prin-
cipaux capitaines Italiens î ôc le cardinal de Ferrare étoit à la
Mirandole avec quatre mille hommes d'infanrerie > qu'il avoir
affemblez pour faire lever le fiége de la ville. Tour fembloit
préfager quelques révolutions. La révolte du prince de Salerne,
qui étoit en grande confidérarion parmi fes vaflaux , ôc fes
courfes fréquenres annonçoient des troubles dans le Royaume
de Naples. D'ailleurs le refus que l'on avoir fait à Guidobal-
do duc d'Urbin , du gouvernemenr général qu'il avoir follicité
avec empreflement , faifoit conjefturer qu'il entremit dans no-
tre parti 5 car il avoir déjà renoncé à la folde des Vénitiens , Ôc
il étoit accoutumé à faire la guerre fous les drapeaux ôc aux
'ji
D E J. A. D E T H O U , L I V. XL 27P
frais d'autrui. On tiroit néanmoins de bons foldats de fa prin- ,
cipauté, d'où l'on pouvoit aifément aller dans l'Abruzze par la vr^ ,„ tt
AT 1 J' A T T • ' • J' ^ ^ r xlENRI 11,
Marche d Ancone. J^es Impériaux etoient d autant plus persua-
dez que ce Prince embrafferoit notre parti > qu'ils fçavoient
que le Roi lui avoir fait des propofitions honorables , ôc qu'il
lui avoit promis fur-tout,de lui céder le droit que Catherine
de Medicis fa femme , fille de Laurent de Medicis autrefois
duc d'Urbin , prétendoit avoir fur ce duché. D'ailleurs le
bruit couroit, que par le canal du cardinal Franc^ois de Tour-
non , qui s'étoit retiré à Venife pour être en fiireté > le Roi
avoit foUicité le Sénat de fe liguer avec lui , en lui faifant ef-
pérer , qu'après que le royaume de Naples auroit été recou-
vré, il donneroit à la République quelques ports dans la Poûilie,
d'où elle tireroit des vivres , dont on manquoit fouventà Ve-
nife : on promit auill aux Vénitiens quelques places dans le
Milanez, ôc l'on fit efpérer au Pape un ample patrimoine, pour
le dillribuer à fes parens. Le Pape néanmoins , & le Sénat de
Venife nefe laifferent point féduire par des appas i\ fiateurs.
L'arrivée de l'armée Navale des Turcs dans la mer de Tof-
cane tenoit fur-tout en fufpens ceux, qui ne s'étoient point en-
core déclarez ni pour l'un ni pour l'autre parti. Cette flotc
étoit compofée de cent-vingt-trois galères , de quelques bri-
gantins , ôc d'un grand nombre de tartanes : elle étoit partie
le quatre de Mai du port de Conftantinople , ôc avoit d'abord
relâché à Modon'dans la Morée, où après avoir paffé douze
jours, elle avoit fait voile vers Zante, dans le Golfe de Sainte
Maure , qui peut contenir jufqu'à trois mille galères j elle fe
détourna enfuite de l'ifle de Leucade , appellée aujourd'hui
Sainte Maure , ôc qui eft jointe à l'Albanie par un pont , ôc
après qu'elle eût falué , félon la coutume, fifle de Corfou , ap-
partenant aux Vénitiens , ôc que le Gouverneur de cette idelui
eût rendu le falut , ôc eût envoyé même des prefens au nom de la
RépubUque à l'Amiral de la Hôte, elle fut pouiTée par lèvent,
de Sainte Marie de Cafliopo , ville de Corfou , à Brutinto , ôc
aux Monts de la Chimère * -, elle fit provifion d'eau dans cet =♦ Les Grec»
endroit , ôc rencontra enfuite une galère de Ragufe , chargée f J'^j, ^^['"^
des prefens qu'on a coutume d'envoyer aux Bâchas. Elle entra ces monts
le premier jour de Juillet dans le Golfe de Venife, s'appro- ^^roçcramia,
çha des côtes d'Italie , ôc vint devant Crotone , place très-forte,
M m iij
28o HISTOIRE
fituée dans une peninfule fur un rocher. De-Ià ayant été por-
Henri il ^^^ au-delà du Cap de la Colone , dans le Golfe de Schilaci ,
I r c 2. ^ au-delà du Cap de l'Arme, ou Spartivento , elle entra dans
la Baye de Reggio y aujourd'hui nommée la Foffe de Saint
Jean. Cette ville fituée à l'extrémité de l'Italie regarde la Si-
cile, quieneft feparée par un détroit de dix milles, & que l'on
croit avoir été autrefois comme arrachée par les vagues de la
mer, du payis des Brutiens. Les flots de la mer, reflerrés dans
ce détroit i y font agitez de fept en fept heures avec tant d'im-
petuofité ôc de violence , qu'on ne peut les regarder fans ef-
froi j ôc ceux qui veulent traverfer ce détroit y font fouvent
naufrage. Au-deiïus de Reggio efl: le fameux promontoire de
Scylla , aujourd'hui appelle Scyllo, tout rempli de grottes 6c de
cavernes, ôc qui étant battu des vagues de la mer , lorfque le vent
deSudoueftfouffle , fait entendre un bruit pareil à faboyement
des chiens j ce qui a donné lieu à la fable de Scylla. On voit
fur la côte de Sicile , vis-à-vis de Scyllo , le Cap de la tour du
Fare , qui s'avance un peu au-deffus de Meiïîne. Après que la
flote eut été long-tems agitée dans ce détroit, elle aborda en-
fin à la tour du Fare ; mais TAmiral ayant quelque foupçon
d'une embufcade ( fept cens cavaliers attendoient en effet que
l'on fit une defcente dans l'ifle ) défendit févérement queper-
fonne ne fortît des vaiffeaux , ôc fit voile vers les ifles de Vulcain,
Ces Ides font dans le Fare de Mefilne , au nombre de fept ;
^n les nommoit Eoliennes ôc Lipariennes : comme la terre
y eft d'une nature ignée , on a cru que par une communication
foûterraine , elle empruntoit ou fourniffoit les feux du Mont
Etna. La flotte arriva enfin à Stromboli , ifle qui diffère des
autres par des fiâmes plus claires ôc plus pures : les habitans ,
par la fumée, jugent deux jours auparavant du vent qui doit
foufller : ce qui efl: caufe que les anciens ont nommé cette
ifle la caverne d'Eole.
Quoique tout le monde s'attendît à voir fondre cet orage
fur l'Italie, on ignoroit néanmoins de quel côté il éclateroir.
Ceux même qui étoient chargez des affaires du Roi, n'en étoient
pas affùrez. Côme , qui craignoit pour la Tofcane , écrivoit
tous les jours à l'Empereur , pour l'engager à pourvoir à la
fureté de Sienne : il lui faifoit entendre que les habitans, indif-
pofez contre lui, ne méditoient que le moyen de fe procurej:
DE J. A. DE THOU , Liv. XL 2S1
îa liberté , 6c que la Citadelle n'étoit pas encore en état de dé- «
fenfe j il ajoûtoit que les François étoient comme en embufca- ff£î«^Rï JJ
de, prêts à faifir tous les momens favorables. Il donna les mê- 1 r r 2
mes avis à Diego Hurtado de Mendofe , qui étoit chargé à
Rome du foin de cette affaire j il l'afrûroit , que le péril étoit
preffant , ôc qu'il lui importoit de revenir promptement à Sien-
ne , pour diiliper la conjuration par fa préfence j il l'exhortoit
fur-tout à payer les foldats de la garnifon, qui faute de paye-
ment, fe licentioient , étoient à charge à la Ville, ôc faifoient
hautement murmurer le peuple contre leurs defordres.
On craignoit fur-tout pour le royaume de Naples , dans un
tems que l'arrivée de la flotte Ottomane préfentoit aux bannis ,
qui étoient déjà affés puiffans , une occalion de retourner dans
leur payis. C'eft parce motifque l'Empereur avoir envoyé dans
le Piémont deux regimens d'Allemands , commandez par Jean-
Baptifte de Lodron Ôc Nicolas Madrucci , avec ordre d'aller
joindre le Viceroi Pierre de Tolède. Mais le Pape , lié par le
traité qu'il avoit fait avec le Roi ^ ôc craignant d'y donner at-
teinte , refufa à ces troupes le paifage fur fes terres 5 ainfi on
donna ordre à Doria de les faire paffer à Naples fur fes vaif-
féaux. Mendofe remontra que fes Efpagnols nefuffifoientpas
pour défendre, contre les Turcs, les citadelles qu'on avoit com-
mencé de conftruire à Sienne, à Porto- Hercole, ôc àOrbi-
tello 5 ôc il obtint de Gonzague mille Allemands du régiment
de Lodron avec trois cens maîtres. Côme^ qui fe croyoit in-
téreffé dans l'affaire de Sienne , ne demeuroit pas dans l'inac-
tion. Il fit fortifier fes frontières avec toute la célérité poflible,
mit dans Pife une garnifon commandée par Rodolphe Baglio-
ni , ôc eut foin d'envoyer dans l'ifle d'Elbe des foldats, ôc toutes
forte de munitions.
Cependant le Prince de Salerne revint promptement en
Italie , où le Roi , qu'il avoit laiffé à Damvilliers, l'avoir envoyé
avec des lettres de créance , àdreffées à ceux qui étoient char-
gez de fes affaires , afin qu'ils déliberaffent enfemble de ce
qu'il convenoit de faire dans la conjoncture prefente. Her-
cule duc de Ferrare , dans la crainte de déplaire à l'Empereur
qui avoit fait la paix avec l'électeur Maurice ^ ne voulut pas
qu'on s'affemblât dans fa ville : ainfi l'on choifit Chioggia dans
l'état de Venife, pour y tenir les conférences. Là fe rendirent
282 HISTOIRE
' le cardinal de Ferrare , le cardinal de Tournon , Paul de Ther-
Hekri IL l'aies j le Prince de Salerne , Odet de Selve amUafladeur du
j ç. ^ o. Roi, Louis Pic comte de la Mirandole, & Corneille Benti-
voglio. Hierôme de Vecchiano de Pife , ôc Mario Bandini de
Sienne y afTifterent aufli au nom des Farnefes. Toute la con-
férence roula fur la guerre d'Italie ; 6c il fut long-tem.s agité
fi on commenceroit par attaquer Milan j ou le royaume de
Naples. Le prince de Salerne étoit d'avis qu'on allât à Naples>
âc promettoit un fuccès heureux Ôc facile ; il prétendoit que
le Viceroi n'avoit fait aucuns préparatifs , Ôc que la NoblelTe du
payis , à qui la flotte de Turquie faifoit efpérer quelque révo-
lution , ôc qui deteftoit la dureté du Viceroi ôc la domination
Efpagnole , pafTeroit infailliblement dans le parti des François;
On oppofoit à cet avis , qu'une pareille entreprife avoir déjà
eu pluiieurs fois un funefte fuccès ^ pour avoir laifle l'ennemi
fi loin derrière foi , ôc rendu par cette imprudence le paffage
difficile à toute forte de fecours : qu'au refte il n'étoit pas
croyable qu'on pût furprendre les ennemis , puifqu'il étoit
manifefte que Céfar Mormile , dont nous avons déjà parlé ,
depuis peu rappelle de fon exil , ôc informé des deffeins du
prince de Salerne , ôc defes partifans , avoit fans doute averti
le Viceroi de tout ce qui fe pafToit. On ne trouvoit pas aufïi
à propos d'entreprendre l'expéditio: le Milan, dont l'Empe-
reur étoit fi proche , ôc qui étoit \ * Srtée du fecours des Al-
lemands , déjà préparé.
Pour faire cependant quelque entreprife , on réfolut de dé-
livrer la ville de Sienne , à la follicitation des bannis. Cette
ville fituée dans le fein de l'Italie , leur parut plus propre à
être fecouruë, ôc plus capable à favorifer un jour les nouvel-
les entreprifes qu'on voudroit tenter. Il leur fembloit d'ailleurs 3
que la flotte feconderoit l'expédition de Sienne , parce que
la plus grande partie de ce payis s'étend vers la mer de Tof-
cane , ôc que l'on y pouvoir faire la guerre avec le fecours
des Turcs 5 qu'au refte, fi le fuccès n'étoit pas heureux, du
moins on pouvoit efpérer de réùfTir mieux dans ce qu'on en-
treprendroit dans la fuite , lorfque les forces des ennemis fe-
roient divifées 5 ôc qu'après qu'on auroit fait dans ce payis-là
comme un effai de cette nouvelle guerre ^ on pourroit enfuite
|3rendre de plus juilesmefurespour attaquer Naples , ou Milan,
Toutç
DE J. A. DE THOU, Liv. XL 2S3
Toute l'AfTemblée s'arrêta à cette dernière réfolutîon , & '
croyant que les préparatifs étoient fuHifants pour l'exccu- Henri 11.
tion, elle députa en France Corneille Bentivoglio ' , pour don- ^ 5 5 2.
ner avis au Roi de ce qui avoit été décidé à Chioggia.
Comme le bruit s'étoit répandu , que les François av oient
deflein d'attaquer Naples , le Viceroi allarmé dcmandoit in-
cefTamment par Tes lettres qu'on lui envoyât du fecours ; fes
prefTanres foîlicitations fervoient à confirmer la nouvelle. Après
que le Roi eût approuvé la réfolution de l'aflemblée de Chiog-
gia, Bentivoglio revint en Italie, ôc Louis de faint Gelais fut
envoyé à Rome , comme en ambafTade , pour affiirer le Pape
qu'il n'avoit rien à craindre de la flotte j mais en effet , pour
appuyer à Rome l'entreprife de Sienne, ôc y affermir, par fa
préfence ôc fes confeils , les partifans du Roi. L'Empereur
voyant fes affaires en fi mauvais état, dans un tems 011 il étoit
dénué d'argent, demanda à Côme , qu'il lui prêta deux cens
mille écus d'or. Côme faififfant cette occafion pour obtenir
la fouveraineté de Piombino , en Ht encore parler à l'Empe-
reur, par Philippe Pandolfini. Jacque Apiani , feigneur du
lieu, confentoit à la céder , fur-tout depuis que fa mère, qui
s'y étoit toujours oppofée , étoit morte j de forte , que Cô-
me avoit envoyé à Gènes Bernard de Medicis , évêque de
Caffano , qui étoit fon parent , pour la remife de la fomme
qu'on demandoit , ôc engager le Sénat à confentir que Piom-
bino lui fût cédé par Apiani , ôc qu'il le tînt déformais de
l'Empereur, à titre de fief Mais les Miniftres Impériaux firent
naître des obftacles , ôc traînèrent l'affaire en longueur. Lorf-
que le duc d'Albe fut arrivé avec un fecours d'Efpagnols>
qui leur parut fuffifant , pour faire tête à l'ennemi , ils élu-
dèrent la demande de Corne , qu'ils jugeoient affez engagé
par fes propres intérêts à défendre l'ifle d'Elbe.
L'Empereur néanmoins , cédant dans la fuite à la néceiïité,
ôc craignant j qu'après la perte de Sienne, ce payis ne tom-
bât en la puiffance des ennemis , donna ordre à Mendofe ,
de mettre Côme en poffeffion de Piombino , des fortereffes de
ce territoire ^ ôc de toutes les munitions de guerre, qui y
ï Les Bentivoglio ont toujours été
attachez à la France , depuis le règne
rie Louis XII. qui fit la guerre en Ita-
Tome IL
lie , pour îes remettre en pofrcfîion de
la fouveraineté de Bologne.
Nn
iS4 HISTOIRE
I ctoient j à condition qu'il promettroit de rendre ces places, tou-
TT„ ,„ TT. tes les fois que l'Empereur, ou fes héritiers, lui oftriroient
l'argent qui auroit été employé à les fortifier , ou à les défen-
* dre. Corne envoya donc Otto de Montauto , général des
troupes de Tofcane , qui avoir mérité fon eftmie & fa con-
fiance , pour recevoir de Navarreto , officier Efpagnol , la
citadelle de Piombino 5 ôc pour en donner le gouverne-
ment à Rofa de Vicchio , brave officier , & faire prêter à
fon maître le ferment de fidélité par les habitans de Piom-
bino , de Populonia , de Scarlino , & de Buriano. Les peu-
ples de l'ille d'Elbe prêtèrent le même ferment. Le duc de
Florence ayant pris pofTeflion de ces places , huit ans après
que l'Empereur les lui avoir promifes, trouva les fortifications
qu'on avoit commencées, prefque ruinées, par un effet de la
négligence , ou de la mauvaife volonté de Mendofe 5 mais fon
extrême diligence , encore moins grande que fon bonheur,
les rétablit fi promptement , qu'il les mit allez tôt à couvert
de ce qu'il pouvoir craindre de la flotte des Turcs , s'ils fe
fuffent jettez fur les côtes de la Tofcane.
Quoique les Impériaux euffent fouvent été avertis par Co-
rne , des deffeins que les François avoient fur la ville de Sienne ,
ils commencèrent néanmoins un peu tard à prévenir le danger
qui ménaçoit cette place. Mendofe , qui jufques-là avoit em-
poifonné ôc rendu fufpe6ls tous les projets , Ôc toutes les of-
fres de ce nouveau Souverain, donna ordre enfin à François
'd'Alaba, commandant de la garnifon Efpagnole à Sienne,
d'aller à Florence demander à Côme le fecours qu'il avoit
promis : mais il poufia la défiance , jufqu'au point de défen-
dre à Alaba , de lailTer entrer les troupes de ce Prince dans
la ville, ôc il lui ordonna de les faire refterà Staggia. Cô-
me, prince politique, ufa pour lors de diffimulation, ôc com-
manda en même tems à Menichino de Poggibonzi, capitaine
de la milice du Val d'Elfa , de fe rendre à Staggia avec trois
mille hommes d'infanterie, ôc trois cens maîtres, pour faire
face aux ennemis.
Cependant on tramoit alors une révolte dans la ville, -^née
Piccolomini , Americ Amerighi , Mario Bandini , ôc André
Landucci, qui s'étoient déclarez pour la liberté de leur patrie,
ctoient convenus avec les principaux de Sienne , ôc avec le
i5';2.
DE J. A. DE THOU, Liv. XL sSf
peuple, fatigué de la domination Efpagnôie , qu'on prendcoit _ _
les armes à un jour marqué j pour fecoûer le joug , ôc qu'on tt~^ tt .
leur ouvriroit les portes de la ville Jorfqu'ils s'y préfenteroient. ^'^"^
Ils ne pouvoient entrer dans les terres de Sienne que par Caf-
tro , & par Pitigliano j toutes les autres avenues étoient fer-
mces j de forte que Côme ôc Nicolas des Urlins avoient for-
tifié cet. endroit-là , pour empêcher les bannis de venir à Sien-
ne. Des Urfins avoir été afi'ez dénaturé , pour dépouiller fon
père de la fouveraineté de Pitigliano , & cette action indigne
lui avoir valu la prote£lion de l'Empereur, à qui il avoir fait
entendre que fon père favorifoit le parti des François : mais
ayant fouvent demandé à Ferdinand de Gonzague le paye-
ment des troupes , qui étoient en garnifon à Pitigliano , ôc
voyant qu'on ne les payoit points comme on l'avoit promis,
il en fit fes plaintes , qui furent méprifées. Son mécontente-
ment l'engagea alors à pafTer dans le parti de la France. Jé-
rôme Vecchiano l'avoir déjà follicité de quitter le parti de
l'Empereur , & il exécutoit en cela^ les ordres d'Horace Far-
nefe duc de Caftro , qui fe flatroit d'obtenir un jour de la li-
béralité du Roi la fouveraineté de Sienne j ce que le pape Paul
111. fon ayeul avoir extrêmement fouhaité après la perte de
Plaifance. Au refte, le Pape mécontent du violent procédé
de Mendofe, qui avoir depuis peu battu, pour une caufe affez
légère , le Bargelio , ou Prévôt de Rome , favorifoit ouver-
tement les bannis , & avoit mandé au" cardinal de Carpi , lé-
gat de Viterbe , qu'iL donnât pafTage à nos troupes. Mais ce
Cardinal , attaché aux intérêts defEmpereur, avoit fecretement
averti Alendofe des ordres du S. Père. Piccolomini , ôc Ame-
righi, étant partis de Caftro & de Pitigliano, avec un corps
de troupes , fe rendirent dans le payis de Sienne , avec des
commiffions contrefaites par Amerighi, au nom deMendofe,
( félon Adriani ) comme fi ces troupes avoient été levées par
les ordres de ce Général , po\]r défendre la côte : mais les Im-
périaux furent informez de cette rufe par Jule Salvi , un des
chefs du peuple, qui ayant été follicité d'entrer dans le com-
plot, l'avoit découverr , & avoir accufé de complicité les
Cenfeurs de la ville. C'cft pour cela qu'Otto de Montauto
fut envoyé à Sienne, pour dire à Alaba, qu'il eût à promet-
jtre tout ce qui étoit en fon pouvoir , ôc à donner toutes IwS
. JN n ij
28 (^ HISTOIRE
. aflurances , de la part de Côme. Les conjurez étoieiit déjà ar-
Henri IL '^^^'^^ ^ San-Chirico dans le territoire de Sienne, à dix-
- huit milles de cette ville j ôc le duc de Florence avoit écrit
aux Comandans des troupes , qui étoient au Val-d'Arno , à
Cafennno , à Mugello , à Prato , à Volterra , & à Pontafie-
ve, qu'ils fe rendiflent en diligence à Staggia. Il rappella en-
fuite deux compagnies de cavalerie , qu'il avoit envoyées peu
auparavant pour la garnifon de Piombnio. Oi\ fit venir en
même tems du Val-d'Elfa quatre cens fantafTms , avec ordre
d'aller à Staggia. Côme avoit aulfi écrit à André Doria ,
qu'il fit defcendre dans les ports de l'Etat de Sienne , les Al-
lemands deftinez pourNaples , ôc qu'il les h)i(îat quelque tems à
Piombino , & à Livourne, pour tenir en refpeâle peuple de
Sienne : mais Doria s'excufa de ne pouvoir le détourner , ôc pré-
texta un ordre contraireùl aima mieux avoir égard aux preflantes
follicitations du Viceroi de Naples. Cependant on ordonna à
Goro de Montebenichi, capitaine de la milice de Montepul-
eiano, de faire avancer fes troupes^ ôc de s'emparer de Tur-
rita , de Montefellonico , ôc des autres places voifines dans le
Val-di-Chiana. Dominique Galeotti^ colonel des troupes de
Cortone, fut auiîî commandé pour tenter la prife de Luci-
gnano j afin de contenir, par cette efpecede frein, les Sien-
nois , que l'amour de la liberté rendoit furieux , ôc que rien
ne pouvoir réduire.
L'entreprife étoit déjà fur le point d'éclater ; cependant
Alaba avoit fait publier une défenfe^à peine de la vie , qu'au-
cun habitant de Sienne ne fortît de fa maifon. En même-tems
le Confeil s'affembla î ôc on envoya dire , au nom de la ville,
à Piccolomini , ôc à ceux de fa fuite , qu'ils euflent à fe retirer.
Piccolomini fe découvrit alors , ôc répondit fièrement , qu'il
ne fe tiendroit point en repos , qu'il n'eût rendu la liberté à
fa patrie , en chaffant de Sienne les troupes étrangères : il
ajouta qu'il y avoit déjà dix mille hommes fous les armes j
que la flote Françoife jointe à celle des Turcs, arriveroit bien-
tôt à Porto-Ercole , ôc qu'ainfi il flilloit que les Efpagnols fe
hataffent de donner ordre à leurs affaires. Il n'y avoit à Sien-
ne que quatre cens Efpagnols , qu'Alaba avoit jugez fufîifans
pour garder la citadelle de cette Ville , San-Domenico , ôc
la porte Camollia î les autres troupes avoient été répandues
D E J. A. D E T H O U , L I V. XI. 287
fur la côte , pour s'oppofer à la defcente des Turcs. Comme -
Alaba tftoit étransfer, ôc que tous les habitans lui ctoient fuf- u^v-nT tt
^ ., ] r r ^ • 1 • • j nENRI il,
pects , il ne voulut pas le her a eux , quoique les principaux de
l'Ordre de Nove fulîent venus d'eux-mêmes lui prêter ferment.
Cette me'liance les aigrit fi fort , qu'ils fe joignirent aux autres
citoyens , pour la liberté delà patrie.
Cependant Montauto, averti par Alaba, étoit entré fur le la ville de
foir dans la Ville avec quatre cens hommes d'infanterie : ayant Sienne chaflc
joint enfemble leurs forces , ils fe rendirent maîtres de la grande &^eco'ime°fa
place. On vit fur le champ accourir de tous cotez des trou- libe.tc.
pes, de Pitigliano, de Caftro , & de Santa-Fiore. La Porte Ro-
maine fut brûlée, celle de Tuli abattue : les Efpagnols , qui
gardoient la Porte Romaine ^ forcés de céder , fe retranchè-
rent dans les tours voiHnes , où après avoir foûtenu plufieurs
attaques, la faim les obligea de fe rendre. Cependant lesfol-
dats répandus dans la Ville animèrent les habitans à défendre
leur liberté : le peuple aulîî-tôt courût aux armes ôc s'em,para
de celles qu'il put trouver dans la place , ou que les bannis
avoicnt eu foin d'y faire entrer. S'étant joints tous enfemble^
par la haine commune qu'ils avoient pour les Efpagnols , ils
parcoururent les rues l'épée à la main , ôc pouiTerent dans la
place pubUque Alaba ôc Montauto, qui tenoient encore le mar-
ché ôc la porte Camollia. Les Efpagnols firent ferme jufqu'à
minuit , dans l'efpérance du fecours qu'ils attendoient de Srag-
gia j mais ils fe redrerent enfin dans la Citadelle & à San-Dome-
nico, voyant que ce fecours ne paroiffoit point , & que d'ail-
leurs ils avoient affaire '^ des gens déterminez, qui expofoient
bravement leur vie pour la défenfe de leur liberté. La porte
Camollia étoit encore occupée par les Efpagnols : mais les
troupes étrangères obligèrent enfin Alaba de l'abandomier,
aulTi-bien que San-Domenico. .
Les Siennois regardant Come comme un voifin capable de
leur nuire , ou de les appuyer , dans la conjoncture préfenre ,
lui députèrent Califte Cerini , afin de lui témoigner , qu'ils
étoient prêts de conferver déformais pour l'Empereur le mê-
me refpecl Ôc la même obéiffance qu'auparavant îl'aflurer^
que la dureté de Alendofe ôc l'infolence des foldats Efpagnols
les avoient portez à prendre les armes , ôc le prier enfin
qu'en qualité de voifin ôc d'ami, il n'entreprît rien contr'eux,
N n iij
2S8 H I S T O rPv E
ôc qu'il ne s'oppofât pas aux efFoits qu ik faifoient pour ré-
Henri II couvrer leur ancienne liberté,
j - * Côme ayant loiié la généreufe réfolution des Siennois , leuc
promit fon amitié, à condition qu'ils ne fe fouflrairoient point de
l'obéiflance de l'Empereur. Enmême-tems il envoya à Sienne,
avec Cerini , Hippolyte de Corregio 6c Léon Santi, comme en
ambaflade , pour s'informer en quel état étoient les affaires d'A-
laba,ôc combien de tems il pouvoit encore tenir dans la Cita^
délie. Cependant ayant mis Frédéric Montauto eu la place de
Rodolfe Baglioni , il fit venir celui-ci dePife , avec Carolino
des Urfins ôc avec de la cavalerie , ôc lui donna ordre de fe
tendre à Staggia , pour tenter de fecourir les Efpagnols aflié-
gez dans la Citadelle. Mais comme il apprit de Santi , que
par la négligence de Mendofe , il reftoit fort peu de vivres
dans cette place, ôc que s'il en falloit venir à un combat, il
y avoit apparence , que le fecours n'arriveroit pas affez tôt , il
envoya à Sienne Marcel Agoftini Siennois , chargé, pour cal-
mer la fureur des habitans, de leur reprefenter le péril qui les
menaçoit du côté des Impériaux, ôc de les avertir qu'André
Doria étoit à la tête de quatre mille Allemands , Ôc qu'Afca-
nio deCornia, ôc Alexandre Vitelli étoient prêts de tomber
fur eux avec un corps de troupes : Qu'au refte Corne ne pou-
voit manquer à fon devoir , s'ils renoncoient à l'obéïffance
qu'ils dévoient à l'Empereur, pour prendre le parti des Fran-
çois. Après que les Siennois eurent remercié Correggio , ôc
Agoflini , ôc qu'ils eurent protefté d'être inviolablement atta-
chez à l'Empereur, ôc aux intérêts de Côme , Corregio de-
manda des otages, jufqu'à ce que l'Empereur leur eût pref-
crit de juiles conditions.
Tandis que les Siennois déhberoient touchant les otages ( car
'ils n'avoient pu fe défendre des preffantes follicitations de Cor-
reggio ) ôc qu'ils étoient fur le point de fatisfaire à fes demandes,
Lanfac arriva de Rome en diligence. Les Siennois étoient en
quelque forte déterminez à donner des otages. Mais irritez
de ce que les Officiers de Côme s'étoient emparés de Luci-
gnano , ôc de Montefellonico , perfuadez d'ailleurs par Lanfac,
que le fecours duRoi arriveroit au plutôt , ils rompirent l'af-
femblée fans rien conclure. Déjà le peuple avoit creufé un
foilé entre la Citadelle ôc les murailles de la ville , qu'on avoit
t) E J. A. D E T H O U , L I V. XL 28^
élevées de ce côté»là , par le peu de prévoyance de Mendofe,
à une telle hauteur, que l'on pouvoit voir de cet endroit ôc Henri IL
de San-Domenico dans la Citadelle, ôc que ceux qui étoient i <; ^ z,
dedans ne pouvoient fe mettre à couvert du canon. De plus,
nos troupes , qui étoient déjà arrivées de Rome en grand nom-
bre , avoient auiïi fait en dehors un retranchement , par le
confeil de Jérôme Vecchiano , pour ôter toute efpérance de
faire entrer du fecours ôc des vivres dans la Citadelle.
D'un autre côté , le Pape faifoit folUciter le duc de Floren-
ce , de ne pas empêcher les Siennois de recouvrer leur liberté,
qu'il affùroit être Tunique but des François : il l'exhortoit donc
à rappeller fes troupes , & à rendre les Villes qui avoient été
prifes , lui repréfentant , qu'il étoit à craindre pour lui, qu'en
s'engageant dans des affaires étrangères., il n'attirât dans fon
payis les troupes de France, qui après avoir foûtenu les Sien-
nois , pourroient bien fe jetter fur fes Etats. Ces confeils du
Pape étoient judicieux : car le cardinal de Ferrare ôc Paul de ^
Thermes faifoient de grands préparatifs, ôc levoient des troupes
dans la Mirandole ôc à Parme , réfolus de fondre fur la Tof-
cane. Dès que les Siennois eurent renvoyé Cerini , ils députè-
rent à Côme Ambroife Nuti , chargé de lui faire des offres
de fervice ôc d'amitié au nom de la République, de lui de-
mander les places conquifes dans le Val-di-Chiana, ôc enfin
de lui témoigner, que les Siennois étoient prêts de prendre le
Pape pour arbitre , ôc de donner pour otages quatre Gen-
tilshommes des plus diftinguez delà Ville. Côme voulant fe
tirer honnêtement d'une affaire , dont les fuites pouvoient lui
devenir funeftes^confentit aux conditions fuivantes : Qu'Otto
de Montautofortiroit de la citadelle avec la garnifon ôc tout le
bagage? qu'après qu'elle auroit été rafée, les Siennois congé-
diroient les troupes étrangères j que la Republique demeure-
roit toujours hdéle ôc attachée à l'Empire , fuivant fon devoirs
qu'elle ne nuiroit point aux Etats alliez de l'Empire; qu'elle
ne permettroit jamais qu'on fît des levées dans fon territoire
contre l'Empire ou contre fes alliez ; qu'elle ne recevroit dans
fes ports , ni dans fes havres , aucun ennemi de l'Empire 5 qu'elle
conferveroit toujours les droits de fon ancienne liberté 5 qu'elle
ne fourniroit rien , pour rembourfer les frais de la conflruclion
de la citadelle , ou ceux de la dernière guerre ? ôc qu'eiï
2po HISTOIRE
■ faveur de rafFedion que Corne avoit pour les Siennois , il prie-
Henri IL ^^^^ TEoipereur de foufcrire à cette dernière condition. On
1 5" 7 2. ajouta, que le traité fait entre Côme ôc les Siennois l'an 15" 47
feroit fidèlement obfervé , & qu'enfin les places prifes de part
ôc d'autre feroient rendues. On n'employa dans l'atle du traité
que le nom de l'Empire , ôc non de celui de l'Empereur , parce
que les Siennois efpéroient obtenir plus aifément l'approba-
tion des Etats de l'Empire , que celle de l'Empereur. Au refte
on demeura d'accord , que s'il y avoit quelques ennemis de
la Republique dans le payis de Sienne, ils en fortiroient au
plutôt; ôc que jufqu'àce tems là, les Siennois ne feroient pas
obligez de congédier les foldats François , même après la dé-
molition de la citadelle. Cet article fut ajouté, afin d'obliger
les Efpagnols à vuider Orbitelle qu'ils occupoient encore. On
trouva à propos de comprendre dans ce traité Alaba, ôc les
Efpagnols de la garnifon; ôc de convenir, que s'ils ne vou-
loient pas y être compris , le traité n'en feroit pas moins
exécuté.
Mendofe voulant couvrir la honte de fa faute par une efpe-
ce de fermeté , refufa de confentir à cet accommodement, ôc
donna ordre à Afcanio de la Cornia, ôc à Alexandre Vitelli de
faire des levées au nom de FEmpereur. Cornia leva dans les
terres de Peroufe trois mille hommes d'infanterie , avec lef-
quels il fe rendit maître de Chiufi, Ôc Vitelli en leva deux mille.
Mais la difette de vivres ôc d'argent ralentit bien-tôt l'ar-
deur de Mendofe. Après avoir fait une vaine parade de fes
forces, il crut s'être afifez acquitté de fon devoir, ôc donna
ordre à Alaba de céder entièrement la citadelle aux Siennois,
en imputant à Corne la perte de cette place , pour n'avoir pas
envoyé de bonne heure le fecours néceffaire. Il fe juftifia de-
vant FEmpereur , par Fentremife de Correggio ôc de Santi qu'il
lui envoya , ôc qui avoient été témoins de fa conduite : il
lui fit dire par ces deux officiers , que , n'ayant pu défendre la
citadelle, il étoit convenu avec les Siennois > qu'elle feroit
démolie; de peur qu'elle ne tombât en la puiffance des Fran-
çois , ôc que parla continuation d'une guerre infruètueufé,les
Siennois ne fuffent enfin obligez de fe foùmettreàune Puifian-
ce étrangère. ■ ■
Cependant la flotte des Turcs ayant heureufement pafTé le
Fare
DEJ. A. DE THOU.Liv.XI. 291
Fare de Meffine, arriva le 10 de Juillet à Schilaci, 6c à Ci-
rella, lieu célèbre dans la Calabre parles vins excellens qu'il -Ur^^'^.n
j • J iv ^ • u M' 1 î n • s HENRI II.
produit: de-la, après avoir brûle quelques places, elle vint a
Policaftro , auprès du cap de Palinure dans la Baiilicate : elle
y mit le feu , & pilla Canerotta , dont les habitan - furent em-
menez en captivité. Ayant enfuite paflTé le Golfe de Salerne ôc
Tifle de Capri/elle parut à la viië du port de Naples. Dragut,
qui menoitl'avant-garde , mit le feu dans la forterefle de l'ifle de
Procita, qui avoit été déjà brûlée par Airadin Barberoufle.
Il tira enfuite vers l'ifle d'Ifchia , qui ei\ à deux milles de
Procida , ôc oii eft un château très-fort , bâti fur un rocher , ôc
célèbre par la retraite de Marie d'Aragon veuve d'Alfonce d'A-
valos marquis du Guaft. Dragut ayant attaqué cette Ifle ^ en
fut vivement repoulTé par la garnifon, ôc alla rejoindre fa flotte.
Pierre de Tolède vice-roi de Naples étoit dans de terri-
bles inquiétudes. Le dedans ôc les dehors de la ville de Na-
ples ne lui oflroient que de triftes fujets de craindre un funefte
événement : dans ces allarmes , il avoit fait venir tous les Ef-
pagnols des garnifons du Royaume , pour faire tête aux enne-
mis du dehors. Quant au dedans, ayant découvert depuis peu
une conjuration , il avoit fait trancher la tcte à Antoine Gri-
fone, brave gentilhomme, qui, comme ami du prince de Sa-
lerne , lui étoit devenu fufpecl, ôc avoit été convaincu, di-
foit-il , par des lettres qu'il avoit furprifes. Il avoit aufli fait
publier une Ordonnance , par laquelle il étoit défendu , fur pei-
ne de la vie de prononcer feulement le nom du Roi de France,
ôc du prince de Salerne. Le Vice-roi avoit auflî fait fermer tou-
tes les portes de la ville , ôc n'en avoit laiffe que trois libres , par
lefquelles on pouvoir entrer ôc fortir.
La flotte fit voile enfuite par le Golfe de Gaete vers Ponza,
ifle dépendante des Farnefes '. Dragut informé de l'arrivée
d'André Doria dans cet endroit , s'avança, ôc lefurprit tandis André Do-
quil ne penfoit pas être fi près de l'ennemi. Doria ne pou- [è^'"àr^"i>a-
vant avec quarante galères faire tête à une flotte fi nombreufe, gut.
fit fur le foir fa retraite avec tant de légèreté , que toute la
flotte ennemie ne pût l'atteindre. Dragut néanmoins l'ayant
fuivi avec lix de fes meilleurs voiliers, lui prit une galère, ôc
après avoir paffé toute la nuit , Ôc une grande partie du lendemain
I Elle eft encore aujourd'hui dépendante de l'Etat de Parme.
Tome IL Oo
2P2 HISTOIRE
à le pourfuivre, iî en coula deux à fond , ôc en prit fix autres avec
Henri II ^^P^ ^^^^^ Allemands qu'elles portoient. Nicolas Madrucci leur
j - - 2 colonel fut pris avec eux , ôc mourut bien-tôt après d'une blef-
fure qu'il avoit reçue dans le combat. Ce fut le $ d'Août que
ce malheur arriva au célèbre Doria, qui avoir toujours étéjuf^
qu'alors favorifé de la Fortune. Après cet échec , il fe retira en
Sardaigne avec le refte de fa flotte , ôc revint enfuite à Gènes.
Sigoniojuilifie Doria, ôc rapporte, que ce Général lit d'abord
voile à Malaga en Efpagne , dans le deffein d'emmener l'in-
fanterie Efpagnolej qu'il la fit embarquer àAlcantara dans fes
vaiffeaux, ôc qu'il reçût de l'argent à Barcelone 5 qu'après
avoir paffé beaucoup detems dans ces différentes villes^il ne put
retourner à Gènes avant le premier jour de Juillet , ayant été fur-
pris par une tempête dans le golfe de Lyon 5 qu'il fit débarquée
à Gènes les Efpagnols, qui eurent ordre d'aller par terre 5 qu'en-
fin il reçut dans fes vaiffeaux les Allemands qui étoient arrivez, ôc
prit en diligence la route de Naples. Le même Hiftorien ajoute,
que fur lebruit que la flotte des Turcs étoit auprès de cette ville,
Doria fe retira avec trente-neuf galères à l'embouchure du
Tibre, où ayant fait provifion d'eau, il ne put apprendre la
route que tenoient les ennemis > ni de Naples, ni de Rome,
ni de la part des Impériaux j qu'il fe mit enfuite prudemment
en haute mer; ôc que pour éviter le mont Circello, à la côte
duquel il croyoit qu'étoit le plusgrand péril, il ne fut pas plu-
tôt à la vûë de Ponza ôc d'Ifchia , qu'il fit voile de ce côté là.
11 fe perfuadoit, que n'y ayant point déport , ni même de l'eau
feulement pourtrois vaiffeaux, les ennemis fe tiendroient plus
volontiers dans le détroit de Procita , afin d'arrêter le fecours
qu'on feroit paffer à Naples. Il jugeoit d'ailleurs , que s'il en-
treprenoit de paffer par le détroit del'Ifle de Capri, les Turcs
pourroient s'y oppofer fans peine , ôc garder le paffage des
deux côtés avec leur flotte , qui étant fort nombreufe pou-
voir être divifée fans péril. Doria crut donc, félon Sigonio ,
que les Turcs s'étoient arrêtez dans le Golfe de Naples ; ainfi
la nuit étant fuivenuë, il ordonna pour plus grande fureté,
que fi, contre ce qu'il croyoit, les ennemis étoient par ha-
zard cachez dans l'Ifle de Capri , on changeât de route, autant
qu'il feroit pofFible , en navigeant lentement loin de Ponza ôc
d'Ifchia ; afin que , s'il falloit faire retraite , les rameurs fuffent
DE J. A. DE THOU, Lrv. XL 293
plus frais ôc moins fatiguez. Sur les quatre heures du matin
il s'apperçut qu'il avoit en queue la flotte des Turcs, qui ve- Henri II
noit fur lui pour le fuprendre. On lui confeilla de prendre la
fuite avec les galères qu'il pouroit fauver, puifqu'il étoit trop
inférieur aux ennemisrmais ilrejettacourageufement ce confeil,
& ayant joint toutes fes galères enfemblc , il voulut qu'on ramât
plus lentement, ôc que fouvent même on ne ramât point du
tout; afin d'attendre celles qui ne pouvoient aller fi vite, ôc que
s'il falloir fuir , il confervât toutes fes galères ^ en les faifant
retirer toutes enfemble. Il étoit perfuadé quefi l'on en venoit
aux mains, il combattroit plus hcureufement avec la flotte entiè-
re , ayant appris par fon expérience que les galères des Turcs ne
font pas Cl légères que les nôtres. Il avoit peut-être crû, que
les ennemis ne pouroient le fuivre long-tems , qu'avec un pe-
tit nombre de galères , ôc qu'ainfi il ne rifquoit rien de leur
faire face, ôcde foûtenir leurs efforts : que d'ailleurs ayant beau-
coup de monde il pouvoit combattre, ôc remporter même la
vi6loire,ou du moins empêcher les ennemis de nuire au peu
de galères qu'ils pourfuivoient.
Pendant qu'on faifoit ces réflexions , il partit un boulet de
canon ^ qui pafla entre la galère de Doria ôc la Réale Es-
pagnole qui y étoit jointe. Un Efpagnol ayant demandé alors
à haute voix ce qu'il falloit faire, puifque l'ennemi étoit fi pro-
che , Doria répondit , qu'il étoit d'avis d'aller tous enfemble
au fecours des autres galères. Un moment après un autre
cria d'une voix tremblante: A la voile, à la voile; ôc quelques
galères partirent à l'inftant ; mais la Réale Efpagnole ayant ga-
gné aufli-tôt la pleine mer, toutes les autres de cette nation fi-
rent la même chofe. Le défordre fuivit cette lâche féparation, ôc
toute la flotte épouvantée fe mit en même-tems à fuir. Les Turcs,
après l'avoir pourfuivie depuis minuit jufqu'à cinq heures du
foir, prirent fept galères quiéroientdes moindres pour la chiour-
me. André Doria ne pouvant faire tête , fe retira dans l'ifle
d'Elbe , où il rallia les reftes de fa flotte. Après cette viêloire
les Turcs ne voyant point paroître le prince deSalerne, qui
étoit parti de Marfeille avec vingt-cinq galères de France, ôc
deux mille Gafcons, mirent à la voile ôc fe retirèrent. Les
ayant joints depuis avec beaucoup de peine , il tâcha en vain
tle les faire retourner , en les affùrant d'une prompte révolte
Oo ij
2P4 HISTOIRE
I dans Naples. Ils lui promirent feulement de revenir l'année
Henri IL Suivante ; ce Prince les accompagna jufqu'à l'iflede Scio^oii
j r- r- 2. il pafTa l'hiver avec notre flotte.
Cependant Corne rendit aux SiennoisLucignano ôc Monte-
fellonico , ôc le Pape donna ordre qu'on leur remît Chiufi alors
occupé par Afcanio de la Cornia. La citadelle même , qu' Ala-
ba avoit enfin rendue par l'ordre de Mendofe , fut remife à
Lanfac. Cet officier la remit avec un applaudiffement univer-
fel au pouvoir des Siennois^ qui commencèrent aufli-tôtàla
démolir. On envoya en même-temsdes AmbafTadeurs départ
ôc d'autre , pour confirmer la paix. Les Siennois députèrent
à Florence Ambroife Nuti , ôc Corne envoya à Sienne Léon
de Ricafolo , très-entendu dans les affaires des Siennois. Com-
me les Efpagnols tenoient encore Orbitello , les Fran(;ois n'é-
toient pas encore fortis de Sienne , ôc de Thermes y étoit
même arrivé depuis peu de Parme. Ce fut pour le duc de
Florence un prétexte de ne point rappeller fes troupes de Stag-
gia. Il étoit bion alTuré de la fincerité du Roi de France 5 mais
attentif à tous les mouvemens, il appercevoit au travers d'une
paix, qui ne lui fenibloit pas trop bien cimentée, le princi-
pe de quelque foudaine révolution. Dans cette vîië, il avoit
confeillé au Pape, que les Siennois avoient choifi pour ar-
bitre au fujetdes différends qui reftoient à vuider, de s'appli-
- quer à appaifer tous les troubles dans la ville de Sienne , ôc
à reformer la République. Le cardinal Fabio Mignanello ,
Siennois , ayant été chargé de ce foin, y avoit établi une nou-
velle forme de gouvernement, ôc y avoit créé feize Alagif-
trats ôc un confeil de huit cens citoyens. Il avoit eu la pré-
caution de compofer la plus grande partie de ce confeil de ceux
des citoyens, qui fe fentani coupables à l'égard de l'Empereur,
ne manqueroient pas d'embrafler le parti du Roi ,dont l'appui
leur étoit néceffaire , quoiqu'ils fuffent d'ailleurs très-zelés pour
la liberté de leur patrie. Il les avoit aulTi engagez à faire au
Roi une dépuration folemnelle , pour le remercier au nom de
la République , comme fon glorieux libérateur , ôc lui deman-
der la continuation de fon fecours ôc de fa puiffanteprotedion,
contre ceux qui voudroient efîayer encore de leur ravir la li-
berté, qu'il leur avoit fi heureufemcnt procurée. Claude To-
lomei , dont on voit encore la harangue éloquente à cefujct;
fut mis à la tête de la députation.
DE J. A. DE THOU, Liv. XL 29^
Côme regardant 'ce procédé , comme une infratlion du
traite fait avec les Siennois, fe crut alors dirpenfé d'en obfer- HE^yr^i H.
ver les conditions ^ & confeilla àMendofe de retenir Orbitello. i c- r o.
Ce général étant donc allé à Livourne , avec les Efpagnols
qu'on avoit fait fortir depuis peu de la Citadelle de Sienne ,
attendit Doria , qui avoit fait voile vers Naples , après le dé-
part de la flotte des Turcs. A fon retour il s'embarqua fur fes
galères, ôc alla à Piombino , d'où il aborda au port de San-
Stephano, après avoir mis à terre auprès d'Orbitello quinze
cens foldats. Doria attaqua une tour que les Siennois occu«
poient , à l'extrémité de l'étang , & la battit avec le canon
d'une galère. Les affiégez abandonnèrent la tour, ôc les en-
nemis entrèrent librement dans Orbitello. Après y avoir mis
une garnifon ôc des vivres , & avoir fait fortifier la Citadelle,
feulement du côté du continent , parce qu'elle étoit d'ailleurs
toute environnée par l'étang, Mendofe en partit ^ ôc bien-tôt
après il fut rappelle d'Italie. Ce Miniftre y avoit gouverné
pendant plulieurs années avec tant de hauteur , qu'on a crû
qu'il y auroit entièrement ruiné les affaires de l'Empereur, s'il
y eût demeuré plus long-rems.
La garnifon > qu'on mit à Orbitello ^ confiftoit prefque toute
envieux foldats , qui,pardes courfes continuelles foûtenoient,
comme ils pouvoient , l'honneur des Efpagnols ôc les intérêts
de l'Empereur. Nos troupes qui étoient dans Sienne ôc aux
environs , ne jugèrent pas à propos de s'avancer plus loin ,
dans un tems que la puiffance du Roi n'étoit pas encore
bien établie. Ce fut dans le deflein de l'affermir , qu'après
que le Pape eut rappelle le cardinal Mignanello, le Roi en-
voya dans ce payis-là le cardinal de Ferrare , qui joignoit à
une grande expérience une prudence confommée, ôc devoir
fans doute plaire aux Siennois , comme étant d'une des plus
illuiircs maifons d'Italie, ôc d'ailleurs bien fervir le Roi , com-
me ayant l'honneur de lui être allié de fort près. Il partit donc
pour Sienne, ôc paffa par Florence, 011 Côme lui fit une ma-
gnifique réception. Il eut beau aiïi'irer ce Prince de l'amiti-é
du Pvoi , fi dans ces troubles de l'Italie il vouloit fe rendre
médiateur j il ne put lamais en tirer que des réponfes vagues
ôc équivoques. Ce Prince alors occupé à affùrer fes frontiè-
res, faifoit fortifier en diligence San-Cafilano , vis-à-vis lé Val
O o iij
2-96 HISTOIRE
d'Elfa , ôc fuggeroit fecretement aux Efpagnols de faire encore
KekriIL entourer d'un mur le Mont de San-Miniato , qui domine la
I 5" ; 2. ville, ôc d'y faire de bons baftions. Au refte, il coloroit fi bien
fes démarches , qu'on ne pouvoit le traiter d'ennemi. Comme
l'Empereur étoit alors dans de fàcheufes con jondures , ôc at-
taché au fiége de Metz , dont nous parlerons bien tôt, Côme,
inquiet du fuccès de cette entreprife, penfoit que fon honneur
ôc fes intérêts l'engageoient à ménager les bonnes grâces du
Roi. Dans cette idée , il rendoit de bons offices ôc témoi-
gnoit toute forte d'amitié au cardinal de Ferrare , ôc il accor-
doit un paffage libre à l'infanterie ôc à la cavalerie , qui ve-
noittous les jours de la Lombardie dans la Tofcane. Par cette
diiïimulation , il mettoit fes frontières à couvert des armes du
vainqueur, en attendant que l'Empereur, dont le fecourslui
étoit nécefiaire , tournât fes armes du côté de l'ItaUe , ôc fe
joignît à lui, pour en chafler l'ennemi commun.
Cependant les affaires de ce Monarque en Italie étoient en
très-mauvais état , par la négligence de Gonzaguc , qui peu
attentif au gouvernement ôc à la guerre , s'étoit rendu odieux
aux troupes, par fon avarice, ou par celle de fes officiers, ôc
s'étoit enfin attiré la haine de toute l'Italie, ôc. fur>tout des peu-
ples du Milanez. L'Empereur voulant remédier à ces defor-
dres, avoit fait venir de Naples Pierre Gonzalez, ôcavoit en-
joint à Gonzague de fe fervir en tout de fes confeils. Ce ne
fut pas fans chagrin que ce Miniftre vit contrebalancer fon
autorité par cet adjoint: le gouvernement en fut depuis encore
plus négligé, ou par le refifentiment de Gonzague, ou par le
mauvais état de fa fanté , qui l'empêchoit de s'appliquer aux
affaires. .
Nos troupes, qui tenoientSan-Martino , San-Balengo, ôc
Ponte, places bien fortifiées, étoient alléesdans le Piémont, com-
me pour afiiéger Vulpian , oii Frédéric Savello commandoit en
l'abfence de Céfar Maggi. Briffac à la tête de ^\)(. mille hommes
d'infanterie , ôc de fept cens maîtres , s'étoit avancé jufqu'à Ceri >
pout attendre le fuccès de l'entreprife; ayant enfuite envoyé
deux mille hommes devant Ce va, place peu fortifiée , il s'en étoit
aifément rendu maître , ôc avoit, par cette, prife ôtéaux Impé-
riaux toute forte de communication , ôc fermé le chemin qui
conduit à Savone, ôc aux autres places alors occupées par les
W/T1W.I <LI»HJ)|W-^
D E J. A. D E T H O U , L I V. XL 2cj-j
Efpagnols. Gonzague cédant enfin ou à la honte ou au dépit,
que lui caufoient tant de mauvais fuccès,s'étoitmis en campagne Henri IL
avec cinq mille Allemands, deux mille Efpagnols , mille Ira- i c- c- o
liens , ôc mille chevaux, pour faire lever le liégede Vulpian.
Il crut qu'il étoitfurtout néceflaire d'aller auparavant attaauer
Ceva , que nos troupes abandonnèrent aufli-tôt , fans attendre
l'ennemi , ne pouvant empêcher qu'elle ne fût prife.
Céfar Alaggi fut enfuite envoyé à Ivrée , pour s'oppofer aux
travaux des François, qui élevoient des Forts de tous cotez.
En même tems Gonzague attaqua San - Martino , qui, après
un (îége de vingt jours , fut enfin pris par la vivacité & la
valeur de Maggi : peu après il fe rendit aufîi maître de Ponte,
ôc par-là il fit lever le fiége de Vulpian. On parla alors d'af-
iiéger Cafal , place fituée fur le Pô, un peu au-deiïus de Tu-
rin. Tous nos Chefs étoient d'avis de l'évacuer , ôc d'en ab-
battre \ts murailles 5 mais Mondue , feul de fon fennment ,
entreprit de la défendre; ôc en effet il la défendit avec va- =f de l'illuftr^
leur, fécondé delà bravoure de Gié*. Nos troupes comman- Majfon de
dées par Jacque de Salvaifon, prirent en même tems Verrue, ^°^^"-'
place forte dans le Montferrat , ôc enfuite Alba, fituée fur le
rivage de Tanaro. La prife de cette dernière place fut plus
funelle aux Lnpériaux , que la levée du fiége de Vulpian ne
leur àvoit été avantageufe. Voici comment cette place fut foû-
mife. Jean-Baptifte Fornari de Gènes y commandoit avec
une garnifon 5 c'étoit un homme intraitable > ôc fa dureté lui
avoit attiré la haine des habitans. On avoit fait plufieurs plain-
tes de lui à l'Empereur, qui avoit ordonné à Gonzague de le
retirer de cette place : mais Fornari ayant corrompu par ar-
gent ceux qui agifToient fous les ordres de ce Miniftre , avoit
adroitement confervé fon gouvernement , malgré l'Empereur
même. Plus irrité alors contre les habitans, il avoit pouffé la
dureté à un tel excès , que ce peuple réduit au défefpoir
traita enfin avec Briffac, qui exécuta l'entreprife, pendant que
Fornari étoit à Chieri. Il envoya à cet effet P'rançois Gouféer
Bonnivet, la Mothe Gondrin, François Bernardin, Brique-
mault, ôc le capitaine Loup, avec quatorze compagnies com-
mandées par Vieux-Pont ; le chevalier Trotto , Jacque Mu-
ratore, ôc le capitaine Venture d'Urbin , qui propola le pre-
mier au lieutenant de Troto , de fuprendre Alba. Ils furent
298 HISTOIRE
reçus dans la ville par la porte de Tanaro , & ils s'en rendî-
Henri II ^^'^^ ^^^ maîtres. On accufa le capitaine Rofîino d'Alexandrie,
j ç, - 2. d'avoir commis cette trahifon, & d'avoir ouvert la porte. Gon-
zague, s'étant depuis afluré de fa perfonne, le fit mettre à la
queftion , fans pouvoir néanmoins rien tirer de lui : la mort
de Fornari , à qui les Impériaux imputoient aufli cette trahi-
fon , arrivée prefque en même tems empêcha qu'on ne par-
vint à la connoifTance de la vérité. Le gouvernement d'Alba
fut donné à Bonnivet , ôc l'on y mit fept compagnies d'infan-
terie j commandées par San-Petro > de 1 ille de Corfe.
Gonzague y confus d'avoir perdu cette place par fa négligen-
ce , leva le fiége de Cafal , ôc alla aulTi-tot en diligence devant
Alba , à la tête de toute fon armée , avec vingt-quatre pièces
de canon , ôc un renfort de trois mille Italiens , depuis peu
levez. Mais ayant trouvé la place mieux munie, qu'il ne pen-
foit, ôc defoldats, ôc de vivres, il réfolut d'attaquer Saint-
Damien, ne voulant pas s'en retourner, fans avoir fait quel-
que expédition. Maggi au contraire l'exhortoit à faire tous
fes efforts contre Alba , avant que nos troupes l'euffent forti-
fiée, Ôc étoit d'avis de ne pas entreprendre dans de fâcheu-
fes circonftances le fiége de Saint- Damien , qu'il regardoit
comme une entreprife très-férieufe. François le Roi-Chavi-
gni , ôc Briquemault , étoient dans cette place , où il n'y avoit
prefque point de poudre , de mèche , ni de plomb ; mais on
donna ordre aufii-tôt au Gouverneur de la Cifterne , qui n'eft
qu'à deux milles de Saint-Damien , de faire entrer dans la
ville, avec des troupes choifies, tout ce qui étoit néceffaire
à la défenfe d'une place. Monduc, vrai homme de guerre, fe
chargea du foin d'y faire entrer des munitions, ôc y réùfiit, en
donnant à Charri , jeune ôc brave officier , cinquante hom-
mes choifis dans chaque compagnie, avec trente payifans : l'en-
treprife étoit hardie, ôc les Italiens l'avoient déjà tentée fans
fuccès. Comme la place étoit très-petite > elle étoit environ-
née de tous cotez par les troupes Impériales , qui formoient
à l'entour tant de corps-de-garde ^ que toutes les avenues en
étoient fermées. Cependant Charri fçû fe frayer un chemin :
il envoya devant les payifans , ôc avec quelques gens choifis
il attaqua un corps-de-garde , ôc le mit en fuite ; il entra en
même tems victorieux dans la place , ôc y ayant laifle les
munitions
DE J. A, DE THOU Liv. XL ^pp
munitions qu'il avoit apportées , il s'en retourna à Cilterne. Il -
fit deux fois la même tentative avec un pareil fuccès , & Cau- Henri IL
pegne la fit enfuite la troifiéme fois. Mais le Baron de Chippi i S S ^'
ne fur pas Ci heureux ; comme il revenoit d'Alba , pour faire
entrer de la poudre dans Saint - Damien j il trouva l'ennemi
mieux fur fes gardes , ôc ayant perdu avec la poudre qu'il por-
toit, la plus grande partie de fes gens, à peine fe pût-il fauver
lui-même dans la ville.
Gonzague avoit déjà employé dix-fept jours à ce fiége ,
ôc dix à faire un feu continuel fur les murailles. Maggi avoit
même fait miner en deux endroits ; mais une de fes mines
ayant été découverte par un efpion, les afTiégez firent une con-
tre-mine , qui mk ce Général dans un grand danger de fa vie.
Les aiFiégeants voyant que les temps fâcheux de l'Hyver ren-
doient tous leurs elTorts inutiles, refolurent enfin de lever le
fiége. Ils jugèrent à propos de faire venir d'Aile l'infanterie ôc
la cavalerie, pour mettre l'artillerie en fureté , ôc battre enfui-
te en retraite. Nos troupes pourfuivirent les ennemis, ôc livrè-
rent même un fanglant combat , mais qui fut bien-tôt terminé
par l'arrivée des Allemands Impériaux.
Après le traité de Paifaw, l'Empereur voulant attaquer le Roi, Guerre de
avec les mêmes troupes qui avoient déjà été battues , afin de ven- ^ E'^percur
ger fa défaite, ôc de recouvrer l'eftime des Allemands qu'il avoit lùancc.
perdue j entreprit de reprendre les places de rEmpire,dont le
Roi s'étoit emparé j il tourna donc inopinément du côté du
Rhin ces nombreufes troupes arrivées d'Efpagne ôc d'Italie ,
qu'il avoit affemblées en Allemagne pour fondre fur les Turcs ,
comme fi tous les troubles de fEmpire étant pacifiez, il eût eu
defiein de faire marcher fon armée vers la Hongrie. Cepen-
dant le bruit s'étoit répandu qu'on en vouloit à Albert mar-
quis de Brandebourg , l'ennemi commun de tant de villes ,
de tant d'évêques , ôc de tout l'Empire. En effet, il perfecu-
toit en tyran les Ecclefiaftiqùes , ôc fur tout ceux de Aiayence
ôc de Spire, dont il avoit exigé des fommes qu'ils étcient hors
d'état de payer. Il fit ouvrir les Eglifes : non content de les
avoir pillées , il eût encore emporté le plomb dont celle de
Spire étoit couverte , fi le Confeil de la ville ne l'eût fiechi par
les prières les plus touchantes. Il mit le feu à la citadelle de
Mayence , qui étoit proche du Rhin , ôc ou il s'étoit logé.
Tome IL ^ Pp
300 HISTOIRE
Portant plus loin fa fureur , il fit brûler cinqEgllfes, 6c tous
Henri II ^^^ batteaux chargés de vin ôc de bled. 11 n'eut pas plus de mé-
nagement pour les marchands de Spire. Enfin en ayant retiré
fes troupes , qu'il y tenoit en garnifon , il marcha du côté de
Trêves.
Avant que ce Prince y arrivât , George HoU , un des Gé-
néraux de l'Empereur , s'étoit venu offrir à la tête de dix com-
pagnies y pour la défenfe de la ville 5 mais les habitans ayant
refufé de le recevoir , par la crainte du marquis Albert de Bran-
debourg , il remena les troupes dans le Luxembourg , d'où il
étoit venu. Peu après ce Prince entra dans Trêves le 28 d'Août,
& diftribua Tes foldats dans la ville, ôc dans les lieux d'alen-
tour. Cependant l'Archevêque s'étoit réfugié dans la citadelle ,
fituée fur le confluent du Rhin ôc de la Moielle : les autres
Prélats de ce payis avoient pris la fuite , ôc s'étoient retirez en
difl^erens endroits. Tout lejtems qu'Albert demeura à Trêves,
les Eglifes furent fermées , ôc l'on n'y fit aucun fervice. Il
en partit enfin après huit jours j mais auparavant il fit brûler
quelques Monafteres , ôc le château de l'Archevêque , ôc mit
dans la ville une garnifon de douze compagnies. Il alla en-
' fuite à Sirques , ville de Lorraine, aufii éloignée de Trêves,
que de Metz , ôc ayant pafle la Mofelle le 1 3 de Septem-
bre, il entra dans le Luxembourg , d'oii il retourna dans la
Lorraine. Comme c'étoit un Prince intéreflé ôc mercenaire ,
fon deffein étoit de fonder l'efprit du Roi , pour voir à quel-
les conditions il pourroit s'accommoder avec lui. L'Empe-
reur , fous prétexte de faire la guerre à Albert , prit de-là oc-
cafion de faire avancer {qs troupes , avant que d'être obligé
de faire éclater fes intentions 5 quelle que fût l'adreffe de l'Em-
pereur, on reconnut néanmoins qu'il en vouloit au Roi.
L'Empereur En effet il étoit naturel de penfer, qu'après avoir reçu un
feiTd'améger ^^ gt^nd affront , l'Empereur , toujours extrêmement jaloux de
Metz. fa puiffance ôc de fa gloire, ne demeureroit pas en repos , qu'il
n'eût , par quelque coup éclatant , rétabli fa réputation , ôc qu'a-
vec les forces de l'Empire , qu'il menoit avec lui , il n'eût
repris les villes qu'il difoit avoir été enlevées à TEmpire: il
étoit fortement perfuadé que cette guerre lui feroit auffi gio-
rieufe qu'utile. Ayant toujours eu dans fes entreprifes contre
la France , d'heureux fuccès fur la frontière de Champagne,
D E J. A. D E T H O U , L I V. XL 301
comme la plus foible t il lui fembloit , que s'il étoit couvert .._«.
de trois villes , ôc fur tout de Metz , il n'auroit rien à crain- 7j~ TTr
dre des armes étrangères. Mais le Roi ayant preflenti fes def-
feins, donna fes ordres de bonne heure, ôc envoya de ce côté- ^ > ^*
là , fur la fin du mois d'Août François de Lorraine , duc de
Guife , Prince recommandable par fon grand génie , ôc par
fon courage^ ôc lui donna la conduite de cette guerre.
Il me femble qu'il convient à mon deiTein de faire ici quel- Droits de
ques remarques au fu jet du payis des trois Evêchez. Sans parler j^^ uo'is^vê-
du dernier traité fait avec l'Eiedeur Maurice , on ne manque chez. Oiigi-
pas de raifons par lefquelles on peut faire voir que la France jeLoruine?
eut droit de s'emparer de Metz, de Tout ôc de Verdun. La pre-
mière preuve fe tire de la frontière naturelle des Gaules. Quoi-
que les Allemands , comme par un débordement Ôc une inon-
dation de peuples , ayent reculé leurs propres frontières , ôc que
femblables à un fleuve impétueux qui franchit les bornes de
fon lit , ils fe foient répandus dans les Gaules , ôc ayent fait
pafler avec eux le langage Allemand au-delà du Rhin, ils ne
le font néanmoins jamais avancez au-delà de la Meufe : ce-
pendant la plupart de ces peuples , établis dans la Gaule , ont
pris les coutumes des Gaulois, ôc ontconfervé la langue dont
nous nous fervons encore aujourd'hui , qui tire fon origine de
la langue des Romains. L'antiquité nous fournit encore des
argumens bien plus folides. Il eft confiant que les François
qui entrèrent dans la Gaule environ l'an 420 s'arrêtèrent d'a-
bord dans ce payis-là , ôc que fous les Mérovingiens , fon-
dateurs de la Monarchie Françoife, ôc à qui les Carlovingiens
fuccederent , toute cette contrée , fous le nom d'Auftrafie , dé-
pendoit des François.
Lorfque dans la fuite Louis le Débonnaire, fils de Charle-
magne ôc petit-fils de Pépin ,divifa entre fes enfans les grands
Royaumes de l'Italie, de l'Allemagne, ôc de la Gaule, que
fon père lui avoir laiflez^ une partie de ce Payis, qui eft en-
tre le Rhin ôc ^Efcaut, fut donnée à Lothaire fon fils aîné,
ôc fut nommé#*Lothier ou Lorraine l'an 8^5*. Ce payis con-
tenoit , outre ce qu'on appelle aujourd'hui la Lorraine , le Lu-
xembourg, le Mont-dc-Vauge , les Ardennes , Namur , le payis
de Trêves, le Hainault, le Brabant, ôc le territoire de Cam-
bray j ôc par conféqueat ces villes, qui font au-deçà du Rhin,
P p i j
302 HISTOIRE
c'eft-à-dire , Baie , Strafbourg ôc Cologne. De plus , fulvant
Henri II. ^^^^'■^^s hiftoriens , ce royaume comprenoit aufli ce qu'on
I c c 2 * appelle aujourd'hui l'Aldice , ôc les cantons Suifles. Metz en
étoit la capitale ; c'étoit la ville où les Rois étoient facrez , Ôc
où ils prenoicnt les marques de la dignité royale^
Le royaume fut depuis divifc entre Charle le Chauve, frère
de Lothaire , ôc Louis , fils du même Lothaire ; cette partie
qui eft au-delà de la Meufe , ôc qui s'ctend jufqu'au Rhin,
cchut à Louis , roi de Germanie , ôc celle qui eft en deçà de
laMeufe, ôc qui s'étend jufqu'à l'Efcaut, fut le partage de
Charle , que Louis le Bègue fon fils poffeda après fa mort.
Mais comme ce Prince ne laiiTa que fa femme enceinte, fans
aucun légitime héritier , Louis ôc Carloman fes fils naturels
ayant traité avec Louis leurcoufin, qui redemandoit le royau-
me de France, cédèrent cette partie de Lothier ou de Lorrai-
ne, Charle le Gros ayant fuccedé à l'Empire , après la mort de
Louis le Bègue fon frère , il jouit du royaume entier de l'Auftra-
fie 3 qui étoit auparavant divifé.
Ce Prince , que la paix honteufe faite avec ces conquerans
Danois , appeliez Normands , avoir rendu odieux aux Grands
du royaume j fut contraint de fe retirer en Allemagne , où il
mourut , après avoir donné TAuftrafie à Arnulfe , fils naturel de
Carloman fon frère. Louis fon fils , ôc depuis Conrad Empe-
reur , poffederent ce royaume : celui-ci en ayant été chaifé ,
Charle le Simple fils poilhume de Louis le Bègue lui fuccéda.
Sous fon régne un certain Renier ,.fe difant iffu de Clodion
le Chevelu, fortit de la forêt d'Ardennes , ôc s'étant élevé , à
la faveur des troubles , ôc par la lâcheté des peuples , il chafi^a
Conrad de l'Auftrafie , fécondé des forces ôc de la prote£lion de
Charle le Simple. Etant donc devenu gouverneur de cette pro-
vince, fous le titre de Duc , il fit perdre infenfiblement à ce payis
le nom de Royaume. Charle le Simple fut enfuite déthroné
lui-même, par la fadion des Grands j mais après avoir été ré-
tabli , par le fecours de Henri de Saxe qui ^étoit parvenu à
l'Empire , Charle lui donna par reconnoiirancel'Auftrafie avec
tous (es droits l'an ^20.
Othon le Grand fucceda à Henri , ôc profitant du malheur
de Charle , qui fut fait prifonnier, ôc qui mourut enfin en pri-
fon à Peronne, il s'affermit aifément dans la poffefiTion de cette
DE J. A. D E T H O U , L î V, XL 303
Province que fon père lui avoir laififée. Adelbert évéque de ^
Meiz , & parenr de nos Rois , s'oppofa d abord aux efforts de ^^^^^^^ ■*-^*
ce Prince, mais inutilement. Après la mort d'Othon, Thierry ^ S S ^'
fon proche parent , ayant été fait évcque de Metz , confeilla aux
principaux habitans de la ville de fe fouftraire à une domina-
tion monarchique, fouvent tirannique ou chancelante, & de
fe procurer la liberté , fous la protedion de TEmpire. Ceux de
Baie, de Strafbourg , de Spire , ôc enfin ceux de Cologne,
entraînez par les charmes de la hberté , & appuyez de la pro-
tection de l'Empire, s'affranchirent, à leur exemple, de l'o-
béïffance de leurs Princes légitimes , ôc ayant inftitué un Sénat,
ils érigèrent leur payis en République. C'eft ain(i qu'Othon L
démembra du royaume de France , Metz ôc les autres villes de
Lorraine. Pour appaifer les Carlovingiens , il fit Charle frère de
Lothaire^ ôc oncle de Louis dernier Roi de cette race, duc de
Lorraine, mais feudataire de l'Empire , fans avoir confulté en
cela les Grands du royauma. Ils en furent fi indignez , Ôc ce pro-
cédé indifpofa fi fort les efprits contre Charle, que pour cette
raifon il lui en coûta , à ce qu'on croit , la fuccedion au royau-
me, qui d'ailleurs lui appartenoit après la mort de Louis fon ne-
veu. Ce Prince en ayant été exclus, Hugue Capet, chef de la
troifiéme Race qui régne encore aujourd'hui ii heureufement,
monta fur le thrône. Hugue , pour ménager Othon prince
puiffant, diffuiiulafes reffentimens de l'injure qui avoir été plu-
tôt faite au royaume qu'à lui , ôc en laiffa la vengence à fa
pofterité.
Odon fucceda dans la principauté de Lorraine à Charle
fon père , qui mourut en prifon à Orléans 5 ôc après la mort
d'Odon^ qui ne laiffa point d'enfans mâles, Godefroy à la Bar-
be comte d'Ardennes s'empara de cetEtat par le fecours de
l'Empereur Henry IL au préjudice des filles d'Odon. Il eut
pour fucceffeur Gothelon fon frère , à qui fucceda un autre
Godefroy fon fils, furnommc le Lépreux^ dont le fils nommé
Godefroy Struma ou le Boffu , étant mort fans enfans , laiffa
pour fon héritière Ida fa fœur , qui avoir époufé Euflache
comte de Bouillon. De ce mariage nAquir Godefroy de Bouil-
lon, qui étant prêt de partir pour la Terre fainte, vendit le com-
té de Bouillon à Albert évéque de Liège, qui Tachetta pour
l'abbaye de S. Lambert. Quelques hiftoriens ont écrit que ce
Pp iij
304. HISTOIRE
» Prince vendit auiïi fes droits fur la ville de Metz aux habîtans ;
Henri IL ^^^^^^ ^'^^ ^^^ fable : puifqu'il efl confiant ^ que long-tems au-
1 f f 2. paravant , cette ville s'étoit affranchie par l'autorité d'Othon I,
foit que la foibleffe, ou la captivité de nos Rois, ou quelque
autre conjondure où ils fe trouvoient alors, leur eût offert une
occafion favorable de fecoùer le joug.
Le Roi avoir donc réfolu de garder ces villes de Lorraine;
qui par un ancien droit appartenoient à la France, ou qui lui
avoient été cédées par le traité fait depuis peu avec les Princes
alliez d'Allemagne : d'ailleurs il s'en étoit emparé , de peur
qu'elles ne tombaffent en la puiffance de fes ennemis , & il les
regardoit comme néceffaires, pour défendre la frontière de la
Champagne. Il envoya donc dans ce payis-là le duc de Guife ,
qui fe rendit d'abord à Toul , oiil'onavoit déjà commencé les
préparatifs de la guerre, mais avec peu d'ordre, à caufe du peu
de tems Ôc delà maladie d'Efclavol'es. Après avoir fait quel-
ques arrangemens, le Duc alla droit à Metz avec René duc d'EI-
beuf fon frère , Jean Gontaud de Biron , François comte de la
Rochefoucaultjôc fon frère Charle de Randan. Alors Jacque de
Savoye duc de Nemours , Sebaftien de Luxembourg de Mar-
tigues, François de Vendôme vidame de Chartres , qui étoient
déjà arrivez, ôc Arturde Coffé Sieur deGonnor , gouverneur
de la place j depuis qu'elle étoit fous la puiffance du Roi , vin-
rent au devant de lui, avec le refle de la Nobleffe , ôc avec la ca-
valerie ôc l'infanterie rangées en bataille. Dès le lendemain 1 8
d'Août le duc de Guife vilira toutes les fortifications de la ville.
On fortifie Elle a environ neuf milles de circuit j ôc eft environnée, du
Metz. côté de l'Occident ôc du Septentrion , de la Alofelle , qui fe
partage auprès de la ville en deux canaux , dont l'un paffe le
long des murailles , ôc l'autre entre dedans par le pont de Bar
qui eft le plus haut, ôc en fort par un autre qui eft plus bas.
Cette rivière reçoit enfuite la Seille,qui enferme auiïi la ville
du côté du Midi ôc de l'Orient , ôc qui fe partageant en deux
bras, coule, comme la Mofelle^ le long des mursôc d'une partie
de la ville. Cette place n'avoit alors aucuns remparts , ôc pa-
roiffoit aux habitans affez fortifiée par la nature. Du côté qui eft
entre l'Occident ôc le Midi , oi^i la Mofelle ni la Seille ne paf-
fent point , elle étoit fortifiée d'une efpece de rempart ôc d'un
grand baftion , mais obtus de tous cotez , ôc dominant fur h
DE J. A. DE TKOU, Liv. XL 505-
porte de Champagne : cette ancienne fortification eft devenue
aujourd'hui inutile. Le duc de Guife ayant confideré l'état de Henri II
la place, fit abattre , de l'avis de Pierre Strozzi, deGonnor, i ç r 2 *
de S. Remy , ôc de Camille Marin, pluiieurs chapelles ôc quel-
ques maifons particulières , qui occupoient le terrein où l'on
pouvoit élever des remparts , ôc fit élever dans cet endroit des
plates-formes , d'où l'on pût tirer fur les lieux qui comman-
doient la ville , ôc fur-tout du côté de la porte de Champa-
gne , qui eft vis à vis le pied de la montagne d'Ezirmont , ôc
d'où les ingénieurs croyoient que les ennemis feroient leur
tentative. On éleva donc un mur de ce côté-là , ôc on creufa
un foffé en dedans , après avoir fait de toutes parts des baftions
d'où l'on pût repoufier l'ennemi , quand il auroit fait brèche.
Après que le duc de Guife eut mis en œuvre les pion-
niers, ôc les autres foldats deftinez à ces ouvrages, il fe char-
gea lui-même du foin de fortifier le côté qui eft entre la porte
des Allemands ôc la porte à Mezelle vers l'Orient, ôc qui lui
fembloit en danger. Ce Général excitant par fon exemple les
Grands ôc les officiers au travail, jufqu'à porter lui-même la
hotte , fit élever un rempart ôc creufer un fofle , ôc mit ainfi
à couvert ce côté de la ville, qui étoit auparavant très-foible.
On pourvut enfuite la place de poudre , ôc on difpofa les bat-
teries. Comme les ennemis avoient des garnifons auprès de
Metz , ôc qu'ils défoloient les payifans , les convois étoicnt
expofez à de grands périls j c'eft pourquoi on fit venir du bled
en quantité des villes de Lorraine , par le moyen du Cardinal,
frère du duc de Guife. Piépape, ôc S. Belin furent chargez de
ce foin. Il n'y avoit alors dans la ville que douze compagnies
de nouveaux foldats , que le duc de Guife accoutuma , par de
fréquens exercices , à la difcipHne militaire , Ôc à bien garder
leurs rangs.
Ce Général envoya enfuite Strozzi au Roi, pour l'informer
de la fituation de Metz , ôc recevoir de lui fes ordres , touchant
la conduite qu'il devoit tenir à l'égard d'Albert de Brande-
bourg , qui devoit arriver dans peu , ôc dont on avoit Ueu de
fe défier. Le Roi répondit, qu'il envoyeroit bien-tôt du fecours ,
& fe répofa fur la prudence du duc de Guife , de la manière
dont il devoitfe comporter avec Albeit,ajoûtant qu'il nedefef-
péroit pas que ce Prince ne payât fes troupes , ôc ne fît la guerre
■■UIIOIII
So6 HISTOIRE
M^ guerre à fes dépens ; mais qu'il ne s'afTuroit pas entièrement fui'
Henri 11 ^^^ promefles : qu'il fit donc en forte qu'elles fuffent logées le
j ^ - ^ plus loin qu'il fe pourroit , comme pour fermer le chemin à
l'ennemi , mais en effet dans le deifein de mettre la ville en
fureté.
Cependant l'Empereur ayant laifTé une garnifonde fix com-
pagnies à AufDourg, en partit le premier de Septenibre, & fe
rendit dans deux jours à Ulme. Il fit tenir à fon armée une
autre route que celle qu'il fuivoit , de peur que fes IblJats ,
que le défaut de paye avoir rendus infolens , & avoit accou-
tumez à la révolte dans le cours des guerres civiles, ne fuffent
à charge à la ville d'Ulme , qui lui avoit témoigné beaucoup
de fidélité ôc d'attachement dans cette guerre. L'Empereur
ayant reçu dans cette ville les plaintes des évêques de Mayen-
ce , de Spire , de Wirsbourg , ôc de Bamberg , qui avoient trai-
té avec Albert à des conditions très facheufes , cafTa tous
les injufles traités que ce Prince les avoit obligez de faire : il
ordonna même de les enfraindre, ôc exhorta tout le monde à re-
couvrer, répée à la main, ce qui lui appartenoit. Ilacccorda
la même faveur à la ville de Nuremberg, ôc les preffa tous de
fe liguer enfemble , afin de deffendre leurs frontières contre
l'ennemi commun : il conleilla auffi aux peuples de la Suau-
be , ôc des bords du Rhin , d'entrer dans cette ligue. Ils fe
reiinirent donc tous contre Albert : l'évêquede Bamberg, fai-
fuTanr. cette occafion , reconquit Forcheim , ôc quelques autres
places qu'Albert lui avoit prifes.
L'Empereur ayant enfuite traverfé le Wirtemberg ,par où il
avoit donné ordre qu'on fit aufTi paffer fon armée ( toujours
dans la vue de ménager ceux d'Ulme) vint àBretta, dans le
Palatinat, comme s'il eût voulu aller droit à Spire 5 mais tour-
nant tout d'un coup à gauche , il prit le chemin de Strasbourg.
Des que le finat de cette ville fut informé de fa marche , il lui
députa Jacque Sturm, Frédéric Goitesheim , ôc Louis Grem-
pen , pour le fupplier de ne pas entrer dans leur ville avec beau-
coup de troupes, de ne point faire paffer fon armée dans leur
payis , ôc de ne donner aucune atteinte à la forme du gouver-
nement. L'Empereur leur fit un acciieil favorable ; il loua la
confiance ôc la fermeté qu'ils avoient témoignée dans cette
guerre , leur promit d'en conferver toujours le fouvenir , ôc
après
D E J. A. D E T H O U . L I V. XL 307
apîès avoir rejette la caufe de fa marche inopinée fur les vio- — ^^ — -—g
lences d'Albert , ôc fur l'irruption de l'armée Françoife dans Henri II.
l'Alface, il leur dit, que , comme la faifon étoit très avancée , 1 5 5* 2*
il n'avoit pu fe difpenfer de faire pafler fes troupes fur leurs
frontières , afin de pouvoir de bonne heure faire face à l'en-
nemi.
Chrifline , veuve du duc de Lorraine , à qui le Roi , com-
me nous avons dit , avoit ôté le gouvernement des Etats de
fon fils , vint alors trouver l'Empereur fon oncle \ & fe rendit
enfuite dans les Pays-bas. L'Empereur ayant fait paffer le Rhin
à fes troupes , le 1 5 de Septembre , arriva en cinq jours avec
peu de fuite à Strasbourg, où il n'avoit jamais été. Après qu'il
eut reçu du fénatles préfens ordinaires , ôc aflifté à un repas qu'on
lui fit 7 il excufa les maux dont ceux du payis avoient été affli-
gez , ôc qui étoient inévitables avec des troupes fi nombreu-
fes , ôe les exhorta à fouffrir patiemment cette fâcheufe ne-
cefiité , puifque l'objet de cette guerre n'étoit que le bien de
l'Empire. Il alla enfuite fur le foir au village le plus prochain,
par le chemin d'Haguenaw , ôc y ayant logé cette nuit , il fit
dire à Richard Morifin , ambaffadeur d'Edouard VI. roi d'An-
gleterre, ôc à M. Antoine Amulio , ambaffadeur de la Repu- '
blique de Venife , de fe retirer à Spire. Pendant fon féjour
dans ce payis , les Impériaux fe livrèrent à des excès qu'il
n'efi: pas aifé d'exprimer : on ne voyoit de toutes parts que des
incendies 5 le foldat effréné pilloit tout fans rien refpeder 5 les
payifans , obligés d'abandonner la campagne , fe retiroient en
foule dans les villes, avec leurs femmes & leurs enfans,ôc fai-
foient en tous lieux retentir leurs gemiflemens ôc leurs cris.
Ce fpe6tacle eut fans doute excité dans -lame de fEmpereur
des fentimens de pitié ôc d'horreur, fi le duc d'Albe^ à qui ce
Prince pour lors malade avoit confié le commandement gé-
néral , n'eût empêché que perfonne ne lui parlât ôcne le vît ,
pour lui en faire des plaintes.^
Jean de Brandebourg , Adolphe duc d'Holftein frère du
roi de Danneraark , ôc Emanuel Philbert fils de Charle duc
de Savoye , portoient les armes pour l'Empereur. Le Roi en-
voya à Metz au commencement d'Odobre les compagnies
1 Elle étoit fille de Chrifthierne II. I Nord , qui avoit e'poufé Eiizabeth ,
loi de Danncmark , dit Is Néron du \ fœur de l'Empereur.
Top7. IL Q CJ
5oS HISTOIRE
de gendarmes du duc de Lorraine ^ du duc de Gulfe , & dû
Hr^v.T. T TT Prince de la Roche-fur-Yon^avec trois compagnies de chevaux-
. - - ^ légers, oc huit enleignes dmranterie. De peur que ces trou-
pes ne confumaiTent les vivres , en attendant l'arrivée des en-
nemis, le duc de Guife les diftribua hors de la ville , ôc les em-
ploya à efcorter les convois qui venoient de loin. Comme il
étoit difficile d'achever, avant l'arrivée de l'ennemi, les forti-
fications commencées ^ il fit provifion d'une grande quantité
de gabions , de poutres , de barils , d'ais , de planches ferrées >
de balles de laine , Ôc de facs à terre , & d'un grand nom-
bre de leviers, de pelles, de hoyaux, de crochets , de corbeil-
les , de clayes , de herfes , de mantelets , ôc de tout ce qui étoir
néceflaire : il donna ordre en même tems à S. Remy de pré-
parer l'artillerie , ôc des feux d'artifice de toute efpece.
Comme il y avoit auprès de la porte de Sainte Barbe , au-
de-là du rempart , plufieurs maifons qui euffent fans doute nuic
à la place , il les fit abattre par les foldats avec une extrême di-
ligence. Il donna ordre aufîi de ruiner les jardins & les ver-
gers qui étoient près de la ville, de peur qu'ils n'iempêchaffent
la défenfe de la place. De plus on raza les fauxbourgs de S,
Arnoul, de S. Clément, de S. Pierre-des-Champs, de S. Ju-
lien ôc de S. Mardn , fans toucher néanmoins aux Eglifes qui
étoient hors de la ville , jufqu'à l'arrivée des ennemis ? on coupa
feulement les colonnes ôc les arcboutans , ôc on les mina, afin
qu'on pût renverfer ces Eglifes à finftant^ quand il le faudroir.
A l'égard de l'Eghfe de S. Arnoul, comme elle étoit très-
grande, ôc qu'on pouvoir placer du canon fur les voûtes qui
étoient fort hautes , on l'abattit entièrement ) même avant l'a-
proche de fennemi. La néceflité préfente l'emporta fur le ref-
ped dû aux temples , ôc on tâcha de colorer cette impieté ap-
parente, par une cérémonie religieufe. Car comme il y avoir
dans cette ancienne Eglife plufieurs tombeaux de perfonna-
ges illuftres par leur fainteté, ôc même de quelques Rois, le
duc de Guife , une torche à la main ôc la tête nue , fuivi
des plus grands Seigneurs, les fit tranfporter dans la ville avec
beaucoup de pompe , ôc tous les Prêtres de Metz affiflerent
à cette cérémonie. Dans cette Eglife repofoient les corps d'Hil-
degarde , femme de Charlemagne , Ôc mère de Louis le Dé-
bonnaire 5 celui de ce Prince, inhumé en 8515 ceux de fes
DE J. A. DE T HOU, L IV. XL ^op
deux fœurs Hildegarde ôc Aleide ; de Drogon évêque de M erzj
frère de Louis le Débonnaire j de Vitro , duc de Lorraine, Henri IL
& père de Sainte Glocine; de Beatrix, femme d'Herwic duc i ^ r 2.
de Metz; 6c enfin d'Amalard , archevêque de Trêves, chan-
celier de Charlemagne , ôc placé au nombre des Saints. On
enferma tous leurs ofTemens dans des coffres , & on le= inhuma
avec un grand refpe£t dans l'Eglife des religieux de S. Do-
minique.
Cependant Albert étoit déjà arrivé à Floranges , qui efl Condiûte
près de Thionville, ôc à trois milles de Metz. 11 envoya de i'^V'/"^^
cet endroit demander deux rois des vivres au duc de Cjuile,
qui lui en envoya ; mais en ayant demandé pour la troifiéme
fois , le Duc lui envoya Pierre Strozzi chargé de lui remontrer,
que le fiége qu'il avoit à foûtenir , ne permettoit pas qu'aux
approches de l'ennemi il fit tranfporter des vivres hors de
la ville 5 qu'il croyoit donc, qu'il étoit de l'intérêt de l'un ôc
de l'autre , qu'il allât à Salins dans la Franche-Comté , payis
fertile , ôc 011 il feroit à portée d'incommoder la marche des
ennemis. Jufques-là Albert prétextoit qu'il faifoit la guerre pour
le Roi, qui lui avoit envoyé de FrefTe évêque de Bayonne,
pour traiter avec lui de la folde de fes troupes, ôcobferver en
même tems fes defleins 6c fes démarches. Il acquiefça d'abord
à la propofition de l'Evêque, 6c demanda un guide pour la rou-
te qu'il tiendroit; mais bien-tôt après ayant changé de deffein , ^
dans la crainte de rencontrer l'ennemi fur fon chemin , il ré-
pondit qu'il avoit refolu de pafler la Mofelle , 6c demanda que
îe duc de Guife fît faire un pont pour le paflage de fes trou-
pes , ôc mît en liberté fes gens qu'on retenoit prifonniers dans
la ville : c'eft ainfi qu'il cherchoit une occafion de rompre avec
3e Roi. Le duc de Guife fit chercher des batteaux de tous co-
tez , ôc lui fit répondre qu'il n'y avoit à Jvletz aucun de fesfol-
dats prifonniers. Alors Albert demanda à lui parler ; mais le
duc de Guife le rcfufa ôc s'excufa fur fes devoirs , qui ne lui
permettoient pas de fortir. Il fit prier en même tems Albert
avec beaucoup de politeffe de venir lui-même à Metz. Ce
Prince envoya fouvent fes officiers devant lui, comme s'il eût
pu venir effedivement en cette ville; mais il trompa l'attente
du duc de Guife. Craignant enfin de devenir fufpetl: à ce Gé-
^léral, il lui demanda, en rufé polidquc, lapermilTion démettre
510 HISTOIRE
-— dans la ville quelques pièces de canon , ôc ce qu'il y avoit as
Henri IL plus embarraflant dans fon bagage , afin de foulager fon armée
1552. dans un tems fi pluvieux , ôc i\ incommode. On fatisfit poli-
ment à fa demande h mais on fit foitir fes gens , qui fous pré-
texte d'achetter ce qui leur étoit neceffaire, ctoient déjà en-
trez au nombre de 400 î ôc pour la fureté de la place on tint
un marché hors de la ville.
Albert voyant fes rufes fans fuccès , réitéra fes plaintes tou^
chant les prifonniersî mais le duc de Guife, perfuadé qu'elles
étoient fans fondement , n'y fit aucune attention , ôc ne dai-
gna pas même y faire de réponfe. Le deffein d'Albert étoit
en effet , ou d'épuifer la ville de vivres , ou de fe faifir du duc
de Guife, s'il fut forti pour conférer avec lui, ou enfin de ré-
duire la ville fous fa puiflance , par le moyen de fes foldats
qu'il y envoyoit peu à peu, ôc qui dévoient s'emparer d'une
porte. Son armée étoit compofée de foixante-deux compa-
gnies qui formoient quatre regimens. Jacob d'Aufbourg en
commandoit vingt-deux, le comte d'Altemburgfeize,Reiffen^
berger douze , ôc Joachim Calwiz autant. 11 avoit un corps
de cavalerie de feize cens hommes , avec trente pièces de ca-
non , ôc étoit accompagné du duc des Deux-Ponts ^ du Land-
grave de Leuchtenberg ôc du comte d'Oetingen , que l'Em-
pereur avoit profcrit , comme j'ai déjà dit : de forte qu'Albert,
très redoutable par fes forces , faifoit valoir extrêmement fon
fecours , pour le vendre plus chèrement. C'efl dans cette vue
qu'il avoit donné l'allarme à l'Empereur , qui avoit envoyé
devant quinze cens Maîtres aux Deux-Ponts, afin de furpren-
dre nos gens alors occupez à faire la moiffon. Dans ces cir-
confiances, le duc de Guife écrivit promptement à Guillau-
me de Balfac d'Entragues lieutenant de fa compagnie de gen-
darmes , ôc à la Broffe lieutenant de celle du duc de Lorrai-
ne, qu'ils revinffent au plutôt le trouver, ôc qu'ils amenaffent
autant de vivres qu'ils pourroient 5 qu'ils miffent le refte du
bled dans des greniers hors les maifons , pour les brûler en cas
de befoin , fans ruiner les maifons des payïfans ; ôc qu'ils fiffent
attention au nombre des mouHns , qui étoient fur le chemin
par où les Impériaux dévoient venir. Après avoir exécuté fes
ordres, ces deux Ofiiciers fe rendirent à Metz le 21 de Sep-
tembre. Peu après toute la cavalerie légère fortit de la ville .>.
DE J. A. DE THOU,Liv. M. -^ti
& brûla tous les moulins , & tout le froment qui fe trouva dans
la campagne par où l'ennemi devoir pafler : Strozzi fut en- Henri IL
core envoyé à la Cour , afin de faire hâter le fecours. j^ <- 2,
Cependant l'évêque de Bayonne ne gagnoit rien fur refprit
du marquis de«-Brandebourg , qui fe couvrant des dehors d'une
amitié fincére ôc officieufe , ne donnoit aucune réponfe pré^
cife. Mais on le foupçonna bien davantage de duplicité , lorf-
qu'il redemanda les canons qu'on avoir laiflez entrer dans Metz
à fa prière , comme un gage de fa foi , ôc qu'il les retira par la
permiiïion du duc de Guife. Le Roi , informe par fon AmbaP
fadeur du procédé de ce Prince, lui envoya Lanfac. Mais pen-^
dant qu'on remettoit cette affaire de jour en jour, Albert arri--'
va à Pont-à-Moulfon , oii Jacque de Carbonnieres fieur de
îa Chapelle -Biron , ôc enfuite Gafpard de Coligny colonel
de l'infanterie Françoife , lui furent députez par les ordres du
Connétable. Les nouvelles difficultez qu'il faifoit naître
fans ceffe , ôc fa réfiftance aux propofitions qu'on lui faifoit ,
déterminèrent enfin le Connétable à le tenir pour ennemi.
Alors comme fes troupes étoient campées entre l'armée du
Roi ôc la ville, on ne put faire entreries munitions néceflaires,
ôc fur-tout du canon. Horace Farnefe y mena feulement qua-
tre compagnies , ôc quelque tems après on fit entrer 200 pion-
niers avec de la poudre. Le Connétable avoit alors dans la
Lorraine un corps d'armée , dont il avoit donné une partie à
commander au duc de Nevers. Ce duc étant àStenay, ôc pré-^
voyant bien que , s'il y étoit attaqué , on le battroit rudement
du château de Vireton , alla devant cette place , fit avancer le
canon , ôc quelque réfiftance que fiffent les affiégez , il la prie
ôc la brûla.
On étoit déjà à la fin du mois d'0£lobre , ôc l'opinion com- Conauite dit
mune étoit que l'Empereur n'entreprendroit pas un fiége fi im- pouriadéfèni
portant ôc 11 difficile. Cependant le duc de Guife, qui apper- l'c de Mets,
cevoit dans l'ame de ce Prince un aveugle reffentiment , ôc
dans fes affaires un dérangement général , employoit les jours
ôc les nuits à fornfier la place. Comme les vendanges ôc les
travaux de la campagne étoient finis , il reçut dans la ville un
grand nombre de vignerons , ôc les employa à achever les for-
tifications commencées. Ce Général attentif à tout s'appela
çut qu'en rompant la chauffée , qui détourne la Mofelle dans la
inacs.
512 H I S T O I Pv E
ville , il étoit facile de faire couler l'eau dans fon Ht naturel ,
Henri IL ^ qu'alors l'ennemi pourroit aifcment pénétrer dans Metz,
I ç c 2. P^^ l'entrée ôc par la fortie du canal defleché : il fit donc faire
une plate -forme flanquée de baftions, fur laquelle il plaça
du canon, pour faire feu fur l'ennemi, en cas qu'il vînt de ce
côté-là. Il rappella en même tems le capitaine la Prade , qui
* ouKoche- grardoit Roc-de-Mars ^ avec une feule compao;nied'infanîerie>
ne voulant pas le lanier expoie a la rilee oc au mépris des enne-
mis j ôc comme il étoit difficile d'en faire fortir le canon , il
donna ordre de le rompre, de brûler tous les vivres, ôc de raiër
îa citadelle. Paul Baptifte Fregofe fut chargé de ce foin : pen-
dant que le duc de Nemours ôc la Rochefoucaut amufoient
par des efcarmouches la garnifon deThionville, Ce capitaine
conduifit en fureté jufqu'à Metz les foldats de fa garnifon , qui
dévoient néceffairement paffer près de cette place ennemie.
On diftribua enfuite les quartiers de la ville entre les pre-
miers officiers i pour les fortifier ôc les défendre. Les deux
Princes de Bourbon j Jean duc d'Enghien , ôc Louis de Condé
fon frère , qui étoient venus depuis peu , fur le bruit d'un fiége
fi célèbre^ furent chargez de la porte de S. Thibauld, jufqu'à
la Seille. Charle de Bourbon de la Roche-fur-Yon eut à dé-
fendre le bas du pont de Bar , ôc le duc de Nemours tout le
terrein qui s'étend de l'autre côté de la Seille jufqu'à la Mo-
felle : on donna au grand Prieur de France , ôc à René duc
d'Elbeuf fon frère , tout l'efpace jufqu'aux moulins de la Seille ;
à Strozzi , à Montmorency ôc à Damville fon frère , la porte
de la Mofelle; à Gonnor le retranchement qu'on avoitfait en
dedans; à Horace Farnefe le terrein qui eft entre la porte S.
Thibauld ôc celle de Champagne ; à la Rochefoucault ôc à
Randan fon frère, la plate-forme de la porte de la Mofelleî
ôc à François de Vendôme vidame de Chartres tout ce qui
eft de l'autre côté de la ville, depuis îa porte de Bar jufqu'à
Pontifroy : les autres quartiers furent confignez aux autres offi-
ciers généraux. On fit faire des moulins à bras, de peur que,
fi les ennemis détournoient le cours de la Mofelle ôc de la
Seille , les moulins de la ville ne manquaffent d'eau. On defti-
na des logemens pour les pionniers malades , ôc pour les fol-
dats ou infirmes ou bleffez. Mais de crainte que les vivres ne
fufîent confumezpar des bouches inutiles, il fut ordonné que Içs
DEJ. A. DE THOU,Liv.XL 51^
gendarmes n'auroient chacun que deux valets ôc deux chevaux? ....
ôc les carabiniers ôcles chevaux-legers, chacun un valet & un PV^^JrTtI
cheval feulement. On donna ordre que tout l'équipage fuper- 1 <; c -, '
flu feroit remis aux garnifons voiiines, ôc on n'accorda à cha-
que dixaine de fantafîins , qu'un goujat , & à chaque compa-
gnie que ilx chevaux. Le duc de Guife fit fortir honnêtement
tous ceux que la vieillefTe ou le peu d'expérience rendoienr
incapables de porter les armes , avec permifïion d'emporter
tous leurs meubles , ôc ce qu'ils pourroient de leurs biens , aux
Vivres près : la plupart des habitans ôc des magiftrats de la
ville fe foûmirent à cet ordre ou de gré ou de force. Les uns fe
retirèrent dans la Lorraine , ôc les autres à Strafbourg. Le duC
de Guife donna ordre de nétoyer la ville des immondices, ôc
de tout ce qui pouvoit y caufer de l'infetlion , ôc on employa à
cet effet un grand nombre de tomberaux. Il fut auffi défendu
de fonner les cloches fans fa permifïion.
L'Empereur étoit déjà arrivé à Thionville, ôcle duc d'Albe,
avec Jean-Jacque Medichino marquis de Marignan , s'étoit
avancé jufqu'au bourg de Sainte Barbe. Le ip d'Odobre, s'é-
tant approché de plus près, pour reconnoître la ville, il s'ar-
lêta fur la montagne de la Belle- Croix , vis-à-vis la porte de Ste.
Barbe , avec deux mille hommes , partie Italiens partie Efpa-
gnols , fuivis de deux bataillons Allemands, ôc de deux mille
chevaux. Le duc de Guife informé du deffein des ennemis ,
avoir donné ordre défaire une fortie^ avec huit cens arquebu-
fiers choifîs , cent cavaliers de la cornette du duc de Lorraine,
commandez par de BrolTes, ôc deux cens chevaux-legers, àla
tête defquels étoit Randan. Le combat fut affez vif j mais les
ennemis furent obligez de reculer, après avoir perdu 140 des
leurs. De notre côté Maligny , brave officier , fut tué avec cinq
foldats, ôc nous eûmes quelques bleffez. Le duc d'Albe ayant
demeuré trois jours à Ste. Barbe , vint camper fur la montagne
de la Belle-Croix, où ayant placé une batterie de quatre ca-
nons , il faifoit feu fur Tifle qui eft vis-à-vis , entre les canaux
de la Mofelle ôc de la Seille.
Comme ce Général faifoit peu de progrès dans ce porte, ÔC
que l'armée de la Reine de Hongrie approchoit, commandée
par Barbançon, avec qui étoient l'amiral d'Egmond , NaffaW,
Je comte de Boffj ;, ôc Henry de Brederode , il fit retirer le
514 HISTOIRE
■ canon, & vint,' en fe détournant un peu, au pont de Magny;
Henri IL ^^ ^^ ^^^^^ ^^ ^^ ^utïe combat , & le duc de Nemours, Farnefe ,
1 5* c 2. ^^ vidame de Chartres , ôc la Rochefoucault y difputerent quel-
que tems le paflage aux Impériaux ; mais il furent enfin obligez
- de céder aux troupes fraiches qu'on y envoyoit fans ceffe i ôc
qui recommençoient la charge : deforte que l'ennemi ayant
pafle la Seille, s'empara des abbayes de S. Arnoud ôc de S.
Clément, qui font vis-à-vis de la porte de Champagne. Barban-
^on demeura campé pendant tout le fiége fur le mont Chatil-
îon , pour empêcher nos troupes de charger les fourageurs , ôc
pour tenir en bride les corps de garde qui étoient de ce côté^
là. Ce fut alors que Louis d' A vila , Général de la cavalerie Im-
périale^ envoya un trompette avec une lettre au duc de Guife,
îbus prétexte de demander un efclave fugitif, qui ayant quitté
fon maître, ôc emmené un cheval d'Efpagne d'un grand prix,
s'étoit jette dans nos troupes > mais en effet, dans le deflein de
reconnoître la ville. Le duc de Guife n'eut pas plutôt vu la
lettre de d'Avila, qu'il fit chercher le cheval ,'ôc après avoir ren-
du l'argent à celui qui l'avoit achetté , il le renvoya à d'Avila , à
qui il fit réponfe , que quant à l'efclave , il étoit déjà bien avant
dans le Royaume? qu'au refte un efclave devenoit libre , auf-
fi-tôt qu'il y avoit mis le pied , que ne voulant ni ne pouvant
enfraindre une loi fi facrée ôc fi digne des Chrétiens, il étoit
impoiïible de le fatisfaire en ce point.
Albert de Pg^ auparavant ,1e marquis Albert de Brandebourpf, après
Brandebourg -ri ' ' i r> • > / • i' T J i
fe déclare Evoir 11 long-tems jouc le Kol, S ctoit par 1 eutremilede quclqucs
pour l'Empe- perfonnes , accommodé avec l'Empereur, qui lui fit grâce du
^^"■' paire , ôc défendit même d'entreprendre rien contre lui , par rap-
port à la guerre qu'il faifoit alors. De plus ce Monarque con-
firma le traité, quoiqu'injufle, fait avec les évêques de Bam-
berg ôcde Wifbourg , ôc le difpenfa de faire la guerre en Hon-
grie. Il pardonna aulli , en faveur de ce Prince , aux deux com-
tes d'Oetingen père ôc fils, à Albert de Mansfeld ôc à (es en-
fans. Reiffenberger fut fi irrité de cet accommodement , qu'il
pafla dans notre parti avec fon régiment. Cependant le duc
d'Aumale , frère du duc de Guife , ôc Général de la cavalerie
îegere , qui lui avoit été envoyé le 4 de Novembre , fuivant
Sleidan, ôc félon Rabutin le 29 d'Octobre , ou pour le fuivre
^paime ennemi, ou pour l'obferver comme fufpect^ quitta le
pont
DE J. A; DE T H ou, Liv. XL 51^
font de S. Vincent , informé par l'évêque de Bayonne , que
infanterie d'Albert étoit prête à fe mutiner faute de paye, il Henri IL
fe mit à la tête de fa compagnie de cavalerie , de celles du 17^2.
vidame de Chartres , du comte de Sancerre , Ôc d' Annebaut ,
avec fept cpmpagnies de chevaux-legers , ôc marcha contre Al-
bert, qui avoitlogé la nuit précédente auprès de S. Nicolas i
il le furprit inopinément , ôc le réduifit à une grande extrémité.
Mais Albert loin de fe déconcerter, anima vivement fa cava-
lerie ^ comptant peu fur fes gens de pied, ôc fécondé par les
efforts de George Landgrave de Liechtenberg , qui avoir été
fon lieutenent général dans la guerre des Proteftans , il fit une
vigoureufe réfiftance î ayant enfuite recours au ftratagême y il
fît paffer une partie de fa cavalerie par derrière la «lontagne,
avec ordre d'attaquer à dos ôc en flanc nos troupes, qui avoient
déjà pafTé outre. Il les mit en fuite , après les avoir enveloppées.
Leduc d'Aumale fut pris prifonnier après avoir reçu quelques
bleflures j S. Forgeul, la Chaftre-Nançay, le baron de ConcIies,
ôc Joncy , qui étoient les principaux officiers , demeurèrent
fur la place avec lyo gentilshommes. L'évêque de Bayonne,
qui étoit préfent à ce combat , fe fauva : René de Rohan grand
feigneur de Bretagne , ôc Jean d'O lieutenant de la compa-
gnie du vidame de Chartres , furent faits prifonniers j celui-là ,
fut tué par les foldats qui difputoient à qui l'auroit ; l'au-
tre évita la mort en leur parlant latin , qu'il fçavoit un peu , ôc
en leur promettant une récompenfe. Aiguilli commandant des
troupes légères , ôc le baron d'Aguerre furent auffi pris. Albert
enflé du fuccès de cette journée , vint fix jours après au fiége de
Metz, ôc campa fur les bords de la Mofelle auprès de S. Martin,
vis-à-vis Pontifroy, ôc la porte aux Maures vers l'Occident^ dans
un endroit très-avantageux , d'où avec vingt pièces de canon
placées dans un pré au deflbus,il foudroyoit le côté delà ville qui
étoit oppofé. Il avoit avec lui le duc d'Aumale fon prifonnier,
qu'il envoya après qu'il fut guéri de fes bleffures , en Allema-
gne fous bonne efcorte, Ôc qu'il ne rendit que deux ans après,
fur la fin du mois d'Avril , moyennant une rançon de foixantc
mille écus d'or.
Aufli tôt après cette victoire , il fit fçavoir à l'Evêque de
Bamberg, que le traité fait avec lui avoit été confirmé par l'Em-
pereur , l'avertiffant de lui gardée la foi , ôc de lui rendre les
Tome IL Rr
31^ HISTOIRE
I places qu^il avoit reprifes depuis peu ; qu'autrement il donneroit
Henri IL ^^"^'^^ ^ ^^^ officiers de les reprendre par force. Cet Evêque in-
formé qu'on faifoit des levées par les ordres d'Albert , porta
fes plaintes devant les juges de la Chambre Impériale , revenus
depuis peu à Spire, d'où la crainte qu'on n'en voulût à eux
les avoit fait retirer. Il en obtint des lettres fur la fin de l'an-
née , par lefquelles on mandoit aux gens d'Albert de ne point
prendre les armes ? mais ils ne laiflerent pas de continuer leurs
hoftilitez , ôc contre l'évêque de Bamberg ôc contre les habi-
tans d'Ulme, qui ayant repris la citadelle d'Helfenftein , dont
Albert s'étoit emparé , la firent rafer j afin que déformais on ne
fit à ce fujet aucune plainte.
Cependant l'Empereur s'étant arrêté à Thionville , qui eft
à deux lieues au delTous de Metz , fe fit enfin porter au camp
dans une litière le 20 de Novembre , & logea au château
de la Horgne appartenant au feigneur de Talange. Comme
nos troupes avoient tout fait paffer par le feu , on y bâtit à la
hâte une maifon de charpente , un peu au defTus du logement
du duc d'Albe, qui s'étoit emparé des Eglifes de S. Clément
& de S. Arnoul. A l'arrivée de l'Empereur tout le canon fut
pointé contre les murailles : on en tira 300 volées le 24 de
Novembre 3 ôc le lendemain depuis le matin jufqu'au foir on
en compta quatorze cens quarante trois coups , qui furent tirez
entre la porte de Champagne , ôc la plate-forme de Ste. Marie.
Les deux tours de Ligniers , ôc celle de S. Michel furent abat-
tues , ôc la quatrième qui n'eft pas loin fut ébranlée.
Déjà le Duc d'Albe avoit conduit une tranchée devant les
portes de S. Thibaut ôc de Champagne 5 mais après avoir long-
tems continué la batterie de ce côté-là , ôc effuyé plufieurs
forties , il en fit retirer fon canon, par l'avis d'un ingénieur,
qu'il avoit envoyé avec un efpion , pour reconnoître les for-
tifications de la place. On drefla enfin toute la batterie du
côté de la porte de Champagne , ôc Jean Manriquez grand
maître de l'artillerie , qui fe diftingua dans ce fiége , fit élever
avec une extrême diHgence un cavalier , fur lequel on dreffa
^6 pièces de canon d'un côté, ôc 15* de l'autre. On fit un feu
continuel pendant trois jours ôc demi , ôc avec tant de furie ,
que SIeidan a écrit , qu'on entendoit le bruit du canon non feu-
lement de Straibourg , fitué à 18 grands milles d'Allemagne ^
DE J. A. DE THOU , Liv. XL 517
mais encore à quatre milles par de-là le Rhin. Bertrand de «««m
Salignac, qui étoit à ce fiége , ôc qui en écrivoit toutes les cir- n^^^j^ jj^
•onftances , rapporte qu'on tira alors environ cinq mille trois i ^ ^ ^
cens coups de canon. Le haut de la grande tour, qui s'avance
vers la Mofelle au coin de la porte de Champagne , fut abattu.
Ce fut alors que les ennemis pouffèrent des cris d'allegreffe j
mais leur joye fut bien-tôt diminuée , lorfqu'ils virent qu'il y
avoit derrière un terre-plein , où le boulet n'avoit point pé-
nétré , ôc qui furpaffoit de huit pieds les ruines de la tour. Ils
reconnurent alors , qu'il étoit plus difficile qu'on ne penfoit de
donner l'affaut de ce côté-là.
Comme les jours étoient alors très-courts , on travailloit aufîî
de toutes parts avec plus de vigueur ôc d'a£tivité. Les affiégez
réparoient les ruines, ôc les ennemis avançoient les tranchées
à la faveur des gabions : une ardeur égale les animoit tous >
ôc on voyoit les officiers, ôc les plus grands Seigneurs même,
mettre la main à l'ouvrage. Le duc de Guife ayant oui dire
■que les ennemis portoient des fafcines ôc des échelles à une
tour nommée la Tour-baffe, s'attendit à une attaque de nuit,
6c donna ordre de faire une bonne garde de ce côté-là. Bi-
ron fut commandé pour être en fentinelle pendant la premiè-
re garde , avec une partie de la cornette de la Rochefou-
cault , dont il étoit Lieutenant , ôc il fut ordonné à d'Entragues
de le relever. Le duc de Nemours , Montmorency , Charle
de Luxembourg de Martigues , firent les mêmes exercices 5 ôc
pour être prêts à tous les mouvemens , ils fe rendirent tous dans
le logement de la Rochefoucault , qui étoit proche de là.
Le duc de Guife voyant que l'Empereur s'attachoit à ce fié-
ge avec tant d'opiniâtreté , qu'il ne pouvoit le lever avec hon-
neur , envoya au Roi , Thomas Delveche, pour l'informer de
tout ce qui fe paffoit , ôc lui faire fçavoir en même tems ^ que
la place étoit hors de péril ; qu'il pouvoit donc faire paffer o\i
il voudroit les troupes qui étoient à S. Michel, Ôc les envoyer
fous les ordres du duc de Vendôme, pour reprendre Hedin,
place qui avoit été prife depuis peu par Antoine de Croy,
comte de Reux. Ce Général étoit allé par les ordres de la
reine Marie fur notre frondere , à la tête de 40 compagnies
d'infanterie j ôc de 2000 chevaux. D'abord il avoit feint de
vouloir attaquer la Fére fur Oyfe , où d'Annebaut s'étoit mis
3i8 HISTOIRE
.»— .«,i«,«, en devoir de fe défendre j mais s^étant en même tems mis à
Henri îf P^^^^^ ^ ^^ ^^°^^ ^^^^ devant Hedin , après avoir brûlé Noyon ,
Nèfle , Channy , Roye & Folembray. Après s'être aifément
* rendu maître de la ville ^ il attaqua la citadelle du côté du parc,
abattit à coups de canon la grande tour, qui s'avançoit en dehors,
ôc mit à découvert le rempart , haut de plus de huit pieds. De-
RalTe S. Simon, qui commandoit dans la place , la rendit alors, à
condition qu'il fortiroit avec fa garnifon , vie ôc bagues fauves ,
contre le fentiment de Dourier , de l'illuftre maifon de Cre-
qui, brave officier qui s'oppofa à la capitulation , ôc s'offrit mê-
me à défendre la place ôc à foûtenir l'affaut.
Peu après d' Annebaut mourut de maladie à la Fére en Ver-
mandois 5 c'étoit un homme d'une probité digne des anciens
tems , ôc d'un défintéreffement parfait. François I. ayant con-
nu fes rares qualitez , l'avoit choifi fur la fin de fes jours
pour être adjoint du cardinal de Tournon , dans l'adminiftra-
tion des affaires du royaume , lorfqu'ennuyé du connétable de
Montmorency, ôc devenu chagrin dans fa vieilleffe , il com-
mença à concevoir des ombrages contre les grands efprits. Le
connétable de Montmorency ayant depuis été rappelle au com-
mencement du règne de Henry IL d' Annebaut fut éloigné du
gouvernement , ôc on lui ôta même le bâton de Maréchal 5 mais
quoiqu'il eût perdu tout fon pouvoir, il conferva jufqu'à la fin
de fes jours un efpece de crédit , avec l'eftime de tout le monde.
Après que les ennemis , devenus fiers ôc infolens, eurent ré-
pandu la nouvelle du fort du duc d'Aumale, ôc de la prife
d'Hedin j un événement fâcheux rabattit leur joie : ils appri-
rent avec douleur que BrifTac s'étoit rendu maître d'Albe.
Le Roi partit en ce tems-là de Reims, où il s'étoit arrêté juf^
qu'alors , ôc fe rendit à Châlons fur Marne. Le connétable de
Montmorency l'y vint trouver par fes ordres , pour conférer
avec lui fur les conjonâures préfentes, après avoir laifféle duc
de Nevers au camp. Le Roi informé dans cette ville , par Del-
veche, des avis du duc de Guife, donna ordre à Châtillon de
conduire l'armée en Artois pour reprendre Hedin. Cette expé-
dition eut un fuccès très-prompt ôc très-heureux. Le duc de
Vendôme n'eut pas plutôt reçu le commandement de l'armée de
Châtillon , qu'il marcha auffi-tôt vers Hedin , ôc attaqua la ci-
tadelle du côté que les ennemis l'avoient battue. Il plaça aulB
D E J. A. D E T H O U , L I V. XL 519
quelques pièces de canon fur une montagne qui regardoitTe- '
rouenne , ôc après avoir fait tirer quatre mille foixante & fix Henri IL
coups , il la prit par compofition. Le fils du comte de Reux , j ^ ^ 2.
qui commandoit dans la place , la rendit , à condition qu'il
en fortiroit avec fa garnifon, vie ôc bagues fauves. Il fit cette
capitulation fans avoir égard aux terribles paroles de fon père ,
qui en lui confiant cette place, l'avoit menacé de le tuer, s'il la
rendoit à quelques conditions que ce fût. Cette expédition ne
fut commencée qu'après le ip d'Oûobre.
Cependant le comte d'Egmond alla à Toul , par les ordres
de l'Empereur, à la tête de 2000 hommes de cavalerie & de
quelques compagnies d'infanterie^ ôc envoya un trompette à
Efclavolles pour le fommer de rendre la place. L'Empereur
honteux de s'en retourner fans avoir rien fait, avoit projette de
reprendre du moins cette ville , que nos troupes n'avoient en-
core pu fortifier, à caufe de la contagion qui y avoit duré tout
l'automne. N'ayant pu employer dans cette expédition les
Allemands refolus de ne fervir qu'au fiége de Metz , il avoit
donné ordre au comte d'Egmond , qui commandoit deux corps
de cavalerie, en garnifon à Pont-à-Mouflbn , d'amener avec
lui par la Meufe une partie du canon , fous prétexte d'aiïiégec
Toul. Ce Prince avoit déjà commencé à défefpérer de l'heu-
reux fuccès du fiége de Metz : il voyoit que fes foldats tom-
boient malades , ôc que les convois qui portoient des vivres à
fon armée , étoient tous les jours enlevez par nos troupes j il
étoit informé d'ailleurs que le duc de Nevers, qui étoit venu
à Vaucouleurs > faifoit fans cefie des courfes fur ceux qui al-
loient chercher des vivres Ôc du fourrage. Cela engageoit
la plupart des foldats , ôc fur tout les Italiens, à venir fe rendre 1
au duc de Nevers , qui les recevoir humainement, ôc les incor-
poroit dans les compagnies, fous la conduite d'André de Maye
Maure , officier très brave. Peu après le duc de Nevers par-
tit pour la ville de Toul, ôc s'y enferma avec André de Maye
ôc le baron d'Aguerre, qui commandoit les chevaux-legers.
Comme jufques-là les efforts de l'Empereur avoient prefque
été inutiles ( quoique ceux qui étoient préfens au fi:ge ayent
écrit qu'on y tira jufqu'à quatorze mille coups de canon ) les
affiégeans commencèrent à faper le mur de derrière, qui étoit
encore en état 5 mais on trouva la pierre très-dure , Ôc de l'eau
J\r uj
520 HISTOIRE
—,».■■■.— mêiiie à mefurc qu'on creufdit. Ces difficultez rendirent les
Henri IL t^'avaux des ennemis inutiles. Cependant on fit fur It quartier
I 5" 7 2. d'Albert plufieurs forties » ôc fur tout Biron fuivi de près par la
Rochefoucault & Randan fon frère , l'attaqua avec tant de
furie , que la plupart des foldats d'Albert furent tuez ; le com-
mandant de fon artillerie fut fait prifonnier par Montreuil, qui
étoit à la tête des coureurs. De Brofles, 6c S. Luc lieutenant des
gendarmes de Guife , firent auiïi le premier jour de Décembre
une fortie, où il demeura fur la place plus de deux cens des
ennemis , ôc où Roquefiieil ôc Fonterailles , deux de nos ofli-
ciers, perdirent la vie.
L'Empereur accablé de tant de revers , fe voyant en butte
tout à la fois aux rigueurs de l'hy ver j ôc aux maladies , qui
emportoient tous les jours un grand nombre de fes foldats,
affembla fon Confeil de guerre , réfolu de faire un dernier ef-
fort pour emporter la place d'aflaut. Les principaux qui le
compofoient , lui remontrèrent que cette entrcprife e'toit bien
audacieufe î qu'on ne pouvoit fans un extrême danger livrer
un aflaut contre tant de Seigneurs , contre la fleur de la no-
blefle Françoife , ôc enfin contre des troupes d'élite, qu'on at-
taqueroit avec des foldats afFoiblis ôc découragez , dont la plu-
part , n'ayant point été payez , fongeoient à déferter. Mal-
gré ces remontrances , l'Empereur fe prépara en apparence
à un affaut général , ôc fît ranger fon armée en bataille devant
la brèche , pour voir fi la confiance des afFiégez feroit à l'é-
preuve d'un appareil fi formidable, ôc s'ils ne demanderoient
point à capituler.
Nos troupes s'attendant à l'afTaut , parurent alors rangées fur
les murailles , ayant le duc de Guife à leur tête > environné
des Grands, ôc de toute la Nobleffe, tous la pique à la main.
Dans ce moment le Duc fe tournant vers eux avec une con-
Harangue tenance affurée ; « Meflieurs , ôc mes compagnons , dit-il , il
éloquente du , ^ . , ^ _, , - i i r c, 1 U
duc de Guife. =» le -lvoi n eut pas regarde cette place comme la cler oc le bou-
" levard de fon roïaume , ôc qu'il n'eût pas eu de votre va-
M leur une très haute idée, il ne vous eût pas confié la défen-
fe de cette ville contre un fi puifTant ennemi 5 mais perfua-
dé de votre courage, éprouvé dans tant de périls, il n'a point
héfité de confier à votre fidélité ôc à votre bravoure cet il-
luflrc monument de la gloire qu'il a depuis peu acquife , ôC;
y)
35
DE J. A. DE THOU , Liv. XL 521
M le plus ferme rempart de fes Etats. J'ofe me flater que vous »
0' ne me croyez pas fî imprudent, que de vouloir laiffer tant Henri IL
=> de Princes du fang royal , tant de grands hommes ^ fi di- 1 r r o,
w ftinguez par leur naifiance ôc par leur mérite , expofez avec
» moi à un péril manifefte , fi je n'étois comme aflûré que le
« ciel les a conduits ici pour leur faire cueillir des lauriers ,
3' & pour couvrir nos ennemis d'une honte éternelle. Croyez-
» vous que l'Empereur foit venu nous attaquer , ôc faire ici
3' un dernier effai de fa fortune par la confiance qu'il a en fes
M forces .'' non 5 le défefpoir ôc le reflfentiment de l'affront qu'il .
3' a reçu cette année en Allemagne , lui ont infpiré cette té-
M mérité. Mais fi cette foif, qu'il a toujours eue du fang Fran-
» cois , eft inaltérable, ôc fi fon ambition n'a point de bornes,
V nous aurons afl^ez de cœur ôc de force pour foûtenir une jufte
3' caufe contre log efforts impuiflans d'un vieux Prince que la
3' fureur aveugle. Nous ne devons point aufll douter que Dieu
*> ne nous foit favorable , lui qui veut bien être appelle l'arbi-
» tre ôc le Dieu des combats , qui infpire ou ôte le courage
M félon l'équité ou l'injuftice de la caufe qu'on défend. Mépri-
» fons un ennemi faftueux, dont la grandeur n'eft appuyée que
M fur des vains titres , ôc ne fe foûtient ni par fes propres for-
« ces , ni par un vrai courage. Seroit-ce la victoire de Pavie
" qui le rendroit redoutable f Mais étoit-il prefent à ce com-
M bat f Et ne fut-il pas redevable de fa vi£toire à des étran-
'' gers , ôc fur tout à des François ) qui par un fort fatal com-
3î battoient alors contre les François même ? C'eft donc au ca-
=> price de la fortune t ôc non à fon courage ôc à fon mérite ,
« qu'il faut attribuer tous fes fucccs. Mais aujourd'hui que ne
« devons-nous pas attendre des forces réunies de tant de bra-
=> ves François , qui combattent ici pour la défenfe ôc la gloire
3) de leur patrie ? De quoi notre ennemi peut-il encore fe gîo-
'5 rifier ? Eft-ce de l'expédition de Tunis , dont il revint comme
3î triomphant ? Mais qu'il fe fouvienne que peu après fes troupes
w défaites , fans combat dans la Provence, apprirent à leurs dé-
» pens, qu'on ne triomphe pas de la noblefiTe Françoife comme
5>^> on triomphe des Maures. Se vantera-t-il de la prife de tant de
a> villes dans le payis de Gueldres, de Cleves ôcde Juliers, ôc
" d'avoir même vii le duc de Cleves profterné à Tes pieds l Mais
" la petite ville de Landrecy , défendue par nos troupes , a feule
322 HISTOIRE
' « arrêté le cours de tant devitloires. Qu'il s'enyvre d'un orgueil
Henri II. « naturel à fa maifon : s'il a deux fois repouflé le Turc des fron-
i S $2, =» tieres de la Hongrie 5 il a fou vent attaqué les nôtres fans fuccès,
" & a été contraint de fe retirer avec ignominie. S'il a pris ^
=» battu l'éledeur de Saxe fur les bords de l'Elbe , qu'il fe rappelle
=» aulTi la journée de Cérifoles , où fon armée fut taillée en
« pièces par nos troupes. Il a pris depuis peu Stenay , il eft
=^ vrai : mais qu'y a-t-il gagné ? Cette place n'a-t-elle pas ét^
« au(îi-tôt reprife .^ N'avons-nous pas pris auiïi cette année
- =' Monmedy , Ivôy , Danvilliers , Roc-de-Mars , Bouillon^ &
» plufieurs autres places que nous gardons encore à fes yeux l
» Enfin c'eft le même ennemi que nous avons battu en Pro-
« vence, que nous avons défait à Landrecy, que nous avons
« humilié au fiége de Carignan. Il a perdu dans toutes ces ex-
M péditions toute la fleur de fes officiers , ôc la plus grande for-
" ce de fes troupes. Il joûiffoit alors d'une vigoureufe fanté j
» l'Italie i l'Efpagne , toute l'Allemagne , l'Angleterre même
3' étoient unies avec lui. Aujourd'hui les Anglois font fes
» ennemis , les Allemands le haïffent , les ItaUens font di-
» vifez en fadions , Ôc les Efpagnols pour la plupart font ré-
as voltez. Dequoi eft -il capable depuis fa honteufe fuite
05 d'Infpruch ? accablé d'infirmitez au miHeu d'une armée où
sï régne la méfintelligence , il attaque un Roi viftorieux^ un
as Roi jeune 6c favorifé de la fortune, un Roi qui a de puif-
35 fautes troupes , & pour qui toute la NoblelTe de fon Royau-
3> me brûle de répandre fon fang. Courage donc , mes chers
05 compagnons , faites ici éclater votre valeur î cette journée
w va décider du fort de la France. Combattons pour notre pa-
« trie : une éternelle récompenfe fera le prix du fang verfé
85 pour la défenfe de cette place > & les bienfaits de notre Prin-
» ce magnanime préviendront les louanges immortelles de la
85 pofterité.
Ce difcours prononcé avec une noble vivacité , fît une forte
impreflion fur les efprits , déjà difpofez à une vigoureufe réfif-
tance ; la joye fe peignit fur tous les vifages, Ôc une ardeur
guerrière fe répandit dans tous les coeurs.
Les Impériaux ne purent foûtenir la contenance affûrée &
l'air victorieux de nos troupes , ils fe contentèrent de fe mon-
trer en bataille. L'Empereur s'étant fait porter au milieu de
farmée ;,
D E J. A. D E T H O U , L I V. XL s^3
Tarmée , eut beau témoigner fon dépit ôc fon indignation ;, Ôc _
demander , pourquoi on ne donnoit pas i'aflaut j le foldat HerniII
étonné ôc abattu , ne lui répondit que par un timide filence. i ;• r- 2
Au defefpoir de voir la brêche/ans que perfonne ofàt y monter,
il s'en retourna à fon quartier, où il répéta fouvent ces triftes
paroles : Je fuis abandonné de mes troupes , ôc je ne vois point
d'hommes autour de moi. La garnifon fit alors une troifiéme
fortie 5 mais cette fortie fut malheureufe. La Paye dit le Bè-
gue fortit par la porte dePontifroy , ôc par la porte aux Maures,
à la tête de trente maîtres, accompagné d'Eleonor de Chabot
comte de Charni , d'Ouarti , de Dédie de Riberac , de Crequi ,
de Tourcy , ôc de la Roche-Chalcz. La Faye , ôc l'Hôpital- Vi-
try furent faits prifonniers 5 Ouarti fut bleffé à la tête , ôc la
Rochefoucault requt à la cuiffe une blefiure dont il mourut.
Quelques jours après, Louis d'Avila Général de la cavale-
rie impériale , approcha des portes de la ville avec j'oo cava-
liers, aune portée de moufquet j en même tems de BroiTes,
Randan, ôc Fregofe furent commandez pour avancer chacun à
îa tête de 15" maîtres , foûtenus d'environ (^oarquebufiers portez
fi avantageufement , qu'ils tinrent ferme long-tems contre
le grand nombre des ennemis. Ce fut alors queLopez de Para
Cornette de la compagnie d'Alfonfe dePimentel , ayant quitté
fon rang , s'avança ôc demanda à Noailles ' , qui n'étoit pas
encore guéri d'une bleffure , ôc qu'il avoir eu l'année dernière
aufiége de Parme, s'il yavoit quelqu'un qui voulût fe battre en
duel. Randan ayant accepté le défi , fe battit à la lance , avec la
permiflion du duc de Guife , contre Henry de Manriquez
Lieutenant d'Avila. Ces deux champions ayant couru trois fois
fans fe toucher ( parce que , fuivant une des conditions du com-
bat, ils évitoient de porter leurs coups aux chevaux;) Ran-
dan rompit enfin fa lance dans le bras droit de Manriquez , qui
lailfa tomber la fienne , que le vainqueur emporta dans la ville.
Nos troupes , qui fortoient tous les jours contre les foura-
geurs , firent plufieurs courfes ; Randan marcha contre les
troupes d'Albert ; ôc Noailles, par la porte de la Mofelle ,
contre Barbançon ôc le duc d'Albe.Laplusconfidérable fortie fe
fit cinq jours après par le vidame de Chartres , que fuivoient
d'Entragues , de Broïïes , ôc même le prince de Condé ÔC
1 L'Hiftorien François de .Rabutin écrit Navaiîks.
Tom. IL S s
324 HISTOIRE
Farnefe, en habits de fimples cavaliers. Trente-cinq cavaliers
Ur^xTD T TT àc autant de fantafTins d'Albert y refterent fur la place.
ilENRI il. ^ ^ - ' , r. ,
L. rLmpereur ne pouvant plus rclnter au mauvais tems , relo-
■ *" lut enfin de lever le fiége. Le duc de Guife informé de fon def-
L'Empereur ç^^^ ^ euvoya Noaillcs avec i j maîtres par la porte de la Mo-
de Metz. " felle :, ôc donna ordre en mcme tems à Pierre Strozzi de char-
ger en queue l'ennemi avec de la cavalerie légère , fuivi des
gendarmes , commandez par le prince de la Roche-fuf-Yon..
Strozzi donna fur une troupe de 400 cavaliers qui étoient pof-
tez entre le quartier de l'Empereur , ôc celui de Barbançon ;
pour empêcher les forties : à la vue même de l'Empereur^ il
en tua un grand nombre, en prit trente , ôc mit le rede en fuite.
L'Empereur ayant perdu la troifiéme partie de fon armée, ou
par la contagion , ou par le froid , ( perte qui monta à 30000
hommes, à ce qu'on croit, ) battit en retraite ^ ôc alla à Thion-
Yille , faifant emmener avec lui les reftes du canon, dont il
avoit déjà envoyé devant une grande partie. Le duc d'Albe
le fuivit le lendemain ; ôc nos troupes étant forties en même
tems pour le charger en queues comme le pont aux Meuniers
n'étoit pas rompu , elles fe jetterent fur le quartier de l'Empe-
reur , & fur celui du duc d'Albe: mais le fpe£tacle , qui s'offrit
à leurs yeux, changea bientôt leurs fentimens de fureur en des
mouvemens de compaffion. En effet on ne voyoit de toutes
parts que des mourans , qui fe traînoient dans les chemins ôc
dans la boue j on voyoit un grand nombre de cadavres qui
n'étoient point enterrez, ôc un plus grand nombre qui avoient
été inhumez , mais que la pîuye avoit découverts , ôc qui pré-
fentoient à la vue l'objet le plus hideux. L'humanité du duc
de Guife éclata en cette occafion j il fit enterrer les morts, ôc
après avoir fait traiter les malades , il les fit mettre dans des
batteaux , ôc les envoya à Thionville : mais comme plufieurs ne
pouvoient foûtenir la fatigue du chemin , il les fit tranfporter
dans la ville de Metz.
Cependant Albert n'avoit point encore quitté fon quartier ;
OLi la contagion avoit fait encore plus de ravage que dans les
autres : mais après avoir elTuyé le feu de cinq pièces de canon
placées dans l'ifle , qui eft entre les deux canaux de la Mofelle ,
il envoya devant fon artillerie , ôc fe retira. Biron qui le pour-
fuivit fut prefque d'abord enveloppé ptr le grand nombre 5
ly 52.
DEJ. A. DE THOU,Liv. XI. ^2^
mais s'étant heureufement échappé du péril , il revint à fa trou- '
pe. Le lendemain le vidame de Chartres fit préparer deux bat- T7 77
teaux , ôc defcendit par eau avec trente maitres ôc autant d'ar-
quebufiers , jufques vis-à-vis un endroit où les ennemis mar-
choient fans ordre, écartez les uns des autres. Il fît mettre à
terre quelques-uns de fes gens déguifez en payfans, qui attaquè-
rent quatre charettes des ennemis : les ayant prifes ils les rangè-
rent devant eux, comme pour leur fervirde rempart, ôc fe re-
tirer avec plus de fureté dans les batteaux. Enfuite , à mefure
qu'ils en rencontroient d'autres , ils difoient aux condudeurs
que le plus court chemin étoit le long de la rivière , ôc les
détournant facilement , ils les attiroient ainfi dans le piège. Ces
gens ne fe défiant de rien , n'héfitoient point de les fuivre ;
de forte que nos troupes purent à peine fufîire , pour tranfporter
les uns de l'autre côté de la rivière , ôc pour défarmer les autres
( car on ne leur fît d'autre mal ) ôc garder les prifonniers. C'eft
par cette rufe qu'ils fe jouèrent pendant deux heures de plus
de quatre cens des ennemis : ils fe retirèrent enfin , informe?
que la cavalerie Efpagnole n'étoit pas loin. Ils l'apprirent d'un
Efpagnol même , charmé de l'humanité de Vidame , qui avoit
rendu une jeune femme affez belle à un Allemand , qui fe di-
foit fou mari.
Après que les ennemis fe furent retirez, le duc de Nevers
partit de Toul , Ôc le Maréchal de S. André de Verdun 5 ils
vinrent à Metz ^ dans le delfein de pourfuivre les troupes d'Al-
bert : mais s'étant mis trop tard en campagne , ils n'incom-
modèrent pas beaucoup les ennemis^ qui étoient déjà loin>
dans un tems d'ailleurs très-fâcheux. Cependant, fous prétexte
defurprendreles fourageurs , on fe porta à beaucoup de licence
dans les villes de la Lorraine , ôc fur-tout à Rambervillers.
Les Italiens , incorporez par le duc de Nevers dans les compa-
gnies commandées par Maye-Maure, commirent plufîeursin-
fblences à l'égard des Religieufes d'Efpinal ôc de Remiremont.
Après la levée du liège , on fît des prières publiques , en
allions de grâce de cet heureux fuccès. Le duc de Guife fit
chercher le lendemain dans toutes les maifons les livres de
Luther , ôc les fît brûler par la main du bourreau. Il fît aufli
revenir les habitans qu'il avoit obligez de fortir , ôc ayant
laiflé fon lieutenant dans la ville , il s'en retourna à la Cour.
Ss ij
326 HISTOIRE
I I ' Pendant que l'Empereur étoit encore devant Metz , Voîrard
Henri IL ^^ Mansfeld ( fils d'Albert ) qui faifoitla guerre fous le marquis
j ç ç 2, Albert de Brandebourg, lorfqu'il étoit encore dans notre par-
ti j attaqua Henry de Brunfwich , ôc le dépouilla prefque de
tous fes Etats : celui-ci réduira l'extrémité, eut recours a l'Em-
pereur, ôc lui demanda du fecours 5 mais à contre-tems. D'un
autre côté le duc de Wirtemberg retint , à \v olfang grand
Maître de l'Ordre Teutonique , une ou deux places , julqu'à
ce qu'il lui eût payé les frais de la guerre, qu'il avoir faite depuis
peu contre lui , ôc dont voici le lujet. Après la mort du gou-
verneur d'El'^'angen , la communauté de cette ville, qui a
droit d'élire un Gouverneur , choifit un certain gentilhomme,
fans avoir égard à Wolfang , qui briguoit depuis long-tems
cette place dont les revenus font confiderables. Wolfang fen-
fible à cette injure furprit la ville d'EW'^angen. Le duc de
Wirtemberg, prote6leur de cette ville , fut prié de lui accorder
fon fecours : il affembla des troupes^ ôc reprit cette place , au
milieu de l'hiver, après en avoir chaffé Wolfang , ôc s'empara
aulïï de plufieurs de fes places , qu'il ne rendit depuis , que
moyennant la fomme de trente mille écus d'or. Au refte com-
me toutes ces expéditions fe faifoient ouvertement, fans l'ordre
de l'Empereur , ôc contre ceux qui étoient fous fa protection ,
on les regarda comme autant d'injures faites à lui-même.
Mort de plu- H mourut cette année plufieurs grands Hommes récom-
w« célèbres, mandables ou par leur naiilance , ou par leur profonde érudi-
tion. Henri duc de Meckelbourg , après un régne pacifique
de 48 ans , mourut fort vieux le 6 de Février. Herman Ve-
de , de l'illuftre maifon des comtes de Vede , mourut aufii
chargé d'années le 13. d'Août, dans la ville de Biverin dont
il étoit Souverain ; c'étoit un homme d'un efprit doux ôc pai-
fible , qui ayant plus à cœur le bien de fes fujets, que fes pro-
pres intérêts , avoit abdiqué l'archevêché de Cologne. Evrard
Billich termina fa vie le 13 de Janvier à Trente, 011 il étoit
allé pour afiifter au Concile 5 il paffoit pour un théologien ha-
bile , ôc très vcrfé dans l'interprétation de l'Ecriture Sainte.
CoccLE^E. Peu après Jean Cocclée , natif de Nuremberg , finit fes jours
à Breflaw en Silefie 5 fes do£les écrits fur l'autorité des Canons
ôc de l'Eglife Catholique l'ont rendu célèbre. Ce Théologien
ctoit encore très habile dans la confroverfe , ôc avoit fouvent
Henri IL
I ; ; 2.
DE J. A. DE THOU, Liv. XL 527
remporté des victoires à Ausbourg , à Ratisbonne & à for-
mes , fur les théologiens des Princes proteftans.
Les Luthériens perdirent le 1 8 d'06tobre Gafpard Hedion
d'Eflingen , qui avoit été prédicateur à Balle ôc à Mayence ,
6c qui ayant enfuite embraffé la do£lrine de Luther , s'étoit fait ,
pour ainfi dire, coadjuteur de Matthias Zellius, mort quatre
ans auparavant, ôc de Martin Bucer, après avoir profefle 2^
ans à Sirasbourg. André Ofiander mourut auffi le même jour Osiakder,
à Conigsberg , ville de Pruife fituée auprès de la mer, où il s'é-
toit retiré depuis cinq ans. Il y avoit publié une nouvelle
dodrine , enleignant que la juftice de l'homme ne dépendoit
pas de la foi , mais de la juftice du Chrift réfidant en nous 5 il fai-
îbit honneur à Luther de cette opinion. Malgré Çqs ennemis, ôc
fur tout malgré Merlin , qui foûtenoit que Luther n'avoit jamais
été de ce fentiment, il l'emporta, par la faveur ôc l'appui d'Albert
de Brandebourg duc de Pruife , ôc obligea Merlin de fortir
du payis : il fit alors imprimer des livres , dans lefquels il fou-
îint ôc appuya fon opinion erronée. Voyant que Luther lui
étoit contraire , il fe déchaina contre lui , ôc contre Philippe
Melanâhon , comme auteurs d'une nouvelle théologie pui-
fée dans Ariftote , ôc tenant plutôt de la chair que de fef-
prit. Il débita encore cette nouvelle opinion : que JefusChrill
n'eût pas laiffé de venir au monde, quand même le genre hu-
main n'eût pas été perdu par le péché du premier homme ^
Sebaftien Munfter né à Engelheim mourut de la pelle à
Balle 5 il avoit été Cordelier à Tubinge , ôc avoit enfuite em-
braffé la religion des Proteftans. Il étoit profond dans les ma-
thématiques , ôc avoit eu pour maître Jean Steffler de Juftin-
ge , grand mathématicien, mort très vieux à Tubinge depuis
vingt ans. Il s'étoit enfuite entièrement appliqué à la langue
Hébraïque /ôc à la Sainte Ecriture? il a laiffé plufieurs monu-
mens de fes vaftes connoiffances , en l'une ôc en l'autre fcien-
ce : fa réputation fut fi grande j qu'on l'appella TEfdras ôc le
Strabon Allemand.
Le 2 1 d'Avril de la même année Pierre Appianus Benevicius
Munster*
I Cette opinion a e'te' foûtcnuë dans
ces derniers temps par le P. Mallebran-
che , qui pre'tend que la création du
monde auroit e'téune œuvre peu di^ne
de la fagelTe de Dieu , s'il n'avoirpas
eu en vûë l'Incarnation du Verbe ; en-
forte que, quand rocme Adam n'eut pas
péché , le Verbe n auroit pas laifîe de-
fe faire homme.
S f iij
328 HISTOIRE
——--—-- de Laufznich , en Mifnie , mourut à Ingolfthad fut le Danube»
Henri II ^^ ^^^^^ ^^ P^"^ favant homme de fon tems dans raftronomie ,'
j - ç. ^ qu il a enrichie de plufieurs écrits ôc de quelques découvertes
ainftrumens très ingénieux ôc très fidèles i il fe fignala fur tout
par ce fameux orgue , qu'il dédia à l'Empereur Charle Quint,
qui ayant trouvé Pouvrage d'un grand prix^augmenta fa fortune.
Le 12 de Novembre mourut Joffe Villich à Francfort fur
l'Oder , grand philofophe , ôc habile médecin , immortel par
fa feule Magirique , que Conrad Gefner a mife au jour.
Lazaro Bonamico de Baffano mourut au mois de Février à
Padouë en Italie , âgé de 73 ans. Il avoit enfeigné dans cette
fameufe Académie pendant 2 1 ans , ôc s'y étoit attiré une admi-
ration univerfelle. Les Italiens ôc les Etrangers même , char-
mez de fa profonde connoifTance de l'antiquité, de fa vafte éru-
dition , de fon éloquence , ôc fur tout de la vivacité de fon
efprit , lui rendirent pendant fa vie de grands honneurs. Le
lendemain de fa mort Jérôme Negro, Vénitien^ fit fon orai-
fon funèbre, fans prefque aucune préparation.
Ce mois fut le dernier de la vie de Lelio Gregorio Giraldi , né
L E L 1 o à Ferrare. Il fiçavoit fort bien les langues Grecque ôc Latine , ôc il
G 1 R. A L D I. ^toit très verfé dans les belles lettres , ôc dans la connoifTance de
l'Antiquité , qu'il a éclaircie par plufieurs écrits. Sujet à plufieurs
infirmitez , il fut pendant toute fa vie en bute aux traits de la For-
tune , quoiqu'il méritât un meilleur fort. Etant au fervice du
cardinal Rangone , il perdit tous fes biens dans le pillage de
la ville de Ferrare : il ne regreta que fa bibliothèque. Il efTuya
encore le même fort , dans le tems que François Pic comte
de la Mirandole , auprès duquel il étoit, fut cruellement afTafÏÏ-
né par Galeoti fon parent. Après tant de revers s'étant retiré
dans fa patrie , il y vécut dans une parfaite union avec Jean
Manard , ôc Celio Calcagnini , fçavans hommes. Il fut long-
tems afHigé de la goûte , ôc fur tout depuis la mort de fon ami
Manard : il en étoit fi cruellement tourmenté , qu'il ne pouvoir
marcher, ni même écrire.pouvant à peine tourner le feuillet d'uu
livre. • Il vécut dans une grande pauvreté jufqu'à un âge fort
avancé. Il reçût alors quelque foulagement de Renée de Fer-
rare j mais la perte de fes livres , qui avoient toujours fait fes dé-
lices , lui rendoit la vie infuportable. Il mourut enfin dans fon
lit âgé "de ^± ans , ôc fut inhumé dans le tombeau qu'il s'étoit
DE J. A. DE THOU,Liv.XI. 329
fait préparer pendant fa vie dans la grande Eglife de la ville. Il ■— ^— ^»
inftitua Jean-Baptifte Giraldi fon parent , & Profper Pafetho , Henri II.
fes héritiers. - 15^2.
Le 1 1 de Décembre Pauljove, célèbre hiftorien , mourut p x
à Florence , & y fut enterré dans l'Eglife de S. Laurent. Il étoit
de Côme en Lombardie , ôc cultiva d'abord la médecine ; il
fut fait enfuite évêque de Nocera par le Pape Clément VII.
Il avoit ardemment follicité l'évêché de Côme, perfuadé que
cette dignité étoit due à fon zèle pour la maifon de Medicis , à
qui il avoit prodigué tant de louanges ; mais fes defirs & fes
empreilemens furent inutiles. On a crû que le refus de cette
place l'avoit pouffé à taxer d'avarice dans fon hiftoire le Pape
Clément VII. Il témoigne néanmoins en plufieurs endroits qu'il
lui eft beaucoup redevable. Cette contrariété fa rendu fufped:
on a jugé qu'il étoit partial dans fes écrits , & que la haine ou
l'amitié guidoient fa plume vénale. Aurefte^ il eft conftant qu'il
recevoir tous les ans une forte peniion de François I. le père
des Lettres, & le protedeurdes Sçavans. Mais le connétable
de Montmorency, grand Maître de la Maifon du Roi, ayant
été rappelle au commencement du régne de Henry II. exami-
na ^ en fage miniftre , la lifte des penfionnaires du Roi, & fit
rayer le nom de Paul Jove , qui en fut fi indigné , qu'il fe dé-
chaîna contre le Connétable dans le trente- unième livre de fon
hiftoire , il eft certain qu'il n'eût jamais parlé mal de ce grand
homme , s'il eût reçu fous fon miniftere la même penfion , & la
même faveur , que fous François I. Il vécut 6^ ans 7 mois
& 22 jours.
La même année mourut Ferdinand Nugnez de Valladolid , FE^nmANb
né en cette ville , de l'illuftre maifon des Gufmans , & l'orne- ^^^^^:
ment de l'Efpagne. Il avoit fait fes humanitez dans fon payis,
fous Elie- Antoine de Lebrixa , & à Boulogne en Italie , fous
Philippe Beroaldo. Il y avoit appris la langue Grecque alors
prefque inconnue , & pour laquelle il avoit une inclination
extraordinaire. Après avoir acheté bien cher plufieurs livres
Grecs , il revint en fon payis , & y mit le premier en vogue
cette langue , fource de toute forte d'érudition. Honoré de la
faveur du roi Ferdinand , qui avoit été très-fatisfait de fon père
dans l'adminiftration de fes finances , il préfera fétude aux
honneurs & aux brillans emplois, quoiqu'il y pût aifément
Tcm^ IL S f f liij *
330 HISTOIRE
, parvenir parle ehemin de la vertu. Il Teconda le cardinal Xi-
,, , Tj menez, dont la pietc & le 2;énie fublime furent fi utiles à l'Ef-
^pagne par cette édition des livres lamts , qui mente le reipect
^ ^ ' de tous les fiécles. Il fucceda depuis à Dem.etrio Luca de Can-
die, que ce Cardinal avoir fait venir d'Italie dans la nouvelle
Univerfitc peu auparavant établie à Alcala de Henarés. Il alla
enfaite à Salamanque , où eft la plus célèbre Univerfité de
toute l'Efpagne , & où il vieillit en enfeignant le Grec 6c le La-
tin. Par émulation pour Ermolao Barbaro ( qui étoit d'une des
meilleures maifons de Venife , & qui avoit travaillé avec fuc-
cès fur Pline ) Nugnez fit imprimer de fon côté des commen-
taires fur les ouvrages de Pomponlus Mêla , & fur ceux de Se-
neque fes compatriotes , ainfi que fur l'hiftoire naturelle de
Pline. A l'égard de fes mœurs , il étoit pieux & fincere , mais
railleur &fatyrique, aurefie fans fafte &: fans vanité. Il ne fe
maria point , & ne but jamais de vin. Sa table étoit frugale, mais
honnête , & il y recevoit agréablement fes amis & fes difci-
ples. Il vécut plus de 8o ans, & lailla fa riche bibliothèque à
rUniverfité de Salamanque , & fes biens aux pauvres. On. l'in-
huma dans une petite chapelle de l'Eglife de Sainte Suzanne ,
auprès de la porte qui mené à la rivière de Tormes , & l'on ne
grava fur fon tombeau , comme il l'avoit ordonné par fon tefta-
ment , que ces paroles : La mort ejl le ^ lus grand bien de la vie.
f^in de P onzième Livre^
HISTOIRE
mZi^ 3 ■•••H^5î«- -S^l-H- 'éî¥?i- ■'^m- S ^
■^^■" Cw *!.* V \'f yf \* *." >.< >.^ V ^o* v^ "'.* y." ^.*' V V w ■",* V \* "*.<' ■"."' V- 'V V *.< >j^î
d& ^ ^ ^ A & e& ^- ^^ ^ <& ^ ^ ^ ^è ^ <^ -^ -^^ «8-^
j-T"-! ^Y-< ^Y-^ j-Y-^ ^Y< >'Y-^
/-ic? ;-A^: v.i? ',^<î /v^ J/^<j
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HISTOIRE
D E
JACQUE AUGUSTE
DE T H O U.
LIVRE D OV Z IF ME.
,v'^ y-'^ i.-/-: J-".'.^ ^7^ s-"^ i-'v
?;c^ ^;^ ^;A w W h-A kâ
W\Ç^Ç^^t^Ç^Ç^'f^ u commencement de l'année mil -^-i"* '■""■
^^^' ^' ^ *"ri^ cinq cens cinquante -trois , le car- Henri II
«4F.%o«4g. ,w, r:^ dinal de Lenoncour vint à Metz, i ^ j
'**'*"**' Jî ^^^ t|li dont il étoit Evêque ; il s'y attribua
•| >à \3j toute l'autoritc par l'ctablifTement
•j >In^ F^ d'un nouveau Confeil, compofé de
'''^■^ 5j^ **" "^
o-J','^,.^;?, ^-^
^5 ^'J^^^^s Ecclefiaftiques , & de ceux
■;^-j ^^v xvv wv Nw-/ .Nw/ sNv N-'^ É^ oes habitans qui étoient les plus af-
=>^,--^--,^,-^^,,^,--^^-r^^4^ i-<-tionnez a la rrance. il ht auHi
©lli:if'@#5^Sl© fortifier Marfal fur la frontière d'Al-
lemagne^ &y mit garnifon Françoife.
Peu de tems après , le Roi rendit publique le dernier jour
du mois de Février une lettre, qu'il avoit écrite aux Princes
ôc aux Etats de l'Empire : il y tâchoit de leur infpirer de la
haine & du mépris pour l'Empereur , en leur repréfentant
Tome IL T t
532 HISTOIRE
-, qu'ils navoient plus rien à craindre d'un Souverain fans force;
Henri II ^'^"^ ^^^ vieilles rufes étoient découvertes , ôc fi infirme, qu'il
ne fembîoit vivre que par art 5 il ajoûtoit que pour lui,ilavoit
toujours la même affection pour les Etats de f Empire , ôcque
quoique plufieurs d'entr'eux n'euffent pas une fincere récon-
noiffance de fes bienfaits, il conferveroit néanmoins toujours
aux autres fon amitié & fa bienveillance.
Affaires L'affaire d'Albert de Brandebourg , des Evêques , ôc des
d'Allemagne. Yiifçs ^ qyi étoit d'une très diflicile difcuffion , troubloit tou-
jours la tranquilité de l'Allemagne, parce qu'en l'abfence de
l'Empereur , il ne fe trouvoit perfbnne d'une autorité affez ref-
pedable aux deuxpartis, pour appaifer ces différends. Albert,
après avoir paffé une partie de i'hyver dans le territoire de
Trêves, ayant reçîi de f Empereur les montres de fes troupes,
revint en Allemagne pour y perfécuter les Evêques ôc les Vil-
les. L'évêque de Bamberg j pour s'oppofer à fes violences ,
avoit obtenu dès le 17 de Février un décret de la Chambre de
Spire , par lequel on ordonnoit à la Nobleffe de Franconie ,
à la ville de Nuremberg , à fElefteur Palatin , ôc à Jean Fré-
déric de Saxe , de lui fournir , comme voifins , quelques fe-
cours.
Dès qu'Albert en fut informé , il tâcha par plufieurs lettres
d'engager l'Empereur ôc les principaux de fon Confeil , le duc
d'Albe ôc l'évêque d'Arras, à employer leur autorité pour main-
tenir le traité qui avoit été fait avec les Evêques , ôc qui avoit
été confirmé par l'Empereur , ôc même à menacer de quel-
que peine ceux qui y contreviendroient. L'Empereur répon-
dit à ces lettres le 1 3 de Mars 5 Qu'il ne nioit pas d'avoir con-
firmé ce traité •■> qu'à fon préjudice même il avoit payé les trou-
pes 5 ôc que comme les autres n'avoient rien reçu , il y avoit
plufieurs mécontens 5 mais qu'il efperoit prendre de fi bonnes
mefures , que les Evêques, à qui il avoit déjà envoyé des per-
fonnes de fa part , ne feroient aucun mouvement h que bien
loin d'écouter les remontrances qu'il leur avoit faites , ils
avoient porté Faffaire devant lui , devant les Eletleurs , ôc au
tribunal de la Chambre Impériale : qu'ainfi il ne pouvoir leur
réfuCer la juftice ordinaire, dans une circonftance où l'on ofoit
le foupçonner d'agir contr'eux en faveur d'Albert; qu'il aug-
menteroit ces foupçons, en leur ordonnant d'obferver le traité
D E J. A. D E T H O U , L I V. XÏI. 333
comme Albert le demandoit -, qu'un Empereur devant- ren^ -
dre juftice fans aucune partialité , ôc empêcher les violences ^ He^^-ri U.
il croyoit plus à propos de terminer cette afîaire à l'amiable , 1 (t c ^.
ôc que pour le faire plus facilement , & avec un plus grand
fruit j il chargeroit fes coufins l'éledeurde Bavière 6c le duc de
\v^irtemberg , d'offrir leur médiation : qu'à la vérité les Eve*
ques avoient fait de grandes plaintes dans leurs lettres rmais '
qu'il efperoit qu'ils ne réfbferoient pas un accommodement î
qu'enfin il donnoit tous fes foins au repos de fAllemagne ;
que pour le procurer, il avoir chargé féledeur de Brandebourg
d'accommoder les différends de Henri de Brunfvv-ick avec ft
Noblelfe , Ôc qu'à fa recommandation , les ducs de Bavière ôc
de Wirtemberg dévoient travailler à la réconciliation des com-
tes d'Oëtingen.
Albert, qui éroit alors à Heidelberg avec l'Eleâieur Pala-
tin , envoya des députez à la Chambre de Spire î il y rémon-
tra que les Evêques avoient enfraintles traitez , ôc méprifé fau-
torité de l'Empereur qui les avoir confirmez ; ôc qu'on ne de-
voit pas fouffrir qu'on lui intentât aucun procès 5 qu'on devoir
au contraire fupprimer le décret qu'ils avoient obtenu contre
lui. Les Seigneurs lui repréfenterent,. qu'on atten doit d'eux H
juftice qu'ils étoient obligez de rendre à .tout le monde , ôc-
qu'ils n'av^oient pu refufer aux Evêques, ce "qu'ils demandoient.;
'Albert, après une réfutation prolixe ôcdiffufe des raifons qu'on
lui oppofoit , déclara que , fi le refus qu'on lui faifoit lui cau-
foit le moindre préjudice , il fçauroit leur faire comprendre
pourquoi ce feroit à eux à l'en dédommager. li^iOl .
Vers le même tems , féletSleur de Bavière , le duc de WirJ^
temberg , ôc après eux le duc de Cleves , fe rendirent à Hei-
delberg par ordre de l'Empereur. Après plufieurs conteftations,
i'évêque de Virtzbourg , en l'abfence de celui de Bamberg
qui n'avoir envoyé que des députez , offrit au nom de ies con-
frères de grandes fommes d'argent-, pour obtenir la tranquilité
de leurs Villes , ô: prelTa vivement les médiateurs d'accepter fes
propofitions. Mais Albert qui vouloit l'entière exécution des
traitez , fe fentant appuyé des nouvelles troupes qu'il avoir fait
lever en Saxe, ne craignit plus d'oifenfer les arbitres. Il rom-
pit donc la conférence j ôc ayant repris auffi-tôt les armes j il
publia un Manifefte , oi^i , après avoir remonté à l'origine de
. Ttij
334 HISTOIRE
^ toute cette affaire, il Ce plaignoit de fes ennemis, comme s'ils
Henri II ^"^^"^ violé la foi publique ; il s'attachoit particulièrement à
i ^ r j^ réfuter le principal argument que les Evêques oppofoient au
traité j fçavoir , qu'ils ne pouvoient difpofer des chofes facrées,
qui n'entrent poiiit dans le commerce. Il concluoit qu'il avoit
cté obligé de fe faire juftice les armes à la main.
Le 2 d'Avril l'éleàeur Maurice vint auffi à Heidelberg.
Comme il redoutoit l'efprit inquiet & turbulent d'Albert , il
confeilla aux Princes de remettre la conférence 5 ôc de crainte
que fes confeils ne paruffent fufpefts ^ il fe retira auiïi-tôt chez
lui. Cependant comme Albert rejettoit toutes les proportions
qu'on lui faifoit , les évêques de Bamberg ôc de Virtzbourg
obtinrent des Lettres de la Chambre de. Spire , par lefquelles
on mandoit à l'éledeur de Mayence , à l'éledeur Palatin , à
Maurice , au grand Maître de l'ordre Teutonique , à Jean Fré-
déric de Saxe , au duc de Wirtemberg , au Landgrave de Heffe,
à ceux de Nuremberg, ôc à tous les Etats voifins , de fecouriu
ces Evêques.
Maurice^ qui s'apperçut qu'on lui en vouloit indire£lement,
fe ligua , pour fa propre défenfe , avec le duc de Brunfwick ,
ôc promit de fe joindre aux Evêques , ôc à ceux de Nuremberg 5
mais tous ces mouvemens fe firent trop tard ■> car Albert , après
avoir porté le fer ôc le feu fur les terres des Evêques ôc de la
ville de Nuremberg , s'empara de Bamberg capitale du payis,
ôc déclara la guerre à la Nobleffe de Franconie, fi elle ne fe
foLimettoit à fes ordres. Il prit enfuite Schweinfurt^ ville im-
périale, ôc y mit garnifon. Ceux de Nuremberg ^ qui poffe-
doient quelques villes dépendantes du royaume de Bohême ,
dont elles étoient des fiefs , demandèrent au roi Ferdinand la
permifTion de lever de la cavalerie dans fes terres , ôc de fon
confentement ils y levèrent cinq cens cavaliers. Mais avant de
pouvoir joindre le gros de l'armée , ils furent furpris , attaquez
Ôc défaits par Albert , qui prit encore plufieurs petites places
appartenantes à la ville de Nuremberg. Quelque tems aupa-
ravant l'armée de Mansfeld s'étant débandée , Henry de Brunf-
wick en avoit attiré une bonne partie à fon fervice; avec ces
troupes , il envoya Philippe fon fiis faire le dégât furies terres
des évêques de Munfter ôc de Minden , fur celles de fon cou-
fin Eric , ôc dans le payis de Brème > oii il exigea de groffes
contributions.
DE J. A. DE THOU, Liv. XII. 355'
Cependant le difFerend qui étoit entre le duc de Cleves ôc
l'élecieur de Cologne, par rapport à leur jurifdiction , s'accom- Henri IL
moda par l'entremife de l'éledeur Palatin ôc de celui de Tre- 1 c r -.
ves , qui s'étoient affemblez à Bacherach, Au commencement
du mois de Juin, l'éledeur Palatin ôc celui deMayence, ôc
les Envoyez de l'éledeur de Bavière, ôc du duc de 'Wirtem-
berg , s'afîemblerent à Francfort par ordre de l'Empereur, pour
chercher les moyens de finir la guerre de Franconie. L'Em-
pereur y envoya , en qualité d'Ambaiïadeurs , les comtes de
Koningftein ôc de Solms, ôc Henry Haafe. Il y vintauflî des
Envoyez de Ferdinand.
Les Evêques demandoient inflamment qu'on annullât le
traité , comme l'Empereur l'avoit déjà fait avant le fiége de
Metz : Albert au contraire alléguoit, pour foiitenir fes droits,
que l'Empereur l'avoit confirmé poftérieurement ; c'eft pour-
quoi les médiateurs , voyant que Taffaire dépendoit entière-
ment de la volonté de l'Empereur, firent dire à fes Ambafia-
deurs de demander à fa Majefté Impériale une inftrudion fur la
confirmation ou la caflation du traité. L'Empereur répondit
le 17 de Juin , que l'année précédente il avoitannullé ce traité j
parce que contraindre quelqu'un par le feul motif de l'obéïf-
fance due à l'Empereur ôc à l'Empire , feroit un exemple qui
pourroit tirer à conféquence î mais qu'Albert , dont l'Empire
avoir befoin^ pour réfifter à la France, ne voulant pas traiter avec
lui autrement, il avoit été contraint de s'accommoder au tems,
ôc de confirmer le traité, avec intention , fi Dieu lui eût donné
un plus heureux fuccès au fiége de Metz ^ de chercher d'autres
moyens, pour fatisfaire ce Prince : que reconnoiflant les im-
portans fervices qu'il en avoit reçus pendant ce fiége, il eût
voulu l'en récompenfer ; mais que Dieu en ayant difpofé d'u-
ne autre façon , il avoit tenté par leur entremife des voyes d'ac-
commodement, dans la diète de Heidelbergj qu'il étoit fâché
qu'Albert eût rejette les propofitions qui lui avoient été faites,
ôc que les Princes trouvoient raifonnables ; que pour renouer
la conférence , il avoit convoque une diète à Francfort , mais
qu'il avoit appris qu'Albert en vouloit à préfent , non feulement
aux Evêques, mais encore à quelques autres Seigneurs , au pré-
judice des traitez, ôc de la fidélité qu'il avoit jurée à l'Empe-
reur ôc à l'Empire; lorfquil fut reçu en grâce? que ce procédé
Tt iij
55^ HISTOIRE
. lui faifoit d'autant plus de peine, que quelques-uns en avoient
Henri IL ^o'^Ç'-^ ^^ Bcheux foupçons contre lui-mi3me ; qu'ainfî il Jes
j ç ç T^ exhortoit à pacifier les chofes , fans lui demander une plus
grande explication ; qu'il leur donnoit un plein pouvoir de
terminer cette affaire > qu'il ratifieroit tout ce que les média-
teurs régleroient ; ôc qu'il avoir réfolu de ne rien faire dans
la fuite fans leur confeil.
Les arbitres ne pouvant rien ftatuer fur une réponfe Ci cap-
tieufe , fe féparerent fans avoir rien fait. L'éle£leur de Bavière
ôc le duc de Wirtemberg ne réuflîrent pas plus à Laugingen ,
dans l'accommodement que l'Empereur les avoir chargez de
ménager entre le comte d'Oëtingen ôc fes enfans. L'Empereur,
du tems de la ligue de Smalcade , avoir mis au ban de l'Em-
pire Louis d'Oëtingen & fon t\\s du même nom , & avoir don-
né fes Etats à Frédéric ôc à Volfang autres enfans du Comte ,
qui étoient attachez au parti de l'Empereur. Le Comte avec
fon fils Louis, étant rentrez dans les bonnes grâces de ce Mo-
narque, accufa fes autres enfans d'ingratitude; leur animofité
nourrie par des invedives réciproques fut un invincible obfta-
cle pour l'accommodement : c'eft pourquoi TEmpereur voyant
que ces affemblées particulières ne terminoientrien , ôc que le
feu de la divifion augmentoit infenfiblement , convoqua une
diète au mois de May, pour le 13 d'Août: depuis elle fut remife
au premier d'Odobre , ôc enfin au premier jour de Janvier de
l'année fuivante.
Dès qu'Albert eut été informé de la ligue des Princes , ôc
que l'armée des Conféderez étoit fur le point d'entrer dans
laFranconie, il mit garnifon dans Sch>x'einfurt, ôc dans les
autres places qu'il avoir nouvellement conquifes, ôc après avoir
exigé de grofles contributions , ôc pris des otages des Etats de
Nuremberg ôc de Bamberg , il paffa promptement en Saxe
pour faire diverfion. Comme il étoit proche d' Arnftat , il rc<jut
les envoyez de Jean Frédéric, ôcleur promit honnêtement de
ne faire aucun deffât fur les terres de leur maître : il tint fa
parole ; mais il pilla plufieurs villages dans le territoire d'Er-
furt. L'éleèleur Maurice , qui avoir envoyé fes troupes en Fran-
conie , étonné de la marche inopinée d'Albert, raffembla à la
hâte faNobleffcj ôc les milices de fes Etats, pour en défen-
dre l'entrée ? mais Albert ayant paffé outre, fans faire d'infuke*
DE j. A. DE THOU, Liv. XII. 537
alla camper devant Halberftat , 6c s'étant emparé des portes de
la ville j il exigea une grofle contribution des Eccléfiaftiques. T-ipv.n, jj
En continuant fa marche avec la même promptitude , il fe jetta 1 r <- y
fur les terres de Henri de Brunfwickfon ennemi , où il mit tout -^ ■> ■>'
à feu & à fang, avec le fecours d'Eric de Brunfwick Ôc de la
Noblefle du payis. Cette irruption obligea Henri de rappeller
Philippe ion fils , qu'il avoir envoyé avec des troupes en Fran-
conicj où il avoir inutilement attaqué Schweinfurt. Les gens
de Maurice, commandez par Heidec, revinrent pareillement,
ôc fe joignirent à lui auprès de Northaufen 5 mais comme Al-
bert entra alors dans le payis de Menden , Maurice conjectu-
ra que l'ennemi prendroit la route de la Hefle , d'où il fe jet-
teroit dans la Franconie 5 il alla donc de Northaufen à Eim-
beck, pour prévenir fa marche. Ayant raffemblé fes troupes
dans le territoire d'Hiîdesheim , il campa proche d'OfterrodC:,
d'où Maurice ôc Henri Plawen fon parent, chancelier de Bo-
hême j déclarèrent la guerre à Albert, au nom de Ferdinand,
f)ar des lettres qu'ils lui envoyèrent le premier de Juillet. Ils
ui reprochoient fort au long tout ce qu'il avoit fait , ôc les in-
jures qu'ils en avoient reçues? ils lui repréfentoient que par
un efprit toujours éloigné de la paix, il avoit enfraintle traité de
PafTaw 7 qu'il harceloit continuellement les feudataires de l'Em-
pereur 6c de Maurice j ôc qu'en rejettant tous les moyens qu'on
propofoit pour terminer la guerre , il fe déclaroit ennemi du re-
pos public, qu'il ne ceflbit de troubler par fon humeur inquiè-
te 5 que ces motifs les eng'ageoient , pour mettre un frein à
fa méchanceté 6c à fes entreprifes audacieufes , à lui déclarer
la guerre, de l'aveu ôc du confentement de l'Empereur, fui-
vant les conftitutionsde l'Empire^ qui les obligeoientà fecou-
rir leurs voidns contre les violences des traitres 6c des rebelles^
ôc conformément au décret de la Chambre Impériale.
Ces lettres furent rendues à Albert par un jeune Gentil-
homme, en préfence des députez que l'Eledeur de Brande-
bourg lui avoit envoyés pour propofer un accommodement.
Après les avoir lues , il les fit voir aux feigneurs de fon parti>
ôc leur demanda , s'ils vouloient s'expofer avec lui aux mêmes
hazards 5 ils lui promirent de ne le point abandonner. Alors il
fit venir ce jeune gentilhomme devantles députez, Ôc lui par-
la ainli : « Je n'ai que peu de mots à répondre à la longue
■ I III •"•'•"Mvtm
^SS 3'
338 HISTOIRE
« lettre de votre maître. II a déjà trois fois violé fa foi , & il en a
TT jT w toujours agi lâchement avec moi ; voilà une quatrième preu-
M ve de fa perfidie 5 qu'il vienne ôc nous mefurerons nos for-
« ces. " Il fit enfuite donner quelques pièces d'or àce jeune
homme & le renvoya. Les députez lui dirent? Nous ne fai-
fons donc rien ici pour la paix. Non : leur répondit-il , ôc
vous pouvez vous retirer. Après leur départ , Albert faifant
attention à l'importance de la guerre qu'il alloit entrepren-
dre , envoya à l'Empereur Eric de Brunfwick , le trois de
Juillet j avec ordre de lui remontrer, que les ennemis d'Al-
bert n'agilToient pas tant contre lui j pour empêcher l'exécu-
tion des traitez , que pour détrôner l'Empereur même î que
Il la Fortune leur étoit favorable, ils fe tourneroient auffi-tôt
du côté delà France : Qu'il avoir des preuves que le Roi leur
avoir fait faire des propo(itions avantageufes , pour former un
parti contre fa majefté Impériale : Que quelques-uns des Elec-
teurs avoient déjà promis d'élire un autre Empereur : Que les
Confeillers de la chambre de Spire avoient excité l'animofité
des Evêques contre Albert : Qu'il prioit donc inftamnient fa
majefté Impériale , de ne pas trouver mauvais qu'il entreprît
quelque chofe contr'eux : Qu'ils ofoient faire entendre aux
peuples , qu'Albert avoit confpiré avec l'Empereur , pour oppri-
mer la liberté Germanique : Qu'ils avoient fait voir de préten-
dues lettres de Tévêque d'Arras , par lefquelles ils tâchoient
de faire croire qu'il ne levoit des troupes que par ordre de
l'Empereur , ôc qu'à la première Diète le duc d'Albe devoir
amener en Allemagne Philippe, Infant d'Efpagne , pour le faire
défigner fuccefleurdefonpere à l'Empire : Qu'ils avoient trom-
pé Ferdinand, enforte qu'il s'étoit joint à fes ennemis, ôc lui
avoit déclaré la guerre : Qu'il n'étoit réduit à ces extrêmitez
que pour avoir confervé la fidélité inviolable qu'il lui devoit;
mais qu'il étoit de l'honneur ôc de la dignité de l'Empereur
de protéger un vaffal, qu'ils n'attaquoient que pour porter enfuite
leurs coups jufqu'à fa majefté Impériale : Qu'il devoit donc
lui accorder fa protedlion contre leur violence , ôc que s'il vou-
loir ordonner l'exécution des traitez , il lui ameneroit aufïî-
tôt neuf mille chevaux , ôc environ cent compagnies d'infan-
terie.
Ceux de Nuremberg ôc les Evêques profitèrent de l'abfence
d'Albert .
DEJ. A. DETHOU.Liv. XII. 55P
d'Albert y pour faire des courfes fur fes terres. Comme il .
ne pouvoir alors ufer de réprefailles , étant occupé à raffem- 7^ ~ tT
bler fes troupes , il écrivit à ce fujet des lettres pleines d'ai-
greur ôc d'emportement, où il accufoit la ville de Nuremberg ^ ^ J*
de s'être unie avec ces perfides évêques (car c'eftainil qu'il les
appelloit ) pour rétablir le Papifme en Allemagne. La ville de
Nuremberg réfuta cette calomnie^ en entrant dans te détail de
toutes les violences d'Albert. Elle remarqua entr' autres chofes,
que s'étant emparé d'Altorf ôc de Lauffen, villes de leur dé-
pendance, il les avoir abandonnées à la cruauté ôc à la brutalité
du foldat ; que peu content de ces premières violences , il
avoir fait arrêter non feulement les bourgeois de ces deux vil-
les , mais encore une multitude foible ôc defarmée d'habitans
de la campagne '■> qu'il les avoit fait enfermer en différents en-
droits avec tous leurs beftiaux : Qu'enfuite ayant allumé de
grands feux , principalement aux portes , de peur que quel-
qu'un n'échapât , infenfible aux cris ôc aux gémiffemens de
tant de miférables , il avoit fait périr avec une cruauté barbare
de foibles enfans , des femmes enceintes , des vieillards décré-
pits , ôc avoit enlevé tous leurs troupeaux. Que par égard pour
îbn illuftre fang , ôc pour quelques Princes de fa maifon, qui
meritoient toutes fortes de confidérations ^ ils s'abftenoient de
parler de quelques autres de fes a£tions , qui juftifioient affez
que ce n'étoit point la Religion qui le faifoit agir.
Déjà les armées étoient prefque en préfence; car Albert Bitaillce».
ayant traverfé la Saxe à grandes journées ôc pafle le Wefer, trc Maurice j
étoit arrivé dans le diocéfe d'Hildesheim , ôc étoit venu cam- ^ Albert.
per auprès de Peine, château du territoire de Lunebourg, dans
un fonds tout environné de forêts , ôc où l'on ne pouvoir arri-
ver que par une vallée profonde , ôc un détroit très - dan-
gereux. Maurice étoit vis-à-vis fur la hauteur , ôc dans un lieu
découvert de tous cotez. On avoit tâché jufqu'alors de ména-
ger un accommodement entt'eux , par l'entremife des Princes ;
ôc le jour même de la bataille, qui fe donna le p de Juillet ,
on fit encore de part ôc d'autre quelques propofitions de paix.
îl étoit déjà plus d'une heure après-midi : comme les gQws
d'Albert avoient dîné , ôc qu'ils étoient pleins de vin , ils fe
trouvèrent plus difpofez à faire une infulte qu'un accommode-
ment. Albert lui- même ^ homme emporte^ ôc qui nefortoit
Tome 11, Vu
340 HISTOIRE
" prefque jamais de table , qu'il ne fût yvre, n'ayant pu cotive-
Henri il nir fur un article affez peu important, au lieu de renvoyer à Mau-
^ S S 5* rice le projet du traité , lui fit porter infolemment les enfei-
gneS) qu'on a coutume d'envoyer lorfqu'on veut défier l'enne-
mi au combat ; s'étant en même-tems avancé fièrement à la
têtedefes troupes , il lui préfenta la bataille. Maurice irrité du
procédé d'Albert fit auflî-tôt marcher fes troupes déjà pré-
parées au combat. L'animofité des deux partis étoit fi grande,
que fans attendre que les rangs fuffent formés , ils coururent im-
petueufement les uns furies autres, ôcfe mêlèrent comme pour
s'égorger, enforte qu'ils fembloient moins combattre pour la vic-
toire que pour le carnage. Cependant le côté de l'armée où étoit
Maurice commença à ployer; trois Cornettes de cavalerie
ca MUnic. ^^ Mifne ^ prirent la fuite ; alors Maurice courant de rang
en rang , appellant chacun par fon nom , & faifant tous fes
efforts pour rétablir le combat , fut blelfé au côté droit d'un
coup d'arquebufe. Cet accident obligea fes gens de le tranf-
Mauricega- porter au camp ; mais comme il étoit le plus fort en cavale-
&" y eft blèfle ^^^-^ ^^ demeura vi£torieux , après un combat long ôc très-fan-
à mort. glant. Charle Vidor, ôc Philippe , tous deux fils de Henri de
Brunfwick , Frédéric deLunebourg, ôc les comtes de Barben
ôc de Beichlingen , relièrent fur le champ de bataille. Quel-
ques hiftoriens rapportent qu'Albert fut fait prifonnier, mais
que n'étant pas reconnu , ou s'étant rachetté fur le champ ,
il fe retira heureufement à Hannovre. On lui prit foixante-quatre
drapeaux ôc quatorze étendarts , qu'on préfenta à Maurice.
Vaine confolation pour un homme mourant ! On perdit de
part Ôc d'autre quatre mille hommes , fans compter un grand
nombre de prifonniers. Albert fe hâta de combattre , ou par
un emportement d'yvrefle, ou fur les nouvelles qu'il eut des
grands fecours qui dévoient venir à Maurice de toutes parts.
En effet , le lendemain de la bataille , il arriva cinq cens
chevaux de Bohême , que Ferdinand lui envoyoit , on fept
cens de la part du Landgrave de Helfe fon beau-pere.
Maurice étant à l'extrémité, écrivit à l'Evêque de Wirtz-
bourg le fuccès de la bataille , ôc lui manda de faire garder
les paffages , pour arrêter Albert dans fa fuite. Sentant les ap-
proches de la mort, fans qu'il témoignât la craindre, ôc con-
îervant toujours la même égalité d'anie , il pourvut aux
D E J. A. DE T HO U > L I V. XII. 541
befoins de fon armée , ôc aux affaires de fa maifon ; il affûra « ■—
qu'il mouroit fans regret , que la foi vive qu'il avoir au Fils Henri IL
de Dieu relevoit fes efpérances , ôc que l'inconftance, la le- i 5 c 3.
gereté & l'ingratitude des hommes , qu'il avoit fi fouvent
éprouvées , lui faifoient quitter fans regret une vie agitée de
tant de foins , de troubles , ôc d'inquiétudes. Enfuite , il s'en-
tretint en particulier fur l'état de fon ame avec le Miniftre
Jean Aubin, fuivant l'ufage de l'églife Luthérienne, ôc com-
munia avec beaucoup de ferveur Ôc de pieté. Il mourut dans ^qj-^ ^^
fon camp le 1 1 de Juillet à neuf heures du matin , âgé de Maurice.
trente-deux ans. On dit que plufieurs chofes extraordinaires
annoncèrent cette mort; comme des chiens, qui fe battirent
Jufqu'à s'étrangler les uns les autres , des cris confus , ôc des
henniflemens de chevaux qu'on entendit la nuit dans le camp
où il mourut , des hurlemens affreux qui retentirent dans les
villes ••> la tête de fa Statue , qui étoit dans la citadelle de Ber-
ling , fe fépara du bufte , fans qu'on y touchât j Ôc un hom-
me de confidération le vit, dit-on, enfonge, dans une mai-
fon toute en feu. On remarqua aulTi vers le commencement
de Juin des gouttes de fang fur les feuilles des herbes, non
feulement dans ces payis, mais à Strasbourg. Cependant plu-
fieurs attribuèrent cet efî'et à quantité de papillons, qui vo-
loient alors , ôc qui , en crevant , teignirent les herbes d'une
couleur de fang.
Les entrailles de Maurice furent inhumées à Seiffers-Hau-
fen,ôc fon corps fut dépofé dans l'églife de S. Thomas de Leipfic.
Joachim Camerarius prononça fon oraifon funèbre le ip de
Juillet , ôc on ordonna qu'on célébreroit tous les ans la mé-
moire de ce grand Prince. Enfin il fut porté à Fribourg,
ville fameufe par fes mines d'argent. Le Confeil de la ville ,
& Agnès , femme du Landgrave de Heffe , avec une grande
fuite de Dames de di{l:in6lion , vinrent au-devant du corps ,
pour augmenter le convoi. On l'inhuma le 23 de Juillet dans
l'églife de Notre-Dame > auprès de Henri fon père, ôc d'Al-
bert fon fils. Daniel Dreffer curé de Drefde y fit fon orai-
fon funèbre ; enfin on éleva à ce grand Prince un Maufolée
magnifique ôc digne de lui. Il cultiva les belles - lettres au
milieu des guerres qu'il eût à foutenir ; il protégea l'Univcr-
fité de Wittemberg , ôc augmenta celle de Leipfic î il fonda
Vu ij
54^ H I S T O I R E
des Collèges à Mifne fur l'Elbe, à Pforten fur le Saal, Ôcà
Henri II. Griman fur la Mulde : il fit bâtir plufieurs forterefles, ôc en
j ^ rétablit quelques-autres, comme celle, qui de fon nom a été
appellée Morikenberg , & celles de Todtenberg, de Sanfer-
bergen , de Khemniz , de Schoppen , avec la citadelle de Dref-
de , la plus belle ôc la plus grande de toutes.
Parallèle de II avoit été autrefois lié d'une étroite amitié avec Albert 5
S^ah"*^^ ^ ^^'^ ^^^ étoient de même âge, ôc avoient d'ailleurs les mêmes
inclinations , ils fervirent enfemble l'Empereur , première-
ment dans la guerre de France , ôc neuf ans après dans celle de
Smalcalde î enfin ils prirent conjointement les armes contre
l'Empereur même, ôc ce fut alors qu'ils commencèrent à fe
defunir. Maurice vouloir s'emparer ae toute l'autorité, Ôc s'at-
tribuer toute la gloire de ce qu'ils avoient fait enfemble. Al-
bert de fon côté ne pou voit fouffrir perfonne au deffus de lui,
ôc comme il étoit accoutumé aux troubles, on ne put jamais
le faire confentir au traité de Pafiaw. Quoique d'un caradere
différent , ils paroiflToient tous deux nez pour changer la face
des affaires d'Allemagne. Albert vif ôc impétueux ne fongeoit
» qu'au préfent j libéral jufqu'à la profufion , il gagnoit par fa
magnificence l'affeiElion des gens de guerre j mais en même
tems , par fon efprit turbulent ôc féroce , il fe faifoit craindre de
tout le monde j il étoit d'ailleurs yvrogne ôc querelleur, ôc il
fît voir plufieurs fois par fon exemple , que lorfque i'efprit eft
troublé par Fivreffe , il fe porte naturellement à la cruauté. Sqs
fréquentes débauches ayant altéré fa raifon , Ôc l'ayant comme
accoutumé à la perdre , Ôc à n'être plus maître de lui-même ,
l'inhumanité lui devint comme naturelle , enforte que fa fureur
éclatoit fouvent, même fans être excitée par le vin. Maurice
au contraire, fage ôc politique , cachoit adroitement fes vues
ambitieufes fous une gravité ôc une douceur affedées , ôc les
portoit bien plus loin qu'Albert. Plutôt libéral que prodigue,
quoiqu'il afpirât à tout ce qu'il y a de plus grand , il agiffoit tou-
jours avec modération : il ne put donc fouffrir long-tems l'or-
gueil ôc la férocité d'Albert. Voyant qu'il fe faifoit un jeu
d'exciter des troubles , fans aucun égard à la juftice ôc à la
bien-féance , il renonça à fon amitié '•> ôc pour ménager fa répu-
tation, dont il avoit recouvré une grande partie l'année pré-
cédente, il entra dans la ligue des Evêques ôc des villes, Ôc
DEJ. A. DETHOU,Liv. XII. $45
s*engagea contre Albert dans une guerre qui lui fut fatale, —
ôc qui mit fin à tous fes vaftes projets. Henri IL
La défaite d'Albert fut en quelque façon compenfée par i ^ < ->,
la mort de fon ennemi? mais la perte de cette bataille le mit
hors d'état d'avoir dans la ,fuite une armée confidérable fur
pied. On n'eut pas de peine à fe perfuader que l'Empereur n'a-
voit pas été fâché de la mort de Maurice. Le fouvenir de ce
que ce Prince avoir fait contre lui , jufqu'à ébranler fa puif-
fance en Allemagne , lui devoir faire craindre de plus grandes
entreprifes de la part d'un efprit fi dangereux : car les avis ,
qu'Eric de Brunfwick avoir donnez à l'Empereur de la part
d'Albert , n'étoient pas fans fondement. Il efl: certain que Mau-
rice i peu de tems avant fa mort , avoit propofé au Roi de
foûlever les Payis-bas , ôc d'y exciter des mouvemens très-
préjudiciables à l'Empereur. Ces motifs avoient engagé Charie
à ne répondre qu'avec ambiguité à toutes les demandes des
Princes , qui avoient été choifis pour arbitres , ôc à ne pas
abandonner Albert , quelque injuftes que fuffent fes préten-
tions, comme il fit après la mort de Maurice , dont il n'a-
voit plus rien à craindre. Ainfi le 22 de Juillet, il répondit
à Eric de Brunfwick , qu'Albert lui avoit envoyé ( comme
nous avons déjà dit ) qu'il étoit fâché que la diviiion eût été
portée jufqu'au point où elle étoit î qu'il appréhendoit qu'Al-
bert ne fuccombât fous la puifTance ôc les efforts de la ligue ,
que plufieurs Princes ôc les principaux Etats de l'Empire
avoient formée contre lui j qu'il lui_confeilloit donc d'avoir
recours à la négociation , Ôc d'agréer les propofitions qu'on
lui feroitj qu'autrement dans les conjondures préfentes, il ne
pouvoit accepter les fecours qu'Albert lui offroit , fans aug-
menter les foupçons ôc les troubles de l'Empire.
Augufte , frère de Maurice , étoit alors avec fa femme
chez le Roi de Dannemarck fon beau-pere. Pendant fon
abfence la Nobleffe ôc les Etats de la Saxe avoient retenu pour
fe défendre une partie de l'armée. Dès qu'il fut arrivé ,
c'eft-à-dire . vers le commencement d'Août , il fit faire fer-
ment à tout le peuple ôc particulièrement à ceux de Wittem-
berg , qu'ils obéïroient à lui ôc à fes defcendans mâles j qu'à
leur défaut , la fucceffion retourneroit à Jean - Frédéric ôc
à fes enfans , pourvu qu'ils fe conformaffent aux ordres de
V V iij
544 HISTOIRE
M^^— ■■ l'Empereur ] & qu'ils obfervaflent les traitez î qu'autrement
Henri II. ^^^^ feroit , fuivant les conventions , dévolue par droit hérédi-
^ S ^ 3' ^^^^^ ^^ Landgrave de HefTe. Ayant enfuite été falué Electeur,
il convoqua les Etats de Saxe pour le vingtième d'Août. Il
y eut dans ce même tems un fi grand tremblement de terre
à Mifne , & dans la contrée voifine, jufqu'à l'Elbe , que les toits
des maifons fembloient fe heurter.
Dans l'aflemblée des Etats à Leipf le , Augufte mit en déli-
bération , s'il devoit fe joindre à Ferdinand , aux Princes ôc
aux Evêques contre Albert , ôe continuer la guerre commen-
cée par fon frère j comment il vengeroit fa mort , au cas qu'on
ne jugeât pas à propos d'entrer dans la Ligue î ôc enfin fur
quel pié il pourroit traiter avec Jean Frédéric. Car celui-
ci , même avant la mort de Maurice , avoir pris dans fes lettres
ôc fur fa monnoye le nom d'Ele£teur , ôc deux épées croifées ,
qui en font les marques, ôc il faifoit fortifier la citadelle de Gotha
de concert avec l'Empereur. Maurice s'en étant plaint,on avoit
parlé d'accommodement , mais fans aucun fuccès. Après fa
mort , Jean Frédéric avoit envoyé des députez aux Princes ,
pour demander qu'on lui rendît ce qui lui appartenoit : il
avoit aufiî envoyé à ce fujet Guillaume fon fils à l'Empereur
dans les Pays-bas ^ ôc il étoit prêt de faire une dépuration à
Ferdinand ôc au roi de Bohême ^ ; mais pendant l'abfence
d'Augufte , les Etats de Saxe l'avoient prévenu par une dépu-
ration contraire.
Jean Frédéric envoya des députez à l'aflemblée deLeipfic;
pour y foûtenir fes droits 5 ôc les Etats du Payis qui lui appar-
tenoit appuyèrent fes prétentions avecbeaucoup, de zélé. Mais
Augufle, fans rejetter les voyes d'accommodement , oppofa
les difpofitions faites par l'Empereur , aufquelles Jean Frédéric
s'étoit obligé de fe conformer. Après une mûre délibération ,
l'afllemblée répondit aux demandes d'Augufte , qu'il fembloit
convenable qu'il fût neutre dans la guerre préfente , ôc qu'il
entretînt la paix avec les deux partis j ôc qu'à l'égard de fon
différend avec Jean Frédéric , il falloir prendre l'électeur de
Brandebourg pour médiateur. Tel fut le refultat de l'aflemblée.
Augufte par ce moyen fe tira d'une affaire difficile ôc péril-
leufe, Ôc il eut par là un motif pour s'excufer de renouveller
). Maximilien d'Autriche , ûls aine de Ferdinand.
ssm
DE J. A. DE TUOV, Liv. XÎI. 545*
l'alliance que Maurice avoitcontradée, comme Henri Plawen
l'en prefToit par l'ordre de Ferdinand. Henri IL
Sur ces entrefaites, l'évêquede Wirtzbourg mit le fiége de- 1553.
vant Schweinfurtj où Albert avoir garnifon. L'évêque deBam-
berg , & ceux de Nuremberg , après avoir fait de vains efforts
pour prendre Culmbach , fe joignirent aux troupes dePlawen ,
pour affiéger HofF, qui appartenoit à Albert. Pendant qu'ils
étoient devant cette place , Albert ôc Henri de Brunfwick,
après s'être un peu remis de leurs pertes, firent de nouvelles
levées. Brunfwick étoit fans argent , mais Albert n'en manquoit
pas : on s'étonnoit des reffources qu'il avoir, pourfoùtenir une
guerre fi ruineufe. Quelques-uns foupçonnoient que Marie de
Hongrie , fœur de l'Empereur , lui fournifibit fecretement des
fommes d'argent pour cette guerre. Cette nécefi^ité reduifit
Brunfwick àdefâcheufes extrêmitez j car fes gens , qui n'étoient
pas payez , fe mutinèrent , ôc ils vouloient pafler du côté d'Al-
bert , qui les en follicitoit vivement. Il arriva fort à propos
que les évêques ôc la ville de Nuremberg envoyèrent de l'ar-
gent , dont on paya les foldats j ce qui appaifa entièrement la
fédition. Brunfwick, pour n'avoir pas affaire à tant d'ennemis >
traita avec Eric fon coufin. Quelque-tems après Augufte Ôc
Albert fe réconcilièrent, par l'entremife des envoyez de Bran-
debourg , ôc à la follicitation du roi de Dannemarc , qui
croyoit cet accommodement avantageux à fon gendre. Le
traité fut conclu le 1 1 de Septembre. Les conditions étoient :
Qu'Augufte ne continueroit point la guerre commencée par
fon frère , ôc qu'il ne donneroit aucuns fecours aux ennemis
d'Albert : Qu'Albert pareillement ne feroit aucun a£le d'hofti-
lité contre Augufte 5 ôc que s'il étoit obligé de paffer fur fes
terres , il n'y feroit aucun dégât : Qu'Augufte en congédiant
fes troupes , empêcheroit qu'elles ne paffafl'ent du côté des en-
nemis d'Albert. Enfin on ajouta, par une claufeexpreffe, qu'on
renouvelleroit au plutôt l'alliance héréditaire des deux maifons
de Saxe ôc de Brandebourg.
Le lendemain Albert, qui s'étoit retiré à Brunfwick, fitfortir Albert eft
fes troupes de la ville ; mais ayant engagé le combat avec trop ^^^^'^ P?*"
de précipitation, il fut défait , parce qu'il manquoit d'mfanterie , Biunfwkk.
Ôc que Henri de Brunfwick en avoir plus de vingt compagnies.
Ainfi peu de temsaprès^ ceux qui étoient dans Hoff, ayant appris
34^ HISTOIRE •'
î le fuccès de cette bataille, fe voyant d'ailleurs fans efpérance de
Henri IL Recours & fans vivres, ôcconfidérant que la brèche étoit ouverte ,
I f- r 5. ôc que leurs murailles étoient fort ébranlées par le feu conti-
nuel des alTiégeans , ils fe rendirent à Plawen , qui fe fit prê-
ter ferment par les habitans pour lui & pour fes enfans , ôc
qui laiiTa pour la garde de la place, une compagnie d'infante-
rie , ôc quelques pièces de grofle artillerie.
Dans ce même mois on réforma par l'ordre de l'Empereuc
fix compagnies , qui étoient depuis un an en garnifon à Auf"
bourg. L'éie£leur Palatin y ôc celui de Mayence , ôc les ducs
de Bavière ôc de Wirtembergs'aflemblerentà Heylbron, pouc
conférer enfemble. L'EledIeur de Trêves > le duc de Cle-
ves , ôc Ferdinand évêque de FafTaw y envoyèrent des dé-
putez.
Albert , après la perte de cette bataille^rentra dans Brunf>xàck;
Mais ayant appris que Henri vouloir l'y afliéger , il en fortit , ôc
marqua dans la Thuringe le rendez-vous de la cavalerie qu'il
avoir pu ramafler , avec ordre de l'y attendre. Il s'y rendit bien-
tôt, avec un corps de troupes qu'il avoir levées de toutes
parts. Le trois de Septembre étant allé à grandes journées à
Weinmar , où il fut bien reçu par rEle£leur de Saxe , il pafla
en Franconie. Plawen étoit alors occupé au fiége de Barreuth,
ville appartenante à Albert. Dès qu'il apprit fon arrivée, il
leva le fiége , ôc fe retira à Bamberg. Mais Albert étant allé juf-
qu'à Hoff à la tête d'une nombreufe cavalerie , tomba fur la
garnifon , qui en étoit fortie , fans rien craindre , pour fe prome-
ner aux environs j ôc avec le fecours des habitans , qui animez
p^r la préfence de leur Prince avoient pris les armes , il l'a
défit entièrement. Il trouva dans la ville plufieurs pièces de
grofle artillerie ôc de campagne , mais fans leurs affûts , qui
avoient été employez au fiége de Barreuth. Albert mit en gar-
nifon dans Hoff une compagnie de gens de pié , ôc s'avança
versBlalfebourg, pendant que Henri, comme il l'avoit prévu,
afTiégeoit la ville de Brunfwick. Henri preffoit vivement
le fiége , ôc la ville étoit en péril , quand les Conféderez le
rappellerent. Il voulut exiger des aiïiégez quatre-vingt mille
écus d'or pour les frais de la guerre : ils les refuferent d'abord;
mais voyant que les foldats ne vouloient pas fe redrer , fang
être payçz, ôç craignant pour eux-mêmes y ils s'obligèrent de
fourni^
DE J. A. DE THOU, Liv. XII. 547
R)urnir cette fomme. Le jour du payement ayant été fixé, il -
marcha vers la Thuringe. L'éledeur de Saxe en fut informé Henri IL
fe jetta dans Gotha , 6c laiffa dans Weinmar fa femme qui étoit i 5 5 3-
malade. Henri deBrunfwicklui écrivit, ôc ap»ès lui avoir re-
proché les injures qu'il en avoir reçues, ôc la conférence que cet
Eledeur avoit eue depuis peu avec Albert, fon ennemi ôc
celui de toute PAllemagne, il lui dit qu'il étoit tems de lui ren-
dre la pareille , Ôc de fe venger des hoftilitez qu'il avoit com-
mencées. Henri vouloir aulîi faire la guerre à Albert ôc à Vol-
rad comtes de Mansfeld ; mais Augufte , dont ils avoient implo-
ré le fecours , les reconcilia.
L'éledeur Augufte ayant reçu la lettre de Henri de Brunf-
\(^ick , lui envoya des perfonnes de fa part. Henri s'avança alors
jufqu'à Weinmar avec deux cornettes ôc cinq enfeignes :
il y fut bien reçu par rEle£leur , avec qui il fe reconcilia , par
l'entremifô du chancelier Minquitz ; enforte qu'il remit l'ar-
gent qu'il vouloit exiger , ôc fe retira fans faire aucun dégât.
Il fe rendit le 7 de Novembre au camp des Conféderez ,
devant Liechtenfelz de la dépendance de Bamberg. Plawen
y affiégeoit neuf compagnies des troupes d'Albert , qui étoient
auparavant à Barreuth. Ayant fait venir du canon de Nurem-
berg, il prit la ville trois jours après : lagarnifon, qui fe rendit
à difcretion , fut renvoyée fans armes ôc fans drapeaux , ôc on
ne retint que les chefs. On s'avança enfuite vers Culmbach ,
dont on fit approcher le canon. Mais les alîiégez défefpérant
de pouvoir défendre la ville , tranfporterent à BlafTebourg tout
ce qu'ils purent enlever de leurs effets , ôc s'y retirèrent eux-
mêmes pendant la nuit, après avoir mis le feu à leurs mai-
fons. Les Alliez étant entrez dans la ville , maffacrerent tous
ceux qui tombèrent entre leurs mains , ôc après avoir éteint
le feu , ils pillèrent ce qui reftoit. Plawen fit démanteler Bar-
reuth , Liechtenberg , ôc Hoff qu'il avoit prifes depuis peu ,
ôc afïïégea BlafTebourg la principale fortereffe d'Albert , où il y
avoit une nombreufe garnifon.
En même tems, Henri de Brunfwick ayant reçu un renfort
des troupes qu'on lui avoit envoyées de Nuremberg ôc deFor-
cheim , afîiégea Schweinfurt , ville fituée fur le Mein , ou Al-
bert avoit mis une forte garnifon. Ce dernier s'étant douté que
la place pourroit être afTiégée > avoit fait enlever les fourrages
Tom. IL X X
348 HISTOIRE
^^^________^ des lieux d'alentour , ôc brûler toutes les maifons des environs.
Zj Z7 On en vint bientôt aux mains 5 Ôc Henri fut battu. Voyant
liENRi 1. ^^v| ^^ j^^ ^^^.^ p^^ poiïible de former le fiége cette année,
^ ^ ^ ^* il abandonna foji entreprife, ôc fe redra chez lui par les terres
de Jean Frédéric de Saxe.
Sebaftien Schertel , dont on avoit mis la tête à prix , com-
me nous l'avons dit , rentra alors dans les bonnes grâces de
l'Empereur ôc du roi Ferdinand , ôc recouvra tous fes biens.
Quelque tems après, la Chambre de Spire mit avec les forma-
litez ordinaires Albert de Brandebourg au ban de l'Empire,
comme ennemi de la nation ôc de la tranquiiité publique : on
permit de le tuer , ôc de s'emparer de tous fes biens. Dès qu'il
fut informé de ce décret , il pria l'Empereur de le caiTer 5 ce
qui lui fut refufé. Alors il protefta par un Manifefte contre le
décret, comme ayant été acheté par les Evêques j cela n'em-
pêcha pas que la Chambre ne chargeât les provinces frontiè-
res de l'Empire , de le mettre à exécution.
L'Empereur Pendant que ces chofes fe pafToient en Allemagne , l'Empe-
afTiége Te- reur^qui avoit été tout l'hyver dans les Pays-bas^ réfolutd'af-
rouennc. fiéger Teroûenne , dans le comté de Ponthieu, pour fe ven-
ger du honteux affront qu'il avoit reçu depuis peu au fié-
ge de Metz. Cette ville étoit fituée un peu au-deflbus de la
fource de la rivière du Liz , qui baignoit fes murailles. Elle
étoit à quatre milles de S. Orner , entre les deux comtez de
Flandre ôc d'Artois , qui ont toujours relevé du royaume de
France j ôc elle fervoit comme de rempart contre les courfes
des Anglois , qui étoient alors les maîtres de la côte de Calais.
Son affiete avantageufe , fes fortifications, ôc une nombreufe
garnifon^ la rendoient redoutable à fes voifins, fort incommo-
dez des courfes fréquentes que de-là nous faifions fur eux. Ils
avoient conçu tant de haine contre les habitans de cette ville ,
qu on ne doutoit point , qu'à la première occafion , ils ne mif-
fent tout en œuvre pour s'en rendre les maîtres , ôc fe déli-
vrer par ce moyen des dangers où les expofoit une guerre
continuelle. Cette confidération engagea FEmpereur à entre-
prendre le fiége de Teroiienne. 11 comptoir de ne manquer
ni de foldats ni de pionniers pour cette expédition. Il avoit
d'abord deftiné pour la conduite de ce fiége Antoine de Croy
comte de Rœux 3 mais le Comte étant mort dans ce même tems^
DEJ. A. DE THOU,Liv. XII. 549
il y envoya fur la fin d'Avril des troupes commandées par Pon- ,
ce Lallain de Binecour:, capitaine aufii diftingué par fes ex- Henri II
plois militaires , que par fa naiffance. 1 c c ? *
Jean de LofTes , qui étoit alors dans la place , ôc qui en étoit
le Gouverneur, n'avoit pour la défendre que les compagnies
bourgeoifes , ôc quelque cavalerie légère > dépourvu d'ailleurs
de toutes munitions ae guerre ôc de bouche , par la faute des
autres Gouverneurs qui favoient précédé. Cette négligence
fut particulièrement imputée à Jean d'Eftouteville ' fieur de
Villebon , qui avoit eu en dernier lieu le gouvernement de cette
place , ôc qui commandoit alors en Normandie. Outre cela ,
par une confiance ordinaire à notre nation après quelques
heureux évenemens , le Roi méprifoit l'Empereur > ôc la Cour
n'étoit occupée que de feftins , de bals , ôc de tournois, pour
le mariage de Diane fille du Roi , ôc d'Horace Farnefe. On
ne pouvoir fe perfuader que les afi^aires de l'Empereur étant
dans un aufîî mauvais état qu'on fe l'imaginoit , ôc qu'étant lui
même malade ^ ( le bruit courut même qu'il étoit mort ) il s'avi-
fât d'attaquer Teroûenne , la plus forte place de la frontière de
Flandre.
Cependant au milieu des divertiflemens ôc des rejoùiflan-
ces de ces noces , on apprit la nouvelle du fiége. Le Roi y
envoya auffi-tôt André Montalambert de Deifé Panvilliers, ca-
pitaine de grande réputation , ôc qui s'étoit rendu fameux dans
les guerres d'Ecofle. On y joignit François de Montmoren-
cy fils du Connétable , à qui on donna le commandement.
Mais ce jeune homme avoit une fi haute idée du mérite de
Défile , que par modeftie il ne voulut point s'en charger , tant
que cet oflicier vécut, ôc qu'il le regarda toujours comme fon
général ôc fon père. DeflTé , avant fon retour de Poitou , d'où
on le rappella , fortoit d'une longue maladie 5 ce qui lui fit dire
I L'illuftremaifon d'Eftouteville a fini la branche aîne'e de la maifon de Ma-
tignon , qui eft aujourd'hui en poflef-
fion du nom, des armes & de la Sou-
veraineté de Monaco. Les Eftoutevil-
les Villebon ou Villebeon , qui don-
nent lieu à cette note , étoicnt les ca-
dets d'une branche cadette de la maifon
d'Eftouteville, defcendante d'Eftouc
d'Eftouteville. La branche d"Eftoure-
villeVilkbon finit en i$6^. par la mort
dejean d'Eftouteville Prévôt de Taris.
Xxij
à Adrienne duchefle d'Eftoutevillcfilte
de Jean III. mariée en 15*34. à Fran-
çois de Bourbon comte de S. Paul . Ma-
rie leur fille époufa Léon or d'Orléans ,
Souvcram de Neufchatel , ôc lui porta
les duchez d'Eftouteville ôc de Lon-
guevillc. Eleonor ii'Orleans leur fille
puînée fut mariée en 1596. à Charle de
Matignon. C'eft par là que la terre
d'Eftouteville eft a préfent polTedee par
5^0 HISTOIRE
■H en partant , qu^il étoit ravi qu'on l'eût tiré de fon lit, pour en-
Henri IL ^^^^ ^^^^^ ^^ ^^^ d'honneur, ou, fans languir ,il pourroit mourir
j - ç ^^ avec gloire. Charie d'Hallewin fieur de Pienne , Baudifné , An-
toine de Chafteigner de la Rocbe-Pozay, Blandy ^Ferrieres de
l'illuftre maifon des vicomtes de Bourdeille en Ferigord , & plu-
fieurs autres Seigneurs , l'accompagnèrent dans cette expédi-
tion. Lorfqu'ils furent entrez dans la ville , la Cour fe flatta
encore d'avantage, & une tranquillité imprudente la fit rcftec
dans l'inadion j ce qui fit preiler plus vivement le fiége, dans
i'efpérance qu'avoient les adiégeans d'emporter la place avant
qu'elle pût être fecouruë.
. On ne témoigna jamais plus d'ardeur de part ôc d'autre ,
mais avec un fuccès bien difl^érent : les aiFiégez étoient éloi-
gnez de tout fecours j les afiiégeans au contraire , qui fai-
foient la guerre chez eux , avoient tout en abondance j leur
propre payis leur fourniffoit tous les jours de nouveaux foldats,
de l'artillerie , ôc toutes les chofes néceflaires à un fiége. Ainfi ,
après avoir ouvert la tranchée , & dreffé plufieurs batteries, ils
commencèrent à foudroyer la place. Les femmes ôcles enfans
venoient de toutes les bourgades voifines au fiége, comme à
un fpedacle agréable ôc très-intérefiant qu'ils fouhaitoient voir
depuis long-tems j ils encourageoient leurs gens , ôc infpiroient
aux afiiégeans une nouvelle ardeur , par des chanfons fatiriques
contre les François. Le feu continuel des ennemis avoit fort
endommagé la place , lorfque le capitaine Grille , homme
d'expédition ôc de courage , entra dans la ville , avec un fe-
cours de cent Arquebufiers à cheval, après avoir forcé un corps-
de-garde. On fit en même tems une fortie heureufe , où les
affiégeans furent repouffez jufques dans leurs tranchées.
Cependant on ne donnoit pas le tems aux afiiégez de ré-,
parer les brèches j les gardes qu'il leur falloir monter de nuit,
ôc les attaques prefque continuelles qu'ils étoient obligez
de foûtenir , les fatiguoient extrêmement. La brèche avoit
déjà plus de foixante pas de largeur, ôc on y pouvoir facilement
monter : ceux qui paroififoient pour la défendre , étoient battus
à dos par des coulevrines braquées fur une colline , qui com-
mandoit la ville de l'autre côté. Les afTiégeans montèrent à
l'afTaut J on combattit de part ôc d'autre avec fureur, au mi-
lieu des cris confus des mourans, du bruit affreux des armes.
DE J. A. DE THOU Liv. XII. 3^1
d'un feu continuel , ôc des ruiiïeaux de fang qui couloient de »
toutes parts. Les ennemis retournèrent trois fois à la charge , Henri IL
Ôc ce qui n'eft arrivé dans prefqu'aucun fiége , l'affaut dura dix i c ^ q,
heures entières. Enfin ils furent contranits de fe retirera mais
nous perdîmes nos principaux Chefs. DefTé Kii-même , Pienne,
BaudifnéJaRochepozai, Blandi, FerriereSj ôcplufieurs autres
gentilshommes furent tuez.
On envoya au fecours des afîiégez Sebaftien de Luxem-
bourg marquis de Baugé , frère de Marngues , avec les ca-
pitaines Grille , le Breùil , Saint-Roman , ôc trois cens hom-
mes d'élite , qui entrèrent dans la place , malgré les efforts
des ennemis. Montmorenci , qui après la mort de DefTé
avoit pris le commandement^ fe préparoit à faire une vigou-
reufe réfiftance avec ce nouveau renfort : mais les ennemis,
logez fur le foffé ôc fous la muraille , étoient à couvert de nos
coups. Les tours ôc les baftions étant ruinez , ils firent fauter
par une mine ce qui reftoit delà muraille^ avec une grande
perte du côté des afîiégez. L'effort de la mine jetta les dé-
bris du mur en dehors , ôc combla le foffé , enforte que la
cavalerie même pouvoir monter à l'affaut. La brèche élargie,
le foffé comblé , le nombre des ennemis qui augmentoit tous
les jours, les affiégez pour la plupart tuez ou blelfez , lerefte
épuifé par les travaux continuels, ôc entièrement découragé >
tout cela fit juger à Montmorenci, qu'il lui étoit impoflible
de réfifter plus long-tems. Ainfi le 20 de Juin , de l'avis des
autres Chefs , il offrit de rendre la place : il négligea de pro-
pofer une trêve ; ce qui fit que la ville étant ouverte de tous
cotez , tandis que l'on difputoit fur les articles de la capitu-
lation , les Allemans ôc les Flamans montèrent à l'affaut. Les .^^ ^^'^^ ^^
alliegez qui comptoient lur la capitulation , ôc qui etoient faccaoée &
d'ailleurs hors d'état de réfifter , furent contraints de céder, ruinée.
L'ennemi fe rendit donc maître de la ville : alors le foldat
impitoyable, fans aucune' diftintlion d'âge, de fexe , ni de
rang , facrifia tout à fa fureur. Les Efpagnols traitèrent avec
plus d'humanité ceux qui tombèrent entre leurs mains ; comme
il la cruauté des deux autres nations eût été pour eux un motif
de compafTion , ôc une occafion de nous témoigner leur re-
connoiffance : car ils fe fouvenoient encore , avec quelle gé-
nérofité le duc de Guife en avoit agi à leur égard l'année
Xx iij
3^2 HISTOIRE
„ précédente , après la levée du fiége de Metz. Montmorency ,
Hfrnt TT 4^'Ouarty tira du péril avec peine, en s'y expofant lui-même,
^ * le marquis de Baugé , Dampierre , de LolTes , Baudiment ,
'^ * d'O-Baillet , ôc S. Roman , gentilshommes très-diftinguez ; les
capitaines Grille , le Breuil , ôc S. Romain , furent faits prifon-
niers. On perdit audî quantité de canons , ôc entr'autres deux
coulevrines , qu'on appelloit de Haire ôc de Frelin ( du nom
de deux villes éloignées de Teroûenne de deux milles de Flan-
dre ) parce qu'elles portoient jufques-là. Hadriani rapporte ,
que dans ce fiége les ennemis tirèrent cent cinquante mille
coups de canon 5 mais ce nombre ne paroît pas vrai-fembla-
ble ; ceux qui y étoient préfens difent qu'il n'en fut tiré que
quarante-deux mille coups j ôc je mefouviens que François de
Montmorency , qui étoit un homme vrai , difoit la même
chofe.
L'Empereur , qui étoit à Bruxelles, reçut avec joie la nouvelle
de la prile de Teroûenne. On fit des feux de joye dans toute la
Flandre , on fonna les cloches , on tira le canon. Teroûenne fut
auiïi-tôt rafée par l'ordre de l'Empereur , ôc les gens du payis
travaillèrent avec tant d'ardeur ôc d'empreflement à la démo-
lir , qu'à peine en refta-t-il des veftiges quelques jours après ;
effet du très-vif reifentiment de fes voifins. La même ville
avoit été prife , brûlée ôc faccagée le 2^ d'Août , quarante ans
auparavant , fous Louis XII. par l'Empereur Maximilien ôc
Henry roi d'Angleterre , enforte qu'il n'y étoit refté que l'au-
torité du fiége Epifcopal. Mais depuis ayant été rebâtie ôc for-
tifiée à .la moderne , ôc munie de remparts , de folTez ôc de
baftions , cette ville avoit bravé tous les efforts des ennemis ;
jufques là que François I. avoit coutume de dire , que Te-
roûenne en Flandre ôc Acqs fur la frontière de Guienne, villes
très- fortifiées , étoient pour lui comme deux oreillers, fur lef-
quels il pouvoit tranquillement fe repofer.
Ce malheur interrompit pour quelque tems les divertifle-
mens de la Cour. Avant qu'on eût pu affembler l'armée , Ro-
bert de la Marc duc de Bouillon > accompagné d'Horace Far-
nefe , d'Honorat de Savoye comte de, Villars, ôc de l'élite de
la Nobleffe , fe rendit àHedin,oûil y avoit apparence que
l'ennemi porteroit fes armes. Cependant on murmuroit hau-
tement, de ce qu'on ménageoit (i peu , ôc de ce qu'on expofoit
■v
DEJ. A. DETHOU,Liv. XII. 353
avec tant de facilité à un danger évident la principale force
du royaume, c'eft-à-dire, la Noblefle. Henri IL
Les ennemis , après avoir employé près d'un mois à démolir i c- c- 3.
entierementTeroùenne, parurent devant Hedin ayant à leur tête ^-^^ ^ -ç^
Emanuel Philbert prince de Piémont. L'Empereur lui avoir d'H^din par
donné le commandement de cette armée, après l'avoir oté à Ic^impenaux.
Binecour , pour éviter les diflentions , que la jaloufie avoit fait
naître entre les Chefs. La ville fut prife d'emblée 5 car les ha-
bitans l'avoient abandonnée quelque tems auparavant , après
en avoir enlevé tout ce qu'ils avoient pu. Il ne reftoit que la
citadelle: les ducs de Bourgogne Tavoient fait autrefois bâtir,
plutôt comme une maifon de plaifance dans un pays de chaiTe ,
qu'à deflein d'en faire une place de défenfe. Les ennemis l'in-
veftirent de tous cotez : l'effort de leurs mines la renverfa pref-
que entièrement , ils firent un feu continuel , ôc ceux qui en
parlent avec moins d'exaggération, rapportent qu'ils tirèrent en-
viron quinze mille coups de canon. Les alTiégez , réduits à
l'extrémité, propoferent une capitulation : Philbert ne refufa
point de traiter des conditions , craignant que le defefpoir ne
les tranfportât de fureur, & ne leur donnât de nouvelles forces.
On alloit faire l'échange des otages , ôc déjà on fignoit les
articles de la capitulation dont on étoit convenu , lorfqu'un
Prêtre , ou par méchanceté ou par imprudence , mit le feu aux
mines qu'on avoit préparées pour la défenfe de la brèche:
quelques-uns des ennemis fautèrent en l'air 5 mais un plus grand
nombre de nos gens y périt. A cette vue, les ennemis mirent
pareillement le feu aux mines qu'ils avoient faites de leur côté >
le mur fut bouleverfé , & les ruines ayant comblé le foffé fa-
cilitèrent l'afTaut. Le foldat fe mit aulTi-tôt à crier qu'on avoit
violé le traité, & fe jetta l'épée à la main dans la citadelle. En
même tems Philbert y entra lui - même , ôc alla droit au
duc de Bouillon , qui attendoit les otages :1e Duc fe plaignit
en vain de l'infraûion du traité. Horace Farnefe fut tué dans Horace Fat--
la citadelle d'un coup d'arquebufe. Le Roi, Diane époufe d'Ho- "'^^'•'<-^^^"^''
race , toute la France , ôc toute l'Italie , regrettèrent ce jeune
Prince, dont on avoit conçu de hautes efpérances, ôc qu'un
fort funelîe venoit de précipiter du lit nuptial dans l'horreur
du tombeau. Moigneville de la maifon d'Amboife, Maigny,
Dampierre , qui ayant été pris à Teroùenne fans être connu ,
35'4 HISTOIRE
- s'étoit tiré pour peu de chofe des mains d'un foîdat avideî &
Henri II pl'J^'^^urs autres braves officiers, furent enfevelis dans le même
j ^ - ' endroit, par les mines qui jouèrent départ & d'autre. Le duc de
Bouillon, Villars, de Prie,deCulan, Doùet,de Rion, de la
Lobe , ôc Charle de Luxembourg de Martigues , furent faits
prifonniers : ce dernier expira aufli-tôt entre les mains des en-
nemis , d'une bleflure mortelle qu'il avoit reçue. La prife
d'Hedin arriva le 1 8 de Juillet , que les Romains regardoient
comme un jour malheureux, à caufe de leur défaite près d' Al-
lia. L'Empereur fit rafer la citadelle 5 ôc Tannée fuivante il en
fit faire une autre de même nom , fur la rivière de Canche,
dans une fituation plus agréable ôc plus avantageufe.
Après la prife d'Hedin , les Impériaux marchèrent vers Dour-
lens , qui n'eft qu'à fix milles d'Amiens , ôc où le Vidame
de Chartres s'étoit enfermé. Dès que l'armée fut prête , le
Connétable de Montmorenci eut ordre de s'avancer jufque
fur la Somme, en attendant la jonction des SuifTes. Informé
que l'ennemi n'étoit pas loin, il fit paffer la rivière à quatre
compagnies d'infanterie , ôc ordonna à Jean-Bâtifte Fregofe
de prendre les devans, avec cinquante maîtres, pour attirer
les ennemis au combat , ôc les faire tomber dans des embuf-
cades dreffées d'efpace en efpace. Le Duc de Nemours étoit
pofté avec trois cornettes de cavalerie légère fur les bords de
la rivière d'Authie , qui paffeà Dourlens. Sanfac étoit au-def-
fous de lui, avec vingt autres cornettes de cavalerie légère.
Louis de Bourbon Prince de Condé le couvroit en flanc , avec
trois cornettes de pareilles troupes. Le maréchal de Saint An-
dré le fuivoit avec cinq cens gens-d'armes 5 il devoit recevoir
ôc rallier ceux qui , félon l'ordre qu'ils avoient reçus , fe reti-
reroient vers lui, Ôc les foutenir tous contre l'ennemi. Le Con-
nétable avoit fait auflî avancer fes troupes, ôc marchoit après
les autres , avec quatre mille chevaux . ôc vingt compagnies
d'infanterie. Les ennemis qui s'étoient déjà mis en marche, cou-
pèrent le chemin aux quatre compagnies d'infanterie qu'on
avoit envoyées devant ; 'mais Sanfac , avec qui étoit le Vi-
dame de Chartres, en étant venu aux mains, fit femblant de
fuir,ôc fe rerira vers l'endroit oii le maréchal de Sainr André
étoit en embufcade. Alors le .Maréchal parut , Ôc chargea à
j'improvifte les ennemis , qui pourfuivoienc les nôtres à toute
bride ^
D E J. A. DE THOU, Liv. XIT. 5;/
bride , furent obligez de s'arrêter. AufTi-tôt le Prince de Con-
dé les ayant pris en flanc, les fit ployer j ils rompirent leurs rangs^ Henri IL
& enfin ils prirent la fuite. Ce Prince les pourfuivit plus d'une ^ S S S'
demie lieuë, en prit beaucoup, ôc en tailla en pièces un plus
grand nombre. Les ennemis perdirent huit cens hommes , ôc
entr'autres , Charle Prince d'Efpinoy de l'illuftre maifon des
comtes de Melun. On leur enleva fept drapeaux de cavalerie,
& Phihppe de Croy duc d'Arfchot fut fait prifonnier. De no-
tre côté, Crequi , de Canaplesjôc Sillydela Rocheguion, qui
en pourfuivant les ennemis avoient été très-loin, furent faits
prifonniers ; nous ne perdimes que peu de foldats.
Cette défaite rallentit l'ardeur des Impériaux , qui après qu'on
eût rafé les forts de Beauquefné,OLi étoit leur camp,fe jette-
rent dans Miraumont ôc dans Ancre,villesFrançoifes, peu éloi-
gnées de Peronne. Dans le même tems arrivèrent les troupes
auxiliaires des SuifTes ôc des Grifons j aufïi-tôt toute l'armée
s'afTembla le premier de Septembre à Corbie fur la Somme, à
quatre milles au-defTus d'Amiens. Le Roi vint alors au camp, 011
il apprit la mort d'Edouard VI. Roi d'Angleterre. Il fut affli-
gé de cette nouvelle , ou par bienféance, ou par intérêt : il fça-
voit que l'Empereur propofbit le mariage de Philippe fon fils
avec Marie fœur ôc héritière de ce Prince , ôc il craignoit que la
mort d'Edouard ne rompît le traité qu'il avoit ùm depuis peu
avec les Anglois. Le Connétable de Montmorency , qui avoit
le commandement de l'armée, étoit à l'avant-garde avec An-
toine de Boutbon duc de Vendôme, Jean duc d'Enghien fon
frère, les ducs de Montpenfier Ôc de Nevers, Ôc l'amiral de Co-
ligny, chacun avec deux cens gens-d'armes. Colignycomman-
doit quarante-neuf compagnies d'infanterie, qui faifoient quinze
mille hommes j le Rhingrave ôc Reifferg avoient leurs regi-
mens compofez de vingt enfeignes, ce qui formoitun corps
de dix mille Allemans , outre fix compagnies d'Ecoffois, Ôc
deux d'Anglois qui montoiént jufqu'à fept cens hommes. San-
fac étoit à la tête des chevaux-legers , ôc avoit avec lui en-
viron deux mille chevaux : la Jaille fuivoit avec trois mille
hommes d'élite.
Le Roi avoit ordonné queîque-tems auparavant par un édit,
que les Capitaines de chaque compagnie de cavalerie , euffent
avec eux un certain nombre de cuirafFiers , pour couvrir les
Tom, II. y y
S^6 HISTOIRE
flancs, 6c être toujours prêts à donner du fecours, dèsqu'orî
Henri IL auroit befoin d'eux. Le Roi étoitau corps de bataille, acconi-
^ 5 S 3' P^g"^ ^^ prince de la Roche-fur-Yon , d'Alfonfe d'Efte prin-
ce de Ferrare , du duc de Guife , ôc du maréchal de Saint-
André, qui avoient chacun la conduite de quelque corps de
cavalerie. Boify grand écuyer , ôc Canaples étoient à la tête
de la maifon du Roi , ôc des gardes Ecoflbifes , Suifles , ôC
Françoifes. Cent pièces de canon de différentes efpeces , ve-
noient enfuite avec tout leur attirail , fous la conduite de Jean
d'Eftrées , que fon courage ôc fa vivacité rendoient digne de
cet emploi.
La marche étant ainfi ordonnée , le Roi prit la même route
que les ennemis , ôc vint à Miraumont, d'où ils étoient fortis
quelque tems auparavant. Après quelques courfes que les ducs
de Nevers ôc de Guife firent dans l'Artois , il s'avança jufqu'à
Bapaume. Cette ville étoit alors occupée par le feigneur de
Haulfimont, capitaine de grande réputation, qui y étoit avec
dix compagnies d'infanterie , ôc environ trois cens chevaux.
Au relie, toute notre frontière avoir autant de haine pour cette
ville , que les Artefiens en avoient , comme nous l'avons dit ,
pour Teroùanne. La garnifon fit une fortie , qui occafionna une
efcarmouche vive ôc meurtrière , oia le Seigneur de Nogent
fut tué, ôc les capitaines Breûil , ôc Molinont bleffez.
Jérôme Capiferri, cardinal de Saint George, vint alors au
camp trouver le Roi. Le bruit couroit que le Pape l'avoit
envoyé , pour traiter de la paix, pendant que le cardinal Dan-
dino étoit chargé de la même commifîion auprès de l'Empe-
reur. Mais l'animofiré des deux partis étoit fi vive , qu'aucun
des deux Cardinaux ne put réûfTir. Le cardinal de faint George
s'en retourna fans avoir rien fait , après quelque tems de fé-
jour à la Cour , où le Roi lui fit de grands honneurs.
Cependant le Confeil de guerre jugea qu'on pouvoit afîîé-
ger Bapaume , Ôc Coligny fut détaché pour reconnoïtre la
place. On préparoit déjà toutes les chofes néceffaires pour
former le fiége, quand une nouvelle difficulté, qu'on n'avoit
pas prévue , renverfa tous nos projets. La ville étant fituée
dans un terroir aride ôc ffcrile , on craignit avec raifon que
l'armée ne fût réduite à manquer d'eau : on fit inutilement cher-
cher des fources , ôc creufer des puits j enfin n'y ayant aucua
DE J. A. DE THOU, L i v. XII. y.-j
moyen de trouver de bonnes eaux, on décampa, ôc on alla — — — ^— ^
dans le territoire de Cambrai. Le Roi avoit réfolu , fi les Henri I I
ennemis aflembloient leur armée, d'aiïîéger quelqu'une de ^ S 5 5'
leurs places j car comme cette armée ne pouvoir être prefque
compofée que des garnifons tirées des villes voifmes , il ne
leur étoit pas pofïible de la tenir en campagne , ôc de garnir
en même tems leurs places j ainfi il efpéroit, ou en emporter
une fans beaucoup de réliftance, par le défaut de garnifon
fuffifante , ou les forcer à combattre, s'ils venoient au fecours,
ce qu'il fouhaitoit avec ardeur.
L'Empereur , qui craignoit pour Cambrai , & qui n'étoit pas
fort afluré de l'affeàion des habitans, avoit fait bâtir une citadelle
fur une hauteur , au Nord de la ville , pour les tenir dans le
devoir. Le Roi leur fit demander par un Héraut , que puif-
qu'ils avoient embralfé la neutralité , ils reçûfTent fes gens ,
ôc qu'ils leur fournîlTent des vivres , comme ils avoient fait à l'é-
gard des Impériaux : ils offrirent véritablement des vivres j mais
ils répondirent en même tems , qu'ils n'étoient pas les maîtres de
recevoir nos troupes , depuis que FEmpereur avoit élevé une ci-
tadelle qui les commandoit, ôc qui leur otoitleur liberté. Après
cette réponfe , on les regarda ôc on les traita comme ennemis.
Le connétable de Montmorency fit approcher les troupes , Ôc
le p de Septembre il invertit la place avec trois efcadrons de
cavalerie , ôc dix compagnies d'infanterie , que commandoit
Gafpard de Coligny. Il y eut de fréquents combats , dans fun
defquels Maillé de Brezé capitaine de la féconde compagnie
des Gardes , ôc le Capitaine Cornet furent tuez. Du coté
des ennemis, le comte Madruce , le comte de Pondevaux,
& le comte de Trelon , l'un des plus confidérables du payis
de Luxembourg , ôc grand maître de l'artillerie , furent faits
prifonniers. Dans le même tems Bourdillon, lieutenant de Roi
en Champagne , battit proche Maubert-Fontaine le bâtard
d' Avanes , qui fut obligé de prendre la fuite , ôc f on enleva aux
ennemis deux drapeaux qui furenta portez au Roi. Enfuite on
fit le dégât dans le payis d'alentour , ôc après avoir abbatu les
Forli, ôc tous les retranchemens des ennemis , ôc taillé en pie-
ces ceux qui étoient dedans, on s'avança vers Cafl:eau- Cam-
brefis.
Robert de Croy , évêque de Cambray ^ avoit fait bâtir à
Yyij
5^8 HISTOIRE
grands frais dans cet endroit une maifon de plaifance aiifll
TT TT magnifique qu'agrcable : comme c'ctoit un Prélat voluptueux,
* il avoir donné le nom de quelque plaifir à chacune des dif-
ferentes parties de cette maifon. Elle étoit fituée fur le pen-
chant d'un coteau , ôc compofée de quatre pavillons élevez
les uns fur les autres en terralTes , depuis le bas jufqu'au haut de
la colline'. Le Roi y prit fon logement ,ôc ne voulut pas per-
mettre qu'on y fit le moindre dégât , ni qu'on touchât aux bâ-
timens , quoique les gens du lieu s'imaginaffent au contraire
que le Roi fe vengeroit , par la ruine de ce palais , des hoftili-
tez que le comte du Rœux^ coufin germain del'Evêqucavoit
commifes autrefois à Follembray. Le duc de Guife , Charle
fon frère , 6c les cardinaux Alexandre Farnefe & de Châtillon ,
qui accompagnoient le Roi, y prirent aufTi leur logement.
Les ennemis ayant raflemblé leurs troupes , s'étoient retran-
chez dans une vallée au-deiïus de Valenciennes. Le Roi mar-
cha de ce côté-là avec toutes fes forces. Il n'y avoir qu'une
colline entre le camp des ennemis ôc notre armée 5 mais ils
avoient élevé des deux cotez de leur camp des plate-formes ,
fur lefquelles ils avoient dreffé des batteries , dont ils fou-
droyoient nos troupes. Les Impériaux les voyant approcher,
fortirent de leurs lignes , ôc on combattit vigoureufement.
"Comme il y avoit apparence qu'on en viendroit à une a£lion
générale , nos gens s'avancèrent , en gardant le même ordre
que celui que j'ai marqué ci-delTus. Le Roi alloit lui-même
de rang en rang pour encourager ^qs troupes, ôc particulière-
ment les Suifles ; comme fi cette journée eût dû être décifive,
ôc que toute fa fortune en eût dépendu. Les chevaux-legers
prirent les devans , ôc fe portèrent avantiigeufement pour fur-
prendre l'ennemi 5 mais après être refté longtems en ordre de
bataille , on fonna la retraite fur la fin du jour. La cavalerie
légère , qui étoit difperfée , fe réunit : alors elle donna fur la ca-
valerie des ennemis , ôc la pouffa jufque dans leur camp. Cet
1 Caflellnm Cameracenfe eft une pe-
tite ville , qui s'appelloit autrefois le
Châtel ou Château en Cambrefîs. C'eft
ainfî qu'il eft nommé dans la date du
traité de paix qui y fut fait en i jyp. on
l'appelle aujourd'hui Caftcau - Cam-
brefis. M. de Thou dit que Robert de
Croy en e'toit alors évéque ; Cambrai
n'a été érigé en Archevêché que 20
ans après. Il donna à fa maifon de plai-
fance le nom de Montplaifir . èc le
peuple l'appelle encore aujourtflliui de
ce nom. Elle fut ruinée par le baron
d'Inchi de la maifon de Gavre , lorf-
qucle duc d'Alençon s'empara de Cam-
brai.
D E J. A. D E T H O U , L I V. XIL 5;^
avantage ne fut pas fans perte, il demeura fur la place environ «-—
cent hommes des nôtres: de ce nombre furent Genlis gentil- Henf' IJ
homme de Bourgogne , ôc Ferrieres lieutenant de la cornette t r c ^ *
de René d'Anglure de Givri. Enfin la nuit qui furvint fit cefleu
le combat.
On tint Confeil le lendemain , & l'on jugea à propos de fe
retirer ; il paroiflbit trop dangereux d'attaquer un ennemi fi
bien fortifié, qui faifoit la guerre dans fon propre payis , ôc
qui avoir derrière lui une ville , d'où il pouvoir tirer des vi-
vres en abondance. Il nous étoit affez glorieux de lui avoir
préfenté la bataille, qu'il avoit refufée. Un plus long féjour
dans un payis ennemi , ôc dans un lieu fi défavantageux , n'é-
toit pas fans danger. La maladie du connétable de Montmo-
rency fut encore un autre motif de cette retraite. Les efforts
qu'il avoit faits , en courant de rang^ en rans:, ôc en criant de ^'" '^^ !^
toutes les forces, pour encourager les lolaats,jomts au chagrm lafronncicdc
de n'avoir rien fait avec une armée ficonfidérable , lui caufe- ^''''"''^•^•
rent cette maladie qui le reduifit à l'extrémité. Comme le Roi
ne faifoit rien fans fa participation , ôc que par fon confeil on
crut que cette maladie du Connétable l'engagea à rame-
ner fes troupes de fi bonne heure. On fe retira donc à Fons-
Somme, à deux milles au-defl^us de S. Quentin en Vermandois,
ôc le 2 1 de Septembre , ou environ , l'armée fe fepara. Les
Suiffes ayant reçu leur paye, furent congédiez , ôc la Noblefi^e
eut ordre de fe retirer dans fes maifons. Une partie de la cava-
lerie fut mife en différentes garnifons 5 on laiffa l'autre avec les
chevaux-legers , fous la conduite du maréchal de S. André ,
qui fe rendit avec les Allemans , ôc les vieilles bandes à Auchi-
le-Château au-deffous d'Hedin, d'où il paffa dans la comté de
S. Paul , où il mit tout à feu ôc à fang aux environs de S.
Orner, de Lilers , d'Aire ôc de Perne. II prit d'afilaut la cita-
delle de Perne , ôc mafîacra tous les Efpagnols qui y étoient
enfermez. Il ne fit aucune autre aélion mémorable j on remar-
que feulement que le vidame de Chartres efcarmoucha près
de Lilers pendant un jour entier contre les Efpagnols, à qui
leshabitans , quicraignoient leur infolence, avoientrefufé d'ou-
vrir leurs portes. Il remporta à la vérité tout l'avantage 5 mais
il y acquit d'autant moins de gloire , qu'il avoit bien plus de
troupes que les vaincus. Le maréchal de S. André ayant laiffé
Yyiij
s6o HISTOIRE
-"'' - en cet endroit le Rhingrave avec fes regimens ^ ( le Roy
Henri iL j^j avoit donné le gouvernement d'Hedin ) fe retira fur la fin
^ S S 5' d'Oclobre j il mit une partie de fes troupes en quartier d'hy-
ver , & congédia le refte. Voilà ce qui fe palTa de plus re-
marquable pendant cette année en France fur la frontière des
Payis-bas.
Aftaires On n'étoit pas dans rina6lion en Italie. L'Empereur extrê-
d'iuiie. mement fâché de la défeûion des Siennois , qui s'étoient dé-
clarez pour nous , crut qu'il étoit de la dernière importance
de ne pas foufïrir plus long-tems les François maîtres de Sien-
ne. Il réfolut donc d'envoyer des troupes en Tofcane , avant
qu'ils pûflent s'y établir ôc y affermir leur puiffance , par des
garnifons ôc des fortereffes. Il donna la conduire de cette guerre
à Pierre de Tolède , alors viceroi de Naples. Charle avoit ré-
folu depuis long-tems d'oter la Viceroyauté à ce Seigneur ,
dont la dureté inflexible , ôc l'imprudente févérité avoient alié-
né les efprits de toute la NoblefTej cependant pour ne paspa*-
roître céder aux remontrances ôc aux plaintes des Grands de
ce Royaume , qui demandoient la révocation de Tolède , l'Em-
pereur avoit jufqu'alors différé de le rappeller , efpérant trou-
ver une occafion ^ ou fous prétexte de le charger de quelque
expédition militaire , il pourroit le tirer de ce pofte , fans of-
fenfer un homme fi important, que la vieiilefle d'ailleurs ren-
doit refpe£lable , ôc qui avoit exercé avec honneur les plus
grands emplois. On lui donna donc ordre de faire la guerre
aux Siennois avec les troupes du royaume de Naples, ôc avec
quatre mille Allemans , qui étoient à la folde de Ferdinand de
Gonzague. L'Empereur avoit engagé dans cette guerre Côme
duc de Florence , par l'entremife de François de Tolède , en
lui repréfentant la grandeur du péril qui le menaçoit de fort
près. Côme ne fit pas beaucoup de difficulté d'entrer dans les
vues ôc dans les intérêts de l'Empereur. Cependant le cardi-
nal de Fcrrare qui gouvernoit , comme un Souverain , la Re-
publique de Sienne , ôc le cardinal de Tournon , lui avoient
fait de belles promeffes , ôc l'avoient adùré de la bonne vo- 1
lonté du Roi ôc de la Reine à fon égard. Malgré cela , il 1
croyoit avoir tout à craindre des François , ôc il fe le perfua- 1
doit d'autant plus, qu'il voyoit les bannis de Florence pren-
dre parti dans les troupes de France , où ils étoient bien reçus
DE J. A. DE THOU , Liv. XII. ^6i
du Roi, ôc où ils recevoient la haute paye. D'ailleurs on n'a -
voit fait aucune mention de lui ^ dans le traité conclu depuis Henri IL
peu entre le Roi ôc la République de Sienne. i ç* ^ ^.
Les Siennois en reconnoiiïance des bienfaits qu'ils avoient
reçus du Roi, à qui ils étoient redevables de leur liberté ,
avoient promis de lui être toujours dévouez , de laifTer à fes
troupes le paflage libre dans les villes de leur dépendance ,
de fournir des vivres à fon armée , & de donner une retraite
alTûrée dans leurs ports à fes fiottes ^ ôc à tous les vaifTeaux Fran-
çois. Le Roi de fon coté s'étoit engagé à les défendre contre
les étrangers qui les attaqueroient , ôc à leur fournir des troupes
qu'il leveroit à fes dépens. Quoique Corne eût voulu n'avoir
pour voifms, ni l'Empereur , ni lesEfpagnols , ni le K.oi de
France , cependant comme il avoit toujours fuivi le parti im-
périal , ôc qu'il fe défioit de la France , dont il apprehendoit
les deffeins , il aimoit encore mieux voir Sienne entre les mains
de l'Empereur qu'en celles du Roi. Mais avant que d'en ve-
nir à une guerre ouverte , il chercha une voie pour terminer
l'affaire de gré à gré. Ce projet qu'il propofa ^ fut que la Ré-
publique de Sienne conferveroit fa liberté ; enforte qu'en mê-
me tems qu'elle feroit alliée du Roi, elle auroit pour l'Empe-
reur toutes fortes d'égards ôc de ménagemens , fans qu'on put
mettre garnifon dans la ville, ou y bâtir une citadelle. Ce
projet refta fans exécution , parce qu'il n'étoit pas certain que
TEmpereur acceptât ces conditions. Le Pape d'ailleurs ^ dont
ilemployoit principalement la médiation, n'agifToitpas de bon-
ne foi dans cette affaire : Son ambition lui faifoit déjà dévorer
la fouveraineté de Sienne ; ôc il vouloit engager Côme à ma-
rier fa fille encore enfant avec Fabiano , Prince imaginaire de
cette ville , fils de Baudouin fon frère. Le Pape vouloit encore
qu'on ajoutât quelques articles aux conditions de raccommo-
dement que Côme propofoit. Il prétendoit donner pour chef
à une République libre un Cardinal de mérite , d'une pruden-
ce ôc d'une probité reconnue ? ce choix regardoit fans doute
Marcello Cervino de Montepulciano , qui depuis fut Pape ^^
Il demandoit encore qu'on mît dans Sienne une garnifon
de douze cens hommes, dont il nommeroit le Comman-
dant.
1 Sous le nom de Marcel II,
S62 HISTOIRE
Le Pape dépêcha Achille de GrafTi fon fecretaire.Ôc le duc de
Henri IL Florence , envoya Pirro délia SaiTetta , pour traiter avec le Vi-
1 y 5" 3. ceroi , des articles de l'accommodement. Le Viceroi étoit d'a-
vis qu'on en parlât à l'Empereur : cependant.fans perdre de tems,
il fe difpofoit à la guerre. Mais André Doria, qui avoit fait
pafTer des Allemans dans la campagne de Rome , d'oia il
s'éroit retiré à Pozzuolo, ôc à Baye , dont le port étoit meilleur
ôc où l'air étoit plus tempéré , tâchoit de le détourner de cette
enrreprife. « Sans parler de la perte des galères qui ont été fra-
3' cairées l'année précédente, quelle efperance^ difoit Doria,
3' peut-on avoir de l'heureux fuccès d'une guerre commencée
3' il à contre-tems , fans pro vidons de bouche , ôc dans une
3' circonftance , où l'on ne peut recevoir que très-difficile-
3' ment du fecours ? Il nous faudra faire la guerre dans un payis
32 montagneux ôc couvert de bois , contre des hommes que la
=' perte d'une ou de deux batailles nepourtok pas abattre, ôc
3' que la défenfe de leur liberté porteroic juiqu'aux dernières
o> extrêmitez.
Doria fe fervoit de ces motifs ôc de quelques autres fembla-
bles , pour détourner Pierre de Tolède de fon entreprife : il
lui confeilloit encore , en ami , de ne pas aller plus avant ,
parce qu'étant vieux, ôc accoutumé aux douceurs d'une vie
tranquille , il ne pourroit foûtenir la fatigue d'une guerre qui
fe feroit en hyver. Le Viceroi perlifta toujours dans fa réfolu-
tion , foit qu'il ftit prelTé par les ordres de l'Empereur , qui
lui vouloir, ôter par quelque moyen que ce fût, la viceroyauté
de Naples , foit que ce vieillard ambitieux fe fit une gloire
d'entreprendre hors de faifon une guerre fi difficile 5 peut-être
auffi crut-il que Doria ne lui parloit pas fmcerément, ôc qu'é-
tant né dans un Etat republiquain , il protegeoit fecretement
les Siennois Ôc favorifoit leur liberté. Ainfi après avoir envoyé
en Lombardie François Oforio , pour en faire venir quatre
mille Allemans , Ôc Afcanio de la Cornia,pour faire en Italie
des levées , il monta fur les galères de Doria avec deux mille
Efpagnols , ôc avec les Allemans qu'il avoit avec lui , ôc accom-
pagné d'une nombreufe Noblefle, de fa femme , de fes enfans,
ôc d'une longue fuite de Dames , il aborda à Livourne. Il
avoit laiffé à Naples Dom Louis fon fils aîné , pour gouverner
çn fon abfence : Dom Garcie fon fécond fils , qui menoit
avec
DE J. A. DE THOU, Liv. XIL ^'6i
avec lui les autres troupes Italiennes , avoit pris une route dif- -
ferente par terre. Henri IL
Cornia s'étoit déjà rendu à Valiano , avec quatre mille i 5 J 3»
Italiens, ôc s'étoit emparé du pont qui eft fur la Chiana, dans
les terres de Florence. Tout étoit en armes dans le territoire
de Sienne j parce qu'on y faifoit le dégât de pan 6c d'autre.
Cependant les Allemans , que commandoit Jean - Bâtifte
Lodrone, ôc qui avoient ordre de revenir de Lombardie , ne
paroifToient point encore. Dès que le Viceroi fut arrivé à
Florence, où il fut reçu avec beaucoup de pompe ôc de ma-
gnificence , par Corne ôc par Eleonorefa fille, il s'entretint
avec fon gendre des moyens de faire cette guerre 5 ôc com-
me il avoit peu d'artillerie , il en obtint un grand nombre de Monde Pier-
canons avec tout l'attirail. Mais quelque tems après, foit qu'il ^^ ^^ Tolède,
eût été fatigué par la longueur du chemin , ou qu'il ne fe fût
pas aflfez ménagé avec fa nouvelle époufe S qui étoit parfaite-
ment belle , il tomba dans une maladie dangereufe , dont il
mourut le 23 de Février.
Après fa mort , Dom Garcie fon fils , qui étoit déjà arrivé
dans le territoire de Cortone , prit le commandement , dont
îe duc de Florence, à qui l'Empereur l'ofirit, ne voulut pas
fe charger. On lui donna pour adjoint Alexandre Vitelh,
capitaine de grande réputation. Ces deux Chefs partagèrent
entre eux les troupes , qui montoient jufqu'à vingt mille Ita-
liens. Dom Garcie devoir defcendre avec le corps le plus con-
fidérable dansle Val-di-Chiana, ôc s'y emparer du plus grand
nombre de villes ôc de châteaux qu'il pourroit : car les enne-
mis fçavoient, qu'à l'exception de Chiufi , qu'on faifoit forti-
fier à la hâte , les François avoient abandonné les autres places.
Vitelli devoit attaquer les côtes maritimes, ôc fe joindre là avec
les Efpagnols qui étoient à Orbitello , ôc avec ceux qu'on at-
tendoit depuis long- tems de Sicile , pour afliéger enfernble
Groffeto , la plus importante place de ce payis , que les Fran-
çois n'avoient pas encore fortifiée , Jean-Bâtifte Savello étant
mort quelque tems auparavant , Côme invita à cette expédi-
tion Jean- Jaque Medichino marquis de Marignan : mais il
2 Elle s'appelloit Vincente Spinella ,
fille de Ferdinand duc deCaftrovillari,
dont il n'eut point d'enfans. II avoit
Tome IL Zz
e'poufe' en première noces Marie Oforio
de Pimentel.
5^4 HISTOIRE
jp;«^«---. s'en excufa fous prétexte cie maladie, quoiqu'il fe fut déjà mis
Henri IL ^" chemin.
D'un autre côté Aurelio Fregofe faifoit des levées au nom
^ ^ ^* du Roi dans l'Etat d'Urbin, ôc dans la Marche. Dom Garcie
emporta d'emblée Afina-Longa ôc Lucignano , où étoit Mo-
retto Calabrois, avec fix cens hommes de garnifon, mais que
de Thermes en avoir fait fortir auparavant. Dom Garcie vou-
loit faire rafer cette dernière place 5 mais Corne s'y oppofa , fous
prétexte qu'elle dépendoit de l'Etat de Florence , ôc qu'il y
avoit à ce fujet depuis long-tems une grande conteftation entre
les Florentins ôc les Siennois. Sur ces entrefaites , Côme rap-
pella, malgré les murmures des Siennois , Léon de Ricafoli,
qu'il avoit envoyé à Sienne , plutôt comme un efpion , que
comme un AmbalTadeur qui venoit traiter de la paix. Il avoit
reconnu que la haine contre Mendofe ôc les Efpagnols em-
pêchoit les Siennois d'écouter aucune propofition d'accom-
modement , les François étant maîtres de la ville 5 il voyoit
d'un autre côté , que l'animofité ôc le courage des citoyens
rendroient inutiles tous les effotts qu'on feroit pour s'en
rendre maître. Il fut donc d'avis de s'emparer des places
voifines , ôc d'y mettre des garnifons , afin d'affamer la ville
de Sienne , delà tenir comme bloquée, ôc par-là l'obligera fe
rendre.
Ainfi après la prife de Lucignano ôc de quelques autres pla-
ces , dans le Val-di-Chiana , Dom Garcie réfolut d'affiéger
Monte-Fellonico. Sartorio Thieneo deVicenze y comman-
doit , avec cent quatre-vingt hommes de garnifon , ou envi-
ron ; mais voyant qu'on faifoit approcher le canon , il aban-
donna la place. Enfuite on alla à Pienza, que Jourdain des Ur-
fins avoit entrepris de défendre 5 mais il fut contraint de fe ré-
fugier avec fes gens à Montalcino , parce qu'on amena le ca-
non plus promptement qu'il ne penfoit , ôc qu'il n'avoir
pas eu le tems d'élever à une jufte hauteur les remparts qu'il
avoit commencez. Paul 'des Urfins étoit dans Chiufi. On en-
voya Corneille BentivogUo dans GrofTeto avec quatre cens
hommes de pied ôc deux cens chevaux-legers , pour défendre
lescôtesdela mer. De Thermes apprehendoit pour cette der-
nière place , parce que les Allemans étoient arrivez de la Lom-
bardie , ôc Içs Efpagnols de la Sicile ôc de Naples. D. Garcie
DE J. A, DE THOU, Liv. XII. 51?;
en marchant contre Montalcino, attaqua en chemin Monti- - .
chiello , qui n'étoit qu'un petit château , mais fitué avantageufe- Upf^Ri tt
ment, 6c qui pouvoir incommoder ceux qui affiégeroient Mon- c c -^ *
taicino ^ s'ils le laiffoient derrière eux. Il y trouva plus de réfiftan- > > ^ *
ce qu'il ne penfoit : car Adrien Bagiioni avoir retenu quelques
foldats de lagarnifon , qui étoit fortie de Pienza , ôc ^vec quatre
cens hommes d'élite , il s'étoit chargé de défendre la place.
Cornia y donna un aflaut pendant la nuit , mais fans fuccès j
il perdit plufieurs de fes gens , ôc il fut lui-même blefle au vi-
fage d'un coup de pierres ainfi voyant que la rufe ne lui réiif- ^
fiflbit pas , il eut recours à la force ouverte. Ce château eft
fort élevé, il tire même fon nom de cette élévation , ôc eft ef-
carpé de toutes parts î enforte qu'il eft difficile de le battre avec
le canon. On en fit enfin conduire fur un lieu élevé avec beau-
coup de difficulté ; car dans ce mois de Mars la terre étoit
il imbibée des pluies continuelles qui étoient tombées , que les
hommes ôc les chevaux ne pouvoient fe foûtenir. On ruina
bien-tôt les baftions, ôc on fit brèche 5 l'ennemi monta deux
fois à l'alTaut , ôc fut deux fois repouifé. Les affiégez perdirent
cependant une tour, oi^i les Efpagnolsfe logèrent. Comme la
garnifon vint à manquer de poudre, elle fe rendit, vie fauve,
le 21 de Mars , après avoir arrêté les affiégeans pendant vingt-
un jours : les foldats furent renvoyez fans armes. Les enne-
mis donnèrent des loiianges à leur bravoure , qu'ils avoient
fignalée dans la défenfe d'une place fi peu confidérable : Ba-
giioni fut pris ôc conduit à Pienza.
Jean Gagliardo étoit dans Buon-convento , avec une com-
pagnie de Chevaux-legers. Il abandonna la place , dès-que la
cavalerie légère Napolitaine parut fous la conduite du Prince
de Bifignano ; mais il fut furpris en chemin j ôc mis en fuite avec
perte d'une vingtaine de fes gens. On furprit auffi trois cens
des nôtres qui occupoient Treguanda. De Thermes avoir mis
garnifon dans prefque toutes ces petites places : non qu'il crût
pouvoir les défendre, mais pour arrêter l'ennemi quimarchoit
contre lui , ôc donner le tems de fortifier Chiufi , GroiTeto ôc
Montalcino.
Vers les côtes de la mer , les Allemans commandez par
Lodrone , étant fortis de Giuncarico pour efcorter ôc défen-
dre les marchands de bled du territoire de Piombino , furent
Zzij
b66 histoire
■ maltraitez par Corneille Bentivoglio , ôc Alexandre de Terni :
j|£j, j^j jj^ la plupart furent pris , plufieurs taillés en pièces , ôc ils perdi-
i c ^ D, rent leurs enfeignes. Ainfi ceux qui refterent , fongerent plutôt
à fe retirer promptement vers l'armée, en failant un grand cir-
cuit par les terres de Volterrano, ôc le Val d'Arno , qu'à faire
fur cette cote la guerre , à laquelle ils étoient deftinez.
L'armée étoit déjà devant Montalcino. Jourdain des Urfins
s'y étoit enfermé , avec le comte Mario de Santafiore , ôc Ca-
mille Martinengo , pour foûtenir tout l'effort de la guerre , qui
■* alloit tomber fur lui. Cette place efl: fituée fur une colline inac-
celfible de trois cotez. Il y a un petit terrein uni , au-deffous de
la partie de la ville la plus élevée , où eft la citadelle. Dont
Garcie jugea à propos de commencer l'attaque par cet endroit,
perfuadé que , dès qu'il feroit maître de la citadelle , la ville ne
pourroit refifter plus long-tems. Ainfi le jour de Pâques , il fit
élever une batterie de ce côté-là : mais voyant qu'il avançoit
peu , ôc que les fréquentes forties de la garnifon fatiguoient fes
troupes , il donna ordre qu'on levât dans la Tofcane deux
mille hommes ,pour garder la tranchée; il crut même que l'en-
vie de furpaffer les Espagnols pouvoir rendre ces gens propres
pour les attaques. Les dehors de la place étoient ruinez par
le feu continuel des afiîégeans : Dom Garcie voyant qu'il y
avoir encore en-dedans une muraille très-haute , foûtenuëpar
un rempart , dont il ne pouvoit s'emparer fans beaucoup de
travaux ôc de dangers , eut recours à l'artifice. Il fit tenter Mo-
retto Calabrois, banni de fon payis, à qui il promit de l'y ré-
tablir honorablement , ôc de lui faire rendre fes biens, s'il vou-
loir livrer une porte de la ville. Moretto découvrit le complot
à des Urfins , ôc feignant d'accepter la propofition , il trompa
les ennemis , qui s'étoient avancez pour entrer à l'heure mar-
quée : cependant il n'en furprit pas un fi grand nombre qu'il
avoir efpéré.
Dom Garcie ayant été informé par fes efpions , qu'on en-
voyoit vingt-mille écus d'or de Rome à Montalcino , les fit
enlever par un parti de troupes choifies , près de Montefiafco-
ni , ville de l'Etat Eccléfiaftique. La choie ayant été fçûë , le
Légat de Viterbe contraignit les gens de Dom Garcie de dé-
pofer entre fes mains cet argent ; Ôc fur les plaintes de no-
tre Ambafladeur à Rome , le Pape fit rendre la fomme entière
DEJ. A. DETHOU,Liv. XIL ^61
aux miniftres François , malgré roppofition ôc les murmures des
Impériaux. Les ennemis eurent un plus heureux fuccès dans He^siri H,
l'enlèvement de Monte , ôc de Jean Galeas de San-Severino ^ ^ ^ ^^
comte de Gajazzo : ils apportoient cinq mille écus d'or de
Sienne à Montalcino , pour payer la garnifon. Tous leurs gens
furent tués, ou tombèrent, avec l'argent qu'ils conduifoient ,
entre les mains des ennemis.
Cependant le Pape envoya à Florence le cardinal de Pe-
roufe, frère d'Afcanio de la Cornia, ôc le cardinal Sermoneta
à Sienne , pour chercher les moyens de pacifier les chofes. Il fit
cette démarche à la foUicitation de Côme, qui craignoit l'évé-
nement de cette guerre, dont la proximité i'incommodoit beau-
coup. Mais voyant qu'on avançoit peu par cette voye , il vinr
lui-même à Viterbe , avec Jean ^Alanriquez , ambafTadeur de
TEmpereur à Rome , pour prefTer par fa préfence la négocia-
tion. Le Pape y fit les mêmes propofidons qu'auparavant,
ôc les Miniftres de l'Empereur furent alors obligez de les re-
cevoir , parce qu'ils fçavoient que la flotte Turque étoit déjà
en pleine mer, ôc qu'ils prévoy oient qu'il faudroit néceffaire-
ment faire retourner les troupes à Naples : d'ailleurs > les
heureux fuccès de nos armes dans \q Piémont leur avoient
fait perdre le courage j Verceil avoir été pris ôc pillé par BrifTac,
ôc on avoir découvert à Sienne une conjuration , fur laquelle
ils comptoient beaucoup. Je vais dire quelque chofe de ces
évenemens , avant d'aller plus loin.
Ferdinand de Gonzague , dont on faifoit tous les jours de
nouvelles plaintes à l'Empereur, fe trouvoit dans les plus fd-
cheufes conjonctures , ôc étoit extrêmement haï du peuple.
Cependant, pour ne pas refter dans l'inadion, il réfolut vers
le commencement de Juin d'affiéger Bene , place forte dans
le payis desLanghes. Le comte de la Trinità voulant dépouil-
ler de cette place le comte de Bene fon frère , qui étoit atta-
ché à la France , engagea Gonzague à cette expédition. Il
lui avoit fait croire que la ville étoit fans munitions de bou-
che i ôc qu'il étoit certain que cette nécefTité obligeroit les
habitans de fe rendre^ dès que l'armée paroîtroit. Ces motifs
engagèrent Gonzague à faire avancer fes troupes vers la vil-
le. Le comte de Bene , qui n'avoit fait aucuns préparatifs ^
écrivit aufTi-tôt à Briffac, qui étoit alors à Carmagnole , pour
Z z iij
55S HISTOIRE
l'informer du danger , où il fe trouvoit. II n'y avoît dans la
Henri IL pl^^^ ^^^ quatre compagnies d'infanterie , fans aucun autre
j - - - capitaine que Louis Duc. A la prière du comte de JBene ,
Biaife de Montluc, que René de Birague y avoir auiïi engagé,
fut envoyé au fecours de la place ^ avec Théodore Bedeigne ;
ôc fa compagnie. Montluc y entra , au grand contentement
du Comte , ôc des François , huit jours après l'arrivée de Gon-
zague. Celui-ci ayant fait brûler les mouHns , qui étoient hors
la ville ^ ôc détourner les eaux , pour rendre inutiles ceux du
dedans , efpéroit par ce moyen obliger dans peu les aflTiégeans
à fe rendre, fans même y employer la force. Pendant que;
flatté de cette efpérance , il ne faifoit aucunes tentatives, ôc
reftoit dans l'inadlion , Montluc employoit tous fes foins à
faire tranfporter des bleds dans la place , ôc à y conftruire des
moulins pour les moudre. On donna ordre à Jérôme de Thu-
rin , fils du fameux Colonel Jean de Thurin , d'abattre les
digues , pour remettre dans leur ancien lit les eaux , que les en-
nemis en avoient détournées. Cela fut exécuté heureufement
en deux ou trois fois , ôc les alïïégez en reçurent un grand
foulagement pendant quelque tems. Un Maçon inventa un
expédient , qui fut de faire fervir les tombes de meules.
Cependant la garnifon fit une fortie pendant la nuit , ôc
à la faveur du combat , fix cens habitans fortirent aufii de la
ville , pour couper en différens endroits les bleds qui étoient
en maturité : ce qui fut exécuté avec tant d'ardeur ôc de
célérité , que les alTiégez eurent bien-tôt des vivres en abon-
dance. Gonzague voyant par là fes projets échouez , ôc n'ayant
point d'artillerie , fut obligé de lever le fiége, ôc de fe retirer,
en témoignant ouvertement fon dépit, ôc la mauvaife opinion
qu'il avoit du comte de la Trinità.
Peu de. tems après, Briflac mena fes troupes devant Corte-
miglia , que Pierre Salfede avoit autrefois occupée avec une
garnifon Efpagnole. Cette place eft dans les Langhes : la riviè-
re pafTe au travers ; elle a une citadelle , ôc au-delà de la ri-
vière un fauxbourg , où BrifTac fe logea. De l'autre côté , au-
deflbus delà citadelle , il y a un couvent , dans lequel on mit
trois compagnies , fous la conduite de Bonnivet ; on braqua
huit canons en cet endroit , au-delà du pont de brique , pour
battre la muraille qui eft vis - à - vis de ce couvent. François
DE J. A. DE THOU, Liv. XII. s^9
Duplefîîs de Richelieu ^ s'étoit déjà emparé de la ville 5 mais la
plus grande difficulté étoit de fe rendre maître de la citadelle , Henri II.
qu'on ne pou voit prendre qu'avec du canon. 11 falloir nécef- 1 c c •'.
fairement en tranfporter de l'autre côté de la rivière, qui étoit
entre deux , pour le placer dans un endroit oui l'on pût dref-
fer une batterie. On refolut de fonder le gué , afin de voir fi le
fond étoit affez folide, pour y faire pafler des pièces d'artille-
rie. Cela fut exécuté par l'adrefle de Alontluc , contre le fen-
timent des autres Chefs. Le maréchal de Briffac vint même
fur le lieu : le canon fut tranfporté fans aucun danger, & on
le fit entrer dans la ville par une ouverture faite à la muraille.
Dès que le gouverneur de la citadelle vit le canon Ci près de
lui, contre ce qu'il s'étoit imaginé, il fit battre la chamade,
6c convint de la capitulation avec Bonniver.
Cependant le maréchal de Briflac ayant appris qu'Alvaro de
Sandi venoit au fecours de la ville , 6c qu'il étoit logé à San-
Stephano , qui n'en eft éloigné que de cinq milles, laifTa dans
la ville ôc dans le couvent lix compagnies pour les garder , ôc
fe pofta fur une colline qui eft à l'oppofite , pour combattre
l'ennemi j mais Sandi fe retira dès qu'il eut appris la reddition
de la citadelle. On donna le gouvernement de la place à Ri-
chelieu , qui s'étoit fort diftingué dans ce fiége. Peu de tems
après, Monduc étant forti d'Alba avec trois compagnies Ôc deux
coulevrines , marcha vers Seravalle : il battit cette place avec
fon ardllerie , ôc pendant que la garnifon parlementoit , {gs
gens efcaladerent la muraille par derrière , furprirent la ville ôc
la pillèrent. Après cette expédition plufieurs châteaux voifins
d'Alba fe rendirent volontairement. Enfuite le maréchal de
Briflac alFiégea Ceva avec toutes fes troupes. Ceva eft une pe-
tite place du payis des Langhes, dans une belle fituanon, ôc
fort bien bâtie : la rivière arrofe fes murailles ; mais elle eft com-
mandée par une colline , au pied de laquelle eft un rocher ef-
carpé : il .y avoir fur ce rocher un hermitage , ou l'on ne pou-
voir aborder que par le moyen d'une planche : un peu plus
loin il y avoir un baftion, qui communiquoit à la ville par
un foflfé. Le Maréchal étant en marche , on envoya devant
I II étoit fils de François III. Mef- ce ÔC de fa mode'ration, comme M. de
tre de camp d'un Régiment , Ôcfut tué Ihou le dit ailleurs. Il étoit grand on-
au fiége du Havre en ijd^. On le fur- cle du cardinal de Richelieu,
nomma le Sage , à caufe de fa pruden-
570 HISTOIRE
H- '- François Bernardin ôc Montluc maréchaux de camp> pour tracet
Henri II. le lieu du camp , ôc marquer les logis ; mais l'envie de com-
i S S S' battre leur failant oublier ce qu'ils dévoient faire, ils en vin-
rent aux mains avec la garnifon qui étoit fortie de la place , ôc
avec le fecours de Bonnivet qui furvint , ils la mirent en fuite;
ayant franchi le foffé , ils l'enfermèrent entre la colline ôc la
ville, ôc tuèrent même le Commandant. La nuit étant venue,
fans qu'on eût pu faire ces logemens , l'armée fut obligée de
camper à découvert j mais l'heureux fuccès fervit d'excufe aux
Maréchaux de camp. Les ennemis qui étoient logez dans l'her-
mitage , Corfes pour la plupart , épouvantez de cette atlion ,
6c informez que leur Commandant avoir été tué, demandèrent
à traiter avec San-Petro Ornano , ôc fe rendirent 5 ils engagèrent
même ceux qui étoient dans le baftion voifin à fuivre leur exem-
ple. Dès qu'ils fe furent rendus , on ouvrit les portes de la ville
au Maréchal , qui de peur d'y confumér inutilement les vi-
vres, en fortit aulTi-tôt, après y avoir lailTé pour gouverneur le
capitaine Loup avec une garnifon.
Gonzague ayant fait de vains efforts pour reprendre ces pla-
ces conquifes avec tant de facilité, profita du tems de la trêve
pour fe retirer à Afle , où, ne pouvant mieux faire, il réfolut
de fortifier Valfenera , ville fituée dans un endroit fertile ôc
avantageux , ôc qui n'eft pas éloignée de Villeneuve d'Afte.
S'étant emparé de ce lieu , il bloqua par ce moyen prefque
entièrement Cifterna ôc S. Damien , entre Afle ôc Valfene-
ra : Alba même en recevoir beaucoup d'incommodité. La
trêve ayant été rompue, Gonzague fit toute la diligence pof-
fible , pour achever fes fortifications 5 mais un accident impré-
vu l'obligea d'interrompre pour quelque tems ces ouvrages :
ce fut la prife de Verceil , dont le maréchal de Briffac s'empara
de cette manière. Dès que les troupes Allemandes furent for-
ties du Piémont , ôc que Gonzague eut diftribué dans les gar-
îîifons le petit nombre de foldats qui lui reftoient , l'averfion
qu'on avoir pour ce Général , ôc pour tous les Efpagnols , ôc
i'affedion que tous les peuples avoient au contraire pour le
rnarêchal de Briffac i ôc par conféquent pour le nom Fran-
c^o'is , facilitèrent nos entreprifes , fans que les ennemis puffent
les traverfer. Le Maréchal ayant «aflemblé (es troupes à
Carmagnole vers la fin de Septembre , fe mit fecrettement en
marche
DE J. A. DE THOU, Liv. XIT. 571
marche avec dix-huit cens hommes de pié^ ôc quatre mille che-
vaux. Ayant inverti Verceil pendant la nuit , il la prit par efcala- Henri IL
de : il ne reftoit plus que la citadelle , où le capitaine San-Mi- i < < ^,
chele Efpagnol s'étoit enferme. On ne pouvoir la prendre qu'a-
vec du canon j & le Maréchal, pour faire plus de diligence ,
n'avoir pas voulu en amener avec lui: mais il fut averti par fes
efpions, qu'il y en avoir plulieurs pièces dans le jardin deTE-
vcque , dont il pourroit facilement fe fervir contre la citadelle,
dès qu'il auroit pris la ville. Outre cela Merle Monteftruc rap-
porta j qu'il avoit remarqué un endroit du mur delà citadelle fi
loible , qu'un feul bélier pouvoir y faire en peu de tems une
brèche confidérable : mais la Fortune ne féconda pas ces pre-
miers fucccs.
Monreftruc, après la prife delaville > venant dès le point du
jour avec empreflement au-devant de^Çharri, pour l'embrafler,
& le féliciter de la réuffite de cette entreprife , fut tué mal-
heureufement par un foldar de ce dernier , qui le prit pour
un ennemi. Les pièces d'artillerie qu'on trouva dans la ville
ëtoient fans affûts , ôc par conféquent hors d'état de fervir.
Outre cela on devoir craindre que les garnifons des places voi-
Tines, que Gonzague avoit fait affembler à la hâte à San-Ger-
mano , ne coupaffent le chemin à nos troupes , ôc ne les enfer-
maffent entre la place ôc la citadelle. AinfiBrifTac fut oblige
d'abandonner Verceil , deux jours après s'en erre emparé j il
pilla cette ville ôc le Palais où étoient les meubles prétieux .
du duc Charle : il y enleva encore cette grande ôc fameufe
corne de licorne , ôc emmena avec lui un grand nombre de
prifonniers. Il parrit au point du jour , ôc fa retraite ne fe fit pas
fans péril : car Cefar Maggi le pourfuivit vivemenr , avec la
cavalerie de Demetrio Albanois , ôc de Riberio Brancaccio.
François d'Efte , qui venoit de Crefcentino , étant arrivé trop
tard , nos troupes paflerent la Doria , ôc arrivèrent dans leurs
quartiers , fans autre perte que celle d'une partie de leur butin.
Peu de tems auparavant Charle duc de Savoye étoit mort ^ort de
à Verceil le 1 6 d'Août. Ce Prince étoit d'un caractère doux, Charle duc
ôc d'un efprit fort fimple 5 il n'eut pas aflez de force ôc de gran- fo^/cà7a£rc^
deur d'ame pour foutenir la mauvaife fortune , qui le perfé-
çuta pendant prefque toute fa vie. Philbert Emanuel fon
iils étoit d'un caradére tout oppofé j il eut auffi un fort tout
Tome IL A a a
37^ HISTOIRE
, difFcrent ; car fon mérite ôc fa vertu , qui éclatèrent dans mille
1-ïr-^ioT TT occafions, le firent rétablir dans les Etats de fon père , & le
HENRI 11. j- j n. 1 • r 11-
rendirent digne de contracter avec nous une gloneule ailian-
ce. Au refte la mort du duc Charle fît peu de bruit, parce
qu'il en avoir peu fait pendant fa vie. Auiïi plulieurs Hiftoriens
contemporains fe font trompez fur le tems où elle arriva , ôc
Sleidan , qui d'ailleurs eft affez exa6t , la met mal à propos
l'année fuivante.
_, , . . Dans le même tems on découvrit à Sienne \qs pernicieuse
à Sienne dé- delieins de Cjiulio balvi , qui depuis peu avoir ete crée capi-
couverce. taine du Peuple. C'eft la plus haute dignité où ceux qui font de
famille populaire puiflent atteindre. Salvi ayant épuifé , par des
dépenfes exceflives , fon bientôt celui de fes frères qui étoient
en grand nombre/e dédommageoit fur le bien public de fes per-
tes particulieres,du tems de Picolomini duc d'Amalfij que l'Em-
pereur avoir fait gouverneur de la République. Ne trouvant
plus cette reflburce^ ôc aimant naturellement la nouveauté, il
tint des aflemblées fecretes avec le confeil des Neuf ^ qui ne
favorifoient pas le parti du Roi. Enfin ayant été gagné par Léon
de Ricafoli Ambafladeur du duc de Florence, il lui promit
de lui livrer une porte de la ville, fans même en parler aux
Efpagnols : le prétexte de fa trahifon étoit , qu'il vouloit affran-
chir fa patrie de la domination des étrangers. Jérôme de Pife
étoit du même complot : il avoit brigué la capitainerie du Peu-
ple î mais quoiqu'il eût obtenu l'agrément du Roi , le cardi-
nal de Ferrare , ôc Paul de Thermes lui avoient refufé cette di-
gnité. Le dépit , qu'il conçut de ce refus , lui fit tenter la fidé-
lité d'Enée Picolomini, un des premiers de la ville? il l'exci-
toit continuellement à travailler à la liberté de fa patrie. Mais
la confpiration ayant été découverte, par l'adrefTe de Moretto,
Salvio, 06laviano fon frère , ôc les deux frères Vignali furent
arrêtez, convaincus , ôc punis de mort. On pardonna à Enée
Picolomini, foit à caufe de fa noblefle, ôcde la puifTancede
fa maifon , foit qu'on crût qu'il ne favorifoit pas le parti des
Efpagnols , quoique d'ailleurs il fut fufpecl.
Côme ne pouvoit plus rien efpérer de l'effet de cette con-
juration, ôc les affaires des Impériaux n'étoient pas en bon état.
Ainfi ils confentirent facilement aux proportions que le Pape
1 Adriani dit , Alciini delV ordine de Nova.
DE J, A. DE THOU, Liv. XIÎ. 375
avoit faites j ce traité étoit déjà conclu ôc ligné ; on n'attendoit
plus que le confentement du cardinal de Ferrare , qu'on di- Henri II.
foit avoir tout pouvoir du Roi. Mais le Cardinal ^ pour gagner i c- ç ->.
du tems , fe fervit de différens prétextes , jufqu'à ce que le fiége
de Montalcino fut levé. Enfin il partit pour Viterbe : François
de Tolède y étoit venu de Florence de la part de l'Empereur;
Louis de Saint Gelais de Lanfac s'y rendit aufTî de Rome. Ce
dernier fe plaignit en prefence du Saint Père , de ce que Corne
aidoit les Impériaux de fes confeils, de fon argent , ôc de fes
troupes, ôc de ce qu'il leur donnoit retraite dans fes villes, au
préjudice des intérêts du Roi, qui ne l'avoit point offenfé. Le
cardinal de Ferrare ne voulant pas figner le traité, ôc les François
refufant de fortir de Sienne, on ne put rien conclure : ce Car-
dinal envoya enfuite au Roi Flaminio de Stabbia des Urfins>
pour l'informer de l'état des affaires de Sienne , ôc l'affùrer qu'il
ne devoir rien appréhender du côte de la Tofcane.
Cependant le bruit de l'arrivée de l'armée navale des Turcs
s'étant répandu, le cardinal Pacheco, qui avoit fuccedé à Pierre
de Tolède dans la Vice-royauté de Naples, preffoit Dom Gar-
de de ramener au plutôt les troupes , pour défendre les côtes
de la Sicile, delà Calabre ôc delà Fouille, de crainte des'ex-
pofer au danger évident de perdre Naple"s,dans l'efperance incer-
taine de prendre Sienne. Dom Garcie avoit réfolu delaifler dans
le territoire de Cortone quatre mille hommes d'infanterie Italien-
ne.pour faire des courfes pendant fon abfence dans le payis enne-
mi , ôc ravager les moiffons : il efpéroit couper les vivres aux
Siennois , ôc les obliger par ce moyen à recevoir les conditions
de paix qu'on leur propofoit 5 mais ce projet fut inutile, parce
qu'il manquoit d'argent pour payer ces troupes. Ainfi ayant
retiré fon armée de la Tofcane , il paffa fur les terres de l'Etat
Eccéfiaftique , pour fe rendre à Naples à grandes journées.
Côme,que les Impériaux avoient brouillé fans aucun fruit avec
le Roi , ôc qui reftoit feul expofé fans aucun fecours aux forces,
ôc à toute la puifTance des François , ne pouvant fe dégager
de ce mauvais pas , dilFimula fa crainte ôc fon reffentiment ; il
employa tous les moyens pofTibles pour corriger la faute d'au-
trui , Ôc pour ne pas paroître fe repentir de fes premiers enga-
gemens. Ainfi il fît conduire du canon à Montepulciano,ôc ayani;
fait revenir fes troupes,il les diftribua dans les garnifons des villes
Aaa ij
374 HISTOIRE
M voifines j il en mit une partie dans Ja même place , dans Foîano
Henri II ^ ^^^-^ Lucignano , dont il étoit maître alors , Ôc l'autre partie
j ç, -, * dans Arezzo , San-Caiïiano, San-Germiniano , ôc autres lieux.
Les Sicnnois , après la levée du fiége de Montalcino ^ fe
croyoient non feulement en fureté , mais agifToient encore avec
infolence. Enflez de cet heureux fuccès, ils redemandèrent
avec hauteur à Côme Lucignano. Quoique Côme le refusât
d'abord , ôc qu'il foùtînt fon droit fur cette ville par un décret
du Sénat de Boulogne, qui l'avoit autrefois adjugée aux Flo-
rentins ; néanmoins par la médiation du Pape , il voulut bien
céder au tems, ôc les Siennois obtinrent ce qu'ils demandoient.
Dans le même tems les femmes de Sienne , prirent les armes
pour la liberté , à l'exemple de leurs maris 5 car après la mort
de Giulio Salvi^ la puiffance ; qu'il avoir feul, fut partagée en-
tre plufieurs perfonnes , ôc la ville ayant été divifée en trois
quartiers , on fit auflî trois capitaines du peuple. Sur cet exem-
ple ^ trois mille femmes ou environ, tant de la Nobleffe que
du peuple, fous la conduite de Forteguerra, Ficolominia, ôc
Livia-Faufta, trois Dames les plus diftinguées de Sienne, qui
s'étoient habillées en nimphes, ôc qui portoient des étendards
avec leurs devifes , s'aflemblerent dans la place publique en
criant , France , Liberté : elles parcoururent toute la ville , au
grand étonnement de Paul de Thermes même. Deux jours
après , elles prirent toutes des corbeilles , des pieux , des bê-
ches , ôc d'autres inftrumens propres à remuer la terre, ôc après
avoir falué , devant le palais de l'Archevêque , une image de
N. D. patrone de Sienne , ôc reçu la bénécli£lion du cardinal
de Ferrare , elles allèrent enfemble travailler avec ardeur aux
fortifications de la ville.
Doits du Roi La guerre de Tofcane, qui en quelque façon avoir com-
Genes."^ ^^ mencé cette année , fut fuivie de celle de Corfe. Cette ifle ap-
partient à la république de Gènes , fur laquelle nos Rois pré-
tendent avoir depuis long-tems des droits. Caries Génois, il
y a environ deux cens ans , ennuyez du mauvais état de leurs
affaires, voulurent donner une meilleure forme de gouverne-
ment à leur République. Ils envoyèrent en ambaffade à Charle
VI. Damien Cataneo , ôc Pierre Perfio , pour le prier d'accep-
ter la fouveraineté de leur ville. Après que le Doge Antoine
Adorne eut abdiqué , on conclut le traité à ces conditions ;
t) E J. A. t) E T H Ô U , L 1 V. XIÎ. 375"
Que le Roi feroit regardé comme le prote£leur ôc le feigneur ,
légitime de la République, ôc de fes dépendances, fans bief- Henri II
fer cependant les droits de l'Empire , & qu'il y mettroit en 1 c c ^ *
f jn nom un gouverneur François , qui auroit deux voix dans
le Sénat , comme les Doges précedens : Que les Génois re-
garderoient comme leurs amis les alliez du Roi , 6c fes en-
nemis comme les leurs , en confervant néanmoins leurs allian-
ces avec l'Empereur de Conftaminople, ôc le Roi de Chypre :
Qu'on mettroit entre les mains du Roi dix places des plus con-
fidérables de la République, pour les garder, ôc y mettre gar-
nifon Françoife : Que la République conferveroit toujours
la fidélité qu'elle juroit au Roi , ôc que Gènes Ôc fes dépen-
dances ne pourroient être aliénées du domaine de la Couronne,
pour quelque caufe que ce fût.
Les fadions d'Orléans ôc de Bourgogne s'élevèrent quel-
que tems après en France, ôc mirent le Royaume à deux doigts
de fa perte. Pendant ces troubles, les ducs de Milan, profi-
tant de l'occafion ôc du voifinage , ufurperent la fouveraineté
de Gènes , que les citoyens de cette ville avoient donnée à
nos Rois de leur propre mouvement. On prouve par des ades
autentiques, ôc des témoignages dignes de foi , que long-tems
après cette ufurpation , les ducs de Milan ont rendu à nos Rois ,
comme feigneurs dire£ls ôc fuzerains , foi ôc hommage pour
la principauté de Gènes. Philippe de Comines , hiftorien t ran-
çois j rapporte dans le livre VI. de fes mémoires , que Jean Ga-
leas duc de Milan rendit cet hommage à Louis XL Ludovic
Sforce ayant été chaffé , Louis XII. recouvra l'ancienne pof-
fefiion de Gènes , ôc y ayant mis pour gouverneur Philippe de
Cleves^il en retint la fouveraineté pendant huit ans 5 mais le
peuple s'étant révolté , on chafTa les François , ôc Paul de Novi
fut créé Doge. Le Roi quelque tems après reprit Gènes , ôc
fit trancher la tête à Novi , ôc bâtir une citadelle , comme pour
mettre un frein à la légèreté d'un peuple fi inconftant Ôc fi
indocile.
Enfin Odavien Fregofe ayant abdiqué volontairement la
fouveraineté , en faveur de la France , ôc pour l'utilité de la
République 5 François I. y conferva les droits de nos Rois ;
ôc Fregofe lui-même , au nom du Roi , la gouverna pendant
neuf ans. Mais après la bataille de Pavie, les François furent
A a a iij
S?*^ HISTOIRE
>■— 1.1 entièrement chaflez de l'Italie > & perdirent en même tems
Henri II ^'^'^^o^'i*^^ ^^^* cette ville. Le Roi croyoit avoir le même droit
fur la Corfe , que fur Gènes. Il en entreprit d'autant plus vo-
lontiers la conquête, que Gènes tenant le parti de l'Empe-
reur^ le paflTage de la mer en Italie lui étoit entièrement fermé,
ôc qu'en s'emparant de la Corfe, il auroit le chemin libre pour
aller défendre les côtes de Gènes , ôc faire paffer fes troupes
de Marfeille dans la Tofcane. L'armée navale des Turcs étoit
arrivée, ôc on en avoit eu des nouvelles certaines. Elle étoit
compofée de foixante galères , fous la conduite de Dragut;
outre trente-fix autres galères de France qui avoient paffé cette
année l'hy ver dans l'ifle deChio> ôc qui étoient commandées par
Ifcalin Adhemar Polin baron delà Garde. Sur cette nouvelle ,
André Doria ayant refté quelques mois à Gènes débarqua
Pierre de Tolède à Livourne , ôc retourna à Naples pour dé-
fendre les côtes de ce Royaume.
jondion de La flottc Françoife s'étant jointe à celle des Turcs , dans le
la Hotte Tur- Golfc de Lcpantc , au commencement de Juin , elles abor-
fl'ôcre Fran- dctcnt cnfcmble en Calabre , où les Turcs firent des courfes
^aiie. fur la côte , dont ceux du Payis furent fort incommodez. Laif-
fant enfuite derrière eux le Fare de Meffine , ils côtoyèrent la
Sicile , ôc ayant jette l'ancre à la vue du Cap Paffaro , ils mi-
rent à terre des troupes, mais ils furent repouffez avec perte.
De la Sicile ils defcendirent en Afrique , d'où ayant pris la
route de Sardaigne , ils y firent rafraichir leurs troupes , ôc net-
toyèrent leurs galères : enfin ils abordèrent dans l'ille de Corfe.
Une partie de leurs gens fut envoyée en courfe pour butiner j
mais le plus grand nombre, fous la conduite de Dragut t ôc du
Baron de la Garde , attaqua l'ifle d'Elbe. Corne , qui avoit
prévu cette entreprife , avoit fait fortifier à la hâte Portoferraio ,
la principale fortereffe de l'ille , ôc Luc-Antoine Cuppanos'y
étoit enfermé pour la défendre. Le duc de Florence avoit aulli
envoyé à Piombino , qui efl: vis-à-vis de l'ifle d'Elbe , Chiap-
pino Vitelli , avec douze cens hommes d'élite , dans la crainte
qu'il eut , que nous n'attaquaffions cette place. Jaque Apia-
ni feigneur de Piombino y avoit encore envoyé quatre
galères ôc trois cens hommes de troupes choides, fous la con-
duite de Simeon Roffermini de Pife , avec des vivres ôc des
munitions de guerre pourfecourir Portoferraio, ou Piombino ,
DE J. A. DE THOU,Liv. XII. 377
au cas qu'on attaquât l'une ou l'autre de ces places. Dragut
s'empara de Mariano, de Capoliveri, deSan-ilario ,&cdeRio5 Henri IL
il emporta encore, après un fiége, la vieille citadelle de Gio- ^ S S v
go. Adriani rapporte que Dragut ne tint pas fa parole, ôc qu'il
ne voulut pas écouter le Baron de la Garde qui le preiïbit
d'alîiéger ou Portoferraio , ou Piombino. Ainfi celui-ci , après
avoir demeuré dix jours dans l'ifle d'Elbe , reprit la route de
Corfe avec fon butin, accompagné de Paul de Thermes, ôc
de Jourdain des Urfins , d' Aurelio Fregofe t de Valeron , de
Jean de Thurin , de Vincent Taddei, ôc des autres capitaines
François , qui ne craignant rien du côté de la Tofcane , tant
que le cardinal de Ferrare feroit à Sienne, avoient pris parti
dans la guerre de Corfe.
Doria avoir conjecturé que nous attaquerions Tifle de Corfe,"
ôc craignant que fi nos troupes en approchoient , les efprits lé-
gers ôc inconftans de ces Infulaires ne fetournafTent facilement
de notre côté , il avoit écrit de Naples au Magiftrat de Saint
George à Gènes , de garnir de foldats ôc de vivres les places
marinmes de l'ifle , ôc particulièrement Calvi ôc Bonifacio.
Les François firent une defcente dans l'ifle , le vingt - cinq
d'Août , accompagnez de San Petro Ornano , ôc des autres
Corfes ennemis de la fa£tion de Gènes , de Jean Bernardin
San-Severino duc de Somma, qui avoit onze enfeignes d'Ita-
liens , ôc de Valeron , qui commandoit fix compagnies Fran-
çoifes. Le duc de Somma eut ordre de prendre les devans ,
avec fes troupes , pour attaquer la Baftie , ville fituée fur la côte
qui -regarde la Tofcane , ôc où eft le Tribunal des magiftrats
de rifle. Il aborda vers les trois heures du matin, avec quatre
galères qui portoient fes gens , ôc les ayant mis à tejrre , il
efcalada la muraille qui n'avoit pas beaucoup de hauteur. Il
s'empara aifément de la ville , qu'il trouva prefque entièrement
abandonnée par les habitans , que la crainte des Turcs avoit
contraints de fe retirer dans la citadelle. Dès que le jour parur^
on les fomma au nom du Roi de fe rendre : ils le refuferent d'a-
bord ; mais étonnez du feu des galères , ils capitulèrent , vie
6c bagues fauves
Le ref^e de la flotte étant arrivé , de Thermes alla aufTi-tôt
à San-Fiorenzo. Cette place eft éloignée de neuf milles de la
Baftie : elle eft fituée dans une plaine fpacieufe, proche delà
37? H I S T O I R E
" - mer , mais fans fortifications. Valeron s'étant avancé avec fes
Henri IL gens , les habitans fe rendirent , dès qu'ils eurent vu nostrou-
^ S S 3* pes. On jugea à propos de fortifier cette place 3 parce que /a
lituation parut le mériter. De Thermes y fit travailler avec
une ardeur incroyable. Il fit encore fortifier, autant que le tems
le lui put permettre , San-Petro , Bourg fitué avantageufe-
ment dans les montagnes voifines , où l'on ne pouvoit abor-
der que par des détroits , Ôc il y mit garnifon. Il envoya aullî
San-Petro Ornano avec une partie des troupes à Vernucinum S
qu'on appelle aujourd'hui Aiazzo , ville fort riche ^ & où il
y avoit gjrand nombre de marchands Génois. Ayant été prife
d'emblée , elle fut abandonnée au pillage > les Corfes fe jette--
rent avec avidité fur les richefles des Génois leurs ennemis.
Siège & pri- D'un autre côté , Dragut mit le fiége devant Bonifacio ;
do,capitaîede Capitale de la Corfe , qui fut autrefois le théâtre de la
Coricjparies guerre des Pifans ôc des Aragonois , contre les Infulaires.
Fnincoit ^^ C'eù. pourquoi les Génois firent faire dans la fuite j à grands
frais , des fortifications régulières à cette place , pour la mettre
en état de défenfe , contre les efforts de tous les ennemis qui
pourroient l'attaquer. Les afîiégeans avoient jufqu alors battu
la place fans interruption , ôc néanmoins fans fuccès , ôc y
avoient perdu fix cens hommes de leurs troupes. Le capitaine
Nas de Provence , homme courageux ôc d'expédition , ( que
Paul de Thermes avoit donné à Dragut , pour l'accompagner )
fous prétexte de conférer avec un des a(Tiégez qu'il connoiflbit,
en appella quelques - autres par un fignal qu'il donna. Il leur
fit comprendre la grandeur du périh auquel il s'expofoient pac
une réfiftance opiniâtre; il leur dit, que Dragut, moins affoi-
bli qu'irrité par les pertes qu'il avoit faites , avoit réfolu de
bazarder celle de fon armée entière , pour s'en venger :
Que ne pouvant pas raifonnablement douter du fuccès du
projet qu'il avoit formé , ils dévoient craindre qu'il ne les fît
tous pafler au fil de l'épée : Qu'ainfi il leur confeilloit de pré-
venir ce malheur , en implorant la clémence du Roi , plutôt
que de fe voir réduits aux fâcheufes extrêmitez , dont ils é-
toient menacez. Ces motifs , ôc quelques-autres que Nas leur
propofa, firent imprefiion fur les habita,ns> ils fe fournirent au
Roi , vie Ôc bagues fauves.
l Ptoloméç la nomme Urclmiim,
Dragut
-ffl
DE J. A. DE THO U, Li v. XII. 57P
Dragut fut fort fâché , de perdre une fi belle occafion de ■
fe venger , & de fe voir fruftré d'un butin prefque aflu- j^£i^ri H,
xé , qu'on lui arrachoit des mains. Mais un accident im- j - - ^^
prévu le fatisfit en partie. Un JaniiTaire , qui étoit avec fes
compagnons , lorfque la garnifon fortoit de la place ( com-
me on en étoit convenu ) voulut infolemment enlever une
arquebufe très-bien travaillée , qu'il vit entre les mains d'un
des foldats de la garnifon. Celui-ci ne pouvant fouffrir cet
affront, ( car il eft toujours honteux à un foldat de fe laiffer
défarmer ) tourna l'arquebufe contre le Janiffaire , & le tua :
quelques-autres Janiffaires qui accoururent , furent aufli tuez
au même endroit. Alors tous les autres Janiffaires tranfportez
de fureur , fe jetterent fur ces malheureux foldats , & profitèrent
de l'occafion , pour venger les pertes qu'ils avoicnt faites dans
ce fiége , ôc fe dédommager de tout ce qu'ils y avoient fouf-
fert. Nas lui-même penfa périr ; car ayant donné fa parole aux
habitans, qu'on ne leur feroit aucune violence, il fe jetta au
milieu des Janiffaires , pour appaifer le defordre , ôc Dragut
ne le tira qu'avec peine des mains de ces furieux. Sigonio dit
que cette place fut d'abord actaquée à force ouverte, & prife
enfuite par rufe 5 mais il n'entre pas dans le détail : pour moi
je rapporte la chofe, comme nos hiftoriens font écrite, & telle
que vraifemblablement elle eft arrivée. Quoiqu'il en foit, Dra-
gut irrité s'embarqua , après la prife de cette ville , avec un
grand nombre de prifonniers, ôc fous prétexte que l'hiver ap-
prochoit , il abandonna les nôtres , dans un tems 011 l'on avoit
le plus befoin de lui.
Cependant le baron de la Garde fit embarquer fes gens fur v^/^pa^r^îe?^^'
fes galères , ôc prit la route de Calvi : cette place bâtie dans la François.
mer aune forme triangulaire, avec une forte citadelle pref-
que inacceffible de toutes parts , fi ce n'eft du côté du couvent
des Cordeliers bâti au deffus. Les nôtres fe rendirent maîtres
des fauxbourgs , ôc la ville fut bloquée pendant les mois de Sep-
tembre ôc d'Odobre. André Doria , à qui le départ de Dra-
gut avoit donné plus de confiance , vint au fecours de cette
place avec une armée navale. Lès Génois fâchez de la per-
te entière de la Corfe , à l'exception de Calvi, ôc étonnez
d'une fi fubite révolution , avoient réfolu de faire tous leurs
efforts pour recouvrer cette ifle , ôc avoient donné à Doria le
Tom. IL B b b
sSo HISTOIRE
commandement de l'armée deftinée à cette expédition. Ce
Henri IL gi^^i^d homme , fans s'excufer fui: fa vieillefTe ( car il avoitalors
j - ç T^ plus de quatre-vingt- fept ans ) ne crut pas devoir fe refufer aux
prières de fes concitoyens , ôc il reçut en cérémonie dans l'E-
glife les marques du généralat.
André Doiia Doria fit part à l'Empereur de cette expédition , ôc l'avertit
scmbarciiie qy)jj f^Hoit fur-tout prendre garde, que les François n'empê-
les François challent Ics bleds d arriver librement a Gènes, parce que la
de Corfe. crainte d'une famine pourroit foûlever le peuple de cette ville,
ôc le faire déclarer pour la France. On envoya à ce fujet
un député à ce Prince, pour l'engager à fecourir la Répu-
blique , qui étoit fon alliée , dans une auflî preffante nécef-
fité. L'Empereur promit volontiers du fecours , ôc offrit deux
mille hommes de troupes Efpagnoles , ôc autant de troupes
Allemandes. Il écrivit même à Doria , qu'il pouvoir fe fervir
pour cette guerre de toutes fes galères. Les Génois firent faire
dans la Tofcane des levées , ôc donnèrent le commandement
de ces troupes à Chiappino Vitelli , qui étoit au fervice du duc
de Florence , ôc à Louis Viftarino l'emploi de Alarêchal de
camp.
Levée du fié- Pendant qu'on équipoit l'armée navale, on fit prendre les
gedeCalvi. devans à Auguftin Spinola , avec vingt-fix galères. A fon
arrivée les François levèrent le fiége de Calvi , ôc de Thermes
fe retira avec fon armée, dans un endroit qu'il avoit fait forti-
fier au milieu des montagnes. Bien-tôt après Doria fit voile
vers la Corfe avec toute fa flotte, dans le delTein de faire fon
débarquement fur la côte méridionale de Tifle , où nos places
étoient moins fortes , afin d'y pouvoir exercer fes foldats , ôc
s'emparer enfuite d'Ajazzo Ôc de Bonifacio , dont il fçavoit
que les habitans étoient afïeftionnez à la République 5 mais
après avoir heureufement doublé le cap de Corfe , il vit qu'il
ne pouvoit aller plus loin fans danger, à caufe d'une tempête
qui furvint tout à coup : d'ailleurs on étoit déjà au mois de
î^ovembre , ôc l'hiver approchoit î il fut donc obligé de ré-
gler fes projets fur les circonflances du tems , ôc de relâchée
avec fa flotte dans le port de San - Fiorenzo. Les François
avoient une nombreufe garnifon dans cette place , ôc on la
fortifioit en diligence ; mais Doria étant informé , par un Ge-
nois qui en étoit forti , que la ville manquoit de vivres , le
'.kl
D E J. A. D E T H O U > L I V. XÎI. 381
Confeil de guerre jugea qu'on pouvoir l'afliéger. L'arrivée de ■■^«■»»--^'^^
quatre mille Efpagnols , que Philippe prince d'Efpagne en- Henri IL
voyoit fur fes galères, encouragea encore les ennemis , ôcles i s c 3.
engagea à pourfuivre avec plus d'ardeur leur entreprife. Le
duc de Florence fournit aufli avec une extrême diligence tout
ce qui étoit nécelTaire à ce fiége : il y envoya deux cens che-
vaux , fous la conduite de Chariot des Urfins , du comte Troïle
de Rodi, de Barthélémy de Rhodi, ôc de Paul Cerato. Les
enne^iisj pour avancer leurs conquêtes, ri^tturent d'aiïiéger
la Baftie^ qui n'eft pas éloignée de San-Fiorenzo ; ils envoyè-
rent cinq compagnies avec quelques galères pour s'en empa- Les ennemis
rer. Il n'y avoir dans cette place que cinquante François ; ils Sfe""^"' ^
fe défendirent avec valeur , ôc ne voulurent fe rendre qu'à
l'approche du canon. Lorfqu'ils fortirent de la place , les Ef-
pagnols furent extrêmement indignez, de voir qu'un Ci petit
nombre d'hommes eût ofé les braver. La honte qu'ils eureht
de cette réfiftance téméraire , qu'ils regardèrent comme une
offenfe , s' étant tournée en fureur , peu s'en fallut, qu'au préju-
dice de la capitulation , ils ne fe jettaflent fur eux , pour les
maiïacrer, comme gens indignes de toute compolition ôc de
toute grâce. Cependant, fur les remontrances des Italiens j on
leur tint parole.
Après cette expédition , les ennemis réunirent toutes leurs
forces contre San-Fiorenzo ; ôc quoique, dans unefaifon aufîi
fàcheufe , les pluyes continuelles incommodaffent les troupes
fur mer ôc fur terre , cependant Doria lui-même , fans être re-
tenu par fon grand âge , ni abattu par un travail continuel,
preffoit le fiége avec ardeur. Enfin les François, vaincus par fa
fermeté ,*furent obligez de fe rendre , après trois mois de liège,
comme nous le dirons dans la fuite, parce que cet événement
regarde l'année fui vante.
Il eft à propos de rapporter maintenant ce qui fe pafTa dans Affaires de
Tinterieur du Royaume. Les charges des quatre Tréforiers du ^'^^^^^'
patrimoine du Roi , appelle ordinairement le Domaine, ôc cel-
les des quatre Généraux ' des Finances , qui jufqu'alors étoient
des emplois feparés, furent unies par un Edit datte de Ponze
de Février de cette année. Comme ces charges étoient
1 Les Intendans des Finances s'appelloient alors Ge'néraux , de là vient le mot
^e Généralité.
Bbb ïj
582 HISTOIRE
_^, ,,.„■,, inutiles , parce que le Domaine fe trouvoit prefque entièrement
Ur^xTntTT engaojé j on en confondit les noms ôc les fondions, pour en
créer d autres^ en nombre égal a celui des Receveurs généraux,
qui ctoient feize. Cette nouvelle création ne fit que produire
de grandes fommes d'argent, fans procurer aucun autre avan-
tage. Au contraire , elle fut un exemple pernicieux pour mul-
tiplier les charges publiques , dont le nombre exceflif épuife
aujourd'hui les Finances du Royaume.
Quelque-teiïJRiprcs, Guillaume de Marillac établit à Paris
une belle fabrique de pièces d'or & d'argent. Toutes les autres
pièces demonndye pouvoientaifémentêtre rognées, fans qu'où
s'en apperçût 5 celles-ci au contraire ne pouvoient l'être , fans
que l'altération ne fut découverte aifémenr. Cependant cette
nouvelle fabrique ne fubfifta pas long-tems j parce qu'on y
avoir plus d'égard à la beauté & à la forme de la monnoïe ,
qu'à fa valeur intrinfeque , & au poids.
On vérifia au Parlement le huit de Mai un édit , par lequel
on accordoit la faculté aux débiteurs des rentes foncières fur
les biens publics, dont ils étoient en poîTelTion, de les rache-
ter fur le pié du denier vingt. Le Roi en interprêtant fon édit ,'
, fit une déclaration, par laquelle il défendit l'amortiflement de
celles qui fe payoient en bleds , en vins , ôc en autres chofes
femblables; enforte qu'il n'y eut que les rentes en argent, qui
furent cenfées rachetables. On ne fit pour l'utilité publique
que ces fimples reglemens ; l'avidité des courtifans trouva fon
compte dans d'autres Edits : car on établit cette année dans
toutes les jurifdidions royales des Greffiers , chez qui on or-
donna de faire infinuer tous les contrats qui excederoient cin-
quante francs. On créa encore par le même edit d'autres
Greffiers pour les infinuations Eccléfiaftiques. On inventa ces
nouveaux offices , fous prétexte qu'ils étoient néceflaires pour
empêcher les fauffetez. Enfin par un autre édit on doubla le
nombre des receveurs des Finances, ôc il fut ordonné qu'a-
près un an d'exercice , ils feroient tenus de rendre compte ,
dans le cours de l'année fuivante , au thréfor royal , ôc qu'ils
demeureroient fufpendus de leurs fonctions jufqu'à ce qu'ils
euffent payé tout le reliquat : on obferva depuis lamêmechofe
à l'égard de tous les comptables. Mais le trop grand nombre
d'officiers néceflaires pour recevoir ces comptes devint à charge
DE J. A. DE THOU , Liv. XÎL 385
à l'Etat 6c diminua infenllblement les finances du Roi.
Oïl fit mouni- alors en France un grand nombre de gens Henri IL
pourcaufede religion. A Lyon Martial Alba , Pierre l'Ecri- j - '
vain, Bernard Segum , Charle Favre , Pierre Navilteres , ôc Pcriécu-'
Quelques autres, qui avoient tous étudié àLaufane^aux dépens *^°"^ ^ ^5,"*
7^ i-no-/' T^ aurez a 1 e-
du canton de iierne , oc qui avoient ete envoyez en rrance, gard des Re-
pour y répandre les nouvelles opinions, ôc y accréditer la re- iigio»aues,
ligion que ceux de Berne profeflbient , furent punis du der-
nier fupplice. Quoiqu'ils eufient été arrêtez avant d'avoir com-
mencé à exécuter leur defTein , ils furent brûlez dans la place
publique , ôc le canton de Berne ne put obtenir leur grâce.
On mena avec eux au fupplice Louis de Marfac , homme de
guerre, mais qui avoit étudié long-tems les faintes Ecritures :
comme il avoit embraffé la profeiïion des armes , le juge
avoit défendu de lui mettre la corde au coû , félon la coutu-
me î mais Marfac voyant que le bourreau en avoit mis une
au coû de fes compagnons , demanda au magiftrat , fi leur
caufe étoit meilleure que la fienne ? Pourquoi, dit-il, ne m'ho-
norez-vous pas du même colier , ôc ne me créez - vous pas
aufïî Chevalier d'un Ordre fi illuftre f II faifoit allufion à la cou-
tume des Princes qui donnent le collier de leur Ordre, comme
une marque de leur eftime , à ceux dont ils veulent récompen-
fer le mérite.
La perfécution faifoit furtout à Paris des ravages : on y brû-
loir tous les jours plulieurs perfonnes, à caufe de la Religion.
L'horreur de ces terribles exécutions retomboit fur le cardi-
nal de Tournon ; car comme il employoit tous fes foins à'
maintenir la tranquillité du Royaume , ôc qu'il croyoit que
les difputes de religion pouvoicnt feules faltérer, il perfécu-
toit les Religionaires , comme des perturbateurs du repos pu-
blic. Mais plufieurs en rejettoient la faute fur la ducheiTe de
Valentinois, qui gouvernoit. abf^lument l'efprit du Roi, ôc
abufoit de fa facilité : elle avoit obtenu la confifcation des
biens de tous ceux qui feroient punis pour caufe de Religion ,
ôc cela, pour payer la rançon du duc d'Aumale, ôc du Prin-
ce de la Marck fes gendres, qui étoient prifonniers, l'un ôcl'autre j
elle faifoit faire , par fes créatures ôc fes indignes émifiaires , de
fréquentes informations , fouvent injuftes j ôc calomnieufes.
Cette année eft remarquable par les jugemens rigoureux ,
Bbbiij
i€.t HISTOIRE
p.» ■'.' qui furent exécutez, non feulement chez les Catholiques , maïs
Henri II ^"^^"^^ ^^^^^ ^^^ Se£taires. Sur la fin d'0£tobre, Michel Servet de
j ' Tarragone fut puni à Genève du dernier fupplice. Il étoit mede-
'^ ' cin de profeffion , mais ayant voulu toucher à ce qu'il y a de plus
facré & de plus refpettable dans la Théologie j il avoit répandu,
ôc foutenu parfes écrits des opinions fur la fainte Trinité , erro-
iiées ôc injurieufes à la majeflé Divine. Ayant été arrêté , ôc
n'ayant point voulu fe retra£ler , il fut condamné à mort. Pat
le confeil de Calvin , on avoit auparavant fait part de cette af-
faire aux Miniftres de Berne, de Zurich , de Baie ôc de Schaf-
foufe. Quelque tems après Calvin voyant que le fupplice de
Servet le rendoit odieux , recueillit toutes les propolitions de
ce dernier, ôc les réfuta par un livre qu'il publiai il y foii-
tint qu'on devoit avoir recours au bras feculier , pour punie
les Hérétiques , ôc que les Magiftrats dévoient , pour les ré-
primer , ufer du glaive.
Au mois de Mai précédent, la Reine étoit accouchée d'une
fille , que Marguerite , fœur du Roi , tint fur les fonds , ôc à
qui elle donna fon nom. Dans ce mcme mois mourut Fran-
çois Donato Doge de Venife : Jean Donato fon parent fit
fon oraifon funèbre , ôc Marc-Antoine Trivifano, perfonnage
plus confidérable par fa probité ôc l'intégrité de ^qs mœurs ,
que par fon expérience ôc fon habileté dans les affaires , fut
élu Doge , d'un confentement unanime, à la place de Donato ,
quoiqu'il refusât cette dignité. Peu de tems après on reçût la
nouvelle de la vi£l:oire,que Chriftophle Canale avoit remportée
viâoirerem. ç^^ j^g Corfaires Turcs. Canale ayant attaqué près d'Otrante,
Canale Veni- <^^ns le golfe de Venife, Bifo Muftapha fameux corfaire, qui
?^^"- faifoit ordinairement des courfes fur les deux côtes oppofées
de Dalmatie ôc d'Iftrie , coula d'abord à fond à coups de
canon trois de fes vaiifeaux , donna la chaffe au refte de la
flotte, ôc après avoir pourfuivi avec une diligence incroyable
Muftapha lui-même, qui s'étoit échappé du combat , il le prit,
ôc le fit pendre.
Le premier de Janvier de cette année , Jean Rivius mourut
r^Mortdeplu- ^g^ jg cinquante-trois ans, à Mifne , dont il gouvernoit le
mes célèbres. Collège. Il étoit natif d'Attendorn, ville de Wefifalie , célè-
bre par le bâtême d'Albion , ôc de Vitikinde princes de Saxe,
qui étoient coufins germains , ôc que Charlemagne y fit
^
t) E J. A. D E T H O U , L I V. XII. 3$^
bâtifer : Rivius employa vingt-cinq ans entiers à inftruire avec p---
foin la jeunefTe , d'abord à Cologne , enfuite à Zuiccaw , ou Henri IL
il prit la place de George Agricola , puis à Amberg, ôc enfin i j j 3.
à Alifne , où Henri de Saxe , père de l'élecleur Maurice , l'a-
voit appelle. Il donnoit pour modèle à fes écoliers les comé-
dies de Terence , pour y puifer la pure latinité , ôc il fît des no-
tes fur cet auteur. Enfin il fe donna entièrement à l'étude de la
Théologie, dont il a traité plufieurs matières : la mort le fur-
prit dans cette occupation. George Fabricius de Chemniz ,
qui a écrit fa vie , lui fucceda dans fon emploi.
Peu de tems après ( le dernier jour de Février ) Erafme
Reinhold mourut de la pefte à Halfeld fa patrie. Jean Mul-
lern de Konigfberg , ôc Nicolas Copernic afTurent qu'il a beau-
coup éclairci l' Aftronomie , par fes notes ôc fes additions aux
Tables de Ptolomée ôc d'Alfonfe ', au fujet des directions
ôc des mouvemens céleftes , ôc par une computation exa£le des
tables de Frunetus , avec une manière de fupputer les mou-
vemens Agronomiques : il eût donné beaucoup d'autres ou-
vrages , fi une mort prématurée ne l'eût enlevé 5 car il mourut
âgé de quarante-deux ans.
Une fièvre quarte emporta après lui Jacque Sturm , l'orne-
nement de la NoblefTe d'Allemagne. Ce grand homm.e , aufîi
illuftre par fa profonde érudition que par fon habileté dans les
afl^aires , mourut à Strasbourg dans fon année climaterique , fur
la fin d'0£tobre. Jean Sleidan écrivit fon Hiftoire à fa folli-
citation , ôc Sturm l'aida de fes lumières dans cette entreprife.
Il fervit fidèlement ôc avec fuccès François I. dans les affai-
res qu'il eut avec les Princes , ôc les Villes d'Allemagne.
Le 6 du mois précèdent Jean Dubravius Skala , étoit mort
d'apoplexie. Il naquit à Pitfen ville de Bohême affez confi-
dérable : il étoit homme de cabinet ôc de guerre ôc fon payis
lui a l'obligation d'en avoir fort bien écrit l'Hiftoire. Il rendit
d'importans fervices à Ferdinand , lorfque , pendant la guerre
de Saxe , il calma les mouvemens de Bohême. Dans la fuite,
il fit rentrer fes compatriotes dans les bonnes grâces de leur Prin-
ce juftement irrité contre eux : il fut recompenfé de l'évêché
d'Olmuntz , qu'il gouverna pendant 10 ans avec une prudence
1 Alfonfe X. roi de Caflille , fur- 1 400000, écus pour la compofiùon. de-
nommé r Aftronome , dépenfa , dit-on, | ces tables.
^^6 HISTOIRE
confommée , & une grande réputation de pieté.
Henri IL Cette même année fut la dernière de la vie de Jean-Bap-
'I c c ?. tifte Egnatius '. Il étoit de Venife , de bonne famille ^ quoi-
que pauvre : il y étudia fous AngePolitien, qui fut le reftaura-
teur des belles lettres en Italie , & dont les études & les ouvrages
donnèrent aux fciences un nouveau luftre. Egnatius enfeigna
publiquement pendant 40 ans^ avec l'admiration de toute l'I-
talie ; enforte que lorfqu'il eut quitté fon emploi , le Sénat
de Venife lui accorda les mêmes appointemens qu'il avoit
eus , lorfqu'il enfeignoit î fes biens furent même affranchis de
toutes fortes d'impofitions , par un décret du confeil des Dix.
Enfin il entra dans l'état Eccléfiaftique. En reconnoiffance des
bienfaits qu'il avoit reçus de la République, il inftitua pour fes
héritiers les trois familles nobles, Molina , Loredana , ôc
Bragadena. Une nombreufe bibliothèque, enrichie d'ancien-
nes médailles d'or, d'argent, ôc debronze,&deplufieurs autres
monumens de l'antiquité , eft ce qu'il y avoit de plus confidéra-
ble dans fa fucceHlon. Il mourut âgé de 80 ans , le fécond jour
de Juin , ôc fut inhumé avec honneur dans l'églife de fainte
Marine.
Fracastor. On regreta plus généralement Jérôme Fracaftor , quoi-
qu'il ne fut pas mort jeune. Il naquit à Vérone de parens
nobles , avec un jugement profond ^ ôc un efprit fuperieur ;
il fe donna tout entier à l'étude de la Philofophie ^ ôc des Ma-
thématiques, ôc principalement de l' Agronomie, qu'il aéclair-
cie par des écrits trcs-fçavans : il inventa, il développa
beaucoup de chofes que les anciens avoient ignorées , ou dans
lefquelles ils s'étoient trompez. Il exerça la médecine gratui-
ment, ôc il fit dans cette fcience des découvertes auifi uti-
les que glorieufes pour lui : il cultiva la Poëfie avec tant de
foin , que fes rivaux ont avoué qu'il approchoit beaucoup de
de la majefté de Virgile. Jaque Sannazar qui ne donnoit ordi-
nairement au fçavoir ôc aux talent des autres, que des louan-
ges foibi es , ou mêlées d'aigreur, en voyant la Siphilide- ,n.Q
put s'empêcher de s'écrier , que Fracaftor l'emportoit fur Jo-
viano Pontano, ôc qu'il étoit lui-même vaincu, quoiqu'il eût
employé 20 ans entiers à compofer Ôc à polir fon ouvrage ^ Jule
I Son nom ëtoit Egnazio. l caftor fur le mal vénérien.
Z, C'eil un fameux Poème de Fra- | 3 II entend les livres de partit P^irginis
Céfar
is
DE J. A. DE T!HOU,Liv. XII. 387
'Cefar Scaliger , la merveille & le prodige de fon fiécle , fem- . ujii.i i^
ble lui avoir élevé des autels comme à l'homme qui étoit par- n^^^^ jj
venu au plus haut degré de la poëfie , & de toutes les fciences j ^ ^ o^ *
dont je viens de parler. Il mourut d'apoplexie le 6 d'Août âgé ^ ^ ^'
de plus de 70 ans , dans fa maifon de plailance de Caphi , fituée
au pied du mont Baldo , où il fe retiroit fouvent , pour fuir les
embarras de la ville. On tranfporta fon corps à Vérone , & il
fut inhumé dans l'Eglife de Sainte Euphemie. Les portraits de
Fracaftor & d'André Navagiero, noble Vénitien, fort fçavant ,
fe voyent fous une arcade près du pont de S. Benoît à Padouë :
Ce font des médaillons de bronze très-bien travaillez. Jean-
Baptifte Ramufio, ami de l'un & l'autre , les y fit placer ^ & les
accompagna d'une ancienne infcription d'un autel qu'on avoit
trouvé dans les ruines de la ville de Salone 5 il voulut que ces
deux grands hommes qui avoient été unis de la plus étroite
amitié, & qui avoient également cultivé avec tant de foin &
de fuccès les fciences les plus fublimes , & les belles lettres ,
fufTent vus dans le même endroit, & que la jeunefle de l'Uni-
verfité de Padouë les ayant toujours devant les yeux, les ref-
pedât , & les honorât toujours enfemble.
En Tranfylvanie , tous les Ordres de la Province irritez de Affaires 3é
Tinfol^ence des Efpagnols , & ne pouvant fouffrir la domina- Tranf/ivamc,
tion des Allemands , méditoicnt une révolte , & y étoient ex-
citez par la reine Ifabelle , qui fe fentoit appuyée des for-
ces de fon trere Augufte Sigifmond , & de la faveur des Sei-
gneurs. Voyant que Ferdinand ne lui donnoit que des paro-
les , fans lui en tenir aucune , elle remua tout , pour recouvrer
par la force & l'artifice , ce qu'elle avoit quitté volontaire-
ment. Caftaldo preffentit tous ces mouvemens j & pour les pré-
venir, il envoya Alfonfe fon neveu en Pologne à la reine Bon-
ne, mère d'Ifabelle, qui, comme le bruit couroit,excitoit Sigif-
mond fon fils à prendre les armes en faveur de fa fœur. L'En-
voyé repréfenta que Ferdinand étoit prêt de fatisfaire Ifabelle ,
& même de lui faire des conditions avanrageufes, pourvu qu'on
traitât à l'amiable. Il écrivit en même tems à Ferdinand , pour
lui apprendre le mauvais état des affaires de la Province : il
tâcha même de fléchir Ifabelle , & de la flatter par de nou-
velles promefles 5 il fe fervit du crédit & de l'enrrcmife de
François Quendy & de Thomas Varokocz , les plus inymeç
Tome IL C c c *
Henri II.
588 HISTOIRE
amis de cette Princefle , pour l'-tiigager à rompre fon alHaiice
avec le Turc : mais quoi qu Ifabelle teignît d'accepter les con-
ditions & l'alliance que Ferdinand lui oftioit , cependant on
' ^ ^ ^' ne lui put perfuader d'abandonner fon entreprife, & de pré-
férer les vaines promeiles de Ferdinand aux fecours certains
& effe«^ifsdes Turcs. En effet Soliman, qui étoitfur le point
de partir pour la Perfe , avoir ordonné au Vaivodc de Molda-
vie , & à Caflumbech gouverneur de Belgrade , de joindre
leurs forces avec celles du bâcha de Bude , pour fecourir
Ifabelle.
Caftaldo, pour prévenir l'orage qui le menaçoit, fixa au
ij de Mars i'affemblée des Etats à Colofvvar, pour y cher-
cher les moyens de préferver la province de la guerre, dont on
voyoit déjà de fi grands préparatifs. Cependant André Batori ,
à qiH on avoir confirmé une féconde fois le titre de Vaivode^
ayant formé une armée des milices du Payis, s'engagea témé-
rairement dans une action contre la cavalerie Turque,quifaifoit
des courfes de tous cotez : il fut battu proche d'Agria, avec
perte d'un grand nombre de fes gens qui y furent tuez ou faits
prifonniers. Mais Ferdinand lui permit de faire l'échange de
tous ces prifonniers conure un Chiaous du Grand Seigneur , <5c
im Dervis Turc , qui avoie^it été envoyez au cardinal Marti-
nufe , & qu'on avoir retenu plufieurs mois dans la fortereile de
Vivar, après le meurtre de ce Cardinal. Batori obtint encore
de Ferdinand que , pour foûtenir & repouffer les efforts des
Turcs , ce Prince lui fourniroit mille chevaux-legers, & autant
de gens de pié, que le Vaivode eiitretiendrok\à fes dépens , Ôc
dont il auroit la conduite.
Dans ce même tems les Cumains ^ qui avoient été autre-
fois de la dépendance de Zolnoch , fe plaignirent de ce que
depuis la prife de cette; ville ceux d'Agria vouloient s'attri-
buer l'autorité fur leur Payis, quoiqu'ils aimaffent mieux être
compris dans la jurifdiclion de Waradin : cependant par l'en-
tremife de Caflaldo , & de Batori , qui adoucirent les efprits
irritez, ils fe foûmirent à la jurifdidion d'Agria : en forte que
s'étant peu à peu féparez de la Tranfylvanie ^ ils s'incorporè-
rent dans la Hongrie,
1 J" n'<iî pîi trouver le noiji de ce peuple, ni Ja;is les Géographes,. ni fur le^^
Cartes. ' ' ■ ' -
DEJ. A. DETHOU,Liv. XIL 58^
Cependant les Seigneurs de Tranfylvanie , qui tenoient le
parti d'Ifabelle, ménaffeoient avec le Turc une trêve , qu'ils TLinK,^,!!
croyoïent d autant plus racilement obtenir, que ooliman etoit
occupé à la guerre de Perfe : ils efpcroient que cette trêve
éloigneroit les troupes étrangères , comme inutiles ôc à charge
à la Province j ôc que par ce moyen la Reine auroit tout le
fuccès qu'elle efpéroit. Pendant que les feigneurs travaiiloient
à obtenir la trêve , on apprit que CafTumbech ^ étoit arrivé avec ^ j^acha de
fes troupes , ôc patoifToit vouloir adiéger Dewa , à la prière Belgrade.
d'Ifabelle > ôc que d'un autre côté il y avoit une armée de douze
mille hommes fur la frontière de Pologne , qui touche la Tran-
fylvanie. Cette nouvelle fit que Caftaldo fe rendit plus prompte-
ment à l'ajOTemblée des Etats , où étoient déjà arrivez tous les
Seigneurs , à l'exception de Batori , qui s'en excufa fous pré-
texte de maladie. Caftaldo demanda qu'avant de parler de la
trêve , on (ongeât aux moyens de mettre fur pié une armée ca-
pable de repoufler les Turcs , qu'on fournît pour cet effet de
l'argent ôc des vivres , ôc qu'on levât des ouvriers ôc des pion-
niers, pour achever les fortifications d'Hermanftat , de Weif-
femburg ôc de Millenbach '. On répondit à ces demandes ,
qu'il y avoit alTez d'hommes dans la Province pour former une
armée ; mais que la plupart des laboureurs étant morts ou en
fuite y on ne pouvoit efpêrer d'en tirer de nouveaux fubfides ,
ôc des vivres ; que par confêquent , puifqu'une armée ne pou-
voit fubfifter fans vivres ôc fans argent , il falloit avant toutes
chofes fonger à la trêve : Que Ferdinand devoir envoyer à fes
dépens des troupes pour défendre la Province , du côté de la
Hongrie , de Cronftat , ôc de Lippe 5 ôc que quant aux ouvriers
ôc aux pionniers , les feigneurs en écriroient aux gouverneurs
des places, ôc qu'on auroit foin de fatisfaire Ferdinand fur ce
chef. Ainfi fe termina l'afTemblêe.
Les Efpagnols qu'on avoit long-tems flatez de l'efpérance de
recevoir leur prêt , voyant qu'on ne leur donnoit que la moi-
tié de ce qu'ils atrendoient , fe mutinèrent. Caftaldo employa
inutilement les menaces & les prières pour les retenir. Ils dé-
chirèrent leurs drapeaux , ôc après avoir fait de nouveaux ca-
pitaines 3 comme il arrive ordinairement dans ces fêditions ,
ils prirent j fans en avoir l'ordre , la route de Hongrie , poui:
1 Ou Zaaz - Sebes,
C c c i j
^06 HISTOIRE
fe retirer à Vienne. Caftaldo ne pouvant faire autre chofe , les
Henri IL fuivit bien-tôt après ^ fur la fin de Mai, pour fe rendre au mê-
i S S 3' ^^^ endroit. On. croit que cette circonftance lui fervit d'un
honnête prétexte , pour fe tirer , en homme habile ôc pré-
voyant , du danger dont il étoit menacé , par la confpiration
que les Seigneurs avoient tramée contre lui ôc contre tous les
Éfpagnols. On l'accufa d'avoir gouverné la Province avec ava-
rice, ôc quelques-uns le foupçonnerent de s'être emparé d'une
partie des thréfors de Martinufe. Au refi:e,les événemensqui
fuivirent fon départ ^ firent connoître ou fa prudence , qui lui
avoir fait prévoir tous les maux dont la Province étoit mena-
cée , ôc qui l'accablèrent dès qu'il en fut parti , ou fa bonne
fortune qui les lui fit éviter. En effet j Clément Athanafius ,
par ordre d'ifabelle , tenta de prendre par efcalade Pokay ,
fortereffe fituée dans un lieu avantageux , ôc très-bien fortifiée ,
ôc enfuite Agria , mais fans aucun fuccès. Peu de tems après
Petrowiths , qui avoit avec lui un grand nombre de Seigneurs ,
quitta le parti de Ferdinand : après avoir fait fon traité avec les
Turcs j il marcha vers Lippe, dans le deflein de s'emparer de
Giwla ôc de Dewa , au nom de la Reine.
Les Saxons, qui cherchoient une occafion de rompre leur
alliance avec Ferdinand , lui redemandèrent avec hauteur le
château d' Alvinz , comme étant de leur dépendance. On leur
accorda ce qu'ils demandoient , pour leur oter tout prétexte
de mécontentement ôc de défe£lion. Cependant toute la Tran-
fylvanie, comme de concert, fe rangea tout d'un coup fous
l'obéififance d'ifabelle. Cette Princeffe ayant convoqué les
Etats à Hermanftat , régla , fuivant leurs avis , les affaires de
la Province. Mais la pefte , qui ravagea cruellement ces con-
trées pendant deux ans entiers, diminua d'un côté lajoye d'un
fi heureux fuccès , ôc de l'autre fervit à affermir la Puiffance
du nouveau Roi, parce que dans ces malheureux tems , il étoit
impoffible de faire la guerre dans cette Province. On renou-
vella l'alliance avec les Vaivodes de Moldavie ôc de Valachie,
ôc on confirma le traité avec le Bâcha de Bude, ôc les Bâchas
A te- j de Belgrade ôc de Bofnie.
Turquie. Hif- La mort des deux hls de Soliman , ôc la difgrace de Kuf-
toire de Muf- ^-^n ^ grand Vizir, qui fut éloigné du gouvernement , excitèrent
tapha hls de rr- ^ ' i ^ 11° /-^- Tir 1
Soiiinan II aulli cette année des troubles en Orient. 11 laut en reprendre
DE J. A. DE THOU, Liv. XII. 591
Foriginede plus haut. Soliman avoit eu d'une concubine Cir-
cafîienne, ( ou duBofphore) un fils nommé Muftapha : il étoit Henri II,
alors dans la fleur de fon âge^ & d'un fort beau naturel , en- i c c 3.
forte que la réputation qu'il s'étoit acquife par fon courage,
jointe à fon droit d'aînefle, le faifoit regarder comme le fuccef-
feur de fon père. Soliman avoit plufieurs autres enfans de Ro-
xelane, qui, après la CircafTienne , fut la Sultane favorite. Ils
fe nommoient Mahomet, Selim,Bazajetj Ôc Ziangir, (celui-
ci étoit ainfi appelle , parce qu'il étoit boffu ) ôc une fille nom=
niée Camene , qui époufa Ruîlan. Ce Ruftan , quoique fils
d'un Bouvier , après avoir pafTé par tous les dégrez de la milice,
ôc par toutes les charges de l'Empire , s'étoit élevé à cette haute
fortune , après la mort du Vifir Ibrahim. Il avoit l'efprit pé-
nétrant & vif j ôc fi l'avarice n'avoit pas terni toutes fes bon-
nes qualitez , il n'étoit pas indigne du rang qu'il occupoit dans
l'empire Ottoman. Ce qui étoit un défaut dans le Miniftre
fut utile à fon Maître : Soliman lui confia Fadminiftration de
fes Finances , Ôc quoique ce Prince > qui aimoit la magnifi-
cence, les épuifât par les guerres continuelles qu'il avoit à fou-
tenir , Ruftan néanmoins s'acquitta de cet emploi avec tant
d'habileté ôc de zélé, qu'ayant amaffé des richefies immenfes^
on montroitlong-tems après dans le Sérail la Chambre royale ^
avec cette Infcription au-deffus : Trésors amassez
PAR LE ZELE DeRuSTAN.
Roxelane, femme d'un courage au-deffus de fon fexe , ap-
puyée d'un tel gendre, faifoit tous fes efforts , pour élever fur
le trône fes enfans, que les loix de la fucccflion en éloignoient,
ôc pour occuper elle-même un rang plus confidérable auprès
de Soliman. Elle couvrit fes ambitieux deffeins du voile de la
Religion. Elle feignit dabord de fouhaiter ardemment de faire
bâtir une mofquée ôc un hôpital j ôc par cette adreffe , elle ga-
gna entièrement l'efprit de Soliman , qui étoit fort zélé pour fa
religion, ôc qui aimoit ces fortes d'ouvrages publics. Elle fit
en même tems confulter le Muphti , qui chez les Turcs
efl lé grand Prêtre de la Loi. On lui demanda , fi le projet de
îa Sultane ferviroit à fon falut , ôc au bien de fon ame. Le
Muphti répondit, que la chofe feroit à la vérité agréable à
Dieu , mais qu'elle ne pouvoir être d'aucun avantage à la
Sultane , parce qu'étant efclave , elle n'avoit la propriété de rien,
C c c iij
3P2 HISTOIRE
ôc que tout ce qu'elle pofTedoit, appartenoit à Ton maître. Cette
" réponfe fembla donner tant de chagrin à la Sultane , qu'elle
Henri II. faifoit croire à tous ceux qui l'approchoienr , que la vie lui
I 5" j 5. étoit infupportable. Elle lit informer Soliman , par des émif-
faires qu'elle avoit gagnez , de la caufe de fa douleur. Dès
qu'il l'eût appris , ce Prince , qui l'aimoit éperdûment , lui fit
dire qu'elle ne devoir point s'allarmer j il lui envoya en mê-
me tems une lettre , par laquelle il la mettoit en liberté. Lors
que Roxelane vit que fon projet réùfTiiToit , elle employa
d'autres rufes , pour s'emparer entièrement de l'efprit de ce
Prince , qu'elle avoit déjà captivé , ôc enchanté par des Phil-
tres ^ qu'une Juive lui avoit fournis ^ comme le bruit en cou-
roit.
Comme elle étoit libre , elle ne voulut plus fouffrir les em-
braflemens de Soliman , fous prétexte de religion, mais en effet
pour irriter fa paffion Ôc augmenter fes défirs. Soliman ayant
confulté fur ce point le Muphti , celui-ci , qui vrai-fembla-
blement étoit d'intelligence avec Roxelane , répondit que
le Sultan ne pouvoit , fans offenfer Dieu , avoir aucun com-
merce avec une femme libre, ôc que ii fon amour étoit fi violent,
il devoit fépoufer. Ainfi Soliman, ne pouvant plus fans crime fa-
tisfaire autrement fa paffion , cpoufa Roxelane ôc lui donna pour
prefent de noces une penfion de quinze mille écus d'or. 11 lit ce
qu'aucun des Sultans n'avoit fait depuis Bajazet I. Une circonf-
tance particulière, plutôt qu'un motif de Religion, comme quel-
ques hiftoriens l'ont rapporté, adonné lieu à cette politique des
Empereurs Turcsden'époufer jamais de femmes. Bajazet avoit
été vaincu , ôc fait prifonnier par Tamerlan j quoiqu'il eûtre(^Li
lui-même mille outrages y il n'en fut pas fi touché , que de voit
fa femme (qui étoit tombée, comme lui , entre les mains de
fon ennemi) traitée avec indignité par un fuperbe vainqueur.
Ses fucceffeurs craignant le même revers ôc les mêmes ou-
trages, ne voulurent plus prendre de femmes légitimes, ôcfe
contentèrent d'avoir des enfans de leurs concubines , dans
l'idée, que l'injure faite à une concubine blelToit moins l'hon-
neur , que celle qui étoit faite à une légitime époufe.
Roxelane , d'efclave ôc de concubine devenue libre , ôc
époufe de fon Souverain , formoit tous les jours de plus vaftes
projets. Elle ne pouvoir fouffiir queMuftapha lils d'une efclave
DE J. A. DE THOU, Liv. XII. yj^
6c d'une concubine , dût être un jour préféré à fes enfans dans
la fucceiïion à l'Empire. Car les enfans naturels Ôcles enfans Henri II.
nez d'un mariage, font également confiderez chez les Turcs , i 7 c ^.
ôc l'ainefTe leule forme le droit à la fucceflion. Elle réfolut
donc de fe défaire de Muftapha. Ce jeune Prince , à qui fa
jeunefTe ôc la réputation de fon courage avoient gagné l'affec-
tion des JanifTaires , pouvoir avoir des efpérances certaines de
monter un jour au thrône de fon père. Sa magnificence & fa
libéralité le rendoient cher à tous les gens de guerre 5 ôc en com-
paraifon de Muftapha , Soliman fon père étoit haï & méprifé,
parce que^fuivant les confeiis de l'avare Ruftan, il diminuoit
tous les jours leur folde, ôc tiroit un gain fordide des chofes
les plus viles. Roxelane , ou par des motifs de la plus haute
ambition , ou craignant pour fes enfans un fort fatal ôc ordi-
naire aux frères des Sultans , fi Muftapha fuccedoit à fon père,
employa les careffes ôc les artifices pour indifpofer Tefprit de
Soliman contre fon fils aîné. Elle vanta fa figure ôc fonair^qui
le rendoient digne du thrône , ôc fur-tout fes exploits militaires.
Dès qu'elle s'apperçut que l'efprit de Soliman étoit ébranlé,
elle fit enforte que la haine fuivit bien-tôt les foupçons : elle
lailToit échaper de tems en tems des paroles ambiguës , ôc citoit
l'exemple de Bajazet ôc de Selim '. Le vieux Sultan , égale-
ment ombrageux ôc amoureux , en fut allarmé 5 la conduite ôc
les inclinations de Muftapha lui devinrent fufpedes : il lit exa-
miner avec foin par fes miniftres toutes les démarches de ce
Prince, ôc il en étoit auiïi-tôt informé. Enfin depuis ce tems,
il prit les précautions qu'on prend ordinairement , non avec un
fils, mais avec fon plus grand ennemi.
Soliman, fuivant la coutume des Turcs j avoit donné diffé-
rens gouvernemens à fes enfans : il avoit d'abord donné celui
de Magnefie ^ à Aluftapha j il l'avoir enfuite envoyé dansl'A-
mafie ^ pour y demeurer avec fa mère j enfin il lui avoit aiïi-
gné le Diarbekir , fur la frontière de Perfe. Mahomet , fils
aîné de Roxelane , avoit le gouvernement de la Cilicie, qu'on
appelle aujourd'hui Caramanie. Apres fa mort Selim fon frère
obtint le même gouvernement, ôc Bajazet eut la Magnefie.
1 Seîim I. père de Soliman II. fit
empoifonner fon père Bajazet II.
2. Ou Manifla , ville de la Turquie
d' Afie, en Natohe, ôc dans la province
de Carafie , dont elle eft la capitale.
3 Province de l'Aiîe mineure, ou
e'toit autrefois la plus grande partie
de la Cappadoce ôc de laGalatie,
5P4 HISTOIRE
, Ruftaii, qui dirigeoit l'intrigue de Roxelane, pour augmenter
Henri II ^^^ foupçons du Sultan contre fon fils Muftapha , avoir écrit
aux Gouverneurs de l'Ionie (aujourd'hui Chifquo ou Quifquo)
ôc des payis d'Amafie, de l'informer exactement du caractère
& des allions de Muftapha j parce qu'ils ne pouvoient, di-
foit-il, faire plus de plaifir au Sultan , qu'en lui apprenant que
le courage & la vertu de fon fils aîné augmentoient tous les
jours. Ces gouverneurs , ignorant la fourberie du grand Vizir >
lui écrivoient fouvent •■> le miniftre ne manquoit pas de remet-
tre leurs lettres à la Sultane , pour les montrer à Soliman , qui
ayant déjà conçu de grands foupçons de fon fils ^ en prenoit
encore plus d'ombrage.
Cependant Roxelane , ne négligeoit rien pour perdre Mufta-
pha par quelque moyen que ce fur. Le poifon lui fut inutile ;
parce que l'échanfon qui faifoit l'eilai , mourut fubitement ,
après avoir goûté de la liqueur où étoit le poifon ; ce qui fit
connoître à fon maitre le danger dont il éroit menacé. Roxela-
ne eut donc recours à fes arrifices ordinaires. Par fes carefTes
elle obtint du Sultan la permifîion de faire venir , contre la cou-
tume , fes enfans à la Porte, dans l'efpérance que leur vûëra-
nimeroit ôc fordfieroit dans le cœur de Soliman fon affedion
pour eux , ôc qu'au contraire Muftapha en ferôit haï , ou du
moins oublié. Enfin le dernier trait, dont l'infortuné Muftapha
ne put fe garentir ) fut une lettre que Ruftan eut l'adreffe de
contrefaire , par laquelle il paroiffoit que ce Prince trairoit de
fon mariage avec la fille de Tecmas Sophi de Perfe , ennemi
irréconciliable de l'Empire Ottoman. On y fuppofoit enco-
re, que comptant fur l'affeCtion des JaniiTaires , que fes libe-
ralitez Ôc l'efpérance de le voir un jour fur le throne avoient
entièrement gagnez, ce jeune téméraire dans l'impatience de
régner, devoitfe fervird'un fecours étranger , pour dépouiller
fon père de l'Empire , par le plus affreux de tous les attentats.
Ces lettres mirent Soliman dans une fureur extrême. Dès l'an-
née précédente , il avoir envoyé avec une armée Ruftan en
Syrie i fous prétexte de faire la guerre aux Perfes , mais en
effet , pour arrêter Muftapha , qu'il regardoit comme un re-
belle. Ruftan n'ayant pu exécuter cet ordre , revint à Conftan-
tinople , comme s'il eût trouvé paifible la frontière de Perfe 5
mais il jetta encore mille foupçons dans l'efprit de Soliman,
Ce
DE J. A. DE THOU , L i v. XIL^ 39;
Ce Prince obfedé tout à la fois par Roxelane 6c par Ruftan '
fon gendre , crut que l'affaire avoir befoin de fa préfence , & Henrï II.
qu'il ne pouvoit plus différer fans péril; enforte qu'ayant fait ^ S S S'
venir de Hongrie Achmet Bâcha , il vint à Alep avec des
troupes , fous prétexte de faire la guerre aux Perfes , comme
l'année dernière.
Il manda aulîî-tôt Muftapha , qui appuyé de fon innocence
réfolut d'obéir aux ordres de fon père, quoiqu'Achmet Bâcha
l'eût fait avertir qu'on avoir deffein de le perdre. Il confulta >
avant de partir , le Dervis qu'il avoit auprès de lui. Car c'eft
la coutume de donner à tous les enfans des Sultans un Bâcha
& un Do6teur de la Loi. Comme Muftapha étoit encore irré-
folu , il demanda au Dervis , fi l'Empire étoit un bien préfé-
rable à la vie bienheureufe. Le Dervis répondit , que les ob-
jets des vœux de tous les hommes étoient toujours expofez
aux caprices d\me Fortune inconftante, & un obftacle prefque
invincible qui fermoir le chemin de la félicité éternelle : qu'ainfi
une vie tranquille , qui fait notre bonheur fur la terre , & nous
procure une félicité fans fin dans le ciel , étoit beaucoup plus
défirable que l'empire du monde entier. Cette décifion fit ré-
foudre Muftapha à fe rendre aux ordres de fon père j au péril
même de fa tête. Il ne fut point arrêté par la fuperftition ordi-
naire des Turcs , qui refpeclent les avertiffemens fecrets qu'ils
s'imaginent avoir reçus en fonge. Muftapha avoit rêvé que le
Prophète Mahomet revêtu d'un habit blanc , ôc tout éclatant
d'une lumière ébloûiffante , le faifoit entrer avant l'aurore dans
un verger délicieux , qui renfermoit un grand jardin ôc un
Palais magnifique, où il lui dit que les âmes innocentes, qui
avoient detefté le fang ôc le crime, joûiffoient d'un bonheur
cternel, ôc qu'au contraire les âmes des méchans ôc des impies
nageoient dans deux fleuves de fouffre ôc de bitume , qui n'é-
toient pas éloignez , ôc oii enfin elles étoient englouties. Muf-
tapha demanda à fon Dervis l'interprétation de ce fonge. Le
Dervis lui dit que ce fonge étoit de mauvais augure , ôc il aver-
tit le Prince de fe tenir fur fes gardes.
Cependant Muftapha partit avec toute fa maifon pour aller
trouver fon père. Les Janiffaires allèrent au-devant de lui , 6c
le reçurent avec de grands témoignages de refpetl ôc d'affec-
tion. On ne lui fit une réception fi honorable , que par l'adreffc
Tom. IL D d d
B9^ HISTOIRE
li du grand Vifir, qui avoit engagé de vive voix les principaux
Henri II ^^^^^ ' ^ fait ligne aux foldats^de rendre ces honneurs à Muf-
j ^ ^ , tapha , comme ne pouvant rien faire de plus agréable à Soli-
man ; mais en effet pour rendre le fils de plus en plus fufpett
à fon père. Ce vieillard plein de foupçons crut ne devoir plus
différer j il fit venir fur le champ fon fils dans fa tente , ôc le
fit arrêter par les Eunuques ôc les Muets , qui font toujours
auprès du Sultan , pour obéir au moindre figne qu'il leur fait.
JVluftapha,qui étoit vigoureux, fe défendit contre ceux qui l'ar-
rêtèrent : il fembloit ne pas combattre feulement pour fauver
fa vie, mais pour l'Empire même: il eft certain que s'il avoit
pii s'échapper des mains de ces affalTins, ôc fe jetter entre les
bras des Janiffaires , ces derniers auroient non-feulement fait
tous leurs efforts , pour fauver un Prince qu'ils aimoient , mais
frappez de cet attentat , ils auroient encore tâché de l'élever
fur le thrône de fon père. Soliman, qui n'étoit feparé que par
un rideau de l'endroit où fe paffoit cette trifte fcene , ne pou-
vant fouffrir ce retardement , s'avança pour menacer fes Muets,
ôc avec un vifage terrible leur reprocha leur lâcheté : Les
Muets animez par ces reproches redoublèrent leurs efforts î
ils jetterent enfin par terre Muftapha , qui étoit hors d'halei-
ne , ôc mirent au cou du Prince infortuné le cordon fatal ,
dont ils l'étranglèrent. Dans le tems que ce Prince luttoit con-
tre fes bourreaux , il faifoit connoître par des fignes , qu'il vou-
loir parler à fon père 5 ôc dans fa réfiftance même, fon air avoit
quelque chofe de touchant. Après cette funefte exécution le
Bâcha d'Amafie , qui avoit été gouverneur du Prince , eut la
tête tranchée , comme complice de fes deffeins. Cepen-
dant plufieurs Hiftoriens rapportent que Ruftan s'étoit fervi
de lui , pour contrefaire les lettres , par lefquelles il paroif-
foit que Muftapha avoit recherché le mariage de la fille du
Sophi. Micheli, noble Vénitien, eut le même fort : les Turcs
l'ayant pris dans fon enfance , il s'acquit dans la fuite chez eux
beaucoup de gloire par fes exploits , ôc il avoit fous Muftapha
la dignité de premier Enfeigne.
Après la mort de Muftapha , les Eunuques enlevèrent avec
diligence fes tréfors par ordre de Soliman, de crainte qu'on ne
les pillât. Avant que cette trifte nouvelle fe fût répandue , il
s'étoit élevé dans l'armée une fedition, qu'Achmet Bâcha ne put
D E J. A. D E T H O U , L I V. XII. 597
calmer qu'avec peine , & après un carnage de plus de deux mil-
le hommes , qui fe ruèrent les uns les autres , quoiqu'il eût beau- Henri II.
coup d'mitorité fur l'efprit des foldats : mais dès qu'on eut ex- 1 ^ c- 3.
poféle corps de Muftapha, étendu fur un tapis devant une ten-
te , ôc qu'on eût publié la caufe de fon fupplice , laquelle parut
peu vraifemblable , un grand nombre de foldats touchez de
compaffion , ôc la plupart tranfportez de fureur, étoient prêts
d'en venir à une révolte ouverte » s'ils euffent pu trouver un
chef pour le met^ie à leur tête. Jamais on ne vit un plus grand
deiiil, Ôc plus de trifteiïe dans un camp 5 toutes les troupes té-
moignèrent une douleur fincere par de longs jeûnes. Soliman
pour les appaifer , fut obligé d'éloigner Ruftan du gouverne-
ment 5 car ils croyoient qu'il étoit fauteur de cette tragédie.
Achmet Bâcha , qui avoit plus de courage que de prudence , fut
mis à fa place. Il parut bien-tôt que ce n'étoit qu'un jeu entre
Soliman 6c Ruftan , ôc que ce Prince vouloir feulement fe dé-
charger de la haine que lui attiroit cette adion , pour la faire
retomber fur fon Vizir ^ puifqu'il ne la défaprouvapas, ôc que
s'il eût été touché delà mort de fon fils , il en auroit puni les au-
teurs ôc ceux qui l'avoient trompé. Ruftan s'étant déguifé pour
n'être pas réconnu , fortit du camp , ôc fe rendit en diligence à
Conftantinople, ou il ne refta que jufqu'à ce qu'Achmet ayant
été tué par ordre de Soliman , il fut rétabli dans fa première
dignité.
La mort de Muftapha , qu'on avoit fait mourir avec tant de
barbarie , fut fuivie de celle d'un de fes frères : Soliman^ pour
fe moquer de Ziangir , le fit venir dans fa tente fous prétexte
d'y voir fon frère. Ziangir y accourut avec joie, pour embraf-
fer une perfonne qui lui étoit fi chère j mais dès qu'il le vit fans
vie, étendu par terre, ce fpeûacle le faifit de telle forte, qu'a-
près avoir plaint le trifte fort ôc attefté l'innocence de fon frère,
ôc avoir fait à leur père commun des réproches fur fa cruauté,
il fe percale fein d'un poignard, ôc tomba mort fur le corps de fon
frère. C'eft ainii que la mort rejoignit deux frères, qu'une ten-
dre amitié avoit toujours étroitement unis.
Soliman fut très-fâché d'un accident fi funefte > qui fouil-
loit fa maifon du fang de fes deux fils. Pour le cacher , il or-
donna qu'on fit courir le bruit , que Ziangir étoit mort fubi-
tement. La plupart de ceux qui ont écrit fhiftoire des Turcs,
Dddij
5P8 HISTOIRE
.. ôc particulleïement Jean Lewencla^x^ , hiftorien auiïî fçavant
Hfnrt TT 4^^ fidèle , rapportent ces faits ^ tels que je viens de ies décri-
re. Cependant Auger de Ghiflin y feigneur de Boëfbecq , que
Ferdinand envoya Tannée fuivante en ambaffade à Conflanti-
nople,en parle autrement dans fes excellentes Lettres : il dit feu-
lement que Ziangir ayant appris la mort de Muftapha, en mou-
rut de douleur à Conftantinople ; parce qu'il prévoyoit qu'après
la mort de fon père , celui qui fuccederoit à l'Empire n'épar-
gneroit aucun de fes frères ; qu'il les immoferoit tous comme
autant de rivaux , ôc que le premier jour du règne du fuccefleur
de Soliman , feroit le dernier de la vie de Ziangir : il ajoute
que cette trifte réflexion faifant autant d'impreflîon fur fon ef-
prit, que fi la mort lui eût été préfente, il tomba dans une ma-
ladie qui le conduifit bientôt au tombeau.
Les Janiflaires étant en quelque fa(;on appaifez, Soliman fe
retira du camp , ôc s'enferma dans Alep , fous prétexte d'aran-
ger fes affaires avec plus de tranquillité , dans un endroit éloigne
du bruit de farmée j mais en effet , pour fe mettre à couvert des
attentats des Janiffaires ^ dont il craignoit encore la fureur.
Après quelque féjour dans cette ville , il defcendit avec fes
troupes par la Syrie dans la Palefline 5 mais s'étant avancé juf-
qu'à quatre journées de Jerufalem , il revint à Alep , fur la
nouvelle que les Perfes ayant appris la mort de fes deux fils >
faifoient des courfes dans la province d'Amafie , où ils met-
toient tout à feu ôc à fang. Sur ces entrefaites un Chiaous de
Soliman , croyant faire une chofe agréable à Selim, que la mort
de fon frère faifoit regarder comme l'héritier préfomptif de
l'Empire^fe rendit à grandes journées en Caramanie, pour lui en
apprendre la nouvelle. Selim, bien loin de le recevoir favora-
blement i le fît mourir , comme un porteur de mauvai fes nouvel-
les : on peut comparer ce Prince aux Héros de l'antiquité , ôc
peut-être le préférer à quelques-uns, en ce que bien loin de té-
moigner de la joie, en apprenant un événement qui l'élevoitau
thrône de fon père , il ne donna au contraire à l'indigne adu-
lateur qui lui en apporta la nouvelle , que la récompenfe que
mérite une flatterie criminelle, ôc hors defaifon.
Plufieurs ont cru que Soliman fe repentit d'avoir fait mou-
rir fon fils Muftapha , ôc qu'il voulut venger fa mort fur Roxe-
lane ôc fur Ruftan > qui la lui avoient confeillée. Leur conjecture
DE J. A. DE T H O U . Liv. XII. S99
eft fondée fur ce qu'après la mort de Muftapha , il donna le
gouvernement de Burfe à Mahomet fils de ce Prince, âgé de Henri ÏL
1 3 ans ou environ , qu'il avoit eu d'une concubine Sclavone , & i r c- :?
que le Sultan témoigna toujours pour ce jeune Prince beaucoup
d'affedion. On prétend que lorfqu'on porta à Burfe les corps
des deux fils de Soliman^ pour les mettre dans le tombeau de
leurs ancêtres , on trouva dans le fein de Muftapha des let-
tres, qui découvroient la conjuration deRolexane & deRuftan
contre lui , ôc qu'il avoit apportées pour les montrer à fon pè-
re, ôc fe juftifier des crimes qu'on lui imputoit. Ces lettres fui-
rent rendues à Soliman par les ennemis de Ruftan. Dès qu'il
les eut vues , il fe fentit tantôt entraîné par la violence de
l'amour qu'il avoit pour Roxelane , 6c tantôt agité des fenti-
mens qui le prefloient de venger la mort injufte de fon fils :
il refta long-tems dans l'irréfolution , & fans fçavoir quel parti
il devoit prendre. Enfin voyant qu'il ne pouvoit plus remé-
dier au mal qui avoit été fait, il refolut feulement d'agir dans
la fuite avec plus de précaution.
Mais bientôt après , il fe laifla féduirepar les carefTes de Ro-
xelane , qui lui perfuada que les intérêts de la Religion étoient
préférables à toutes chofes , Ôc même à la vie de fes enfans , que
la religion Mufulmane ( car c'eft ainfi qu'ils l'appellent , parce
qu'ils la croyent la meilleure ) n'avoir pas d'autre bafe que
l'Empire même , ôc la puilfance de la maifon des Ofmans j que
par conféquent l'une étant ébranlée, l'autre ne pourroit fubfifter 5
que fon thrône ne pouvoit être renverfé que par les troubles do-
meftiques 5 qu'ainli pour faire fleurir fa maifon ôc fEmpire, ôc
conferver en même tems la religion , il falloir prévenir les dif-
cordes inteftines par quelque moyen que ce fût , fans craindre
d'immoler fes propres enfans , dont la perte n'étoit rien, lorf-
qu'il s'agiffoit de maintenir la vraye religion. Roxelane fai-
foit outre cela des plaintes continuelles, qui font fi ordinaires
aux marâtres. Elle repréfentoit à Soliman, que dès que fon pe-
tit-fils paroiflbit en public dans Burfe, on entendoit les en-
fans lui fouhaiter toutes chofes favorables , ôc qu'il pût furvi-
vre longtems à fon ayeul : que le jeune Mahomet , deftiné à
l'Empire , feroit un jour le vengeur de la mort de fon père 5
que les JanifTaires foûtiendroient toujours le fils de Muftapha ;
qu'ainfi il falloit d'autant moins l'épargner , qu'étant né d'un
Dddiij
400 HISTOIRE
père criminel, il étoit déjà coupable, 6c qu'on ne pouvoir dou-
Hfnri il ^^^ ^'■^^^ ^^^ ^^^ ^'^§^ ^^ ^^^ permettroit , il ne fe mît à la tête du
j - - parti qui fuivoit les intérêts de Muftapha.
Soliman , frappé de ces raifonnemens , confentit à la mort
de fon petit-fils, ôc donna ordre à Peunuque Ibrahim de s'en
défaire. L'Eunuque fe rendit donc à Burfe ; mais il crut qu'il
étoit trop cruel de tuer un fils aux yeux de fa mère. D'ail-
leurs ne pouvant faire fon coup dans la ville , fans s'expofer à
un danger évident, ôc fans compromettre l'autorité de fon maî-
tre , il eut recours à une rufe , pour exécuter avec plus de fu-
reté l'ordre dont il étoit chargé. Il feignit que Soliman l'en-
voyoit pour faluer fon petit-fiis ôc la Sultane fa mère. Il leur dit,
que le Sultan fe répentoit d'avoir fait mourir Muftapha par
de mauvais confeils 5 mais que reconnoiflant trop tard qu'il
avoir été trompé, il vouloir avoir autant de bonté ôc d'aft^ec-
tion pour le fils, qu'il avoir eu d'injuftice à l'égard du père. Dès
que l'Eunuque s'apperçut que ce difcours avoir trouvé créance
dans l'efprit de la trop crédule Sultane, il lui propofa quelques
jours après de fortir hors de la ville , pour fe promener ôc pren-
dre l'air. La mère y confentit facilement, ôc on convint qu'elle
fe ren droit le lendemain en chariot dans un fauxbourg , ôc que
fon fils prendroit les devans à cheval. L'Eunuque prêta un
chariot, dontrefiîeu étoit fait de telle forte, qu'il devoit fe rom-
pre dans un chemin étroit ôc difficile, par oui l'on devoit paf-
fer. Cependant Ibrahim attira plus loin le jeune Prince , fous
prétexte de l'entretenir : fa mère le fuivit dans cette route mal-
heureufe , avec le plus de diligence qu'il lui fut pofiîble. Mais
dès qu'elle arriva à ce détroit dangereux , l'eiïieu de fon cha-
riot fe brifa contre les pierres qu'il heurta avec trop de vio-
lence. Alors la Sultane étonnée de ce fâcheux préfage , ôc fe
doutant d'un malheur qui n'étoit que trop réel, fortit du cha-
riot avec fes femmes , ôc marcha avec précipitation du coté
où elle crut trouver fon fils. Mais FEunuque étoit déjà arrivé
au lieu de l'exécution , où il montra fon ordre au jeune Prin-
ce. On dit qu'il répondit à l'Eunuque, fans être ému ôc fans faire
paroître la moindre altération fur fon vifage , qu'il recevoir cet
ordre, comme venant de fon Empereur , ou plutôt de la part de
Dieu même, à qui on étoit obligé d'obéir. Il préfenra , félon
l'ufsge , fon cou ap bourreau. Dès qu'il fut mort , Ibrahim prit
DEJ. A. DETHOU.Liv. XII. 401
une route détournée , ôc s'enfuit en diligence , pour fe déro-
ber aux emportemens d'une mère , que la mort de fon fils ren- Henri IL
doit furieufe , ôc à la vengence de ceux de Burfe qui avoient i <: < ^
beaucoup d'affettion pour l'un ôc pour l'autre.
La mort de Muftapha , qui ouvroit à Selini le chemin du
thrône , engagea Bajazet, autre fils de Roxelane , à former de
nouvelles entreprifes. Appuyé de la faveur de fa mère , ôc crai-
gnant que fon frère ne le fit mourir un jour , il chercha les
moyens de s'en défaire , pour fe mettre lui-même à couvert de
fes coups , ôc s'emparer du thrône. Ce qui fut l'origine des
grands troubles qui agitèrent l'Empire Ottoman , comme je le
rapporterai dans la fuite.
Fin du dowxjéme Livre,
HI STOI RE
D E
JACQUE AUGUSTE
DE T H O U.
LIVRE TREIZIEME.
k^^;„4^;^^/A%.^^;„#MN<^;„4k^^;.^*^^^^ A mortd bdouard Vl.caula cette année
jiENRi 11. (:ç| ;t^ ^ ^ ^ ^ ^ pi de grands mouvemens en Angleterre.
' ^ 5* 5. g ^ eCtBBJCI ^ i JeanDudIey duc de Northumberland .
Affaires ^0 ^ ^^| ^ |ij jj. ^<^5 après avoir fait périr le duc de Som-
a'Ansleterre. | g j g || ^^rfet fon rival , Ib vovant enfin fkns
pj ^ Nr^r^r^rl-" 55* 1^^ concurrent , gouvernoit ablolument les
k| ^ >;^^:.%.%.*^:.<^. J ^ ^^^-^.^^ ^^ Royaume ôc Fefprit du jeu-
y y ne Kol , comme nous 1 avons dit aans
^^\^,.'i^M^,M^^,^u.^uM,.^%M,Â^Mi^M^ ies livres precedens. J^e grand nombre
de fes amis ôc de fes partifans lui infpira de plus hautes idées ,
ôc la mauvaife fanté du Roi lui donna lieu d'afpirer à la Royau-
té. Du mariage de Charle Brandon ôc de Marie d'Angleterre
fœur de Henry VIII. ôc reine douairière de France ' , étoit
fortie Françoife Brandon , qui fut mariée à Henry Grey mar-
quis de Dorfet , élevé nouvellement , par la proteciion de Dud-
iey , à la dignité de duc de Suffolck. De ce mariage étoient
1 Elle avoit époufé Louis XII.
nées
DE J. A. DE THOU, Liv. XIIL 403
nées trois filles^ à qui le comte de Northumberland prétendoit
que la couronne devoir appartenir Ji Henry n'eût paslaiflé d'en- Henri II.
fans ; car il ne croyoit pas qu'on dût avoir égard à Marguerite t r c- ->
fœur aînée de Henry , qui avoir époufé Jacque IV. Roi d'E-
cofie, ni à fes enfans^ qui étant nez hors du Royaume ^ dé-
voient félon lui être confiderez comme étrangers. Dans cette
idée j il réfolut de marier les deux filles cadettes du duc de
SufFolk aux premiers Seigneurs d'Angleterre, ôc de choifir
Jeanne i qui étoit l'aînée^ pour un de fes fils. Les cérémonies
du mariage de ces trois fœurs furent célébrées à Londres le
même jour \ Les deux plus jeunes, Catherine èi Marie;. épou-
ferent, la première, Henry iils aîné du comte de Pembroch ;
la féconde , qui étoit boffuë , epoufa Martin Keïes ^. Jeanne
fut le partage de Gilford quatrième fils du duc de Northum-
berland , qui avoir déjà marié fes trois autres fils. Catherine la
plus jeune des filles de Dudiey fut enfuite mariée à Hafting,
fils aîné du comte de Hunringdon.
Cependant la maladie du Roi augmentoit; c'étoit une hu-
meur acre, qui lui tomboit fur les poulmons , le defîéchoit de
jour en jour , & fembloit le conduire à Tétifie. Le duc de
Northumberland informé par les médecins que fon mal étoit
fans remède ^ ôc que la mort du Roi étoit aufTi prochaine qu'in-
évitable, fçut infinuer à ce Prince de faire un teffament, il Difcours ck
lui dit que fa fureté, pendant qu'il vivoit , dépendoit de cette ^"'"^yf"/"*
précaution, ainli que la tranquillité publique , s il arnvoit qu il
mourût. Pour mieux le lui perfuader, il lui repréfenta que de
la vie d'un fouverain dépendoit le falut d'un Etat, qu'un fuc-
cefleur ôc un héritier affûré étoit néceffaire pour prévenir les
diviiions , les fadions ôc les guerres civiles , qui d'ordinaire
donnoient de grandes atteintes à la religion 5 que le foin qu'il
avoir eu jufqu'alors de la maintenir j devoir l'engager à y pour-
voir pour l'avenir; qu'il prévoyoit à quels périls le royaume ôc
la religion alloient être expôfées, fi Marie ou Elifabeth luifiic-
cédoient ; que quand même leur naiffance équivoque ne fufFi-
roit pas pour les exclure du thrône, le danger où la religion
feroit alors , devoir les en éloigner ; que ce dernier article
I Cet endroit eft très-fautif dans le
texte : on a fuivi la correction faite
de la main même de Pierre du Puv ,
de l'auteur après fa mort.
2 Martin Keïes étoit capitaine de
la porte : Gentleman-poner.
qui a eu en fa [loiTefùon le manufcrit
Tome IL E e e
40^ HISTOIRE
i^^^^^»;;;;;^ exigeoit toute foii attention. « Mais de combien de maî-
Henri il '' heurs ne ferions-nous pas menacez , ajoûta-t-il^fi parles ma-
i ^ c ^, '' riages que feroient ces PrincefTes , des Princes étrangers ac-
=" quieroient des droits fur ce royaume. On verroitfous ces nou-
=» veaux maîtres s'établir une nouvelle forme de gouvernement,
=» de nouvelles loix, de nouveaux ufages. Un peuple, forcé de
»' régler fes mœurs fur les idées d'un Prince étranger , devient
=" efclave 5 on doit s'attendre à voir alors les droits de la na-
=>' tion abolis , 6c le nom Anglois éteint : tout enfin vous enga-
=" ge , Sire , à prendre des mefures qui puiflent vous garentir
3' du reproche qu'on vous feroit avec juftice , d'avoir négligé
=>' la gloire de Dieu, la vôtre, ôc le falut de vos fujets. Dieu,
^' en établiiïant les Rois , ne leur a pas confié le pouvoir fu-
=» prême , pour s'en fervir félon leurs caprices ? on leur doit
5' robéiffance , ôc on ne peut s'en foufîraire , fans enfraindre
=' les loix divines -, mais les Rois à leur tour font obligez de
»' regarder leurs fujets , comme autant de pupilles, dont Dieu
" leur a confié la tutelle. En cette qualité , ils font établis
5' pour rendre la juflice à leurs peuples , ôc pour les garantir
=' des maux qui pourroient leur arriver. Ce devoir efl infépa-
3'rable de la dignité Royale ; ôc le Prince qui voudroit s'en
=' écarter , s'expoferoit à la vengence de Dieu , puifqu'après
=' cette vie , qui pafTe comme un fonge , les Rois doivent pa-
3' roitre au tribunal dufouverainjuge, pour y recevoir la ré-
3' compenfe ou la peine dîië à leurs bonnes ou à leurs mauvai-
3' fes adions. Sire , continua-t-il , le duc de Sufîblk a trois filles
3> qui ont l'honneur d'être parentes de votre Majefté ; leur vertu
3' égale la grandeur de leur naiffance : élevées dès le berceau
M dans la pieté ôc dans la faine do£lrine , ôc unies par les nœuds
3> du mariage avec des feigneurs Anglois, auffi diftinguez par
« la pureté de leurs mœurs que par leur illuftre origine, on n'a
M à craindre de leur part , ni changement de religion ni allian-
■->' ce étrangère? il eft donc juftede les appeller à la fucceflion
05 de la couronne , à condition qu'elles s'engageront de ne rien
35 innover dans la religion ni dans l'Etat : je fouhaite même
« qu'on exige ce ferment de Jeanne époufe de mon fils î le
s> motif qui fera agir V. M. eft moins intereffant pour elle que
w pour tout le Royaume.
Le Roi qui étoit jeune, Ôc né^ félon les apparences; pour
DEJ. A. DETHOU.Liv. XIII. 40;
bien gouverner, s'il eût vécu plus long-tems , mais qui étoit ■
accoutumé dès l'enfance à obéir à fes tuteurs , ôc fournis à Henri IL
toutes les régies qu'on lui prefcrivoit , fe rendit aux difcours 1 c c ^,
du duc de Northumberland. Les motifs de religion firent fur-
tout imprefllon fur l'efprit de ce Prince , qui étoit d'un bon
naturel , 6c avoit beaucoup de pieté. Dans ces circonftancesi
fentant redoubler la violence de fbn mal , il fit fon teftament
le 21 de Juin : par ce teftament ayant deshérité fes deux fœurs,
comme illégitimes , & tous autres prétendans à la fucceflîon
de la couronne , il inftitua pour fon héridere Jeanne fille aînée
de Henry duc de SufFolk , ôc au cas qu'elle mourût fans en-
fans, il lui fubftitua la féconde, qui avoit époufé le comte de
Pembrock. La le£lure de ce teftament fut faite dans une aiTem- Edouard inf-
blée des Grands, ôc il fut confirmé par le fuflrage de trente- titnc pour fo»
quatre principaux Seigneurs d'Angleterre. Mais on eut foin de jeannc'tfiie du
le cacher au peuple , de peur de donner lieu à quelque fédi- ^^"c de iuf-
tion. Cranmer archevêque de Cantorbery étoit alors abfent : '
comme il étoit important d'avoir la fignature d'un Prélat d'une
aulîi grande autorité, on le manda à la Cour j pour foufcrire à
cet ad:e. Il le refufa d'abord, ne croyant pas qu'il fût permis
de fruftrer de fon droit le légitime héritier d'une couronne.
Mais le Prélat ayant eu un entretien fecret avec le Roi au che-
vet de fon lit , fut fi preffé par ce Prince , ôc fi touché des re-
montrances qu'il lui fit furie danger qui menaçoit la religion,
qu'après une longue conteftation il donna enfin fon confen-
tement.
Le Roi mourut le 6 de Juillet. Il n'avoit encore atteint que Mort d'E-
fa feiziéme année, ôc n'avoit régné que fept ans. Ce Prince ^"^^^'
avoic déjà fait éclater plufieurs vertus ; on lui voyoit beaucoup
de fermeté d'ame , un grand amour pour la juftice , ôc une ex-
trême pafiion pour les Lettres 5 qualitez qu'un Roi raffemble
rarement. Plufieurs ont remarqué , qu'il mourut le même jour ,
que Henry fon père fit trancher la tête ( en l'année 1$^$) à
Thomas Morus j comme fi la mort injufte d'un fi grand hom-
me eût dû être expiée par celle du fils même de Henry. Soï\
corps , dont on avoit oté les entrailles, fut mis dans un cer-
cueil ôc dépofé dans l'EgUfe de S. Pierre de Weftminfter , où
il fut gardé, félon la coutume, par douze gentilshommes, qui
le veillèrent nuit ôc jour , fans cierges ni flambeaux , jufqu'à
fon inhumadon. E e e ij
40(^ HISTOIRE
^i^-^^i:^^^:^'^ Hunfdon , à vingt milles de Londres, dans la province de
TT TT Hertford , ctoit alors le fcjour de Marie. Dès qu'elle fut infor-
mée de la mort de fon frère, ôc des defleins du duc de Nôrt-
^ humberland , elle donna fes premiers foins à la fureté de fa
. vie. Cependant pour éviter les foupçons que fon départ d' Hunf-
don auroit fait naître , elle prétexta qu'un de fes domeftiques
y étoit mort de la pefte. Elle partit , & après avoir fait en un
jour quarante milles, elle arriva au château de Framinghan ,
de la dépendance de Northfolk. Elle avoit cboifi cette re-
traite , pour être à portée de s'embarquer , ôc de palier en Fran-
ce , au cas qu'elle fut pourfuivie. Dès qu'elle eut un peu calmé
le trouble , que lui avoit caufé la nouvelle de la mort de fon
frère, ôc qu'elle eut banni dans cet afile la crainte dont elle
avoit été agitée lorfqu'elle étoit plus près de Londres , elle
écrivit à fes amis ôc aux principaux de la Nobleffe. Cette Prin-
ceffe, qui prenoit le titre de Reine par tout où elle paffoit ,
eut la fatisfadion de voir les peuples accourir en foule fur fon
paiïiige, ôc d'en captiver les cœurs par fa douceur 6c par fa bonté.
Jeanne de L^ mort du Roi , cachée dabord par les foins deNorthum-
SutFoik acce- berland , avoit été divulguée de 8 du mois de Juillet. Deux
maiÔ'îé eïle"^^ jours après Jeanne de Suffolk fut proclamée Reine. Mais foit
que fa confcience fût agitée de remords , ou qu'elle eût un
prelTentiment de fon malheur, elle n'accepta cette dignité qu'a-
vec répugnance. De Flour , place forte qui appartenoit à Nort-
humberland , à fept milles de la capitale , elle fut conduite à
la Tour de Londres. Les rois d'Angleterre, à leur avènement
à la couronne , ont coutume de s'y rendre d'abord pour y paf-
fer dix jours : le peuple s'imagine que leurs Rois ne peuvent
prendre ailleurs les marques de la dignité royale, ôc que ce cé-
rémonial efl: effentiel. A l'arrivée de Jeanne, le peuple accou-
rut en foule, attiré plutôt par la nouveauté du fpectacle, que
pour y applaudir. Jeanne , en entrant dans Londres , reçut les
clefs de la ville, comme des gages de la royauté ; Dudley les
lui préfenta accompagné des vingt-quatre Seigneurs,qui compo-
foient le Confeil privé : leur nombre s'augmente quelquefois fui-
vant la circonftance des temps & la volonté des Rois. Quelque
tems après on manda fecretement le Maire de Londres , & les
fix principaux Confeillers de la ville ; on les intimida , on les flat-
ta , ÔC on vint enfin à bout de leur faire prêter ferment à Jeanne.
»
DELA. DE THOU; Liv. XÎIL 407
Le même jour de fon entrée dans la Tour , on apporta une -
lettre de Marie, qui fut lue dans le Confeii privé: elle man- Tj tt
doit aux Confeillers de la venir trouver, comme héritière de ^^ - •
la couronne, pour^ lui rendre l'obéifTance qui lui étoit due : j ^ ^'
elle alTuroit que prefque toute l'Angleterre la réconnoiiïbit
déjà pour Reine légitime. Après qu'on eut fait la ledure de
cette lettre , les Confeillers qui favorifoient le parti de Jeanne ,
voyant que do- tous cotez le peuple lui étoit contraire, & que
la province de Northfolk avoit prêté ferment de fidélité à Ala-
rie, craignirent qu'elle ne fût proclamée Reine par le peuple, •
dont les mouvemens annonçoient une révolte prochaine. Pour
la prévenir , ils firent publier une déclaration au nom de Jean-
ne comme Reine, 6c y ajoutèrent le titre de Chef de l'églife
d'Angleterre & d'Irlande, titre qu'Henri VIII. avoit pris le
premier , & qu'Edouard fon fils avoit pris après lui. Cette dé- Dédamuo»
claration faifoit renaître les doutes fur la légitimité de Marie noin dejean-
ôc d'Elifabeth : elle portoit que Marie étoit fortie d'un mariage "£•
équivoque , ôc qu'Elifabeth devoit le jour à une mère impudi-
que , qui pour crime d'adultère avoit eu la tête tranchée. On
y foûtenoit que Marie ôc Elizabeth n'étoient pas proprement
fœurs du feu roi Edouard 5 que ne l'étant que de père, les loix
du Royaume les excluoient du thrône , quoi qu'elles fuffcnt
appellées à fa fuccefîion, après la mort d'Edouard, par letefta-
ment de Henri , & par un édit publié la trente-cinquième année
de fon règne. Enfuite étoit l'expofé des droits de Jeanne au
royaume d'Angleterre , comme fille de la fœur de Henri VIII.
Après avoir affuré les peuples de fon affeèlion , Jeanne leur
récommandoit de lui garder la fidélité, que les fujets dévoient
à leurs Princes légitimes. Cette déclaration fignée par Jean-
ne , ôc fcellée du fceau du Royaume , avec ces paroles ordi-
naires , ^ue Dieu conferve la Reine , fut publiée dans la ville
de Londres, ôc jufqu'à cinq lieues aux environs dans la cam-
pagne , par des Hérauts , qui auroient été plus loin pour la
publier, s'ils n'avoient pas été retenus par le peuple qui com-
mencoit déjà à fe révolter.
Sur la nouvelle que le tumulte s'augmentoit dans toutes les
villes, ôc que tous les efprits étoient difpofez à la fédition j le Dudley le-
duc de Northumberland leva une armée pour aller au-devant veuiuaimcc.
de ces troubles naiUans. Malgré le regret qu'il avoit de s'éloigner
Eee iij
4o8 HISTOIRE
■ Il • ■ de Jeanne , ne f<^achant à qui confier le commandement des
Henri IL ti^oupes, Ôc ne pouvant fe repofer de ce foin fui* le duc de
j w - 5 SufFolk père de Jeanne , peu propre à cet emploi , il fut obli-
gé de le remplir lui-même. 11 partit donc, après avoir réglé au-
tant qu'il pût les affaires de la ville, & donna de fargent àplu-
fleurs prédicateurs, pour décrier publiquement ^ dans les chai-
res la caufe de Marie ôc d'Elifabeth , 6c faire valoir celle de
Jeanne. Un des principaux fut Ridley évêque de Londres. On
ne recevoir alors de tous cotez que des nouvelles de révolte.
Le frère du comte d'Huntingdon, à qui l'on avoir donné une
commiffion de lever quatre mille hommes d'infanterie, n'eut
pas fi tôt fon nombre complet , qu'il fe déclara pour Marie ,
ôc écrivit à fon frère de fimiternl lui manda que s'il differoit
de le faire , il devoir s'attendre à une mort prompte , ou à peric
de fa main même. Cependant le duc de Northumberland or«
donna d'armer des vaifTeaux fur la côte qui regarde celle de
France , pour être prêts à s'oppofer au paffage de Marie , lî
elle vouloir s'en fuir en Flandres , ôc enfin pour tel autre événe-
ment qui pourroit naître. A peine ces vaifTeaux furent-ils équi-
pez , qu'ils pafferent au fervice de Marie j ce qui contribua
beaucoup à l'avancement de fes affaires: car elle en tira des fol-
dats, du canon, ôc toutes les munitions néceffaires,ôc fe vit en état
d'exécuter le deflein qu^elIe forma de marcher contre Jeanne,
Northumberland , avec fes quatre fils , partit de Londres le
14 de Juillet. Le comte de "Warwich, fon fils aîné, prit les
devans avec cinq cens chevaux , pour s'avancer jufqu à Ed-
wardben. Il fuivoit ce détachement accompagné de fon frè-
re, qui étoit maréchal de camp, ôc des comtes de Northamp-
ton ôc d'Huntingdon. Son armée étoit compofée de mille
chevaux ôc de huit mille hommes d'infanterie , avec une ar-
tillerie nombreufe ôc en bon état. Il s'avança jufqu'à Cambrid-
ge , environ à dix lieues de Londres. Après y avoir reflé deux
jours , fe voyant abandonné de la plupart de fes foldats , il
écrivit à Londres au duc de Suffolk , qui ne s'étoit point éloi-
gné de fa fille Jeanne , ôc aux Confeillers d'Erat , de lui en-
voyer du fecours. Les Grands prirent cette occafion pour for-
tir de la Tour , fous prétexte qu'ils avoient à traiter avec Clau-
de de Laval de Bois-dauphin ambaffadeur de France. Tous ,
à i'éxcepdon du duc de Suffolk , fe rendirent chez le comte
ne.
DE l A. DE T H O U , Liv. XIII. 40^
de Pembrock. Dans rafTemblée qui s'y tint, les opinions fu-
rent libres : chacun , en l'abfence du duc de Northumberland, Henri IL
put fans contrainte déclarer fonfentiment ; & l'on prétend que j ^ ^ ,^
le comte Henri d'Arundel parla en ces termes :
« Mylords , ôc mes chers confrères , fi le reffentiment des
» injuftices, que Dudley duc de Northumberland veut faire à Difcoursifn
a» Alarie, à vous mêmes , ôc au Royaume entier, n'avoit pas *^°"Y^, '^^r"
^ pénètre tous les cœurs j s ils n etoient pas tous mdignez de veur de M*»
=>' i'a£lion qu'il a faite , ôc allarmez des maux qui nous me-
» nacent, j'aurois à craindre d'être foupçonné de parler ici,
« plutôt pour me venger des injures particulières que j'ai re-
« eues de lui , que pour défendre la caufe publique. Vous vous
» rappeliez fans doute avec quelle iniquité Dudley me re-
» tint un an entier en prifon , ôc comment après avoir efTuyé
« de fa part les traits de la plus noire calomnie , je vis enfin les
3> feules forces de mon innocence ôc de la vérité brifer mes
w fers. Vous fçavez que malgré lui je me fuis maintenu dans
»' le rang que j'occupe. Mais fi le fouvenir d'un fi cruel outra-
» ge eût pu exciter dans mon cœur le défir d'une jufte vengen-
35 ce y ne fuis-je pas pleinement fatisfait ? L'autorité publique
» ne m'a-t'elle pas vengé, en me rendant à votre illuftre com-
» pagnie , ôc en me rétablifîant dans ma première dignité ? Il ne
» me refte donc ni reffentiment ni défir de vengence. J'ai facri-
« fié ma haine au repos public , ôc j'ai fouvent fouhaité que ce
M qu'il a commis à mon égard, fut le dernier de fes crimes.
^ Mais fi , après avoir preffé Sommerfet de faire couper la tête
3> à fon frère, dont la valeur vous étoit connue ( pour je ne f(^ai
sî quelle jaloufie fecrete ) il a traité indignement ôc réduit Som-
»> merfet lui-même aux dernières extremitez : fi, pour une confpi-
35 ration vraie ou fauffe dont il l'a accuCé, il a pu le faire périr,
3> doit-on s'étonner qu'il ait travaillé à perdre un innocent te!
M que moi , ôc qu'aujourd'hui devenu la terreur de tous les
3> honnêtes gens , il ofe former contre fa patrie l'entreprife la
o-> plus hardie ôc la plus criminelle ? Eft-il quelque homme at-
« tentif , qui ne voie aujourd'hui quel eft le but des intrigues ,
ao des fupercheries , des artifices , ôc de toute la conduite de
a> Dudley? Il eft manifefte que fes deffeins tendent à renverfer
« les Loix , ôc à dépouiller des héritiers légitimes de leurs
w droits les plus façrez , pour fe rendre maître abfolu de l'Etat,
410 HISTOIRE
■J.IUHUM1HUMM 35 & exercer fur nous un pouvoir tyrannique. Mais ce qui doit
Kenri II. "' ^^ P^^^ ^"^'^'^^ blefler ^eft, qu'il fe fert de nous-mêmes pour
I c- c- 4 . " exécuter fes projets , 6c qu'il ofe nous faire les miniftres de
3' fes attentats. Nous avons en horreur les parricides que com-
3' mettent des particuliers , ôc pour les punir , nous trouvons
» toutes les peines trop légères ; comment donc devons-nous
» traiter un tyran , qui ne fe borne pas à tremper fes mains dans
« le fang d'une ou de deux perfonnes , mais qui entreprend de
0' répandre à la fois celui de tant d'hommes , ôc de les fraper
» tous pour ainfi dire d'un feul coup ? Il ne me convient pas
" d'examiner le genre de fupplice qui eft dû aux tyrans ; ce
« fera affez pour nous de ne nous point rendre, en favorifant
" la tyrannie , dignes du châtiment qu'ils méritent.
3' Plufieurs ont été jufqu'ici retenus par fefperance , ôc un
3' plus grand nombre par la crainte ; mais nous pouvons au-
« jourd'hui parler librement des intérêts de l'Etat. Nous com-
3> mettrions fans doute le plus grand des crimes , fi par un lâche
3» filence nous lailïions périr les droits du Royaume & fa li-
3' berté , que nous devons défendre avec une confiance iné-
3' branlable : donnons donc notre attention à cette affaire , éxa-
33 minons -là de concert ôc fans pafîion. Il efl inconteftable
03 que la couronne appartient à Marie, par lesLoix duRoyau-
33 me. Car vous n'ignorez pas quelle eft la force d'un mariage
û> contra£té de bonne foi ? quoi qu'il foit dans la fuite déclaré il-
33 licite , ôc qu'il foit caffé ^ les enfans qui en naiffent doivent toû-
33 jours être regardez comme légitimes : telle a été la volonté
33 de Henri père de Marie, ôc le Parlement du Royaume l'a or-
33 donné ainfi. Que pourroit-on obje£ler f l'intérêt de la re-
33 ligion , ôc le danger de voir nos Reines s'allier à des Prin-
33 ces étrangers ? Mais quelle imprudence ôc quel aveuglement
33 de chercher à fe précautionner contre un mal incertain, tan-
33 dis que nous voyons nos fortunes ôc nos vies expofées à un
3' danger évident ? Avez- vous donc oublié les artifices de Dud-
33 ley f Ne vous fouvient-il plus que fous prétexte de la reli-
33 gion ôc de l'autorité des Loix, il a fait périr un grand nom-
.3 bre de Seigneurs qui s'oppofoient à fes entrepriles ? J'avoue
3> que les hommes doivent tout facrifier à la religion j mais
33 l'expérience continuelle que nous avons , que fous ce nom
;>? facré , il fe commet fouvent de grands crimes , nous doit
33 engager
;&
DEJ. A. DE THOU,Liv. Xîîî. 41 1
* engager^ à fuivre deprès^ ôc à ne pas croire aveuglement ceux ■
=' qui fe fervent de ce fpecieux prétexte , pour exécuter leurs u^^^ ^ n
^' pernicieux delTeins. Eft-il pofTible de s'imaginer que la re- t <r <r ->
^' ligion foit le guide de celui qui a fi fouvent manqué de foi
=' à les amis , à fon Roi, à fa patrie , qui a fouillé du fang de
^' tant d'innocens le règne d'un Prince jufte & clément, donc
=' il étoit le tuteur , qui enfin a couvert le florifi^ant royaume
=>' d'Angleterre d'une éternelle infamie. Défiez-vous, Milords,
3' ôc mes chers confrères, de fes difcours 5 c'efi: un renard dange-
» reux , c'eft un loup déguifé fous la peau d'une brebis. Il ne
=' refpire que la vengence ; if ne médite que des violences,
3' des rapines , des prefcriptions , des meurtres , & tous les
3' maux enfin infeparables d'une injufte domination. Il afîe£te
=>' de fe conduire par les principes de la religion , & d'en em-
3> brafler la défenfe , tandis que toutes fes entreprifes ne ten-
3' dent qu'à fatisfaire fes dcfirs ambitieux. Quant au péril qu'on
3> fe figure de voir naître des mariages de nos Princefies avec
S' des Princes étrangers , ce n'efi: qu'une vaine terreur pour
» nous éloigner de notre devoir. Qu'avons-nous à craindre ?
a^ Tels que foient nos Souverains , les Loix ne leur donnent
w qu'un pouvoir limité , qu'ils ne peuvent jamais étendre au-delà
»' des bornes prelcrites.
3' Mais, Dudley , ( car il faut, quoiqu'abfent , que je vous
w interroge) qui vous a dit que Marie devoit prendre un étran-
a> ger pour époux ? Il n'en efl: pas encore queftion 5 lorfque le
»■> tems d'en parler fera venu , les principaux Seigneurs du
»^ Royaume, parmi lefquels vous tenez vous-même la première
»' place , difcuteront alors cette affaire : il vous conviendroit
S' mieux pour le prefent ( puifque vous ne pouvez contefter
f> que Alarie ne foit la légitime héritière de la couronne ) de
£■> travailler à lui faire rendre la foûmifiion qui lui cft due. Corn-
a' mencez par obéïr : après vous être diftingué par une prompte
sî foûmifiion , diftinguez-vous un jour par un trait de pruden-
M ce , en choififlant à la Princefie un époux, qui contribue au
jî bonheur de l'Etat. En attendant, vous ne pouvez mieux af-
35 fermir la religion, & procurer plus fûrement la tranquillité
M publique , qu'en plaçant la princeflfe Marie fur un thrône , où
3' l'appellent les loix de l'Etat , ôc tous les vœux de la Nation.
f? Par-là vous épargnerez tout le fang, qu'il faudra répandre,
Tom. IL Fff
412 HISTOIRE
- ■ ^' Cl vous prenez une autre voye. Vous auriez pu propofef de
Henri II '' bons moyens j ôc prendre des réfolutions avantageufes pour
^ 3' la religion ôc pour l'Etat , mais aujourd'hui votre mauvaife
» conduite vous a plongé dans des difîicultez infurmontables ;
» c'eft donc à nous d'employer la fagefle 6c la juftice , pour
M vous châtier des fautes, qu'une criminelle ambition, ôt un
a> défir aveugle de régner vous ont fait commettre.
35 Je m'adrefle à vous maintenant , Milords ôc mes chers
M confrères , j'ai recours à votre prudence ôc à votre équité. La
»• circonftance préfente exige tout enfemble une grande fer-
«» meté &c une parfaite union : ces difpofitions font nécelTaires,
=' fi nous voulons préferver le nom Anglois de l'ignominie
» dont il eft prêt d'être couvert, ôc fi nous voulons éviter le
» péril manifefte qui menace nos têtes. Nous ne devons pas
» foufFrir, que le peuple, bien moins intereffé que la Noblelîe,
•> à l'ufurpation de la couronne , foit l'auteur d'une falutaire
»' ôc noble réfolution , qu'il devienne notre guide , que par fon
35 exemple il nous trace le chemin que nous devons fuivre , ôc
» qu'il nous oblige ^ comme malgré nous, à remplir notre de-
» voir , lui qui ne doit ôc ne peut fe conduire que par notre
•'autorité. Tout retentit déjà de fes murmures ôc de fes plain-
^ tes : attendrons-nous que ceux qui font aflujettis à porter les
» armes fous nos ordres , nous obligent à combattre fous leurs
35 drapeaux ? Expoferons-nous nos defcendans à s'entendre re-
31 procher , que nous n'avons pas eu affez de cœur pour dé-
» fendre la liberté , ôc foûtenir les droits du Royaume , que
35 notre négligence a mis en danger ? Epargnons cette honte à
35 la nation Angloife 5 prenons les armes pour la juftice , pre-
35 nons-les pour la patrie contre fon ennemi. Qu'avons-nous à
» redouter ? quelles font les reffources de Dudley .? quelles font
M fes forces .? il ne s'appuye que des nôtres dans l'entreprife
M criminelle qu'il a ofé former. Que nous faut-il donc faire
0» dans la conjon£i;ure préfente ? Nous devons conferver la gloi-
35 re de la nation, ôc défendre l'intérêt public, avec ces mêmes
w forces , dont il a fçù abufer, pour la ruine du Royaume ôc
o) pour fes propres intérêts. Nous fçavons que tous les gens
D5 de guerre n'ont pris le parti de Dudley que malgré eux, ôc
w à regret j que déjà une partie l'abandonne , ôc que tous feront
« prêts à fe déclarer contre lui , dès qu'ils fçauront que nous
DE J. A. DE THOU, Liv. XIÎL 415
5> aurons levéi'étendard, pour foûtenir la bonne caufe. Faites
» donc voir ce que vous pouvez, ôc fous de ii heureux aufpi- Henri II
» ces , travaillez à faire reconnoître Marie pour la légitime hé- 1 r ^ ^ *
» ritiére de la couronne. Par-là vous afïïirerez la rehgion, qui ^*
» fera toujours en péril, tant que l'Etat fera troublé? vous la-
^ tisferez tout à la fois à ce qu'exigent de vous votre devoir,
» votre confcience, votre dignité, votre honneur.
A peine eut- il fini ce difcours , que le comte de Pembrock t.e Confeii
prit la parole, pour déclarer hautement ôc courageufement qu'il P"^'^"^':,^^'^
croit de 1 opmion du comte d Arundel 5 il mit la main fur la ne.
garde de fon épée , ôc protefta qu'il étoit prêt de foûtenir cet
avis , les armes à la main , contre quiconque feroit d'un fenti-
ment contraire. Toute l'aifemblée applaudit à Arundel ôc à
Pembrock, ôc fut d'avis de faire pubhquement proclamer Ma-
rie Reine d'Angleterre. Quelques-uns crurent qu'il étoit nécef-
faire de différer cette proclamation, jufqu'à ce qu'on eût écrit
à cette Princelfe , ôc obtenu d'elle le pardon du palfé. Mais
ceux qui furent d'avis qu'elle fe fit fans retardement , ôc fans
aucune condition , remportèrent fur les autres. On envoya
alors à la Tour cent cinquante hommes d'élite, pour s'en ren-
dre maîtres , ôc pour contraindre le duc de Suffolk à fe dé-
fifter de fon entreprife. Ce Seigneur, qui n'avoir aucune force
dans fefprit, fe voyant abandonné détour le monde, s'aban-
donna aufu lui-même. Enfin n'ayant point d'autre parti à
prendre , il promit d'aller trouver les Confeillers du Confeil
Privé. Mais avant de faire cette démarche j il entra dans l'ap-
partement de Jeanne , pour l'avertir de fe départir de la Royau- Le père de
té , ôc de confentir à rentrer dans fon premier érat. Jeanne j^rcnolKc^à
i'écouta , fans changer de vifage , ôc lui dit: " Je fuis plus flat- la Royauté,
w tée de cette propofition , que je ne le fus , lorfqu'il me fallur, f^a^""^^ ^^
»' malgré moi ôc par vos menaces , accepter une fi haute di-
:" gnité. J'ai fait fans doute une grande faute , ôc il m'en a
=>^ beaucoup coûté, en vous obéïfTant, ôc en me conformant par-
=> ticulierement aux idées de ma mère : je fuis maintenant les
=' mouvemens naturels de mon cœur. C'eft fatisfaire mon in-
» clination que de m'obliger à quitter le thrône ôc à réparer la
=» faute d'autrui , s'il eft vrai qu'une aufli grande faute foit répa-
»' rable par l'aveu que j'en fais , ôc par ma feule abdication. >»
Après avoir parlé ainfi , elle rentra dans fon cabinet , plus
Fffij
I canne.
41^ HISTOIRE
inquiète du danger de fa vie, que touchée delà perte de fa
Henri IL couronne.
I 5" ^ o. Le duc de Suffolk fe rendit au Confeil , ôc foufcrivit à la ré-
folution qu'on avoit prife. AufTi-tôt le comte de Pembrok pu-
La Qclibera- blia lui-mcme le 19 de Juillet dans Londres la délibération
fe!" cii m^" ^^ Confeil , par laquelle on donnoit à Marie la qualité de chef
Hiéc à Lon- de l'Eglifc AngUcane. A peine fon nom fut-il prononcé, qu'it
dres & ap- retentit par toute la ville: le peuple par fes cris redoublez fit
piaudie par le , , i , . , ^ \ 11^ i i r
peuple. éclater tant de joye , que le comte de r embrock ne put prelque
achever de s'acquitter de l'emploi dont il avoit été chargé.
Suivant l'ufage pratiqué en Angleterre dans les grandes ré joùif-
fances, il jetta fon chapeau orné de pierreries de grand prix,
& fe tira enfin avec beaucoup de peine de la foule qui l'envi-
ronnoit. A l'inllant toutes les cloches fonnerent, ôc le peuple
alluma des feux de tous cotez. Les Grands allèrent à l'Eghfe
principale rendre grâces à Dieu , ôc faire des vœux pour Marie.
Le duc de Suffolk ôc quelques autres Seigneurs fe rendirent à
la Tour : les Dames de la première diftindion , qui formoient
la Cour de Jeanne, eurent ordre de fe retirer chez elles ; la
garnifon , mife dans la Tour par le duc de Suffolk, fut tirée de
fon pofte, ôc la garde de Jeanne ôc de la Tour fut confiée à
Ganden , l'un des principaux membres du Confeil Privé.
Le peuple ayant paffé toute la nuit dans les rejoûiffances, le
comte d'Arundel & Guillaume Paget partirent , pour aller
Diidiev re- rendre compte à Marie de ce qui s'étoit paffé. Cependant
«onnoit Ma- j^s ConfeiUcrs donnèrent avis à Dudley de tout ce qui
nepourKei- ^'^^^^^ paffé : ils lui mandèrent de donner fon confentement ,
ôc de congédier fon armée. Le Duc , qui fçavoit feindre , ôc
qui avoit preffenti ce coup, diffimula fon chagrin, ôc loin de-
paroitre émii à la le£î:ure de cette Lettre , il jetta auffi fon cha-
peau, pour prouver que fa joie égaloit celle du public, ôc fit
auffi-tôt proclamer à Cambridge Marie reine d'Angleterre,
dix jours après la cérémonie qu'il en avoit fait faire à Lon-
dres pour Jeanne. Son armée fe retira , ôc toute la Nobleffe
ayant obtenu le pardon , embraffa le parti de Marie. Le duc
de Northumbcrland , abandonné de tout le monde , étoit agi-
té de diverfes pcnfées. Dans l'incertitude où il étoit encore de
la refolution qu'il devoir prendre , il fongeoit à fuir , lorfque
des foldats de la Garde , qui avoient fuivi fon paru j conjmandez-
DE J. A. DE T HOU, L IV. XIII. 415-
par Jean Gâte , vinrent l'acrêter , au moment qu'il prenoit fes jlj;
bottes : ils lui dirent qu ils n'agiflbient ainfi que pour être Henri IL
purgez par fon témoignage même du crime de haute trahi- 1553.
fon. Sa refiftance, 6c le foin qu'il eut de leur rémontrer, que
fa dignité de Général de la cavalerie ne leur permettoit pas
de mettre la main fur lui, ne l'exemptèrent pas de les fuivre; pudlcy cft
ils l'y contraignirent j & fuivant les ordres de Marie, il fut avec
fon fils, le comte d'Huntingdon^ Jean ôc Henri Gare frères ,
ôc Thomas Palmer , mis fous la garde du comte d'Arundel.
Dudley entra prifonnier dans Londres^ d'où quelque tems
auparavant il étoit forti comme triomphant. Le peuple, qui ac-
courut fur fon paffage, le chargea d'injures ôc de reproches,
l'appella traitre , 6c faccufa d'être caufe de la mort du feu Roi.
Le comte de Northampton fut aufli amené avec d'autres com-
plices 5 on eut peine à contenir le peuple , qui les voyant paf-
fer , voulut s'en faifir, les affommer à coups de pierres , 6c les
jetter dans la rivière. Jean Cheeke, qui avoit été précepteur
du Roi Edouard, homme fçavant,fut arrêté : quelque tems
après on le mit en liberté , mais il fut dépouillé de tous fes biens.
Elifabeth , qui faifoit fon féjour dans un palais hors de la
ville j informée que Marie avoit été proclamée Reine ^ ôc fe
trouvant intereîfée à cette révolution , alla au - devant de fa
fœur pour lui marquer la joie qu'elle avoit de fon avènement à
la couronne. Elle pafla donc à Londres le 2p de Juillet , avec
500 cavaliers , ôc s'avança jufqu'oii étoit la Reine , qui s'étant
arrêtée le premier d'Août à fix milles de cette ville, congé- ,
dia la plus grande partie des troupes qui l'accompagnoient.
Elle entra enfin dans la capitale , efcortée des premiers Sei- ^
gneurs ôc des premières Dames du royaume, qui avoientété
au-devant d'elle , ôc qui la fuivirent jufqu'à la Tour. Gomme-
elle y entroit , Thomas Howard deNortfolk , Courtenay , la
veuve de ce duc de Sommerfet , qui avoit eu depuis peu la tê-
te tranchée , Cudbert Tunftall évêque de Durham , ôc Eftien-
ne Gardiner évêque de Wincefter , fe jetterent à fes genoux.
Ils étoient tousprifonniers depuis long-tems ; Nortfolk l'étoit,
parce que Henri VIIL ayant fur la fin de fes jours fait couper
la tête au fils de ce Seigneur , craignoit que le père ne ven-
geât fa mort 5 il appréhcndoit audi que Courtenay, pour ven-
ger fon père , à qui l'on avoit tranche la tête , n'excitât des
Fffiij
41^ HISTOIRE
il. troubles : des affaires de religion étoient le crime des évéques
Henri II ^^ Wincefter ôc de Dursham , ce dernier éroit encore foup-
, ^ ^ * conné d'avoir donné lieu à une fédinon arrivée fous le règne
d'Edouard. L'évcque de Wincefter, au nom de tous les au-
tres, harangua la Reine, Ôc en obtint pour 1-ui & pour eux le
pardon ôc la liberté. Courtenay fut prcfque aufîi-tot fait comte
de Devonshire par la Reine ^ ôc en fut dans la fuite fort con-
fideré\ L'évêque de Wincefter fut élevé à la dignité de Chan-
celier i quoiqu'il eût foufcrit à l'avis touchant le divorce de Ca-
therine mère de Marie , ôc qu'il eût même fait imprimer des
livres pour la défenfe de la caufe de Henri VIII.
La Reine , après avoir refté dans la Tour jufqu'au 7 d'Août,
fut conduite par eau au palais de Richmond i à deux lieuëg
de la ville. On n'avoir point encore parlé de religion 5 le peu-
ple accoutumé à la doûrine des Proteftans , fut fur le point de
jetter des pierres à un prédicateur Catholique, qui prêchoit dans
l'églife de S. Paul , ôc qui y débitoit des fentimens contraires à
la Réforme. Un Religieux , prêt de célébrer la Mefle dans l'é-
glife de S. Barthelemi , fut expofé aux mêmes violences > mais
ceux qui excitèrent ce tumulte furent enfuite punis par le Ma-
giftrat : la Reine déclara par un édit, qu'elle vouloir vivre dans
la religion de fes ancêtres , avec défenfe néanmoins aux pré-
dicateurs de parler contre la dodrine reçue.
Cependant on avoit déjà éxaclement inftruit le procès à^s
Conjurez, ôc le 20 d'Août on les avoit transferez à Weftminfter,
pour y fubir linterrogatoire. Le duc de Northumberland, in-
terrogé par {^.s Juges , leur répondit qu'il n'avoit agi que fui-
vant les déhberations du Confeil privé î mais fon excufe ne fut
DuJîeyeft point reçuë , ôc il fut condamné à mort, comme criminel de
haute trahifon. Lorfqu'on lui eut prononcé fon arrêt , il pria
qu'on adoucît le genre de fa mort , ôc qu'on pardonnât à fes
enfans en faveur de leur âge; il demanda enfin , pour confola-
tion, la liberté de parler à quelque Théologien, ôc de s'entre-
tenir des affaires de l'Etat , avec quatre des principaux Seigneurs.
€ondamné à
more.
I II fat même propofé pour avoir
l'honneur de l'époufer , comme on le
verra plus bas. On peut croire que la
maifon de Courtenay d'Angleterre ,
aîne'e, dont Pierre de France, feptie'me
fils de Louis le Gros , e'poufa Theritiere
nommée Elizabeth ; dont font iffus
quatre Empereurs d'Orient , 6c qui
defcend des cadets maies de celle de \ fubfifle encore aujourd'hui en Fran
Courtenay , mais non de la branche ^ ce.
DE J. A. DE ÏHOU, Liv. XlII. 417
Le comte deNorthampton^ qui fut enfuite interrogé , dit qu'il «
n'avoit exercé aucune charge publique pendant les troubles , Tj ] ^
que tant qu'ils avoient duré , il s'étoit occupé à la chafTe , ôc qu'il ^ *
n'avoit jamais eu part aux défordres de l'Etat. Mais comme il ^ > ^'
étoit prouvé qu'il avoir fuivi le parti de Dudley , il fut aufîi
condamné à mort. Après fa condamnation, on prononça celle
du comte de Warwich, fils aîné du duc de Northumberland,
qui voyant que fes Juges , fans avoir égard à fon âge, mefu-
roient la grandeur de la peine à celle du crime , reçut l'arrêt
de fa mort avec une grande confiance, & demanda pour tou-
te grâce que fes dettes fulfent payées : car par une loi d'Etat ,
tous les biens de ceux qui font condamnez pour crime de haute
trahifon , font confifquez fans aucune charge de dettes. Ces cri-
minels furent aufTi-tôt ramenez à la Tour. Le lendemain An-
dré Dudley frère du Duc, Jean Gâte capitaine des Gardes,
( foupçonné d'avoir le premier follicité Edouard d'adopter Jean-
ne , pour favorifer Dudley ) Henri Gare fon frère , & enfin le
chevalier Thomas Palmer , furent auiïi condamnez à mort.
Le 22 d'Août, Dudley, qui avoit communié deux jours au- Dncîrcy tCx
paravant , fut conduit au fupplice. JNicolas Heath, nommé ^°"^"'^ ^"
depuis à farchevêché d'York , l'engagea à confelfer fon crime , "^^' ^^^'
ôc à demander pardon de fes fautes. Dans le difcours que le
Duc adreffa au peuple à ce fujet , il exhorta tous ceux qui
ctoient préfens à fuivre la religion ancienne , ôc à rejetter Ja
nouvelle , comme la fource de tous les malheurs arrivez à
l'Angleterre depuis trente ans ; il leur repréfenta fur tout, qu'il
falloit bannir du Royaume , comme feditieux , ceux qui la
prêchoient , fi les Anglois vouloient fe rendre agréables à
Dieu, ôc afiurer la tranquilité de l'Etat , qu'au fond du cœur
il ne s'étoit jamais éloigné de la religion ancienne 5 qu'il en
prenoit à témoin fon ami l'évêque de Wincefter j (ceprélar,
à fa prière , ne l'avoir point quitté, ôc étoit alors à côté de lui)
mais qu'aveuglé par fon ambition , la circonfhmce des tems
avoit réglé fes démarches j que la fincerité de fon repentir
égaloit l'énormité de fes fautes ; qu'il voyoit , fans murmurer>
l'appareil de fa mort ; ôc qu'il rcconnoilfoit l'avoir méritée.
Après avoir parlé ainfi , il pria l'affemblée d'adreffer pour lui
des prières à Dieu , ôc il fe prépara à mourir! Le bourreau
l'ayant prié de lui pardonner fa mort , lui trancha la tête.
4i3 HISTOIRE
Le dlfcôufs de Dudley fit des impreffions diverfes fur Tef-
Henri II P*-^^ ^^ ^^^^ ^"^^ étoienr préfens; il leur parut ctonnant qu'il fe
j ^^ ^ ^ * fut déclaré contre une religion, qu'il avoir fuivie pendant feize
ans, Ôc dont il fembloit n'avoir eu en vue que le foûtien, en
déterminant Edouard à déshériter fes fœurs. La plupart ont
écrit que ce Seigneur artificieux, & attaché à la vie, s'étoit flatté
de faire changer fon fort , en aiïùrant qu'il n'avoit été Proteftant
que par ambition ; mais qu'il s'étoit enfuite repenti de cette
déclaration, lorfqu'il avoir vu qu'elle ne produifoit rien. On
l'avoir foupçonné d'avoir donné au Roi un breuvage empoi-
fonné : quoique les conjectures en fuflent affez fortes , il n'en
fut point queftion dans fon procès 5 les juges , en l'inftruifant ,
cherchèrent plutôt à punir la confpiration tramée contre Marie,
qu'à venger la mort d'Edouard. Jean Gâte & Palmerfubirent
après lui le même fuppiice : les autres criminels relièrent dans
la prifon 5 la mort de quelques-uns fut différée , & l'on fit entre-
voir aux autres l'efpérance de leur grâce. André Dudley , Jean
ôc Henry Gâte frères, furent élargis deux jours après. La con-
damnation de mort prononcée contre Henry Gare , qui vécut
jufqu'à l'année i j 80 , produifit fur lui un effet fingulier & fur-
prenant : fes cheveux ôc fa barbe devinrent tout blancs , dans
la nuit qui fuivit le jour de fon arrêt.
Pierre Martyr Vermilio ou Vermili ' , théologien , que fa
doêtrine avoir rendu aufii célèbre parmi les Proteftans qu'o-
dieux au parti contraire, étoit alors à Oxford. Auiïi-tôt qu'E-
douard fut mort , on lui fit défenfe de fortir de fa maifon , ôc
d'en rien détourner. Il écrivit à fes amis , pour leur repréfenter
le danger qui les menaçoit , & pour fe plaindre qu'on violoit
la foi publique , par ce procédé injurieux à la mémoire du feu
roi Edouard , qui l'avoir attiré en Angleterre. Ayant enfin eu
la liberté de quitter Oxford, il fe rendit à Londres, où il fe
mit fous la prote6lion de l'Archevêque de Cantorbery fon
élevé ôc fon unique appuy. On difoit pubhquement que ce
I II étoit né à Florence : il changea
fon nom de Vermili , en celui de Mar-
tyr. Il fut d'abord chanoine régulier
de S. Auguitin , 8c fe rendit fi habile
dans la connoifiance des langues Grec-
que 8c Hébraïque-, 8c dans la Théo-
logie , qu'il fut confidcré comme le
premier homme de fon ordre , ôz en
mêmetems comme un des plus grands
prédicateurs d'Italie. Il embraila à
Naples la religion Froteftante,8c s'ac-
quit une grande réputation par fes ou-
vrages. Il fe trouva au colloque de
PoijGTy en 1561. L'auteur en parlera
encore dans la fuite.
Prclat
DE J. A. DE THOU, Liv. XIII. 415?
Prélat étoit déjà chancelant , & que la nouvelle fituatlon des
affaires avoit changé fa religion. Mais par un écrit qu'il pu- Henri IÎ.
blia le y de Septembre , il fe juftifia , Ôc fit connoître qu'il étoit i 5 J 3.
prêt de foûtenir tout ce qu'Edouard avoit fait par fes confeils ,
au fujet de la religion^ comme conforme à la parole de Dieu
& à la dodrine des Apôtres. Ayant été affermi dans cette
réfolution par Vermili , il le pria de le féconder. Mais fans
s'arrêter à la difpute ôc à la difcuffion , on en vint à la violence.
Peu de tems après les Archevêques de Cantorbery ôc d'Yorck,
les Evêques de Londres ^ deWorchefter, ôc quelques autres
furent mis en prifon, ôc remplacez par d'autres? on leur faifoit
un grand crime de s'être déclarez dans leurs fermons contre
Marie, avant qu'elle fût proclamée Reine. Hugue Latimer,
qu'Edouard avoit tiré de la prifon , oii Henry fon père favoit
fait mettre pour caufe de religion , y fut remis avec eux. Le
Confeil fut long-tems à décider du fort de Vermili . accufé
d'avoir fait en Angleterre un grand tort à la religion Catholi-
que. De l'avis général, il fut ordonné que, puifqu'il étoit venu
en Angleterre fous le fceau de la foi publique , il feroit ren-
voyé , fans fubir aucune peine , avec ceux qui l'avoient accom-
pagné, il partit donc avec Bernard Ochino pour Anvers j de-là
il fe rendit à Cologne , ôc enfuite à Strafbourg, d'où il étoit
venu.
Après ces jugem.ens , la Reine quitta Richmond, Ôc revint
à la Tour. Son départ fut précédé des funérailles de fon frère,
qu'elle avoit fait faire à Wefîminfter, félon les cérémonies or-
dinaires , malgré la répugnance des Evêques qui l'accompa-
gnoient, ôc qui lui avoient repréfenté, qu'il n'étoit pas permis
de faire des prières publiques , ni de célébrer des Meïïes , pour Marie défend
un Prince qui étoit mort hors du fein de l'Eglife. Leurs re- ^'^ p"ci Dieu
montrances , qu elle n écouta pomt alors , lui hrent depuis une
telle imprefTion , qu'elle défendit qu'on priât Dieu pour fon
père Henry VIII. auteur du foulevement contre le Pape.
Le dernier de Septembre elle fortit de la Tour, ôc retourna Son entrée a
à Weftminfler , pour faire fon entrée dans la ville le jour fui-
vant, félon l'ancienne coutume ,ôc prendre les marques de la
Royauté. Cette cérémonie fut faite avec une grande pompe.
La marche de la Reine étoit fuivie ôc précédée déplus de cinq
cens des premiers feigneurs du Royaume 5 deux d'entre eux
Tom. IL Ggg '
ronnement.
420 HISTOIRE
■• repréfentoîent les ducs de Normandie ôc de Guyenne, pro-
Henri II '^'^"^^^ ^^ France , fur lefquelles l'Angleterre prétend avoir
^ ' des droits. Le lendemain la Reine arriva accompagnée d'Elifa-
beth fa focur 6c d'Anne de Cleves, qui avoit été femme de Hen-
ry VIII. &c répudiée peu de tems après fon mariage. Un grand
nombre de femmes de condition & les Ambafladeurs des
Princes étrangers étoient à la fuite de ce pompeux cortège ,
qui palTa fous les arcs de triomphe qu'on avoit élevez dans la
ville, où la Reine fut reçue au milieu des acclamations publi-
ques. Les Florentins ôc les Génois fe diftinguerent par la ma-
gnificence des arcs de triomphe qu'ils avoient dreflez , avec
des infcriptions en l'honneur de Marie , ôc qui repréfentoient
la Juflice & la Religion rappellées par elle en Angleterre.
Céiémonic Elle entra dans l'Eglife, vêtue d'un manteau de foye de cou-
de fou cou- ]gyj. de pourpre^ porté par le premier gentilhomme de la cham-
bre ôc par la femme du duc de Norttolk : 1 eveque de Dur-
ham lafoutenoit à droite, ôc le comte de Shropphire à gau-
che. Sa fuite ctoit compofée d'Elifabeth fafœur, d'Anne de
Cleves, & d'environ foixante ôc dix des plus grandes Dames
du Royaume, vêtues de manteaux de foye doublez de martres-
zibelines, avec des couronnes fur la tête. On voyoit marcher
par ordre, ôc félon leur rang, lesDucs, les Comtes, les Mar-
quis , ôc les autres Grands. Enfin la Reine fut placée par l'é-
vêque de Winchefter , accompagné de dix autres Prélats , fur
une eftrade dreffée dans l'Eglife. Après l'avoir montrée au peu-
ple: Voici, dit-il, en s'adreffant à l'afTemblée , la vraye Reine.
En même tems il demanda , fi on ne la reconnoiflbit pas pour
la légitime héritière du Royaume : les applaudiflemens ôc le
bruit confus des voix prouvèrent affez qu'on la reconnoiffoit
pour telle. La Reine defcendit alors , pour aller à l'autel faire
le ferment que les Rois ont coutume de faire. Cette cérémonie
fut fuivie d'un fermon , que prononça l'Evêque fur l'obéifTance
due aux Rois par leurs fujets. Dès qu'il fut fini , la Reine quitta
fon manteau ôc fa robe , ôc fe profterna au pie de l'autel , oii
elle fut ointe de l'huile facrée. On la couronna enfuite de trois
différentes couronnes, dont la dernière lui refta fur la tête. La
Reine ) facrée ôc couronnée , remonta encore fur la même eftra-
de, après qu'on eut chanté le Te Deum. AufÏÏ-tôt l'évêque de
Winchefterlutune déciaratioii de la Reine, par laquelle elle
DE J. A. DE THOU , Liv. XIII. 421
pardoiinoit tout le paffé. Alors il s'approcha le premier de la .
Reine pour lui rendre la foûmiiïion ordinaire j l'ufage eft de TJpxjRT tt
baifer la joue gauche. Le comte de Nortfolk , au nom des ce-''
Ducs du Royaume , le marquis de Wincheftisr pour les Mar- ^ ^ ^*
quis , le comte d'Arundel pour les Comtes, & enfin les au-
tres feigneurs d' Angleterre j fuivirent pour faire la même foû-
milTion. Toutes ces cérémonies érant achevées , on célébra la
MefTe :1a Reine, après l'avoir entendue, retourna avec le mê-
me ordre ôc la même pompe au palais , où l'on avoit préparé
un grand repas. Elifabeth fa fœur, ôc Anne de Cleves étoient
alTifes au deflbus d'elle , ôc un peu plus bas l'évêque de Win-
chefter qui avoit fait la cérémonie.
Pendant le repas, Democh , homme de grande naiffance , Ôc
né chevalier d'honneur des Rois d'Angleterre , entra dans la
fale du feftin , armé ôc monté fur un cheval , 6c fit publier par
un héraut, qu'il reconnoiffoit Marie pour vraye Ôc légitime hé-
ritière du Royaume ; que s'il étoit quelque téméraire , qui osât
dire le contraire , il étoit prêt à fe battre en duel contre lui.
Ayant aufli-tôt jette fon gand par terre en figne de défi , il fit
deux ou trois fois le tour des tables , ôc s'arrêta enfin devant
la Reine pour la faluer : elle prit une coupe d'or , but à ce ca-
valier avec un air de bonté, ôc lui fit prefent de la coupe , après
l'avoir vuidée. Il quitta fa lance pour la recevoir, ôc fortitde
la fale avec ce prefent. On leva les tables , ôc la Reine, après
s'être entretenue quelque temsavec les AmbalTadeurs des Prin-
ces étrangers , fe retira dans fa chambre. Ces Ambaffadcurs
étoient celui de TEmpereur, celui de Ferdinand Roi des Ro-
mains t celui de Maximilien roi de Bohême , Jean Micheli
ambaffadeur de la Republique de Venife , ôc Jean-Bâtifle Ri-
cafoli évêque de Cortone, Envoyé de Côme duc de Florence.
Après qu'on eut achevé toutes les cérémonies qui regar- Convocation
doient le facre de la Reine, on convoqua à Londres l'alTem- ^' **' ^"^^^ *
blée du Parlement pour lé mois d'Oclobre fuivant. Plulieurs
édits ) faits fous le règne de Henry ôc d'Edouard , y furent révo-
quez: l'on en confirma néanmoins quelques-uns. On commen-
ça par annuller la fentence du divorce de Henry ôc de Cathe-
rine d'Arragon : leur mariage , ôc les enfans , qui en étoient
>iez , furent déclarez légitimes; déclaration, qui attaquoit in-
directement celui d'Anne Boulea * , ôc fembloit confirmer *ouBollcn,
422 HISTOIRE
,^_,^,„__,^ rillégitimlté de lanaiflance d'Elifabeth.L'on abolit les loix, qui
Tj ^ avoient été portées touchant la difcipline Ecclefiaftique , fous
' Edouard , 6c on régla que les Prêtres mariez qui ne VDudroient
^ J ^ ^' pas fe réparer de leurs femmes, ôc qui refuferoient de faire pé-
nitence y feroient interdits & privez de tous revenus Ecclefiafti-
ques ; que ceux qui s'en étoient feparez, ou qui, après la mort de
leurs femmes , avoient vécu régulièrement, rentreroienr dans
leurs fonctions , fans cependant jouir d'aucuns biens de l'Eglife.
Beaucoup d'Evcques fe trouvèrent par-là obligez d'abdiquer
leur dignité 5 & plufieurs qui en avoient été dépouillez par
Henry VIII. furent rétablis par la Reine. On abolit auiïl une
loi de Henry VIII. laquelle défendoit , fous peine d'être traité
en criminel de haute trahifon , de parler contre la réformation
de la difcipline Ecclefiaftique établie par le Roi , contre la
Suprématie , ôc contre tout ce qui pouvoit la concerner , ou
enfin de révoquer en doute les édits rendus à ce fujet. Le
titre de chef de l'églife Anglicane fut aboli. On rétablit dans
leurs dignitez Ôc dans tous les droits de leur naiffance le duc
de Nortfolk ôc Renauld Poole "^j qui félon les loix du Royau-
me, ne pouvoient ni hériter ni tefter, pour avoir été accufez
du crime de haute trahifon.
On fonge à Ces affaires étant réglées, on ne s'occupa que du choix d'un
marier la Rei- jyj^n pour la Reine. Elle avoir jufques-là montré beaucoup de
répugnance pour le mariage , foit que cette difpofition lui fût
naturelle , foit qu'elle lui vînt alors de fon âge trop avancé j
car elle avoit déjà quarante ans : d'ailleurs elle n'étoit pas affez
belle , pour pouvoir fe flatter d'avoir un mari qui l'aimât. Enfin
foit qu'elle fut follicitée par fes miniftres , foit qu'elle fût dé-
terminée par la nécefiTité des afl^aires préfentes , elle fongea fé-
rieufement à fe marier j parce qu'elle avoit à craindre que la
foibleffe de fon fexe ne lui attirât le mépris de fes fujets ? fans
compter qu'elle n'étoit pas encore bien affermie fur fon thrô-
ne, ôc que fon Royaume étoit encore agité de quelque refte
de fadions. Le prince Philippe d'Efpagnefils de l'Empereur,
Renaud Poole Cardinal, ôc My lord de Courteney étoient les
trois maris qu'on lui propofoit. L'éclat de la naiffance ôc l'a-
mour de la patrie rendoit ces deux derniers recommandables,
ôc l'on efpéroit que fous l'un ou l'autre on pourroit conferver
I Le cardinal Polus.
DE J. A. D E T HO U, Liv. Xm. 423
k liberté , & les privilèges delà Nation. On confideroit fur-tout, -
quePoole, né de la fille de George duc de Clarence, frère d'E- Henri II,
doûard IV. étoit parent de la Reine 5 qu'outre cet avantage , il 1553»
avoit une grande probité, de très-bonnes mœurs , beaucoup de
douceur & de prudence. Courteney avoit pour lui la jeuneffe ,
& des manières polies , qui le rendoient agréable à la Reine.
Il étoit aufil defcendu des Rois d'Angleterre , & tiroit fon ori-
gine de la fœur de la mère de Henry VIII. Mais on ne pouvoir
fe guérir des foupçons que l'on avoit , qu'il favorifoit le Protef^
tantifme. Enfin on fe rendit aux fentimens de ceux qui repré-
fenterent , que le roïaume agité demandoit un roi puifTant , qui
fçût reprimer les mouvemens domeftiques, & qui fiit en état
de réfifter aux François , qui , depuis peu maîtres de l'Ecofle ,
étoient des voifins à redouter par mer & par terre. La Reine ,
qui avoit beaucoup d'ambition , fe laififa aifément perfuader par
cesraifons, & confentit de prendre pour mari Philippe prince
d'Efpagne , que l'on difoit devoir époufer fa coufine germaine >
fille d'Emmanuel roi de Portugal & d'Eleonore d'Autriche.
Cependant la Reine, dans la réfolution de rétablir en iVn- Le pape cn-
gleterre la religion de fes ancêtres , avoit fecretement donné ^°y^ en An-
des ordres à Poole , & l'avoir inftruit de fa volonté & de fes mendon.
defTeins. Mais le pape entrevoyant de grandes difïicultez, JU'
gea à propos de fufpendre le départ de Poole , en qualité de
Légat en Angleterre , & d'y envoyer auparavant , pour con-
noître l'état des chofes, Jean-François Commendon , qui étoit
Camerier du Pape, & qui fut depuis Cardinal, perfonnage
d'un efprit aulTi vif que pénétrant. Dans les entretiens fecrets
qu'il eut avec la Reine , il reçut d'elle un ade ligné de fa main ,
par lequel elle promettoit l'obéïfTance au S. Siège , & deman-
doit que le royaume fût relevé de l'interdit. Pour obtenir cette
grâce , elle afllira le Légat qu'elle envoyerpit au Pape une ma-
gnifique ambaflade , aulfi-tôt que fon royaume feroit paifible.
Commendon retourna à Rome chargé de cet ade. Peu de
temps après le cardinal Poole fut nommé Légat , & partit avec
un plein poitvoir de traiter de la paix entre l'Empereur & le
r-oi de France. Il étoit encore en Italie , lorfqu'il écrivit à la
Reine le 1 3 . d'Août , de Magufmo dans les terres de Vérone ,
près du lac de Garde. Il la loua de fon amour pour la religion
^ de fon attachement au S. Siège & l'exhorta à pcrfcvcrer
Tome IL Gggiij*
424 HISTOIRE
dans ces pieux lentimens. Outre le pouvoir de négocier la
Henri II. paix, dont on fçavoit qu'il ctoit chargé , il avoit des ordues fe-
J 5 5 5» crets , qui regardoicnt l'état prélent de l'Angleterre. Ces deux
commiflions n'av oient été réiinies enfemble , que pour cacher
par l'une le myftere de l'autre. L'Empereur qui l'avoit décou-
vert , ou par fa pénétration vive & naturelle , ou par les lumiè-
res de fes miniilres , avoit fait connoitre au cardinal Dandino ,.
que le Pape lui avoit envoyé pour traiter de la paix , que par
desraifons juftcs& fortes, le départ de Poole ne pouvoit con-
tribuer au bien Public. Le cardinal Dandino à fon retour d'Al-
lemagne avoit écrit au cardinal Poole , quels étoient les fenti-
mens de l'Empereur. Poole s'étoit déjà mis en chemin par les
ordres du Pape , & avoit fait annoncer fon arrivée à l'Empereur
par rlorebelio qu'il lui avoit envoyé. A peine le Cardinal fut-il
arrivé fur les frontières du Palatinat , que Diego de Mendofe ,
dépêché de la Cour de Vienne , l'obligea de s'en éloigner, àc
de prendre la route de Dillingen, ville de la dépendance de
l'évêque d'Ausbourg fur le Danube, pour y attendre ce que
l'Empereur avoit à lui dire.
I 5 5* 4. La crainte que la préfence du cardinal Poole , né du fang
L'Empereur i^oyal ,& fort en Crédit dans fon pays, ne fut un obftacle au
empêche le mariage prefque conclu , avoit engagé l'Empereur à en agir
î^d'aner^cn ^hifi 5 c'eft pour ccla qu'il ne voulut point confentir à l'entrée
Angleterre, de Poole en Angleterre , que le mariage de Philippe fon fils
avec la Reine ne fut entièrement achevé. Pour alTurer cette
alliance il envoya en Angleterre, fur la fin de l'année, lUie
magnifique ambailade. Lamoral , comte d'Egmont, qui en
étoit le chef, étoit accompagné de Jean de Lallain & de
Jean de Montmorency feigneur de Courrieres. Les ambafla-
deurs entrèrent dans Londres à la lin du mois de Février , &:
conclurent l'affaire quelques jours après leur arrivée 5 aux
Conditions Conditions , que la cérémonie du mariage feroit célébrée auffi-
du mariage de pt qu'il feroit poiTiblc j quc Philippe prendroit les titres du
Prbce^ rnî^i-^^ Royaume & des Provinces de fa femme , & qu'ils auroient
lippe fils de l'un & l'autre le même pouvoir dans fadminiflration des affai-
1 empereur. ^^^^ fans néanmoins préjudicier aux privilèges & aux coutu-
mes du Royame 5 que la Reine auroit feule la Hberté de nom-
mer aux bénéfices , de donner des grâces , & de difpofer des
charges j qu'elle auroit aulîi part dans tous les Royaumes &
J. A, DE THOU, Liv. XIII. 42^
toutes les Seigneuries que Philippe fon mary poiTédoit ; qu'au cas — — — — !
qu'elle lui llu-vêcut , il lui feroit fait pour fon douaire une pen- Henri II.
fion de 5oooo 1. par an , comme autrefois à Marguerite d'An- 1554.
gleterre , veuve de Charle de Bourgogne , au payement de la-
quelle fomme l'Efpagne s'engageroit pour 40000 liv. & la Flan-
dre avec les autres provinces des Pays-Bas , pour 20000 liv.
Pour prévenir les difcuffions & les troubles , on convint que
les enfans mâles , qui naîtroient de ce mariage , fuccederoient
à la couronne d'Angleterre , & qu'ils fuccederoient encore à
tous les états que l'Empereur tenoit dans les Pays-Bas & en Bour-
gogne 5 Et que Dom Carlos né du premier mariage de Phi-
lippe, fuccederoit à tous les Etats & droits appartenans aduelle-
ment , tant en Italie qu'en Efpagne j ou à Philippe fon père, ou
à l'Empereur fon ayeul , ou à Jeanne fa bifayeule ; & qu'à rai-
fon de ces biens, il feroit obligé de payer la fomme de 40000 1.
Que s'il ne naiflbit que des filles de ce mariage , l'aînée fuc-
cederoit à tous les états de Flandre , à condition , que du con-
fentement ôc de Favis de Charle fon frère , elle choifiroit un
mary en Angleterre ou en Flandre j qu'au contraire , fî fans l'a-
veu de fon frère , elle en prenoit un ailleurs, elle feroit privée
de la fuccefllon de la Flandre , & que Charle & fes héritiers y
feroient maintenus dans leurs droits j que néanmoins elle & fes
fœurs feroient dotées félon les loix & les coutumes des lieux :
Que s'il arrivoit que Charle ou fes fucceffeurs mouruflent fans
héritiers , en ce cas celui ou celle qui naîtroit de ce mariage ,
hériteroit de tous les Etats de l'un & de l'autre , tant de Flandre
que d'Efpagne , & de toutes les principautez d'Italie , & que ce
fucceifeur feroit obligé de conferver les droits , les privilèges,
les immunitez & les coutumes de chaque Royaume: Qu'il y
y auroit entre l'Empereur , PhiHppe & fes héritiers , la Reine ,
les enfans & leurs hoirs , & enfin entre les Royaumes & les Etats
des uns & des autres , une amitié ferme & coudante , une intel-
ligence & une union perpétuelles & inviolables ; que les traitez
faits à Weftminfter en 1 y 43. & quatre ans après à Utrecht le 16
de Janvier , feroient renouveliez & confirmez.
Le bruit de ce mariage , qui fe répandit , fit beaucoup mur- Confpîratîon
murer le peuple , & l'Angleterre fut à cette occafion agitée ^ l'occa/îon
1 ^ 1 1 r»- >-^ o T-i wr- • de ce luaria-
de nouveaux troubles. Pierre Carew & Thomas vviat , qui g^
s'en déclarèrent les Chefs , firent part de leurs defleins au duc
42^ HISTOIRE
. de Suffolk , encore prifonnier , &qui, fous prétexte de mala-
Henri II ^^^ ' avoit obtenu fur fa parole la liberté d'habiter famaifon ,
I ? C 4 * ^^^^ changer d'air. Avant de faire éclater leurs projets, ils
crurent devoir attendre l'arrivée de Philippe , s'imaginant qu'éa
prenant les armes alors , ils feroient réputez défenfeurs de la
liberté de la patrie, contre la domination d'un Prince étran-
ger, & non pas rebelles à leur Reine. Cependant Carew,
qui croyoit qu'il étoit dangereux de différer , leva fecretement
des gens de guerre dans le Pays de Cornoùaille. Mais la Cour
d'Angleterre en ayant été informée plutôt qu'il ne penfoit>
ilpafla promptement en France, ne pouvant fe réfugier ail-
leurs.
Wiat , qui avoit part à cette entreprife, la voyant découver-
te , n'avoit plus quefon courage pour reflburce. Il engagea les
peuples de Kent , payis voifin de la France, àfe foulever , en
leur repréfentant que la Reine, féduite par de mauvais con-
feils, alloit réduire l'Angleterre à la fervitude, & expofer la
religion à de grands périls , par fon mariage avec un Prince
étranger. La Reine fit choix du duc de Suffolk pour mar-
.cher contre lui. Mais ce duc effrayé par les remords de fa
confcience , s'étoit retiré , & étoit allé dans la province de
Warwick, où il ne put réuffir àfaiie prendre les armes aux peur-
pies , & tenta encore vainement de faire reconnoître pourRei-
' xiQ Jeanne fa fille. Enfin la Reine chargea le comte de Hunting-
ton d'allex ^ avec une troupe de cavalerie ^ pourCuivre cet
Jiomme fi attaché à lui nuire , & déjà juge criminel de haute
trahifon. Le duc de Suffolk , qui fe vit alors abandonné de tout
le monde , diftribua fon argent à fes gens , & fe livra à la foi
d'un payifan qui le trahit , ou par crainte , ou par intérêt.
Succès fie Sur la fin du mois de Janvier, le comte de Nortfolk eut or-
Copiurcz. ^^ '^^^ ^^ s'avancer contre Wiat. Dès qu'il fut fur le pont de
Rochefter, à la vue de fon enncjiii, fes troupes l'abandon-
^lerent , & il lui fallut prendre la fuite : après avoir perdu tout
fon canon & tous fes bagages , il em le malheur d'être pris
enfuyant. Mais Wiat aufifi-tot lui donna la liberté, & le preffa
fort de fe déclarer lui-même chef d'une auffi jufie guer-
re : il lui dit que s'il vouloit pourtant retourner auprès de la
B.eine , il le priait d'affurer Sa Majeftéj, qu'il n'avoit point pris
Jes armes contre elle j qu'il n'avoit eu pour but que la défenfp
• . . ' de
Ma lie con-
DEJ. A. DETHOU,Liv. XÎII. 427
de la liberté de la patrie , contre les entreprifes des etraii- «^^^-p^»-
gers. Wiat enorgueilli de ce fuccès , refoiut d'aller droit à H£f^Ri H
Londres , avec fes troupes , qui confiftoient en quatre mille i ^ ,- 4.
hommes. A la nouvelle de fon arrivée , les ambaiîàdeurs de
l'Empereur, pour appaifer la fédition, ôc pour échaper au pé-
ril qui les menaçoit , s'embarquèrent, ôc fortirent du port le
premier de Février. La Reine fe rendit le même jour à Lon-
dres. A peine y fut-elle arrivée, qu'elle convoqua tumultuai-
rement une aflemblée du peuple. Après avoir fortement in- y,o^^^^^^^f,l°^ç,
"veélivé contre Wiat, elle fit fçavoir quels étoient les defTeins (emblée du
de ce rebelle, ôc ce qu'elle avoit refolu défaire. Elle dit qu'el- P^"P^^'
îe ne s'étoit conduire dans l'affaire de fon mariage , que par
les avis des Grands de l'Etat , qu'elle avoit paHe les plus beaux
jours de fa vie dans le Célibat j qu'elle avoit peu d'envie d'en
fortir , ôc que Ci les Etats du Royaume j.ugeoient qu'il fût avan-
tageux qu'elle ne fe mariât point , elle confentoit volontiers
à le pafîer de mary î qu'elle feroit touchée de la plus vive dou-
leur , s'il étoit vrai que fon mariage dût faire le malheur de
i'Etat, ôc allumer dans fon fein une guerre pernicieufe ôc fan-
glante > qu'elle demandoit que l'on ne s'écartât point de l'o-
béiffance Ôc de la fidélité , ôc que l'on parût enfin difpofé à la
venger de la perfidie des rebelles. Que cette vengeance fur-
tout devoit être l'ouvrage de ceux qui i'avoient proclamée
Reine , Ôc qui d'un commun confentcment I'avoient reconnue
pour héritière légitime de fon père ôc de fon frère.
Pour rendre odieux Wiat , déjà déclaré traitre par la voix
d'un Héraut, on lut publiquement les demandes qu'il avoit eu
l'audace d'envoyer à la Reme. Par le premier article , il de-
mandoit que Sa Majefté fût remife à fa garde , avec pouvcyr
de décider de fon mariage , ôc d'arrêter Ôc punir fes Miniflres.
La Reine s'étant affurée de l'obéiffance de fes fujets , par la
publication des proportions de ce rebelle , fit prendre les ar-
mes à cinq cens hommes , la plupart étrangers : les uns furent
placez à la porte du pont de la Tamife, Ôc les autres furent
diftribuez dans la ville. Trois jours après , elle promit de par-
donner indiflinttement à tous ceux qui avoient fuivi le parti
des Conjurez , pourvu qu'ils miffent bas les armes j ôc elle dé-
clara qu'elle donneroit une récompenfe à quiconque lui ame-
neroit Wiat prifonnier.
Tom.IL Hhh
42S HISTOIRE
Ce rebelle , loin de s'épouvanter de ces menaces , efpe-
7^^ ^ 77 roit au contraire venir à bout de fes deffeins fans coup férir.
Dans cette confiance il s'avança jufqu'à la porte du pont. Mais
^ ^ '^' contre fon attente l'entrée lui ayant été refufée^ il pafla la ri-
vière à douze milles au-deffus de Londres , ôc s'étant appro-
ché d'une autre porte de la ville > où Courtenay étoit en fac-
tion , il demanda qu'on la lui ouvrit comme à un ami. Wiat
îivoit laiffé fes troupes dans un lieu peu éloigné : les foldats ,
en l'abfence de leur Chef, s'étoient couchez dans une prairie,
&i ne fe tenoient aucunement fur leurs gardes. Tandis que
Courtenay ôc Wiat difputoient enfembîe , le comte de Pem-
buock , à la tête de quelques troupes d'élite , fortit de la ville
par une autre porte, Ôc chargea les ennemis en queue Ci à pro-
pos , qu'il les mit en déroute. Courtenay en même tems voyant
\viat çft Wiat abandonné de fes troupes , fe jetta fur lui , ôc le fit pri-
*"^^" fonnier. Courtenay cependant fut foupçonné de trahifon , ôc
même arrêté , comme complice de l'entreprife de "Wiat. On
l'accufoit de l'avoir laifTé approcher de la ville, ôc d'avoir fouf-
fert qu'il fe fût emparé du fauxbourg. On lui imputoit encore
de ne s'être déclaré fon ennemi, qu'après la défaite des trou-
pes de ce rebelle par le comte de Pembrock.
La Reine fit publier le lendemain 7 de Février , que tous
ceux qui auroient retiré chez eux quelques-uns des Conjurez,
euffent à les dénoncer fur le champ , fous peine de la vie. On
en découvrit par ce moyen un grand nombre, & l'on en pu-
nit à Londres ôc à Weftminfler plus de quatre-vingt , parmi
lefquels fe trouvèrent plufieurs perfonnes de condition. Cette
dernière confpiration occafionna la mort de Jeanne , fille du
duc de Suffolk , ôc de Gilfort fon mari. Ils furent l'un ôc l'au-
jeanne eft ^^q condamnez à perdre la tête. La Reine envoya un Théo-
condamnée a , . . -^ * i . ri i • /^ i t
être décapi- logien a Jeanne , pour lui perluader de mourir Catholique,
ïée. ôc d'embraffer la véritable religion. Jeanne répondit , qu'elle
n'avoit pas aflez de tems pour décider fur des queftions de
théologie , ôc qu'elle jugeoit à propos d'employer les momens
qui lui reftoient , à demander à Dieu la grâce de mourir chré-
tiennement. Ce Théologien, qui crut que Jeanne n'avoit par-
lé de la forte , que pour avoir occafion de prolonger fa vie,
alla trouver la Reine, ôc obtint que fon fupplice feroit différé
de trois jours. A fon retour , il avertit Jeanne du délai que la
DEJ. A. DETHOU.Liv. XïII. 42^
Reine lui avoit accordé , afin qu'elle eût le tems de l'enten-
dre , ôc la pria en même tems de vouloir bien prendre des Henri IL
fentimens plus conformes aux principes de la vraye religion, j c- r 4.
Jeanne lui répondit d'un air gracieux : ce Je ne vous avois pas
» tenu ce difcour%, afin qu'il fut rapporté à la Reine ; ne pen-
3> fez pas que j'aye un fi grand attachement à la vie : depuis
3' que vous m'avez quittée, j'en ai conçu unfi grand dégoût,
a> qu'uniquement occupée de la vie éternelle , je ne penfe plus
3' qu'à la mort ; ôc puifque c'eft la volonté de la Reine , je
M l'accepte volontiers =5.
^vant que «d'être conduite au fupplice , Gilfort fon mari Confiance
obtint la permiiîion de la voir , ôc de lui faire fes derniers ^ femieté de
adieux. Mais Jeanne réfufa de le voir, ôc lui fit dire qu'une
pareille entrevue étoit plus propre à entretenir la douleur,
qu'à donner de la confoiation dans les derniers momens de la
vie relie ajouta que dans peu de tems elle feroit unie à lui par des
liens plus étroits , ôc qu'ils auroient la joie de fe revoir dans
un état plus heureux. Lorfqu'elle fortoit de la Tour , le Gou-
verneur la pria de vouloir bien lui laiffer quelque chofe qui
pût le faire refTouvenir d'elle. Pour le contenter , elle deman-
da des tablettes , ôc écrivit deffus , en Grec , en Latin ôc en
Anglois ( car elle pofTedoit ces trois langues) trois courtes ré-
flexions , qui faifoient voir fon innocence. Quoi qu'elle y
avouât que fon crime meritoit la mort , elle marquoit cepen-
dant que fon ignorance lui auroit pu fervir d'excufe devant les
hommes » fans que pour cela les loix en eufient été violées.
Enfin après avoir falué , avec un vifage tranquile, ceux qui fe
rencontroient fur fon chemin, ôc s'être recommandée à leurs
prières, elle arriva au lieu du (upplice, tenant le Théologien
par la main. Elle Tembrafla alors avec politefle, ôc lui dit : "^ Je
« prie Dieu de vous récompenfer de la bonté que vous m'a-
3> vez témoignée 5 je vous avouerai cependant qu'elle m'a plus
w fait fouffrir , que l'appréhènfion de la mort que je vais en-
:>5 durer''. Se tournant enfuite vers les affiftans, elle leur expo-
fa , par un difcours modefte , tout ce qui s'étoit pafifé à fon fjjet.
« Je ne fuis pas coupable , dit-elle, d'avoir afpiré à la Royau-
=) té , mais je le fuis de ne l'avoir pas refufée quand on me l'a
=^ offerte. Je fervirai d'exemple à la pofterité , que l'innocence
•î même ne peut juftilier les aêlions préjudiciables àTEtat, ôc
Hhhij
430 HISTOIRE
qu'on eft criminel , quand on fe prête à Pambition ÔC aux
Henri IL " defirs déréglez des autres ^ quoique malgré foi ^^. Elle im-
j ^ - 4 plora enfuite la mifericorde de Dieu , ôc s'étant décoifée avec
le fecours de fes femmes, elle dénoua elle-même fes cheveux,
& s'en étant couvert le vifage i elle tendit k cou au bourreau.
Tous ceux qui étoient préfens à ce trifte ipedacle fondoient
en larmes : ceux même, qui dès le commencement avoientfui-
vi le parti de Marie, ne pouvoient retenir leurs fanglots. Telle
fut la deflinée de Jeanne de Suffolck , illuftre par fa haute naif-
fance , mais plus illuftre encore par fa haute vertu ôc par la
grandeur de fon ame. Pour contenter l'ambition d'un beau-pa:e
ôc d'une mère imperieufe , elle prit le fatal nom de Reine *
qui ne lui fit faire qu'un pas du thrône à féchaffaut , où elle
expia le crime d'autrui. Mais par la pureté de fa confcience,
ôc par la force de fon efprit, elle s'étoit mife au-delfus des
plus grands coups de la Fortune.
Cette trifte exécution fe fit le 12 de Février; le même jour
Gilfort fon mari eut la tête tranchée. Le duc de Suffolk fon
père fut aulli décapité le 22 de ce même mois , quatre jours
après fa condamnation. Il y en eut beaucoup , qui ne purent
foLitenir la vue de l'état où étoit l'Angleterre , ôc qui fe retirè-
rent en Allemagne. Laski , entr'autres , de la première nobleffe
de Pologne^ fortit de ce Royaume. Il étoit frère de ce Jérô-
me Laski , dont le nom eft encore aujourd'hui fi célèbre en-
Hongrie , ôc à la Porte Ottomane. Il fe rerira d'abord en
Dannemarck , ôc de-là à Emden dans la Frife orientale, où il
établit fon féjour. Plufieurs Anglois quittèrent auffi leur payis,
à caufe de la religion. Tels furent Jean Poynet, autrefois évê-
que de Winchefter , Richard Morifin , Antoine Cook ôc Jean
Cheeke, précepteurs du Roi Edouard.
Abolition du Vers le quatre de Mars , peu de tems après, la Reine fit
<>f.""~"\t^^ publier plufieurs ordonnances, au fujet de la difcipline Eccle-
fiaftique. Elle abolit entr'autres chofes , le ferment inftitué par
Henry VIII. lorfqu'il s'étoit fouftrait de l'obéilfance du S.
Siège. Tous ceux qui étoient nommez à quelque charge , ou
à quelque dignité Ecclefiaftique , étoient obligez par ce fer-
ment , de reconnoître le Roi & fes fucceffeurs pour Chefs fou-
verains de l'Eglife Anglicane, de déclarer que le Pape n'étant
que l'évêque de Rome^n'avoit ni droit ni autorité dans le
Suprématie.
«A
DE J. A. DE THOU, Liv. XIIÎ. 451
Royaume > ôc de promettre qu'ils n'auroient aucune liaifon ni ■■■ ..m
aucune focieté avec lui. Henry VIII. avoit fait faire aufTi des f|£js^p j jj
prières en langue vulgaire, par lefqueîles ondemandoit à Dieu i r- r 4,
qu'il mît l'Angleterre à couvert de la confpiration ôc de la
tyrannie de l'évêque de Rome. Marie, par une ordonnance,
fupprima tous les livres de prières , où cette formule étoit in-
férée.
Cependant Wiat fut interrogé fur le nom de fes compli- Supplice de
ces. 11 nomma Courtenay , ôc dit que Marie lui ayant refufé
Elizabeth en mariage , il avoit comploté avec cette PrincefTe
pour s'emparer du Royaume , ôc déthrôner la Reine. Il fut
engagé par les ennemis de Courtenay ôc d'Elifabeth à faire
cette déclaration , ôc on le flatta de l'efpérance d'obtenir fa
grâce par ce moyen: mais avant d'être conduit au fupplice,
il les juftifia ôc protefta qu'ils n'étoient point coupables de fa
révolte. Cependant Elizabeth fut mife en prifon pour ce fujet,
ôc y refta jufqu'à la mort de Marie. Pour \(^iat, il eut la tête
tranchée , le premier d'Avril,
En ce même tems , Thomas Cranmer , qui occupoit encore
l'archevêché de Cantorbery , Nicolas Ridley , à qui on avoit
ôté l'évêché de Londres , ôc Hugue Latimer qui avoit renon-
cé, il y avoit déjà du tems , à l'évêché de ^v'orchefter , furent
conduits à Windfor , ôc de-là à Oxford , où ils continuèrent,
avec les Théologiens de Cantorbery j la difpute qu'ils avoient
commencée le 1 de Novembre. Mais comme ils perfifterent
toujours dans le même fentiment , ils furent remis en prifon.
Le Parlement d'Angleterre étant alors affemblé , la Reine Conditiotrî
propofa deux chofes i la première fut fon mariage ^ ôc la fe- ?j"%'<^i^'^s le
conde fut de reconnoître le Pape pour chef de l'EglifcEUe conicm au
ne put obtenir pour lors cette dernière demande 5 la Nobieffe "^^nage de I3
*■ / / rt 1 • u ^ • r Keine avec
y montra trop de répugnance. Pour la première , elle lui rut ac- pinijppe.
cordée fous certaines conditions ; à fçavoir , que le Prince d'Ef-
pagne ne pourroit élever qui que ce fut aux charges ôc aux di-
gnitez publiques, s'il n'étoit né en Angleterre, ôc fujet de la
Reine ; qu'il auroit dans fa maifon un certain nombre d'An-
glois, qui feroient traitez honorablement, Ôc qui ne recevroient
aucune injure de la part des étrangers j qu'il ne pourroit em-
mener la Reine hors du Royaume , à moins qu'elle ne le
demandât elle-même j qu'il ne pourroit non plus emmener les
Hhhiij
432 HISTOIRE
enfans qu'il aurolt de Marie ; qu'ils feroient élevez en Angle-
que ce rut au conientement aes Angiois j qi
Reine mouroit fans enfans, le Prince n'auroit aucun droit fur
le royaume^ & qu'il le laifferoit libre au fuccefifeur de la Rei-
ne : qu'il ne changeroit rien aux ufages ôc privilèges du royau-
me^ foit publics foit particuliers ; qu'il confirmeroit & confer-
veroit les loix fondamentales de l'Etat j qu'il ne permettroit
pas qu'on emportât d'Angleterre aucunes pierreries , ni aucuns
meubles prctieux î qu'il ne pourroit rien aliéner du domaine
de la couronne ; qu'il conferveroit & entretiendroit les vaiffeaux,
le canon ôc tous les arcenaux j qu'il auroit foin de garder exac-
tement les frontières ôc les places fortifiées 5 qu'on ne déroge-
roit en rien par ce mariage au traité fait depuis peu entre la
Reine ôcle Roi de France; que la paix feroit inviolablement
maintenue entre la France ôc l'Angleterre ; qu'il feroit cepen-
dant permis à Philippe d'envoyer à l'Empereur fon père du
fecours defes autres Etats ôc royaumes, foit pour fe défendre,
foitpour venger les injures qu'il auroit reçues.
Phili e r Comme il n'y avoir plus rien qui pût empêcher la célébra-
rcnd en An- tion du mariage , Philippe profitant de la faifon favorable >
giecene. fordt le i5 de Juillet ' du port de la Corogne en Galice , ôc à
la faveur d'un vent de midi , aborda trois jours après à Sou-
thampton avec fa flotte, compofée de quatre-vingt vaiffeaux de
charge , ôc de quarante plus petits , dont vingt Anglois ôc vingt
Flamans la couvroient en flanc des deux cotez. Paget, Ôcles
comtes de Rotland ôc d'Arundel allèrent au devant de ce
Prince , avec le Garde du Sceau fecrer , ôc le grand Threforiei:
d'Angleterre , tous chevaliers de l'Ordre de la Jarretière. Le
marquis de las-Navas , depuis long-tems ambafi^adeur de
PhiHppe auprès de la Reine , vint auiîi avec eux. Le lende-
main on reçut le Prince dans un vaifleau , qu'on avoir magnifi-
quement équippé pour fa réception ; le duc d'Albe, Ruy Go-
mez de Silva , Antoine de Tolède , ôc Pierre Lopez, y mon-
tèrent avec lui. Lorfqu'il fut arrivé au Port , il defcendit à
terre ôc monta fur un cheval richement enharnaché , ôc entra
T II y a dans le texte XVIÏI. Kal. j pas dix-huit jours avant lesKaleijdes ,
c'eft une faute. Le mois de Juillet n'a l mais ftulement dix-fcpt.
D E J. A. D E T H O U , L I y, XÎII. 435
ainfi dans la ville. Le palais où il fut reçu étoit orné de ma- .
gnifiques tapifleries , fur lefquelles on voyoit le nom de Henry tj , ^ tt
VIII. avec le titre de Chef de l'Eglife. Car quoique cette in- ^'^^' '
novation du régne précèdent eût été abolie ^ on n'étoitpasen- > 5 ^•
core venu à bout d'en effacer la mémoire. Le jour fuivant , le
Prince ayant reçu les préfens de la Reine , il lui envoya les
fiens, ôc partit aulfi-tot, malgré la pluye , pour aller trouver cette
Princefle à Winchefter. Les feigneurs de fa Cour l'accompa-
gnèrent, avec ceux d'Angleterre. L'évcque de Winchefter,
ayant cinquante Gentilhommes à fa fuite , ôc Pembrock deux
cens cinquante , étoient venus pour faluer Philippe de la part
de la Reine. Le jour de S. Jacque patron d'Efpagne fut def-
tiné pour la cérémonie des noces :, qu'on célébra à Winchef-
ter avec beaucoup de magnificence. Le Prince avoir avec
lui le duc d'Albe , le marquis de Pefcaire, l'amiral de Caftille,
le duc de Medina-Celi,fuivis de leurs gens richement vêtus.
Lorfqu'onfut arrivé au lieudeftiné , Jean de Figueroa portant la
parole au nom de l'Empereur, déclara , que Sa Majellé Impé-
riale cédoit à Philippe fonfils le royaume de Naples avec tous
les droits qu'il y avoit. Enfuire on lut Ij^s articles dont on étoit
convenu , par le minillere des Ambaffadeurs , ôc le Prince les
confirma de vive voix. Alors l'évéque de Winchefter, qui avoir
facré la Reine , fît la cérémonie avec cinq autres Evêques, ôc
fe conforma à la coutume qu'on obferve dans les mariages des
particuliers : il demanda aux affifrans , Ci quelqu'un d'eux ne
îçavoit rien , qui pût mettre empêchement à ce mariage. Per-
fonne ne s'y étant oppofé , ôc tous ceux qui étoient prefens ,
ayant témoigné d'une voix unanime, qu'ils y confentoient ,
Phihppe ôc Marie furent mariés , ôc l'on publia leurs titres ,
en Latin, en François ôc en Anglois. A^ès là Meffe , le refte
du jour fe paffa en feftins, en danfes, ôc autres divertiffemens
qu'on a coutume de prendre à la Cour. Enfuite la Reine
partit avec Philippe pour Londres , ville capitale du royaume,
où il fit fon entrée avec beaucoup de pompe ôc de magnifi.-
cence.
Sur ces entrefaites , le cardinal Poole , qui étoit refîé à
Dillingen par l'ordre de l'Empereur , fe plaignit refpeclueu-
fement dans une lettre qu'il éctivit à ce Monarque , Ôc lui fit
eonnoîti'e que tout le monde regardoit comme une chofe
mmm
4J4 HISTOIRE
w indigne , qu'on empêchât un Légat du Pape d'aller trouver Sa
Henri II ■^'^j^^'^ Impériale , dans le tems qu'on l'avoir envoyé pour
i < <: 4 traiteravec elle de la paix ôc des affaires de la religion ; que ce
procédé tournoit à la honte de ce Prince ôc au mépris du fou-
verain Pontife. '' Quelle joye , ajoùta-t-il , les hérétiques d'Aï-
95 lemagne n'auront-ils pas , de voir cette conduite ? Que
o:> penferont les Anglois ennemis de la religion f « Après ces
remontrances , il fupplia l'Empereur de lui permettre de Tallei:
trouver. Dominique de Soto Efpagnol , habile Théologien
Ôc Prédicateur de l'Empereur , étoit alors à DiUin gen. Le
cardinal Poole fe fervit de fon crédit , pour engager l'Empe-
reur à ne pas différer davantage de le recevoir à fa Cour , par-
ce que ce retardement pouvoit nuire à fa Chrétienté, 6c fur-
tout au Royaume d'Angleterre. L'Empereur ayant enfin con-
fenti à cette demande , le Cardinal vint le trouver à Bruxelles ,
où il fut obligé de demeurer jufqu'à l'arrivée de Philippe en
Angleterre. Cependant Poole ne voulant pas demeurer oifif,
commença à travailler à une partie de l'objet de fon Ambafla-
de,pour tenter la vqye d'un accommodement entre l'Empereur
& le Roi de France. Car le Pape qui avoit envoyé à Bruxel-
les le cardinal Dandino , ôc en France le cardinal S. George ,
voyant qu'il ne terminoient rien , les avoit rappeliez , ôc avoit
chargé Poole de la même négociation.
Dans la première audience que le Cardinal Poole eut de
l'Empereur, ce Prince lui dit qu'il ne refuferoit aucunes con-
ditions honnêtes , pourvu qu'elles puffent affùrer la paix , qu'au
Ncoociation ^^^^ ^^ "^ pouvoit délibérer fur rien , avant de fçavoir les in-
du cardinal tentions du roi de France. Poole partit donc aufli-tôt pour fe
Pcoic. rendre à la Cour cie France i il écrivit en chemin un Mémoire^
dans lequel il exhortoit l'Empereur à la paix , ôc oiiilfe fondoit
fur la réponfe qu'il avoit reçue de ce Prince. Comme ou
approchoit de la Semaine Sainte , ôc qu'on ne pouvoit dans
ce faint tems vaquer aux affaires , le Roi jugea à propos de dif-
férer l'arrivée du Cardinal à la Cour. Poole envoya alors fon
Mémoire à l'Empereur , avec une lettre. Après Pâques il traita
ferieufement avec le Roi , Ôc enfuite avec Anne de Montmo-
rency , connétable de France , ôc avec le cardinal de Lorraine ,
qui étoient alors chargez de la conduite des affaires. Enfin il
prit congé du Roi , qui lui avoit donné quelque efpérance
touchant
DE J. A. DE THOU, Liv. XÏIT. 43^
touchant la paix. Mais avant fon départ ^ ce Monarque, après .
lui avoir donné beaucoup de louanges, lui témoigna la peine Henri II'
qu'il reffentoit de ne l'avoir pas connu avant que Jule III. eut i ^ r 4 '
été éiii Pape , ôc de n'avoir pas été plus particulièrement in-
formé de fon mérite ôc de fes vertus j parce qu'il auroit fait
enforte , autant qu'il lui eût été poiïible , de l'élever au fou-
verain Pontificat , préférablement à tout autre.
Le cardinal Poole ayant quitté la Cour , 6c étant retour-
né en Flandre , fut bien furpris de ne voir que mifere ôc
défolation fur l'une ôc l'autre frontière. La terre y fumoic
encore des funeftes embrafemens que la guerre y avoir allu-
mez. Les habitans avoient pris la fuite : on ne trouvoit par-touc
que d'affreufes folitudes 5 on ne voyoit plus que des vieillards ,
des femmes , ôc des enfans , que la foibleife avoir empêchez
d'abandonner leurs maifons , d'où ils fortirent tous à l'arrivée
de Poole , pour parfemer de fleurs les chemins par où il paf-
foit. Ce fpeclacle lui donna lieu de prefler encore plus vive-
ment la conclufion de la paix entre les deux Puiffances , ôc
d'éteindre un feu, que leurs divifions avoient fi long-tems en-
tretenu dans la Chrétienté. Alais les efprits étant trop vi-
vement irritez , ôc leur haine invétérée les rendant irréconci-
liables , le zèle ôc les travaux de ce grand homme ne produi-
firent aucun effet.
Tandis que le Cardinal étoit proche de Bruxelles dans un
monaftere,oùil avoir coutume de loger lorfqu'il étoit en Flan-
dre , ôc où il attendoit de l'Empereur naturellement déhant;
quelque réponfe favorable , il apprit la mort de Barthelemi
Stella fon ami , qui malgré fa vieilleffe Tavoit voulu fuivre en
Angleterre avec Donat Rullo. Quelque tems après la célébra-
tion du mariage de Philippe avec Marie , ceux qui avoient
tenté par leurs calomnies de rendre Poole fufpe£l ôc odieux à
TEmpereur, au Pape^ ôc même à la Reine d'Angleterre, n'ayant
pu réùlîir , cette Princeflfe envoya à Bruxelles deux perfonnes
de confidération , Paget, ôc Edouard Haftings grand Ecuyer
d'Angleterre, pour le conduire avec honneur à fa Cour.
Le cardinal Poole ayant donc pris congé de l'Empereur ^ enAn^kimc
fe mit en chemin avec eux au mois de Septembre , ôc arriva à revêtu de la
Calais qui appartenoit alors aux Anglois. On lui avoir préparé Satdu^s^sk-
dans le Port lix vaifleaux : s'étant embarqué malgré le vent |e.
Tome IL lii
43^ HISTOIRE
. contraire, il aborda heureusement à Douvre , qui eH: le Port
Henri II ^^ P^"^ proche de la France. Il y trouva l'évêque d'Eli, le vi-
, ^ ^ * comte de Monta^u , ôc un grand nombre d'autres Sei2:neurs
qui etoient venus pour le recevoir. Ue-la 11 partit pour Gra-
velinde , ville fituée fur la Tamife à vingt milles de Lon-
dre , ôc il y trouva l'évêque deDurham ôc le comte de Shrop-
phire qui l'attendoient , pour le féliciter de fon retour ôc le
laluer de la part du Roi ôc de la Reine. Ils lui prefenterent
en même tems les lettres de fon rétabliffement, fcellées du grand
fceau , ôc lui dirent que le Parlement s'étant aflemblé le 1 2 de
Novembre, onavoit d'un commun confentement cafTé le dé-
cret par lequel il avoir été privé de tous les droits de fa naif*
fance, déclaré ennemi de la Patrie, ôc banni ; que pour don-
ner plus d'autorité à cette délibération , leurs Majeftez avoient
voulu venir au Parlement contre l'ufage : car on fçait que les
Rois n'ont coutume de s'y trouver qu'au commencement ôc
à la fin. Le Cardinal arriva à Londres le 23 de Novembre >
^ alors du confentement du Roi ôc de la Reine , reparut pour la
première fois dans ce royaume la Croix d'argent , que les Lé-
gats Apoftoliques ont coutume de porter. On l'avoic attachée
à la prouë du navire, qui portoit le Cardinal t afin que tout le
monde la pût voir. L'évêque de Winchefter chancelier du
royaume, ôc la plupart des Grands le reçurent, lorfqu'il mit
pied à terre. Le Roi ôc la Reine, qui étoient à table, fe levè-
rent pour aller au devant de lui j la Reine le reçut au haut de
î'efcalier , en lui difant qu'elle avoit autant de joye de le voir
en cet état, qu'elle en avoit eu le jour de fon avènement à la
Couronne.
Pooïe travail- ^^ bout de trois jours le cardinal Poole vint trouver le Roî
le à rétablir la i» -irr- • • r u/tjt
Religion Ca- pour 1 entretenir dcs anaires qui concernoientlon ambaliade.Le
thoiique en Roi fortit de fa chambre, pour le recevoir, ôc lui apporter le pa-
ng eterre. quet qu'on lui avoit envoyé de Rome, contenant des ordres
plus amples , ôc tels qu'on les avoit fi fouvent demandez. Le
lendemain le Roi rendit au Légat fa vifite 5 ôc ils conférèrent
cnfemble fur les moyens de rétablir le royaume dans la com-
munion de l'EglifePvomaine. Cet article fut enfuite traité fé-
rieufementdans le Parlement, en préfence du Roi, de la Rei-
ne , ôc du Cardinal.
L'évêque de Wincheiler fit part à cette augufte afTemblce
DEJ. A. DETHOU,Liv. XJII. 437
des ordres du Pape, qui concernoient l'Angleterre, ôc dont il mi..,..,
avoir chargé fon Légat. Alors Poole fit un long difcours en Henri IL
Anglois , ôc remercia les deux chambres de l'avoir rappelle i c r 4
dans fa patrie , 6c rétabli dans fes honneurs. Il dit enfuite qu'en
lui redonnant l'entrée dans le Royaume , c'étoit lui avoir fourni
les moyens de le fervir , Ôc que il on lui avoir rendu fes biens
ôc fes honneurs , il venoit en récompenfe remettre fes bienfai-
teurs en poffelïion de la célefte patrie, ôc d'une gloire dont ils
s'étoient privez eux-mêmes, en fe féparant de l'unité de FE-
glife. Après avoir ainfi parlé, il les exhorta à reconnoître de
bonne foi ^ ôc à abjurer l'erreur , qui leur avoir caufé de fi grands
maux auffi-bien qu'à l'Etat , ôc à recevoir avec une joye fin-
cere la grâce que le Tout-puiiTant leur accordoit par le fouve-
rain Pontife , ôc que fon Légat leur annonçoit. Il finit en leur
faifant connoître, que puifqu'illeur apportoit heureufeineni les
clefs avec lefquelles on pouvoir ouvrir les portes de l'Eglife , ils
dévoient agir comme ils avoient fait à fon égard , lorfqu'ils l'a-
voient rétabli dans fa patrie , c'efl-à-dire , qu'ils dévoient abo-
lir les loix qu'on avoir faites contre le S. Siège j ôc qui les
avoient.feparez du corps de l'Eglife univerfelle.
Ce difcours fit des impreffions différentes fur les efprits ; les
uns ennuyez de Fétat prefent , aimoient mieux leur première
religion 5 les autres déjà accoutumez à une do£trine oppofce ,
ne pou voient entendre parler de Fautorité du fouverain Pon-
tife , fans en être effrayez. Cependant Févêque de Winchefier
remercia le Cardinal au nom du royaume , ôc lui dit que les
Chambres délibereroientfur-ce fujet. Poole fe retira pour laifTer
le Parlement délibérer ? mais il fut rappelle prefqu'auffi-tôt.
Alors Févêque de Winchefler lui dit , qu'il remercioit Dieu
d'avoir fufcité un Prophète parmi les Anglois pour le falut de
l'Angleterre. Ayant enfuite exalté par un long difcours les bien-
faits du Pape, il avoua qu'il étoit tombé dans Ferreur avec les
autres j il les exhorta à rentrer avec lui dans le fein de l'Eglife,
ôc à accepter , avec un fincere repentir de leurs fautes , la grâce
qu'on leur offroit.
Enfin le Cardinal vint encore au Parlement le dernier jour
de Novembre, fête de S. André. Le comte d'Arundel , Grand-
Maîrre de la maifon du Roi , le conduifoit avec quatre Cheva-
liers de la Jaretiere , ôc autant d'Evêques. Lorfque Poole fut
I ii ij
438 HISTOIRE
i . ' arrivé, le Chancelier demanda à ceux qui compofoîent Faf-
Henri IL Semblée, s'ils confentoient qu'on fit des excufes au Légat, ôc
ï 5 5 4- ^'^^^ vouloient fe rciinir au centre de l'unité, ôc rendre l'obéïf-
fance dûë au Pape comme Chef de l'EgUfe. Les uns y con-
fentirent de vive voix , ôc les autres par leur filence. On pré-
fenta en même tems une adrefle au Roi & à la Reine , par
laquelle chacun proteftoit qu'il fe repentoit de s'être feparé de
l'Eglife Romaine , ôc qu'il rejettoit fincerement toutes les Loix
qui avoient été faites au préjudice du fouverain Pontife. Enfui-
te tous ceux qui étoient préfens fuppherent leurs Majeftez , que
Dieu avoit préfervés de cette funeile contagion , d'obtenir du
Légat le pardon de leur faute i Ôc de faire enforte qu'ils fuïïent
reçus dans le fein de l'Eglife Catholique comme fes enfans > &
réunis , comme membres, au corps dont ils avoient été arrachez.
Le Roi ôc la Reine ayant lu cette adreffe , la donnèrent
au Chancelier , qui en fit la lefture à haute voix , afin que
tout le monde l'entendît. Enfuite leurs Majeftez fe levèrent
pour aller prier le Légat i mais il les prévint, ôc s'érant remis
à fa place à leur prière , il fit connoître à tout le monde, par
la letSlure des lettres du Saint Père , jufqu'oia s'éteodoit le
pouvoir qu'il en avoit reçu. Alors il rendit des allions de
grâces au Tout-puiffant, de ce qu'il avoit permis que les An-
glois, qui autrefois avoient embraiïé les premiers, d'un com-
mu^i confentement , le vrai culte , en renonçant au culte
des idoles , euffent aujourd'hui reconnu avant les autres la
faute qu'ils avoient commife en fe féparant de l'Eglife. Il ajou-
ta qu'il ne falloir pas douter, que fi leur cœur étoit fincerement
pénétré de douleur ôc de repentir , les Anges ne fe rejouîfient
delà converfion de tant d'hommes^ ôc d'un Royaume fi fio-
riffant, puifque l'Ecriture Sainte nous afilire, que celle d'un
feul pêcheur les remplit de joie. Enfin le Cardinal s'étant levé,
ôc tous s'étant mis à genoux, il prononça en langue Angloife
la Formule d'abfolution. Enfuite ils allèrent tous dans la cha-
pelle du Roi , pour chanter le Te Deum , en atlion de grâce.
Le lendemain, les Magiftrats de Londres ayant obtenu la per-
miiïion du Roi ôc de la Reine, prièrent le cardinal Poole de
faire fon entrée avec les ornemens de Légat , ôc revêtu des au-
tres marques de fa dignité. Après cette cérémonie, on parla de
rétablir la religion , de rappeller les perfonnes de pieté qu'on
E J. A. D E T H O U , L I V. XÎII. ^-,p
avoit bannies, ôc d'exiler les partifans de la nouvelle do6lnne.
Enfin on envoya une célèbre ambaflade au Pape , & l'on choifit J^enri IL
pour cette fonction l'évêque d'Eli , le vicomte de Montagu , & i c ç 4^
Edouard Carnes jurifconfulte , qui étoient chargez de rendre
robéïflance due au S. Siège ôc au Pape ^ au nom du Roi ôc de
la Reine.
Mais quittons cette grande & floriiïante ifle , ôc revenons Affaires
dans notre continent. Toute cette année fut employée en Al- «l'Allemagne.
Jemagne , à accommoder les affaires de Saxe , ôc à décider la
caufe d'Albert de Brandebourg , tantôt par les armes , ôc tan-
tôt par des aflemblées que l'on convoquoit pour ce fujet. L'é-
ledeur Maurice étant mort , Jean Frédéric fit tous fes efforts
pour recouvrer l'Electorat qu'il avoit perdu , mais il travailla
en vain. Cependant , après avoir contefté pendant fix mois ^ les
Parties convinrent , par i'entremife du roi de Dannemark^
beau-pere d'Augufte , de ces conditions ; Que Jean Frédéric yraké en^
cederoit l'Eleftorat ^ la Mifnie^ ôc les mines d'Argent à Au- trerEicdeur
eufte qui lui remettroit le tout, s'il mouroit fans enfans mâles i f "^^'c^'i*^:^
% >\ r • rr • v t i? j • J ^ j Jean Picdeuc
Quii leroïc auiii permis a Jean rredenc de prendre pendant de Saxe.
fa vie le nom d'Eleâeur , ôc les marques de cette dignité , foit
dans fes lettres , foit fur la monnoie qu'il feroit battre , Q'Au-
gufte de fon côté lui donneroit , ôc à fes enfans auffi , , quel-
ques gouvernemens , ôc quelques places , avec cent mille écus
d'or, pour payer fes dettes que Maurice avoit promis d'acquit-
ter j Qu'il dégageroit la citadelle ôc la ville de Konigsberg,
en rendant quarante mille écus d'or à l'évêque de Wirtzbourg ,
ôc qu'on donneroit ces places à fes enfans > Qu'enfin on ré-
tabliroit l'union héréditaire de la maifon de Saxe , qui avoit
été interrompue pendant les guerres précédentes , Ôc qu'on la
eonfirmeroit de nouveau. Jean Frédéric , qui étoit malade
alors , radfia dans fon lit ce traité , par fa fignature ôc par fon
fceau. Il ordonna enfuite à fes enfans de l'obferver. Peu de ^^^^^ -
tems après il mourut le 3 de Mars. Ce Prince étoit d'une fer- }c^n Frcdenc
meté ôc d'un courage invincible , comme fes ennemis ont été ^^ ^^^^' ^^^
rcez de 1 avouer : a ces qualitez il joignoit encore une libé-
ralité digne d'un grand Prince. Après une fuite d'adverfitez
dont il fut accablé pendant tout le cours de fa vie , il trou-
va enfin dans le tombeau la paix ôc latranquilité, dont il n'a-
voir jamais pu jouir en ce monde. Sa réputation s'obfcurcit
liiiij
440 HISTOIRE
bientôt après fa mort, à caufe delà trifte fituation où fes malheurs
Henri IL ^^ comraignirent de laifTer fes cnfans. Sibille de Cleves fa
* 5 J 4* ^''^"^^^"^^ mourut onze jours avant lui à Weimar , avec la fa-
tisfattion qu'elle avoir tant déiirée : en effet elle difoit fouvent
qu'elle fortiroit de ce monde avec joie, fi elle pouvoir encore
revoir fon mari en liberté , ôc de retour dans fa patrie. Apres
la mort de cette Princeffe , il ordonna qu'on lui refervât une
place dans l'Eglife auprès d'elle , comme devant bientôt la
fuivre.
Sur ces entrefaites y les Alliez retournèrent au fie'ge de
ScliWeinfurt , qui appartenoit à Albert, & en même tems ils
s'emparèrent d'Hohenlandtsberg , la -féconde fortereffe de fes
Etats. Peu de tems après , l'Empereur continuant d'accabler
ce miferable Prince , qu'il avoir mis au ban de l'Empire l'hi-
ver précèdent, le profcrivit encore pour complaire aux Con-
fèdérez , par des lettres datées de Bruxelles , où il faifoit alors
fon féjour. Comme on s'étoit affemblé deux fois pour ce fujet
à Rotembourg fur le Dauber , fans exécuter les volontez de
l'Empereur , il donna des ordres menaçans aux Princes & aux
Etats de l'Empire , ôc fur tout à ceux qui étoient fur les fron-
tières des terres d'Albert, d'exécuter promptement le Décret
rendu contre lui. On fit afficher par tout les Lettres quipor-
toient ces ordres j ôc les Etats de la province du Rhin s'af-
femblerent à Wormes pour cette affaire , que l'Empereur pref-
foit vivement. Cependant le tems de la diète indiquée à Aus-
bourg (comme nous l'avons déjà dit) approchoit : l'Empereur
ne pouvant s'y rendre à caufe de fa mauvaife fanté , chargea
fon frère Ferdinand d'y aller en fa place, pour terminer cette
affaire dont il s'étoit déjà mêlé. Les Princes ôc les Etats de
l'Empire s'étant excufez fur les troubles qui regnoient alors en
Allemagne, ôc aucun des miniftres de l'Empereur ne s'y étant
trouvé , hors le cardinal d'Ausbt)urg , on renvoya cette difcuf-
fion à un tems plus paifible.
Albert ne pouvant attaquer par les armes les habitans de
Nuremberg , le Ht par des libelles. Comme il efperoit enco-
re quelque grâce de l'Empereur, il les traita de déferteurs de
ia patrie , ôc les accufa de trahifon , en faifant entendre qu'ils
avoient envoyé l'année précédente du fecours au roi de Fran-
ce , contre l'Empereur , ôc qu'ils lui avoient fecretement fourni
DE J. A. DE T H O U , L I V. XÎII. 441
de Fargent. Il leur reprochoit d'avoir rendu l'Empereur fuf-
ped & odieux aux Alliez ôc aux Evêques, ôc de les avoir en- Henri IL
gagez à rompre le traité que fa Majefté Impériale avoit con- 1554.
firme î enfin il leur difoit qu'ils ctoient les auteurs de cette
guerre , dont ils fe plaignoient fi vivement ; qu'ils avoient
corroixipu les Juges de la Chambre impériale ^ & avoient exer-
cé mille fortes de cruautez. Après la prife d'Hohenlandts-
berg , ceux de Nuremberg ayant trouvé dans cette ville un
grand nombre de ces Libelles , y répondirent le 1 8 de Mai 5
ôc après avoir parlé de la caufe de cette guerre, ils firent voie
que c'étoit Albert qui l'avoit allumée , avec Guillaume Grum-
bach, fon émiffaire , & fon digne miniftre. Ils faifoient voir que
îe Duc avoit toujours été éloigné de la paix j que l'année pré-
cédente les Princes s' étant affemblez à Heidelberg, ôc deux
fois à Rotembourg pour la conclure , ils n'avoient pu en venir
à bout , à caufe de fes oppolitions ? qu'enfin il avoit coutume
de donner des noms odieux aux Seigneurs qui vouloient fe
rendre médiateurs , ôc les appelloit les procureurs de fes enne-
mis. Ils lui reprochèrent la cruauté qu'il exerçoit continuelle^
ment fur les prifonniers , ôc fur ceux qui dépendoient de lui,
ôc produifirent au grand jour des exemples de fon inhumanité.
Après cet expofé » ils protefterent que pour eux ils n'avoient
fait autre chofe que de répouffer Pinjure ôc la violence , en
fuivant les ordres de l'Empereur; qu'ainfi Albert étant l'auteur
de tous les maux, on devoir confîdérer attentivement, com-
bien il étoit important à toute l'Allemagne d'exécuter au plu-
tôt le Décret qui avoit été prononcé contre lui , comme con-
tre un ennemi de l'Empire , ôc contre un furieux , ôc d'arrê-
ter les progrès de l'infolence ôc de l'audace : ils conjuroienc
ceux qui aimoient l'ordre ôc l'équité , de faire tous leurs efforts
pour étouffer un monflre qui ravageoit l'Allemagne j ils exhor-
toient enfin tout le monde à refufer à ce Prince tous les fe-
cours dont il auroit befoin ., ôc à rejetter avec horreur toutes^
feS noires calomnies.
Tandis qu'on combattoit par des écrits , Albert ayant reçu
foixante-dix mille écus d'or pour la rançon du duc d'Aumale ,
leva des troupes dans la Saxe, avec lefquelles il fe rendit prom-
ptement à Schweinfurt le i o de Juin , accompagné de huit cens
hommes de cavalerie ; ôc de fept compagnies d'infanterie 5
442 H I S T O I U E
^— g il entra pendant la nuit dans cette ville , du côté qui n'é-
Henri il toit pas afTiegé. Mais voyant que tout étoit réduit à la der-
I j- y 4. niere extrémité, il profita de l'occafion , ôc trois jours après,
ayant pillé la place , il en fortit fans bruit au milieu de la nuit,
avec le canon & dix-huit compagnies de cavalerie ôc d'infan-
terie , fans laiffcr dans le corps de garde ni aux portes aucunes
fentinelles ' : enfuite il prit le chemin deKitzingen^ ville fituée
fur le Mein. Les Alliez s'étant apperçûs à la pointe du jour;
qu'Albert avoir pris la fuite , Henri de Brunfwick entra dans
la ville avec une partie des troupes : il prit ce que les ennemis,
prefTez de fe retirer, n'avoient pu emporter ; il mit enfuite le
feu dans la place : les autres pourfuivirent Albert 5 & comme
il marchoit lentement à caufe du canon , ils le joignirent , ÔC
Tobligerent de s'arrêter. Albert fe défendit vigoureufement ;
jufqu'à ce qu'il vit qu'il avoit affaire à toute l'armée des Al-
liez. Alors ne pouvant refifter à tant de monde , il avertit fcs
foldats de prendre la fuite, ôc fe retira lui-même avec quelques
troupes. Il paffa enfuite la rivière y ou il perdit tout fon bagar
ge , ôc arriva enfin à Kitzingen,
' A la nouvelle de cette déroute , Blaffembourg , ville prin-
cipale des Etats d'Albert , ôc l'unique qui lui reftoit alors , fe
rendit huit jours après à Ferdinand ; Henri Plawen,qui avoit
commencé lefiége , étoit mort quelque tems auparavant. C'eft
ainfi qu'Albert, dépouillé de toutes ces places, reçut la jufte
punition due à fes cruautez , ôc à tous fes crimes. Il fe retira
oûiic^'^de ' ^'^^<^'-'<^ ^'^^^ l^s frontières de la Lorraine j enfuite il fe réfugia
tous fes Ecats à la Gourde France. Après fa défaite, Henri de Brunfwick
reprit fes premiers deffeins , ôc le Ciel permit que l'Allema-
gne fut encore en proye aux fureurs des Allemans. Henri de
Brunfwick commença à faire éclater la fienne , en entrant dans
la baffe Allemagne , oii il fomma un grand nombre de Villes,
de Princes ôc de Gentilshommes , de lui donner de l'argent ,
après les avoir obligez d'obéir à fes ordres. Il maltraita parti-
culièrement le duc de Meckelbourg , ceux de Lunebourg,
d'Anhalt ôc de Mansfeld. D'un autre côté , à la follicitation de
Brunfwick, lesEvêques, avec le reite des troupes, attaquèrent
fe retire en
France.
I II y a dans le texte : Stattomhm
erebris ad portarum ciiflodiam reliclis.
,Ce qui eli Ja propolîrion contradiitoi-
re. On a fuivi la correélion de Pierre
du Puy. Voyez SIeidan liv. 25.
les
DE J. A. D E T H O U , L I V. XIÎI. 44?
les habitans de Rotembourg , ville de l'Empire , & même le -
comte d'Henneberg , qui s'étoit tenu tranquille chez lui pen- Henri IL
dant cette dernière guerre : au refte , ils n'agifToient de la for- 1 5 ^ 4-
te , que pour obliger ces villes ôc ces Princes à entrer dans les
fi*ais d'une guerre qu'on avoir entreprife pour l'intérêt public.
Cette affaire fut enfin accommodée par l'entremife des autres
Princes.
Cependant les Etats, preffez par l'Empereur ^s'affemblerent
encore une fois à Wormes au mois de Juillet. Comme l'on
appréhendoit qu'Albert, qui s'étoit réfugié en France, ne fit
de nouvelles entreprifes dans l'Alface ôc dans d'autres en-
droits voifins , appuyé des forces du Roi , les Etats de la pro-
vince du Rhein envoyèrent quelques troupes fur les frontières
de Lorraine , pour garder les paffages. Mais les foldats ne fe
contentant pas d'exécuter les ordres qu'ils avoient reçus , paf-
ferent outre , & après avoir caufé de grands maux dans cette
Province, s'en retournèrent fans rien faire autre chofe, parce
que perfonne ne remuoit de ce côté-là. Le Roi s'étant trouvé
offenfé de la conduite des Impériaux , parce que la Lorraine
étoit alors fous fa protection , écrivit en Allemand aux Etats
qui s'étoient rendus de Wormes à Francfort , ôc leur envoya
le premier d'Odobre une Lettre^ par laquelle il les prioit de Lettre Ju
fe reffouvenir de l'union qu'il v avoir entre l'une ôc l'autre na- ^°!,^!'^ ^"^^
tion. il leur dit , qu il voyoït avec douleur cette étroite oc ia-
lutaire amitié fur le point d'être rompue par la fa£lion de quel-
ques particuliers j qu'en effet , par les follicitations de ces per-
fonnes , quelques Etats de l'Empire avoient pris les armes con-
tre lui, dans le tems qu'il y penfoit le moins , fans aucun fu-
jet J ôc fans lui avoir auparavant déclaré la guerre j qu'enfin
ce qui lui paroiffoit encore plus odieux , étoit que tout ceci
fe paffoit, fous prétexte de pourfuivre Albert. « Eft-ce ainfi
3i ajoûtoit le Roi, que mes ennemis veulent me rendre odieux,
05 pour avoir voulu conferver l'ancienne amitié qui eft entre
« les deux Nations ? Quelqu'un ignorc-t'il que de tout tems les
î> Princes afRigez , ôc fur tout les Allemands , ont trouvé dans la
05 générofité ôc l'humanité des François un azileaffuré ôc des fe-
=^ cours certains f Pourquoi donc me fait-on un crime d'avoir
05 reçu ôc fécouru Albert ? Je ne défavoùe pas le fait , ôc fi j'étois
P vain ôc ami de i'oftentation , j'aurois lieu de m'en glorifier.
Tom. IL Kkk
444 HISTOIRE
■ 3' Car, qu'y-â-t'il de plus digne d'un Prince, que de felaîiïeîf
xj^ TT "" toucher par le malheur d'un autre Prince ? Et que peut-on
rlENRi il. !j 1 ui J r 1 1 • r j
3' trouver de plus noble, que de loulager les mrortunez dans
^ ^ ^' » leurs difgraces ? Certes , continuoit-il , je délirerois bien plutôt
«' voir Albert , tranquille dans Tes Etats , jouir de fes riches heri-
» tages, qu'affligé, banni ôc abandonné de tout le monde. Je
w voudrois auffi que ce Prince ne fe fût jamais précipité dans
M ce labyrinthe de malheurs? ou du moins, puifque c'eft fa
3' feule refTource , qu'on traitât avec lui à des conditions raifon-
» nables. Mais lorfque je me fuis repréfenté qu'Albert , étoit
M tombé dans tous ces malheurs.par la faute de mon ennemi, qui
» après avoir annullé le traité qu'il avoit fait avec les Evêques ,
» l'a confirmé enfuite, & aconfeillé lui même à Albert de pour-
»' fuivre par les armes fes juftes prétentions fondées fur les ar-
« ticles de ce traité î j'ai cru qu'il eût été indigne d'abandon-
« donner un ami ôc un Prince, ou du moins de n'être pastou-
» ché de fon infortune. Quoi qu'il en foit , je n'ai jamais pen-
M fé à lui donner du fecours contre les Etats de l'Empire ,
« ni à blefler en rien les loix de l'amitié , que j'obferve reli-
ai gieufement, ôc que j'ai réfolu de ne jamais violer, pourvu
3' que vous vous comportiez de même. Vous ne devez donc
w attendre de moi que la paix , ôc que des marques de ma bien-
t» veillance : je vous demande auffi que vous ne vous laif-
« fiez pas tromper par les fourberies ôc les artifices de mes
»' ennemis, qui rendent publiques leurs affaires particulières, à
=> votre honte ôc à votre préjudice ; que vous ne preniez pas
t» les armes pour eux , ôc que vous ne leur fournilTiez pas de
=^ l'argent, ou d'autres fecours contre moi. Il ne me refîeplu^
» qu'à vous dire de me faire fçavoir au plutôt votre réfolu-
« tion , par celui qui vous rendra cette Lettre ; ôc que fuivant
» rancien ufage, confirmé par le dernier traité dePailaw, vous
s» ayiez foin de pourvoir à la fureté des Ambaffadeurs que je
M dois envoyer à la première Diète de l'Empire, que l'on con-
3' voquera pour la Paix générale ».
On répondit au Roi, qu'on avoit envoyé de la cavalerie en
Lorraine , non pour y caufcr du défordre , mais dans l'inten-'
tion de s'oppofer aux entréprifes d'Albert, que les Etats avoient
dcclaré ennemi de l'Empire ; que pour ce qui concernoit les
Ambafladcurs ôc la Paix générale , n'ayant pas re(^u d'ordre , ils
D E J. A. D E TH O U , L I V. XIIÎ. 44,-
croyoient qu'il étoit jufle de s'aboucher avec leurs Confedé-
rez 3 qu'ils ne réfuferoient pas de faire tout ce qui feroit jufte Henri II
ôc raifonnable. Dans le même tems on apporta une Lettre 15-^4^'
d'Albert, qui après s'être plaint amèrement d'Antoine Perre-
not évêque d'Arras , fe répandoit en invedives contre i'élecleur
de Trêves , l'évêque de Strasbourg 6c le Landgrave de Hefle,
qu'il appelloit des Gentilshommes fanguinaires ^ qui avoient
attenté à fa vie.
Il y eut auiïi dans la Bohême quelques troubles au fujet de Troubles dé
la relis^ion. Ferdinand avoit ordonné à fesfuiets, par un édit Bohemcaufu-
'1 • r • Ul- 1 • u j !> j • -n jet de la Kel.^:
quil avoit tait pubher, de ne rien changer dans ladmmiftra- gioii.
tion de l'Euchariftie , ôc de fe contenter de coniniunier fous une
feule efpéce , félon fufage reçu dans fEglife depuis plufieurs
fiécles. Les Seigneurs, la NoblefTe , ôc une grande partie des
"Villes, ne pouuant fe foiimettre à cette ordonnance, en avoient
fouvent parié au Roi 5 mais leurs prières n'avoient eu aucun
fuccès : ils lui firent encore de nouvelles remontrances , ôc le
fupplierent de leur permettre de communier fous les deux ef-
peces , fuivant le précepte de Jefus-Chrift , ôc l'ufage de la pri-
mitive Eglife. Ferdinand leur répondit le 23 de Juin,ôc leur
fit connoitre par une Lettre datée de Vienne , qu'étant le
fouverain magiftrat du Royaume , à qui ils dévoient i'obéïlTan-
ce après Dieu , il étoit furpris qu'ils ne vouluffent pas fe con-
former à fes volontcz , ôc que favorifant les opinions.de quel-
ques novateurs , ils fe laiflafTent emporter par l'orgueil , ôc par
îa curiofité, ôc fe détournaffent de la voye que leurs pères leur
avoient tracée. Il leur dit enfuite , que l'affaire demandoit un
mûr examen , ôc qu'il tâcheroit de faire connoitre à tout le
monde le zèle qu'il avoit pour le repos ôc le falut de fon peu-
ple i qu'enfin il vouloir qu'on exécutât fes ordres , Ôc qu'on
n'innovât rien fur cet article. Les Bohémiens répliquèrent ôc
repréfenterent au Roi , que ce qu'ils demandoient n'étoit pas
nouveau , mais entièrement conforme à l'inftitution de Jefus-
Chrift, ôc à l'ancien ufage de l'Eglife , ôc que ce n'étoit ni i'or-
gueûil ni la curiofité, qui leur faifoient fouhaiter qu'on pourvût
par cette grâce au repos de leurs confciences : ils ajoutèrent
qu'ils le regardoient à la vérité comme le fouverain Magiftrat ,
à qui ils dévoient toute forte de refpe£l: Ôc d'obéïfifance ; mai';
que puifque leur demande ne conccrnoit que le fcrvice de
Kkkij
44^ ' HISTOIRE
^^^^____ Dieu , ils le prioient de ne point forcer leurs confciences, Se
Henri II ^^ "^ P^^"^ fouffrir qu'ils fuflent privez plus longtems d'un fi
' précieux avantage.
^ ^ Peu de tems avant l'affaire de Bohême . Jean Friez abbé de
!;!,?■? hommes Ncwftadt , daus le diocéfe de Wu-tzbourg , à qui on repro-
diftingués. , choit d'avoir embraffe le Lutheranilme , courut de grands ni-
ques au fujet de la religion. Le 6 de Mai on le fomma de
fe rendre dans Pefpace de fixjoursà "Wirtzbourg, pour répon-
dre aux queftions qu'on lui feroit. On lui propofa donc, non
feulement les principaux articles de la foi Catholique , mais
encore ceux qui regardoient les cérémonies ôc la difcipline
de l'Eglifc. Il y répondit le 28 de May : quoique , félon lui,
il eût affez clairement prouvé la folidité de fes opinions par les
témoignages des Pères Ôc par l'Ecriture fainte, il fut néanmoins
condamné le 25- de Juin , Ôc privé de toutes fes fondions.
Tout ceci fe paffa en Allemagne pendant cette année , qui
fut la dernière de la vie de Jean Friez. Cet abbé avoit fait
d'abord profeffion dans l'ordre des Cordeliers , où il fut choifi
pour prêcher dans l'églife de Mayence. Il compofa plufieurs
ouvrages , écrits avec tant de modération que , malgré la di-
vifion qui régnoit en Allemagne au fujet de la religion , il ga-
gna les bonnes grâces des deux partis. Enfin il mourut le jour
de la Nativité de la Vierge , au milieu d'une occupation Ci
louable.
Xifte Betulée mourut auffi dans la même année à Ausbourg,
où il étoit né ôc où il avoit gouverné le Collège pendant feize
ans. Tant que ce grand homme vécut , il s'appliqua beau-
coup à écrire ôc à enfeigner , pour faire fleurir les belles lettres.
Après fa mort , deux frères nommez Jean-Batifte ôc Paul Hin-
zelle fes difciples , lui firent des funérailles magnifiques , en
reconnoiffance du foin qu'il avoit pris de leur éducation.
Peu de tems après , Simon Portis le fuivit , ôc finit fa carrière
dans fa patrie, âgé de 5^7 ans. Il avoit été difciple de Pom-
ponace de Mantouë , célèbre Philofophe de fon tems. Il ne
céda en rien à fon maître 5 il le furpaffa même , par les orne-
mens de la langue Greque ôc des belles Lettres , qu'il joignit
à la connoiffance delà Philofophie péripatéticienne, quijuf-
qu'alors n'avoir été traitée que par des Dodeurs grofïiers ôc
barbares. Cependant comme il donnoit un peu trop dans la
D E J. A. D E T H O U , L I V. XIII. 447
do£lnne d'Ariftote i on s'imagina qu'il avoit fuivi les erreurs "'*
de Pomponace ', au fujet de l'ame ôc de l'entendement hu- Henri IL
main. Quoiqu'il en foit , il nous refte plufieurs ouvrages qu'il 1554.
a écrits fu^r cette matière , Ôc qui lui ont acquis une grande
réputation. Dans le tems qu'il profelToit à Pife , il avoit aufli
entrepris l'hiftoire des poiffons 5 mais ayant vu l'ouvrage que
Rondelet avoit compofé fur les Mémoires de Guillaume Pe-
lifîier évêque de Montpellier , il abandonna fon entreprife.
Ce contre-tems lui caufa un chagrin fecret, de voir qu'il per-
doit la gloire qu'il feflattoit de tirer de fon travail: car il fen-
toit bien qu'il ne devoir pas s'expofer à perdre la réputation
qu'il s'étoit acquife depuis fi long-tems ,par un defir de l'aug-
menter dans une occafion fi contraire à fes defleins.
Sigifmond de Ghelen , nanf de Bafle , mourut en Bohême
dans la même année. Quelques-uns prétendent que fa mort
n'arriva qu'un an après. La pauvreté fut le partage de ce grand
homme pendant toute fa viejaulli Erafme le crut-il digne d'u-
ne fortune au delTus de celles de ce monde. Il s'appliqua à
traduire la plupart des auteurs Grecs , ôc fur-tout à corrigea
les oeuvres de Pline fur les anciens manufcrits.
Dans le même tems François Franchini né à Cofenze dans
la Calabre , mourut dans la force de fon âge à Rome, oi^i il
avoit palTé une grande partie de fa vie. Il eut l'art de marier
les Mufes avec Mars 5 il fuivit Charle-Quint dans fes victoires,
Ôc fe trouva à la malheureufe expédition d'Alger , qu'il a décrite
en vers. On peut le comparer à Ulric Hutten gentilhomme
de Franconicj quoiqu'il ait écrit dans un genre bien différent, ôc
on doit avouer que les dialogues qui nous reftent de lui , fem-
blables à de petites planches qu'on a fauvées d'un grand nau-
frage , ne cèdent en rien à ceux de Lucien ; au moins \qs per-
fonnes qui font en état de porter leur jugement fur des ouvra-
ges de cette nature , les lifent encore aujourd'hui avec beau-
coup de plaifir. Il fut inhumé dans J'églife de la Trinité du
Mont, après avoir poffedé pendant fa vie Pévêché de Maffa
ôc de Populonia en Tofcane, auquel Paul III. l'avoit nommé.
Revenons maintenant aux affaires de la France. Le Roi ^ff'^Jrcs de
voyant qu'on avoit en vain parlé de la paix , ôc que les foins Cuenc en
T> Li- - I • • î-iandrcs.
1 Poinponace a publié un ouvrage 1 opinion , comme philofophe, & quil
furcefujec. Il difoit qu'il fuivoit cette I la condamnoit comme Chrc'cien.
K k k lij
44» HISTOIRE
nu ■ du cardinal Poole avoient été inutiles , fît préparer des vivres,
Henri IL ^^^ canons , des pontons , ôc tous les autres inftrumens de
1774. guerre, 6c donna ordre à fes troupes de fe rendre à Crecy en
Laonnois , pour le 18 de Juin. L'armée étoit compofée de
vingt- cinq compagnies Françoifes , 011 il y avoir d'anciens 6c
de nouveaux foldats j de deux régimens Allemans qui étoient
fous la conduite du Rheingrave 6c de Reiffenberg : outre cela
il y avoit vingt-cinq compagnies de Suifles, quinze cens gens-
d'armes 6c deux mille tant chevaux- légers, qu'arquebuliers à
cheval. Toutes ces troupes ayant eu ordre de s'avancer jus-
qu'à Marie , le connétable de Montmorency 6c le maréchal
de S. André vinrent au camp. Le Roi avoit auili fait afTem-
bler d'autres troupes dans differens endroits. On avoit mis à
S. Quentin environ dix mille hommes d'infanterie , trois cens
gens-d'armes 6c cinq cens chevaux-legers , que le prince de la
Roche-fur-Yon commandoit. On envoya à Mezieres fous la
conduite du comte de Rockendorff 6c du baron de Fontenay,
quinze compagnies de Vieux foldats, qu'on avoittirez dcsgar-
nifons de Metz^ de Verdun, de Toul 6c des autres places des
environs , 6c quatre compagnies d'Anglois 6c d'Ecofîbis , avec
deux régimens Allemans. On y joignit encore deux censgens-
• d'armes, 6c huit cens chevaux-legers 6c arquebu'iers à cheval >
dont le prince de Condé avoit le commandement. Deux cens
. chevaux Allemans fuivoient toutes les troupes, qui avoient à
leur tête le duc de Nevers gouverneur de Champagne. Le
Roi avoit aind diftribué fon armée , afin que l'ennemi ne pût
fçavoir quel chemin il prendroir. Le prince de la Roche-
fur-Yon Ht les premiers atles d'hoftilité en Artois. Après que
nos foldats eurent ravagé une grande partie de cette province,
le connétable de Montmorency , à qui Antoine de Bourbon,
duc de Vendôme 6c gouverneur de Picardie, s'étoit joint à
Eftrée-au-pont , prit far la gauche, comme s'il eût voulu aller
à Avenes 5 ce que l'ennemi effeélivement s'imagina. Ainfi
les Impériaux ayant abandonné les villes de Chimay i de
Trelon , de Glaion 6c de Convins , nos troupes s'en emparè-
rent , ôc en démolirent toutes les fortificanons.
Exploits du Le duc de Nevers ayant pafle la forêt d'Ardenne , en mar-
ver'^s en Flaiî- ^hant par un chemin très-difficile, au travers des bois 6c des
dre. ^ vallées étroites , remplies de rochers , arriva en deux jours au
DE J. A. DE THOU, Liv. XÎII. 44^
Val de Surande proche le Fort de Linchant qu'on avoir nou-
vellement détruir. Cette vallée eft divifée par le torrent de Henri IL
Semois , qui fe décharge dans la Meufe au deflbus de Châ- 1554.
teau-Regnault. Enfuite on envoya le feigneur de Jametz ,
avec un régiment François ôc quelques canons , pour s'empa-
rer du Château d'Orcimont que fa fituation défend mieux que
fes fortifications. Un rocher efcarpé l'environnoit de deux cô-
tez ; on pouvoit approcher de la place par un autre côté, mais
l'ennemi ne croyoit pas qu'il fut poiTible d'y drefler des batte-
ries. Colas Loys , Ueutenant de Barfon gouverneur de cette
place , mais qui n'y étoitpas alors, refufa de fe foumettre, lorf-
qu'on l'envoya fommer de fe rendre , voulant voir auparavant
le canon. Dès qu'il eut vu les batteries dreilées , à quoi il ne
s'attendoit pas , ôc qu'on eût tiré un coup ou deux, il prit le
parti de fe retirer avec quelques-uns de fes amis par une porte
dérobée , ôc abandonna fes compagnons , qui fe rendirent audî-
tôt. Enfuite on alla camper à Louette & à Villarfi , que la LofTe
avoir fait fortifier à la hâte. Dans le même tems notre armée
entra dans le Fort dejadines, d'où l'ennemi s'étoit retiré après
y avoir mis le feu. On voyoit de tous cotez les payifans pren-
dre la fuite avec leurs troupeaux ^ & ce qu'ils avoient pu em-
porter de leurs meubles. Le 19 de Juin le duc de Nevers arriva
à Valfimont , ville fituée dans une agréable vallée, arrofée par
un torrent qui fe précipite des montagnes voifines. Enfin on
fit partir le Hérault Angoulêmepour aller au château de Beau-
rin, afin de l'obliger à fe rendre. Cette place étoit fituée fur les
confins du payis de Liège, ôc appartenoit, aufÏÏ-bien , que Val-
fimont, à Charle de Barlemont, Intendant des finances dans les
Pays-Bas. Lagarnifon de ce Fort refufa d'abord de fe rendre;
mais auiTi-tôt que le duc de Nevers eut fait approcher quatre
pièces de canon , elle fe rendit à difcrétion. On y fit prifon-
nier Jean Colichart natif de Bains en Hainault, avec envi-
ron quarante hommes de fes gens , entre lefquels étoit Gé-
rard capitaine du Fort de Jadines , qu'on avoir pris quelque
tems auparavant, de ce nombre étoit aufli la LolTe qu'on ne
traita pas comme un prifonnier , ôc qu'on envoya à Mezieres,
pour lui faire fouffrir le fupplice que méritent les rébelles. La
LofTe étoit François , & avoir fuivi en premier lieu le parti
de Lûmes , dont nous avons déjà parlé j ce capiraine eta^it
45-0 HISTOIRE
- mort, il avoit pris parti chez les ennemis. Après la prife de Beau-
XT TT rin, on mit dans cette place une compagnie de foldats des
vieux corps y avec environ cinquante arquebufiers à cheval.
^ ' ^' Tandis que les ennemis étoient encore effrayez des exploits
du' duc de Nevers dans le payis de Liège, ôc que le prince de
la Roche-fur-Yon les inquiétoit par les courfes qu'il faifoit en
Artois, le connétable de Montmorency pourfuivoit toujours
fon chemin. Le maréchal de S. André alla vers Maubert-fon-
taine, où il campa le 22 de Juin, avec quatre cens gens-d'ar-
mes , fept cens chevaux-legers , un régiment François d'infan-
terie , & la plus grande partie du canon. De-Ià il vint à Roc-
roy , qui de ce côté-là efl: la dernière place de notre frontière.
Enfuite on fut oblige de paffer au milieu des forêts ôc des bois ;
les chemins, naturellement difficiles , l'étoient devenus encore
davantage, par le foin que les ennemis avoient pris de couper
de côté ôc d'autre des arbres, dont ils avoient embaraffé les rou-
tes , d'où l'on ne pouvoir fortir pour entrer dans la plaine, qu'a-
près avoir fait au moins fept lieues. Cependant on vint à bout
de furmonter toutes ces difficultez , par les foins de ceux qui
connoiflbient le payis ôc par les travaux des pionniers. Le len-
demain fur le midi, les troupes pafTerent fans aucun danger,avec
le canon qu'on fît avancer jufqu'à Mariembourg, qui eft la pre-
mière ville qu'on trouve dans le payis ennemi, vis -à-vis Mau-
bert-fontaine. Le maréchal de S. André ayant été lui-même
reconnoître la place, fit faire des lignes ôc drelfer les batteries.
La terreur s'empara d'abord de f efprit des affiégez , qui ne
penfoient à rien moins qu'à cette entreprife : leur crainte loin
de diminuer augmenta encore , lorfqu'ils apprirent que nos
foldats avoient repouffé deux fois Julien Romero , qu'on en-
voyoit à leur fecours avec des Efpagnols d'élite. A l'arrivée
du Connétable , on approcha plus près de la ville : après trois
jours de fiége , ôc qu'on eut tiré cent vingt coups de canon , la
garnifon demanda à capituler. Oïs^ permit aux foldats de fortir
de la ville , bagues fauves , à condition qu'ils y laifferoient
leurs armes ; que Rinfart gouverneur de la place, ôc les autres
ofîiciers , demeureroient prifonniers , Ôc qu'on cederoit à nos
troupes les vivres ôc le canon de la ville. Àinfi en peu de jours
6c fans répandre de fang , Mariembourg , qui tire fon nom de
Marie Reine de Hongrie, ôc qui eft renommée par le beau
payis
DE J. A. DE THO U, Li V. XIII. éj^^i
payis de chafTe qu'il y a aux environs , fut réduite fous robéïf- '
lance du Roi le 28 de Juin , ôc porta le nom d'Henrienbourg Henri IL
tant qu'il fut à la France. ^ S S "k-
Le dernier jour de Juin le Roi vint au camp, avec le duc
de Guife , & les principaux feigneurs de fa Cour : à fon arrivée,
on rangea l'armée en bataille , & on reçut ce Prince au bruit
du canon qu'on tira en ligne de réjoùilTance. Le Roi réfolut
de faire fortifier Roc-roy , fitué entre Maubert- fontaine 6c
Mariembourg. Il chargea de ce foin la Lande, vaillant capi-
taine , à qui on donna trois cens fantafTins j le gouvernement
de la place fut confié à un capitaine Breton nommé P. Breuil ,
avec trois compagnies Françoifes d'infanterie. Déjà le duc de
Nevers étoit arrivé dans le payis de Liège , dont les campa-
gnes parurent très-agréables aux foldats , qui fortoient d'un
payis où ils n'avoient vu que des vaftes ôc triftes folitudcs. Il
vint camper près de Givais , place fameufe , fituée fur les
deux rivages de la Meufe^ 6c qui les réunit par un pont. Pierre
Salfede qui étoit chargé des vivres, y ayant été envoyé quel-
que tems auparavant, avec fix compagnies Françoifes ôc deux
pièces de canon , mit fous l'obéiflance du Roi Hierge ^ qui
sppartenoit à Barlemont , ôc Fumay, château du duc d'Arf-
chot. Ainfi les François occupant tout ce payis, faifoient paf-
fer des vivres en abondance dans le camp où étoit le Roi.
Dans le même tems Tavant-garde du Roi prit ôc pilla le châ-
teau d'Agimont , où étoit Evrard de la Mark bâtard du comte
de Rochefort. Le lendemain l'armée Royale alla camper en
deçà de Givais fur le bord de la rivière. Là les Anglois ôcles
EcofTois qui étoient au fervice du Roi , s'étant un peu trop éloi-
gnez de l'armée , furent furpris ôc m.altraitez par l'ennemi 5 il y
en eut même qnelques-uns de tuez , ôc ils perdirent environ
cent chevaux de prix. Le duc de Nevers étoit campé de
l'autre côté de la rivière. A fon arrivée l'ennemi abandonna
Château-Thierri , qui étoit au Bailli deNamur, ôc nos troupes
y entrèrent. On trouva dans cette place quannté de vivres ôc
de meubles prétieux.
Après avoir demeuré fix jours à Givais , les deux armées
continuèrent leur chemin des deux cotez du fleuve, ôc un jour
après on vint camper auprès de Bouvines, ôc de Dinant , ville
ÛQ la dépendance de l'évêque de Liège. Le duc de Nevers
Tom, IL LU
45-2 HISTOIRE
, y avoit envoyé, après la prife deBeaurin, le Héraut Angou-
Henri II ^^^^ » po^*^ demander aux habitans de Dinant , s'ils vouloient
I ç- f 4 * s'en tenir au traité , ôc s'abftenir de prendre parti dans cette
guerre. Ils firent une réponfe folle 6c infolente i & dirent que ,
i\ on leur vouloir donner le cœur ôc le foye du Roi ôc du duc
de Nevers , ils le feroient cuire , ôc le mangeroient avec plaifir
à leur déjeuné. Les armées étant arrivées , la ville de Bou-
vines ^ , de l'ancien duché de Bourgogne , fituée fur le rivage
d'en deçà, qui n'étoit défendue que par les habitans , fut alTié-
gée par les troupes du Roi. Lorfqu'on eut fait approcher le
canon , on battit la place, qui fut prife d'emblée , Ôc où l'on
fit un très-grand carnage. Une partie des habitans fe noya
dans le fleuve , ôc ceux qui le pafferent à la nage , ayant été
pris par le duc de Nevers, furent pendus , fuivant les loix de
la guerre > pour avoir voulu témérairement effuyer le feu du
canon. Enfin la chaleur du carnage s'étant ralentie , on traita
avec plus de douceur ceux qui s'étoient retirez dans la Tour :
le Roi n'avoir pas oublié l'humanité que les Efpagnols avoient
fait paroître à l'égard des François à la prife de Teroûenne >
ainfi on les épargna ôc on leur permit de fe retirer.
On eut beaucoup plus de peine à prendre Dinant. Cette
ville s'étend le long du rivage , de l'autre côté de la Meufe ,
ôc a dans fon enceinte une citadelle bâtie fur un rocher pres-
que efcarpé de tous cotez. L'endroit par où l'on en peut ap-
procher efl: fortifié de deux grands baftions ôc d'un foflé très-
profond, que fit autrefois creufer Edouard de la Mark évéque
de Liège , qui y avoit auffi fait conftruire un palais digne d'un
roi. Les habitans animez, ou par la haine qu'ils avoient pour les
François, dont cependant ils fuivirent le parti fous Louis XL
ou excitez par un orgueil que leur infpiroit le fouvenir d'avoir
dix-fept fois fait lever le fiége à des Rois ôc à des Empereurs qui
les avoient attaquez , crurent qu'après la réponfe extravagante
ôc brutale qu'ils avoient ofé faire au duc de Nevers^ il ne leur
reftoit plus que de foûtenir leur témérité par l'audace. Mais
elle ne demeura pas long-tems impunie. Le duc de Nevers,
ôc Jametz , dont le cheval fut tué d'un coup d'arquebufe, ayant
été tous deux reconnoître de plus près la citadelle j au péril
même de leur vie , ils firent conduire le lendemain quinze
I Petite ville de la Flandre Françoife , dans le Namurois fur la Meufe.
DE J. A. DE THOU, Liv. Xm. 4^
pièces de canon en de-çà de la Meufe , vers le côté de la ville
qui regarde la rivière : on en tranfporta autant du côté du Sep- pj£i,;Ri H.
tentrion. Enfin après avoir battu la ville pendant deux jours , , ^ ^ 4
èc ruiné deux tours ^ on livra l'aflaut , 011 Gafpard de Coligny
encouragea les foldats à monter. Nous fûmes repoufiez^ & les
vaillans capitaines Mola, Sarragoiïe , ôc le Fort^ reçurent des
bleflures très-dangereufes. Enfin Coligny ayant exhorté les
François à fe rappeller la valeur de leurs ancêtres, ôc à fe figurer
que le Hoi étoit préfent en perfonne pour donner aux uns la
récompenfe dûë à leur bravoure , ou pour couvrir d'une honte
éternelle la lâcheté des autres , il monta le premier à la brèche
avec Montpezat , tenant à la main une enfeigne qu'il planta
fur la muraille. Mais tandis qu'ils s'efForçoient d'engager les
foldats à fuivre leur exemple , & qu'ils attendoient qu'on les
fécondât, la nuit furvint ôc les empêcha de rien exécuter.
Cependant les afiiégez , ne voyant aucune efpérance de fa-
lut , fe rendirent au duc de Nevers , à condition qu'ils auroient
la vie fauve , ôc qu^on ne brûleroit pas leur ville. On y fit en-
trer aufïï-tôt Boifîe ôc Duras , avec leurs compagnies d'infan-
terie , pour empêcher qu'on n'infultât les habitans. Mais les
Allemands, qui aiment naturellement à piller, s'étant imaginé
qu'on avoir fait entrer ces deux capitaines , afin qu'ils profitaf-
fent feuls du butin , montèrent avec fureur fur la muraille , ôc
malgré les François , ils s'emparèrent de la ville j la pillèrent ,
Ôc y exercèrent mille cruautez. Ils n'épargnèrent ni les Egli-
fes , ni les femmes qui s'y étoient retirées avec leurs enfans ^ ôc
firent une infinité de prifonniers de l'un ôc de l'autre fexe. On
publia néanmoins le lendemain à fon de trompe un ordre , pour
tous ceux qui avoient pris des femmes , des filles ôc des en-
fans , de les laifler aller fans leur faire aucun mal , fous peine
de la vie. Lorfqu'on eut commencé à battre la citadelle , Floion,
qui en étoit le Gouverneur , fortit avec Hamol qui comman-
doit les Allemands , pour capituler : après de longues contef-
tations, ils convinrent de rendre la place, aux conditions, qu'en
laiffant leurs armes , le canon ôc les drapeaux, ils fortiroient avec
leurs épées , leurs poignards ôc tout leur bagage. JuHen Rome-
ro s'étoit retiré dans cette citadelle avec fes foldats, après avoir
été repoulTé près de Mariembourg , qu'il étoit venu fecourir
inutilement. Comme il étoit connu de nos officiers ^ parce qu'il
LUij
4M. HISTOIRE
s'étoit autrefois battu en duel à Fontainebleau, en préfence de
Henri 11. François I., il demanda à parler au Connétable. lU'entretint
' i* J !• d'abord de la grandeur de fes ancêtres, ôc de la gloire qu'il avoit
acquife à la guerre. Il flata enfuite le Connétable, en lui par-
lant de fon habileté dans l'art militaire , ôc de la prééminence
de fa charge. Puis il le pria de rendre à fes troupes leurs ar-
Inès & leurs drapeaux. Le Connétable , qui ne vouloit point ac-
corder une grâce de cette nature à un Efpagnol, lui dit qu'il
ctoit furpris qu'un homme fi expérimenté dans la guerre , en
ignorât les loix , ou voulût les diiïimuler. Il ajouta que ce qu'il
demandoit n'étoit pas raifonnable , & que le droit des armes
éxigeoit que le vaincu reçût la loi du vainqueur. Tandis que
l'imprudent Romero perdoit le tems en difcours inutiles y le
Connétable craignant que les Efpagnols ne perfiftafTent dans
leur opiniâtreté, leur fit dire par Bourdillon ôc Rabodanges,
de mettre ordre de bonne heure à leurs affaires: illeurfitaufii
Tçavoir que Romero avoit déjà penfé aux fiennes ôc à celles
de quelques-uns de fes amis. Dès qu'ils eurent appris cette nou-
velle , ils fe rendirent aux mêmes conditions que Floion ôc
Hamol , croyant que leur Chef les avoit abandonnez. Rome-»
ro au défefpoir demanda à rentrer dans la citadelle , difant
qu'il étoit en état de la défendre avec fes troupes. Le Conné-
table lui répondit, que le Roi lui accorderoit ce qu'il deman-
doit , à condition que s'il étoit pris , il feroit pendu avec fes
gens. Il lui reprocha fa perfidie , ôc le blâma , non d'avoir pris
les armes pour fon Prince, contre le Roi qui l'avoit comblé
de bienfaits , ( parce que cette action pouvoit en effet être excu-
fée; ) mais d'avoir eu la lâcheté de fe mettre au fervice des An-
glois ôc de l'évêque de Liège. Ce fut ainfi que le Connétable
humilia cet homme vain ôc fuperbe : pour le punir de fa témé-
rité ôc de fon imprudence , il le fit prifonnier. C'elt ainfi que
Dinant fut prife : on rafa la citadelle de cette ville , ôc la tour
de Bouvines par l'ordre du Roi.
Après cette expédition, le Roi honora du collier de l'ordre
Artus CofTé feigneur de Gonor , frère de BrifTacj il l'envoya
à Mariembourg avec quantité de vivres , ôc lui donna le com-
mandement de cette place tel qu'il l'avoit eu à Metz quelque
tems auparavant. Mais de peur que les vivres ne fe confumaffent
inutilement , on décampa , ôc on fit faire une marche à l'armée
4^
DEJ. A. DETHOU>Lîv. Xîîî. ^^^
îe 1 3 de Juillet : le duc de Nevers ayant pafle la rivière , n'a- ,.
voit pas tardé à la joindre. Nos troupes demeurèrent cinq -Op^j,. jj
jours au premier endroit où elles arrivèrent. Le duc de Savoye - < a. *
Général des troupes Impériales , craignant que le Roi ne vînt ^ ■> ^'
attaquer Namur, y fit entrer un grand nombre de foldats , pour
la fureté de la ville, qui ne pouvoit fe défendre par fes forti-
fications. Julien GolTelini rapporte dans la vie de Ferdinand
de Gonzague , que l'Empereur fuivit en cela le confeil de ce
,.Seigneur , qu'on avoit nouvellement fait revenir de Milan ,
comme nous le dirons dans la fuite. En efïet, quelques jours
auparavant , la. plus grande partie de ceux qui compofoient le
Confeil que l'Empereur avoit fait aflembler à Bruxelles , étoient
d'avis qu'on abandonnât Bruxelles même , pour fe retirer à
Anvers pendant quelque tems 5 parce que Mariembourg , dont
les François s'étoient rendus maîtres , n'étoit éloignée de Bru-
xelles que de dix milles. Gonzague s'oppofa feul à cet avis 5 il
lit connoître à l'Empereur qu'il ne pouvoit fe retirer , fans ex-
pofer fa réputation ôc avilir fa dignité. Il lui dit encore que >
fans avoir fait de préparatifs de guerre , il avoit huit mille hom-
mes armez, avec leiquels il pouvoit défendre Namur , ôc par
ce moyen s'oppofer à l'irruption des François, ôc couvrir le
Brabant. Jean-Batifte Caflaldo j, officier très expérimenté , que
l'Empereur avoit depuis peu fait venir de Vienne ^ôc qui avoir
autrefois exercé la charge de Meilre de Camp fous Gonzague,
combattit fon fentiment. Gonzague piqué de cette oppofition,
fit tous fes efforts pour lui faire goûter fon avis , ôc en vint à
bout. L'Empereur fuivit donc le parti que lui confcilloit Gon-
zague , comme le plus capable de lui faire honneur. Ce Prince
ayant foûtenu jufques-ià Namur par fa préfence , en fortit enfia
avec fes troupes , ôc vint camper prefque tous les jours dans
les endroits que nous avions abandonnés la veille. Tout cela
empêcha le Roi d'aîFiéger Namur, ôc lui fit, prendre le che-
iiiin du Hainaut , il ordonna en même tems aux foldats de
prendre des vivres pour fept jours, ôc de mettre dans des cha-
rettes , en cas de befoin , une grande quantité de provifions
pour l'armée.
Ayant ainfi mis ordre à tout, il fit brûler tout le payis, pour
fe venger du ravage que les ennemis avoient fait dansleBou-
lonnois. En même tems il vint fur la Sambre ^ où il croyoic
Lllii]
45^ HISTOIRE
u.»^,.— ,«ui« rencontrer Tennemi au paflage de cette rivière ; qui prend fon
lÎENRi II ^^^^^ V^^ Landrecy & parMaubeuge, ôcfe décharge dans la
. ç, - . ' Meufe auprès de Namur. Mais n'ayant rencontré qui que ce
foit^ il pafTa la rivière, ôc alla camper au-delà le ip de Juillet.
Comme l'ennemi n'étoit éloigné que d'environ quatre milles,
le Roi divifa fon armée en trois corps , & donna l'arriere-garde
au Connétable , pour foûtenir l'attaque de l'ennemi , s'il appro-
choit. L'armée s'étant donc mife en chemin , on arriva le len-
demain à Marîmont , maifon de plaifance de la reine de Hon- ^
grie , OLi les coureurs avoient mis le feu avant l'arrivée du RoiJ
Rockendorff voulut aulli s'emparer de Nivelledans le Bra-
bant. Pour y réûffir, on y envoya le duc de Bouillon avec une
cornette de cavalerie , ôc deux petites pièces de canon j mais
i'entreprife échoua. Cependant on pilla les fauxbourgs , ôc on
on y mit le feu après avoir enlevé le butin. Les ennemis crai-
gnoient pour Bins proche de Marîmont. Bins ou Binche étoit
une ville du gouvernement de la Reine de Hongrie ., où cette
Princefle avoir fait bâtir un fuperbe palais , enrichi d'ancien-
nes ftatuës ôc d'excellens tableaux j ôc orné de fculpturesôc de
tapifleries > où enfin brilloit de tous cotez une magnificence
' royale. L'Empereur y avoir mis deux compagnies d'Allemands
pour la défendre j jufqu'à ce que l'armée du Roi fut pafTée i
il fçavoit bien que nos foldats manquoient de vivres. Ce-
pendant notre armée ayant été reconnoître cette place , on ap-
procha le canon , ôc après l'avoir battue un peu de tems , elle
fe rendit à la difcretion du Roi , qui l'abandonna au pillage :
on y mit le feu , qui la reduifit en cendre , avec ce beau
palais dont nous venons de parler. On prit néanmoins aupa-
ravant la précaution de retirer les chofes précieufes qui meri-
toient d'être préfervées de la flamme. De BlofTes commandant
de cette place y fut fait prifonnier. Mais on n'en demeura pas
là 5 pour tirer une pleine vengence de l'embrafement de Fo-
lembray, où A. de Croy comte de Reux avoit mis le feu, par
ordre de la reine de Hongrie , on envoya Giri lieutenant de la
compagnie de cavalerie du duc de Nevers , avec quatre au-
tres compagnies de gens à cheval , pour brûler le château de
Reux.
Le même jour que Bins fut pris , on alla plus loin. Le len-
demain on s'avança au-delà de Bavais ^ ôc le 25 de Juillet on
DE J. A. DE THOU, Liv. XIII. 4^7
campa au-defîbus du Quefnoy. On prit ôc on briâla en che-
min quelques petites places. Cependant comme notre armée Henri II.
étoit fatiguée par les pluyes continuelles des jours précédens , i c c 4..
& fe voyoit obligée de marcher dans un tems pluvieux Ôcobf-
cur y le duc de Savoye crut que l'occafion étoit très favorable
pour l'attaquer. Prefque toutes nos troupes avoient déjà pafle
par une vallée qu'un ruiffeau fépare par le milieu , & il ne reftoit
plus de l'autre côté que mille chevaux divifez en deux corps ,
que commandoient Jean de Bourbon duc d'Enghien , &
François de la Tour vicomte de Turenne , fans compter cinq
cens chevaux -légers , conduits par Paul-Bâtille Fregofe ôc
Choifeuil Lancques , ôc qui étoient aux ordres du duc d'Au-
male. Ce duc étoit accompagné de Louis de Bourbon prince
de Condé , de René marquis d'Elbœuf, ôc de François grand
Prieur de France , tous deux frères du Duc > de Henri de
Montmorenci Damville , des comtes de Sufe ôc deSault, ôc
d^ Antoine de CrufTol , qu'on fit depuis duc d'Ufez. Le ma-
réchal de S. André , qui conduifoit l'arriere-garde , comman-
doit tous ces Seigneurs. Le brouillard s'étant diffipé environ
fur le midy , ôc lair étant devenu ferein , l'Amiral Gafpard de
Coligny envoya dire à S. André , qu'il croyoit avoir apperçu
environ cinq cens cavaliers. A cette nouvelle , on dépêcha au
plutôt Fregofe ôc Lancques , pour aller faire une découverte
plus certaine. Ces deux Officiers étant retournez un peu après,
rapportèrent que toute la cavalerie de l'Empereur étoit en
chemin , ôc qu'elle pouvoit être compofée de fix mille che-
vaux. Le maréchal de S. André voyant que fes forces n'étoient
pas égales à celle des ennemis , au lieu de faire paffer fes trou-
pes à la hâte ( ce qui auroit pu , dans un lieu fi étroit , mettre
parmi elles le défordre :, la confufion ôc l'épouvante , ôc don-
ner occafion aux ennemis de faire de plus grandes entrepri-
fes ) aima mieux , eu égard aux circonftances , faire face , ôc
placer fes gens fur une éminence , au pié de laquelle couloir
le ruilTeau qu'il falloir paffer. Pour venir à bout de fon deffein ,
il envoya au-devant de l'ennemi Fregofe ôc Lancques , afin
del'amuferpar des efcarmouches. Tandis que l'on combattoit,
on fit paffer le ruiffeau au duc d'Enghien avec le premier corps
de troupes. Lorfqu'il fut paffé , Turenne, qui conduifoit l'autre ,
prit fa place , afin qu'il ne parût rien de vuide. Celui-ci étant
4;8 HISTOIRE
aufîî paiïe de l'autre côté , ceux qui étoient au bas de cette
Henri II. éminence , vinrent fe placer dans l'endroit qu'il venoit de
I S* c 4. quitter. Ainfi étant tous paflez fans confufion, ôc en gardant
leurs rangs, ils s'arrêtèrent de l'autre côté du ruifTeau. L'en-
nemi, qui ne les voyoit que de loin, crut que c'étoit une ar-
mée entière , qui ne faifoit aucun mouvement ; car il ignoroit
qu'il y eût un ruiffeau dans cet endroit, ôc il s'imaginoit que
. toute l'armée y étoit , ou qu'il étoit furvenu un renfort, parce
que le nombre de ceux qui avoient paflé le ruifleau augmen-
toit toujours : il s'arrêta donc, ôc ne crut pas devoir fe hâter
d'attaquer. Pendant ce tems-là le maréchal de S. André pafla
avec le prince de Condé, le duc d'Aumale ôc les autres Sei'
gneurs , ôc on laiffa environ trente cavaliers avec les comtes
de Sault, de Suze Ôc de CrulTol , que les Arquebuliers qu'on
avoir placez de côté ôc d'autre , fur l'un ôc l'autre bord , met-
toient à couvert. Enfin ceux-ci palTerent aulTi le ruiffeau , ôc
fe joignirent aux autres lorfqu'ils virent approcher l'ennemi ,
qui étant arrivé près du ruiffeau , reconnut trop tard fon erreur,
ôc eut lieu de fe repentir d'avoir manqué une fi heureufe occa-
(ion de combattre : il ne put s'empêcher d'admirer le juge-^
ment ôc la préfence d'efprit de S. André , qui lui avoit ea
quelque forte dérobé une viûoire, ôc dont l'habileté étoit venu
à bout de faire paffer toutes fes troupes de l'autre côté du ruiffeau^
dans un lieu fi défavantageux , fans qu'il lui en eût coûté la
perte d^un feul homme.
Le même jour le duc de Nevers , qui commandoit un corps
aux environs , tomba fur les ennemis qui s' étoient écartez ça
ôc là , ôc en tua un grand nombre. Enfuite toutes nos troupes
s'étant jointes , elles avancèrent jufqu'à Villey , brûlant tous les
villages qui fe trouvoient fur leur paffage , ou ceux qu'ils étoient
obligez de laiffer derrière eux. Là on les mit en bataille , com-
me li on eût été prêt de donner le combat. Voici l'ordre qu'on
garda. Les Allemans étoient à l'aile droite , entre deux batail-
lons François. L'infanterie Francoife étoit au milieu de l'ar-
mee, entre les Allemans ôclesSuiffes. La cavalerie également
diftribuée fermoir les ailes , ôc les chevaux-legers divifez par
efcadrons étoient à la tête. Mais le combat ne s'étant pas
donné , le Roi , après être demeuré un jour entier en cet
endroit , fans que l'ennemi vînt l'attaquer , s'avança jufqu'à
Crevecœur
D E J. A. DE T H O U , L I V. XîîL ^S9
Crevecœur dans le Cambrefis, où le prince de laRoche-fur-
Yon vint le trouver avec quantité de vivres ôc de munitions. Henri ÎI.
Il avoir défendu de ce côté-là notre frontière , en l'abfence i ç c 4.
du duc de Vendôme î ôc quelque tems auparavant , ayant fur-
pris l'ennemi entre Bapaume ôc Arras , il l'avoit battu ôc mis
en fuite , après avoir fait prifonniers Fama gouverneur de la
eitadelle de Cambray , ôc le brave Varlufet fcn lieutenant ,
capitaine de chevaux-legers. Il livra ce combat avec feulement
deux compagnies de cavalerie , qu'on lui avoit envoyées , tandis
que le Roi éroit encore devant Dinant. Nos troupes par le
moyen des pionniers ruinèrent toutes les fortifications de Cre-
vecœur ) commencées par les habitans. Lorfqu'on eut appris
que l'Empereur avoit réfolu de fe retrancher auprès de Cam-
bray , le Roi , qui avoit fait d'inutiles efforts pour attirer l'en-
nemi au combat par de fréquentes efcarmouclies,leva lefiége
le 2 d'Août, ôc fe rendit au Câtelet. Le lendemain il s'arrêta
à Mornencourt , fitué à deux lieues de Peronne. Etant arrivé
auprès d' Arras, ôc enfuite à Bapaume, la garnifonde ces deux
places fortit , Ôc on livra quelques petits combats. Le troi-
liéme jour il vint à Fervan proche l'abbaye de Cercamp dans
le comté de S. Paul. Ceux de la garnifon fe croyant en fureté,
à caufe des forêts ôc de la connoiffance qu'ils avoient des che-
mins , attaquèrent fur le foir notre arriere-garde î mais les An-
glois ôc les Ecoffois les maltraitèrent beaucoup , en tuèrent un
grand nombre , ôc prirent tous leurs chevaux. Ce fuccès com-
penfa féchec que nous avions reçu depuis peu de leur part , à
Givais.
On paffa deux jours dans cet endroit , d'où l'on envoya le
duc de Vendôme pour reconnoître Fochenberg , ôc fommer
la garnifon de Renti de fe rendre. Le 8 du même mois on
partit de Fervan , ôc ayant fait paffer l'armée par le comté de
S. Paul , en laiflant à gauche Dourlan ôc Hedin , on prit fur
la droite , ôc on fe rendit à Fruges par les ruines de Teroùenne.
De-là , on fomma encore de la part du Roi les habitans de
fe rendre. Renti eft une place fituce dans un lieu marécageux ,
entre des colhnes affez éloignées de la ville , qui ne peuvent
l'incommoder j il y palfe un ruiffeau qui remplit un foffi pro-
fond ôc large , dont la citadelle eft environnée de toutes
arts. Sous le règne de CharleVI les enfansde Louis d'Orléans,
Torrr. IL M m m
46'o HISTOIRE
que Jean duc de Bourgogne avoit fait aiïafiiner à Paris,
Henri IL furent tenus prifonniers dans cette place , ôc confiez à la garde
i ^ ,- A., de Robert de Croy 5 on la regardoit alors comme une des pla-
ces des mieux fortifiées , ôc on y avoit mis une très-bonne gar-
nifon Efpagnole. D'abord on reconnut la ville , ôc après quel-
ques efcarmouches , où le duc de Guife courut rifque de la
vie , on jugea à propos de l'attaquer par deux endroits. L&
Connétable, qui conduifoit l'avant-garde, fi^t pafler une partie
des troupes de Tautre côté du ruilîeau , ôc ayant fait faire un
retranchement dans l'endroit par où l'on fe doutoit que l'en-
nemi pourroit venir , il fortifia tellement fon camp que , s'il
eût été néceffaire de rejoindre l'armée, il l'eût pu faire, fans
courir aucun rifque.
Sur ces entrefaites, TEmpereur étant venu avec toute fon
armée à Marque , fitué à une lieue de-là , fit tirer le canon
pour informer les afîiégez de fon arrivée. Le Connétable s'a-
vança aufii- tôt pour provoquer l'ennemi 5 car le Roi vouloit
fur-tout qu'on livrât le combat^ avant que l'Empereur eût raf-
femblé les troupes qu'on devoitlui envoyer de tous cotez. Le
Connétable vint camper devant Renti , foit pour le pren-
dre à la vue de l'ennemi ôc à fa honte , foit pour obliger l'Em-
pereur à combattre , s'il venoit au fecours de cette ville. La
chofe ayant été propofée au Confeil , on fut d'avis de met-
tre des troupes , pour garder le bois qui s'étendoit depuis le
haut de la colline jufqu'à notre camp, ôc on en donna le foin
au duc de Guife , qui y plaça trois cens arquebufiers d'élite,
ôc quelques cuirafiiers à pied , qui empêchèrent de ce côté-là
l'irruption des ennemis. C'étoir de-là que dépendoit notre fa-
lut ou notre perte 5 car comme nos troupes étoient appuyées au
levant par une rivière ôc un marais fort profond , ôc au cou-
chant par une colline peu éloignée , il falloit néceffairement
que , quand on fe feroit faifi de cette forêt qui formoit un
coude , ôc qui refferroit la plaine où nos gens étoient cam-
pez, le chemin qui étoit étroit audefibus delà montagne, ôc
qui étoit le feul par où ils pouvoient fornr, leur fût entière-
ment bouché. L'ennemi étoit can^é au midi, dans l'endroit
où la campagne s'élargiiToit peu à peu jufqu'au quartier des
Impériaux placé vis à-vis fur des émiiiences. Gonzague fut
Iç premier , qui confeilla à l'Empereur de s'emparer de ce
DE J. A. DE THOU. Liv. XIII. 4^1
bois i 6c d'y mettre beaucoup de monde pour le garder , par- ^»»»«.
.ce qu'il arriveroit de-là, que les troupes du Roi enviromiées tlIp^i,,,tt
de toutes parts ne pourroient ni faire beaucoup de mal , ni
refter en fureté dans cet endroit ; qu'enfin nos foldats ne pour- ^ ^ "i*
roient mêriie faire retraite , fans s'expofer à un grand péril. On
ordonna donc auxEfpagnols de ne pas abandonner ce polie,
îorfqu'ils s'en feroient emparez , ôcdene pas aller plus loin :mais
ils employèrent inutilement deux fois la rufe pour en venir à bout.
Car quoique leurs attaques fuffent très-vives , ôc qu'ils fiflent
xians le bois des cris effroyables pour nous intimider , com-
me ils ne fçavoienr pas les chemins , nos foldats cachez dans ce
même bois les furprirentôc les repoufferent vigoureufement ôc
avec perte.
Cependant l'Empereur informé qu'on continuoit d'afficger
Renti , & qu'on preffoit extrêmement cette place ^ fuivit le
confeil de Gonzague , Ôc partit le lendemain de grand matin
avec fon armée, dans un tems de brouillard, afin de n'être
point apperçu de nos troupes , ôc de les chaffer de ce bois ,
qu'on appelloit anciennement le Bois-Guillaume. On choifit
pour cette expédition quatre ou cinq mille hommes de toute
l'infanterie, avec quelques gendarmes ôc quelques piquiers,
ôcdeux mille chevaux qui les fuivoient pour les fecourirdans
le befoin. On fit auffi avancer fept pièces de canon. Les
chevaux-legers , commandez par le duc de Savoye , fuivoient
ce détachement avec la cavalerie Allemande , dont Gonza-
gue avoit la conduite. Jean de Naffau defcendit avec un
corps d'Allemands ; en tournant autour de la colline, du côté
de Fochenberg où nos chevaux-legers étoient campez. Mar-
tin Roffem maréchal de Cleves , qui avoit en flanc le comte
Vulenfort *, avec environ quinze cens chevaux Allemands, vint *o« Vulfcn-»
fe joindre à lui. D'abord nos foldats foùtinrent courageufe- ^°"^^'
ment les efforts des Efpagnols,qu'on avoit envoyez les premiers
dans le bois. Mais le duc de Guife , qui avoit lui-même placé
des foldats dans cet endroit , voyant que leaMinemis étoient
€n plus grand nombre qu'eux , leur ordonna ae fe retirer peu
à peu , fans pourtant abandonner le combat.
Cependant le brouillard s'étant diffipé , on vit paroitre toute
l'armée de fEmpereur. Auffi-tôt le Connétable fit paffer àts
groupes en de-çà du ruiffeau , après avoir laiffc à^s foldats pour
Mm m ij
^62 HISTOIRE
,' garder les retranchemens , ôc il courut au fecours du duc de"
Henri II ^^^^^ ^"i n'avoit point encore abandonné la colline. Etant
I c c 4. P^fl"^ promptement par des chemins étroits , il envoya d'abord
fur cette colline un régiment François, qu'il fit fuivrepar qua-
tre efcadrons de cavalerie. Les Allemans & les Suiffes mar-
choient au pié de la colline , & le duc d'Aumale les appuyoic
à la gauche , couvrant entièrement avec les chevaux-legers la
plaine fituée au deflbus de Fochenberg. On envoya à la droite
quelques cavaliers EcofTois , qu'on plaça devant les gendarmes ,
pour foûtenir le choc de l'ennemi , s'il nous attaquoit en flanc.
Enfin nos arquebufiers qui étoient dans le bois , s'étant retirez
peu à peu , le duc de Guile alla joindre fa cornette compofée
de cent chevaux , ôc celle de Gafpard de Sault-Tavanes qui
étoit feulement de cinquante. Les Suiffes demandèrent au
Roi de la cavalerie pour les foûtenir, fuivant la coutume. Ce
Prince , après avoir parcouru les rangs à cheval ôc armé , pour
encourager fes troupes , leur promit qu'il les foûtiendroit lui-mê-
me , comme fes amis ôc fes aUiez. Ce difcours plein de bonté
les remplit de joye ôc les anima. L'ennemi qui s'étoit emparé du
bois, s'imaginant avoir remporté la victoire, vint fondre fur
nos troupes. Le duc de Guife partit auffi-tôt pour l'aller rece-
voir. Ayant vu que Coligny , qui conduifoit le premier corps
de l'infanterie Françoife , avoir déjà mis pied à terre pour
combattre , il fe tourna vers fa troupe , Ôc leur parla en ces
termes.
=> Mes chers compagnons , ce jour tant defiré eft enfin arrî-
» vé, ôc voici l'occafion de faire éclater devant le plus puif-
'' fant des Rois votre courage ôc votre fidélité , même au péril
» de votre vie. La Fortune vous préfente aujourd'hui un avan-
» tage qu'elle a fouvent refufe à la prudence ôc à la valeur.
=' Elle vous fournit un moyen affûré de triompher glorieufe-
" ment de l'ennemi, ôc en même temsde terminer une guerre
3» li contraire à nos intérêts. C'eft uniquement pour ce fujet
» que notre Rcâ^rès- prudent a réfolu d'afiléger Renti > non
« qu^il croye qiffla prife d'une fi petite place foit d'une gran-
» de confequcnce pour la France, mais pour engager enfin au
« combat un ennemi qui n'a employé jufqu'ici que la furprife
» ôc l'a^rtifice. Si j'ai reculé peu à peu, ôc fi je me fuis venu
» joindre à vous, feignant de laiffer la vidoire aux ennemis.
DE J. A. DE THOU, L lir. XIIÎ. ^63
« c'etolt pour vons donner lieu de les vaincre, après les avoir »
« attirez malgré eux à un combat, qu'ils ne peuvent plus e'vi- Henri II,
« ter. Reprenons donc notre premier courage, ôc augmentons 1 r ^ 4.
« aujourd'hui la gloire de notre nation , par la victoire que
'' nous remporterons fur un ennemi puiflant. «
Le duc de Guife , après ce difcours , fit partir le duc de Ne-
mours avec un efcadron de chevaux-Iegers, ôc l'envoya dans
J'endroit où étoient François comte de la Roche -Foucault,
Charle de Randan fon frère , Charle d'HalIuin de Pienne, ôc
Jean de Chabanes baron de Curton , à qui il ordonna de foii-
tenir Tavanes, avec fa cornette de cavalerie ôc la moitié de
Ja fienne. Au premier choc de l'ennemi , qui nous attaqua
avec fuccès , nos chevaux-Iegers reculèrent , deforte que les
Efpagnols qui étoient fous la conduite de Henri Henriqués ,
ôc les Allemands, croyant que nous étions défaits, commen-
cèrent à rompre leurs rangs ôc à courir de tous cotez, comme
s'ils euflent déjà remporté la victoire. Alors Tavanes donna fur
eux avec vigueur j mais l'infanterie ennemie tirant en flanc fur
nos troupes , rendoit encore l'avantage douteux j lorfque le
duc de Guife , avec Alfonfe d'Efte fon beau-frere , ôc le grand
Prieur de France fon frère , après avoir détaché quelques cava-
liers , pour s'oppofsr à l'infanterie ôc à la cavalerie des enne-
mis , vinrent fondre fur eux ôc les mirent en fuite : l'infanterie
Efpagnole qui avoit pris la route du bois pour fe fauver , ayant
commencé à fe réunir dans ces chemins étroits , fut arrêtée
par les arquebufiers que le ducd'Aumale avoit menez avec lui.
Cependant le duc de Guife, s'avançant toujours, ferra de n^^^^fj^p"
près la cavalerie Allemande, qui fe retiroit en ordre ^ après fa duc deGuifç^
décharge ; l'ayant empêchée par ce moyen de revenir à la
charge , à caufe que le lieu étoit trop étroit , ils fe jetterent
au travers du régiment de Naffau dont ils rompirent les rangs ,
ôc qu'ils culbutèrent fur celui qui les fuivoir. Le duc de Ne-
vers à fon arrivée mit en déroute ôc pouffa les cavaliers Ef-
pagnols dans le bois , à Pentrée duquel ils s'étoient raffemblez
pour fe ranger en bataille , ôc où Gonzague avoit été lui-mê-
me obligé de fe .réfugier. Ce Général , qui ne fçavoit pas les
routes du bois , s'égara pendant la nuit , en forte que les en-
nemis crurent qu'il avoit été tué. Granvelle évêque d'Arras,
garde des fceaux de fEmpereur, étoit venu au camp pour être
M m m iij
4^^ HISTOIRE
1-- - ■ • témoin d'une victoire , qu'on regardoit comme infaillible î mais
Henri II. il fut forcé de s'enfuir bien vite. Le Connêtabla empêcha nos
1 j 5 ^. foldats d'aller plus loin , parceque la nuit approchoit. Nous
perdîmes dans ce combat environ deux cens cinquante hom-
mes , entr'autres le baron de Curton , ôc de Forges guidon de
Tavanes : Randan, Gonflant vicomte d'Auchy, d'Avence gui-
don de Randan, ôc d'Amanzay fon lieutenant , reçurent des
bleflures dangereufes ^ dont le dernier mourut à Paris quel-
ques tems après. Nos Hiftoriens prétendent que les ennemis
perdirent dans cette journée quinze cens hommes tuez , ou faits
prifonniers : toutes leurs pièces de campagne , dix-fept dra-
peaux ôc quatre étendarts furent pris. On fit prifonnier Silly
homme de grande naiffance, ôc très aimé de l'Empereur. Ce
Seigneur profita de cette occafion pour traiter de la paix ; il
fît à ce fujet plufieurs voyages de part 6c d'autre j mais il ne
put réùfïîr dans fes négociations. Tavanes fe fignala en ce jour,
& mérita d'être comblé de louanges au-defllis de tous les autres.
Aufli comme il revenoit du combat, ayant encore l'épée à la
main , teinte du fang de l'ennemi t le Roi l'embrafla tendrement,
& ayant ôté lui-même de fon cou le collier de l'ordre qu'il por-
toit j il en honora fur le champ ce brave Officier. Il créa auffî
chevaliers de l'ordre , Jean de Mendofe colonel des SuifTes ,
Théodore Unrerwal , Petronien Clery , ôc d'Anois, qui fut en-
voyé depuis chez les Grizons en qualité d'ambafîadeur. On don-
îla la même récompenfe à tous ceux qui avoient eu quelque
commandement dans la cavalerie fous les ordres de Guife, de
vers , de Bouillon ôc de Tavanes.
La nuit ayant mis fin au combat, îe Connétable > pour mar-
que de la victoire qu'on venoit de remporter, ôc comme maî-
tre du champ de bataille , y paffa la nuit avec prefque toute
î'armée toujours prête à combattre. L'ennemi, qui avoit auflî
veillé toute la nuit , donna lieu de croire au Roi , que le len-
demain il recommenceroit le combat , pour fe venger de la
perte qu'il avoit faite le jour précédent 5 mais les coureurs que
îe Roi avoit envoyez pour obferver ce que faifoit TEmpe-
reur, rapportèrent que fon armée étoit renfermée dans des re-
tranchemens qu'il avoit fait faire pendant cette nuit. Cepen-
dant on entendit un grand bruit du canon que l'on tiroir dans
îe camp des ennemis 5 c'étoient des décharges en figne de
DE J. A. DE THOU , Lïv. Xlîl. ^L6^
réjouifTance du fuccès que le marquis de Marignan avoit eu
contre Strozzi à Marciano. Nous parlerons plus au long dans Henri II
la fuite de cette aâion. Si cette nouvelle adoucit un peu le i c- r 4. '
chagrin que l'Empereur avoit de l'échec inattendu qu'il venoit
de recevoir, elle diminua aufïï la joie que le Roi avoit de fa
victoire. Mais bien loin de rejetter la faute de cette perte fur
Strozzi, il aima mieux en accufer tout autre. Il le confola pair
fes lettres , ôc lui donna en récompenfe de fes lervices le bâton
de maréchal de France, dont il lui fit expédier les lettres dans
la fuite , pour remplir la place de Pvobert de la Marck prince
de Sedan , mis depuis peu en liberté, ôc mort en arrivant chez
lui. Quelques-uns ont prétendu qu'il avoit été empoifonné jil
eft certain que Icrfque la Trêve eut été rompue , on repro-
cha cette indigne aûion aux Impériaux.
Quoique les deux armées fuffent demeurées en préfence^
on ne fit plus rien de part 6c d'autre : on continua feulement
de fe canonner. Alors les Impériaux tinrent Confeil , pour fça-
voir s'il étoit à propos de fe retirer , & d'abandonner les af-
iiégez. Gonzague qui avoit confeillé à l'Empereur une en-
treprife fi dangereufe , mais où il y avoit de la gloire à efperer,-
le prefTa de foûtenir ce qu'il avoit entrepris , ôc l'exhorta à ne
pas décamper. Il fit entendre à ce Prince qu'on ne pouvoir
pas dire que fon armée eût été défaite le jour précédent ; que
c'étoit le foldatqui par fa témérité, ôc pour n'avoir pas été at-
tentif aux ordres y s'éroit laiffé arracher des mains une viéloire
affurée. « Les François, dit-il, n'ont remporté d'autre avanta-
3' ge que de nous enlever quatre drapeaux que le foldatleura
» en quelque forte livrez lui-même. Mais , ajoûta-t'il , ils au-'
33 ront lieu de fe glorifier d'une vidoire entière , s'ils voyent
» que votre majeflé Impériale fe retire , ôc abandonne le
0' champ de bataille ; la vidoire eft encore incertaine î ce-
3' lui qui décampera le premier laiffera à Fennemi toute la gloi-
3» re du combat. ^ Ces raifohs empêchèrent l'Empereur de fe
retirer.
Le Roi , informé de ce qui fe paffoit , ne jugea pas à pro-
pos d'attaquer un ennemi fi bien retranché. D'ailleurs, quoi-
qu'il n'eût pas ceffé de faire tirer contre la ville, il n'avoitpaS'
encore fait de grands progrès. Il refolut donc de lever le liè-
ge : il étoit tems de le faire j car les vivres commençoient à
^66 HISTOIRE
_ I II ■ manquei: , ôc l'air infedé augmentoit de jour en jour les ma-
Henri II ^^^^^^ ^^^^ ^^ camp étoit attaqué. Enfin le Roi crut que fa re*
I c- c 4 ' ^^'^^^^ feroit honnête ôc alTuree, parce que du moins s'il n'a-
voit pu venir à bout de défaire enderement l'ennemi ^ ilavoit
eu au moins un grand avantage fur lui, en le repoufiant avec
« . , perte. Le Roi ayant donc fait mettre le feu dans fon camp
Vinncii Frdn- Ic I $ d'Août , il fc retira en cet ordre. Il marchoit au milieu
soîfc. jg l'avant-garde , que l'armée fuivoit avec les Allemands , le
canon, ôc deux regimens François, qui avoient en flanc les
troupes que le Connétable menoit , ôc fept cornettes de ca-
valerie. Le maréchal de S. André conduifoit l'arriere-garde
avec le duc d'A..umale , ôc les chevaux-legers. Avant de par-
tir, le Roi envoya annoncer fon départ à l'Empereur, ôc lui
fit dire que s'il vouloir encore tenter le hazard d'un combat,
il l'attendi'oit l'efpace de quatre heures dans le même endroit ,
où l'on avoir déjà livré la bataille. Toute l'armée fe tint en
effet trois heures fous les armes , & prête à combattre , après
même qu'on eût emporté le canon & plié bagage. Ainfi on
peut aflurer que , quoique celui qui a écrit la vie de Gonzague ,
l'ait compofée fur les mémoires de ce Seigneur , il n'a pas néan-
moins rapporté de bonne foi cette a£lion , puifqu'il dit que no-
tre armée fe retira fecretement . ôc à l'inçu de l'ennemi , en-
feignes ployées, ôc fans battre le tambour. Adriani raconte le
même fait avec auffi peu de fidélité. Cet Hiftorien dit qu'on tira
contre Renti quatre mille huit cens coups de canon, & qu'on
prit quelques drapeaux de l'infanterie Allemande , un étendart
& quatre pièces de canon. De Renti nos foldats vinrent cam-
per d'abord à Montcarré , fitué à une lieuë de Montreûil , où
ils relièrent quatre jours j enfuite le Roi s'avança plus près de
Montreûil , Ôc vint loger dans la Chartreufe. Tandis que ce
Prince y féjournoit, pour faire rafraîchir fon armée , les Ecoflbis
ôc les Anglois s' étant écartez avec un peu trop de confiance ,
furent furpris dans la nuit par les ennemis auprès d'un villa-
ge , nommé Marenlo : il y en eut quelques-uns de brûlez avec
les maifons où ils croient logez , d'autres furent tuez, ôc on
en fit plufieurs prifonniers , qu'on amena avec tout leur
équipage. Après la levée du fiége de Renti, l'Empereur em-
ploya quelques jours à réparer les ruines de la citadelle j en-
piite il partit pour S. Orner ôc Arras , ôc après avoir été guéri
DE J. A. DE THOU, Li^v. XIII. 4(^7
de la goûte dont il étoit attaqué , ôc à laquelle il étoit fort fu-
jet , il alla à Bethune & à Bruxelles , où il fe dépouilla de la Henri IL
fouveraineté de Milan en faveur de Philippe fon fils roi d'An- 1554.
gleterre. On y envoya Cardone pour en prendre pofTelTion
au nom de Philippe. Dans lemêmetems ce Prince, à qui l'on
difoit que l'Empereur vouloir céder tous fes Royaumes Ôcfes
Etats j fut mandé pour venir voir fon père qui étoit malade.
Le Roi de fon côté ayant mis des garnifons dans Ardres
& dans Boulogne , fe rendit à Compiegne avec le duc de
Guife , ôc les principaux ^Seigneurs de fa Cour. Le connétable
de Montmorenci demeura avec l'armée, enfuite il fit paffer fes
troupes de l'autre côté de la rivière de Canche , ôc les mit dans
Brimeu , Efpineu ôc Beaurin , fituez fur le bord de cette rivière.
Pour ne point confumer inutilement les vivres de cette frontière,
il renvoya les SuilTesle 27 d'Août après les avoir payez, avec
ceux qu'on avoit levez dans le Royaume , ôc qui étoient ve-
nus avec le Roi. Enfin le duc de Vendôme étant arrivé , le
Connétable ôc le maréchal de S. André lui laiiferent le com-
mandement de l'armée , ôc partirent pour aller joindre Sa M.
Alors les ennemis qui s'étoient retirez dans differens endroits ,
comme s'ils euffent eu deifein de refter tranquilles pendant le
relie de l'année, ôc y demeurer en quartier d'hiver, feraffem-
blerent promptement , au départ de ces Généraux , ôc s'avancè-
rent, en nous laiffant ignorer s'ils prendroient le cherriin ou de
Montreùil , ou d'Ardres , ou de Dourlans. Dans cette incerti-
tude , le duc de Vendôme pafTa la rivière d'Authie pour les
aller joindre, Ôc campa auprès de Dampierre: mais ayant ap-
pris qu'ils avoient brûlé en chemin Auchy-le-C hâteau , place
qui appartenoit au comte d'Egmond, dans les Etats du Roi,
ôc défait quelques-uns de nos chevaux-legersj il partit de Dam-
pierre pour fe rendre près d'Abbeville , ôc de Dourlans , où
il croyoit que l'ennemi devoit venir. Après y avoir mis de bon-
nes garnifons, il paffa la Somme, ôc campa le premier de Sep-
tembre au Pont-dormy , où il fit faire un retranchement, par-
ce que ce lieu lui parut propre à défendre le payis , ôc à couper le
paffage à l'ennemi.
Enfin les Lnperiaux ne pouvant rien faire de plus, pillèrent,
ravagèrent ôc brûlèrent notre frontière. EnTuite ils s'avancè-
rent jufqu'à S. Riquier, où le duc d'Enghien , par l'ordre du duc
Tome IL Nnn
4<^g HISTOIRE
de Vendôme , marcha contr'eux avec trois cens gendarmes ôc
Henri II 4"^^'^^s chevaux-legers,qu'on avoit envoyez devant. Nos trou-
^ * pes ayant obligé l'ennemi de fe raflembler, l'empêchèrent aufîi
de brûler ôc de piller davantage. On prit quelques charettes
chargées de munitions. Mais comme on n'y trouva que du
pain cuit fous la cendre ôc de mauvaifes pommes , on conjec-
tura de-là que l'ennemi manquoit des vivres , ôc qu'il ne tien-
droit pas iongtems la campagne. Cependant les ennemis fui-
vant toujours le bord de la rivière, brûlèrent Dampierre , Dour-
rier , avec les villages ôc les châteaux des environs. Leduc de
Vendôme s'étant apperçu qu'ils avoient deffein d'aller à Mon-
treùil , y envoya cent vingt gendarmes de fa compagnie , ôc
de celle du maréchal de S. André, avec neuf compagnies d'in-
fanterie : ils paOTerent i'Authie le 1 2 Septembre , ôc arrivèrent
au Alefnil, fitué dans un grand marais, vis-à-vis Hedin ,que
l'Empereur avoit fait démolir l'année précédente. On com-
mença alors à fortifier cette ville, par le moyen des payifans ôc
des pionniers qu'on avoit fait venir de tous cotez , ôc on la mit
dans l'état de défenfe où elle eft aujourd'hui. Enfin le duc de
Vendôme voyant que fes foldats étoient fatiguez , diftribua
fon armée dans les quartiers d'hyver, ôc envoya une partie de
la cavalerie proche l'endroit où étoit l'ennemi , pour mettre à
couvert les payifans, tandis qu'ils feroient occupez à leurs tra-
vaux. On envoya les compagnies Françoifes d'infanterie, les
Anglois ôc les Ecoflbis dans les villes fituées fur la Somme ;
les regimens du Rheingrave ôc de Fontanier furent envoyez
à Saint Efprit-de-Reux , ôc on fit partir ceux de Rockendorff
ôc de Reinffenberg pour le Piémont.
Le Roi fait Voilà ce qui fe pafla fur les frontières de la France pendant
nfensdanslê ^^ cours de ccttc année. Mais l'intérieur du Royaume fouffrit
Pariementde bcaucoup à caufc du changement qui arriva dans le Parle-
ne de'c?m-^' ^^^"^^ » P^t le confeil ôc le crédit de certaines perfonnes , qui
tounal. abufant de leurs lumières ôc de leur efprit , comptèrent pour
rien l'abolition des anciens ufages. Le Parlement qui avoit été
ambulatoire dans fon origine^ étoit devenu fédentaire fous le
régne de Philippe de Valois l'an 1344; car c'eft ainfi qu'on
peut le voir dans les archives de la Tournelle , ôc non pas dans
notre hiftoire , où il y a à ce fujet plufieurs erreurs. Alors on fixa
un certain nombre de Juges , pour rendre la juftice^ ôc exercer
DE J. A. DE THOU, Liv.XIlT. 46c
kur charge fans interruption , depuis l'onze de Novembre juf- """""'^^ .
qu'à l'onze de Septembre. Ils étoient au nombre de cent; la Henri II.
Grand'Chambre avoir trois Prtilidens, quatre Maîtres des Re- ^ S S ^'
quêtes , quinze Confeillers clercs & autant de laïques ; il y avoir
à la Chambre des Enquêtes, appellée alors vulgairement la
Chambre des Auditeurs du payiscoûtumier, vingt-quatre Con-
feillers clercs ) & dix-fept laïques ; & cinq clercs & trois laïques
aux Requêtes du Palais , dont on pouvoit interjetter appel aiir
Parlement. En adjoutant à tous ces officiers les douze Pairs de
France , on trouve en tout le nombre de cent. Sous Franc^ois I.
on y ajouta vingt Confeillers & huit Maîtres des Requêtes.
Mais la puiflànce & l'autorité d'un corps fi augufte , qui ^^'-, P""''
. 1 ■ n- j V ' ' ^ \ '^ j •• rendre le Par-
exerçoit la )u(hce pendant toute 1 année, étant plus étendue lemcntdePa-
que ne le dctiroient les gens de Cour , toujours partifans du ris femcftre.
pouvoir arbitraire , & qui veulent naturellement que tout dé-
pende de leur caprice ; le cardinal de Lorraine paffionné pour
la nouveauté , & folîicité par quelques Seigneurs , confeilla au
Roi de partager les juges par femeftres, afin que s'étantrepofez
quelque-temps , & fe fuccedant les uns aux autres , ils puflent
remplir, difoit-il, plus affidûment les fondions de leurs charges.
On retrancha , par le même Edit , les épices qu'ils recevoient
auparavant des plaideurs , comme une chofe qui ne faifoit point
honneur à leur intégrité. Le Roi pour les dédommager augmen-
ta leur honoraire , qui étoit auparavant modicjue , & voulut
que par cette fupprefiion d'un profit fordide , qu'ils retiroient
de leurs peines , la juftice fût dans la fuite rendue gratuitement.
Ce nouvel établifiement parut d'abord très-fpécieux ; il fem-
bloit propre à éloigner de ces Magiftrats toutes vues d'inté-
rêt , à ranimer leur zèle , à exciter leur vigilance & leur atten-
tion, & capable par ce moyen de rendre à ce corps toute fa
dignité , & de foulager les plaideurs en abrégeant le cours des
affaires. Mais dans la création des Préfidiaux & dans l'établif ■
fement des femeftres ( dont cet Edit porte le nom ) on aug-
menta le nombre des Juges, & on vendit les charges ; car tel
étoit le deflein de ceux qui avoient folîicité l'Edit. Ainfi ce
nouvel établifiement, dont on vantoit tant l'utilité, commença
par le commerce le plus honteux. Cette divifion en deux fe-
meftres ayant diminué le nombre des magiftrats en fondion ,
on vit les Confeillers des Enquêtes , qu'on n'avoir coutume
Tome IL Nnnij*
470 HISTOIRE
d'admettre à la Grand' Chambre qu'après qu'ils avoient acquis
Henri II. ^^l'^s longue expérience , y monter avant le temps convenable.
1 ^ ^ A., Ainfi comme la plupart n'étoient pas en état d'occuper ces
places , à caufe du peu d'exercice & de capacité qu'ils avoient,
il arriva , qu'au lieu de rétablir la difcipline & la dignité du Par-
lement, comme on fe l'étoit propofé parce changement, on
détruifit prefqu'entierement l'une & l'autre. On s'apperçut en-
fin de ces inconveniens , & on vit en même tems que le thré-
for Royal étoit extraordinairement chargé , par l'augmentation
• des gages. Alors on jugea à propos d'abolir les femeftres , & de
permettre aux juges d'exercer leurs charges pendant toute l'an-
née, & de recevoii; des plaideurs les épices comme aupara-
vant. Cela caufa un nouveau changement & beaucoup de con-
fufion. Car les Juges étant en trop grand nombre , les jeunes
Confeillers , qui s'étoient hâtez de monter à la Grand'Cham-
bre ) furent obligez de retourner fur leurs pas & de defcendre
aux Enquêtes.
Avant que l'Edit pour les femeftres eût lieu, cette affaire
avoir été agitée à la Cour avec beaucoup de chaleur. Le Parle-
-ment s'y oppofa de toutes (es forces, & le dix de Février il fit
préfenter des remontrances , par Gille le Maiftre Premier Pré-
fidenr, & par Jean de S. André, & Antoine Minard préfidens. Mi-
chel de l'Hofpital , qu'on avoit élevé de la charge de Confeil-
1er àcelle de Premier Préfident lay de la Chambre des Comptes,
répondit à chaque article des remontrances, dans lefquelles
on faifoit voir les inconveniens de l'Edit. Les Courtifans di-
foient que ce maglftrat , qui avoit été Confeillcr au Parlement,
étoit inftruit de tout , & fçavoit qu'il fe paflbit dans cette Cour
bien des choies contre la droiture & contre la bienféance.
L'Hofpital dit, qu'on ne pourroit jamais remédier à ces abus ,
tant que cette puiftance feroit unie 5 qu'il étoit néceifaire de la
partager pour l'affoiblir ^ qu'en un mot ce corps redoutable ne
pourroit être fubjugué qu'en le divifant. Jean d'Aurat i , qui
étoit précepteur de quelques enfans de la Cour, & qu'on fit
_ I Aur.;t , d'Atirr.t , ou Dorât , en
latin Aurc.tus , ctoit Limon îTn , & s'ap-
pcHoit Dincmatin. Il a laiii'é beaucoup
cie vers Grecs, Latins & François. C'c-
toit un Poète banal , qui compofoit
des vers fur tout ce ^uiarrivoit. Sainte ' pocfits
Marthe dit qu'il ne paroiffoit point de
livre, que d'Aurat n'en fit l'éloge efl
vers, & qu'il faifoit l'épitaphe de tout
le monde; il croit fur-tout grand faifur
d'anagranies. On fait peu de casdcfe^
iXt:
DEJ. A. DETHOU,Liv. XIIÎ. 471
enfuite profefieur Royal, hoinme d'un rare génie, compofa à
ce fujet un poème très ingénieux , mais hardi & même infolenr^ Henri il.
afin défaire plaifirau cardinal de Lorraine, qui prefloit vive- 1 5 5 -i-
ment cette affaire j il y compara le Parlement à TAndrogyne ^
de Platon. Enfin l'autorité du Roi ôc le crédit des courtifans
l'emportèrent, ôc on partagea le Parlement en femeftres. Cette
innovation commença le 2 de Juillet de cette année, ôc finit
trois ans après , le quatre du même mois. Ceux qui ont écrit
notre hiftoire , tant en abrégé qu'en entier , n'en font prefque
pas mention ; il ne fe trouve même rien à ce fujet dans les re-
giflres du Parlement de Paris , ôc cet Edit n'a point été inféré
dans le recueil des ordonnances du Roi j ainfi il faut avouer
que le fouvenir d'une chofe fi récente ôc fi mémorable fut
bien-tôt effacé. Quoique ce partage du Parlement eût été fait
à contre-tems, ôc qu'il ait été aboli enfuite par à^s motifs jufîes
ôc légitimes , il feroit peut-être à fouhaiter pour de bonnes
raifons , dans le fiécle o\x nous fommes , qu'on le rétablit avec
certaines modifications. Mais je ne dois pas traiter ici cet ar-
ticle , qui exigeroit une differtation particulière.
Dans la même année, on vérifia le 4 de Mai au Parlement EublifTcment
de Paris l'édit du Roi, qui concernoit l'établiffement du Par- ^/' P^'''^"^^"'^
lement de Rennes en Dretagne; on ordonna qu il y auroit deux
Chanibres , quatre Préfidens , trente-deux Confeillers , deux
Greffiers , deux Avocats généraux , ôc un Procureur général.
L'édit portoit auffi qu'on prendroit hors de la province deux
Préfidens , dont l'un auroit le titre de Premier , feize Con-
feillers ôc un des Avocats généraux ; qu'ils exerceroient la
juftice alternativement à Rennes ôc à Nantes 5 à Rennes pen-
dant les mois d'Août , de Septembre , d'Ottobre , ôc de No-
vembre 5 à Nantes pendant les mois de Février , de Mars , ôc
d'Avril 3 ôc que le refle du tems fept Confeillers de la province
tiendroient le fiége. On le régla de la forte pour la commodité
du payis.
Au commencement de cette année le 8 de Janvier on vc- Autre Edic
rifia au Parlement un édit bien rigoureux ,par lequel on obligea f^' g'X'iiT&
aux Secictai-
par le côté , & que Dieu les fépa- ^es du Roi-
ra. L'allufion de l'Androgyne au Par-
lement de Paris croit bien tir^'e.
1 Androgyne , u.yS'fdyuvoç , hom-
me femme. Platon a pre'tendu que le
premier homme avoir les deux lexes ,
que le mâle 6c la femelle etoient joints
N n n ii j
472 HISTOIRE
"- " " ' les Poitevins , les Rochelois , les Limoufins y ceux de l'An-
Henri il goûmois , les Perigordins 6c ceux de la Guienne , de fournir
I y 5 4. onze cens quatre - vingt quatorze mille francs de notre mon-
noye, pour les droits de la gabelle, dont on avoit chargé cette
Province. On augmenta auiTi le nombre des Secrétaires du
Roi , qu'on fit monter à deux cens , de cens vingt qu'ils étoient
auparavant. Enfin après de grandes difputes , le 10 de Dé-
cembre l'édit fut enregiftré : il avoit déjà été vérifié le 28 de
Novembre à la petite Chancellerie de Paris , en préfence
du Vice- Chancelier.
Tin au treizième Livre,
47 î
HÉï '^^ ^-'^ '^'-* "^^^ *^'* "^-'^ Si?î
HISTOIRE
D E
JACQUE AUGUSTE
DE T H O U.
LIVRE QJJ ATO R ZIEME.
'^€kk^^-^^T^'^'k$: A, guerre fut plus allumée cette an- ^=----
tS^ q ey^cv^î__o ^ née dans la Tofcane que l'année précé- Henri II.
^ Il ^^ ^*^ ^ dente , & nous la fîmes non-feulement i c c 4.
^ A^^ '^ ro 5^ contre 1 empereur, mais encore con- .n,.
^ ^*^ S I è ^ ^ rre le duc de rlorence. Ce Prince^, d'iuiie.
^ §S X-iJ 1^ ^ ^^ 1^^ Impériaux avoient cefle d'ap-
^ Il Sc/îc^e/îc^ Il ^ puyer dans des conjon£tures facheu-
s 0=2(2.2>3=0 Ce' ^^^ * confidérant les dangers qui le
't^'wi/wtwvwi'W'v:^^ menaçoient , s'il n'empêchoit les Fran-
crut que pour fa fureté il falloit cefler de feindre , lever enfin
le mafque , ôc faire les derniers efforts, pour chaffer par un coup
d'éclat les François de tout le payis , fans avoir en cela aucun
égard aux intérêts des Efpagnols, dont il avoit été indignement
abandonné , & traité avec un mépris extrême. Il ne fit pas
Bl Mn-m» ■■ m M.I mrt
474 HISTOIRE
d'abord éclatef fon defTein , parce que le fort des armes étoit
TT TT alors contraire aux Efpamiols, ôc que leurs affaires alloienttrès
ilENRI II. , T r ^ • J r-u r o
mal en Italie ; car nos troupes etoient devant Cheralco oc
^ ^ ^' Foffano , qu'à la vérité elles n'aiîiégeoient pas fort vivement;
mais le fiége durant depuis long-tems, il y avoit lieu de crain-
dre, qucj faute de vivres, la garnifon ne fût enfin obligée de
fe rendre. En effet Gonzague étoit réduit aux dernières extré-
mités : il étoit dénué de tout ; ôc l'argent, le nerf de la guerre,
lui m.anquoit entièrement. Comme depuis longtems il n'étoit
pas en état de payer fes troupes , il leur étoit devenu odieux ,
ôc le peuple ne pouvoit plus le fouffirir , à caufe des nouveaux
tributs qu'il en éxigeoit tous les jours , ôc d'une taxe qu'il avoit
depuis peu impofée fur chaque feu de la province j ce qui avoit
pouffé à bout les peuples du Milanez. La dureté de fon gou-
vernement lui avoit d'ailleurs attiré la haine des Efpagnols,
qui fe fouvenoient encore de la feverité outrée avec laquelle il
avoit puni en Sicile, il y avoit plus de quatorze ans, une fédi-
tion qui s'étoit élevée parmi les foldats.
Ces vexations firent tellement murmurer le peuple ôc les fol-
dats j que l'on forma contre lui plufieurs accufations, qui furent
portées au tribunal de l'Empereur. On lui reprochoit qu'il
avoit ruiné les affaires des Impériaux en Italie j pour augmen-
ter fa fortune, ôc affouvir fon infatiable avarice. Gonzague fe
voyant donc en bute à la haine publique , ôc fans aucun fe-
cours , pouvant à peine fe défendre lui-même , n'étoit pas en
état de fecourir le duc de Florence. D'un autre côté les trou-
pes Efpagnoles ne pouvoient guère aborder en Italie fans dan-
ger , parce qu'il leur falloir paffer entre la Provence ôc l'ifle de
Corfe, que nous venions de foûmettre, ôc que d'ailleurs le Roi
s'étoit prefque emparé de toute la côte de Sienne. L'Empe-
reur , qui avoit une fâcheufe guerre à foûtenir contre le roi de
France dans un payis éloigné , n'envoyoit que peu de trou-
pes en Italie, ôc prefque point d'argent. Côme ne pouvoit pas
beaucoup compter fur le fecours des troupes du royaume de
Naples , quoiqu'elles fuffent dans fon voifmage , parce que leur
Viceroi les auroit rappellées au premier bruit d'une defcente
des Turcs. Il crut donc qu'il devoit d'autant plus s'efforcer de
fuppléer par lui-même aux fecours étrangers dont il ne pou-
vo.it fe flater , qu'il yoyoit l'Empereur preffé de toutes parts.
Pour
DE J. A. DE T H O U , Liv. XIV, 47;
Pour l'exécution de fon deflein , il jugea qu'il étoit à propos
de mettre le Pape dans fes intérêts, en mariant une defesfil- Henri IL
les à Fabien fils de Baudouin , ôc neveu du S. Père, qui avoir i 5 J ^•'
Jfondé fur lui toutes fes efpérances , depuis la mort de Jean-
Batifte.
L'ambition que Côme avoit de faire de grandes alliances;
qu'il jugeoir neceïïaires pour l'afFermifTement de fa nouvelle do-
mination , étoit peu fatisfaite du mariage de fa fille avec un
homme qu'il tenoit fort au-defifous de lui , & il n'y confentoit
qu'à regret. Le défit feul de rétablir fes affaires l'y détermina ,
fur tout lorfqu'il vit que le roi de France fe fervoit de Lanfac
fon ambaffadeur à Rome , pour gagner les bonnes grâces
du Pape , en lui offrant pour Fabien une Princefle du fang
de France. Jule III. qui étoit d'une humeur enjouée , ôc
prefque bouffone , ôc qui n'avoit pas fambition fi naturelle aux
Papes, fouhaittoitpafTionnement l alliance du duc de Florence,
comme d'un voifin utile à fes intérêts , ôc qui pouvoit le favo-
'rifer dans le deffein de faire fon neveu duc de Camerino. Ainfî
pour éluder la propofition de Lanfac, il lui répondit avec une
humilité affe£tée î qu'autant que la maifoii de France étoit la
plus noble ôc la plus illuilre de funivers , autant la fienne étoit
la plus obfcure ôc la plus baffe ; ôc que les mariages que l'iné-
galité des conditions rendoit toujours difficiles , fe concluoient
aifément entre pareils. Côme députa donc à Rome Bernardo
Giufti fon fécretaire, pour conclure le mariage de fa fille avec
Fabien , ôc en même tems il fiança Ifabelle fon autre fille à
Paul Jourdain chef de la maifon des Urfins , de tout tems fort
attachée aux intérêts de la France.
Peu auparavant Marc- Antoine , chef de la maifon des Co-
lonnes, dont les ancêtres avoient toujours été dans le parti de
l'Empereur , avoit époufé la fœur de Paul Jourdain. Côme fe
voyant affermi par l'alliance^ ôc la réunion des deux chefs des
fa£tions oppofées , avoit mandé Jacque Medichino , homme
plus récommandabie par fon expérience dans les armes , que
par fa naiffance. Il pouvoit d'autant plus compter fur fa fidé-
lité, qu'il le connoifibit pour un homme ambitieux qui s'étoit
comme gliffé dans la maifon de Medicis , dont il avoit déjà
pris les armes depuis longtems , à caufe de la reffemblance
des noms, ôc qui fouhaitoit ardemment de mériter par quelque
Tom, IL O 00
47^ HISTOIRE
^^^^^^^^^^^^^^^^ a£lioii d'éclat les bonnes grâces d'une famille dont il eni«
rz '^ ~ pruntoit tout fon luftre. Il tît part de fon deflein à François de
jl N I . -pQjgjjg ^ chargé des affaires de l'Empereur à Florence , & en-
5 S 'i' voya vers ce Prince Barthelemi Concini fon fécretaire, hom-
me d'une fidélité à l'épreuve , & d'une prudence contommée,
pour traiter avec lui des moyens de forcer les François .' vui-
der la Tofcane , & pour lui propofer les conditions fui van-
tes : Que l'Empereur envoyeroit deux mille Allemands du Pié-
mont , ôc autant d'Efpagnols du royaume de Naples y avec
trois cens chevaux de la Lombardie, ôc qu'il donneroit ordre
qu'on leur aiïignât leur paye pour un an , ou du moins pour dix
mois , fur le revenu du royaume de Naples : Que Côme fe-
roit les autres frais de cette guerre , afin que l'Etat de Sienne,
qui ctoit occupé par les François , ïiii remis fous la puiffance de
l'Empereur : Que , la guerre finie , l'Empereur rembourferoit
\qs frais en argent comptant^ ou en terres dans le royaume de
Naples , ou dans le Milanez ; ôc que jufqu'à ce qu'on les eût
payez , Côme conferveroit l'Etat de Sienne ôc les places qu'on
y avoir prifes.
L'Empereur accepta ces condidons , ôc au retour de Con-
cini, le duc de Florence commença à exécuter fon entrepris
fe le plus fecretement qu'il lui fut poiïible. D'abord il répan-
dit des troupes fur les frontières depuis Volterra, San-Gemi-
niano, Colle, Staggia, la Caftellina , Chianti, ôc Vaîdambra;
jufqu'à Montepulciano , ôc fit garder les avenues , afin que ceux
que l'ennemi envoyeroit pour reconnoître le payis , nepuffent
paffer des terres de F lorence fur celles de Sienne. Mais quel-
ques fecrettes que fuffent fes mefures , le roi de France le re-
garda dès-lors comme fon ennemi : il avoir été informé de fes
intrigues par le cardinal de Ferrare , que Côme tachoit pour-
tant d'amufer par des civilitez ôc par de fréquentes ambaffa-
des. Le Roi jugeant donc qu'il étoit tems d'attaquer ouverte-
ment , donna la conduite de cette guerre à Pierre Strozzi , en-
nemi capital de la maifon de Medicis. Ce choix qui ne fut
fait , que parce que Strozzi étoit proche parent de la Reine ,
devint très funefte à la France. Strozzi étoit à la vérité capa-
ble de cet emploi , & de quelqu'autre que ce fût 5 mais le fort
de fon père, qu'il avoir toujours devant les yeux, excitoit en
fon coeur une haine fi grande , ôc faveugloit tellement^ qu'il
DE J. A. DE THOU , Liv. XIV; 477
fembîoit chercher plutôt à fe venger qu'à vaincre : dans l'idée ■■»
que s'il étoit vamcu c'étoit fait de lui, il fuivit moins les règles Henri IL
de la guerre que les confeils de fa paffion. Le duc de Florence 1 r c 4^,.
fut fi irrité de fon arrivée, que quoique, félon les apparences,
il fut difpofé à accepter des conditions de paix raifonnabies ôc
avantageufes , il crut alors qu'il devoit faire la guerre, quelque
funefte qu'elle lui pût être : piqué de ce que le Roi lui avoir op-
pofé un Général qui étoit fon ennemi perfonnel , il renonça à
tout accommodement.
On ajoute à cela que Strozzi étant arrivé à Sienne avec un
ample pouvoir, montra les ordres qu'il avoir au cardinal de
Ferrare , qui fe fentit blelfé de voir qu'on lui eût envoyé, non
feulement un Général d'armée , mais encore un fucceffeur dans
i'adminiftration de la République. Dès-lors il commença à fe
comporter néghgemment ; ce qui fut caufe que , quoique Sttoz-
zi vînt rarement à la ville , ôc qu'il ne fe mêlât que de ce qui
concernoit la guerre , pour ne pas donner d'ombrage au Car-
dinal, il régna néanmoins entr'eux une haine fecrette. Tout
fe rallentit , on ne travailla plus aux fortifications commen-
cées , ôc l'on ne fe loucia plus d'entretenir des intelligences
avec le Pape ôc avec les autres Princes.
Strozzi s'embarqua à Marfeille , ôc alla defcendre dans l'ifle
de Corfe : de-là, après avoir eu une conférence avec Paul de
Thermes, ôc avoir vifité les fortifications , il vint à Civita-
vecchia , ôc aufîi-tôt après à Rome , où il fit fçavoir au Pape
les motifs de fon voyage ^ falfùrant qu'il étoit venu, non pour
entreprendre rien de nouveau, mais pour conferver la liberté
des Siennois qui s'étoient mis fouslaprotetlion de la France,"
Ôc pour maintenir en Italie l'autorité du Roi. Après avoir af-
fûré le Pape , qui aimoit la paix , de l'amitié ôc de l'affetlion
du Roi de France , il en obtint aifément que la trêve , qu'on
avoit faite pour deux ans à çaufe de la guerre de Parme ôc de
îa Mirandole , feroit encore continuée pour deux autres années.
De-là il fe rendit à Sienne, où les habitans lui firent une fu-
perbe réception, qui produifit dans l'amedu cardinal de Fer-
rare des fentimens de haine ôc de jaloufie. On s'apperçut que
depuis ce tems-là le Cardinal s'étoit beaucoup relâché dans
l'exercice de fa charge , ôc fur-tout dans la conduite des fi-
îiances. Strozzi l'ayant laiffé dans la ville avec Corneille
P O G ï]
aa— — —
Henri IL
47B HISTOIRE
BentivogHo ] en fortit avec fes gens pour vifiter les fortlfîca*
tions voilines.
Cependant le duc de Florence , avant de déclarer ouverte-
' -^ ^ ** ment la guerre , avoit préparé fecrettement tout ce qui étoit
nécelTaire pour une furprife , & avoit demandé à Frédéric Mon-
tacuti gouverneur delà citadelle de Pife , en qui il avoit beau-
coup de confiance, qu'il en laiflat le commandement à quel^
ques-uns de fes officiers , ôc qu'il ordonnât à Camille de Fa-
briano qui commandoit la milice de Pife, d'aller promptement
à Livourne , avec fix cens hommes de fes troupes 5 de faire por-
ter avec lui des échelles , des haches , des leviers j ôc de paffer
à l'ifle d'Elbe , ôc de-là à Piombino , fur les galères qui étoient
venues depuis peu de Corfe: il ajoûtoit que pour lui il iroit
par terre à Piombino , où il fe joindroit à Rodrigue d'Avila
qui commandoit la garnifon d'Orbitello , ôc qu'avec cinq cens
hommes il tâcheroit de furprendre Grofîeto , qui étoit occupée
par Alexandre de Terni , ôc peu fortifiée. Rodolphe Baglioni
lut aulli commandé , pour aller promptement à Montepulcia-
no avec fix cens foldats étrangers, afin qu'après avoir pris dans
cette ville , à Crotone, àArezzo, Ôc auValdarno, les levées
qu'on y avoit faites j il entrât dans les terres de Sienne avec
Pierre de Monte, ôc qu'il furprît, s'il étoit poiïible , ou Chiuzi,
ou Montalcino , ou Pienza , ou enfin Buon-convento , ôc que
de-là tournant vers Sienne, il allât joindre le marquis de Ma-
rignan. Luc Antoine Cuppano gouverneur de Piombino fut
chargé d'attaquer Mafia avec fes gens , ôc avec deux cens hom-
mes de Campiglia , ôc cent autres qu'il feroit venir de Porto-
Ferraio. On donna aufîî ordre à Rofa de Vicchio capitaine
d'infanterie de partir de Grofîeto , ôc de fe rendre maître , avec
cent hommes de fes troupes , de Cafligliano dans la Pifcaie.
Après que tous ces ordres furent donnez , le marquis de Ma-
rignan, à la tête de deux mille foldats étrangers j ôc de quatre
cens Efpagnols , que Corne avoit fait auparavant afiembler à
Florence , partit fecrettement de la ville ) avec quelques pie-
ces de campagne, des échelles , ôc tout ce qui peut fervir à une
attaque de nuit. Deux jours auparavant les portes de la ville
avoient été fermées , de crainte que les François n'euflent le
vent de cette expédition. Poggibonzi fçut l'endroit où fe de-
jr'oient afiembler , Je 26 de Janvier, huit enfeignes des levées
E J. A. DE THOU, Liv. XIV. 47P
qu'on avoit faites à Saii-CafTiano ôc à San-Geminiano,& qui »
confiftoient en quatre mille hommes de pié & en trois cens He^^-ri jt
chevaux. Le Marquis de Marignan ayant pris fa route pendant j ^ r- 4, '
la nuit , avec fes troupes, par Staggia, fit faire alte à deux lieues ^ ^ ^*
de Sienne , ôc alla devant, à la tête de trois cens hommes. Il
fe voyoit dans l'impoITibilité de faire avancer toute fon armée ,
à caufe d'un orage qui avoit cette nuit inondé ôc tellement
rompu les chemins , que le foldat ne pouvoit prefque marcher.
Le Général ayant trouvé quelques-uns de nos foldats hors la
ville, auprès d'un lieu , vulgairement appelle le Palais des Dia-
bles , il les pourfuivit , ôc s'efforça d'eîcalader le Fort qui eft
auprès de la porte Camollia. En effet plufieurs s'y jetterent , ôc
la plupart entrèrent par la porte du Fort , oii nos troupes
ne faifoient pas bonne garde. Nous avions conftruit ce Fort ,
dans le deffein d'empêcher l'ennemi d'approcher des murail-
les, mais il y avoit peu de monde pour le garder ^ ôc pendant
la nuit il étoit prefque abandonné. Le marquis de Marignan
s'en rendit maître 5 ôc croyant avoir beaucoup fait , il n'attaqua
pas auffi-tôt la ville, comme il l'avoit réfolu : il crut qu'il étoit
plus à propos d'attendre fes troupes , qui marchoient lente-
ment à caufe des pluyes continuelles, ôc de fe fortifier, en cas
qu'on l'attaquât^
Sur le point du jour, Bentivoglio fornt avec peu de gens : il
fut repouffé par le marquis de Marignan 5 ce qui fit prendre
aux Siennois la réfolution d'attaquer le Fort avec toutes leurs
forces, tandis que l'ennemi n'avoit pas encore toutes les Tien-
nes. Mais le cardinal de Ferrare craignant qu'il ne s'élevât
quelque trouble dans la ville , l'ennemi en étant Ci proche,
s'oppofa à cette réfolution. Sa défiance hors de faifon donna
aux ennemis le tems de refpirer , ôc de fe préparer à la dé-
fenfe, ôc nous fut très-préjudiciable. Le marquis de Marignan
mit bien-tôt après dans le Fort une bonne garnifon , dont il
donna le commandement à Leonide Malatefti. Tel fut le pre-
mier fuccès des armes du due de Florence. Alontacuti ôc Ba-
giioni ne purent rien faire dans le Val de Chiana, parce que
Strozzi fe rendit promptement à Groffeto , ôc de-là à Sienne.
Cependant Come , pour rendre raifon aux Princes voilins
de la guerre qu'il avoit entreprife, écrivit au Sénat de Venife,
aux ducs de Ferrare ôc de Mantouë , ôc à la République de
O o o iij
4So
HISTOIRE
Luques. li fejrécrioit contre ranibition du Roi de France, qui ,
Henri II ^^^^ prétexte de défendre la liberté de Sienne , afpiroit à fubju-
1 ç ç* 4 * E^^^ toute l'Italie. Il leur expofoit qu'il avoit pris les armes
pour la liberté du payis , fous les aufpices de FEmpereur : en-
îuite il accufoit d'ingratitude les citoïens de Sienne, qui maU
gré les bienfaits qu'ils avoient reçus de lui, s'étoient mis de leur
plein gré fous la protection d'un Roi ennemi de la nation , au
mépris de celle de l'Empereur , qu'ils avoient irrité en chaffant
Jean de Luna , ôc dont lui-même avoit en leur faveur appaifé
le jufte courroux : il ajoûtoit que s'ils euffent voulu écouter
des propofitions avantageufes , on en feroit venu fans doute à
un accommodement. Il écrivit auflî au Pape , qui fe corn-
portoit en arbitre dans cette affaire , ôc lui envoya Bernard de
Cella fon fecretaire. Il lui demandoit , que puifque la liberté
commune de l'Italie, dont les terres de l'Eglife faifoient la
plus grande partie , étoit l'unique objet de cette guerre , il pût
avec fa permifTion ufer du droit de voifin ôc d'allié , ôc que
l'entrée de toute l'Italie fut interdite aux François , comme à
des ennemis communs.
Le Pape qui vouloir rendre fervice au duc de Florence,
fans rompre pourtant avec la France , fit publier qu'il ne
donneroit du fecours dans cette guerre , ni à l'un ni à l'au-
tre parti , ôc il défendit expreffément , fous des peines rigou-
reufes , à tous fes fujets de fecourir en aucune façon les uns
ôc les autres. Enfin le duc de Florence écrivit aux Siennois
lettre du duc en CCS termes : => J'ai bien voulu vous faire fçavoir que j'ai
pris les armes , non pour entreprendre rien contre vous ,
mais feulement pour vous affranchir de la tyrannie des
François. Si plus attentifs à vos intérêts , vous voulez vous
unir avec moi , vous retirerez déformais autant d'avantage
de mes fervices, que vous en avez autrefois retiré de profit
ôc d'honneur : mais fi par un efprit d'opiniâtreté , vous per-
fiftez dans le deffein de faire une guerre qui bleffe l'autorité
de fEmpereur , ôc fi par un fatal aveuglement vous voulez
vous perdre , ôc faire tort à vos voifins , vous verrez chan-
ger famitié que j'ai eue pour vous jufqu'ici, en une haine
implacable , que je ferai non feulement éclatter contre vous ,
mais encore contre ceux qui ne font venus que pour vous dé-
9> truire vous-mêmes , ôc caufer enfuite par ce moyen la ruinç
de Florence
aux Sicniiois,
DEJ. A. DETHOU.Liv. XIV. 4S1
3> de tous les autres. Voilà les difpofitions où je fuis à votre ^^1^.^^
M ép^ard, & ce que i'ai réfolu. J'ai crû devoir vous en faire Tï t7
c ^ -' r j • '1 a . «. j • Henri IL
3' part j ami que vous coniiaeriez qu il elt autant de votre m-
3» terêt de fuivre mes confeils y qu'il vous feroit funefte de les j j '^'
v^ méprifer. »
Trois jours après, c'eft-à-dire le dernier jour de Janvier, T^eponfe i\x
le Sénat fit cette réponfe au duc de Florence. « Nous avons SenatdeSien-.
« été étonnez , que lorfque nous y penfions le moins , vous "^*
3' nous ayiez déclaré la guerre , à caufe de la nouvelle alliance
a' que nous avons faite ? mais notre étonnement a été plus
o' grand , quand nous avons appris , parla lettre que vous nous
3' avez depuis peu écrite , que vous voulez faire pafler votre
S' procédé pour un bon office , en le colorant d'un prétexte d'à-
o» mitié : vous faites le contraire de ce que vous dites. Comme
■^' vous n'avez aucun fujet de vous plaindre de nous , vous
« nous donnez affez à connoître que l'envie de nous perdre
3' eft le feul motif de vos démarches. En peut-on douter ,
o> lorfque vous faites vos efforts , pour nous détacher de l'a*
3> mitié de ceux qui font venus félon vous pour nous perdre,
35 ôc que nous avons pourtant reconnus pour nos meilleurs
35 amis , ôc pour les plus zelez défenfeurs de notre liberté ?
3' Vous ne nous auriez pas plutôt privé de leur fecours , que
05 nous trouvant fans defenfe , vous nous facrifiriez à l'ambi-
3> tion de ceux qui , fous l'apparence de l'amitié , nous dref-
35 fent depuis long-tems des embûches. Soutenus par la jufti-
05 ce de notre caufe , ôc par les armes triomphantes du Roi
9-. Très- Chrétien , qui nous comble de fes bienfaits, nous
» craignons peu les menaces de nos ennemis , ôc nous efpé-
35 rons rendre inutiles tous leurs injuiles efforts. Après que
» vous aurez mûrement penfé que cette guerre que vous en-
05 treprenez eft contre les loix de la juftice & de l'honneur ,
3î ôc que l'événement n'en peut être heureux > nous attendons
35 de vous , que vous quitterez fans doute la réfolution de la
3» continuer. Nous vous fupphons d'y penfer de bonne heu-
37 re , ôc avant que la nécefïité vous force à vous en repentir.
~ La guerre fut donc déclarée entre le duc de Florence ôc ^^^^^^^^ '^^^
les Siennois , ôc quoique les Allemans ôc les Elpagnols, que le duc deFio-
l'Empereur avoir promis, ne fuffent pas encore arrivez, C6- ^^:"*^^ ^ '^^
me donna ordre à Troïle de RofÏÏ , à Camille de Corregio , '^ '
JH*M
48i HISTOIRE
«^M* Ôc à Louis de Doara de lever chacun dix compagnies de ca-
Henri IL valerie de cent hommes. Il fit faire aufTides levées de part Ôc
j j. ç. 4_ d'autre dans l'Ombrie, dans la Marche d'Ancone, ôc dans
les terres de Péroufe. Le Pape feignoit de n'en rien Içavoir,
Le Duc fit Afcanio de la Cornia général de toute l'mlante-
rie Italienne. Il eut foin fur-tout de fortifier le Fort qui étoit
près de la portq, Camollia , pour empêcher qu'on n'entrât
dans la ville de ce côté-là. Strozzi, qui ne s'attendoir pas fi-
tôt à ces a6les d'hoftilité , fe fit envoyer par des Urfins comte de
Petigliano, foixante ôc dix gendarmes qui étoient à la folde
du Roi , ôc environ trois cens fantafiins , ôc fit fortifier Mon-
tereggioni , Cafoli , Lucigliano , ôc les places voifines , ôc
envoya d'autres troupes fur la côte de la mer à Groffeto, ôc à
Mafia. Cependant on difpofoit tout à Sienne avec beaucoup
d'ardeur ôc de diligence j on élevoit de nouvelles fortifica-
tions , fans que les habitans en paruflent aucunement efifrayez >
ils fe montroient au contraire prêts à tout entreprendre ôc à
tout fouffrir. Ils députèrent au Roi Enée Picolomini , & Ale-
xandre fon parent au Pape ôc aux miniftres du Roi qui étoient
à Rome. Le premier fut envoyé pour informer le Roi de tout
ce qui fe pafi^oit, ôc lui demander du fecours^, ôc l'autre pour
fe plaindre au S. Père de finjure que le duc de Florence
avoit faite à la Répubhque , ôc le prier de vouloir fe rendre
médiateur. Le Pape le fit en apparence , de peur qu'on ne
lui imputât une guerre odieufe qui s'aîlumoit en Italie , mais
en effet dans la feule vue de conférer avec les Cardinaux du
parti du Roi , fur les moyens de faire la guerre.
Cependant le fiége de Sienne étoit regardé comme une
expédition très difficile , parce que cette ville s'étend fur
de petites hauteurs , ôc qu'avec de bonnes murailles , ôc un
foffé très-profond , elle a trois milles de circuit : il y avoit ap-
parence qu'elle ne fe rendroit qu'après un long fiége, Ôc qu'à
un grand nombre d'affiégeans, fur-tout ayant une forte gsr-
nifon ôc toutes fortes démunirions. Cette ville avoit huit por-
tes : on mura la porte Camollia , après que les ennemis fe
furent rendus maîtres du Fort. Il en reftoit fept autres , par Icf-
quelles les vivres entroient fi abondamment , qu'il y en avoit
moins dans le camp des ennemis que dans la ville. Nos troupes
faifgient de tous cotez des courfcs continuelles ôcrapportoicnc
tou5
DE J. A. DE THOU, Liv. XIV. 4?}
tous les jours un grand butin , fur-tout du territoire de Piom- '
bino j que Luc Antoine Cupano ne pouvoit prefque défen- Henri II.
dre , avec le peu de foldats qu'il avoit ^ dans rabfence de ^ S S "k-
Frédéric Montauti. Buriano fut aufll pris 6c pillé par Ma-
rio Sforce de Santafîore j mais Ricco Salvi capitaine Sien-
iiois y perdit la vie. Le duc de Florence remédia à tous ces fâ-
cheux cvénemens par fon activité ôc par fa prudence. Les nou-
velles qu'il reçut d'Angleterreaufujet du mariage de la Reine
Marie avec Philippe d'Autriche , lui firent efperer que l'Em-
pereur, avec ce nouvel avantage, feroit plus en état de foù-
tenir fes affaires en Italie. Cependant il envoya à Trente
Thomas Bufini , pour engager le cardinal Madruce à lui en-
voyer deux mille Impériaux , dont il deftina le commande-
ment , auffi bien que des troupes qu'on faifoit venir de Lom-
bardie , à Nicolas Madruce frère du Cardinal.
André Doria alTiégeoit alors dans l'iOe de Corfe San-Fio- Prife de San^
renzo, qui avoit été depuis peu fortifié par les Efpagnols , que ^Jo>^t'>2-o pv
commandoit l'Adelantade' de Canarie, 6c par les Alemands
que conduifoit Alberic de Lodrone , 6c il avoit réduit cette
ville à l'extrémité. Notre garnifon voyant qu'elle avoit affaire
à un Général, que ni les fatigues de la guerre^ ni les incom-
moditez de la vieillefle ne pouvoient rallentir , jugea qu'elle
feroit forcée de céder. Le fecours qui venoit de Marfeille
avoit été diffipé par la tempête , 6c tous les vaiffeaux avoient
été pris par les ennemis. Manquant de vivres, 6c deftituée de
tout efpoir de fecours , elle commença enfin, après un fiége de
trois mois , à vouloir capituler. Jourdain des Urfins fut envoyé
pour traiter avec Doria , 6c en obtint que nos troupes fortiroient
de la place avec toutes les marques d'honneur. Les Bannis de
Gennes furent exceptez du Traité , 6c quelques efforts que fit
des Urfins pour les y faire comprendre, il ne put jamais l'obtenir
de Doria. Bernardino Corfo , homme de cœur , 6c d'un cou-
rage intrépide , ayant appris les conditions de ce Traité, aima
mieux s'expofer à une mort honorable , que de s'abandonner
à la (^ifcretion de l'ennemi vi£torieux. Il prit avec fes gens une
réfolution téméraire. La ville étoit invertie de tous cotez
par des lignes fi éxatlement gardées , que perfonne n'en
pouvoit fortir. Cet Officier peu frappé de l'évidence du danger ^
I Efpece de Gouverneur defigné.
Jome UI, Ppp
484 HISTOIRE
1. après avoir tué tous ceux qui lui firent réfillance , force les
TT , TT lignes, ôc fait un grand carnage, s'échapa enfin des mains des
ennemis , ôc fit voir par fon exemple que rien n'eft impolîi-
-* ^ ^ ble au courage anime par le deieipoir.
Après que des Urfins eut accepté les conditions , ôc donné
pour otages Valeron ôc Agapeto , qui étoient les Officiers les
plus confidérables , la ville fe rendit, ôc nos troupes fortirent
de rifle. Doria donna ordre que les Italiens qui étoient à la
folde du Roi , fuflent conduits fur la côte de Sienne , ôc les
François à Amibe en Provence , à condition qu'ils ne porte-
roient de fix mois les armes contre l'Empereur , contre les Gé-
nois, ni contre la république de Florence, qui avoit adroite-
ment fécouru les Génois dans cette guerre. On chercha les
Bannis , mais ce fut inutilement ; car étant prefque tous fords
avec Bernardino, ils avoient percé les bataillons des ennemis,
ôc s'étoient fauvez. On mit garnifon dans la ville, ôc Doria,
à la prière du cardinal Paceco , nommé Viceroi de Naples
à la place de Pierre de Tolède ) envoya dans la terre de La-
bour une partie des Efpagnols, pour les oppofer à la flotte àQS
Turcs, fous la conduite de Jean-André Doria, qu'il avoit dé-
jà employé pour l'aider dans l'exercice de fa charge. Pour lui
il prit le chernin de Civita-Vecchia pour fe joindre au refte
des galères de l'Empereur. Bientôt après la ville de Baftia ,
auprès de laquelle Alberico de Lodrone ôc Charle des Urfins
avoient campé , fut ouverte à l'ennemi , parce qu'on ne pou-
voir la défendre. Adam Centurione fut envoyé à Gènes pour
porter au fénat la nouvelle de ce fuccès , ôc faire les prépara-
tifs neceflaires pour la guerre.
Cependant la ville de Sienne étoit plus étroitement ferrée ,
ôc manquoit principalement d'eau , parce qu'on avoit coupé
tous les canaux par lefquels elle étoit conduite de la monta-
gne de CamoUia ' dans la ville. Comme la place eft fur un
lieu élevé , on n'y peut faire venir de l'eau pour l'ufage du pu-
blic que de cette montagne , qui efl: encore plus haute : les ci-
ternes qui s'y trouvent font feulement à l'ufage de quelques
particuhers. On brûla aufli les moulins , ôc on les détruifit en-
tièrement de part ôc d'autre. C efl: alors que les Allemands ar-
rivèrent de la Lombardie , feulement au nombre de douze
1 On l'appelle dans le pays Poj-^io di CamoUia, çn Lacin Podium CamoUia,
DE J. A. DE T HOU, L IV. XIV; 4^^
cens , parce que Gonzague en avoit retenu huit cens, pour for- *
tifier Valfenera, entre Chieri ôc San-Damiano. Cette dernière Henri II.
place étoit occupée par nos troupes. i J î 4-
Les Efpagnols, qui venoient de Naples par mer , reçurent
quelque échec j leurs galères furent attaquées par dix des nô-
tres , qui avoient échappé aux ennemis après avoir été batuës
de la tempête 5 ils en perdirent une ou deux avec plus de cinq
cens de leurs foldats 3 dont les uns furent tuez , les autres dé-
farmez ôc mis à la rame , en revanche d'un pareil traitement
qu'ils avoient depuis peu exercé fur nos foldats près de l'ifle
d'Elbe. Ils arrivèrent à Piombino ôc à Livourne, ôc enfuite
fe rendirent au camp. Le duc de Florence avoit donné le
commandement des troupes à François d'Aro gouverneur d'u-
ne des deux citadelles de Florence, voulant pai- ce moyen ga-
gner fon amitié.
Malheureufement pour le Duc , Jean de Luna gouverneur
de la citadelle de Milan fe plaignit vivement à l'Empereur
de Ferdinand de Gonzague : ce qui fit prendre à ce Monarque
la réfolution de révoquer ce Gouverneur du Milanez, ôc de
mettre à fa place le marquis de Marignan , parce qu'il n'en
avoit point d'autre à lui fubflituer. Le duc de Florence qui
prévoyoit que les affaires de la guerre en fouffriroient , fi l'on
retiroit le Marquis > foUicita vivement FEmpereur de permet-
tre que ce Général , qui fe difpofoit déjà à partir , achevât
auparavant cette guerre, qui étoit d'une fi grande conféquen-
ce pour affermir fa puiffance en Italie. Il en obtint ce qu'il
demandoit ; deforte que l'on envoya pour gouverneur du Mi- ~
lanez , à la place de Gonzague , Gomez de Figueroa , homme
déjà vieux , ôc qui avoit été long-tems agent de l'Empereur à
Gènes , à quoi il étoit plus propre qu'aux emplois de la guerre.
Ce choix fit un grand tort aux affaires de l'Empereur.
Comme nos troupes fortoient fouvent de Sienne , ôc fai-
foient des courfes le long des côtes , le duc de Florence y
envoya Pierre Gentile de Feroufe avec deux cens fantaflins
ôc cinquante cavaliers, pour s'oppoferàleurs incurfions. Dans
ce tems-là Julc ôc Pandolfe Ricafoli ne furent pas heureux
dans leurs expéditions. Le marquis de Marignan leur avoit
permis d'attaquer le château de San-gufme dans le Valdom-
bra , éloigné ae Brolio de quatre milles , qui étoit occupé par
Pppij
4§<^ HISTOIRE
- les Slennois ] ôc qui incommodoit beaucoup Chiantî. On leur
Henri II. joignit Antoine-Marie de Peroufe ôc Simeon RofTermini avec
155"^. leurs compagnies , Léon de Carpi avec cinquante chevaux ,
Simon d'Ambra ôc Prefacchio d'Arezzo chefs des volontai-
res. La garnifon étoit difpofée à fe rendre , vie ôc bagues fau-
ves: mais les ennemis ne voulurent pas leur accorder cette
condition , parce que cette garnifon leur parut trop peu nom-
breufe, pour être traitée i\ favorablement. La dureté de ce refus
pénétra fi fort les foldats , que pouffez par le dcfefpoir , ils
réfolurent de fe défendre jufqu'à l'extrémité : avec le fecours
des troupes qui étoient aux environs , ils obhgerent les enne-
mis de lever honteufement le fiége , firent fur eux quelque
butin ôc leur laifferent à peine emmener leur canon. Un dé-
tachement de foldats du marquis de Marignan fut aufTi battu
dans ce tems-là. Ils étoient allez au fourage avec des mulets
Ôc des chevaux dans la prochaine vallée , où il y avoir abon-
dance de vivres. Une troupe de deux cens fantafTins ôc une
compagnie de cavalerie fondirent fur eux , ôc leur enlevèrent
le butin ôc les chevaux ; cinquante furent faits prifonniers. Ro-
dolfe Baglioni , qui furvint dans ce moment, ne put qu'à peine
les retirer des mains de nos foldats. De notre côté Emile Tu-
ramini gentilhomme Siennois fut fait prifonnier dans ce com-
bat j pour s'être trop avancé du côté des ennemis. Comme
nos troupes alloient fouvent piller dans les terres de Mon-
tepulciano , Cornia fit venir , fous la conduite d'Hercule de
Penna , quatre compagnies que Baglioni avoir levées depuis
peu, ôc environ cent foixante maîtres commandez par Jean-
Bâtiflc Martini. Jean-François de Bagno ôc Lionetto de Cor-
bara s'étoient joints à eux , chacun avec cinquante cavaliers ,
qui s'affemblerent tous à Foïano , pour empêcher les courfes
que nos gens faifoient de Civitella dans les terres d'Arezzo,
La Cornia fit aufTi faire un Fort au pont de la Chiana , auprès
de Montepulciano , ôc y mit une garnifon pour s'oppofer au
paffage des Siennois.
Deux mois fe pafferent, fans que l'on fît aucune action con-
fiderable. On murmuroit déjà de Tinaftion du marquis de
Marignan. Le duc de Florence même le preffoit fouvent de
faire quelque entreprife. C'efl ce qui engagea ce Général à
attaquer Aivola , château des Belanti , dont la fituation entre
DE J. A. DE THOU, Liv. XIV. 4S7
Chianti & la Caftellina incommodoit beaucoup. Ce château -
ayant été attaqué , les foldats de la garnifon fe rendirent à Henri IL
difcrétion , Ôc parce qu'ils avoient foufFert que l'on approchât i J 5 i»
le canon d'une place qui étoit hors d'état de réllfter ^ ils furent
févérement traitez , fuivant les loix de la guerre , par le mar-
quis de Marignan , qui les fît tous pendre. Nos troupes y qui
s'étoient emparées du pont de la Chiana j ne laiflerent pas de
faire des courfes ôc de grands dégâts dans les terres d'Arezzo.
Les ennemis voulant fe dédommager des pertes qu'ils avoient
faites , partagèrent leurs troupes en deux corps , dont l'un
compofé de quinze cens hommes d'infanterie 6c des compa-
gnies de cavalerie de Barthelemi ôc de Chariot des Urfins ,
qui étoient arrivez depuis peu de Corfe , entra par Foïano
dans les terres de Sienne. L'autre corps commandé par
Cornia, y entra par Montepulciano 5 Ôc après avoir abattu
îes moulins , & fait un grand butin , il mit tout à feu & à fang.
Cornia s'avança jufqu'à Chianciano , mit en fuite Saporofo
de Fermo capitaine d'infanterie , ôc fit environ vingt-cinq
prifonniers. S'étant joint enfuite à Baglioni il fit le fiége de
Turrita , & repouffa jufque dans la ville nos troupes qui tom-
bèrent dans une embufcade. Paul des Urfins ôc Flaminio de
Stabbia , qui craignoient pour Lucignano y où il n'y avoit
point de gens de guerre , partirent de nuit avec leurs troupes,
ôc abandonnèrent la place. Ils y laiflerent George de Terni
avec une compagnie d'infanterie , ôc allèrent à Afina-Longa,
qui fe reffentoit encore des ravages de l'année précédente ;
mais nos gens ayant refufé de fc rendre , ils retournèrent à
Montepulciano.
Du Fort que le marquis de Marignan avoit pris, on battoir
la ville de Sienne à coups de canon, ôc les affiégcz faifoient
auffi un grand feu fur San-Profpero , d'un Fort qu'ils avoient
élevé de l'autre côté , à la porte Camollia. Les ennemis pri-
rent alors un monaftere, qui étoit fur le chemin qui conduit
à Monte-Reggioni 5 ils empêchoient par ce moyen qu'on allât
librement de Monte-Reggioni àCafoii: ils s'emparèrent aufïï
de Tolfa , qui n'eft qu'à demi lieuë de Sienne j les Fayifans
qui l'occupoient furent tous pendus 5 ôc aulTi-tôt après Sco-
peto fe rendit à la vue de l'ennemi. On envoya à Chiocciola,
château des Turcs étabhs à Sienne , Chiapino Vitelli avec
Ppp iij
488 HISTOIRE
une partie de l'infanterie Efpagnole , deux cens chevaux &
Henri IL deux pièces de canon , qu'on n'eut pas plutôt fait approcher,
I y y ^. que la place , qui n'étoit défendue que par une feule famil-
le , fe rendit : on étoit convenu que ceux qui étoient dans
ce château ne fe rendroient pas à l'ennemi à la première vue,
mais qu'ils feroient quelque ligne de réfiftance , de peurqu'orj
ne foupçonnât le père de cette famille de quelque intelligen-
ce fecrette avec l'ennemi. De -là le marquis de Marignan
alla à Santa -Colomba, occupée par des payifans, qui furent
tous pendus , à caufe qu'ils avoient ofé réfifter & avoient laiflfé
approcher le canon : on ne pardonna qu'aux femmes 6c aux
enfans.
Après toutes ces expéditions , le marquis de Marignan étoit
d'avis de s'approcher de la porte de S. Marc y qui regarde la
côte de la mer , de camper en cet endroit , ôc de ferrer la
ville de plus près ; mais la funelte journée de Chiufi fufpendit
pour quelque tems l'exécution de fon delTein. Santaccio natif
de Cutighana dans les montagnes de Piftoie , ôc lieutenant de
Giovacchino Guafconi, homme coupable de meurtres , ôc de
plufieurs autres crimes , avoir fervi quelque tems fous Strozzi.
Il fe plaignoit d'en avoir été maltraité , 6c avoit obtenu du
duc de Florence la permilfion de retourner dans fon payis.
Il étoit depuis entré de fon confentement au fcrvice de Fran-
ce , fous la promeffe qu'il lui avoit faite d'aflaffiner Stroz-
zi , qu'il haïlîoit , à caufe de quelque injure particulière
qu'il en avoit reçue. Ce miférable étoit ami de Bâti Rofpi-
giiofi de Piftoie , é>c tous les deux étoient de la fa£lion appellée
CanceUiera. Bâti Rofpigliofi le follicitoit par de grandes pro-
meflfes , de procurer la paix 6c la fureté de fon payis , en li-
vrant Chiufi. Santaccio communiqua cette affaire à Strozzi,
qui lui permit d'engager fa parole à fon ami , ôc il promit à
Afcanio de la Cornia de lui livrer la place. On marqua le
jour ôc l'heure. C'étoit à minuit, entre le Vendredi ôc le Sa-
medi faint, que devoit s'exécuter Tentreprife. Les foldats de i|
!a garnifon dévoient fortir alors de la place , à quelques-uns 1
près ' qui dévoient l'aider à la livrer. Cornia foupçonnoit la |
fidélité de Santaccio ; mais fçachant que le duc de Floren-
ce avoit avec lui depuis long-tems quelques fecretes intelli-
gences, ôc que Santaccio vouloit fe diftinguer par quelque
CIO,
DE J. A. DE THO U, Li v. XIV. 489
acllon remarquable , fans la participation du marquis de Ma-
rignan dont il n'étoit pas aimé, il entreprit cette expédition, Henri IL
ôc en partagea volontiers la gloire avec Baglioni , qui n étoit 155-4.
pas non plus fort aimé du marquis de Marignan.
Strozzi fit venir fecretement fès troupes de Cafoli ôc des Expédition
côtes de la mer, ôc donna le commandement de huit cens quicftiadu-
moufquetaires choifis, & de toute la cavalerie à Aurelio Fre- Pp*^^ Sanuc-
gofe ôc à Montauti ( ou Montacuti ) , qui fe rendirent la nuit
marquée en diligence ôc fans bruit à Sarteano proche Chiuli.
Cornia qui ne vouloir pas que Santaccio s'apperçût qu'il fe
défioit de lui , lui avoir promis qu'il iroit à Chiufi feulement
avec quatre cens hommes 5 mais en effet il avoit réfolu d'y
aller avec un plus grand nombre , pour être en état de fe reti-
rer en fureté , en cas que l'entreprife vînt à manquer , ôc de
fe venger au moins fans danger de la perfidie de Santaccio ,
en ravageant toute la campagne. Les troupes choifies pour
cette expédition s'afTemblerent à Sarteano , ôc en partirent fe-
cretement pendant la nuit. Cornia conduifoit l'avant-garde
compofée de gens d'élite 3 le corps de l'armée étoit comman-
dé par Baglioni , qui pour fe diftinguer dans le combat avoir
mis pié à terre y ôc ne réfervant pour lui que cinq compagnies
de cavalerie j en avoit donné cinq autres àBarthelemi Greco,
ôc à Jean-François comte de Bagni. On donna à Hercule de
Penna le commandement de l'arriere-garde. L'armée fit près
de douze milles dans cet ordre j ôc arriva fort fatiguée à un
chemin rejGferré à droite par une colline affez rude , ôc à gau-
che par un folié profond : la colline ôc le foffé fe joignent en-
fuite , ôc on ne peut pafler que fur un pont. Les troupes ayant
défilé par là , comme on a coutume de faire dans les détroits,
arrivèrent à une plaine qui va en pente , ôc qui fe refferre
encore auprès de la ville. Cornia fit mettre pié à terre , ôc
donna la garde des chevaux aux valets. Il alla lui-même de-
vant, ôc deux heures avant le jour il s'approcha de la ville. Il
envoya enfuite un officier à Santaccio , pour lui faire fçavoir
fon arrivée , ôc pour l'engager à venir conférer avec le capi-
taine Bâti. Santaccio répondit qu'il ne pouvoit pas fortir de
la place j mais qu'au refte tout étoit bien difpofé, ôc qu'il l'ex-
hortoit à venir. Cornia lui envoya encore deux officiers, qui
fous prétexte de lui parler , dévoient obferver fon vifage , ôc
4Po HISTOIRE
. Petat de la place. On les fit attendre quelque tems à la porte ,
Henri II ^ ^^ ^^^ conduilit enfin à Santaccio, qui commença alors à le-
i ^ (- A ' ver le mafque. Il leur demanda l'ordre qu'ils avoient de Cor-
nia , ôc les menaça de les faire mourir , en leur faifant voir
même les fupplices qu'on leur préparoit , s'ils ne le montroient
pas : les deux envoyez lui ayant répondu tranquillement qu'ils
étoient venus pour conférer avec lui , ils furent retenus pri-
fonniers.
Cependant Santaccio fit dire à Cornia , qu'il fe hâtât de
venir 5 mais celui-ci n'eut garde d'y aller, voyant que fes deux
-envoyez ne rcvenoient point. Comme il commençoit à faire
jour ôc qu'il ne les voyoit point paroître , il envoya encore vingt
hommes choifis , pour s'informer de ce que l'on faifoit dans la
place. Santaccio ne les eut pas plutôt apperçus , que fans diiïi-
muler plus long-tems^ il commanda qu'on tirât fur eux un ca-
non chargé à cartouche , pour les tuer tous d'un feul coup. Il
fit en même tems allumer du feu fur la Tour , pour donner le
fignal à nos troupes ; on commença à crier France , & la garni-
fon fit une décharge fur les ennemis. Cornia reconnut alors ,
mais trop tard, la faute qu'il avoit faite h il s'étoit engagé bien
avant dans un payis , qu'il ne connoifibit point , & étoit tombé
dans une dangereufe embufcade. Il avoit crû qu'avec un aufii
grand nombre de troupes il étoit en état d'éviter une défaite ;
mais ils s'apperçut alors qu'il-avoit plus à craindre la difficulté
des chemins , par ou. il falloir retourner , que le nombre des
ennemis. L'extrémité où il étoit réduit lui fit prendre la réfo-
iution de furmonter par fon courage la grandeur du péril. Il
ramena fes troupes dans le même ordre qu'elles étoient ve-
nues , ôc les rangea en bataille dans la plaine , au defTous du
pont. Mais comme la pliipart des foldats étoient levez nou-
vellement , ôc d'ailleurs fatiguez du chemin ôc des veilles , ils
fe préparèrent au combat confufément ôc fans ardeur.
On reconnut enfin , que Cornia avoit fait une très grande
faute , de ne pas s'afiTùrer au moins du pont , par où il devoir
pafler au retour. Nos troupes s'en étoient déjà emparées j s'é-
tant enfuite avancées , elles fondirent fur les ennemis , qui fe
défendirent d'abord courageufement , mais qui commencè-
rent après à s'ouvrir ôc à lâcher le pied , lorfqu'elles virent ve-
îiir à gauche de nouvelles troupes , ôc que notre cavalerie
defcendoit
DE J. A. DE THOU. Liv: XIV. 4P!
defcendoit de la colline. Barthelemi , qui commandoit la ca-
valerie, homme courageux , voyant qu'il ne pouvoit s'écha- Henri II,
per que par une a6lion vigoureufe, fit donner fort à propos fes 155 ^.
troupes fur les ennemis qu'il avoir en tête , ôc après avoir
fait les derniers efforts pour franchir la colline , il fe fauva ,
quoique fes gens fufTent en défordre. Baglioni , qui comman-
doit l'arriere-garde , foûtint long-tems avec courage les efforts
des foldats de la garnifon qui avoient fait une fortie , ôc fe
joignit enfin à une partie de l'infanterie qui a voit déjà gagné
la colline 5 car notre cavalerie occupoit le port : mais comme
il c^^iibattoit au premier rang avec beaucoup de valeur ^ il fut
tué d'un coup de moufquet, qu'il reçut fous l'oreille gauche.
Cornia ayant réfolu , mais un peu tard , de prendre le même
chemin que Barthelemi ôc le comte de Bagno , fut abandonné
par fes gens , ôc fon cheval ayant été tué fous lui , il fut fait
prifonnier par Théophile Calcagnini. Pierre-Paul Tofinghi
fut aulli pris , mais fur le champ délivré. A peine fe put-il
fauver quatre-vingt cavaliers 5 tous les autres furent tuez ou
faits prifonniers. La plus grande partie de l'infanterie fut tail-
lée en pièces j 6c ceux qui refterent, fe voyant environnez de
toutes parts, fe rendirent à l'ennemi. Tel fut le fuccès de l'expé-
dition de Chiufi. Lorfque la nouvelle en fut apportée au Pape
Jule, oncle maternel de Cornia , il la reçut , en plaifantant à fon
ordinaire. Faifant allufion au nom de Santaccio , qui figni'
fie en Italien un petit Saint , il dit, qu'il s'étonnoit que Cor-
nia, qui ne croyoit ni en Dieu ni aux grands Saints du Para^
dis, eût été aiîez fot pour croire un Santaccio.
Cet événement déconcerta un peu les ennemis : mais par la
négligence & la fécurité de nos Généraux , on perdit le fruit de
cette vidoire , Ôc le duc de Florence par fes foins fçut réparer
cette perte. Comme un des Officiers de Baglioni,nommé Clear-
co de Bevagna , à qui on avoit confié la garde de Montepulcia-
no , avoit abandonné la place ^ parce que la cavalerie qui y étoit
avoit déferré , George de Terni , qui etoit venu fort à propos de
Turrita avec une compagnie d'mfanterie, y fut mis pouf y corn-
majider en attendant l'arrivée de Chariot des Urîins, qui ne
tarda pas à s'y rendie , ôc on donna à Sforce de Santafiore,
qui étoit venu de Rome , le commandement général dans tout
ce payis-là. On envoya aufiî-tôt au Val di Chiana mille
Tome IL QS^
4^2 HISTOIRE
,„^,^^^,^^^ Efpagnols & cent vingt maîtres , commandez par Chiaplno
77 77 Vitelii ôc Jérôme Albizii ils firent en un jour trente-deux mil-
^ ^ ' les, pour prévenir les mouvemens inopinez qui fuiventordi-
^ ^^' nairement les défaites, ôc s'arrêtèrent à Civitella. Nos trou-
pes campèrent près du Pont de Valiano fur la Chiana.
Je me crois obligé de faire ici une légère defcription de
cette rivière. A quatre milles d'Arezzo ,il tombe dans l'Arne
une très-grande abondance d'eaux bourbeufes , qui fe répandent
en divers endroits dans les plaines ,fans qu'on fçache précifé-
ment d'où elles viennent. Selon que la terre eft plus haute eu
plus bafle, elles fe répandent tantôt d'un côté tantôt d'u||au-
tre : une partie coule vers le Septentrion , ôc l'autre vers
l'Orient. Ces eaux tombant enfuiie auprès d'Orvieto dans la
( rivière de Paglia , fe déchargent dans le Tibre. L'eau de cette
rivière eft fi dormante en plufieurs endroits, qu'elle reflemble
plutôt à un étang qu'à une rivière, & fon lit eftii fangeux, qu'à
peine la peut-on pafler , lorfqu'il eit à kc. On l'appelle la Chia-
na, ôc c'eft delà que prend fon nom le Val-di-Chiana, qui
s'étend plus de foixante milles depuis PArne jufqu'au Tibre.
Cette vallée de part ôc d'autre a des coteaux abondans en
fruits. Elle regarde au Septentrion Arezzo , Caftiglione , Fio-
rentino ôc Cortone , villes qui dépendent de l'Etat de Floren-
ce. Du côté du Midi elle a Civitella, Marciano ôc Foïano^
ou l'on va par le Val-d'Arno. Elle a encore de ce côté-là
Lucignano , Afma-longa , Sarteano, Chianciano, Chiufi, ôc
Cetona , qui font des places dépendantes de Sienne. C'eft
entre ces villes ôc Turrita, vers le Midi , qu'eft fitué Monte-
pulciano , appartenant aux Florentins , ville célèbre par la
naifiance d'Ange Politien ôc de Marcel Ccrvin , qui devint
Pape ' , mais dont le Pontificat fut très-court. On a rendu
cette partie de la Tofcane très-fertile, en y faifant pafTer l'eau
de ce fleuve, ôc. en la mettant à l'abri de fes débordcmens
qui ont autrefois obligé les Florentins, comme le rapporte Ta-
cite, à envoyer des députez au Sénat de Rome. Il eft cer-
tain que Jule Ricafoli a fait conduire de nos jours avec une
grande induftrie l'eau de cette rivière dans le payis qui eft li-
mitrophe des terres du Pape , du côté de l'Orient , ôc que
cette contrée en reçoit de grands avantages. Dans les endroits
on cette rivière a plus de profondeur , on la pafTe fur des ponts,
I Sous le nom de Marcel II. Il étoit né à Fano , mais fon pcre étoit de Mon-
îepulciand.
DE J. A. DE THOU, Liv. XIV. 495
comme celui de Valliano , qui tire fon nom du château lous 1
lequel il eft bâd. On pafTe fur ce pont pour aller de Cortone u tt
Ôc de Caitiglione a Montepuiciano.
Le duc de Florence avoir mis en cet endroit fur les > > ^^
deux rivages une forte garnifon , parce qu'il étoit important
de couvrir Montepuiciano de ce côté-là. Nos troupes y firent
une tentative fans fuccès, ôc envoyèrent enfuite un Trompet-
te à Montepuiciano , où Jean- François de Bagno s'étoit re-
tiré depuis la journée de Chiufi, pour fommer, au nom du
Roi , la place de fe rendre. Mais la garnifon tint ferme , Ôc
nos troupes s'étant contentées de piller, s'en retournèrent avec
un grand nombre de prifonniers , fur lefquels Strozzi vouloit
qu'on exerçât le droit de réprefailles , afin de raflurer par cet
exemple les bannis de Florence qui étoient en grand nombre
dans fon camp , braves gens d'ailleurs , mais que la crainte
d'un infâme fupplice empêchoit de s'expofer. Car le duc de
Florence avoir ordonné qu'on traitât comme rebelles Ôc cri-
minels d'Etat tous les Florentins qu'on prendroit prifonniers.
Il fut inflexible fur ce point, malgré la menace que lit Strozzi,
de faire mourir tous les prifonniers Efpagnols.
On fit en même tems des levées de part ôc d'autre. Jean de
Pefcia ôc Guido de Gagliano joignirent le duc de Florence >
le premier avec cinquante hommes de pié , ôc l'autre avec trois
cens. Lionetto de Corbara arriva aufli avec une compagnie
de cavallerie, ôc Santafiore diftnbua toutes ces troupes dans
Montepuiciano ôc Valliano. Strozzi avoir envoyé à Cafoli une
ou deux compagnies de cavalerie, commandées par Mario de
Santafiore, ôc par Serillac arrivé depuis peu de Parme, auf-
quels s'étoit joint Bâtifte Giugni banni de Florence , avec
trois cens hommes d'infanterie. Colle ôc San-gemignano font
vis-à-vis de Cafoli > on y mit trois cens nouveaux foldats com-
mandez par Jacque Malatefti , ôc un pareil nombre fous la con-
duite de Bello de Furli. On ôta alors le gouvernement de
Montepuiciano à Goro de Montebenichi , parce qu'on le foup-
çonnoit d'avoir des intelligences avec l'ennemi , ôc on donna
ce gouvernement à Jean Oradini : mais on reconnut dans la
fuite, que les habitans l'avoient injuftement accule, pour fe
venger de fa trop grande feverité , qui l'avoit rendu odieux.
Les mille Efpagnols , que le marquis de Marignan avoit
4P4 HISTOIRE
....._;„„^ envoyez après la défaite de Chiufi , commandez par Léon
7j 77 Santi , pour fortifier les frontières d'Arezzo , étoient revenus
Henri II. j i ^ r- •• ^ • m • ^
dans le camp. Gaïazzo etoit aulli arrive avec une compagnie
^ ^ ^' de cavalerie : avec ce renfort le marquis de Marignan , qui
ne vouloir pas s'en tenir là , commanda à Chiapino Vitelli , à
qui il avoit donné des troupes Impériales ôc des pièces d'ar-
tillerie i de prendre d'aflaut Belcaro , à trois milles de Tura-
mini y parce que cette place donnoit paiTage par Montereggio-
ni aux troupes , qui venoient de la côte maritime à Sienne,'
On fit approcher le canon ^ on prit la place , ôc enfuite le mo*
naftere de Lecceto. Strozzi , qui craignoit qu'on ne fermât
peu à peu aux alTiégez le chemin de la côte de la mer , avoit
fait faire à la hâte un Fort vers la porte S. Marc , non loin de
la ville de Sienne ; & près de-là il avoit encore fait fortifier un
couvent de Bénédictins , ôc y avoit placé des gens de guerre.
Mais le marquis de Marignan jugeant qu'il falloir attaquer
ces fortifications , avant qu'on les élevât plus haut , y vint auf-
fi-tôt après la prife de Belcaro , le neuvième jour d'Avril , avec
Vitelli ôc Charle de Gonzague , à la tête de trois mille hom-
mes de l'élite des troupes Allemandes , Italiennes ôc Efpagno-
les , de deux cens maîtres , ôc avec deux pièces de canon,
Ventura de Caftello étoit dans Muniftero avec cent vingt fan-
taffins : à deux cens pas de là il y avoit une éminence , que nos
troupes avoient fortifiée par des redoutes déjà fort élevées. Les
ennemis commencèrent là leurs attaques. Ferdinand Saflre
ôc Ghighiafa ^ officiers Efpagnols qui étoient au fervice du
duc de Florence , furent commandez pour attaquer par un au-
tre côté avec deux cens hommes d'infanterie. Comme Ten-
treprife réûffifToit , Bentivoglio ^ qui étoit venu au fecours
avec huit cens Italiens choifis , fe retira dans une vallée pro-
che de la ville. Marignan , après s'être emparé de cette émi-
nence , détacha les Itahens ôc les Efpagnols , afin de pour-
fuivre nos troupes qui faifoient retraite. Pour lui il s'arrêta
avec les Allemands ôc Tarnllerie , dans un lieu avantageux , d'où
il pouvoir incommoder le monaftere , ôc donner du fecours à
fes troupes , en cas de befoin. Il commanda à Bombaglino
d' Arezzo de s'emparer , avec cinq cens moufquetaires > de la
montagne voifine , afin que fi les afiiégez faifoient une fortie
par la porte S. Marc , il fût en état de fecourir fes gens , ôc
de faire tête à nos troupes.
DE J. À. DE THOU; Liv. XIV. 4^5*
Bentivoglio & le marquis de Marignan combattirent vigou-
reufement dans la vallée i nos troupes fe fentant plus foibles Henri IL
fe retirèrent au Fort qu'on avoit conftruit devant la porte 1 5 y -J.
S. Marc , où Strozzi étoit déjà arrivé avec l'élite de fes trou-
pes. Le marquis de Marignan voyant que les François s'étoicnt
retirez , ramena fes troupes vers le monaftere , ôc ayant fait ap-
procher le canon ôc préparer la batterie , il envoya fur le
champ une partie des foldats à un couvent fitué à un mille
delà ville vers la porte Romaine, 011 il y avoit deux cens de
nos foldats , qui fe retirèrent à leur arrivée. Les ennemis s'en
rendirent les maîtres, 6c y mirent une forte garnifon. Onfom-
ma enfuite ceux qu'on tenoit alTiégez dans le monaflere , de
fe rendre , ce qu'ils refuferent fièrement. On commença donc
à battre la murailles ôc à peine y eut-on fait brèche, que les
Efpagnols donnèrent un aiïaut , mais ils furent repouffez. Stroz-
zi , qui vouloit s'oppofer aux efforts des ennemis , réfolut d'at-
taquer leur camp avec mille hommes de pie ôc fa cavalerie.
Il envoya devant quelques maîtres pour donner de front fur
l'ennemi j pour lui il fe difpofa à attaquer le retranchement
par derrière : mais Frédéric Montacuti , maréchal de camp ôc
lieutenant général du marquis de Marignan, s'appercevant de
fon defTein , rangea fon armée en bataille , ôc commanda à
Brizio de Pieve , de fortir des retranchemens ôc de combattre.
Nous perdîmes cent hommes dans cette occafion , ôc s'il faut
croire la relation des ennemis , il ne demeura fur la place que
cent hommes de ceux que Strozzi s'étoit flatté de furprendre.
Après cette expédition , comme il ne reftoit aux afTiégez au-
cune efpérance d'être fécourus , Ventura envoya fon lieute-
nant à Vitelli pour capituler. Vitelli fit partir de nuit ce député
pour aller trouver le marquis de Marignan. On contefta près
d'un jour fur les conditions : le Marquis n'en voulut jamais
accorder j ainfi netre garnifon fe rendit à difcrétion. On lui
donna la vie fauve ôc la permifîion de fortir avec l'épèe, fous
la promefTe qu'on exigea d'eux , de ne porter les armes de trois
mois pour le Roi de France.
Le marquis de Marignan ayant ainfi fermé les chemins de
tous cotez aux Siennois , ôc reparé en quelque façon la défaire
de Chiufi , fe promettoit les plus heureux fuccès. Les Siennois
de leur côté , plus attentifs à éviter le danger qui les menaçoit j
4P<^ HISTOIRE
> que frapez de ce fâcheux événement , députèrent au Roi, &t
fÎFNRi II ^^ connétable de Montmorenci, principal Miniftre, Thomas
* de Vecchio , pour les informer de ce qui fe pafToit , & leur
demander du fecours. Ottavio Farnefe ôc Louis Pic de la Mi-
randole arrivèrent dans ce tems-là de France , pour faire de nou-
velles levées , ôc pour augmenter 4es forces des François en
Italie. Mais on manquoit d'argent , & l'épargne du Roi ne
pouvoir fuffire à l'entretien de tant d'armées. Le courage des
Siennois , animé par l'amour de la liberté ôc par la fidélité des
Bannis de Florence, étoit leur unique reflburce.
Cependant Robert Strozzi faifoit à Rome tous fes efforts
pour conferver les amis du Roi , jufqu'à y employer fes biens
6c ceux même de fes amis. De concert avec Pierre fon frère,
leon Strozzi jj f^^ ^^^^^ ^^g Lcon Strozzi ' , ( que la brigue de la Cour avoit
vice de la obligé de fe retirer à Malte, comme je fai déjà dit) homme
Funce. habile , clairvoyant ôc très redouté du duc de Florence , ren-
tra au fervice du Roi. On lui accorda , avec douze galè-
res , le commandement général dans toute la Méditerranée ôc
dans tous les ports qui appartenoient au Roi , fans l'obliger de
venir en France. Ce brave Officier , qui avoit encore devant
les yeux la mort tragique de fon père , accepta ces conditions ,
I La maifon de Strozzi , une des
meilleures de Florence, étoit alliée de
près à celle de Mcdicis. Léon Strozzi
chevalier de Malte , étoit prieur de
Capouë , 6c le Pape Clément VII. fon
parent , en lui donnant l'habit de l'Or-
dre, lui avoit remis cette dignité, qu'il
pofledoit quand il fut élevé au Pontifi-
cat. Le jeune Prieur fit fes armes fous
le fameux André Doria. Général des
galères deMalte,il fit de très belles ac-
tions , tant fur l'Océan que fur la Mé-
diterranée. Philippe Strozzi , père de
Léon , ayant été pris les armes à la main
contre Côme, 8c s'étant tué dans fa pri-
fon, après avoir écrit fur fa cheminée ce
vers du quatrième livre de l'Enéide :
Exoriare aliquis nojîris ex offihus nltor;
fes enfans fe dévoilèrent à fa vengen-
ce , & pour cela ils s'attachèrent à la
France. Pierre Strozzi l'aîné mérita le
bâton de Maréchal , 8c le Prieur de Ca-
pouë fe difîingua dans le fervice de mer.
Dans la fuite s'étant brouillé avec le
connêrable de Montmorenci , il quitta
la charge de général des Galères de
France, 8c alla à Malte , comme on a
pu voir ci-devant. Mais le Grand Maî-
tre ne voulant point le recevoir , il
fut obligé, pour avoir des vivres, de
courir fur tous les va'fleaux , même fur
les vaifTeaux de fon Ordre. Il rendit
dan3 la fuite tout ce que la neccffite lui
avoit fiiit prendre , 8c en paya même
les intérêts. L'Empereur le fit alors fol-
liciter de s'attacher à lui , & lui promit
la dignité d'Amiral après la mort de
Doria : Strozzi n'accepta point i^es of-
fres. Quelques tems après, le maréchal
Strozzi ayant eu le commandement gé-
néral des troupes d'Italie , exhorta Ion
frère de la part du roi de France, à re-
prendre le généralat des Galères de ce
Royaume. C'eft ainfi que Léon Strozzi
rentra au fervice delà France , comme
il eft marqué ici. On va voir fa mort
un peu plus bas, ôc l'éloge que l'auteur
en fait.
DE J. A. DE T HOU, L IV. XIV. 497
& les préfera à d'autres plus avantageufes que lui offroit D. »
Jean de Vega viceroi de Sicile. Il refifta même à Omedes Ef- Henri IL
pagnol , Grand Maître de Malte , qui le preflbit vivement de 1 ç ç 4.
les accepter. ^
Léon Strozzi partit donc de Malte , avec quelques Cheva-
liers de fes amis , la plupart bannis de Florence , vint en Italie ,
& s'arrêta à Portercole , qu'il fît exactement fortifier. En mê-
me tems quinze cens Allemands que le maréchal de BriiTac en-
voyoit de Piémont , & quelques François choifis , partirent
d'Antibe commandez par Valeron , & prirent la route de Por-
tercole. On obtint auflid'Haflen , Dey d'Alger , fils d'Airadin
BarberoufTe , une flotte qui devoit fe joindre à Dragut , qui
avoit reçu fur cela les ordres de Soliman pour lors occupé en
Aile. Cependant après qu'Augufiin Spinola fe fût rendu maître
de Caflellare Ôc de Corre dans l'iile de Corfe, les Génois qui
voy oient les maladies s'augmenter ^ avoient répandu leurs trou-
pe dans les villes qui leur appartenoient, Robert Strozzi prit de-
là occafion de faire ramener fur la côte de Sienne les Italiens
qui fervoient dans l'ifle de Corfe fous de Thermes. Comme il
pafToient le long de fifle de Giglio qui eft au duc d' Amalfi , ils
prirent une Tour qui regarde Portercole , où le duc de Floren-
ce avoit eu la permidion du duc d'Amaifi, de mettre une garni-
fon. Santartore prieur de Lombardie , qui étoit pour le Roi , fe
joignit à eux avec le prince de Salerne, qui alla de-là à Caflro ^
pour conférer de plus près avec les amis qu'il avoit à Rome
& à Naples.
Cependant le duc de Florence ne demeuroit pas dans l'in-
a£lion , ôc faifoit faire par tout des recrues. Pour obliger les
troupes du Roi à faire diveriion , il envoya Jérôme de Carpi
fon confident , folliciter Ottavio Farnefe de prendre les ar-
mes , parce qu'il avoit appris qu'il étoit revenu de la Cour avec
quelque mécontentement. On lui fit efperer de lui rendre Plai-
fance , & on le fiata de conditions très avantageufes. Mais il
ne voulut pas s'engager dans une entreprife de fi grande con-
féquence, fans en avoir délibéré , difoit-il, avec le Cardinal fon
frère , qu'il avoit laifTé à la Cour de France.
Le marquis de Marignan , qui ne pouvoir prendre la ville sienn^parle
de Sienne par force , forma le deffein de la prendre par fa- marquis de
mine. Il fit approcher les logemens, ôc comme il n'avoir pas ^i'*'^^»»*^
4P8 HISTOIRE
B^i^^m^m^ aflez de monde pour les garder , le duc de Florence pria Ni-
Henri II ^^^'^^ Madruce de lever des troupes dans les terres du cardi-
j' * nal de Trente fon fuere. Mais ces troupes ne purent arriver
dans le camp qu'au mois de Mai. Vincent^e Nobiii , fils de
la fœur du Pape , avoir été envoyé au duc de Florence, pour
le remercier de l'alliance que Jule avoir faite depuis peu avec
lui. En confideratiôn du S. Père, Côme avoir fait Vincent de
Nobiii général de toute l'infanterie Italienne , à la place de
Cornia qui étoit alors prifonnier de guerre. Il lui avoir encore
donné le gouvernement du Val-di-Chiana. Santafiore corn-
mandoit la cavalerie j Chiapino Vitelli les vieux corps de ca-
valerie , à la place de Rodolphe Baglioni qui avoir été tué à
Chiufi j ôc Frédéric Montacuti exerçoit durant cette campa-
gne , la charge de maréchal de Camp. Frédéric Savello , qui
avoir fuccedé à Malatefti , gardoit avec quinze cens hommes
le Fort qu'on avoir élevé à la porte CamolUa , ôc qui avoit été
pris au commencement de l'année , &c Charle de Gonzague
étoit lieutenant général du marquis de Marignan.
Strozzi de fon côté mettoit tout en ufage pour faire lever
le fiége de Sienne. Jean Bernardin de San-Severino duc de
Somma , qui faifoit la guerre dans l'Etat de Piombino ^ ren-
doit la côte de la mer , occupée pat les François , très dange-
reufe pour l'ennemi. Il étoit parti avec huit cens hommes 5
ôc après avoir pris Buriano , il avoit affiegé la citadelle. Mais
comme Alexandre Bellincini de Modene , feignanr de vouloir
affiéger Gavorano pour qui le duc de Somma craignoir,ea
fut informé , il fe détourna , ôc vint aufTi-tôt à Muriano qu'il
munit de vivres ôc de foidats : en effet c'étoit le fujet de fon
voyage j il empêcha par ce moyen le duc de Somma d'aiïié-
ger la citadelle. Serillac ôc Mario Santafiore faifoient fans ceffe
des forties de CafoH. Ils avoient malrraité Dominique Ri-
nuccini, qu'ils attaquèrent aux environs de Volterra avec deux
cens cinquante chevaux ; après l'avoir invefti dans une mai-
fon , OLi il s'étoit retiré , ils l'obligèrent de fe rendre. Frédéric
d'Agubio fut tué dans ce combat.
Les corps -de -garde de la porte Camollia, ôc ceux du
Fort que l'ennemi avoit pris , étoient fi proches les unes des
autres , qu'ils s'entendoient aifément parler. Cette proximité
occafionna entr'eux plufjeurs efcarmouches : nos troupes firent
d'inutiles
DEJ. A. DETHOU.Liv. XIV. 49P
dliiutiles efforts pour faire retirer Pennemi plus loin. Le mar-
quis de Marignan croyant les lieux qu'il occupoit allez bien Henri II
fortifiez , réfolut de fe rendre maître des places voifines. Pour
ces expéditions il prit trois compagnies d'Allemands , cinq cens
Efpagnolsj autant d'Italiens , unegroffe pièce de canon ôc deux
moindres. Il attaqua d'abord la tour de Vignale, entre la por-
te Ovile &c Santo-Vieno , gardée par des payifans & par des
foldats. Il fit fommer par un trompette la place de fe rendre^
& menaça de mort ceux qui étoient dedans , s'ils laiiïbient ap-
procher le canon. On battit auiïi-tôt la Tour , ôc on fit une lar-
ge brèche : alors les afiiégez fe rendirent au marquis de Mari-
gnan, qui les fit tous pendre, comme il les enavoit menacez.
Strozzi fut fi indigné de cette feverité outrée , qui lui parut un
affront fait à lui-même , qu'il fit dreffer un gibet fur le fieu le plus
élevé de la ville , ôc y fit pendre quatre Efpagnolsà la vue de
l'armée ennemie. Les Efpagnols fe vengèrent fur de belles
maifons des Siennois , fituées autour de la ville, qui avoient
été épargnées jufqu'alors, 6c ils y mirent le feu.
A ces violences exercées de part 6c d'autre fuccedérentdes
traitemens plus humains , qui ne regardèrent pourtant pas les
Bannis de Florence, dont Côme s'étoit refervé le châtiment,
les regardant toujours comme criminels d'Etat. Sangufmé ,
la Tour de Vitignano, Sefta, Orgiale, Montegiacani 6c An-
caïano , places voifines , furent prifes , ou fe rendirent. On prit
auffi d'aliaut Ancaïano entre Cafoli 6c Montereggioni , 6c ce
fut dans cette expédition quejes Efpagnols s'abftinrentpour la
première fois de violer les loix de la guerre. Cependant la ville
de Sienne étoit vivement prelTée j 6c Strozzi voyoit clairement
qu'il ne pouvoir la fauver du péril qui la menaçoit , qu'avec quel-
que fecours étranger. C'efl: ce qui engagea le Roi à demander
aux Suiffes des troupes auxiliaires , qu'ils ne purent pas néan-
moins lui accorder à caufe du traité conclu depuis peu , dans le-
quel la maifon de Medicis étoit comprife. On en obtint pourtant
des Grifons , quoi qu'alliez des Suiffes , parce qu'on avoir traité
féparement avec eux. On fit auflî, en deçà des monts, des levées
dont on donna la conduite à Louis Cariffimi , à Hadrien Ba-
glioni , à Camille Martinengo , à Rangone 6c à Ottavio comte
de Tiene. Le comte de la Mirandole fut fait commandant de
toutes ces troupes.
Tom. II, Krc
Soo HISTOIRE
I ■ Aurelio Fregofe , Paul des Urfins, Boniface Gaietano , Ffa-»
Henri II "^^"^^ ^^ Stabbia , ôc Jérôme de Corbara , étoient avec de
i <- ^ ^ ' nouvelles troupes arrivées de Sienne , où il y avoit déjà long-
tems que Bentivoglio avoit le commandement militaire , en
Fabfence de Strozzi. Le duc de Florence voulant s'oppofer de
bonne heure à de fi grands préparatifs , avoit écrit à l'Empe-
reur , ôc lui avoit demandé du fecours ; il le prefiToit fur toue
d'envoyer de Bavière deux mille Allemands , outre ceux de
Madruce que l'on attendoit tous les jours. Il avoit auffi réfoki
avec le marquis de Marignan , pour incommoder nos troupes
déjà affemblées à la Mirandole ôc à Parme, de faire le dégât
aux environs de la ville ôc dans le Val de Chiana , d'où nos
troupes tiroient beaucoup de commoditez. Vincent de Nobili
fut choifi pour cette expédition, avec ordre de rétourner dans
I le camp aufli-tôt après : Ôc afin que les avenues de la ville fuf-
fent fermées de tous cotez , on lui commanda de fe loger vers
la porte Romaine, qui étoit la feule, par où Ton pouvoit en-
trer dans la ville Ôc en fortir librement.
On apprit alors qu'il étoit parti de Marfeille vingt Galères,
qui tranfportoient des troupes dans l'ifle de Corfe , pour for-
tifier Ajazo ôc Bonifacio , ôc qu'elles dévoient aller en Afrique
trouver le dey d'Alger pour fe joindre à Dragut, qui devoit
bientôt venir d'Orient avec 5*0 Galères par ordre de Soliman;
Cette nouvelle fit prendre aux Impériaux de promptes mefu-
res. Comme ils craignoient pour Milan , ils levèrent dans la
Lombardie cinq mille hommes de pié ôc deux cens chevaux,
qu'ils firent affembler à Crémone. Jean de Luna gouverneur
de la citadelle de Milan , fut commandé pour s'oppofer avec
ces troupes au paflage des Grifons : Camille Colone fit auiïi
des levées dans la campagne de Rome par les ordres de l'Em-
pereur , ôc on fit venir de l' Abruzze quatre mille hommes d'in-
fanterie ôc deux cens chevaux , qu'on envoya dans les terres
de Peroufe ôc de Cortone, pour féconder le duc de Florence
dans toutes fes entreprifes. Ce Prince avoit appris que les ban-
nis de Florence avoient formé de nouveaux complots , à la
follicitation des miniftres du Roi à Rome ôc à Venife 5 ôc que
pouffez par Bindo Altovito , ils fourniffoient de l'argent pour
lever deux mille hommes d'infanterie ôc deux cens chevaux que
Vincent Thaddei devoit commander. Cependant les Grifons.
DE J. A. DE T HOU, L IV. XIV. yoi
que le Roi avoit donné ordre de lever , étoient en chemin :
Jean de Luna ne s'étant pas oppofé affez promptement à leur HenPvI II.
paffage, ils étoient defcendus dans les terres de Brefciano , qui i ^ ^ ^.
font de l'Etat de Venife , ôc s'étant enfuite détournez par le
Mantuan , ils avoient paffé le Pô , ôc étoient arrivez à la
Concorde.
Il n'y avoit que trois chemins pour aller de-là dans la Tof-
cane j l'un par Pontriemoli, ôc le Val de Taro, qui étoit oc-
cupé par les Impériaux, ôc dont les avenues fort étroites ren-
doient aux Grifons le paffage très difficile 5 l'autre par les ter-
res du Modenois ôc la Carfagnana dans le duché de Ferrare,
Il falloir paffer par le mont Sanpellegrino dans l'Appennin, d'où
l'on alloitpar Caftelnuovo àBarga j mais le chemin étoit fi rude,
qu'il n'y avoir pas d'apparence d'y pouvoir conduire du canon.
D'ailleurs ce payis eft ftérile , ôc il étoit à préfumer que le peu-
ple de Lucques , allié de l'Empereur, Ôc attaché à fes inté-
rêts , ne donneroit point paffage à nos troupes. Enfin elles
pouvoient aller à Peroufe par un troiiiéme chemin , ôc fe ren-
dre à Sienne par Chiuli , fi on leur permettoit de paffer par le
Boulonois dans la Romagne. Côme fit tous fes efforts , afin
que le Pape leur refufdt le paffage^ ôc il y reûffit. Jule envoya
le cardinal Sanvitale à Bologne pour ce fujet , ôc le duc d'Ur-
bin, général des troupes du Pape, fut commandé pour garder
les avenues avec trois mille hommes choifis. Marc- Antoine
Oddi fut envoyé à Barga par ordre du duc de Florence , pour
conduire les troupes qu'on avoit levées dans le payis i ôc on
mit à Prato Antoine Mario Selvaggi de Peroufe avec une Com-
pagnie d'infanterie. Simon Rofermini fut envoyé à Piftoie, ÔC
bien-tôt après Nicolas Alidofii, arrivé depuis peu de la cam-
pagne de Rome avec deux cens cinquante hommes d'infante-
rie, y fut aufïï envoyé. Peu auparavant. Concerto Vinco de
Fermo avoit été envoyé à Pife pour garder cette ville : on fit
enfuite marcher Chiapino VitelJi avec cent cinquante maîtres
ôc trois compagnies Italiennes d'infanterie vers Chianti , San-
tafiore avec quinze cens Efpagnols , ôc Madruce avec un pa-
reil nombre d'Allemands, afin de s'avancer jufqu'au Val de
Chiana , ôc s'y joindre pour faire le dégâr, comme on en étoit
convenu avec Vincent de Nobili. Le comte Rados de Dal-
matie fe joignit à eux avec cinquante cavaliers Albanois. On
Rrr ij
S02 HISTOIRE
• II. prit en chemin Mimiftero , château du cardinal Mignanello ,
TT TT Ôc on pilla Armajuolo après que les habitans fe furent coura-
geufement défendus. Rabolano ôc Afciano furent en partie ren-
^ ^ ^' dus , en partie pris de force, & le butin en fut abandonné aux
foldats. On prit audi d'autres places qui n'étoient point forti-
fiées , ôc où les habitans marquèrent plus de courage que de
prudence, pour la défenfe de la liberté des Siennois. Enfin San-
tafiore fe joignit à Nobiii auprès de Foiano , après avoir quitté
le mont de Sainte Cécile, qui lui avoit paru affez fortifié pour
pouvoir refifter à une attaque vigoureufe. S'étant enfuite affem-
blez auprès de Lucignano^ ils commencèrent d'abord le dégât,
ôc après avoir ravagé Rugomagno , Farnetella ôc Scrofano,
villes abandonnées parleurs habitans, ils attaquèrent A fina-
Longa. La garnifon commandée par J acque Romano ayant re-
fufé de fe rendre, on fit approcher le canon de la place, qui
fut battue ôc prife d'affaut : Romano fut pendu par ordre de
Santafiore. Il relloit encore à prendre Turrita , ôc Chiancia-
no qui incommodoit fort Montepulciano. Vincent de Nobiii
attaqua premièrement Turrita, où il y avoit environ foixante
foldats de garnifon , outre les habitans. Après quelque réfiftan-
ce , on fit approcher le canon 5 mais la garnifon fe voyant ré-
duite à l'extrémité , fe rendit à difcretion à ce Général, qui lui
donna la vie. Il fit fornfier la place , ôc y mit une garnifon ,
contre le fentiment de plufieurs qui vouloient qu'on la fit
rafer.
Le marquis de Marignan , dans la crainte que Strozzi ne
vînt fondre avec toutes fes forces fur le camp , qui étoit
pour lors fans defenfe , fit revenir fes troupes en diligence
il n'attaqua pas Chianciano , malgré les empreflemens des
Montepulcicns , qui pour être à couvert d'une place fi incom-
mode, lui offroient de l'argent ôc des foldats. Il leur fit pren-
dre un chemin oppofé , qu'il jugea le plus court ôc le plus fa-
cile , fans toucher au payis qui s'étend jufqu'à Buonconvento ,
ôc prit en chemin fainte Cécile , que Santafiore n'avoit pas été
d'avis d'attaquer. Ce château , qui dans la fuite incommoda
fort les Siennois , eft fitué entre Lucignano ôc la ville de
Sienne. Dans ce tems-là le cardinal de Ferrare , qui ne pou-
voit fe réfoudre de partager l'autorité avec Strozzi , lui aban-
donna l'entière adminiftration de la République de Sienne >
DE J. A. DE THOU, Liv. XIV. ^03
6c ayant obtenu un paffe-port du duc de Florence :, il for-
tit de la ville. Il fut lurpris dans le Peroufin , payis apparte- Henri IL
nant à l'Eglife :, par un détachement ennemi qui faiibit des 1 c c a.
courfes , ôc étoit commandé par Carlot des Urfms. Son équi-
page fut pris , ôc à peine fe put-il fauver lui-même. S 'étant
plaint de cet a6le d'hoftilité contraire à la foi publique ôc
injurieux au Pape , on lui rendit tout ce qu'il avoit perdu.
Cependant nos troupes alTemblées à la Mirandole defcen-
doient par le Boulonois dans les terres de Lucques , après en
avoir obtenu la permiffion du Pape , qui fçut après excufer ce
procédé auprès de Côme. Il eft vrai que le Pontife n'étoit
pas en état de s'oppofer à leur palTage. D'ailleurs les habitans
de Lucques , qui n'aimoient pas Corne , favorifoient fecrete-
ment le parti des Siennois , malgré les mefures de François
de Tolède, qui avoit employé François Oforio pour les mettre
dans le parti de l'Empereur , ôc malgré celles du duc de Flo-
rence, qui avoit fait les mêmes efforts par l'entremife de Be-
noit de Diacceto. On envoya cependant des troupes pour em-
pêcher le paffage des Grifons. On attendoit de jour en jour
les deux mille Allemans commandez par Jean de Luna,qui
avoit campé à Caftello Arquato dans le payis de Plaifance ,
& qui devoit venir à Pife par Pietra Sanda. Strozzi , Cor-
neille Bentivoglio , Aurele Fregofe , Montacuti , ôc plu-
fîeurs autres Généraux , voulant fe joindre au plutôt aux trou-
pes auxiliaires , ôc éviter la diverfion que l'ennemi , qui étoit
entre nos deux corps de troupes , eût pu caufer , partirent de
Sienne , la nuit du onze de Juin avec quatre mille hommes
de pié Italiens, quatre cens chevaux ôccent moufquetaires à
cheval : ayant paffé entre le Fort de la porte Camollia Ôc
le monaftere , ils arrivèrent à Cafoli à neuf milles de Sienne.
Marignan informé par fes efpions du départ de Strozzi ,
fans fçavoir pourtant où il alloit , avoit mis de bonnes garni-
fons dans les châteaux voifuis ôc donné la garde de Valdclfa
à Jean Savelli, ôc à Louis de Doaraavec trois cens hommes
d'infanterie , ôc cinquante maitres. Frédéric de Doara ôc le
comte de Bagno avoient été commandez pour obfervcr la
marche de nos troupes. Outre cela le duc de Florence avoit
fait venir Jacque Vitelli de Staggia à Colle , Ôc envoyé à
San-Cafliano ôc à Empoli des compagnies de foldats étrangers,
R r r iij
5-04 ni S T O IRE
- pouL- faire tête à l'ennemi de ce côté-là. Après que Strozzieut
Henri IL Séjourné un jour entier à Cafoli , pour rafraîchir fes troupes,
i < t 4., il pi^it le chemin d'entre San-Geminiano ôc Voltera, 6c marcha
toute la nuit jufqu'à Caftel-Fiorentino : enfin après avoir fait
butin par-tout & pillé Caftel-Faliî , il arriva à la pointe du
jour à Pontadera, place lituée fur l'Arne à dix milles de Pife.
Sa marche fut fi prompte , qu'il eût pu fe rendre maître de
Pife , ou fon abord inopiné répandit la terreur, s'il n'eût pas
eu un autre deffein. Comme il cherchoit un gué pour palTer
la rivière j Théophile Calcagnini & Gabriel Tagliaferri de
Parme , capitaines de cavalerie , ayant pris les devants ôc s'é-
tant avancez au de-là de Pife , étoient venus à Cafcina pour
fe loger plus commodément. Mais Concetto Vinco comman-
dant de la ville ayant appris leur arrivée , envoya contre eux un
détachement d'hommes choilis , qui avec le fecours des habi-
tans de Cafcina , tombèrent fur eux à l'improvifte , ôc après
les avoir fort maltraitez , prirent les chefs prifonniers.
Côme averti du deffein de Strozzi, avoir auiïi-tôt envoyé
à Pife Colluccio Pancetta , avec toutes les forces qu'il avoit
pu alors affembler , pour difputer le paffage à nos troupes.
Î3e plus il avoit donné ordre , qu'on retirât tous les batteaux :
mais on avoit déjà trouvé un gué auprès de Calcinaia. L'in-
fanterie refufa d'abord d'y paffer. Ce fut là pour Strozzi une
occafion de fignaler fon habileté ôc fon courage ; il pouffa le
premier fon cheval, Ôc paffa de l'autre côté avec une partie de
îa cavalerie : ayant enfuite fait former au milieu de la rivière
quelques rangs de cavalerie fort ferrez , pour rompre l'impé-
tuofité de l'eau , il fît pafler au deffous fon infanterie fans faire
aucune perte. De-là il entra dans les terres de Luqucs par un
chemin couvert de bois , pour fe joindre aux Grifons qui
croient déjà arrivez. Il ne faut pas douter que les habitans de
Luques ne favorifaffent toutes ies entreprifes. On leur avoit
envoyé peu auparavant Nicolas FranciottiLuquois de nation;
ôc officier dans les troupes du Roi , qui avoit obtenu d'eux
non feulement le paffage , mais auffi , félon le bruit commun ,
quantité de vivres , que les Luquois avoient fait venir de Pro-
vence à leur port de Vio Reggio , comme pour les befoins de
la République.
Le Marquis qui traînoit volontiers en longueur une guerre ^
DE J. A. DE T H O U, Liv.XIV. s-o;
oà il ne mettoit rien du Tien , fe rendit enfin aux preflantes
foUicitations du duc de Florence , ennuyé defes retardemens, Henri IJ,
ôc vint à Empoli pour y pafTer la rivière. Strozzi s'étoit déjà ^ S S "k*
emparé d'Alto-Pafcio, & ayant étendu fon armée à cinq milles
de Luques entre Porcari ôc Lunata , il avoit commencé à for-
tifier Ponte à Moriano fur la rivière de Serchio , lorfque le
marquis de Marignan vint imprudemment , contre l'avis de
plufieurs officiers généraux , camper à Pefcia près de notre
camp. Approcher d'un ennemi plus puiflant , Ôc qui ne ref-
piroit que le combat , n'étoit pas une conduite fort digne d'un
général prudent ôc habile. Il eût dû confiderer qu'une bataille
l'expofoit à de grands périls , ôc que d'un autre côté , le refus-
d'en venir aux mains lui feroit un grand déshonneurs ce qui
arriva en effet,
Anaftafe de Fabiano étoit dans Montecarlo ; place voifine
ôc importante , ou il y avoit une garnifon foible ôc peu fidèle.
Il fut fommé par Corneille Bentivoglio de fe rendre , ce qu'il
refufa d'abord , comme s'il eût réfolu de fe défendre , mais
en même tenis il ne voulut pas recevoir dans la citadelle Fer-
dinand Saftre envoyé par le marquis de Marignan avec deux
cens moufquetaires Efpagnols, ôc allégua qu'il lui étoit défen-
du par le duc de Florence de livrer la place à un plus fort que
lui, fans un ordre exprès de fa part. Puis il fe rendit à nos
troupes, auffi-tôt qu'elles eurent fait approcher le canon. Ha-
driani remarque que ce gouverneur avoit été gagné par argent ;
mais pour moi je crois qu'il ne fe rendit que faute d'expérien-
ce , ôc peut-être de courage.
Cependant Robert Strozzi , que fon frère Pierre avoit laifle
à Sienne j voyant la ville prefque dégagée par le départ du
Marquis , ôc que Frédéric Montacuti ne gardoit le Fort de
la porte CamolHa ôc Muniftero qu'avec quinze cens hom-
mes y fortit avec un détachement , ôc après s'être emparé de
tous les Forts des environs , il fit des courfes par tout le payis.
Les Grifons étoient déjà arrivez par le Val de Carfagnana dans
les terres de Luques : ce qui faifoit que Corne craignoit pour
Barga , éloignée de l'Etat de Florence , ôc environnée de tou-
tes parts des terres de Ferrare ôc de Luques , jufqu'au pié de
TAppennin, qui fépare la Lombardie de la Tofcane. Comme
cette place lui fembloit ouverte à l'ennemi , il y envoya André
^o6 HISTOIRE
1- "^ Rondini de Faenza^ avec deux cens hommes d'infanterie , &
Henri IL Marc-Antoine Oddi pour commander les habitans , dont le
I y I ^. courage étoit connu. Aux approches de nos troupes , Côme
ayant fait venir Antoine Bocca , lui donna ordre de fuivre
avec deux compagnies. Bocca fe hâta de tirer des places voi-
fines environ cinq cens hommes , dont il donna le comman-
dement à Jacque fon frère. Pour lui il alla au-devant de nos
troupes jufqu'à Caftel Nuovo ; 6c fe confiant à l'avantage du
lieu , qui eft au pié des montagnes , ôc qui eft embaralTé de
rochers de toutes parts^ il livra un vigoureux combat à A-
drien Baglioni qui menoit l'avant-garde. Nos troupes furve-
nues pendant l'adion obligèrent néanmoins Bocca à fe re-
tirer fur la montagne voifine. Il perdit fon bagage , ôc fit em^
porter fon frère , qui ayant reçu une bleffure dangereufe , mou-
rut peu de tems après. Les ennemis fe retirèrent enfuite à
Barga, cii ils encouragèrent les habitans, ôc les difpoferent à
fe défendre j ce qui empêcha nos gens d'aller droit à cette
place. Raimond de Pavie fieur de Fourquevaux , qui menoit
du fecours à Strozzi , voulut les engager à fe rendre , en leur
faifant efpérer une entière libertés ôc plufieurs privilèges de la,
part du roi de France 3 mais , fidèles à leur Prince , ils rejettç-
rent ces flateufes propofitions.
Cependant les Grifons , ôc la cavalerie qui venoit de Par-
me , commandée par la Mirandole , étoient déjà affemblés à
Ponte-Mariano. Quant au marquis de Marignan , il s'étoit ar-
rêté à Pefcia , en attendant Charle de Gonzague avec quatre
mille hommes de pié ItaUens , qu'il avoit fait venir du camp ,.
dans le deffein de s'avancer avec ce renfort plus près de Lu-
queSj ôc d'attendre Jean de Luna qui amenoit du fecours. A
l'arrivée des Grifons ôc de la cavalerie de la Mirandole , Strozzi
fe mit en chemin , ôc ne s'arrêta que lorfqu'il eut rencontré
Léon deCarpi, qui efcortoit avec une compagnie de cava-
lerie Fabrice Ferriero , que le Marquis envoyoit à Jean de Lu-
na vafîn de le faire venir promptement. On en étoit aux mains
lorfque Chiapino Vitelli , ôc peu après Santafiore furvinrent,
celui-ci avec toute fa cavalerie, ôc l'autre avec foixanteôc dix
maîtres. Le marquis de Marignan , averti par Jean Tegrimo,
que l'on combattoit vivement , accourut avec cinq cens che-
vaux , ôc alors le conabat fut général. Le Marquis voyant plier
fes
DE J. A. DE THOU, Lrv. XIV. yo7
fes troupes, fit auflî-tôt fonner la retraite , & fe retira à Pefcia, ,
après avoir perdu beaucoup de monde. Paul Sforce frère de San- Henri II.
tafiore, ôc Charle Ghighiofa Efpagnol, furent faits prifonniers. i <: <; a..
Après un Confeil de Guerre tenu pre'cipitament , le Alarquis
fît auffi-rôt plier bagage , ôc alla à Piftoïa avec un air de fuite,
plutôt que de retraite , fans laifler même perfonne au détroit de
Sarravalle par où nos troupes étoient obligées de pafler ^ fi el-
les euflcnt pourfuivi l'ennemi. Mais Strozzi fe contenta de
s'emparer de Pefcia abandonnée des ennemis j ôc à la prière
de Pandolfe Martelli , dont le frère étoit dans notre armée ,
il la fauva du pillage.
Strozzi attendoit de jour en jour un fecours qui devoir arri-
ver de Provence à Vio Reggio. Perfuadé qu'avec fes trou-
pes réunies , ôc le convoi que Léon fon frère avoir fait aflem-
bler de tous les environs de Portercolè , il feroit plus fort que
l'ennemi j il efpéroit faire lever le fiége de Sienne, ôc introdui-
re des vivres dans la place. Mais ce Général fit dans cette oc-
cafion une grande faute. Car tandis qu'il féjournoit à Pefcia ,
dans l'attente du fecours , Jean de Luna par le confeil de Léon
de Carpi lit en un jour dix -huit milles , ôc fe rendit à Pietra-
San6ta , avec deux mille Impériaux ôc le refte de l'infanterie.
Comme il alloit fe joindre au marquis de Marignan , huit cens
Efpagnols arrivèrent fort à propos à Livourne. André Doria
les amenoit de Corfepar les ordres de l'Empereur , parce que
la guerre y étoit comme finie. De forte qu'avec ce renfort
Luna fe joignit au marquis de Marignan à Sarravalle , mal-
gré Strozzi, qui s'étoit mis néanmoins entre-deux, pour empê-
cher cette jon£lion.
Strozzi fruflré de toute efpérance de fecours , ôc voyant la
jon£lion des ennemis , retourna à Sienne aulTi promptement
qu'il étoit venu. Ayant pafTé la rivière d'Arne , un peu au-def-
lous de Pontadera , il fe mit en chemin à la pointe du jour.
Il laifîli Alexandre de Terni dans la forterelTe de Monte-Catini ,
avec quatre compagnies'Italicnnes ,ôc Giovacchino Guafconi
Florentin , dans celle de Monte-Carlo avec trois cens fantafTins,
ôc quatre pièces de campagne. Il féjourna àEmpoh jufqu'à ce
que fbn armée eut paifé l'Arne , ôc eut le tcms d'arriver à Caftcl-
Falfi , avant que l'ennemi eut pu le joindre. Les deux armées
r.'étanr féparées que par une Vallée , fe trouvèrent là en vue
Tom. IL S ff
50^ HISTOIRE
l'une de l'autre. Nos troupes commencèrent d'abord à s^em-
Henri II P^^^^ ^^ San-Vivaldo, où Je marquis de Marignan venoit poui
^ . ' le porter, ôc après un combat léger Strozzi fe rendit à Cafo-
li , fans faire aucune perte. Les hiftoriens Impériaux remar-
quent , qu'ils perdirent alors une belle occafion , par la faute
de Jean de Luna. Ce Général , avec deux cens gendarmes ,
huit cens Efpagnols arrivés depuis peu de Corfe, ôc quatre
mille Italiens^ eut l'imprudence de demeurer trop long-tems
à Pife i ôc ne décampa qu'après qu'il eut appris que Strozzi
étoit arrivé à Cafoli.
Le marquis de Marignan voyant que Strozzi s'étoit échap^^
^é , envoya devant Chiapino Vitclli , avec ordre de faire for-
tifier les retranchemens , avant que nos troupes euffent formé
quelque entreprife. Il revint enfuite au fiége de Sienne 3 ôc
bientôt après il reprit tous les Forts , dont Robert Strozzi s'é-
toit emparé en fon abfence. Pefcia & les autres places voi-
fines , foûmifes par Strozzi , rentrèrent dans Je parti de Corne
auflî-tôt que nos troupes en furent forties. Brancacio Rucel-
lai rallia tous ceux que la peur avoir écartés , ôc les remit dans
leur devoir. Cependant la garnifon, que Strozzi avoir mife k
Cafoli y étoit dans une difette fi grande, que le foldat avoir dé-
jà commencé à déferrer. Malgré cette exrrêmité, les Bannis
de Florence , qui étoient pour lors à Lion , à Venife ôc à Rome
fe promettoient roûjours d'heureux fuccès, ôc fe repofant en-
tièrement fur Strozzi, ils efpéroient que Sienne feroit confer-
vée, ôc qu'ils reverroient bien-tôt leur patrie. Bindo Altoviti
ne ceflbit de les folliciter à contribuer de leur argent , de leur
confeils ôc de leur foins , ce qu'ils faifoient volontiers , afin
d'affoiblir le parti de Corne , en appuyant le nôtre. L'efpéran-
ce que le Pape avoir conçue d'être maître de Sienne, après
la fin de ce fiége , le portoit à favorifer fecrettement le parti
du Roi , malgré l'alliance faite avec Côme. Son ambaffadeur
Averard Serriftori, s'étant plaint inutilement au Pontife de
quelques mauvais traitemcns qu'il avoit reçus, avoir voulu for-
tir de Rome , s'imaginant qu'un plus long féjour en cette vil-
le n'é'toit ni honorable ni utile à fon maître.
Mort de Léon La mort inopinée de Léon Strozzi , que \qs Bannis de Flo-
ee'deceerand tcncc rcgardoieut comme un auflî puiffant appui que Pierre
homme. fon frère i abattit un peu leur courage. Ce Général nourri
DE J. A. DE THOU, Liv. XIV. jop
dès fa plus tendre jeunefle dans les exercices de la guerre , avoit ^^^^:;-^^^^<r^
î'ame grande ôc élevée. Expérimenté dans les armes par plu- Henri II
fleurs campagnes fur mer 6c fur terre , oi^i il avoit heureufe- i ^ c 4 *
ment fignalé fon courage , on le comptoit parmi les grands Ca-
pitaines de fon fiécle. Son amour pour fa patrie fut fi grand ,
qu'ayant conçu l'efpérance de la mettre en liberté par le fe-
cours des François , il fut non- feulement toujours fidèle au
Roi , mais il crut encore qu'il devoit tout tenter & tout fouf-
frir , pour venir à bout de rentrer dans fon payis avec la No-
blefle profcrite. Malgré les indignes traitemens qu'il reçut en
France, ôc qui l'obligèrent de fe retirer à Malthe, il rejetta
toutes les flateufes propofitions que l'Empereur lui fit faire ;
ôc quoique le plus fenlible de tous les hommes , il fit céder
fon vif reffentiment au tendre amour de fa patrie , en prenant
îes armes pour le Roi. Ce Général étant arrivé à Portercolè ,
fans recevoir le fecours qu'il attendoit de Provence , réfolut
pour exercer fes troupes, de faire des courfes dans l'Etat de
Piombino^ où il n'y avoit prefque point de garnifon. Il fit
donc équiper trois Galères , où il mit trois compagnies d'in-
fanterie , ôc ayant fait venir le duc de Somma , commandant
de GiolTetto , Ôc de tout le payis circonvoifin , il attaqua Scar-
lino place dépendante de l'Etat de Piombino , dont Gentile
de Peroufe avoit le gouvernement avec quatre-vingt foldats.
Cette place n'étoit forte ni par l'art ni par fa fituation, ôc n'a-
voit point d'artillerie. Comme Gentile réfufa de fe rendre , on
mit à terre trois canons des Galères : Strozzi s'étant avancé
avec peu de précaution pour reconnoître la place , reçut alors
un coup de moufquet, tiré par la main d'un payifan caché dans
des joncs. On le porta fur le champ dans fa Galère, Ôc enfuiteà
Caftiglion de la Pifcaïa, où il expira bien-tôt après. Ainfi mou-
rut ce grand homme à l'âge de trente-neuf ans j fon expérience
ôc fon courage fi redoutables à fes ennemis le rendoient digne
de mourir d'une autre main , ôc dans une expédidon plus
glorieufe. Ceux qui lui étoient le moins favorables difoient,
qu'il ne lui manquoit , pour s'élever à une fortune digne de
tant de vertus, que de la modération. En effet il ne put jamais
fléchir devant fes fupérieurs. Son humeur altiére le plongea
dans de grands embarras , ôc lui fit perdre fouvent le prix de
fes fer vices.
Sffij
^10 HISTOIRE
■ . Après fa mort , le duc de Somma ayant fait approcher le
Henri II ^'^^'^'^^"^ ^^ ^^ place , la garnifon fc rendit. Pierre Strozzi fut
* très fenfible à la nouvelle de la mort de fon frère , fans pour-
tant fuccomber à fa douleur : la force de fon efprit fçut y met-
tre des bornes. Ce Général voyant que le fecours attendu de
la Provence ne venoit point , ôc que la garnifon de Cafoli
étoit dans une difette générale, réfolut de defcendre fur la cô-
te de la mer , où il y avoir abondance de vi^ res , & où il
pourroit du moins faire fubfifter fon armée pendant quelque
tems. Après que le cardinal de Ferrare fe fut retiré, Strozzi
ne pouvant fcul fuffirc aux affaires du dedans & du dehors 3
avoir prié le Roi de choifir un homme capable d'avoir le com-
mandement dans Sienne pendant fon abfcnce. Il y eut à la
Cour quelque conteftation fur ce choix. Le connétable de
Montmorenci propofoit le ficur Boucard ; homme expérimen-
té : les Princes de la maifon de Guife avoient choifi Blaife de
Montluc , qui a lui-même écrit dans fes mémoires, que le Roi
le connoiffant capable d'une fi grande charge, avoir jette les
yeux fur lui préferablement à ceux que le Connétable , les
princes de Guife , ôc le maréchal de S. André avoient propo-
fez. Cependant on reçut une lettre du maréchal de Briffac ,
fous qui Montluc avoir longtems fervi , par laquelle il don-
noit avis au Roi de ne pas confier cette charge à Montluc , à
caufe de fon cara6lere vif ôc impétueux, qui le rendoit inca-
pable de gouverner des efprits accoutumez à la liberté. Mont-
luc fe flatant lui-même dans fes mémoires, interprète ces pa-
roles favorablement pour lui , en difant que le Maréchal vou-
lut détourner le Roi de fon deffcin, parce qu'il avoir befoin
de lui dans la guerre du Piémont. Montluc fut enfin nommé ,
ôc arriva à Portercolè avec Antoine Ifcaiin Adhemar Polin
baron de la Garde , dans le tems que Léon Strozzi fut tué.
Après la prifc de Scarlino, Côme craignant que les autres
places de l'Etat de Piombino ne tombaffent en notre puiffan-
ce, fit aufii-tôt marcher Jacque Malatefti , ôc M. Antoine de
Rieti avec deux compagnies d'infanterie. Il envoya en même
tems Alexandre Bellincini à Campiglia, ôc donna à Luc- An-
toine Cuppano la garde des places du territoire de Volterra,
Comme nos troupes faifoient dans les terres en deçà de Mon-
tepulciano des courfes, qui mettoient même la ville en péril j
DE J. A. DE THOU,Liv. XIV. ^i
on fît une Trêve pour les mois de Juin ôc de Juiliet , pendant -
lefquels il y eut fuipenfion d'armes entre nos troupes , les Sien- TT tt
nois & les Montepulciens , oc 1 on trouva a propos d y com-
prendre Valiano & fes dépendances. Il ne reftoit plus qu'A- •> > t:*
rezzo , Foïano , Oliveti , Marciano ôc Civitella j ou Côme mit
en garnifon des foldats levés nouvellement.
Les troupes, que Camille Colonne avoit levées dans la Cam*
pagne de Rome , arrivèrent dans ce tems-là , fous la conduite
de Pompée fils de Camille , d'Honorio Savelli , & de Pom-
pée Tutta-Villa. Peu après Jean Manriquez , ambafTadeur de
l'Empereur à Rome , vint de l'Abruzze avec de la cavalerie.
Le marquis de Marignan ne trouvant plus perfonne qui lui fit
tête , depuis que Strozzi étoit parti pour la côte de la mer ,
ravagea tout le payis d'alentour » ôc fe rendit enfuite devant
Sienne. Il envoya Charle de Gonzague avec trois mille Ita-*
liens, tous jeunes foldats , ôc quatre pièces de canon, tirées de
Piftoïe , ôc fournies par Jean de Ricafoli, pour affiéger Monte-
Catini, ville occupée par Alexandre de Terni. On commença à
battre la place du côté de l'Orient. Après une brèche d'envi-
ron fix toifes , Gonzague différa de donner l'affaut jufqu'au len-
demain , quoi qu'il y eût encore trois heures de jour , s'ima-
ginant que la garnifon capituleroit. D'ailleurs il n'avoit pas
bonne opinion de fes gens j il avoit auîTi oui dire qu'Alexan-
dre de Terni & François de Crevalcuore ne s'accordoient pas
enfemble dans la ville au fujet du commandement , ôc que ce-
lui-ci vouloit qu'on rendît la place. Cependant la garnifon
ayant repris courage j fe défendit bien le lendemain , contre
l'ennemi qui monta à la brèche, ôc contre RoiTermini qui avec
fes troupes fit une attaque d'un autre côté. Les alTiégeans furent
pouffez , ôc la plupart tuez ou bleffez : Bocca de Pife fut du
nombre de ces derniers. Cependant les afTiégez apprirent qu'il
étoit venu aux ennemis un nouveau renfort , commandé par le
comte de Bagno ôc Vincent Ridolfi : fe voyant fans eau , ôc
fans efpérance de fecours , ils fe rendirent à des conditions
honorables. Les murailles du château furent rafées , ainfi que
Pontadera, parce que cette place avoit quelque fois fervi de
retraite aux nôtres. On répandit enfuite des troupes aux envi-
rons de Monte-Carlo, place en état de refifler à plufieurs at-
taques. On en mit à Sanpiero, à Turchetto, ôc à Montechiaro,
Sffiij
y 12 HISTOIRE
vis-à-vis de Monte-Carlo, afin que le paiTagefùt libre , & pour
Henri IL empêcher que nos troupes ne fifTent des courfes dans le payis
; ; ; 4. ' voilîn.
Cependant le marquis de Marignan ayant laifle à la por-
te Camollia quatre mille hommes de pie Italiens , pafla le
Pont de Bozzone , & alla camper près de la porte Romaine ,
appellée autrement la porte-neuve. Il réfolut de s'emparer des
places entre Sienne ôc Buonconvento , d'où l'on pouvoit ame-
ner des vivres , ôc couper tous les chemins qui conduifoient à
la ville. Il marcha donc de ce côté-là , avec deux mille hom-
mes d'infanterie, ôc fe rendit maître de Cuna, après avoir fait
approcher le canon de la place. Monteroni ôc San-Fabiano fe
rendirent au(îî-tôt qu'on les eut fommés.
Les troupes auxiliaires des Bannis de Florence^ levées aux
dépens de Robert Strozzi ôc de Bindo Altoviti, s'étoient déjà
affemblées. Elles confiftoient en cinq compagnies comman-
dées par Vincent Taddei. Pierre Strozzi étoit allé au-devant
d'elles j pour marcher enfemble contre le marquis de Marignan.
Il arriva auffi dans ce tems-là des troupes de France , qui con-
fiftoient en deux mille Allemands , ôc autant de fantalfins du
Dauphiné ôc du Languedoc , ôc qui avoient été tranfportées par
notre flotte ôc par celle d'Alger. Cette flotte étoit compofée
d'environ cinquante galères , de quatre grands vaiileaux , ôc de
quelques autres plus petits , avec toute forte de munitions de
guerre , ôc quantité de vivres. Elle étoit entrée fans obftacle
dans le canal de Piombino , ôc y avoit pris fans combat fept
vaiiTeaux Génois chargés de blé. On mit à terre à Scarlino
les troupes auxiliaires fous la conduite de Robert Strozzi , dans
le tems qu'André Doria étoit dans l'ifle d'Elbe, ôc qu'il fe pré-
paroit à partir , fuivant les avis de Pierre Paceco , pour aller dé-
fendre la côte de la mer , contre Dragut qui étoit parti du Le-
vant. Pierre Srozzi s'étant joint à toutes ces troupes , qui for-
moient douze mille hommes, s'approcha de la ville de Sienne ,
ôc reprit Monteroni ôc Cuna , dont les ennemis s'étoient depuis
peu emparés.
Le marquis de Marignan , dont le camp n'étoit pas encore
bien fornfié du côté de la porte Romaine, craignant avec rai-
fon , que les afliégez ôc Strozzi ne vinflent en même tems tomber
fur lui, tint Confeil , avant que nos troupes flilTent arrivées, avec
DEJ. A. DETHOW, Liv. XIV. ji?
Jean de Luna & les autres' Officiers , 6c partit fi promptement
porte Camoilia. Il envoya depuis Chiapi
rencc , pour juftifier cette a£lion auprès de Corne. Charle de
Gonzague, qui avoit affiégé les places voifines, eut ordre en
même-tems de revenir avec fes gens , parce qu'il refufoit d'o-
béir au marquis de Marignan ; ôc Camille Colonne déjà arrivé
à Cortone fut envoyé en fa place.
Cependant les deux partis étoient dans un grand embarras.'
Le marquis de Marignan , dont la politique étoit de fe faire
aimer des gens de guerre, leur confeilloit de demander toujours
plus qu'il ne leur étoit dû. Ce qui avoit épuifé les finances de
Côme , qui ne pouvoit plus fuffire aux frais immenfes d'une
fi longue guerre. Pour Strozzi, lorfqu'il fut proche de Sienne,
ne pouvant tirer des vivres que de la ville même , à caufe du
dégât qu'on avoit fait par tout aux environs , il avoit par-là ré-
duit à de grandes extremitez un peuple dont il devoit être le
libérateur. Pour appaifer les murmures qui s'élevoient déjà ou-
vertement contre lui , ce Général qui étoit campé vers la porte
Romaine d'où les ennemis s'étoient retirés , fit un grand dif-
cours aux huit députez qui lui furent envoyés. Il releva le cou-
rage & Pefpoir des Siennois, en leur remontrant que la méfin-
telligence régnoit parmi les Généraux ennemis; que le marquis
de Marignan fe rendoit infuportable par fes longueurs & à
l'Empereur ôc à Côme : que Camille Colonne refufoit de lui
obéir ; que Gonzague ôc Charle des Urfins n'obeïfibient qu'a-
vec peine à un Général, qui voulant s'attribuer toute la gloire
ôc tout le profit de la guerre ^ parloit mal de tous les autres
Chefs; il ajouta qu'il iroit bien-tôt contre l'ennemi , ôc qu'il
lui livreroit une bataille, dont le fucccs, quel qu'il fut j feroit
îàns doute lever le fiége. ^
Strozzi alla enfuite à Monteroni qu'il avoit depuis peu re-
pris. Il en tira quatre cens hommes , dont il donna le com-
mandement à Juftiniano de Faenza ôc à Saporozo de Fermo ,
ôc qu'il mit dans le monaftere de Santa-Bonda , prefque ruiné
par les ennemis, près de Muniftero qu'ils avoient fait fortifier.
Comme il fe livroit plufieurs combats entre les garnifons quî
ctoient proche les unes des autres, ôc que nos troupes retranchcej^
^14 HISTOIRE
I ■ dans le Monadere , harceloient les ennemis , le marquis de
Henri II ^^i^ig^an réfolat de s'en venger. Il y vint donc avec deux
j <- <- A iiiille Allemands :, cinq cens Efpagnols , & quelques Italiens
choifis. Le premier jour il fe contenta défaire entrer des trou-
pes fraiches dans Muniftero. Le lendemain il vint comme pour
afïiéger la place? mais Montluc arriva dans ce moment avec
Santafiore , tandis que Strozzi , Lanfac ôc Fourquevaux ob-
fervoient de l'autre côté les mouvemens des ennemis. On com-
battit avec chaleur : les ennemis commençoient déjà à plier ,
- _ _ lorfque le marquis de Marignan vint rétablir le combat : les
liaux font Grifons accoururcnt pour lors à notre fecours, & nous fécon-
battiis. dérent puiflamment. Le marquis de Marignan fut obligé de
fe retirer , ôc le champ de bataille demeura enfin à nos trou-
pes. Les Impériaux ont écrit que nous perdîmes quatre cens
hommes dans ce combat , ôc qu'il y eut autant de blefles. I|
eft vrai qu'il n'y eut du côté des ennemis que cinquante de
tués , ôc cent de blefles •■> mais Alfonfe Bernai baron de Cagna-
lîo, officier d'une grande réputation, y perdit la vie, ôc Paul
Tofinghi , Clément Pietra , Frédéric de Fermo , ôc Sebaflien
Pizzinardo , furent, dangereufement blefles. Monduc a écrit >
que ce combat répandit une fl grande terreur dans le camp
àQS ennemis, que fi les Allemands fuflfent plutôt venus, ôcfi
Ton eût pourfuivi ceux qui faifoient rétraite , leur entière dé-
faite étoit certaine. Il ajoute qu'il l'avoit entendu dire lui-mê-
me au marquis de Marignan. On mit de nouvelles troupes dans
Muniftero , Ôc on y fit entrer Bombaglino d'Arezzo avec une
compagnie de gens d'élite , afin cl'encQurager la garnifon que
le dernier combat avoit ébranlée.
Strozzi craignant d'incommoder les Siennois par un trop long
féjourj fit pafler fon armée au travers de la ville avec beau-
coup d'oftentation , ôc de h porte Romaine il alla camper à la
porte Ovile vers le couvent des Cordeliers , qui fut aufll-tôt
abandonné par Luchino de Fiyizzano, fuivant les ordres du
marquis de Marignan. Ce Général preflTé par le befoin d'ar-
gent ôc de vivres , crut qu'il devoir délibérer avec Côme fur
le parti qu'il avoit à prendre dans cette conjoncture. Il lui enr
voya donc Santafiore 5 ôcdans le même tems Jean de Luna,
chargé en chef des affaires de l'Empereur en Italie, fe rendit
aufli auprès du duc de Florence ^ pour obtenir que le marquis
de
DE J. A. D^E THOU,Liv. XIV. ^i^
-de Marignan lui cédât dans le Confeil. Après que cette affaire
eut été agitée, on conclut qu'il falloit donner bataille, ôc Henri IL
nous attaquer avec toutes les forces qu'on avoir , de peur que i c j 4.
Strozzi n'ayant rien à craindre pendant le fiége de Sienne , où
l'on étoit occupé , ne fit des entreprifes dans l'Etat de Floren-
ce : ce n'étoit pas néanmoins le fentiment du marquis de Mà-
dgnan qui vouloit qu'on pourfuivît le fiége.
Jean Manriquez étoit déjà arrivé à Cortone avec les trou-
pes Napolitaines , qui compofoient environ trois mille hommes
de pié , commandées par Cantelmi comte de Popoli, 6c par
Marc- Antoine Colonne, jeune officier de grande efpérance>
qui étoit Colonel général de la cavalerie. Le marquis de Mari-
gnan commença donc par pofter Pierre de Monte dans le Fort
de la porte Camollia , à la place de François Montacuti mort
de maladie , ôc laifila la garde de Muniftero à Louis Borgo ,
avec quelque renfort '■> il fe mit enfuite en chemin pour lui-
vre l'ennemi , qui s'étoit déjà rendu à Lucignano.
Cependant Strozzi ayant paffé le pont de la Chiana , faifoit
des courfes jufqu'à Arezzo avec fix mille hommes d'infante-
rie, ôc fe rendoit redoutable en faifant par tout des prifonniers,
ôc un grand butin. Il avoit même attaqué Arezzo , mais vai-
nement j car cette place fut courageufement défendue pat
Camille Colonne ôc par Bombaglino. Ce Général defcen-
dit de-là dans le Valdarno , ôc après avoir pris ôc pillé La-
terina, il fe rendit à San-Sevino, qui appartenoit à Baudouin
frère ' du Pape , ôc qui étoit gardée pat les troupes de l'un
ôc de l'autre parti. Après avoir reçu des vivres des habitans,
il alla camper devant Marciano , ôc il n'en eut pas plutôt fait
approcher le canon , que Ladantio Pichi du Borgo rendit la
place. Le mont Sainte Cécile , la Serre ôc Oliveto fe rendirent
aufii. Strozzi ne s'en tint pas là , il commença à afiiéger Civi-
tella j mais l'arrivée du marquis de Marignan fit lever le fiége.
Comme les deux armées n'étoient pas à plus de trois milles l'u-
ne de l'autre, on en venoit très fouvent aux mains. Il arriva un
jour que Mario de Sforce Santafiore s'étant trop approché àts
ennemis , eut fon cheval tué fous lui, ôcfut fait prifonnierpar
Alexandre Palogi.
Le Prieur de Lombardie voulant retirer Sforce fon frère
des mains de l'ennemi, fut fait prifonniet lui-même, ôc tous le*
Tom.ll ' Ttt
Si6 HISTOIRE
■ deux furent menés à Florence. Strozzi pafla outre , Se vint à Ci-
Henri IL vitella. Il s'éleva pour lors entre les GrifonsÔcIes Italiens une
ï 5 5 4» grande querelle ? ils en vinrent aux mains , ôc il en relia près
de cent fur la place : ce trouble fut appaifé , quoiqu'avec pei-
ne , par la préfence du Général, & par le péril ou cette émeute
les expofoit. Nos troupes campèrent enfuite auprès de San-Se-
vino , où l'on faifoit venir des vivres de Lucignano 6c des au*
très places voifines.
Srrozzi ayant appris que le marquis de Marignan prenoit le
chemin d'Oliveto , réiolut d'attaquer Foïano , où Carlot des
UrHns s'étoit retranché contre le fentiment de Camille Colonne,
avec environ cinquante hommes d'élite tirés de la Romagne >
qui fervoient fous Guido de Gagliano. Strozzi ayant donc
lailTé quinze compagnies aux environs de Marciano , alla de-
vant Foïano , ôc fit d'abord fommer la place de fe rendre. Au
refus de Carlot des Urfms , on fit approcher le canon du cô-
té de San-Francefco, ôc l'on fit une grande brèche à la mu-
raille. Les afîiégez ayant pris l'épouvante , ne purent refifter à
nos attaques j la ville fut prife d'affaut. Ce fiége coûta environ
cent foixante hommes aux ennemis , qui fuirent un peu vengés
de cette perte par un accident imprévu. Comme le vainqueut
ravageoit ôc brûloir tout , le feu prit à un magafin de poudre.,
ôc fit périr foixante de nos gens. La mort de Carlot des Ur-
fins qui fut tué par malheur au moment qu'il alloit fe rendre , fut
très fenfible aux ennemis , ôc augmenta beaucoup leur perte.
Cette expédition fut fi prompte , que le marquis de Marignan ,
qui venoit au fecours de la place , ne put y arriver à tems. En
revanche, il réfolut de faire le fiége de Marciano , comptant ,
ou qu'il prendroit bien -tôt la place, ou que fi nos troupes
venoient la fecourir , il leur livreroit une bataille décifive ,
qu'il fouhaitoit ardemment , parce qu'il avoir plus de troupes
que nous. Son armée confiftoit premièrement en trois regimens,
un Napolitain , un Sicihen , ôc l'autre Corfe , qui compofoient
douze mille hommes d'infanterie > les deux premiers étoient
compofez de vieux foldats , ôc le troifiéme de nouveaux. Côme
y avoir ajouté une compagnie d'Efpagnols , commandée par
François d'Olgada. Il y avoit encore deux regimens Alle-
mands, environ fix mille Italiens, douze cens chevaux-legers,
ôc trois cens gendarmes. Ce Général arriva devant Marciano
DE J. A. DE THOU, Liv. XIV. y 17
à la tête de fon armée. Au bruit de fon arrivée , nos troupes ré- ■■
panduës de part ôc d'autre fe rallièrent ôc fe retranchèrent dans jf enri IL
la citadelle. i ? T 4-
Strozzi ayant fait fortifier Foïano , & pris des vivres , dont il
y avoit abondance dans la place , envoya devant le comte Col-
latino , pour annoncer fa venue à la garnifon de Marciano. Il
arriva en effet avec fon armée divifce en trois corps. Ce Gé-
néral étoit à l'avant-garde compofée de la plus grande partie
de la cavalerie , de deux mille moufquetaires commandés par
la MirandolC:, ôc de.plufieurs compagnies Françoifes rangées
fur les ailes. Les Allemands formoient le centre de la ba-
taille , ôc les Grifons l'arriére - garde , qui étoit aulTi couver-
te de tous côtés par des compagnies Italiennes. Il n'y avoit
dans notre armée que dix compagnies d'Allemands , autant
de Grifons , quatorze de François , Ôc environ fix mille Ita-
liens. Comme les deux armées, campées auprès de Marcia-
no , n'éroient feparées l'une de l'autre que par une vallée , elles
ne tardèrent pas longtems d'en venir aux mains. On fe battit
vivement, mais la vidoire demeura incertaine. Cette a£tion
eût été une très grande bataille , fi les deux Généraux tranquil-
les l'un ôc l'autre dans leur quartier, ne fe fufient pas conten-
tés d'envoyer de tems en tems des troupes fraiches , pour rele-
ver celles qui étoient fatiguées. Après huit heures de com-
bat j comme la nuit furvint , on fit peu à peu retraite de part
ôc d'autre. Selon les auteurs Impériaux nous perdimes quatre
cens hommes dans ce combat, ôc entr'autres Albertaccio deî-
Bene : Aurele Fregofe , Saperofo de Fermo , Louis Carifiî-
mi , ôc Vincent Taddei y furent blefies. Les ennemis ne perdi-
rent que cent hommes. Jean-Baptifle Martini aide de camp de
la cavalerie y fut tué : Diego de Luna fils de Jean , ôc lyo
autres Officiers furent bleffés. On revint à la charge le lende-
main , mais nos troupes furent battues. Ce fuccès ranima le cou-
rage des ennemis, ôc ralentit beaucoup l'ardeur de nos foldats.
D'ailleurs leur artillerie, qui faifoit feu fans ceffe , foudroyoit fur-
tout nos rangs de cavalerie. Enforte que nous eûmes cent vingt
cavaliers ou chevaux emportés par le boulet en trois jours. Le
canon dans cette bataille fut plus à craindre que le moufquet.
Au relie les deux armées fouffroient beaucoup de part ôc d'au-
tre ; car nos troupes n'ayant pour tant de monde qu'une feule
Tttij
jiS HISTOIRE
a,„„mmmmmmm fontauic datis kuiT catTip , étoient obligées de faire venir de
HTT l'eau de Lucignano qui étoit loin de là , ôc les Impériaux l'al-
loient chercher a plus d un mule dans la Chiana > encore la-
"^ ^ loit-il plus fouvent la difputer 6c fe battre. Pour furcroît d'in-
commodité, les chaleurs furent très grandes fur la fin du mois
de Juillet , ôc les deux armées fouffrirent également.
Le marquis de Marignan ôc Jean Manriquez n'étoient pas
d'avis de rifquer une bataille. Ils penfoient qu'il valoir mieux
fe retirer ôc camper dans un lieu plus avantageux , perfuadés
que les forces des François , déjà affoiblies par ladifettedes vi-
vres ôc par les longs travaux, feroient bien-tôt entièrement aba-
tuës. Jérôme d'Albizi, qui aiïiftoit dans le Confeil au nom de
Côme, réfuta ce fentiment. Il fît voir qu'il ne convenoit point
de décamper, ôc remontra que quelque defkvantageux que fut
le lieu où ils étoient, la fituation de notre armée étoit encore plus
trifte y que privée de toute forte de vivres, elle alloit bien-tôt
donner des marques de fa foibleffe 5 qu'une retraite releveroit
fon courage abattu , que dans la conjoncture préfente , fe re-
tirer c'étoit avouer fa défaite j que de tous cotez les efprits
étoient en fufpcns , ôc que ceux qui n'avoient point encore pris
de parti, embrafleroient fans doute celui que la vittoirefemble-
roit favorifer : il entendoit alors parler du Pape, qui ennemi des
Efpagnols favorifoit fecretement nos intérêts , ôc attendoit l'if-
fuë d'un combat pour faire éclater fes intentions. Enfin on ju-
gea à propos de confulter Côme fur une affaire Ci importante >
ôc jufqu'à ce qu'on eût fçu fon fentiment, on réfolut de fe re-
trancher dans le camp , ôc d'attendre les mouvemens de no-
tre armée. Côme approuva fort le fentiment d' A lbizi,ôc vou-
lut abfolument qu'on engageât la bataille , ii nos troupes fai-
foient quelque attaque. Le Marquis n'ignoroit pas qu'on ne
pouvoit exécuter fans péril les ordres de Côme. Cependant il
s'y foûmit, ôc préfumant un bon fuccès de l'heureufe étoile ôc
, de la prudence de fon maître , il fe détermina enfin aune a£tion
générale.
Bataille de Strozzi voyant les ennemis tranquilles dans leur camp, eux
Maraano,en- • jyfque_l^ avoient fui l'occafion de combattre, ôc avoient
de Marignan paru diipoies a dccamper bien-tot , mrorme d ailleurs que les
& Pierre Grifons de fon armée commencoient à murmurer faute de
Strozzi, qm ^, • J A/r • "l
cit vaincu, payement , ôc que corrompus par le marquis de Marignan , ils
DËj. A. DETHOU,Liv. XlV. pp
médltolent une révolte , crut qu'il devoir prévenir le danger " ^?
qui le menaçoit. D'ailleurs le comte de Bagno avoitfurpris, dans Henri IL
le territoire de Cefene dépendant du Pape ^ vingt-quatre mille i 5 y ^.
écus d'or, qu'on envoyoit de Venife à Strozzi , pour payer fes
troupes. Ce Général réfolut donc de décamper promptement,
ôc de prendre fon chemin vers Lucignano ôc Foïano. Pour
donner à fon départ précipité un air plus honnête , il envoya
fans bruit le foir du premier d'Août le bagage & le canon ,
& ayant rangé de grand matin fon armée en bataille^ ilfe dif-
pofa à partir. Le marquis de Marignan, qui informé par feg
efpions , obfervoit le mouvement de notre armée , envoya fur
le champ foixante maîtres avec deux mille Efpagnols contre
nos troupes, qui marchoient en ordre de bataille par les mon-
tagnes dont les chemins conduifent à Foïano , avec ordre d'à-
mufer l'ennemi , jufqu'à ce qu'il furvînt lui-même avec toute
l'armée. Après quelques efcarmouches , les deux armées def-
cendirent enfin dans une vallée fpacieufe , divifée par un fofîé
profond où tomboient toutes les eaux des montagnes voifines.
Les deux armées n'étant feparées que par ce foffé , fe mirent
en bataille. Il y avoit apparence que celui des Généraux qui
pafleroit le premier avec fon infanterie auroit du défavantage.
Le marquis de Marignan avoit difpofé fon armée en trois
corps. Dans le premier , étoient deux mille Efpagnols com-
mandés par François d'Aro gouverneur de la citadelle de Flo-
rence ; quatre mille Allemands commandés par Nicolas Ma-
druce formoient le fécond j Jofeph Cantelmi comte de Popoli
étoit à la tête du troifiéme , avec fix mille hommes de pié Ita-
liens : Santa(iore ôc Noël Nugolara étoient poftés fur la gau-
che , où la campagne s'élargiffoit ; avec mille chevaux fuivis
de la gendarmerie. Le marquis de Marignan voltigeant dans
les rangs avec Jean deLuna, Manriquez, ôc Camille Colon-
ne , exhortoit les foldats à Qombattre courageufement.
Strozzi avoit divifé fon armée en quatre corps : à la droite
étoient les Allemands , couverts d'un côté des Grifons, ôc de
l'autre des François. La gauche étoit occupée par l'infanterie
Italienne : elle étoit auffi nombreufe que celle des ennemis ,
mais leur cavalerie l'emportoit fur la notre 5 c'eft ce qui déci-
da de la vi£loire. Jean de Luna, ôc Marc- Antoine Colonne,
qui conduifoit l'arriere-garde , pafferent le foiTé , ôc n'eurent
Ttt lij
^20 HISTOIRE
pas plutôt donné fur notre cavalerie commandée par laMiran-
Henri II ^°^^ ' ^"^ ^^ capitaine Bighet , qui portoit l'étendart de la Co-
' lonelle , lâcha le pie fans attendre l'ennemi , & entraîna fa
^ troupe avec lui. Cet Officier n'étoit peut-être coupable que de
lâcheté 5 ou peut-être ctoit-il auffi gagné par le marquis de Ma-
rignan. Strozzi , quoique blcffé , fit tous fes efforts pour réta-
blir le combat : deux fois renverfé ôc deux fois remis à che-
val, il monta fur celui de Montacuti^, qui aima mieux s'expo-
fer lui-même au péril que d'y laiffer fon Général. Strozzi fe
tourna enfin vers l'infanterie , fon unique reffource : mais il
la trouva fort ébranlée , par la fuite de la cavalerie qui ve-
noit de l'abandonner : il la ranima néanmoins fi bien par fa
préfence , qu'elle garda fes rangs , ôc fit face à l'ennemi avec
la même affurance que fi elle eût voulu combattre.
Le marquis de Marignan, content d'avoir mis en fuite la
cavalerie, crut qu'avant de donner fur l'infanterie, quines'é-
toit point ébranlée , il faloit faire tirer quelque tems fon artil-
lerie. Le feu du canon obligea enfin nos troupes de franchir
le fofle , & d'en venir aux mains , malgré le défavantage du
lieu & l'inégalité des forces. Elles enfoncèrent d'abord les
Efpagnols, qu'elles avoient en tête : mais ayant été repouffées
par les Impériaux , elles furent chargées en flanc par la cava-
lerie dont elles foûtinrent l'attaque avec beaucoup de valeur
pendant deux heures ; elles ne purent néanmoins éviter leur
défaite. Strozzi , quoique bleffé d un coup dans l'aîne , ne fe re-
tira du combat qu'à la prière de fes amis. Après avoir fait tou-
tes les fondions d'un grand Général, il prit le chemin de Luci-
gnano avec le refte de l'armée. Les hiftoriens Impériaux ont
écrit qu'il périt dans ce combat environ quatre mille hommes
prefque tous François h mais félon d'autres , il n'en refta que
mille, ce qui me paroit plus croyable. Valleron colonel général
de l'infanterie Françoife, un des frères de Corneille Bentivoglio,
ëc Gino Caponi y perdirent la vie. Remond de Pavic de Four-
quevaux; fut fait prifonnier 3 c'eft lui qui avoir amené le fecours
de Parme: il fe diftingua en cette journée à la tête du corps
des Grifons , dont il eut le commandement , à la place de leur
Général tué au commencement de la bataille. Paul des Urfins ,
le comte de Cajazzo , le comte Ottaviano de Tiene^ & un au-
ne frère de Corneille Bentivoglio furent aufii faits prifonniers.
DE J. A. DE THOU, Liv. XIV. 521
Parmi les bannis de Florence on prit Flaminio de laCafa ,
Pierre Martelli, Baccio Arrighi, & Jérôme Ciardi, qui fu- Henri IL
rent tous envoyez à Corne , avec Jean-Baptifte Strozzi pris ^ S S ^'
le jour précédent, ôc avec environ cent drapeaux. Mazino
del-Bene fut aufîi pris , mais délivré par le crédit de Santa*
fiore. Jean-Baptifte Altoviti , Julien de Medicis , & Jean*
François Giugni allèrent joindre Strozzi. Les ennemis ne
perdirent pas beaucoup de monde j de leur côté Mazzalofte
de Cafcinaj Sebaftien Gigli Lucquoisj 6c Grégoire Mendez
Efpagnol, capitaine des Arquebuiiers> à cheval ^ furent tuez.
Montluc dit dans fes mémoires que Strozzi , par le con-
ieil de del-Bene, avoir décampé pendant le jour , ôc à la
vue des ennemis? ôc il regarde cette action comme une gran-
de imprudence, parce que félon tous ceux qui fçavent Ja
guerre , lorfque deux armées font en vue l'une de l'autre ,
celle qui fe retire la première , cède néceffairement la vic-
toire à l'autre. Cette maxime n'étoit pas aiTurement inconnue
à Strozzi , lui qui étoit un des plus grands généraux de [on
rems. Nous fîmes bientôt après cette funefte épreuve à S,
Quentin, ôc enfuite à Craon en Anjou. Montluc n'avoit pas
manqué d'en avertir Strozzi , ôc lui avoir confeillé de partir
plutôt de nuit que de jour, lui remontrant que par ce moyen
ion départ étoit plus fur, ôc n'en feroit pas moins honnorable ,
témoin le Roi François I. qui à Landrecy avoir fans deshon-
neur fait plier bagage, ôc étoit parti de nuit, ne pouvant
le faire de jour , fans s'expofer à un péril évident. J'ai oui
dire depuis à del-Bene que Montluc l'accufoit fauflemcnt
d'avoir donné ce confeil à Strozzi, ôc que ce Général, con-
tre fon fenriment , avoir voulu partir de jour , foir qu'il fut
perfuadé que l'ennemi n'en viendroit pas à une bataille, foie
qu'il jugeât qu'il étoit honteux de fe retirer de nuir.
Cependant Montluc, informé du deffcin de Strozzi par
Lecuflan qu'il lui avoir envoyé , ôc prévoyant ce funefte évé-
nement, fît un difcours au Sénat de Sienne, pour avertir
les Siennois du péril évident qui les menaçoit , ôc les ex-
horta au nom de leur liberté, de leur ancienne valeur, ôc des
bienfaits du Roi, de perfévérer conftamment dans leur jufte
ôc gcnéreufe réfolution j de maintenir dans la ville la difcipli-
ne militaire, ôc défaire venir des vivres de la campagne.
$i± HISTOIRE
«-—^—--5 de les diftribuei: fobrementj ôc de fe préparer à tout fouffrif,
Henri IL ^^^ attendant le fecours du roi Très-Chrétien. Ces paroles
j ç, ç, , firent impreiïion fur l'efprit des Siennois , enforte que la nou-
velle d'une fi grande défaite leut caufa moins de douleur ôc
d'abattement, ôc qu'ils fe préparèrent avec plus d'ardeur à
la défenfe de leur ville , comme s'ils n'euflent eu plus rien à
craindre.
Strozzi s'étant retiré à Lucignano après le combat, nefe
laifla point abattre , mais foûtint fon malheur courageufement ,
rallia fes troupes , ôc fit de nouvelles levées. Il renvoya Cor-
neille Bentivoglio, avec quarante maîtres à Sienne, où il
avoir déjà envoyé le capitaine Combas aulTi-tôt après fa dc-^
faite, Ôc après avoir donné la garde de Lucignano à Alto-
Conti, avec promeffe de lui envoyer du fecours, il fe fît
porter à Montalcino , avec Aurelle Fregofe qui étoit aufïï
blelTé. Le marquis de Marignan enivré de fa vi£toire ne
fçut point en profiter j ce qui arrive fouvent aux vainqueurs :
craignant que Strozzi ne ralliât fa cavalerie , ôc ne revint à
la charge, il demeura fans rien faire, ôc ne marcha que le ,
lendemain vers Lucignano. A fon arrivée, Alto-Conti le dé-
fiant de la fidélité des habitans ôc du courage de la garni-
fon , préféra fon falut aux ordres de fon Général , ôc aban*
donna la place. Les habitans voyant qu'il feretiroit, ouvri-
rent les portes au vainqueur, Ôc lui en prefenterent les clefs.
Les ennemis prirent auffi en chemin les pièces de canon que
Strozzi avoir envoyées devant. La lâcheté d'Alto- Conti ne
demeura pas long-tems impunie. Strozzi , auprès de qui il fe
rendit pour juftifier fon aÔion , lui fit trancher la tête. Il fit
pendre en même tems le Cornette de la Colonelle , pour avoir
îi indignement lâché le pié au commencement de la bataille.
Si la févérité qu'il exerça alors à l'égard de ces deux hommes
fut inutile , elle fut du moins le jufte châtiment de leur
lâcheté. Cette défaite arriva le 2. d'Août, fête de S. Etienne
evêque de Florence. On fit en cette ville des prières pen-
dant trois jours en a£lion de grâces i on y témoigna une
joye pubhque , ôc Côme pour éternifer la mémoire d'un fi
heureux événement, dont il s'attribua même tout l'honneur,
jétabht un ordre de Chevalerie. Il fut d'autant plus fenfible
à cette vidoire , qu'elle avoit été remportée par fesconfeils,
contre
DE J. A. DE THOU,Liv. XIV. 525
contre le fentiment du marquis de Marignan ôc des autres — -*
Généraux. Henri II.
On a remarqué que le lieu où fe donna la bataille, fe nom- ^ 5 5 4»
me communément Gallicidio '. Auiïi les ennemis prirent ce
nom pour un augure de la défaite des François. Corne en-
voya en Flandre Ferdinand Saftre , pour faire fçavoir à l'Em-
pereur la nouvelle de cette victoire , avec ordre de pafler en-
fuite en Angleterre , pour l'annoncer à Philippe. Elle fut re-
çue avec beaucoup de joye par ces deux Princes : l'Enipe-
xeur qui étoit pour lors campé auprès de Renty , ôc fur le
point de livrer bataille au Roi , dit d'un air gai ôc préfom-
ptueux, qu'il mettroit bientôt le comble à cet heureux fucccs,
par une vidoire plus fignalée encore , qu'il alloit remporter
fur les François: mais, comme on l'a vû^ il fut trompé dans
l'efperance dont il s'étoit flatté. Trois jours après la prife de
Lucignano, le marquis de Marignan retourna au fiége de
Sienne. Buonconvento , Cuna , Monteroni , ôc les places
voifines lui furent ouvertes fur fon chemin. Ce Général
ayant pofté le régiment de Corfe dans le couvent des Cor-
deHers, ôc celui de Sicile dans celui des Chartreux ^ s'étoit
logé avec le refte de l'armée à Arbia - rotta , à trois milles
de la ville fur le chemin qui mené à Montalcino. Il ferma
de tous cotez les avenues, inveftit plus étroitement la ville,
&L mit de nouvelles troupes dans les Forts de la porte
Camollia ôc de Muniftero. Il crut en même tems qu'il lui
importoit beaucoup de fe rendre maître de Montecarlo , oui
l'on avoit déjà envoyé Sigifmond comte de Roiïi, qui avoit
inverti cette place , fans pourtant avoir fait encore aucune
Tittaque,
l.orfque la nouvelle de la défaite de nos troupes auprès
de Marciano fe fût répandue , Giovacchino Guafconi, qui
ttoit dans la place avec d'autres bannis de Florence, fçachant
que le marquis de Marignan approchoit, qu'il n'y avoit point
ûc fecours à efperer , ôc que d'ailleurs il y alloit de fa vie
.comme un des bannis de Florence , ( parce qu'à leur égard
on n'obfervoit point les loix de la guerre ) il abandonna fon
bagage , mit dans la citadelle quatre pièces de canon qu'on
avoit fait venir de Parme avec des troupes auxiliaires, ôC
I Gallicidio vient de Gallonm cades , défaite des Gaulois.
Tome IL V u u
S24 HISTOIRE
^=ï^^^^^^^ partit fecrettement. Le comte de RofTi ne laiflapas de le pouif-
Henri II. fuivre, quoiqu'il eût appris trop tard fa fuite : cependant Guaf-
I ;■ y 4. coni arriva fans perte à Lucques ^ avec ceux qui l'accom-
pagnoient.
Comme Strozzi, qui étoit blefle ^ étoit demeuré à Montal-
cino, ôc que Montluc étoit fort malade à Sienne, on jugea
à propos , pour ne pas laiffcr périr entièrement les affaires
des François, de faire venir Lanfac de Rome, oli il étoit
retourné après l'arrivée de Montluc à Sienne. Lanfac étant
venu à Montalcino, en partit de nuit à pié le 11. d'Août,
avec Théophile comte de Calcagnini, qui avoit été échan-
gé avec Paul Sforce deSantafiore j 'mais comme il fefervoit de
guides qui ne fçavoient pas bien les chemins , il fut furpris
par les ennemis, 6c amené à Florence, où il fut long-tems
gardé dans la forterefle de San-Miniato. La prife de Lan-
fac, ôc la maladie de Montluc que l'on difoit mort, étoient
des circonftances bien fâcheufes pour Strozzi , qui n étoit pas
guéri lui-même de fes bleffures. Il crut devoir fe rendre à
Sienne. Il partit donc de nuit, accompagné de François
Bandini archevêque de la ville, avec trois compagnies d'in-
* Oti-Mon- fanterie commandées par Monrauto*, Chiaramonte, & Fran-
tacuti. cois des Urfuis, ôc avec deux efcadrons de cavalerie, que
^ . commandoit Serillac lieutenant de Marfilh de Sipierre*. II
pierre. vint d'abord à Crévoli, où s'étant joint à trois compagnies
Italiennes, il prit le chemin de Sienne, fuivi d'un convoi de
plus de cent bêtes de charge qui portoient des vivres. Ce
Général étant arrivé auprès de la porte de S. Marc , tomba
malheureufement dans une embufcade , où étoient polies
Jean-Baptifte d'Arco lieutenant de Madruce, avec deux com-
pagnies d'Allemands, ôc deux censEfpagnols, ôc Hippolyte Gi-
rano avec quelques chevaux-legers. On fe battit vigoureufe-
ment. Strozzi ht dans cette occafion les fondions de capi-
taine ôc de foldat : mais nos troupes fe voyant accablées par
le nombre eurent recours au ftratageme. Serillac ayant fait
porter par hazard plufieurs trompettes , en fit former dans le
tems du combat. A ce bruit, les ennemis croyant que nôtre
cavalerie approchoit^ fe retirèrent^ ôc on vit tout à la fois
les vainqueurs prendre l'épouvante , ôc les vaincus la fuite.
Strozzi ayant mis pié à terre avec l'Archevêque de la vilie^
DE J. A. DE THOU, Liv. XIV. s^;
<8c Odet de Selves , qui étoit venu de Venife pour remplir à
Rome la place de Laiifac , rencontra fur le point du jour Henri IL
Serillac, dans le tems qu'il ne r(çavoit lui-même quel parti i S S "i*
prendre \ Strozzi ayant appris de lui ce qui s'étoit paflfé,
rallia les fuyars j fit rafle mbler les bêtes de charges, ôc prit
le chemin de la ville. Nôtre perte en cette occaiion fut égale
à celle des ennemis. Les deux partis croyant avoir eu l'avan-
tage, témoignèrent une joye pareille. Nos troupes néan-
moins pouvoient plus juftement fe glorifier , puifque malgré
l'ennemi, nôtre Général ôc nos autres Officiers étoient en-
trés dans la ville avec le convoi. Cette a£lion à la vérité fut
hardie ôc peut-être téméraire ; elle pourroit même flétrir la
gloire d'un grand Capitaine. Mais l'extrémité oii fe trouvoit
pour lors réduite la ville de Sienne la rend excufable : il efl:
toujours vrai de dire , que Strozzi donna dans cette occafioii
un témoignage éclatant de fon zélé pour la caufe commune,
même au péril de fa propre vie. Car quel rifque ne couroit-
il pas, s'il fût tombé entre les mains de Corne, qui eût été
pour lui inexorable ?
Lorfqu'il fut arrivé dans la ville, il encouragea les habi-
tans , en leur faifant efperer un prompt fecours : on mit or-
dre en même tems aux afl'aires de la république, Claude Zuc-
cantini fut créé Capitaine de la Bourgeoifie. Comme on ne
s'accordoit pas fur le choix des huit perfonnes qui dévoient
être chargées des aflfaires de la guerre > Enée Picolomini fut
d'avis qu'on remît à Montluc, à Strozzi, à de Selves, ôc à
S.Luc depuis peu envoyé de la Cour, le pouvoir de les
élire , à condition néanmoins que , fuivant les droits ôc les
anciennes coutumes de la République , on en choifiroit deux
fur chacune de quatre petites montagnes^ qui partagent la
ville en quatre quartiers. On nomma donc dans l'Ordre du
peuple Mario Bandini, ôc Jérôme Spannocchi i dans celui
de la noblefle Claude Tolomei, ôc Deiphobe Turaminij dans
celui des Ofliciers de Police Marc -Antoine Amerighi ôc
Enée Savini ; ôc enfin dans l'Ordre nouveau , Pierre-Antoine
Pecci, ôc André Tricherchi. On jugea à propos de faire
I On a cru qu il y avoit ici | crû devoir lire , & iffs quid agerei
une faute dans le texte ; 8c à la place l dubius.
de , & ipfiim qtiid agerët dubmii , on a •
Vuu ij
$26 HISTOIRE
foitir de l'hôpital de Scala les enfans , les femmi^s , ôc les ma-^
■rT^rtTT ^'^^^^^ ^^^ confumoient quantité de vivres. On en ôta le
gouvernement aux Adminiflrateurs ordinaires ^ & on le don^
■' ^ ^ na a d autres perlonnes.
Lorfque Strozzi étoit à Sienne, deux cens Moufquetaires
qui s'étoient détaches de lui pour aller à Capraio , voulurent
fe jetter fecretement dans la ville. Mai5 ayant été furpris,
les uns fe fauverent dans la ville même , & les autres furent
pris ou tués. On enleva le drapeau d'Antoine Caraife , qui
fut enfuite Cardinal. Le marquis de Marignan ayant réfolu
de fe rendre maître de Capraio, à quatre milles de Crevoli^
parce que fes troupes en étoient incommodées , y envoya
Gabriel Serbelloni fils de fa fœur, avec quinze cens Efpa-
gnols, & deux pièces de canon. Les Habitans de Capraio
ayant refufé de fe rendre, on fit battre la place, qui bientôt
fut prife d'affaut ; tous les habitans , aux enfans ôc aux femmes
près, furent paffés au fil de l'épée. Après cette expédition^
Murli , Montpertufo ôc Treguanda , places fituées entre Cre-
voli & Montalcino, fe rendirent à l'ennemi : cependant Strozzi^
après avoir déjà paflc douze jours dans Sienne, voyant que
la fanté de Montluc fe rétablifix)it de jour en jour, en par-
tit de nuit le 1 2. de Septembre , accompagné par de Selves,
par l'Archevêque de la ville, 6c par Enée Picolomini, avec
cent cinquante moufquetaires , ôc vingt-cinq maîtres , ôc alla
à Cafoli , d'où il fe rendit à Montalcmo.
Comme les places de Montereggioni ôc de Cafoli ihcom-
niodoient beaucoup les Florentins , Côme prefToit le jnarquis
de Marignan d'employer toutes fortes de moyens pour ea'
chaffer nos garnifons. Connoiflant le caradére de ce Géné-
ral , il lui avoir donné , pour le faire agir , les biens de Bindo-
Altoviti , qui avoir été profcrit. Ces biens montoient à plus
de vingt mille écus d'or. On envoya donc Jule comte de
Montevecchio , ôc Alexandre de" Caccia , avec fept compa-
gnies, qui compofoient environ mille hommes de pié, ôc
deux compagnies d'Efpagnols nouvellement arrivés de Hon-
grie. Ils attaquèrent en chemin Menzano, place foible, mais^
dont les habitans refuferent de fe rendre, ôc rcfifterent cou-
rageufement à leurs attaques. Ils allèrent dc-là à Montcreg-»
gioni qui étoit bien fortifié , ôc dont Strozzi avoit confié la
DE J. A. DE THOU, Liv. XIV. 527
garde à Joannin Zeti avec une bonne garnifon. Ce Gouver- »■ ■,■■
neur fondé par le marquis de Marignan^ avoir promis de J^ei^riU^
rendre la place à des conditions honnêtes , il l'on en faifoit j ^ <- 4 *
approcher des troupes. Après quelques conférences avec
François de Medicis, qui avoir été bleifé àMenzano, on ar-
rêta les articles de la capitulation; on fit enfuite approcher
huit pièces de canon, qui firent brèche , ôc aufTitôt la place
fut rendue, par Tentrcmife de Concino & de Jacque TabufTo;
aux conditions fuivantes , Que la garnifon fortiroit avec fon
bagage, enfeignes déployées, tambour battant, mèche allu-
mée, ôc que Zeti avec les autres bannis de Florence, qui
avoient été condamnez comme criminels d'état , feroient ab-
fous , rappelles dans leur payis , ôc rétablis dans leurs biens.
Le canon fut pris, ôc la place mife entre les mains d'Ale-
xandre de Caccia, qui étoit là de la part de Côme. On en
donna enfuite le gouvernement à TabufTo, avec une garni-
fon fuffifante,
L'a6lion honteufe du traitre Zeti , en qui Strozzi avoit une
grande confiance, fit craindre ce Général pour Cafoli, donc
Pompée de la Crocé Milanois étoit gouverneur : il y envoya
Camille Martinengo , qui ne trouva pas plus de fidélité dans
celui-ci que dans l'autre. En effet le marquis de Marignan
s'étoit rendu maître en chemin de Chiufdino, où il laifTa
Louis de Doara avec une compagnie de cavalerie , ôc Fran-
çois de Montauto, avec une autre compagnie d'infanterie?
il prit Menzano, oî^i étoit enfermé Jérôme Serbclloni fils de
fa focur, qui avoit été fait prifonnier quelque tems aupara-
vant. Après ces expéditions, il parut devant Cafoli , avec
cinq compagnies d'Impériaux, ôc autant d'Efpagnols, ôc en
ayant fait approcher fix pièces de canon , il fir brèche à la
muraille. Crocé gagné par un de fes amis, que le marquis de
Marignan avoit amené , traita avec les ennemis dans leur camp,-
OLi il refla. Les conditions étoient fi ignominieufes , qu'il en-
eut honte lui-même : il n'ofa aller retrouver Martinengo, qui
fe voyant abandonné, ôc ne pouvant fe fier à la compagnie
de Crocé abfent, laquelle faifoit la plus grande force de la
place , en fortit imprudemment ou malgré lui , fans fauf-
conduit, pour conférer avec le marquis de Marignan. Jl fuc
arrêté ôc contraint de foufcrirc aux conditions. La place fut
V u u iijt
528 HISTOIRE
pillée par les Allemands , par les Efpagnols , ôc par les voifins
Henri II. ^^^^^"^'^^- Le Marquis acheta de la garnifon , à vil prix> les vi-
ï S" î 4. ' ^"^^^ ^^ ^ étoient en abondance , ôc les fit foigneufement gar-
der pour l'ufage de l'armée. Radicodoli ôc Monteguidi fe
rendirent auflTi-tôt.
Charle de Gonzague qui gardoit la coto, de la mer^ attaqua
enfuite Monteritondo , avec la troupe Eipagnole commandée
par Ferdinand de Silva. Après que la place eut été battue avec
deux pièces de canon , les aiïiégez offrirent de fe rendre 5 mais
les Efpagnols qui n'obéïffoient qu'avec peine à Gonzague,
refuferent malgré lui d'écouter la propofition des affiégez i ils
donnèrent l'aflaut , prirent la place ôc la pillèrent. On y trou-
va quantité de vivres , que le Marquis , qui y étoit venu en di-
ligence , acheta à bon marché pour la fubiiftance des troupes.
On mit dans la place , au nom de Côme t Camille Landini
de Volterra avec une garnifon. Peu de tems après Maffa , ou
commandoit Jean Saffatello, fut rendue par les habitans , à
la foUicitation d'Achille Geri , auffi-tôt que Gonzague fut
arrivé. Notre garnifon demeura dans la citadelle , mais dès
qu'on eut fait approcher le canon , elle capitula , 6c en fortit
de nuit , de peur que les foldats ennemis ne lui fiffent quel-
que violence. Corvatte de Peroufe y entra ôc en prit polfelTion
au nom de Côme. On prit aufli Girifalco , Travale , Prata ôc
Tatti j villes que l'amour de la liberté , ou l'attachement aux
François portoit fouvent à la révolte. Côme fut d'avis qu'on
en rafdt les murailles.
Courage des Cependant la ville de Sienne étoit aux abois , depuis le dé-
Sisnnois. ^^^^ j^ Strozzi. Montluc , à qui la garnifon, prefque toute com-
pofée d'Allemands , étoit fufpe£le , craignant que la faim ôc
les autres miferes qu'entraîne un long fiége , ne portaffent en-
fin les habitans à fe foûlever ôc même àfe rendre > harangua
les gens de guerre , ôc leur ayant fait efperer du fecours , il
leur fit prêter ferment de fidélité. Reckrod jura pour les Alle-
mands , ôc affura qu'ils étoient déterminés à tout endurer. Les
Siennois proteftérent aulTi , qu'ils mourroient plutôt de faim
avec leurs enfans ôc leurs femmes y que de manquer de fidé-
lité au Roi. Montluc applaudit fort aune fi noble réfolution : il
leur confeilla de diftribuer les vivres avec plus de ménage-
ment , ôc leur dit que l'abftinence feroit non-feulement falutairç
DE J. A. DE THOU, Liv. XîV. ^29
à leur ame , mais encore à leur corps. Il députa enfuite Le- ■
cuflan au Roi, pour lui faire fçavoir la fituation de Sienne, ôc Henri II*
lui demander du fecours. Le Sénat lui députa enmêmetems 1534..
Bernardino Buoninfegni.
Strozzi étoit arrivé à Grofleto , dans le deflein de contenir
par fa préfence les places voifines , & furtout Portercole , pour
qui il craignoit quelque attaque. Il y avoit déjà envoyé cinq
cens hommes de pié , commandés par Charle Caraffe , Ma-
thieu Stendardo , Moretto Calabrois , ôc Alexandre de Terni ^
qui étoit rentré dans le fervice de France } après la prife de
Montecatino. Mais ayant été attaqués en chemin par les Alle-
mands qu'ils battirent d'abord , ils furent enfin défaits Ôc mis en
fuite par Louis de Doara^qui furvint avec deux cens Efpagnols.
Stendardo fils de la fœur de Caraffe fut pris , avec la plupart
des femmes ôc des enfans qu'on envoyoit de Sienne à GroiTet-
to , ôc qu'on obligea de retourner dans la ville.
Côme , qui vouloir preffer la ville de Sienne , avoit deman-
dé du renfort au cardinal Pacheco viceroi de Naples, ôc il
en avoit obtenu aifément , parce que Dragut s'étoit retiré.
Ce général Turc étoit defcendu fur les côtes de la Calabre,
comme on étoit convenu , ôc après avoir pillé le château de
Peffe , étoit entré dans le golfe de Venife , ôc s'étoit retiré à
Durazzo fans faire aucune autre entreprife. Le prince de Sa-
Jerne l'avoir prefTé néanmoins de venir jufqu'à Naples , ôc lui
avoit reprefenté, mais envain, que la vue de fa fiotte caufe-
Joit quelque mouvement dans la ville; que ceux de fon parti
qui y étoient en grand nombre , pourroient le recevoir , ôc
que peut-être par-là il fe rendroit maître de Naples. Les foup-
çons qu'on eut qu'Afcanio Colonne avoit été follicité par le
prince de Salerne , de faire quelque entreprife fur l'Etat y
obligèrent Philippe de donner ordre à Marc-Antoine Colon-
ne ( Hls d'Afcanio ) qui fervoit alors l'Empereur dans la Tofca-
ne , de s'emparer des places qui appartenoient à fon père dans
l'Abruzze Ôc dans la campagne de Rome. Pacheco avoit en
même tems ordonné qu'on fe faisît d'Afcanio dans l'Abruzze ,
ôc qu'on le conftituât prifonnier. Quelques-uns rapportent que
la caufe de la prifon d'Afcanio fut qu'il avoit averti le prin-
ce de Salerne fon intime ami, qui étoit pour lors danslaTof-
cane, que les Impériaux avoient envoyé un afTaflin pour le
tuer.
S30 HISTOIRE
Le VIceroi voyant le Royaume afTuué au dedans Se au
Penri II ^^'h^^s^ envoya au duc de Florence un fecours de quinze
cens Efpagnols , ôc donna ordre à André Doria de les mener
dans la Toicane; il y ajouta encore cinq cens hommes qu'on
La ville de fît Venir de Mehedia S ville qui avoir été depuis peu rafée par
aétriute! ^ ordre de FEmpereur. Cet événement me paroit digne de quel-
que attention. Après la prife de Tripoli , les Impériaux crai-
gnoient avec raifon pour Mehedia : il arriva alors parmi les
Efpagnols fujets à fe mutiner une émeute , qui augmenta en-
core leur frayeur. Les foldats acculoient Sanche de Leiva
fuccefleur d'Alvare de Vega , d'avoir retenu trente mois de
leur paye : la fureur les tranfporta tellement , qu'ils oterent à
Leiva le gouvernement de la place , ôc le chafferent de la ville :
peu s'en fallut qu'ils ne le fiffent mourir. Ils ne fe bornèrent
pas là j ils changèrent leurs Officiers généraux fleurs Colonels ,
leurs Capitaines^ ôc élurent pour commandant Antoine d'A-
ponte. Leiva aïant envain employé les amis qu'il avoit dans
la troupe , pour appaifer cette révolte , pafla en Sicile , oii
ayant appris que D. Juan de Vega , n'avoir pas mieux reufli
que lui, il vint trouver l'Empereur à Bruxelles, pour lui ren-
dre compte de ce qui s'étoit palTé, ôc fe juftifier du crime de
concufîîon qu'on lui imputoit. Les féditieux envoyèrent en
même tems Jean Falcone , pour plaider leur caufe devant ce
Alonarque. L'affaire demeura indécife jufqu'à une plus am-
ple information , ôc on envoya Ferdinand d'Acuna avec un
pouvoir abfolu de la terminer, ôc de pardonner aux Mutins. Il
avoit ordre aufli de faire rafer Mehedia , après néanmoins en
avoir conféré avec le cardinal Pacheco viceroi de Naples , ôc D.
Juan de Vega viceroi de Sicile. L'intention étoit que les Turcs
ne pufïent jamais rétablir cette place , dont la confervation
caufoit des frais immenfes Ôc fuperflus , ôc dont la prife eût
été très préjudiciable à l'Italie , ôc fur tout à la Sicile.
Cependant D. Juan de Vega gagna quelques-uns des prin-
cipaux de la garnifon , ôc entre autres Jean Oforio ôc un cer-
tain Vega. Il fe fervit d'eux pour former un autre fa6lion con-
traire à la première, qu'il écrafa par ce moyen. Enfuite il don-
na ordre qu'on lui amenât promptement en Sicile tous les
chefs de la révolte. On n'eut pas plutôt commencé à exécuter
i on Africa, ville de Barbarie en Afrique-
ce5
DE J. A. DE TH O U, Liv.XIV. 551
ces ordres 3 que la forterefle où l'on avoir enfermé les pri- '
fonniers fut prife par les Turcs , qui fe faifirent d'eux , j^e^ri IL
& les mirent à la rame. Alfonfe fut pris ôc mené à Con- 1 ç j 4.
ftantinople , où il mourut miferablement. On fit partir bien-
tôt après pour Mehedia Oforio de Quinones , ôc on en-
voya en Sicile au Viceroi les autres complices de la révolte,
qui reçurent à Palerme ôc en d'autres lieux la punition qu'ils
niériroient.
Avant que d'Acuiîa exécutât l'ordre qu'il avoit de faire rafer
Mehedia , on avoit fait demander , fuivant le confeil de Pa-
checo ôc de Vega, à Claude de la Sangle, élu grand-maître
de Malte après la mort d'Omedes , Ci les chevaliers de l'Or-
dre , qui avoient entrepris de garder Tripoli qu'on avoit per-
du > voudroient bien fe charger de la défenfe de Mehedia ,
pour vingt -quatre mille écus d'or, que l'Empereur s'oblige-
roit de leur donner tous les ans , fur les revenus de la Sicile
qui n'en étoit pas trop éloignée. Le Grand-Maître fit exami-
ner cette affaire dans le Confeil de l'Ordre. On envoya , pour
obferver la fituation delà place, LeonStrozzi, qui avoit été
fait depuis peu général des Galères de Malte. A fon retour
les fentimens furent partagés : mais enfin on fe détermina à
ne fe point charger de la défenfe de Mehedia , parce que
l'argent qu'on ofîroit n'étoit pas fulîifant , ôc que d'ailleurs
l'acceptation de la propolidon pouvoir déplaire au roi dô
France , qui avoit depuis peu fait alliance avec les Turcs.
On députa donc deux chevaliers en Flandre vers l'Empereur ,
pour lui faire des remercimens de la part de tout l'Ordre , ôc
s'excufer de ce qu'ils ne pouvoient fe charger de la défenfe
de cette place. L'Empereur reçut en bonne part leurs excu-
fes, ôc donna ordre à d'Acuiîa de faire rafer Mehedia.
D'Acuna partit pour l'Afrique, ôcà fon arrivée il fit grâce
aux foldats , ôc leur paya une partie de leur folde : enfuite il
fit mettre fur des vaiffeaux le canon , les munitions , ôc les
troupes , ôc fit même recueillir religieufement les offemens des
capitaines qui avoient été inhumez dans la principale Eglife ,
de peur qu'ils ne demeuraffent en la puifiance des Barbares.
Enfuite il commença à exécuter les ordres qu'il avoit. Il fit
faire vingt>quatre mines pour faire fauter la ville , où il ne laif-
fa que les boute- feux. A un certain fignal on mit le feu aux
Tome IL Xxx
552 HISTOIRE
. mèches, & toutes les mines, excepté une, jouèrent en même
HfnrîTT ^^"^^* -^^^ murailles ôc les tours furent renverfées avec un fra-
cas épouvantable > & toute la ville fut bouleverfée de fond
^ ^ ** en comble. Ainfi périt la plus forte ôc la plus floriffante ville
de toute l'Afrique , dont elle portoit même le nom : trifte exem-
ple de l'inftabilité des chofes de la terre.
Suite de la J^ reviens à la guerre d'Italie. Le marquis de Marignan ,
guerre d'ita- deveuu redoutable depuis la bataille de Marciano, crut avec
de Sienne!^^ ^^^ forces qu'il avoit ne devoit plus fouffrir que la garnifon de
Chiufi violât tous les jours par des pillages les articles de la
trêve , dont on étoit convenu avec la garnifon de Montepul-
ciano. Il ordonna donc à Leonida Malatefti , commandant
de la cavalerie détachée pour cette expédition , de faire des
courfes , ôc de venger les pertes qu'on avoit faites. Malatefti
fut chargé à fon retour par Adrien Baglioni qu'il rencontra.
Nos troupes prirent Richard Mazzatofto, dont le cheval fut
tué fous lui , ôc Antoine Marie de Peroufe capitaine d'infan-
terie.
Après la priCe de MafTa, Gavorano fut rendu à la première
fommarion , par le lieutenant de Maherbal des Urlins. 0\\
mit dans la place Jacque Malatefti , avec une compagnie d'in-
fanterie , ôc Alexandre Bellucini avec un efcadron de cava-
lerie , ce qui fuffifoit pour fe défendre contre nos troupes , qui
étoient à Scarlino , où Strozzi avoit auparavant envoyé Char-
le Caraffe. Il ne reftoit plus à prendre que Crevoli , appar-
tenant à l'Archevêque de Sienne. Ce château étoit furie che-
min de Sienne à Montalcino , ôc nous fervoit de retraite.
Strozzi en connoiflant l'importance , l'avoit fait fortifier par
le comte Giulio de Tiene , ôc y avoit mis trois compagnies
d'infanterie. A la follicitation du duc de Florence , le marquis
de Marignan ayant laiiîe dans le camp Chiapino Vitelli, pour
y commander en fa place , alla attaquer ce château avec huit
cens Efpagnols ôc deux mille Allemands. C'étoit au mois de
Novembre 5 tous les chemins étoient rompus , Ôc il étoit fort
difficile de voiturer le canon. On parvint néanmoins à tranf-
porter huit grofles pièces ôc quatre moindres 5 le comte de Tie-
ne refufa d'abord de fe rendre? mais après que la place eut été
battue pendant deux jours, il fut moins fier, ôc fe rendit à
difcrédon. Notre garnifon au nombre de trois cens hommes ,
DE J. A. DE THOU , Liv. XIV. n^
fortit fans airmes ; le comte fut fait prifonnier 6c la place fut _■
abandonnée aux foldats : on conferva les vivres pour l'ufage de tj , tt
l'armce. Le Marquis laiffa dans le château Albert Angiolini,
avec une compagnie d'infanterie , & s'en retourna au camp. j > ^'
Après la prife de Gavorano , Charle de Gonzague avoit
reçu à compofition Gavi, 6c ayant renvoyé à Piombino une
partie de l'artillerie avec les Allemands 6c les Efpagnols , il étoic
allé rejoindre le marquis de Marignan. Cependant la guerre
étant finie en Flandre 6c dans le Piémont, le bruit fe répan-
dit que le Roi devoir bien-tôt envoyer du fecours dans la Tof-
cane. Côme , ennuyé d'une fi longue guerre j crut qu'il falloit
le prévenir , en faifant un dernier effort contre la ville de Sien-
ne , pour lors réduite à l'extrémité. Il fe plaignit aux miniftres
de l'Empereur des longueurs affedées du marquis de Mari-
gnan , 6c les engagea à le prefler , par la crainte de l'indigna-
tion de l'Empereur ,6c par des promeffes avantageufes , d'agir
avec plus d'ardeur. On fit avancer l'armée. Le marquis de
Marignan fe logea à Montecchio à trois milles de Sienne , 6c
ayant fait revenir des lieux voifins la garnifon Italiennne , 6c
mis en fa place des Efpagnols , il fit fortifier avec foin le cou-
vent des Chartreux ; il fit aufïi boucher les chemins par les
payifans j 6c ferra la ville de plus près , en défendant fur peine
de la vie de porter des vivres aux affiégez. On pendit même
pour ce fujet plufieurs payifans ^par les ordres de Chiapino Vi-
telli chargé d'empêcher aucun tranfport dans la ville. Après
ces punitions exemplaires , perfonne n'ofa plus y rien porter.
Cependant la cavalerie commandée par Santafiore étant allée
à Buonconvento ^ defcendit par le Val de Chiana avec deux
mille Allemands , Ôc arriva à Sanchirico. Santafiore envoya
de-là fommer par un trompette les habitans de Pienza de fe
rendre. Ils lui envoyèrent des députez, 6c fe rendirent, vie
ôc bagues fauves. Le gouvernement de cette place fut donné
à Jean-Baptiftc d'Arezzo.-
Santafiore prit enfuite 6c pilla Chianciano , place forte par
fa fituation , d'où après quelque rcfiftance nos troupes forti-
rent par une fauffe porte. Comme il alloit dc-là à Sarteano,
il reçut un contre-ordre du marquis de Marignan, 6c vint à
Montepulciano, où il fe munit de quelques pièces de canon.
Tandis qu'on les mettoit fur leurs affûts , 6c qu'on les conduifoit
Xxx ij
5-54 HISTOIRE
avec peine , à caufe de la neige qui couvroit les chemins ,
Henri IL ^^ ^^^^ avec cent moufquetaircs à Caftclluccio , d'où nos
j ^ ç . ^ troupes fe retirèrent : cette place , lituée dans les montagnes
voiilnes de Sarteano Jui futaolTi-tôt ouverte. En même tems
Jean Doria , qu'Andrc Doria envoyoit félon fa promeflCj ÔC
Bernardin de Mendofe arrivèrent à Livourne , avec vingt-cinq
galères. Ils commencèrent à mettre des vivres dans Orbirello ,
ôc fedifpoferent à attaquer nos troupes qui étoient fur la côte
de la mer. Corne avoit en vûë Caftiglion de la Pefcaire,
parce que fa prife fournilToit les moyens d'inquiéter beaucoup
Groiïeto. Quant à Portercole , on nefefouciaplus de l'aflié-
ger , comme on l'avoit réfolu , & on fit revenir les troupes
dans le camp. On communiqua le deflein de l'expédition à
la garnifon Efpagnole d'Orbitello , fans laquelle on ne pou-
voir rien faire; mais elle refufa de marcher j fi on ne lui diftri-
buoit fa paye. Ce qui fit que les Chefs en demeurèrent là 5 ôc
que contens de prendre Telamone, où il y avoit environ qua-
rante François , ils ne firent rien de plus confidérable , fi ce n'eft
qu'ils demeurèrent long-tems dans le canal ^ qui mené àPiom-
bino , pour s'oppofer à nos troupes , en cas quelles vouluflfent
s'«vancer de ce côté-là.
Cependant la difette étoit fi grande dans la ville de Sienne;
qu'on ne dillribuoit par jour à chaque perfonne que neuf on-
ces de pain : mais l'amour de la liberté , plus fort que le fen-
timent de la mifere , foùtenoit les Siennois dans la courageufe
réfolution defoufirirles plus grands malheurs, plutôt que de
fe rendre à l'ennemi , tant qu'ils auroient quelque efperance
de fecours. Les miniftres du Roi en Italie ne ceflbient de leur
en promettre , &c les encourageoient par cette efperance.
Cependant Côme informé de la fituation de Sienne , épuifé
d'ailleurs par les frais exceflifs d'une fi longue guerre , écrivit
à Manriquez , qu'il prefilat le marquis de Marignan , & lui mon-
trât les lettres de l'Empereur, par lefquelles fa majefté Impé-
riale témoignoit le peu de fatisfaction qu'elle avoit de la du-
rée du fiége , ôc ordonnoit qu'on donnât au plutôt un afiaut
général à la place réduite à l'extrémité. On prépara donc l'artil-
lerie pour forcer enfin la ville de fe rendre. Mais auparavant
on jugea à propos de tenter une efcalade. On choifitlanuit de
Noël pour l'exécution de ce projet. A une heure après minuit
DE J. A DE THOU, Liv. XIV. s^s
îes Efpagnols ôc les Allemands , que le marquis de Marignan , ,^^
avoit fait venir de Muniftero , furent commandez pour planter 71 ^ T"
les échelles du côté de la citadelle , ôc Jean François comte ^^^'^^ -^-^•
de Bagni , eut ordre aulîi d'efcalader du côté de la porte Ca- ^554'
mollia j avec les Italiens qu'il avoit tirés du Fort qui étoit vis-
à-vis. Il y avoit pour lors en fadion une compagnie d'infante-
rie Françoife à la porte Camollia , ôc une autre de Siennois
dans le fauxbourg voifîn. Les Allemands gardoient la cita-
delle , ôc il y avoit encore près de là une compagnie de Sien-
nois.
Montluc, qui fe défioit de la vigilance des Allemands , étoit
convenu avec Reckrod y qu'en cas de furprife , les Siennois
accourroient pour fe joindre aux Allemands. Cependant on
commence l'efcalade i le foldat s'efforce de monter , mais avec
peine , parce que les échelles étoient trop courtes. Quelques-
uns néanmoins parviennent jufqu'au haut de la muraille ôc en-
trent dans la ville. Les Allemands qui étoient de garde veu-
lent les repoufler; mais voyant qu'ils ont à faire à des gens de
leur nation , ils abandonnent auOi-tôt leur porte. Les Siennois
accourent promptement , ôc prennent leur place. L'idée de
leur liberté , qu'on va leur ravir , redouble leur ardeur : ils
donnent avec fureur fur l'ennemi , ôc enfin le repouffent. Le
péril fut plus grand à la porte CamoUia. Comme on avoit
tenté d'efcalader la ville par trois endroits , la compagnie d'Al-
bert-Pape de S. Auban , qui étoit pour lors dans fa maifon , n'é-
tant commandée que par fon lieutenant , abandonna fon pofte,
ôc prit la fuite. Quatre foldats qui étoient dans une tour près
de-làj voyant fuir la garde de la porte Camollia ^ trois d'en-
tr'eux defcendirent ôc prirent la fuite ^ ôc le quatrième ten-
dant la main à l'ennemi , le reçut fur la muraille. Les allié-
geans maîtres de la porte Camollia avoient encore à s'empa-
rer du fauxbourg où les Siennois étoient de garde. Ils le ten-
tèrent ^ mais ils y trouvèrent une vive refiftance. Jean Galeas
de San-Severino comte de Caïazzo étoit à la porte de la ville ,
ôc les exhortoit à fe défendre avec courage jufqu'à l'arrivée
de Montluc. Celui-ci arriva tout à coup aux portes de la viJle
avec des flambeaux. Il y avoit envoyé devant lui Corneille
Bentivoglio, qui combattit vigoureufement , ôc arracha à l'en-
nemi une vidoire dont il fe giorifioit déjà.
Xxxiij
S36 HISTOIRE
. Montluc ayant fait publier par toute la ville que les afTiégeanS
TT TT avoient été repoufles , afin de diffiper la fraïeur qui s'y étoit
Henri 11. / j •• o j' '^ i v a- j ■ n- /
répandue, & d empêcher I enet des intellioences que les en-
> ^ ^ nemis avoicnt pu y pratiquer , m avancer les sens julqu au
Le marquis o i-'i 'oau •/• *
de Maii"naii l'empart , & ayant rencontre b. Auban qui etoit accouru au
cftrepouHëa- bi'uit, il lui porta l'épce à la gorge , en l'accufant d'ctre Tau-
conildéîable.^ tcur du péril oii fe trouvoit la ville , ôc le menaça de le tuer ,
s'il ne l'en délivroit par une adion hardie & perilleufe. Il lui
ordonna donc de marcher le premier à l'attaque de la porte
Camollia. S. Auban le fit ,ou par honte ou par crainte j fécon-
dé de Luffan , de Biaccons ôc de Combas fes amis, qu'il in-
vita à le fuivre, & de quinze foldats déterminés qui imitèrent
fon exemple. Bentivoglio lui-même, Caïazzo, & Montluc,
après bien des efforts , pénétrèrent dans la porte qui étoit
très étroite , ôc fondirent l'épée à la main fur l'ennemi , qu'ils
chafferent : on ne pouvoit employer d'autres armes dans un
lieu fi refferré. Charri , par les ordres de Montluc , efcalada
enfuite avec quelques gens d'élite la tour occupée par les en-
nemis , & quoiqu'il ne fût pas encore guéri d'une bleffure
qu'il avoir reçue à la tête , il s'en empara. Les ennemis , qui for-
moient l'attaque en dehors , furent aufii repouffés , faute d'être
fecourus par le marquis de Marignan,qui ne put les joindre
aifez tôt, malgré la promefle qu'il leur avoir faite de venir à
leur fecours avec les Allemands ôcles Efpagnols, après la prife
de la citadelle j il arriva pourtant à l'endroit de l'attaque, à trois
heures après minuit , avec un grand nombre de flambeaux ,
aorès que fes gens eurent été repouffés , ôc on fe battit enco-
re avec furie. Mais deux cens de nos moufquetaires comman-
dés par Boninfegni , jeune homme très-brave , fils de Bernar-
dini , étant venus relever les troupes fatiguées , continuèrent
le combat jufqu'au point du jour, ôc obligèrent enfin le mar-
quis de Marignan à fe retirer , après avoir perdu beaucoup de
monde.
Cette attaque coûta aux ennemis fix cens hommes tués
ou blefics. Pous nous , nous n'en perdîmes que cinquante.
Monluc dit dans fes mémoires , que le marquis de Marignan
fit une grande faute , de venir avec un fi grand nombre de
fiambcaux , dont la clarté découvrit le petit nombre de fes
DE J. A. DE THOU, Liv. XIV. 757
gens. Mais il excufe le deflein de ce Général, qui venoit pour .«iMi.«i^
-foûtenir fes foldats , maîtres de la porte Camollia , & qui n'en 77~ 77
ayant pas encore été chafTés , avoient befoin de lumière pour
fe défendre. Après le mauvais fuccès de cette rufe , les enne- j S "k'
mis refolurent d'en venir à la force ouverte, comme nous le
verrons dans l'année fuivante.
Fin au quator^éme Livre»
Urii^ 0O0OO0OOOOOO ^ll^
1^ goooo^^ooo|g§ioooif§iooo^§iooof§§iooo^^oooof^§tooooê 2|
HISTOIRE
D E
JACQUE AUGUSTE
DE T H O U.
LIVRE QJJINZIEME.
^. C^ «> A •_ a* mm 9 m 'y^
A N D I S que nous faifions la guerre fi
Henri n. W. ^ * ^ A^ ^ 4« J#| malheureufement en Tofcane, le ca-
I î y 4- i "^ peeeSlg ^ i pitaine la Chambre, qui défendoit avec
^ j,r y 4« M f ■"* N ^^ sN<^^ environ cinquante hommes le châ-
tjUe. g 4c g A 8 î^ Xé ^^^" . ?"^ ' "^ Iille^de
M ^ SV/r-T-T-'® ^^ *S Corfe , ôc bâti fur un rocher efcarpé ôc
1^1 ; ^^^'^^''^ ^ |<^ prefqu'inacceffible , s'en fit defcendre
^Ax< k^ avec une corde , par une porte de der-
^yk.4.^^L^.;.^A\^.;Â>;Â.;Â',;A%-Â^;Â'<^;Â nei-g^ à 1 arrivée de 1 ennemi, à qui il
livra la place fur la fin du mois de Juin , pour très peu de
chofe. Mais depuis ayant été arrêté à Marfeille avec dix de
fes amis , qui en rejetterent la faute fur lui , il fut pendu. De
Thermes jugeant qu'il étoit néceflaire de reprendre ce châ-
teau, à caufe de fa lituation au milieu de Fifle, Ôc qu'il falloir
abfolument pafTer par là pour aller de quelque coté que ce fût,
s'en approcha avec fon armée au mois d'Août. Les alTiégez
g'çtant défendus jufqu'à la fin d'06lobre , firent une fortie.
Mais
DE J. A. DE THOU, Liv. XV. ^P
Mais Sampiero d'Ornano de Corfe les repoufla avec cent >;»
hommes feulement, & quelques infulaires de fes amis. Il en j^e^ri U.
tua même un grand nombre , en mit trois cens en déroute , t ç ç 4.
& en fit plus de cent prifonniers. La joye de ce fuccès fut
néanmoins diminuée par la blefTure dangereufe que d'Ornano
avoit reçue à la cuifle. Enfin leau , qui pendant l'Eté eft très-
rare dans ces lieux , manquant aux afiiegez , & les mettant
hors d'état de réfilter plus long-tems , les garnifons de Baftia
ôc de Calvi fongerent à leur envoyer du fecours , ôc arrivè-
rent à la Corte avec quinze efcadrons.
De Thermes , informé de leur deffein , fit un détachement
de mille fantaflins , qu'il mit fous le commandement de Jac-
que Mario de Santafiore. D'Ornano , quoiqu'encore incom-
modé de fa bleflure , voulut aller à cette expédition , ôc choifit
pour cet effet mille infulaires qui prirent de bon cœur les
armes , à caufe de la haine qu'ils avoient pour les Génois.
De Thermes partit avec fes troupes ôc quelques cavahers j ôc
ayant reconnu que les ennemis, qui n'étoient éloignez que
de deux milles , épouvantez de l'arrivée des nôtres fe retiroient,
il envoya après eux Simon Grand ôc Motet , avec chacun
une compagnie ôc quelques cavaliers , pour les charger en
queue. Santafiore ayant pris un autre chemin avec le refte de
fes troupes , ôc fait le tour d'une montagne très efcarpée ( oii
eft fitué le bourg de Cafa Nova ) laquelle avoit trois milles
d'étendue , les atteignit au pié de Cette montagne , dans un
chemin où ils ne pouvoient marcher qu'un à un. Ce fut en
cet endroit que nos gens , après deux jours de marche, livrè-
rent le combat aux ennemis épuifez par la fangue ôc la faim ,
ôc les obligèrent à fe rendre après en avoir tué foixante :
Santafiore leur chef y perdit la vie. Enfuite on traita avec
eux aux conditions qu'Us fortiroient de l'ifle , en leur don-
nant à chacun un écu d'or. Mais avant de les faire embar-
quer , on les fit pafier devant les afiiégez , afin que fe voyant
privez de toute efpérance de recevoir du fecours , ils fe ren-
diifent plus vite. Ils le firent fur le champ , ôc obtinrent vie
ôc bagues fauves. Le château de Corte étant repris , on en-
voya nos troupes en quartier d'hiver. Cependant Ferdinand
de Gonzague faifoit , fans perdre de tcms , fortifier dans le
Piémont Valfenera , où il avoit mis pour gouverneur Alvaro
Tome II, y y y
y4« HISTOIRE
de Sandi Efpagnol, capitaine d'un rare mérite. LesBiragues
Henri II. ^^ ^^^^ ^^^^ tentèrent , mais en vain , de fe rendre les maî-
j - - . ^ très de Volpiano , où commandoit Cefar Maggi , officier très
vigilant.
On accufoit depuis long-tems Ferdinand de Gonzague au-
près de l'Empereur , de ne fuivre en tout que le confeil de
fes amis , gens très avares , ôc de n'avoir que du mépris pour
les magiftrats des villes , & pour tous les miniftres de l'Em-
pereur en Italie. On difoit que la conduite de ce gouverneur
étoit caufe que le foldat mal payé devenoit infolent , ôc à
charge à la province j que la puiflance des François s'augmen-
toit de jour en jour , & que tant qu'il n'y auroit point d'argent,
& que Gonzague leroit à la tête des affaires dans le Milanez,
ilferoit impoflible de s'oppofer aux efforts de l'ennemi. L Em-
pereur , qui étoit naturellement défiant , avoit encore d'au-
tres fujets d'être mécontent de Gonzague , ôc foupçonnoit
fa fidélité. Il étoit perfuadé que c'étoit fort mal à propos ôc
contre toutes les règles de la prudence , qu'on lui avoit con-
fié le commandement abfolu des armes en Italie , puifqu'il
étoit Italien , ôc qu'il étoit attaché , foit par des traitez , foit
par le fang , à tous les Princes Ôc à toutes les Républiques d'I-
talie. Ilconjeâ:uroit que Gonzague fongeoit à fe rendre maître
du Milanez après fa mort , ôc que c'étoit dans cette vue qu'il
avoit formé une liaifon fi étroite avec le Sénat de Venife ôc
avec le duc de Ferrare , ôc qu'il avoit fait fortifier Milan ,
contre le fentiment de tout le monde y pour fe défendre dans
la fuite contre la garnifon du château , dont il ne pouvoit alors
fe rendre le maître : on prétendoit que dans le tems que tout
étoit tranquile en Italie, il avoit engagé l'Empereur à déclarer
la guerre aux Parmefans, afin d'avoir feul le commandement
des troupes. On difoit auffi , que d'intelligence avec le cardinal
Hercule de Mantouë fon frère :, ôc parent du duc de Ferrare,
il avoit fait fes efforts pour élever fur la chaire de S. Pierre
le cardinal Salviati, qui s' étoit toujours déclaré contre lEm-
pereur , afin qu'après l'avoir fi étroitement obligé , il le trou-
vât plus porté à favorifer fes deffeins. Ceux de fon parti pu-
bUoient dans toute la ville qu'il étoit proche parent du dernier
duc François Sforce IL Enfin il paroiffoit d'autant plus fuf-
pe£l ; qu'étant vigilant , attentif , ôc fort expérimenté dans
D E J. A. DE T HO U , L I V. XV. j^i
les afFaires , il les négligeoit entièrement. On ajoûtoit que ■ ■
l'Empereur qui n'ignoroit pas que les troubles arrivez en Italie j^e^ri II.
avoient eu des commencemens bien plus foibles , devoit con- i ^ ç 4,
fiderer férieufement à quoi tout cela tendoit. Jean de Luna
gouverneur du château de Milan :, étant allé à la Cour de
l'Empereur l'année précédente , avoit expofé en détail tout
ce qui fe paflbit alors à l'évêque d'Arras i ravi de fatisfaire
par-là fa haine particulière pour Gonzague , ou de féconder
celle des Efpagnols. Il perfuada même à l'évêque d'Arras, par
les témoignages qu'il lui fit voir du Sénat de Milan , que
quoiqu'il eût toujours été ami de Gonzague , les chofes n'en
ctoient pas moins fur le pié qu'il lui avoit dit.
Au refle Gonzague exa6lement informé de tout ce qui fe Gonzague cft
palToit y avoit fouvent porté fes plaintes à l'Empereur , des pomiié du
calomnies dont on vouloir le noircir. Mais voyant que ce gouverne-.
Prince penchoit du côté de fes ennemis , il écrivit plufieurs
fois au roi Philippe , dont il croyoit avoir mérité les bonnes
grâces , pour fengager à prendre fa défenfe j ôcà le protéger
auprès de l'Empereur. Philippe lui fit une réponfe pleine de
bonté ôc d'aifeâion. Pour excufer fon père, qui étoit accablé
d'affaires , ôc que fâge rendoit de mauvaife humeur , il fe
donnoit pour exemple , en lui faifant fentir , qu'il avoit été
lui-même très long-temps en Efpagne éloigné des affaires, ôc
fans aucun crédit. Ruy Gomez de Sylva , premier Gentil-
homme de la chambre de Philippe, lui écrivit dans les mê-
mes termes > ôc Fexhorta à fupporter fon fort avec patience ,
ôc à ne rien négliger pour s'affurer de la bienveillance de
Philippe. Ces chofes fe pafferent dans le cours des trois an-
nées précédentes. Enfin l'Empereur qui avoit long-tems dif-
fimulé , réfolut de rappeller Gonzague du Milanez j non qu'il
fût touché des plaintes que l'on formoit tous les jours contre
lui î mais à caufe du fuccès heureux des François dans cette
partie de l'Italie. Cependant afin que le rappel de ce gou-
verneur eût quelque chofe d honorable pour lui, l'Empe-
reur lui manda de fe rendre en diligence à fa Cour , parce qu'il
avoit une affaire de grande importance à lui communiquer. r^^,„ ■
Ti 1 •• J - j 1 -rr 1 r • j rr • Le marquis
11 lui ordonna en même tems de laiiier le lom des anaires au de Marignan
Sénat de Milan ôc à François Taberna grand Chancelier j ôc ^ft charge du
celui de la guerre au marquis de Marignan , ou a Lopez Suarez guerre.
, Yyy i)
5^42 HISTOIRE
— ; de Figueroa , depuis long-tems fon Ambaiïadeur à Gènes i
Henri II. au cas que la guerre de Sienne y retînt le Marquis. AulTi-tôt
i $ $ ^, après , l'Empereur lui écrivit une autre lettre par laquelle il lui
ordonnnoit de venir en litière , 11 fa fanté ne lui permettoit
pas de venir à cheval, ôc où il lui marquoit expreffément , que
rien ne devoir l'empêcher d'exécuter fes ordres^ furie champ
ôc fans aucun délai*
Gonzague ne pouvant différer plus long-tems , après avoir
bien fortifié Valfenera ( du moins comme il le croyoit ) ôC
remis le gouvernement à Suarez de Figueroa , partit à la fin
du mois de Mars. Comme il eut un fuccelfeur bien différent
de lui , fa réputation , autrefois fi éclatante :, mais dans les
Suarez de Pi- dernières années fi obfcurcie , reprit en quelque forte fon pre-
IcT FerdL^" ^^^^"^ luftrc^ par la comparaifon que l'on fit de l'un ôc de l'autre,
nand de Gon- Au reftc on ne devoir pas être fort étonné que Figueroa , qui
'zague dans le ^yQ^^ toûjours mené Une vie oifive ôc voluptueufe , au milieu
mcntduMila- des feftins , des bals, ôc des fpe£lacles , plus recommandable
nez. p^j. f^ naiflance que par fa valeur , fut peu expérimenté dans
le métier de la guerre , auquel on ne l'avoir appelle que dans
un âge affez avancé , ôc lorfque fon corps etoit déjà ufé
par les débauches. La foibleffe Ôc l'indolence de ce nou-
veau miniflre firent regretter fon prédéceffeur , non feu-
lement par les peuples du Milanez , mais encore par les fol-
dats , qui néanmoins avoient détefté Gonzague. Après fon
départ on envoya à Milan Bernard de Bolea , ôc François
Pacheco , qui fut fait enfuite cardinal , ôc on les chargea
d'informer contre Gonzague , accufé de s'être mal comporté
dans le gouvernement de cette province. L'affaire fut foigneu-
fement examinée ôc on en fit le rapport à f Empereur. Par
cette information, Gonzague ne fut ni condamné ni abfous,
ôc fans être déchargé des accufations intentées contre lui , il
fut mis honnêtement hors de procès.
Cependant le maréchal de Briffac faifoit tous fes efforts pour
empêcher que l'on ne fortifiât Valfenera , Ôc pour fe rendre
maître par la famine de cette place qui nuifoit beaucoup à
fes entreprifes : il en avoir déjà forme le fiege depuis quel-
que tems. Figueroa fit venir Maggi , pour lui donner le com-
mandement de l'infanterie 5 il envoya devant Jean Guevara
avec de la cavalerie , ôc enfuite il fe tranfporta lui-même de
DE J. A. DE THOU, Liv. XV. 5-45
ce côté là. Nos troupes s' étant emparées des détroits , drefle-
rent des embufcades dans le chemin par où l'ennemi devoit Henri IL
neceflairement pafîer. Mais Maggi , officier vigilant , qui d'ail- 1554.
leurs connoiiToit parfaitement le payis, fît tant de diligence ,
qull précéda la Motte - Gondrin , que BrifTac avoir envoyé
pour garder les défilés. Quelques jours après Antoine de la
Cofle comte de la Trinité s'empara de Sommerive^ qui n'é-
toit éloignée de Valfenera que de trois milles. A eette nou-
velle, BrifTac partit fans perdre de tems avec fes troupes,
pour reprendre cette place, qui, quoique très-peu fortifiée^
avoit donné cependant beaucoup de peine à ceux qui l'afTié-
geoient. Pendant Fabfence de ce Général, Sandi fortit de
ce Fort, ôc s'empara d'une place voifine que nôtre garnifon
occupoit j cent de nos foldats y furent tuésj ôc le refle fut
fait prifonnier.
Le comte de la Trinité partit fur le champ de Cherafco ,
avec un grand nombre de bêtes de fomme chargées de farine,
ôc entra de nuit dans Valfenera. Ce fecours donna aux afTie-
gés le moyen de fubfifter, ôc de foûtenir le fiege quelques
jours de plus. Peu de tems après Figueroa reçût un déta-
chement de fix mille Allemands , dont une partie avoit été
envoyée de Gènes , après le départ de l'armée navale des
Turcs ôc la journée de Marciano j l'autre partie avoit été en-
voyée de Trente: outre cela il prit avec lui les Efpagnols
ôc les Italiens qui venoient de faire la guerre en Tofcane,ôc
raffembla à Aft une armée fi nombreufe, que BrifTac fut obli-
gé de lever le fiege. Sur ces entrefaites , Figueroa ayant fait
charger à Villefranche , fur une nombreufe quantité de charet-
tes , des vivres ôc d'autres munitions de guerre , eut foin de
les faire conduire au plutôt à Valfenera. Tandis que ces trou-
pes étoient en campagne, elles livrèrent quelques combats
aux nôtres, qui faifoient de fréquentes forties de Sandamiano,
de Polrino, ôc des autres places voifines. Mais l'ennemi s'étant
retiré, BrifTac rafTembla Ton armée, ôc fe rendit maître de
San-Salvadore , ôc d'une grande partie des autres places. Fi-
gueroa étoit alors avec Maggi à Valenza fur le Pô, ville très-
agreable par fa fituation, mais très-peu fortifiée. Il avoit avec
lui une garnifon Allemande qu'il plaça , partie dans la ville ,
ôc partie auprès du fleuve. Maggi qui fçavoit que BrifTac étoit
Y y y iij
J44 HISTOIRE
■■■■ I ■ ■ » en chemin avec une nombreufe armée , demandoit avec în-^
Henri II ^'^^^^ ^^^ ^'^" fortifiât Valenza, ôc qu'on envoyât prompte-
1 c ç* 4 * ment de Sartirana Emanuel de Luna avec (es troupes RC-
pagnoles. A peine le vieux Gouverneur , qui ne fe mettoiten
peine de rien, eut-il accordé à Maggi la féconde chofe qu'il
demandoit , qu'aulîîtôt Briflac arriva. Il tint confeil fur le
champ avec Àlvaro de Sandi ôc Emanuel de Luna, furie
parti qu'il y avoit à prendre > le réfultat fut de fortir prom-
ptement avec la garnifon , de peur d'être pris honteufemenc
dans la place.
Alaggi, quiprévoyoit qu'après avoir rendu quelque com-
bat, il ppurroit fe voir contraint de fe réfugier dans la ville,
où il craignoit de périr avec tous fes gens, fi, comme il arrive
■ordinairement, ils y rentroient en défordre, ordonna à Pa-
douano de Leccio , brave foldat , qu'au cas que la chofe arri-
vât ainfi , il eut foin de tenir la place ouverte en deux endroits
du côté de Baflignano , afin de pouvoir y entrer fans confu-
lion. Ce Général fçachantque l'armée de l'Empereur étoitplus
foible que celle du Roi, vint fondre fur nous avec des troupes
d'infanterie choifies entre les Allemands , les Italiens ôc les
Efpagnols , ôc fit dire en même tems àFigueroa ,qui combattoit
contre nous avec peu de fuccès, de fe retirer dans la ville
dont on avoit fait ouvrir les portes ; ce qu'il fit auflitôt fans
danger ôc en bon ordre : peu après Maggi fe retira aufli avec
Jean-François San-Severino. Brilfac, après un combat meur-
trier, s'étant un peu éloigné, fans pourtant abandonner fon
deffein, San-Severino fit rompre le pont de la Bormia par
l'ordre de Maggi. Les ennemis firent un retranchement vis-
à-vis la citadelle gardée par Emanuel de Luna , ôc par ce
moyen ils ôterent aux François l'efperance de pouvoir réullîr
dans leurs projets. Alors Brilfac fit prendre une autre route
à fon armée, attaqua quelques places de peu d'importance,
ôc prit entre autres Spino ôc Ponzone villes fortifiées.
Cependant Figueroa envoya à Pavie ôc à Lumellina le
comte François de Landriano, avec fix cens chevaux Al-
lemands , pour arrêter de ce côté là les courfes que pourroient
y faire nos troupes. Nôtre armée s'étant emparée de tout le
payis des Langhes, les Impériaux appréhendèrent la défection
de la ville d'Acqui dans le Montferrat, dont les citoyens
DE J. A. DE THOU, Liv. XV. 3'4;
paroifToient pancher pour le parti François ^ & dont il y avoit -
lieu de foupçonner la fidélité. Maggi y alla avec les regimens Henri IL
Allemands , commandez par Alberico deLodrone ôc San-Se- i 5 5 4«
verino. Les citoyens d'Acquine voulurent pas d'abord le rece-
voir , parce qu'ils s'ctoient apperçûs que ce Général étoit un
peu en colère. Maggi, fans perdre de tems, fit approcher le
canon j alors on le reçût dans la ville , après un accommo^
dément qui fut le fruit de la médiation de Lodrone. Il paffa
enfuite par la Bormia , ôc prit fans coup ferir la ville de
Melazeno. De-là il fit avancer fon armée vers Ponzone. Ayant
trouvé fur fon palfage Cartofa , où nous avions une garmfon,
il jugea qu'il étoit néceffaire de prendre cette place, pour
venir plus facilement à bout d'affieger Ponzone. Il attaqua
donc Cartofa : les habitans ayant refufé de fe rendre , il fît
approcher le canon qu'il mit dans un lieu un peu éloigné ,
craignant que , s'il le mettoit dans la plaine , où il fembloit
qu'on auroit pu le placer plus avantageufement, les François
venant au fecours de la place, ne fondiffent fur eux du haut
de la montagne , ôc ne leur donnalfent beaucoup de peine.
La tranchée étant enfin ouverte, Cartofa fe rendit, ôc on prit
en même tems plufieurs petites places, enforte qu'il ne ref-
toit plus que Ponzone. Maggi ayant attaqué cette ville ,
reconnut que fon entreprife étoit plus difficile qu'il ne fe l'ima-
ginoit, tant à caufe de la mauvaife faifon qui approchoit,
qu'à caufe de la grande quantité de neiges qui fe trouvoit dé-
jà dans ces lieux environnez de montagnes. Ces circonflan-
ces le déterminèrent à retourner à Cafal , afin d'y voir Figue-
roa, après avoir conferi avec Lodrone ôc San-Severino.
Maggi avoit fouvent averti Figueroa de veiller fur Cafal ;
il lui dit qu'il avoit remarqué qu'on n'y faifoit prefque jamais
de garde pendant la nuit, ôc que lorsqu'on la faifoit ^ c' étoit
avec beaucoup de négligence. Il ajouta qu'il étoit neceffaire
de renforcer la garnifon de cette ville ^ qui étoit fi proche
* de Verrue ôc de Monteceflino , où commandoient les Biragues,
capitaines vigilans ôc courageux. Figueroa lui répondit que
l'Empereur lui avoit ordonné de n'impofer aucune charge à
cette ville, dont il lui avoit confié la garde ôc le foin. Maggi
donna les mêmes avis au comte de Valentia qui commandoit
la garnifon. Et quoique celui-ci connut bien le danger qu'il
H<^ HISTOIRE
y avolt, il ne s'en mit pas plus en peine ; il s'excufa fur le pe-
HenriII. tit nombre de foldats qu'il avoir, ôç fur ce qu'on lui avoir
I r- ^ zL. ôré une compagnie d'Italiens. Maggi voyant que fes avis
étoient inutiles , obtint fon congé de Figueroa, & s'en retour-
na dans fon département avec Guevarai il pafîa par Yvrée,
où commandoit Morales, & lui dit de fe tenir fur fes gar-
des, comme s'il eût un préfage du péril oii il alloit bientôt
être expofé. Cette ville eft fituée fur la Doire, entre des mon-
tagnes très-efcarpées ôc inacceffibles , au milieu ' du petit Ôc du
grand mont S. Bernard, de la Colomne-jou & du Mont-jou ,
& un peu plus bas que la ville d'Aofte, d'où cette plaine a
été nommée le val d'Aofle. Morales reçut dédaigneufement
les avis de Maggi , & en fit peu de cas : il lui dit qu'il n'y avoit
rien à craindre pour YvTée de la part de l'ennemi , étant lui-
même prêt d'aller au-devant. Mais bientôt après le départ de
Maggi ôc de Guevara, il eut lieu de fe repentir de fa fuffi-
Prife d'Y- faiicc : Car Brifî'ac étant arrivé au commencement de Decem-
Fiançois*^ ^^^ ^^^ ^^'^^ ^^^ armée , fit dreffer fes batteries vers l'endroit de
la ville qui regarde la Doire, fur l'autre bord de la rivière.
On envoya auflitôt le capitaine André de Corregio pour fe-
courir la place , ôc Maggi fit partir pour le même fujet le
comte de Carpegna ôc le capitaine Pagano. Le premier fut pris,
mais l'autre entra dans la place avec la plus grande partie de
fes troupes. Les François firent une grande brèche aux mu-
railles , qui étoient très-foibles du côté qu'ils avoient attaqué.
Morales rabbatit alors beaucoup de fa préfomption ôc de fon
orgueil i furtout lorfqu'il vit que , quoique déjà au milieu de
i'hyver, on pouvoir néanmoins pafTer la Doire à gué. Il aban-
donna donc la ville le 14. de Décembre , fans attendre l'affaut,
ôc fe retira dans le château, ou cinq jours après, à fa honte
ôc à celle des Efpagnols, il fut obligé de capituler ôc d'ac-
cepter les conditions que BrifTac lui prefcrivit.
La prife d'Yvrée favorifa beaucoup nos entreprifes ; car
par ce moyen les troupes auxiliaires des Suifles trouvèrent un
pafldge ouvert de ce côté là , ôc nous , un chemin pour faire
nos courfes dans le Milanez ôc fur les terres de Pavie. La
I Alpes Grai£ & Pœnhice dans le
texte : Pœmiiie fe nomment à prefent
ïe grand mont S. Bernard 8c le Mont-
jou : Cràice , le petit mont S. Bernard
8c la Colomne-joii. Il n'eft pas difficile
de faire des conjedures fur leur ancien
nom d 'Alfes Graics & Panina.
ville
D E J. A. DE T H O U , L i v. XV. 5'47
ville de Bielle, proche la rivière de Sarno, fe rendit après la
prife d'Yvrée, ôc tous les peuples de cette province prête- Henri II.
rent ferment de fidélité au Roi. BrifTac les déchargea de la i ; j 4.
moitié du tribut qu'ils payoient à l'Empereur , afin de s'atti-
rer leur affeâion 5 enforte que de vingt mille écus qu'ils étoient
obligés de payer auparavant, ils n'en donnèrent que dix mille
au Roi. Le château de Mafino, quoique bien fortifié, fut
obligé de fe rendre, après avoir foûtenu l'effort du canon
pendant deux jours j ce qui donna lieu à nos troupes de faire
de plus grandes entreprifes. Enfin les foldats de Volpiano
ayant rompu la trêve, le comte de la Trinité fut repouffé dans
le tems qu'il y vouloit faire entrer des vivres.
Le maréchal de Briffac, au commencement de l'année fui- i S S S'
vante, prit Santia, petit bourg dont la fituation avantageufe
pouvoit fervir à empêcher les courfes des foldats de Vol-
piano , de Verceil ôc de Crefcentino. En effet la place de
Santia étant carrée, on avoir fait faire à chaque angle des
baftions, qui, par les foins ôc les travaux des Ofiiciers de la
garnifon qui mirent eux-mêmes la main à l'ouvrage, furent
en peu de tems affez élevez , ( comme l'expérience nous le
fit bientôt connoître ) pour défendre la place contre les plus
grands efforts de l'ennemi. Deux de ces baftions défendoient
la porte qui conduit à Yvrée, ôc les deux autres celle qui
eft: vis-à-vis San-Germano. Comme l'endroit étoit plus long
que large, on fit faire des foffez en dedans, ôc on joignit
des baftions avec des levées à égale diftance, ôc affez éloignées
de ces baftions , pour empêcher qu'on ne les attaquât.
Les Fran(^ois ayant porté plus loin leurs armes, mirent fous
l'obéïffance du Roi la ville de Crepacuore, place bien fortifiée ôc
fituée près de Pavie. Peu de tems après Cafal-Saint-Vas fur le
Pô , qui eft aujourd'hui la capitale du Mont-Ferrat ( ville con-
fiderable par les richeffes Ôc par la Nobleffe de quelques-uns
de fes Citoyens , dont les principales familles font celles des
Comtes de San-Martino ' ôc deBiandrata) fut prife parunftra-
tagême de Jacque de Salvaifon ; coup auffi heureux que hardi.
Ce Capitaine étoit de Perigord , d'une maifon noble , mais
pauvre. Il avoir longtems appris à faire des armes avec les étu-
dians en droit de la célèbre académie de Touloufe , d'où il
: Paradin , au lieu de San-Martino , met Saint-George.
Tome IL Z z z
54S HISTOIRE
,■,.,. iiij.».i ,«m s'étoit enfui en Italie , à caufe d'une fort mauvaife aûlon
TTr^ nr TT Qu'ïl avolt commlfe. Enfin il réùfllt fi bien par fon adreiïe ôc
par la valeur , dans le riemont , ou etoit pour lors le théâ-
tre de la guerre , que non-feulement il effac^a les taches de fa
vie paflée , mais qu'il fe rendit digne de poffeder les premiers
emplois militaires fous les yeux des Généraux. Le maréchal
de Briflac , qui connoifibit fon génie & fon a£tivité , lui
confia l'emploi d'envoyer ôc d'examiner les efpions. Dans
le tems que Salvaifon commandoit dans Verrue, place voili-
ne de Cafal , il envoya dans cette dernière ville un efpion nom-
mé Fontarole , qui fous prétexte d'y vendre des herbes , y
alloit fouvent pour s'informer de tout, & en rendre un com-
pte exa£l à fon maître. Mais comme ces fortes de gens pren-
nent tantôt le parti de l'un , & tantôt celui de l'autre , ôc que
fouvent ils les trahilTent tous les deux à la fois, Fontarole ga-
gna les bonnes grâces des Efpagnols î il apprit d'eux l'état de
la place, quelles étoient les fortifications, la manière dont ils
pofoient les fentinelles 5 enfin il s'inftruifit du cara6lcre de Fi-
gueroa , ôc de celui des autres Chefs. Il donna aufîi-tôt avis de
tout cela à Salvaifon, qui après avoir fçu l'endroit par où l'on
pouvoir aifément efcalader les murs de cette place , en parla
au Maréchal , ôc convint avec lui d'attendre pour exécuter fon
entreprife jufqu'au 10 de Mars, jour qu'on avoit choifi pour
célébrer les noces d'un des premiers Citoïens de la ville.
Comme il n'ignoroit pas que le fervice fe faifoit dans cette
place avec négligence ôc fans difcipline , ôc qu'il prévoyoit
bien que dans cette fête le vin ôc le jeu dérangeroient encore
plus les foldats , il jugea qu'il pourroit aifément ce jour-là ve-
nir à bout de fon deffein. Mais pour ne pas fe rendre fufpedl,
il feignit d'être malade , ôc envoya chercher , avec la permif-
fion de Figueroa , des médecins à Cafal qui arrivèrent fur la
fin du jour à Verrue. A leur arrivée, il les fit conduire avec
beaucoup de politefTe dans une auberge , ôc les pria d'atten-
dre jufqu'au lendemain , s'excufant fur le fommeil dont il fei-
gnoit d'être accablé. Le Maréchal, qui étoit pour lors occupé
à fortifier Santia, lui envoya huit cens hommes d'élite , qu'il
devoit fuivre lui-même peu après , avec le refle de fes trou-
es. Salvaifon partit avec ce fecours pour fe rendre à Cafal.
1 trouva les fentinelles endormis ôc enfevelis dans le vin , ôc
l
DE J. A. DE THOU. Lrv. XV. 5*49
efcaîada les murs à trois heures après minuit fans aucun obfta-
cle. Ayant pafle au fil de l'épée les foldats qui formoient ^£^^^1 n.
les premiers corps-de-garde , il entra dans la ville avec fes t ^ r f
troupes j avant que la garniion , qui le rellentoit encore de
la dcbauche du jour précédent , fût éveillée. Enfin s'étant em- cafa^i-^s. vas
paré des principales rues ôc de la place , il fitfonnerun grand piife par Sal-
nombre de trompettes qu'il avoit fait porter , ôc fit retentir ^*' ^"'
la ville deux fois de fuite du nom de France , comme fi on
eut déjà ouvert les portes , ôc que notre armée y fut entrée.
Ce bruit effraïa tellement Figueroa ôc Guevara , qu'ils fe reti-
rèrent dans le château , fans prefque faire de réfiftance. Les
Allemands après avoir abandonné la ville , fe retranchèrent
dans une tour, qui étoit dans l'enceinte de la ville,
Salvaifon s'étant rendu maître de la place , ôc ayant appris
que le maréchal de Brifiac arrivoit, attaqua la tour fans perdre
de tems. Mais nos foldats ayant donné avec trop de précipi-
tation, ôc les Allemands fe défendant d'abord avec un grand
courage, nous perdimes de notre côté près de deux censhom-'
mes. Cependant la tour fut prife , ôc on y maflacra Jean-Bap-
tifte de Lodrone colonel des Allemands avec tous ceux qui la
défendoient i on affiégea enfuite le château, où les vivres com-
ïnençoient à manquer. Car tandis que le Gouverneur, que Fré-
déric duc de Mantouë y avoit mis , y commandoit, les Efpa-
gnols qui gardoient la ville , empêchoient qu'on ne portât des
vivres dans le château i ôc n'y en laifibient guère entrer que
pour un jour. Figueroa voyant qu'on ne pouvoit compter fur
les Allemands qui étoient avec lui , ôc qu'il n'avoit de vivres
que pour peu de jours , demanda à capituler , ôc promit que
fi on ne venoit à fon fecours dans l'efpace de vingt-quatre heu-
res, il fe reuireroit à condition qu'il auroit vie ôc bagues fau-
ves. Gonzague aflure que ce malheur arriva par la trahifon ou
par la négligence de Diego d'Arbizzo fecretaire de Figueroa ,
qui ne l'informa point du delfein des François, quoique Mag-
gi lui eut dépêché un homme de confiance pour l'en aver-
tir. Je crois que cet envoyé étoit Pierre Fiantanida, homme
très habile dans les fortifications , qui étoit aufil venu pour lui
parler du deifein qu'on avoit de prendre Turin î comme le
rapporte Luc Contile dans la vie de Cefar Maggi'.
I On a exprès omis de traduire en 1 que félon Pierre du Puy , elles doivent
cet endroit deux lignes du texte,parce- 1 être efFace'es.
Z z z i j
Wnu.^!^i!i'jiijmi'msm
jp H I S T O I R É
Cependant le marquis de Marignan voyant que la rufe étoit
HiNPvi 11 ^^"^i^^^^c pour avancer le fiége de Sienne , réfolut d'en venir à
i r t' r 1^ force ouverte. Manriquez Ten prelToit de la part de l'Em-
Suircdufié- p^reur ôc de Philippe roi d'Angleterre , & Côme l'y excitoit
gt^dcSienne. par de magnifiques promefles. Pélir cet effet ce Duc lui en-
voya vingt-huit pièces de canon , outre celui qui étoit dans le
camp. Le foin de cette artillerie fut confié à Gabriel Serbel-
lone ôc à Jule Alifani , l'un ôc l'autre fort expérimentez. Le
Marquis ayant bien examiné la fituation de la ville avec Chia-
pino Vitelli, crut qu'il devoit dreffer fes batteries auprès de la
porte Ovile , du côté de San-Francefco. Cependant le bruit
s'étant répandu dans la ville , que les ennemis fe preparoient à
l'attaquer de toutes leurs forces , ôc que pour ce fujet ils avoient
fait venir de Florence une grande quantité de canons , la ter-
reur s'empara de tous les Citoïens , qui s'affemblerent aufïî-tôt
pour délibérer , ôc fçavoir lî le bien public ne demandoit pas
qu'on envoyât plutôt des députez pour traiter avec le marquis
de Marignan , que d'attendre jufqu'à la dernière extrémité. Jé-
rôme Spannochi , ôc Barthelemi Cavalcanti ayant dit à Mont-
luc que la plus grande partie des Citoïens étoit d'avis de capi-
tuler , il tint Confeil avec Corneille Bentivoglio , ôc fit affem-
bler les Capitaines François , Italiens ôc Allemands. Quoi-
qu'alors Montluc , dont la fanté n'étoit pas encore rétablie ;
fût obligé de garder fa chambre , la tête bien envelopée ôc le
corps couvert d'une robbe doublée de peaux, il fe revêtit ce-
pendant en cette occafion d'un habit magnifique ; ôc fembla-
ble à un jeune homme jaloux de fa beauté ôc de fa parure^ il
but un peu de vin Grec , pour paroître moins pâle ôc fe don-
ner de la couleur j ôc en cet état il parut en public , ôc rendit
par fa préfence le courage aux Siennois , affemblés pour déli-
bérer fur le parti qu'ils avoient à prendre. Montluc par un
difcours fage ôc véhément fçut les détourner d'un deffein aufïî
honteux que lâche. Il fit faire ferment une féconde fois à
Reckrod ôc aux autres Généraux ^ qu'ils expoferoient leur vie,
Ôc qu'ils répandroient jufqu'à la dernière goûte de leur fang
pour le fervice du Roi^ ôc pour conferverla République dont
le Roi avoit entrepris la défenfe. Cela fe paffa en préfence du
Chef du peuple , des 12 Confeillers , ôc des 8 Commiffaires
chargés des affaires de la guerre , qui tous enfemble formoient
DE J. A. DE THOU, Liv. XV. s^i
le corps de la magiftrature de Sienne. Ambroife Nuti en fît ~ "^-=^
au(îi-tôt fon rapport à la Nobleffe j qui en témoigna beau- Henri ÎI.
coup de joie. ^ 5 5 J-
Ainfi après avoir ranimé les courages , on ne penfa plus
qu'à la fureté de la place. On la divifa donc en huit quartiers
pour la fortifier plus facilement , & on les diftribua à huit per-
lonnes choifies , pour faire faire par des gens fidèles le dénom-
brement éxa6t des hommes , depuis fâge de douze ans juf-
qu'à foixante, ôc des femmes depuis douze jufqu'à cinquante,
afin de les employer aux fortifications. On les obligea d'a-
cheter des pelles, des bêches, des hottes jôc les autres inftru-
mens neceffaires pour creufer ôc tranfporter les terres. Quant
à la milice de la ville , Montluc fit vingt-cinq compagnies de
tous ceux qui portoient les armes t Ôc il en donna le comman-
dement à quatre Gouverneurs de la ville qu'il inftitua , lel-
quels étoient foûmis à huit Capitaines 5 Montluc , lorfqu'il fe-
roit necefiaire , devoir donner fes ordres à chacun de ces Ca-
pitaines en particulier, ôc ceux-ci à leurs Lieutenans. En cas
qu'il fallut reparer une brèche ou quelque autre chofe , il leur
ordonna d'en donner avis au Commandant du quartier, ou à
un des Gouverneurs de la ville , qui auroient foin de faire aver-
tir les ouvriers , ou le Capitaine de la compagnie bourgeoife.
Par ce moïen Montluc dans moins d'une heure raffembloit,
fans trouble ni confufion , les perfonnes deftinées aux travaux ,
ôc les bourgeois qui compofoient les compagnies , en aufii
grand nombre qu'il le fouhaitoit. Pour éviter la trahifon , on
changeoit de fix heures en fix heures le mot du guet. Les trou-
pes du Roi difperfées en differens endroits ne laiflant à Mont-
luc aucune efperance de fecours , il fut d'avis de recevoir l'en-
nemi entre les murailles, ôc là de le combattre de toutes fes for-
ces , voyant qu'il ne pouvoit le faire autrement qu'avec défavan-
tage. C'eft pourquoi il fit faire en-decà de la muraille un foffé
large d'environ quatre-vingt pas > qu'il Dorda de canons charges
à cartouches. Il avoit aufli delfein d'y mettre des arquebufes
à fourche avec les arquebufiers de la ville , ôc de le fortifier de
baftions par les cotez , d'oint , après une furieufe décharge , il
devoir fortir lui-même avec les Officiers armez d'épées , de
fpontons ôc d'autres inflrumens, pour fondre çà ôc là fur l'ennemi
troublé par les volées de coups de canon qu'il auroit effuyées.
Z z z iij
/
SS2 HISTOIRE
, On ignoroit encore de quel côté l'ennemi battroit la ville.
TT TT Mais Montluc pour en être certain , faifoit fortir pendant la
Henri 11. . , .^ ^ , o • t r
nuit des payiians avec quelques Capitaines. L.es payilans mar-
^ ^ ^' choient devant, Ôc lorfqu'ils entendoient parler quelqu'un, ils
venoient avertir les Capitaines, qui aufiTi-tôt fe gliiloient le
ventre à terre avec les payifans , juCque dans le lieu où l'on
avoir apperçu quelqu'un ; ôc s'ils entendoient parler trois ou
quatre perfonnes enfemble , ils étoient obligés d'en avertie
Montluc , qui conjecturant de ce rapport que les Comman-
dans de l'artillerie venoient reconnoître le lieu , ôc que c'é-
toit de ce côté-là qu'on devoir attaquer la ville , faifoit venic
les Gouverneurs de chaque quartier , pour ordonner aux Lieu-
tenans d'aflembler les Chefs des pionniers , afin de mettre
promptement la main à l'ouvrage. Quoique Montluc eût
pourvu à tout ce qui étoit necellaire , ôc qu'il n'eût jamais
douté qu'on ne l'attaquât du côté dont j'ai déjà parlé , il pa-
roiflbit cependant inquiet, voyant qu'il étoit obligé de ruiner
les maifons de campagne , ôc les jardins des Citoïens. En effet
il y avoit un cul de fac allez long proche la porte Ovile, que
le comte de Vico avoit entrepris de faire combler de terre,
ôc l'on ne pouvoir prendre cette terre dans un autre endroit
que dans ces jardins , par ou il falloir d'ailleurs faire le foffé
ôc les levées de part ôc d'autre. Mais les Siennois plus jaloux
de conferver leur liberté que leur bien , le tirèrent bien- tôt
d'inquiétude. Informés du deffein des ennemis , ils s'affemble-
rent aulTî-tôt ; ôc comme il étoit nuit , ils apportèrent un grand
nombre de flambeaux, ôc bouleverferent eux-mêmes avec joie
leurs jardins Ôc leurs terres, fans qu'on entendît de leur part
ni plainte ni murmure,
A peine le marquis de Marignan put-il faire avancer douze
canons pendant cette nuit , à caufe de la difficulté qu'il y avoit
de les tranfporter fur la coUine. Il fit faire la première décharge
contre le pied de muraille : mais comme elle étoit de brique,
elle reçût les coups de canon fans en être ébranlée. On le
braqua enfuite contre le milieu du mur qu'il ouvrit fansl'abba-
tre. Alors Tennemi découvrit l'ouvrage, que les afiîegez avoient
commencé au-dedans de la ville. Le Marquis voyant qu'il
avoit befoin d'un plus grand nombre de canons, pour venir
à bout de fon entreprife , ôc que cependant , comme on ne
DE J. A. DE THOU , Liv. XV. ^^3
pouvoit les faire venir dans un jour, c'étoit donner le tems aux
affiegez d'élever leurs ouvrages, il donna l'ordre à fon armée, Henri IL
de la même manière que s'il eût dià livrer l'aflaur, & demeura 1 ^ y 5.
néanmoins dans fa linere, fous le toit d'une petite maifon fituée
derrière fes batteries , étant pour lors incommodé de la goutte.
Montluc ayant remarqué du haut de la vieille citadelle, qu'on
voyoit le derrière du canon des ennemis, fit tirer par le meil-
leur Canonier de Sienne plufieurs volées, qui incommodèrent
beaucoup une compagnie d'Allemands, ôc tuèrent quelques
Efpagnols. Il y eut même un boulet qui entra dans la petite
maifon, où le Marquis s'entretenoit avec un Gentil-homme
de la Chambre du roi Philippe : ce Général s'étant vu fur le
point de périr fous les ruines de cette chaumière^ en eut une
fi grande frayeur, qu'aufTitôt il fut délivré des douleurs de fa
goutte. Cette décharge ayant démonté les batteries des en-
nemis, ils tinrent confeil dans leur camp, 6c délibérèrent fi
oncontinueroitlesdecharoes.il fut décidé Qu'on cefleroitde
tirer, & qu'on tâcheroit de prendre la ville par la famine , puif-
qu'on ne pouvoit la réduire par la force. Manriquez lui-mê-
me , qui témoignoit tant d'ardeur pour prefTer le fiége^fut d'avis
auiïi bien que les autres, qu'on retirât les batteries , ôc qu'on
renvoyât même les canons qu'on avoit fait venir de Florence.
Les Siennois manquoient déjà de vivres. Il étoit défendu
à toutes perfonnes d'en porter dans la ville fous peine de la
vie 5 & Vitelli avoit foin de faire exa6lement obferver cette dé-
fenfe : celui qu'on furprenoit en faute , étoit exécuté avec la
dernière rigueur , 6c pendu au premier arbre , ou à la première
poutre qu'on trouvoir. Montluc voyant que c'étoit par la faim,
6c non par les armes , qu'on vouloir le réduire , 6c ayant deflein
de prolonger ce fiége de quelques mois, réfolut de renvoyer
îes Allemands qui murmuroient déjà. Pour le faire honnête-
ment ôc éviter les féditions^ il les fit redemander par Strozzi,
fans faire paroître que ce fût de concert avec lui, qu'on
îes redemandoit. Il lui envoya donc le capitaine Cofieil ' fon
ami , pour lui faire part de fon deflein. Strozzi ne manqua pas
de l'approuver, 6c d'écrire à Rekrod par le capitaine Flami-
nio , pour le prier de venir au plutôt avec fes Allemands,
parce qu'il avoit réfolu d'aifembler une armée, afin d'attaquer
I II 7 a dans le texte Flaminkis; c'eft une faute : Voyez Montluc , liv. 3.
^4 HISTOIRE
^-^ — : l'ennemi dans fon camp : au bas de fa lettre il lui mandoit qu'il
■Vf TT ne pouvoitrien faire fans fes troupes > qu'ainii s'il ne les ame-
noit promptement avec lui » il feroit caufe de la tuine de nos
affaires en Tofcane.
Cette lettre étant arrivée, on en fit la Ie£lure à Montluc ,
fans en rien communiquer au Sénat. A cette nouvelle il parut
furpris 6c troublé. Alais voyant que les Allemands étoient prêts
d'exécuter cet ordre , ôc que la faim Femportoit fur la crainte
qu'ils avoient de fortir de la ville, il leur fuggera un moyen
qui réùflit d'autant mieux , que les ennemis ayant intercepté
ies lettres de Strozzi, avoient fçû quelque choie du deffeinde
Aiontluc , fans cependant découvrir le jour deftiné pour la for-
tie des Allemands. Les ennemis mirent partout de bonnes
fentinelles , ôc renforcèrent les corps de garde. Mais pour les
jouer , Montluc donna ordre de fermer toutes les portes au
jour marqué, ôc fit fortir pendant la nuit deux compagnies
Françoifes qu'il avoit choifies , ôc une Italienne. Il donna la
première à Charri , la féconde à Blaccon , ôc la troifiéme au
comte de Caïazzo, avec ordre d'attaquer les corps de garde,
tandis que les Allemands palferoient le folfé. Ils s'acquittè-
rent exactement des ordres qu'ils avoient reçus. Charri força
deux corps de garde Efpagnols qu'il trouva fur fon paffage ,
ôc que commandoit Jérôme de Terres. Le troifiéme donna
plus de peine 5 nous perdimes en l'attaquant cinquante de
nos meilleurs foldats. Les Allemands s'échaperent à la faveur
de ce combat, quoique François d'Aro , ôc Ferdinand de Syl-
va frère de Ruy Gomez , qui avoit le commandement de l'in-
fanterie en l'abfence de l'Adelantade , les pourfuiviflent jufqu'à
la rivière d'Arbia.
Les Allemands , qui avoient fait beaucoup de chemin pen-
dant la nuit étant fatiguez , marchoient fans ordre , ôc fans rien
appréhender, lorfque Chiapino Vitelli ôc les garnifons voifi-
nes vinrent les envelopper , ôc les malfacrerent prefque tous
auprès de Lucignanello. Il n'en refta que deux cens avec leurs
enfeignes, qui fe retirèrent à Montalcino. La nouvelle de cet
événement effraya les Siennois. Mais Montluc les raffura, en
leur faifant entendre , qu'il étoit neceffaire pour le falut de leur
république que tout fe pafTdt ainfi. Ils ne perdirent donc rien
dçlewt courage ni de leur fideUté. Comme la difette augmentoit
de
DE J. A. DE THOU, Liv. XV. çjj
de jour en jour, 6c qu'il étoit neceflaire pour le bien pu- .
blic qu'on usât d'une feverité , que les Siennois ne pouvoient p^j^j^j jj
exercer envers leurs concitoyens, on créa MontlucDidateurj
& on le revêtit pour un mois de l'autorité de tous les autres ^ ^ ^ *
Magiftrats. Etant donc feulle maître 4e tout, il ordonna que
les habitans & les foldats feroientla garde chacun à leur tour,
de forte cependant que les citoyens fe repoferoient deux nuits,
ôc les foldats une feulement. Il défendit que l'on diftribuât aux
citoyens plus de dix onces de pain par jour, ôc aux foldats
étrangers plus de quatorze. Il fit faire le dénombrement de
toutes les perfonnes inutiles , à qui il fut ordonné de fortir
de la ville. Le nombre montoit à quatre mille quatre cens >
tant hommes que femmes , qui furent expofés à la raillerie
ôc à la cruauté des ennemis. Spedlacle bien déplorable , ôc
qu'on pouvoir appeller inhumain , fi le falut de la patrie
Ôc la necelTité preflante , qui doivent l'emporter fur toute au-
tre confideration , ne l'euffent en quelque forte excufé.
Ainfi le fiége dura encore près de trois mois. Le marquis
de Marignan fouffrit beaucoup dans cet intervalle , tant parce
qu'il falloit faire venir de loin des vivres , dont fouvent on
iiianquoit dans fon camp , que parce que la cavalerie étoit
obligée de s'éloigner pour aller au fourage. Bien plus^pref-
que tous les Généraux , excepté Vitelli , s'étoient éloignes du
Marquis , ne pouvant fouffrir ton avarice , fa mauvaife humeur ,
ôc fon orgueil. Il fut lui-même obligé de s'éloigner, ôc dal-
ler de Montecchio à Belcaro, pour changer d'air, étant cruel-
lement tourmenté de la goutte j ainfi rien n'avançoit. Il ne
demeuroit pourtant pas dans l'inadion, ôc il étoit fans ceffe
occupé du moyen dont il fe ferviroit , pour foulever la ville.
Il gagna enfin un nommé Pietro, qui eut foin d'avertir les No-
bles de fonger à leurs intérêts, par des lettres qu'il jetta dans
leurs maifons. Il leur faifoit entendre qu'on avoir inutilement
efperé du fecours de la France 5 qu'ils ne dévoient pas atten-
dre jufqu'à la dernière extrémité pour capituler : que peut-
être le vainqueur ne leur feroit pas toujours les mêmes offres:
qu'ils dévoient penfer de bonne heure à leur falut, ôc con-
fulter ceux qui avoient fur ce fujet fuivi les confeils qu'on
leur avoit donnés , ôc dont les maifons étoient marquées d'une
croix blanche.
Tom, IL Aaaa
SS^ HISTOIRE
■ Ceux chez qui on avoit jette ces lettres, les portefent aux
Henri IL ^^gi^J^^ts , qui allèrent aulTitôt vifiter ces maifons marquées
j ç -. ^^ d'une croix. Cela étant arrivé deux ou trois fois dans difFerens
quarders de la ville ^ le peuple en fut indigné , ôc demanda
qu'on fie mourir promptement ceux qui étoicnt fufpeâis. Mont-
luc fit enforte qu'on fe contenteroit feulement de prendre trois
Gentils-hommes j de ceux dont les maifons étoient marquées,
& de les mettre en prifon , fe doutant bien que c'étoit le mar-
quis de Marignan qui faifoit joiier ce reflbrt, pour brouiller
la Nobleffe avec le peuple , ôc afin que les Nobles , qui étoient
en plus petit nombre, fe voyant maltraités par le peuple, fe
retiraffent dans un quartier de la ville , pour fe mettre à l'abri
de la violence , ôc fe rangeaifent enfuite du côté de l'ennemi.
En effet Montluc ne pouvoit croire que les premiers de la
ville, ôc que des citoyens dont la fidélité lui croit fi connue,
fuffent capables de pareils complots. Il ne ceffoit de prier les
Magiflrats ôc le peuple d'ufer de modération, ôc de ne point
tremper leurs mains dans le fang de leurs compatriotes qu'ils
avoient jufqu'alors épargné , ôc d'attendre que le tems les inftrui-
sît de la vérité des faits. Il ordonna auffitôt des prières publiques ,
pour appaifer , par des motifs de religion , le courroux du peu-
ple. Montluc en même tems envoya dans tous les quartiers
de la ville des perfonnes, pour examiner ceux qui alloient ôc
venoient pendant la nuit. On fi?upçonna ce Pietro , que le
marquis de Marignan avoit gagné : on le prit, ôc on le mit
à la queftion , où il avoua à Montluc tout ce qui s'étoit palfé.
Ainfi les trois Gentils-hommes , qu'on avoit mis en prifon ,
furent délivrés ôc renvoyés abfous. A la prière de Montluc,
ils allèrent , comme malgré eux , au Sénat, pour remercier les
magiftrats de n'avoir point ajouté foi aux calomnies dont on
les avoit noircis , ôc de ne s'être point prêtés à la fureur aveu-
gle du peuple. Les uns ôc les autres verferent des larmes ôc
fe réconcilièrent. Le peuple cefïa de craindre , ôc on ne penfa
plus qu'à punir le traître : mais quoique fon crime fût grand,
il en obtint le pardon , par le moyen de Montluc.
La difette augmentant tous les jours dans la ville, on di-
minua encore par l'ordre du Général la portion de pain , qu'on
donnoit tous les jours. Ainfi les officiers ôc les foldats étran-
gers furent réduits à douze onces de pain par jour , les autres
DE J. A. DE THOU, Liv. XV. ^sj
troupes & les citoyens à neuf. Monrluc , avec Bentivoglio 6c ««^^»^— «u«
le comte de Caïazzo , ne mangeoient qu'une fois le jour, & {^enri II
vécurent ainfi depuis la fin de Février, jufqii'après le fiége. On i r r r.
avoir déjà mangé tout le bétail , jufqu'aux chevaux Ôc aux
mulets. Le nombre Aqs habitans 6c des foldats diminuoit
tous les jours : on les voyoit mourir fubitement dans les rues ,
fans être attaquez d'aucune maladie. Les médecins attribuoient
cela aux mauves que l'on mangeoitj 6c qui > félon eux, étant
un purgatif trop violent , empêchoient la difgeftion ; enforte
que ceux qui en avoient fait leur nourriture perdoient peu à
peu toutes leurs forces , 6c mouroient fans s'en appercevoir.
Le Sénat cependant envoyoit fouvent a Rome des députez.
Amerighi , l'évêque de Pienza, 6c Charle Meflaini y allèrent
l'un après l'autre , pour s'informer fi on avoir defîein d'envoyer
du fecours , comme on le leur avoir promis tant de fois. On y
envoya encore P. Antoine Pecci , qui fonda d'abord l'inten-
tion des Cardinaux de notre parti , 6c des autres miniftres ,
que le Roi avoir à Rome. Il écrivit au Sénat ce qui fe paf-
foit , 6c exhorta les Siennois à penfer à leur fureté. Il leur fit
fentir , qu'ils ne dévoient mettre leur efpérance que dans les
conditions qu'ils pourroient obtenir de FEmpereur 6c du duc
de Florence , qui n'étoient pas encore fi irritez qu'on ne pût
les appaifer , fi on y penfoit au plutôt j d'autant plus que dans
le cas 011 il s'agit de défendre fa liberté , on pardonnoit beau-
coup dechofes qu'on ne pafTeroit pas en toute autre conjondure.
Enfin Ambroife Nuti , qui étoit fort dans nos intérêts , fut
député pour aller demander fi on pouvoir encore efpérer
quelque chofe , 6c pour faire enforte > s'il falloir fe rendre ,
que ce fut fans bleifer la dignité de la République, 6c la liberté
des citoyens , ayant mérité par leur inviolable attachement
au Roi , qu'on eût des égards pour eux.
Le cardinal de Ferrare 6c Srrozzi , qui étoient pour lors à
Rome , ne s'accordoient pas entr'eux. Le dernier ne pouvant
fouffrir Côme , vouloir qu'on continuât la guerre dans la Tof-
cane j 6c l'autre au conrraire craignanr que Sienne ne tombât
entre les mains de fEmpereur ou du duc de Florence, vouloit
qu'on capitulât à quelque prix que ce fût. Il fitfes eflx)rts pour
pacifier tous les troubles , fans cependant bleffer l'auroriré du
Roi , ni toucher à la Uberté des citoyeiis 3 6c pour venir plus
Aaaa ij
SsS HISTOIRE
I . facilement à bout de fon entreprife , il pria le Pape de fe rendre
Henri IL niédiateur dans cette affaire. Mais le Pontife, qui avoiteu
j ^ . . - ' envie de s'emparer de l'Etat de Sienne , ayant perdu toute
efpérance de ce côté-là, fe livra entièrement aux plaifirs,ÔC
ne travailla à cette affaire qu'avec négligence. Il n'y avoit
donc plus d'autre reffource , que de mettre la ville entre les
mains de quelques Princes d'Italie, ôc de choifir pour cela
quelqu'un, comme le frère du cardinal Ferrare, ou un autre,
dont on pourroit convenir. La chofe ayant été propofée,
Côme, qui ne vouloir pas que la haine qu'exciteroit cette
guerre tombât fur lui , renvoya la décifion de cette affaire à
l'Empereur, qui vouloir fe rendre maître de Sienne, & qui
prérendoit que cette ville étoitun fief de l'Empire. On lifoit
effectivement dans les archives de l'Empire , que les Sien-
nois avoient prêté ferment de fidélité à l'Empereur Charle
IV. ôc que fous i^QS aufpices , ils avoient formé une efpece de
République , qui s'étoitfoûtenuë jufqu'alors : Qu'ayant aban-
donné le parti de l'Empereur , en faifant fortir de la ville la gar--
nifon Efpagnole ôc démolir la citadelle , il fembloit qu'on de-
voit les regarder comme coupables de crime de Leze-Ma-
jefté : Qu'ils avoient même été profcrits , après cette rébel-
lion , par le jugement de la Chambre Impériale , ôc qu'enfia
ceux qui fe mêloient de cette affaire dévoient traiter avec
l'Empereur , qui de plein droit venoit de donner cette ville
à Philippe d'Efpagne Roi d'Angleterre , par un acle fecret.
Les difcours de Côme ne tendoient qu'à prolonger letems;
efpérant toujours que fi la ville fe rendoit , l'Empereur la lui
mettroit en dépôt entre les mains , parce qu'elle étoit enga-
gée pour des fommes confidérables 5 ou que s'il ne vouloit
pas la garder, il s'en déferoit peut-être en fa faveur. Ainfi vou-
lant connoître l'intention de l'Empereur ôc de Philippe , on
avoit envoyé Jérôme de Vecchiano,qui avoit été préfentau
Confeil qu'on avoit autrefois tenu à Chiozza(ou Chioggia)
comme nous l'avons déjà dit , ôc qui ayant été le premier au-
teur de la révolte des habitans de Sienne , abandonna notre
parti, pour fuivre celui du duc de Florence, à caufe de quel-
que mécontentement qu'il avoit re<;u.
Tandis que le cardinal de Ferrare travailloit avec Ci peu de
fuccès 3 ÔC que Strozzi ne penfoit plus au fecours qu'il avoit
DE J. A. DE THOU, Liv. X V. ss9
promis d'envoyer , la néceiïité augmentoit toujours dans la
ville. La vi£toire que le maréchal de Briflac venoit de rem- Kenri II.
porter à Cafal, ranima le courage des Siennois , qui fe flatte- i 5" 5 y.
rent que le vainqueur exempt de tout autre foin ^ viendroit
avec fon armée pour les fecourir : mais ils furent trompez dans
leur attente. Enfin comme ils étoient toujours difpofez à
fouffrir tout pour la confervation de leur liberté ^ il furvint alors ^ort de juic
un événement qui leur donna encore quelque efpérance. Jule trait. °" ^'"^'
III. mourut , moins épuifé par fon âge , que par le genre de
vie qu'il avoir mené. En eftet après la mort de Jean-Batifte
fils de Baudouin fon frère , Fabien frère cadet de Jean-Bdtifte
lui ayant donné bien moins d'inquiétudes , il s'étoit entière-
ment livré aux plaifirs , dans ce lieu charmant qu'il fembloit
avoir préparé pour la volupté y & qui eft iî admirable par les
fuperbes monumens , tant anciens que modernes, qu'on y voit
encore aujourd'hui. Il y pafifa prefquetout le refte.de fa vie avec
les compagnons de fes plaifirs , au milieu des jeux, desfpec-
tacles ôc des autres divertifiemens indignes de fa dignité ôc
de fon caradere , qu'il prenoit le jour & la nuit , fans jamais
penfer à fes affaires. Il mourut enfin le ving-quatre de Mars
ôc laiflfa pour héritier , Innocent del Monte qui portoit fon
nom , ôc qui par fes crimes ôc fa vie licentieufe deshono-
ra long-tems le facré Collège. La manière avec laquelle
Onufrc Panvini nous décrit la mort de Jule, nous fait bien
connoître combien ce Pape négligeoit les affaires. Cet écri-
vain rapporte que Baudouin fon frère , ayant une envie extrê-
me d'avoir la ville de Camerino pour lui & pour Fabien fon
fils , qui avoir époufé la fille de Côme , étoit enfin venu à bout
d'engager ce vieillard indolent à en faire au plutôt la pro-
pofition en plein confiftoire. Mais le Pontife voyant que per-
fonne nel'approuvoit, remit toujours la chofeau lendemain ,
ôc de peur d'être obligé, par les follicitations de fon frère,
d'affembler le confiftoire , il feignit quelque incommodité.
Pour mieux fe déguifer il ne voulut point manger des viandes
qu'on lui fervoit ordinairement, ou plutôt il en ufa plus fobre-
ment. Ce déguifement infenfé lui caufa la mort : car par une fui-
te de ce changement de régime , il fut attaqué d'une maladie
férieufe , qui l'emporta en peu de jours , à l'âge de 6j ans \
I Après cinq ans un mois ôc 1 6 jours de Pontificat.
A a a a iij
5^0 HISTOIRE
Les Siennois reprirent courage , dans refperaiice qu'on
77 \ 7^ mettroit en fa place un Pape , qui favoriferoit leur parti Ôc
leur donneroit du fecours. Mais les conteftations qui arri-
^ ^ ^* verent, ayant beaucoup retardé l'éle^lion du nouveau Pape ,
les Citoïens de Sienne furent réduits à une telle extrémité,
qu'ils penfcrent férieufement à capituler , de l'avis même de
Montluc , qui néanmoins ne voulut pas qu'on le fit au nom
du Roi. Strozzi d'un autre côté donnoit toujours quelqu'ef-
pérance aux afTiégez. Il leur faifoit entendre qu'il devoir venir
promptement avec fix mille hommes d'infanterie pour faire le-
ver le fiége j il fe vantoit même de féconder beaucoup les Cardi-
naux , qui étoient attachez à la France , dans l'éledion du Pape,
Les vivres qu'on avoit envoyés de la baffe Normandie ar-
rivèrent à Portercole. On avoit auffi embarqué fur vingt-huit
galères de Marfeille quinze cens hommes de pié , qui defcen-
dirent heureufement dans fille de Corfe. Sur ces entrefaites
Pienza, qui étoit la principale place du Val de Chiana, oià com-
mandoit Leonida Malatefti , & où Jean-Bâtifte d'Arezzo fut
pris avec foixante foldats , s'étant révoltée par les follicitations
de Leonida Malatefti , fut caufe que les villes de la côte
maritime fe livrèrent plufieurs combats. Sigifmond Comte de
Pvoffi , qui étoit avec cent cavaliers dans Buonconvento , ayant
fait venir Bacciotto Monaldi à San-chirico auprès de Mon-
talcino, nous livra un combat. Mais auffi-tôt il fe retira crai-
gnant qu'on ne lui tendît des embûches. Monaldi ôc Jean-
Baptifte Scazzini, voyant qu'il feroit honteux pour eux de pren-
dre la fuite , combattirent courageufement : mais ils furent
faits prifonniers, ôc menez avec plufieurs autres à Alontalci-
no. Strozzi informé que le marquis de Marignau traitoitavec
la dernière rigueur les Florentins rebelles , qu'on appelloit
autrement les Profcrits , ôc qu'il avoit refufé la grâce à Car-
letto de Montalcino fon efpion , fut fi irrité du mépris que le
Marquis faifoit de fes prières , qu'il fit pendre aulfi-tôt tous
les prifonniers.
La ville de Cependant les affiégez perdirent courage , fjr tout lorfqu'ils
^*^d"\^^' appi^ii-'^ï^t 9^6 la ville de Scarlino , où commandoit Camille de
des de la ca- 3cefi avec quatre-vingt foldats , avoit été furprife par Luc- An-
piîulation. toine Cupano gouverneur de Piombino. Enfin quoique Strozzi
eût envoyé à Sienne Ermés Palavicini fon ami ^ pour détourner
DE J. A. DE THOU, Liv. XV. ^6i
les afTiégez du defTein qu'ils avoient de fe rendre , &c pour les -
encourager, par le fecours qu'il leur promettoit, à maintenir leur He^ri IL
ancienne liberté ôcleur gloire j ils envoyèrent cependant Jerô- t r <r c '
me Ghino Bandinelli , Alexandre Guglielmi , Scipion Ghigi,
ôc Jérôme Malavolti , pour traiter avec Corne. Mais avant
de faire partir ces députez , on informa Strozzi de cette dé-
marche. Les Siennois envoyèrent Nicodeme Forteguerri j ôc
Strozzi dépécha de fon côté Pierre-Marie Amerighi , pour en-
gager le maréchal de BrifTac à envoyer au plutôt du fecours
à Sienne, ôc à faire fçavoir au Sénat s'il y avoit lieu d'en efpe-
rer, avant qu'on traitât avec Côme. La république de Luc-
ques, à la folhcitation de Strozzi, fe mêla de cette affaire:
elle promit aux aifiégez de leur fournir autant de vivres qu'ils
en auroient befoin , pour les troupes qu'on devoit leur en-
voyer. Cette promeiïe releva encore une fois le courage aba-
tu des Siennois , agitez par la crainte du danger preflant , ôc
néanmoins toujours épris de l'amour de leur précieufe liber-
té , à laquelle ils ne pouvoient fe réfoudre de renoncer , que
par défefpoir, ôc à la dernière extrémité.
Adrien Baglioni gouverneur de Chiufi, ayant donné ordre
à Betto de Peroufe de traverfer fans bruit la Chiana , auprès de
Porto de la Quercia, avec douze cens hommes, fe rendit fa-
cilement maître de la ville de VaUano , dépourvue de garni-
fon. Il n'en fut pas de même du Pont ôc des Forts , que Côme
avoit fait conftruire aux environs , ôc où après la prife de cette
ville , Malatefti avoit mis de bonnes garnifons , qu'il avoit fait
venir de Cortone , de Aîontepulciano ôc d'Arezzo. Ainfi Stroz-
zi qui n'étoit venu attaquer cette place qu'avec un camp vo-
lant , voyant qu'il ne pouvoit garder la citadelle, à caufe de
la proximité de l'ennemi , abandonna la ville , ôc renvoya à
Pienza deux compagnies Françoifes , Ôc dix -huit Italiennes
qu'il avoit avec lui , ôc qu'il mit fous le commandement abfo-
lu d'Aurele Fregofe. Côme avoit mis auprès de Montepul-
ciano le comte Rados de Dalmatie , avec cent cavaliers Al-
banois , pour s'oppofer au paffage de Strozzi. Comme ils en
venoient tous les jours aux mains , Serillac , qui commandoit
une compagnie de'cavallerie Françoife , y perdit la vie.
La dizette augmentant de jour en jour dans la ville de Sienne,
les Citoïens furent enfin obligés de capituler. Après de grandes
^62 HISTOIRE
'^-""— ""^^î conteftatioiis de part ôc d'autre^ on convint de ces articles : Que
Henri IL l'Empereur & TEmpire protégeroient toujours la ville ôc la répu-
I j y 5'. blique de Sienne : Que les Citoïcns joùiroienr de leur liberté;
qu'on maintiendroit l'ancienne autorité des Magiftrats , ôc qu'on
oubliroit tout ce qui s'étoit paffé : Que les Siennoisferoientré-.
tablis dans leurs biens ôc leurs dignitez : Qu'il leur feroit per-
mis , s'ils le jugeoient à propos , de fe retirer feuls ou avec
leur famille , ôc d'aller s'établir où ils voudroient : Que l'Em-
pereur , pour la fureté de la ville , pourroit y mettre à fes frais
ôc dépens une garnifon aulîl nombreufe qu'il le fouhaiteroit ,
ôc de quelque nation que ce fût ; mais qu'il ne pourroit faire
conftruire une nouvelle citadelle , ni rétablir l'ancienne , fans
le confentement des Citoïens : Qu'auflî-tôt que la garnifon Im-
périale feroit entrée dans la ville , on feroit abbattre les for-
tifications , qu'on avoit élevées pendant le fiége ou auparavant :
Que l'Empereur pourroit à fon gré régler le gouvernement ,
fans néanmoins s'éloigner de l'ordre obfervé jufqu'alors , dans
le partage des montagnes ôc des quartiers de la ville , ôc fans
toucher à l'autorité^aux privilèges ôc aux droits des Gouverneurs
ôc des Magiftrats, tant de la ville que de la campagne : Qu'il
feroit permis aux Officiers ôc aux foldats François , ôc à ceux
qui avoient pris leur parti, de fortir avec leurs armes ,|:ambour
battant , enfeignes déployées, avec leur équipage de guerre
ôc leur bagage j fans néanmoins que les Napolitains , les Mi-
îanois ôc les Florentins , qui étoient dans la ville , ôc que l'Em-
pereur ôc le duc de Florence regardoient comme des rebel-
les ôc des profcrits, puiTent jouir de ce privilège. On ajouta
que ces articles n'auroient lieu, que huit jours après que le Sé-
nat les auroit ratifiez.
Jean Manriquez ôc François de Tolède furent préfens à ce
traité conclu à Florence le 2 d'Avril. On l'apporta à Sienne,
où le marquis de Marignan envoya un trompette, pour de-
mander à parlementer. Montluc lui envoya Bentivoglio ôc
Charri. Alors le Marquis leur parla en ces termes : « Je ne doute
» pas , Meffieurs , leur dit-il , que Montluc , qui eft un ancien
» Capitaine très expérimenté dans la guerre , ne voie ce que
-' fignifient les articles du traité, qui lui permettent, auffi-bien
« qu'aux François ôc aux Italiens qui font au fcrvice du Roi ,
i» de fortir avec leurs armes j tambour battant , enfeignes
déployées
DE J. A. DE THO U, Li V. XV. $63
*» déployées ôc avec leur bagage. Cependant la confideration
»' que /ai pour vous & pour votre nation , m'engage à lui fai- Henri IL
« re fçavoir que, comme c'eft pour fonRoi qu'il a combattu j j - ^ ^^
» ôc non pas pour les Siennois , les Citoïens de Sienne n'ont
« pas traité pour les François , ni pourvu à leur fûretc. En-
» fin s'il vouloit penfer à fon faiut ôc à celui de fes troupes , il
3> devroit traiter avec moi au nom du Roi : en ce cas je lui
»' ferois des conditions dignes de fon courage ôc de la grandeur
" de fon maître.
Bentivoglio ôc Charri ayant informé Montluc de ce dif- Réponfe fié-
cours du Marquis , ce Général répondit qu'il connoiflbit allez \^^^ ^'^°^^'
les ufages de la guerre, pour ne pas ignorer ce qui étoit per-
mis. Qu'au refte , quoique les habitans fuflent réduits à la der-
nière extrémité , aulTi-bien que lui , ils avoient encore aflez de
courage pour fe défendre, Ôc pour ne rien faire qui ne fut di-
gne du nom François ôc du Roi fon maître 5 qu'il fuffifoitque
les Siennois euflent traité pour eux , ôc que fi quelqu'un ofoit
violer le traité , il étoit prêt de le foùtenir au péril de fa vie. Il
ajouta fièrement, qu'on ne liroit jamais fon nom au bas des ar-
ticles qui concernoient la reddition d'une place. Le marquis
de Marignan frapé d'une réponfe aulTi noble que hardie i promit
fuivant l'article du Traité conclu avec les Siennois , de per-
mettre à Montluc de fe retirer avec fes troupes honorable-
ment ôc en fureté. Mais Montluc étant informé que, dans l'ar-
ticle qui regardoit les François ôc les étrangers , on avoir fait
une exception pour ceux qu'on appelloit les Bannis, Ôc qwi
avoient été profcrits par l'Empereur , par Philippe roi d'An-
gleterre , Ôc par le duc de Florence , il ne put fe refoudre à
abandonner à la merci ôc à la fureur de l'ennemi des hommes
recommandables par leur valeur, leur naiffance ôc leur atta-
chement inviolable au parti du Roi. Il aflembla donc les Ci-
toïens, à la prière dcBarthelemi Cavalcantio, ôc leur fit enten-
dre que le Traité qu'on leur avoir envoyé, étoit captieux, en
ce qu'il privoit du bénéfice de la capitulation ceux même qui
avoient capitulé. « Vous n'ignorez pas , ajouta Montluc ,
=' qu'auilî-tôt que la garnifon Efpagnole eût été chafîée de la
3ï ville , ôc la citadelle abattue , les Siennois furent profcrits
»' par la chambre Impériale, à la follicitation de l'Empereur j
s» qu'au moïen de cette Sentence il s'eft rendu l'arbitre de
Tome IL Bbbb
j'cr^ H I s T O I R E
I « votre fort , & vous a livrez au roi Philippe fon fils. Vous'
Henri II " pouvez aiféinent conclure de -là que l'on n'a pas agi de
j - - - 3> bonne foi avec vous. Ainfi tandis que vous avez les armes
aj à la main , il faut combattre, jufqu'à la dernière extrémité,
35 ôc mourir plutôt avec honneur, que d'abandonner lâche-
« ment vos amis , ôc que de les livrer à la main d'un bourreau ,
» pour être égorgez avec vous. ^
Quoique Montluc n'ignorât pas, qu'il y avoit un article dU'
Traité qui mettoit les Siennois à couvert de tout , cependant
afin qu'ils n'abandonnaffent point leurs amis & leurs alliez, il
leur fit naître des doutes , ôc leur fit fentir qu'ils avoient lieu
de craindre. Ses remontrances furent efficaces : les citoïens
échauftcs firent grand bruit , ôc coururent aufiî-tôt aux armes.
Le marquis de Marignan informé du deffein des afiiégez 5.
appréhendât qu'ils ne vinfTent fondre fur lui , animés par le
défefpoir , ôc qu'ils ne taillaflent en pièces le peu de troupes
qu'il avoit , ou qu'ils ne l'obîigeafient à lever le fiége. Il en-
voya donc à Florence un député > pour inftruire le Duc de
tout ce qui fe pafibit. Côme dépêcha auiïi-tôt Concini , hom-
me habile Ôc prudent , qui avoit toujours été employé dans
cette négociation. On accorda aux Siennois ce qu'ils avoient
demandé, ôc on permit aux Profcrits , comme aux autres, de
fortir de la ville avec une entière liberté : ce qu'ils firent le 21
d'Avril.
Lorfque le comte Camille d'Elci , Nicolas Sergardi , Au-
guftin Bardi ôc Lelio Pecci, furent revenus avec les huit mi-
niftres de Sienne j à qui l'on avoit confié les affaires de la
guerre, Montluc remit aux Citoïens la porte CamoUia ôc l'an-
cienne citadelle, ôcfe retira avec fes troupes , en gardant cet
ordre. Les François marchoient les premiers avec Bentivo-
glio,le comte de Caïazzo , ôc quatre compagnies Italiennes y
que commandoient Barthelemi Giordani de Pezero, Rinaldo
de Vecchi de Ferrare , Turchetto de Brefce , ôc Flaminio de
Peroufe. Mario Bandini capitaine du peuple, S. Auban Ôc Luf-
fan les accompagnoient aufli. Charri ôc Blacon étoient à
l'arriere-garde , ôc Montluc les fuivoir à cheval avec Jérôme
Spannochi , pour qui il craignoit plus que pour tous les au-
tres. Entre les François ôc les Italiens marchoient huit cens
Citoïens 3 tant hommes que femmes , avec leurs enfans , qui
D E J. A. D E T H O U , L I V. XV. $6^
abandonnoient tous leur patrie, afin de conferver leur liberté »
pour laquelle ils avoient combattu avec tant de courage ôc de j|e|,^tj^i JJ,
conftance. Ce fpeâacle étoitfi trifte ôc fi touchant, que les en- j - -
iienois même en furent émus. La douleur des Siennois fut ex-
trême , îorfqu'il leur fallut quitter leurs amis ôc leurs parens qui
reftoient dans la ville : ils verferent bien des larmes de part ôc
d'autre i fur tout lorfqu'ils penferent que des perfonnes avec
qui ils étoient fi étroitement liez , ou étoient devenus déjà
leurs ennemis » ou au moins le deviendroient bien-tôt. Nos
foldats , qui avoient fouffert la faim pendant le fiége avec
une conftance admirable , ôc fans jamais murmurer, paroif-
foient ne quitter qu'à regret ces Citoïens infortunés , ôc ne
pouvoient retenir leurs larmes. Ce jour-là plufieurs de nos fol-
dats , qui n'avoient pas mangé de pain depuis quatre jours ,
moururent en chemin. Le marquis de Marignan , à la prière
de Montluc, fit fournir cinquante mulets , pour porter les en-
fans , les vieillards ôc les femmes enceintes. Après avoir ran-
gé en bataille les Efpagnols ôc les Allemands, il alla lui-mê-
me avec Chiapino Vitelli, jufqu'à San-Lazaro, au-devant de
Montluc , qu'ils accompagnèrent tous deux pendant quelque
tems. Enfin après s'être donné réciproquement plufieurs mar-
ques d'eftime Ôc d'amitié , ils fe feparerent j ôc nos troupes
continuèrent leur route jufqu'à Arbia-rotta, bourg fituéle long
d'une rivière fort agréable , où le marquis de Marignan avoit
envoyé dix-huit mulets chargés de pain, pour rétablir les for-
ces de nos foldats , qui enfuite partirent pour fe rendre à Buon-
convento , avec l'efcorte de Gabriel Serbellon , qui en avoit eu
l'ordre , au départ du marquis de Marignan fon oncle. Là aïant
vu venir P. Strozzi avec de la cavalerie, il embraffa Montluc ,
Bentivoglio, le comte de Caïazzo ôc les autres Capitaines, ôc
fe retira. Nos troupes partirent ce jour-là avec Strozzi , pour
fe rendre à Montalcino , oii les Siennois , qui avoient fuivi
Montluc , ôc quitté une ville qui n'étoit plus leur patrie , éta-
blirent , fous la prote£lion du Roi , une nouvelle république
avec un Sénat, ôc créèrent des Magiftrats qu'ils envoyèrent
dans les villes dont ils étoient les maîtres , pour y exercer la
jufîice , ôc conferver leur ancienne liberté. Ils fe confolerent
par là du malheur d'être expatriés.
Deux jours avant que la ville de Sienne fe fût rendue,
Bbbbij
5^^ HISTOIRE
I Montluc obtint du Sénat des lettres qu'il fît fcelîer du fceau
Henri II ^^ ^^ République , par lefquelles les Siennois rendoient té-
^ ' moignage à ce Général de fa fidélité, ôc du courage avec le-
quel il avoir combattu pour leurs intérêts ôc pour la gloire du
Roi. Les Citoïens de leur côté déclarèrent qu'ils n'avoient
rien oublié pour défendre leur ancienne liberté , ôc pour gar-
der la fidélité qu'ils dévoient à fa majefté Très-Chrétienne y
ôc que s'étant rendus invincibles par leur valeur , on n'avoit
pu les vaincre que par la famine 3 qu'enfin Montluc n'ayant
jamais voulu traiter au nom du Roi\, ils avoient été obli-
gés de le faire pour lui > ôc pour les autres officiers ôc les
foldats de Sa Majefté. Montluc , après avoir paflfé quelques
jours avec Strozzi , lui demanda une Galère pour fe rendre en
France avec fes troupes. Tandis qu'on l'équipoit à Civita-
Vecchia , il fit partir Luffan ôc Blacon avec S. Auban , ôc prit
enfuite le chemin de Rome, où il alloit autant pour jouir de
la gloire qu'il s'étoit aquife aux yeux de tout le monde dans
l'Italie , ôc fur tout à ce fiége fi fameux , que pour y voir les
miniftres du Roi.
Eîc(5liondu Dix-fept jours ' après la mort du pape Jule HI. Marcel
Pape Marcel Qervin natif de Fano dans la Marche d'Ancone , ôc origi^
naire de Montepulciano , ville de Tofcane , fut élevé au fou-
verain Pontificat le 9 d'Avril , par la fa6lion du cardinal Rai-
nuce Farnefe , frère du cardinal Alexandre , qui etoit pour
lors abfent. Son érudition ôc la régularité de fes mœurs l'a-
voient élevé aux premières dignitez de la Cour de Rome,
fous le grand-pere ^ deRainuceôc d'Alexandre Farnefe. Peu
de tems après Alexandre employa fon crédit pour lui obtenir
le chapeau de Cardinal. Richard fon père, qui étoit fort ha-
bile dans l'aftrologie , lui avoit prédit qu'il feroit un jour re-
vêtu de la première dignité de l'Eglife. Ce qui fit qu'il refifta
conftamment aux folHcitations de Caflandra Bencia fa mère,
}ui vouloir le marier 5 il lui dit qu'il préferoit aux agrémens
u mariage la haute fortune que les aftres lui promettoient
dans le ceUbat. Luc Gaurico , fameux aftronome de fon tems,
rapporte cette prédiction dans fon livre des Horofcopes ,
l
I Le texte marque \Z° dielQïZ. jour ;
à bien compter , ceft le 17. jour (24
Mars ôc 9 Avril ) en y comprennant
8c le 24 jour de la mort , ÔC le 9
jour de l'éleélion,
z Paul III,
DE J. A. D E T H O U , L I V. XV. y^r
imprimé à Venife chez Curtio Trajano , trois ans avant que ' »
Cervin fût élevé au fouverain Pontificat. Ce qui donne lieu Henri II.
de croire que cette prédidion n'étoit point une chimère , c'eft 1555".
qu'elle ne fût point faite après coup , ôc qu'elle annonça une
chofe qui n'étoit point encore arrivée.
Cervin étant élu Pape , penfa ferieufement à donner aux
Farnefes des marques de fa reconnoiflance , 6c leur dit qu'ils
trouveroient en lui un autre Paul III. Mais comme il étoit va-
létudinaire , ôc que les peines qu'il s'étoit données au Con-
clave l'avoient beaucoup affoibli ^ il fut violemment attaqué
d'une fièvre .6c d'une pituite, qui ne diminuèrent qu'avec fes
forces , ôc il mourut d'apoplexie le dernier jour d'Avril âgé
de cinquante-cinq ans moins fix jours , après vingt-deux jours
de Pontificat. Il fut inhumé auprès de Nicolas V. Son érudi- portrait d'un
tion étoit fi profonde, fa fageffe fi grande , ôc fes moeurs fi pu- E'^a"«l P^P^î
res , qu'on pourroit le comparer aux anciens Papes. On efpe-
roit qu'il auroit travaillé à reformer les abus introduits dans
FEglife , pourvu que fon élévation ne l'eût pas corrompu
comme les autres j c'eft ce qu'il appréhendoit , ôc ce qu'il dit
lui-même avant d'être élu Pape. Son lefteur lifant un jour
pendant le repas , félon fa coutume , l'Ecriture Sainte , ôc
quelques endroits des écrivains Eccléfiaftiques , il l'interrom-
pit , pour refléchir fur des paroles d'Adrien IV. par lefquelles
ce S. Pontife déploroit la malheureufe condition des Papes :
ayant alors frappé fur la table avec fa main j il dit qu'il ne
pouvoit pas comprendre , comment ceux qui étoient revêtus
de cette fuprême dignité pouvoient fe fauver.
Avant la mort du pape Marcel II. Montluc étoit venu Retourne
prendre congé de lui : il fe rendit enfuite à Civita-Vecchia , Montluc c»
où il s'embarqua avec fes gens fur la Galère qu'on avoir fait ^^^^^'
préparer. Le vent [étant favorable , il fit route entre la Sardai-
gne ôc la Corfe , jufqu'à ce qu'il fût arrivé à Bonifacio , où il
alla rendre vifite à Jofepli Boniface de la Mole , qui lui dit
qu'André Doria étoit dans le port de San-Stephano auprès
a Orbitello avec cinquante Galères. Dans le même tems de
Thermes ôc Paul Giordano afîiégeoient Calvi : mais de Ther-
mes ayant appris que Doria venoit avec fon armée , il leva
le fiége , ôc jetta trois pièces de canon dans la mer , de peur que
les Efpagnols ne s'en emparaflent j les nôtres les repêchèrent
Bbbbiij
y^S HISTOIRE
dans la même amiée. Quelques jours après, Antoine Ifcalia
Henri IL Adhemar Polin ^ baron de la Garde, qui avoitmis à couvert
j ^ - -^ vingt-huit Galères dans un Havre prochain.» ayant appris l'ar-
*o»PouIin. ^ivée de Doria , fut obligé de prendre le large ôc la route
de Marfeille. Pendant que Doria le pourfuivoit inutilement ,
de Thermes , fans perdre de tems , profita de cette occaflon ,
& fe retira de Calvi fain 6c fauf. Il n'auroit pas manqué d'ê-
tre fait prifonnier , fi Doria ne s'étoit point amufé à courir après
le baron de la Garde. Montluc, qui avoit averti de Thermes
de ce danger , s'y précipita lui-même fans y penfer. En effet
ayant fait voile pour la France dans un tems nébuleux , il ren-
contra la flotte de Doria , qui venoit de pourfuivre envain le
baron de la Garde. Cependant par Fadreffe du Capitaine qui
commandoit la Galère , ôc qui vira de bord , il évita l'ennemi ,
& fans aucun accident aborda peu après à Marfeille , contre
l'attente de tout le monde j car les uns croïoient qu'il étoit
mort à Sienne , 6c les autres qu'il avoir été furpris en mer par
Doria. De-là il prit la pofte pour fe rendre à la Cour , où le
«^L'Ordre de Roi lui fît préfent du collier de l'Ordre"^, en reconnoiffance
S. Michel. ^gg fervices qu'il avoir rendus. C'étoit encore alors une mar^
que d'honneur 6c de diftindion refervée au mérite , mais qui
a été avilie , depuis que des gens fans mérite 6c fans naiffance
l'ont obtenue.
Guerre dans Cependant le traité de Paix , que propofoient les Anglois ,
les Payis-Bas. embarraffoit beaucoup le Roi. Mais avant d'en parler , il eft ne-
celfaire , ce me femble , de rapporter en peu de mots ce qui fe
paffa avant ce tems-là en France 6c dans les Payis-Bas. Suc
la fin de l'année précédente , le duc de Savoye , après la prife
du Fort-Mefnil fitué vis-à-vis d'Hedin , avoit fait marcher fon
armée au commencement de Novembre, 6c étoit venu atta-
quer fans fuccès S. Efprit de Reux, où Antoine de Bourbon
duc de Vendôme , gouverneur de cette province , avoit en-
voyé Jacque de Savoye duc de Nemours , pour s'oppofer
aux efforts de l'ennemi : ce qu'il fit avec beaucoup de courage
ôc d'aâivité. Enfin après avoir fatigué l'ennemi parfes fréquen-
tes courfes, il fe retira à Abbeville fans aucune perte. Pelous
fe diftingua fur tous les autres Ofiiciers dans cette expédition.
De-là le duc de Savoye voulant faire paroître , qu'il étoit venu
à bout en partie de fes deffeins , vint à Pecquigny , où il fut
DE J. A DE THOU.Liv. XV. ^(^^
battu par le duc de Nemours , qui à fon tour fut fur le point ■ »
d'être pris , voulant combattre avec trop de zèle ôc de cha- Henri IL
leur» Le duc de Vendôme étoit déjà à Amiens, où le duc de i < < <:,
Savoye fe rendit avec fon armée qu'il rangea en bataille 5
mais il en partit quelques jours après pour aller à Corbie.
Comme l'on difoit par tout , qu'il avoit envie de pafTer la Som-
me à gué , le duc de Vendôme le fuivit toujours de l'autre
côté de la rivière , dans le deflfein de l'attaquer quand il paiïe-
roit. Mais comme on étoit déjà fur la fin de l'automne , ôc
que les pluyes étoient abondantes, le duc de Savoye fut obli-
gé de retourner fur fes pas. Ayant laifTé dans le Fort du Mef-
nil vingt compagnies d'Allemands ôc d'Efpagnols fous la con-^
duite de Dais , qui avoit été quelque tems auparavant gouver-
neur d' Arras : enfuite il alla trouver l'Empereur à Bruxelles.
Après la prife de Dinant , le Roi envoya Bourdillon fur
les frontières de la Champagne, pour arrêter les défordres des
payifans ôc les empêcher de piller. Ce capitaine reprit le châ-
teau de Fument , dont les ennemis s' étoient emparez dans
l'abfence du Roi, ôc qu'ils avoient prefque ruiné. Il fe rendit
en même tems maître de quelques forterefles voifines , ôc mit
nos troupes en fureté : par fa préfence il fit enforte qu'on ne
pût empêcher de travailler aux fortifications de Mariembourg,
de Roc-roi ôc de Maubert-fontaine. D'un autre côté Vauluf-
feau , qui commandoit une compagnie d'infanterie, ayant fait
fortir d'Yvoy , où il y avoit une garnifon, quelques canons de
bois , femblables à ceux de fonte , obligea le château de Ville-
mont à fe rendre. Les ennemis étant venus quelques jours
après à la charge , ils le reprirent , ôc taillèrent en pièces les fol-
dats que VaulufTeau y avoit laiflez.
Dans le même tems François de Sepeaux de Vieille-ville; Entreprîrej
gouverneur de Metz , entreprit une affaire qui ne réûffit pas l'AUemagoe
mieux. Les ennemis avoient fait bâtir un Fort entre la Mo-
felle ôc la Meufe , fur le chemin qui conduit de Thionville à
Metz, pour empêcher les courfes de nos troupes, ôc on Fa-
voit nommé la mauvaife S , à caufe de fa figure , ôc parce
qu'il eft fitué entre deux rivières. Vieille-ville y envoya beau-
coup d'infanterie ôc de cavalerie avec quelques pièces de
canon. Les ennemis ayant fçu fon deffcin , combattirent
courageufement , ôc repoulTercnt nos troupes , après avoir tué
570 HISTOIRE
«^,. plufieurs de nos foldats. Enfin on eut bien de la peine à fau-
Henri II ^^^^ ^^ canon. Mazeres, qui comniandoit avec une compa-
gnie d'infanterie , de celles que le duc de Vendôme avoit ,
^ ^ fut encore plus maltraité. En effet à fon retour de Renty , où
il étoit allé avec deux autres capitaines ôc cent quinze foldats
d'élite, ne pouvant marcher fort vite, àcaufe du butin que fes
foldats portoient , il fut furpris par la garnilon du Mefnil, ÔC
tué avec les deux autres capitaines.
Complot des On découvrit alors , que les Impériaux avoient gagné les
Cordehers^de CordcHers de Metz , ôc que ces Religieux dévoient leur li-
livrer 'la ville vrcf la villc. Ils avoicnt indiqué pour ce fujet le Chapitre gé-
aux impé- néral de leur Ordre à Metz, où tous ceux des autres couvents
qui étoient nommez pour y affilier j dévoient fe rendre ? ôC
fous ce prétexte , ils avoient projette d'introduire dans la ville
des foldats en habits de Religieux , ôc d'y faire entrer des
tonneaux remplis d'armes, faifant entendre que c'étoitdu vin
pour la provifion de ceux qui viendroient au Chapitre. En*
fuite ceux de la garnifon de Thionville dévoient fe préfenter
devant la ville , fçachant bien que nos troupes fortiroient
pour les attaquer. On devoit drefîer une embufcade pour fa-
vorifer cette expédition, ôc les foldats , que les Cordeliers au-
roient fait entrer dans la ville après la fortie de nos troupes ,
dévoient s'emparer des portes , recevoir en même tems ceux
qui feroient en embufcade ôc fe joindre à eux , pour venir
plus facilement à bout du refte de nos gens qu'on auroit
laiffés dans la ville. Un de nos foldats ayant remarqué qu'un
Cordelier alloit voir très fouvent les ennemis à Thionville,
on le foupçonna de quelque dcffein , ôc il fut arrêté. On rap-
pliqua à la queftion, où il avoua tout : exemple qui fait voir
que la Religion fert fouvent de voile aux plus lâches ôc aux
plus noires trahifons. On le punit avec fes complices , ôc on
leur fit fouffrir des fupplices proportionnez à leur crime. On
condamma auffi à mort Anvoelle lieutenant du gouverneur
de la citadelle d'Abbeville , atteint ôc convaincu de trahifon
ôc du crime de leze-Majellé : pour fe venger d'une injure qu'il
avoit reçue , il avoit promis à Dais gouverneur du Mefnil , de
lui livrer la citadelle , s'il lui mettoit fon ennemi entre les
mains. Mais le meffager qui portoit fes lettres découvrit foa
deffein.
Au
DE J. A. DE THOU , Liv. XV; n*
Au commencement du printems , on publia dans les Pays- ■
bas> que les Impériaux mettoient fur pied une nombreufe ar- Henri II.
mée, proche le Cdteau-Cambrefis , pour attaquer Mariem- i ^ ç ç.
bourg qu'on avoit pris l'année précédente. Le Roi qui étoit
alors occupé à célébrer à Fontainebleau les noces de Nico-
las de Vaudemont , & de Jeanne de Savoye fœur du duc de
Nemours , envoya le maréchal de S. André en Picardie , dans
l'abfence du duc de Vendôme qui en étoit gouverneur, ôcfit
aufîi partir le duc de Nemours , le vidame de Chartres, le
Rheingrave , avec une grande quantité de NoblefTe > pour
ravager le comté de S. Paul , perfuadé que c'étoit ce payis qui
fourniffoit des vivres au Ménil. Le Maréchal paffa enfuite par
l'Artois, Ôc après avoir pillé les campagnes d'alentour, il fei-
gnit de fe redrer. Mais ayant appris que les Efpagnols s'étoient
réfugiez dans le Câtelet avec les troupes du payis qu'on avoit
levées , il changea fa marche pendant la nuit , pour venir l'atta-
quer, ôc enfin, après en avoir efcaladé les murs, il le prit. On
traita les Efpagnols avec douceur i mais on n'épargna pas les
autres foldats.à caufe de la haine que les injures mutuelles
excitoient entre ces peuples de la même frontière. On mit la
ville au pillage , ôc on ravagea toutes les terres voifines , afin
que l'ennemi, qui devoir y venir, n'y trouvât point de vivres.
Bourdillon, lieutenant du duc de Nevers , eut ordre alors
d'aller fur la frontière de Champagne , avec René de Lor-
raine , duc d'Elbœuf , qui fut accompagné par Melchior des
Prez-Montpefat, Antoine de CrulTol, François la Baume de
Sufe , le Pelou , ôc par pîufieurs autres gentilhommes. Ainlî
ayant rafle m blé les garnifons qui étoient difperfées de tous co-
tez , malgré la grande quantité de neiges qu'il y avoit encore ,
Us firent tranfporter promptement dans Mariembourg des vi-
vres , ôc les autres chofes néceflaires. Tandis que les uns étoient
occupez à faire couper du bois pour la provifion de l'armée ,
les autres marchèrent à Chimay , que les ennemis avoient choi-
fi , comme un Fort capable de les favorifer dans leurs cour-
fes : nos foldats ayant trouvé cette place fans défenfe , la brû-
lèrent avec les autres villages qui étoient aux environs. La
garnifon de Saultour fcachant que les François n'avoient avec
eux que de petits canons, demeura ferme ôcne voulut pas fe
rendre , enforte qu'ils furent obligez de s'en retourner aulTi-tôt.
Tom. IL C c c c
mmifrunmm
S72 HISTOIRE
■ Les chofes s'érant ainli paflees , on fit revenir les troupes
Henri IL de l'une ôc de l'autre frontière , parce que le tems limité par
^ S S S' les Anglois , pour le congrès qu'ils avoient propofé,approchoit.
On fit une trêve pour en attendre l'événemenr. Le cardinal
Poole , homme recommandable par fa naiffance 6c encore plus
par fon érudition & fa piété , n'avoit rien épargné l'année
précédente j pour engager les Princes à faire la paix. Ce fut
lui qui porta la reine d'Angleterre , à folliciter vivement l'exé-
cution de ce projet fi utile à l'un & à l'autre parti, ôc finécef-
faire à toute la Chrétienté.
Négociations A la follicitation de la reine Marie, PEmpereur fit afTem-
pourlapaix. i^jg^ ^ Gravelines en Flandre , Jean de la Cerda duc de Me-
dina-Celi, Charle comte deLaîain, Antoine Perrenot évê-
que d'Arras , qui avoit eu le fceau de l'Empire après la mort
de fon père , Ulric Viglius fcigneur de Swichem préfident
du confeil fecret , ôc Nicolas Braven préfident du confeil de
Malines. Le Roi envoya pour le même fujet à Ardres , ville
de fon obéïlTance , le connétable de Montmorency, Charle
cardinal de Lorraine, Charle de ?»larillac évèque de Vannes,
Jean de Morvilliersévcque d'Orléans , ôc Claude de l'Aubef-
pine fecretaire d'Etat. Le cardinal Poole médiateur de cette
paix vint auffi avec le comte d'Arondel, Guillaume Pajet, ôc
Etienne Gardiner évèque de Winceller. Le Roi Edouard
avoit fait mettre ce Prélat en prifon , d'où Marie le fit fortir
pour lui donner la charge de chancelier du Royaume. La
Reine avoit choifi pour le lieu du congrès Marc, village fitué
entre Gravelines ôc Ardres, proche Calais qui appartenoit alors
aux Anglois. Elle y fit environner de folTez ôc de remparts un
endroit de cent pas en quarré 5 on éleva à chaque angle des
pavillons de bois , couverts de toile en dehors , ôc tapiffez en
dedans , pour y recevoir feulement pendant le jour les Pléni-
potentiaires, qui fe retiroient le foir chacun dans fa ville, les
Impériaux à Gravelines, 6c les François à Ardres. Au milieu
de cette place il y avoit une tente richement ornée, où Ton
alloit de chaque logement par des galeries couvertes de toile,
qui la joignoient en forme de croix. Les Plénipotentiaires de
fEmpereur étoient dans le pavillon Septentrional du côté de
Gravelines ; ceux de France occupoient le pavillon du Midi
du côté d'Ardres -, le cardinal Poole étoit à l'Orient , ôc les
Anglois vers l'Occident du côté de Calais.
D E J. A. D E T H O U , L I V. XV. ^5
Les Plénipotentiaires s'aflemblerent pour la première fois le
vingt-trois de Mai. Ce jour fut employé en complimens de la j^e^^j^i JJ,
part des uns ôc des autres. Le lendemain les deux partis traite- t ^ ç ç.
rent chacun en particulier avec Poole 6c les miniftres Anglois ,
médiateurs de cette paix. Enfin le vingt-fix de Mai , le Roi
fît demander parfes Plénipotentiaires le Milanez ôc Aft:, qu'il
regardoit comme fon ancien patrimoine ; l'Empereur allégua
qu'on avoir déjà traité de cette affaire, ôc ne voulut point qu'on
en parlât. Les arbitres propoferent au Roi de donner Eli-
fabeth' en mariage, à Charle fils de Philippe ôc petit-fils de
l'Empereur , ôc de lui céder pour fa dot le droit qu'il préten-
doit avoir fur le Milanez ôc fur Aft j à condition cependant
que ces principautez fuflîroient ôc que les parties en convien-
droient. Les François répondirent, que pour faire la paix ils
ne refuferoient pas d'accepter des propofitions de mariage ,
ôc que le Roi éroit prêt de donner à fa fille une dot convena-
ble ; mais qu'il ne pouvoit confentir à fe défaire du Milanez
ôc d'Aft , qui étoient le patrimoine de fes enfans mâles. Nos
Plénipotentiaires dirent enfin qu'ils ne doutoient pas qu'on ne
fit le mariage de Charle avec Elifabeth , fi on vouloit ac-
corder au duc d'Orléans , fécond fils du Roi , la fille de Maxi-
niiUen roi de Bohême , petite-fille de Ferdinand , avec l'Etat
de Milan Ôc d'Aft. Deux jours après les Efpagnols dirent, que
n'ayant point d'ordre pour accepter les conditions du mariage
de Charle avec Elifabeth, que les Anglois avoient propofé,
il étoit nécelfaire d'en informer l'Empereur , fi les François
le jugeoient à propos. Quant au mariage du duc d'Orléans
avec la fille du roi de Bohême , ôc la reftitution du Milanez ,
ils répondirent qu'il étoit inutile de parler à l'Empereur de ce
dernier article , puifque Sa Majefté Impériale avoit déjà fait
celTion de ce duché à Philippe fon fils roi d'Angleterre. Enfin
ils propoferent aux François de rendre au duc de Savoye ce
qu'on lui avoit enlevé , ôc les villes qu'on avoit prifes fur l'Em-
pire dans cette dernière guerre. Après ces demandes , Téveque
d'Arras ayant dit qu'il n'étoit pas poiïible , félon lui , qu'on pût
faire la paix , fi le Roi ne rendoit tout ce qu'on lui deman-
doit , le connétable de Montmorency répliqua , qu'on pour-
roit aifément s'accommoder, pourvu que chacun rendît ^uiÏÏ
i Fille de Henri IL
Cccc ij
n4 HISTOIRE
'■' ce qu'il retenoit. Il fît connoître en même tems que le Roi ne
Henri II. ^^^^^^^'^^ ^^^^^ ^^^'^^ ^^^ 1^ paix, étoit entièrement difpofé à ac-
I c c c cepter ces propofitions.
^* Le cardinal Poole voulant terminer cette affaire, dit qu'il
etoit à propos pour le bien du Chriftianifme , de cimenter d'a-
bord la paix par un double mariage? ôc de renvoyer à des ar-
bitres choifis par les parties , tous les différends qui concer-
noient la rellitution des places qu'on avoit prifes pendant la
guerre , puifque les uns ôc les autres ne pouvoient s'accorder.
Les François acceptèrent cette propofition , mais les Efpa-
gnols n'étant pas de cet avis j dirent que le choix des arbitres
demanderoit trop de tems , & qu'on ne fçavoit pas les deman-
des qu'on pourroit faire de part ôc d'autre , puifqu'on n'avoit
encore parlé jufqu'à prefent que de l'Etat de Milan ôc des
Pays-bas. Enfin ils demandèrent à la France ce qu'elle avoit
enlevé au duc de Savoye dans le Piémont , aux Génois dans
la Corfe, au duc de Mantouë dans le Montferrat, aveclaref-
titudon de Metz, Toul ôc Verdun à l'Empereur. Le cardi-
nal de Lorraine leur répondit , que le Roi s'étoit juftement
approprié ce qu'il avoit pris au duc de Savoye , comme lui
appartenant du chef de fon ayeule ^ Quant aux Génois , il
dit que le Roi ne vouloit pas reftituer ce qu'on leur avoit pris
dans la Corfe , à moins qu'ils ne lui rendiffent l'hommage qu'ils
lui dévoient , fuivant l'ancien traité. Que pour le duc de
Mantouë, il n'avoit aucun fujet de fe plaindre? puifque fans
blefferfes droits j on avoit feulement ôté aux ennemis les pla-
ces qu'ils occupoient , pour mettre les provinces voifmes en
fureté. On fit la même réponfe touchant les villes de l'Em-
pire. Le cardinal de Lorraine ôcl'évêque d'Arras ayant long-
tems conféré enfemble , les uns ôc les autres fe retirèrent.
Enfin le premier jour de Juin chacun s'étant affemblé , l'é-
vêque de Wincefter , qui avoit pris du tems pour penfer aux
nioïens de conclure la paix , dit qu'il étoit à propos de faire
le mariage de Charle avec Elizabeth à des conditions hon-
nêtes j ôc de renvoyer à la décifion du Concile * le différend
I. Louife de Savoye mère de Fran-
çois I.
2 La propofition de ce Miniftre é-
toit abfurde en elle-même , de vou-
loir renvoyer a la décifion d'une af-
femble'e Eccléfiaftique , une affaire qui
rcgardoit les inte'réts temporels de tant
de Princes : mais on n'en fentoit pas
alors toute rabfurdité , ni les fâcheu-
fes confequences.
DE J. A. DE THOU, Liv. XV. n^
touchant les Payis-Bas , l'Etat de Milan ôc la Savoye ; que dans
cet intervalle les uns & les autres demeureroient en pofrefTion Henri IL
des lieux conteftez , & que lorfque le duc de Savoye auroit j - ^ ^^
époufé Marguerite fœur du Roi, Sa Majefté accorderoit à ce
Prince la joùiflance de fes biens ; à condidon cependant qu'elle
auroit des Villes & de citadelles , oii elle pourroit mettre des
garnirons pour conferver fon droit. Les François répondirent
que le Roi confentiroit à ces propofitions , mais qu'il étoit ne-
cefTaire de laiiïer au Concile une entière liberté de juger de
tous les différends. Les Efpagnols trouvèrent bon que l'on trai-
tât du mariage > quoi qu'ils periiftaflent toujours dans leurs de-
mandes. Ils ne refufoient pas , difoient-ils ; de s'en rapporter
au Concile pour les différends des parties j mais ils doutoient .
que l'Empereur voulût confentir à ce qui feroit décidé au fu-
jet de l'Etat de Milan , parce qu'il n'avoit jamais voulu en en-
tendre parler. Les François répliquèrent que le Roi ne ren-
droitpas ce qu'il avoit pris ,fi on ne mettoit en poffeffion Hen-
ri ' roi de Navarre , Ottavio Farnefe , ôc les autres alliez de la
France , de tout ce qu'on leur avoit enlevé. Les plénipoten-
tiaires de l'Empereur donnèrent quelque efpérance pour le
Mefnil, qu'on avoit commencé à fortifier vis-à-vis Hédin l'an-
née précédente. Ils firent même entendre qu'ils laifferoient au
Roi Mariembourg , & les trois autres villes^ de l'Empire ^ que
ce Prince poffedoit dans la Lorraine ; mais cela n'avoit rien
de commun avec ce que le Roi demandoit. Tandis que le
cardinal Poole travailloit avec fi peu de fuccès , les Anglois
ôc les François s'apperçurent bien que les miniftres de l'Em-
pereur amufoient le Roi , fous prétexte de ménager la paix :
en effet les Impériaux faifoient des préparatifs de guerre pour
nous furprendre. Enfin nos Plénipotentiaires ayant remercié
le cardinal Poole, ôc les ambaffadeurs d'Angleterre de la part
du Roi , ils fe retirèrent fans avoir rien terminé.
Le même jour que Ton commença cette conférence , Jean jcan-Pierrc
Pjerrc Caraffe fut élevé au fouverain Pontificat , après de vi- Caraffecftéiu
ves conteftations dans le Conclave. Les Cardinaux delafac- n'o^^ jc "pala
tion de l'Empereur s'oppofoient à cette élection i mais le crédit iv.
des Farnefes , qui favorifoient Caraffe , l'emporta. Ce Pontife
étoit fils de Jean-Antoine Caraffe comte de Montorio au royau-
me de Naples , qui avoit pour père le comte Diomede
1 Henri d'Albret. » Metz , Toul 6c Verdun.
G c c c iij
5'7<^ HISTOIRE
de Matalon , d'une des plusilluftres maifons de ce payis. Jean-
Henri II P^^^'^^ Caraffe aima dès fa tendre jeunefle la vie tranquille ,
* 6c s'appliqua entièrement à l'e'tude. Il pofledoit parfaitement
les trois langues ' , ôc il étoit très verfé dans la théologie,
fur laquelle il régla fa vie 6c fes mœurs. Ayant demeuré quel-
que tems à Rome avec le cardinal Olivier Caraffe fon coufin,
Jule II. le nomma à l'évêché deChieti (ouTheata) d'oi^iles
Théatins ont pris leur nom : ces Religieux fuivent les mêmes-
règles , 6c vivent comme ceux qu'on a depuis appelle Jefui-
tes * , nom lingulier , où plufieurs ont trouvé une efpece d'or-
gueil. Nous parlerons plus au long dans la fuite de cette cé-
lèbre Société.
Jean-Pierre Caraffe avoir été en qualité de Nonce à Na-
ples , en Angleterre 6c en Efpagne 5 Charle Quint lui donna
l'évêché de Brindifi , qu'il refufa d'abord , qu'il accepta néan-
moins, 6c qu'enfuite il quitta après en avoir été pourvu, pour
fe retirer fur le mont Pincio. Il pafla quelques années dans
une petite maifon de ce lieu folitaire , retiré du monde , 6c
débaraffé de toutes les affaires. Il y établit une focieté de Prê-
tres , qui firent les vœux de chafteté , de pauvreté 6c d'obéuTan-
ce dans la chapelle du Vatican. Après avoir été approuvés
par Clément VIII. ils allèrent trouver ce S. Evêque , 6c fe
joignirent à lui. Caïetano de Vicenze comte de Tiene, Bo-
nifacé à Colle d'Alexandrie, 6c Paul Contigliario Romain, fu-
rent les premiers qui embrafferent cet état.
Paul III. ' qui travailloit à affembler un Concile général,
fit fortir Jean-Pierre Caraffe de fa folitude , 6c lui donna le
chapeau de Cardinal en 15" 3 5. On parla différemment de fon
élévation -, les uns le loùoient d'avoir quitté fa retraite ôc cette
vie tranquille , pour fe charger du foin des affaires temporel-
les j cette démarche le faifoit même paffer pour un Saint. Les
autres au contraire difoient , que c'étoit la légèreté 6c l'ambi-
tion qui l'avoient excité à rentrer dans le monde. S'étant ac-
quis , dans la dignité dont il étoit revêtu , une grande réputa-
tion, tant par fes bonnes mœurs, fa doctrine 6c fon éloquen-
ce, que par la liberté avec laquelle il difoit fes fentimens , il
1 Le Latin , le Grec & l'Hébreu.
2 Ils font à peu près habillés de mê-
me y mais ils n'ont ni les mêmes régies
n.i les mêmes occupations , ni le même
efprit.
3. Alexandre Farnefe,
DE J. A. DE T H OU , L I V. XV. ^77
confeilla au Souverain Pontife d'établir l'Inquifition^pour étou- „ , .,,1., ..n,
fer les héréfies qui fe répandoient de jour en jour. Enfin lors Henri II
qu'il fut élevé fur la chaire de S. Pierre, il fe fit nommer Paul
IV. en mémoire du pape Paul III. à qui il avoir deii grandes ^ ^ ^*
obligations. Lorfqu'il eut été élu ^ quelqu'un lui ayant deman-
dé comment il prétendoit vivre, ôc comment il vouloit qu'on
élevât les enfans d'Alfonfe fon frère , il répondit : Magnifique-
ment , ôc comme il convient à un grand Prince. Il reçut
avec pompe ôc oftentation la triple couronne quej ean du Bellay
évêque d'Oftie lui prefenta. Ainfi l'aufterité de ce Pape , qui
donnoit lieu aux uns d'efperer la réforme de la difcipline Ec-
clefiaftique, ôc qui la faifoit appréhender aux autres, dégénéra
bien-tôt en orgueil. Il y avoit eu dans Rome de grands dé-
fordres , depuis la mort du dernier Pape jufqu'à Féledion de
fon fucceifeur. Il étoit arrivé entre autres une avanture bien
tragique dans la famille des Malfées. Le 16 de Mai, un Sei-
gneur de cette noble maifon tua fon frère avec fa femme ôc
fes enfans. Ce fut avec beaucoup de peine que Guido-Baldo
duc d'Urbin , qui avoit fait mettre des troupes dans toutes les
rues ôc les places , vint à bout de contenir le peuple empor-
té par une licence effrénée. De plus , quelque tems avant la
mort de Marcel II. Hercule duc de Ferrare étôit venu à Ro-
me, pour y foûtenir le cardinal fon frère.
Après la prife de Sienne , on y fit entrer fept compagnies l^^ ^^tj^,,
d'Allemands ôc fix d'Efpagnols , avec un grand nombre de mands & Jes
vivres. Le marquis de Marignan s'étant retiré pour aller à ^■e^fiai'cnt ae
Pefcaro , Côme envoya à Sienne Agnolo Nicolini , qu'il Sienne.
chargea du foin de régler la République , à caufe de la con-
noiflance que ce Capitaine avoit des affaires de cette ville ,
ôc parce que François de Tolède n'avoir pas voulu accepter
cet emploi, fans un ordre particulier de l'Empereur. On choi-
fit donc vingt hommes très ennemis des François, Ôc on leur
confia l'adminiftration de la République. Les Impériaux fu-
rent chargés de tout ce qui concernoit la guerre. Enfin il
fut réfolu que ce règlement fubfifteroit jufqu'à ce que l'Em-
pereur en difpofàt autrement. On défarma tous les Citoïens ;
ôc comme les Siennois étoient fufpeds au duc de Florence ,
qui fe défioit d'eux à caufe de la proximité de Montalcino ,
où Mario Bandini , Jérôme Spannochi , Jules Vieri , Ambroife
yyS HISTOIRE
m^ Nuti, Zucantini , ôc Landucci s'étoient retirés, on leur brdon-
Henri II ^^ ^^ porter leurs armes à San-Dominico , qui tenoitiieu de ci-i
_j - - - tadelle. Ils furent vivement touchés de cet ordre, ôc murmurè-
rent beaucoup de ce qu'on leur ôtoit encore leurs armes, après
leur avoir ravi leur liberté. On introduifit dans la ville trois
compagnies d'Allemands , ôc deux autres de cavallerie. Santa-
liore , qui avoir le commandement des troupes , n'épargna rien
pour gagner l'affedion descitoïens, qui reftcient dans la vil-
le. Il fit réparer les refervoirs des fontaines , les acqueducs,
6c les tuyaux qui fourniffoient de l'eau aux Siennois y ôc que
les Florentins avoient coupés pendant le liége. Mais toutes
fes peines furent inutiles : les Citoïens ne pou voient fe refou-
dre à fupporter le joug de Corne , non plus que celui de
l'Empereur. Ceux qui étoient en état de porter les armes
abandonnoient la ville -y les uns fe retiroient à Montalcino ,
& les autres , qui aimoient une vie tranquille , alloient à Or-
vieto ôc à Rome.
Différentes Après CCS mouvcmens on tint Confeil , ôc on propofa d'at-
cxpeiiiuons taquer Portctcole , d'oLt l'on avoit envic de chaffer nos trou-
pes , pour mettre par-là la Tofcane en fiàreté contre les Fran-
çois. Car Côme étoit perfuadé que tant qu'ils feroient maîtres
de cette place , ils pourroient aifément fortifier par de bon-
nes garnifons , ôc munir de vivres , les villes ôc les Forts
qu'ils avoient dans la Tofcane. Comme ils avoient les prin-
cipales places de la Corfe , il n'étoit pas difficile d'envoyer
en tout tems du fecours de Provence , ôc de le faire pafTer en
Tofcane : il ne falloir pour cela que peu de vaifleaux. Le
marquis de Marignan n'étoit pas de cet avis. Il trouvoit l'en-
treprife très perilleufe , foit qu'il aimât mieux continuer la
guerre que de la finir j foit que n'augurant pas bien de ce fié-
ge , il craignît de perdre devant cette petite place , la gloire
qu'il s'étoit acquife par la prife de Sienne. Enfin le duc de
Florence l'emporta fur lui : on mit une bonne garnifon dans
cette ville , ôc aulTi-tôt Chiapino Vitelli , avec environ cinq
mille hommes Allemands ôc Efpagnols , ôc le relie de la ca*
Valérie prit le chemin de Pienza , que nos troupes occupoient.
Côme avoit envoyé devant Jean Pazzaglia de Piftoye , hom-
me habile dans l'art de fortifier les places, ôc Alfani, quin'é-
tûitpas moins verfé dans ce qui concerne l'artillerie. Ils allèrent
donc
DE X A. DE T H O U , Liv. XV. ;7P
donc d'Orbitello à Portercole , Ôc après avoir cxadement exa-
miné les fortifications que nos gens y avoient faites , ils af- fjENRiII
furerent' qu'on pouvoir aifément prendre cette place. Cerap- i ç ç- r
port encouragea encore plus le duc de Florence dans l'exécu-
tion de fon entreprife. Pienza fe rendit à l'approche du ca-
non : on en donna le gouvernement à Jacques Pucci , ôc on
y mit une garnifon. San-Chirico fut pris aufli avec quelques
places voifines. De-là les foldats ayant eu ordre de porter avec
eux des vivres pour quatre jours , Vitelii fit des courfes vers
Montalcino 6c GrofTetto. Enfin ayant changé de route, il fe
rendit devant Portercole , après avoir pris Campiglia j où étoit
Metello d'Orvieto avec cent hommes d'infanterie. L'armée
fe retrancha fur des collines qui commandent la ville. En mê-
me tems on débarqua le canon que Côme avoir envoyé : il
étoit conduit par André Doria, qui à fon retour de Corfc^
oii il avoir eu d'heureux fuccès :, avoir abordé à San -Sté-
phane. Le marquis de Marignan , à la prière du duc de Flo-
rence, vint joindre l'armée fur la fin de Mai.
Strozzi étoit defcendu quelques jours auparavant fur la cô- siége Je
te maritime de Portercole, ôc s'étoit enfermé dans la citadel- Portercole
le , craignant pour cette place ôc pour GrofTetto : mais les pri- stroLi! "^^^
fonniers Efpagnols lui ayant découvert le deffein des enne-
mis , qui avoient envoyé de gens habiles pour reconnoître la
place & les fortifications , il entreprit de faire faire de nou-
veaux ouvrages devant les baflions qu'on avoit déjà conflruits.
Le duc de Florence d'un autre côté craignant que le foldat ne
manquât de vivres , la campagne ayant été toute ravagée , en fit
apporter une grande quantité de Livourne à Orbitello, pour les
faire aifément paffer dans le camp , par Montepulciano , Luci-
gnano & Arezzo.Il affembla auffi un grand nombre de pionniers.
La citadelle efl: fituée fur une colline efcarpée y qui eft au-
deffus du Port : le pié de cette colline s'élève peu à peu , ôc
forme d'autres collines illégales ôc continues , jufqu'au mont
Argentaro , qui s'étend julqu'à la mer de Tofcane , ôc qui
commande le Port ôc la citadelle. Nos gens avoient éle-
vé des Forts fur ces collines , pour défendre la Citadelle ôc
le Port qui eft au-deffous. Le principal Fort étoit vers l'Oc-
cident , ôc fe nommoit le Boulevard du Vautour ' ; le fécond
I En Italien Avohoio.
Tome IL ' D d d d
^SS 5'
S%o HISTOIRE
_ étoit au Septentrion, ôc on l'appelloit le Boulevard de l'Au-
H-^NRi II ^"^"^ ^ ' ^^ troifiéme nommé S. Hippolyte couvroit les deux au-
tres. De diftance en diftance on avoit mis des foldats fur ces
collines & dans des lieux avantageux , pour empêcher l'en-
nemi de palier. Mais celui qui donna ce confeil , ne fît pas
attention qu'en feparant ainfi les troupes , il divifoit les forces
qui avoient befoin d'être réunies pour foûtenir les efforts de
l'ennemi. Le nombre de ceux qu'on avoit diftribués de cette
manière montoit à mille hommes d'infanterie 5 les uns écoient
François , les autres Italiens ôc une partie Suiffes. Pour em-
pêcher les Galères ennemies d'approcher, on avoit conftruit à
rentrée du Port une levée fur une petite hauteur qui s'avan-
ce dans la mer, ôc on y avoit poflé des foldats. Le marquis
de Marignan attaqua d'abord le Fort S. Hippolyte , parce que
l'ayant pris, il pouvoit aifément dreffer fon canon fur un mon-
ticule, Ôc le braquer contre les Forts du Vautour & de l'Au-
tour ; il pouvoit auffi voir de-là la Citadelle & le Port que
Strozzi avoit fait fortifier d'un nouveau baltion. Vitelli s'étant
approché pendant la nuit avec quinze cens hommes. Alle-
mands & Efpagnols , fans faire aucun bruit , fe logea à deux
milles près de-là. Un peu avant le lever du foleil il attaqua
cet endroit , dont les fordfications n'étoient pas encore ache-
vées j il le prit aifément , & en chalfa nos troupes. Il fit en-
fuite tranfporter facilement le canon , qu'il approcha des autres
Forts ôc même de la Citadelle. Deux jours après , Vitelli ré-
pouffa nos foldats de l'Iflot d'Ercole ^ , qui bouche feutrée
du Port 5 en forte que la flotte de Doria pouvoit aborder plus
près , ôc ôtoit la liberté à nos vaifTeaux de fortir , pour aller dans
l'ifle de Corfe Ôc à Civita-Vecchia chercher les vivres , dont
on avoit befoin.
Bentivoglio ayant tiré des foldats de Chiufi ôc de quelques
places voifines , fortit de Montalcino , ôc vint ravager les cam-
pagnes de Foliano ôc de Montepulciano , pour obliger l'en-
nemi à lever le fiége. Le duc de Florence étant en fureté
par derrière, fit venir les garnifons de Sienne, dePienza,de
Cortone & d'Arezzo , pour s'oppofer aux courfes des Fran-
çois i qui enlevoient les blés prêts à être moiffonnez , Ôcles
enlever à leur tour. On mit ces troupes fous la conduite de
j En Italien Sîiomo, ] i En Italien , Ifolotto d'Ercole.
DE J. A. DE T HOU, L IV. XV. ;8f
Louis Martinengo, qui étoit alors au fervice du duc de Flo- m
rence. Cependant le canon continuoit de battre Portercole 5 ^ it
ôc particulièrement le Fort de l'Autour , qui étoit plus éle-
vé que les autres. Les Italiens ôc les Efpagnols livrèrent un > > ^ *
rude alTaut , où Vitelli fe ilgnala par fon grand courage i il
fembla avoir oublié dans la chaleur du combat, qu'il étoit Ca-
pitaine, ôc on l'eut pris pour le foldat le plus déterminé. L'en-
nemi fut néanmoins repouflé avec beaucoup de perte : nous
perdimes aulîi un grand nombre de foldats. Alexandre de
i^Rsrni , qui avoir été fait prifonnier l'année précédente à Monte-
Catini , fut blelTé d'un coup de canon ôc laifTé à demi-mort.
Cet accident découragea nos troupes. Alors Strozzi fe dé- ç l^epart de
liant du fuccès , ôc voyant qu'il n'avoit pas réùfli comme il
s'en étoit flatté , abandonna la ville la nuit fuivante avec Mon-
tauto ' ôc Flaminio des Urfins. Il y laifia , pour y commander
en fa place, Chriftophle de la Chapelle-aux-Urfins , ôc profi-
ta d'un vent favorable pour fe rendre à Civita-Vecchia ; d'où il
fe tranfporta quelques jours après à Montalto , ville de la dé-
pendance des Farnefes , ne fe croyant point en fureté dans une
place de l'Etat du Pape.
Le marquis de Marignan ayant appris le départ de Strozzi ,
en prefTa plus vivement le liège 5 il fçavoit que la garnifon
abandonnée par ce grand Capitaine avoir perdu courage j il
jugeoit d'ailleurs qu'il falloir neceflairement prévenir l'armée
navale du Turc , qui étoit déjà fur les cotes de la Calabre.
On recommença donc à battre le Fort de l'Autour avec plus
de violence. Nos troupes , qui d'abord fe défendirent bien ,
prirent l'épouvante , abandonnèrent le Fort , ôc fe retirèrent
en défordre. Il y en eut beaucoup de tuez , ôc un grand nom-
bre furent faits prifonniers. Le marquis de Marignan attaqua
enfuite le Fort du Vautour : l'ayant battu d'un côté ôc efcala-
dé de l'autre , il s'en rendit aifément le maître , nos foldats
ayant pris aulîi-tot la fuite. Comme le Fort joignoit la mu-
raille de la ville , qui étoit très foible en cet endroit, le Mar- prifedePor^
quis fit avancer le canon. La muraille fut bien-tôt abattue : le tercole par ic
foldat entra aufli-tôt dans la place , ôc fe jetta fur les habitans, Mangnan,^
qui furent maffacrez au nombre de quatre cens, hommes , fem-
mes ôc enfans. La garnifon fut repouifée ôc contrainte de fe
I Quelques-uns l'appellenc Momacuto.
Ddddij
SS?. HISTOIRE
m réfugier dans la Citadelle : ils fe rendirent enfuite fanscapi-
HenriII ^^^^*" ' ^ ^ difcretion, malgré roppofition de la Chapelle-aux-
Urfins,ôcfans avoir égard aux prières des Bannis de Florence,
qui les conjuroient de ne les pas abandonner ainlî à la merci
du vainqueur. On fît prifonniers Louis de Nobili^ grand Ca-
pitaine ôc ami de Strozzi , P. Paul Tofinghi , Goro de Fucec- .
chio y Camille Martinengo ôc Alexandre Salviati , fils de Pier-
re. On conduifit ce dernier à Florence ^ où il eut la tcte tran-
chée par l'ordre de Corne. On prit aufTi Ottobon de Fiefque
complice de la confpiration de Gènes ' , & frère de Louis de»
Fiefque : il fut mis entre les mains d'André Doria, pour ven-
ger la mort de Jannetin fon parent, ôc on lui permit de faire
fouffrir à ce Seigneur tous les fupplices qu'il jugeroit à pro-
■^'^,'°*"^H^' pos. Doria le fit coudre dans un fac, comme un parricide ,ÔC
çned André * r • J i /^ • '-i-j^ai/
boru. )etter enluîte dans la mer. Ceux qui ont écrit la vie d André
Doria ont pafTé fous filence cette aétion indigne de fa vertu ôc
de fon âge h perfuadés fans doute que c'étoit la feule chofe
qu'on pût reprocher à ce Capitaine fage ôc modéré, qu'ils ont
peint comme un parfait Héros digne de l'immortalité. Le 24.
de Juin on exerça une cruauté pareille ôc encore moins ex-
cufable fur Léon Strozzi , qui avoir été tué quelque tems
avant à Scarlino. Son corps ayant été trouvé dans cette pla-
ce j on le jetta de la même manière dans la mer. Après la pri-
fe de Portercole , Doria partit pour aller attaquer l'armée na-
vale des Turcs. Il confeilla aux Génois d'abbatre les murail-
les deSan-Fiorenzo, afin que la république fût déchargée de la
dépenfe qu'on étoit obligé de faire , pour réparer ôc garder cet-
te place. Ils fuivirent cette idée, ôc Jean Doria l'exécuta dans
la fuite.
Par la prife de Portercole , les affaires des François com-
mencèrent à aller fort mal dans la Tofcane , où nos trou-
pes ne pouvoient plus fe rendre par mer. Briffac fe main-
tenoit toujours dans le Piémont par fa vigilance ôc fon coura-
ge. Afin de ne point tomber entre les mains de l'ennemi , qui
fous prétexte de parler de paix auroit pu le furprendre , il
avoir fait provifion de toutes les chofes neceffaires pour la
guerre. Le 10 de Juin il fortit de Cafal , avec fon armée com-
pofée de dk-fept compagnies Françoifes , que commandoit
i Voyez le commencement du Livre III.
>/<i
DE J. A. DE THOU, Liv. XV. 585
François de Gouffier feigneur de Bonnivet, de huit d'Alle-
mands , de fîx de Suiflès , de douze cornettes de cavalerie , Hfnri 1 1.
& de deux de chevaux-legers, qu'on avoit mifes fous la con- i c ç c-,
duite de Henri de Montmorcnci Damville : la cornette mê-
me de Damville les accompagnoit avec celle de François Ber-
nardin , celle de Jean Gontaud de Biron , & une partie de cel-
le de la Motte Gondrin. Quatre pièces de canon fuivoient
Tarmée , avec deux grandes coulevrines. On campa le mê-
me jour à cinq cens pas de Pomaro. Damville , la Motte Gon-
drin, Bernardin, Briquemault, & de Gordes, s'approchèrent
de Valenza : les ennemis fçachant leur marche , fe tenoient
en embufcade dans un bois , avec trois pièces de campa-
gne , pour les furprendre. Mais l'infanterie étant fatiguée , on
trouva qu'il étoit dangereux d'avancer plus loin , à caufe de
plufieurs poftes que l'ennemi occupoit , ôc on fe répandit à
droite ôc à gauche. Le lendemain on attaqua Pomaro j & à
peine eut-on tiré environ cent coups de canon, que la gar-
nifon compofée de cent trente hommes fe rendit avec la
place.
Enfuite on fit avancer les troupes du côté de Valenza , &
on envoya d'abord Damville avec les chevaux-legers , parce
qu'il falloir paffer par des défilez & des vignobles. Terrides
& Grimor eurent ordre de le fuivre , avec une partie de la
cavalerie, & bien-tôt après Bonnivet partit avec l'infanterie.
Briflac conduifoit Parriere-garde , avec les Allemands & les
Suides, à qui on avoit confié la garde du canon. La garnifon
de la ville ôc les troupes qui étoient fur les bords du Pô , ayant
appris notre arrivée, s'avancèrent en ordre de bataille avec
quatre pièces de canon. Les batteries tirèrent de part & d'au-
tre : mais les ennemis difperfez de tous cotez , efcarmouchant
au lieu de combattre , ne fouffroient pas beaucoup des déchar-
ges que nous faifions. Damville eut ordre de donner fur eux
avec trente maîtres. Les ennemis ne pouvant foutenir cette
attaque , féparez les uns des autres , fe raflemblerent : le com-
bat devint très-animé à l'arrivée de Terrides & de Grimor.
Cependant les ennemis furent repouflez jufqu'à leur retran-
chement : deux de nos Officiers , Jacque d' Angennes feigneur
.de Rambouillet , &c la Salle , furent bleflez. Nos foldats par
leur courage & leur valeur délivrèrent des mains de l'ennemi
Tome II Pdddiij*
^8^1. HISTOIRE
"'"•"^ les lieutenans de Biron & de Bouthicres qui avoient été ftiits
Henri 1 1. prifonniers. Lorfque les ennemis eurent raiîemblc toutes leurs
i ^ S S' troupes , on commença à tirer le canon: alors leur infanterie
fe retira dans la place , & leur cavalerie fut obligée de gagner un
endroit entre la ville & un monaftere fîtué un peu plus bas.
Tandis que nos foldats les pourfuivoient , il s'éleva un nuage
de pouffiere, qui de loin paroiffoit annoncer l'arrivée d'un
corps de cavalerie. Damville courut auffi tôt de ce côté-là >
les ennemis ne refuferent pas d'abord le combat : mais dès
qu'ils furent proche de Valenza, ayant rencontré quelques
moufquetaires Efpagnols , ils payèrent au milieu d'eux , & par
une converfion fubite, ils évitèrent notre rencontre , ôc ent;:e-
rent dans la ville.
Une grande pouffiere s'étant alors élevée & répandue de
tous cotez , on ceifa de fe voir & de combattre avec la même
ardeur. Cependant notre armée demeura maîtrefle du champ
de bataille j mais comme il étoit fitué entre la ville & le Pô ,
& que l'on n'y pouvoir pas camper commodément , on fe
retira plus loin environ à une portée de canon. La garnifon de
la place étant plus nombreufe que l'armée de Briflac , ce Gé-
néral prit la route de San-Salvatore , à cinq mille d'Alexandrie ,
aux extrcmitez du Montferrat. Cette ville fe rendit , après
avoir fouffert près de trois cens coups de canon. Les foldats de
la garnifon fortirent, vie fauve, avec leurs épées , mais fans
enfeignes. BrifTac s'étant rendu maître d'une grande partie des
places voifines , & Voyant qu'on ne pouvoit efpérer de trêve ^
les fit toutes rafer, afin que l'ennemi ne pût s'en fervir. On
afliégoit auffi dans le même temps Vulpiano : mais on ne le
preflbit pas vivement, parce qu'on fçavoit que les vivres y
manquoient. Nos troupes avoient fait une levée du côté de la
Doire , où deux rivières du même nom defcendant des Alpes
dans la plaine , ferment de l'Orient à l'Occident cette contrée ,
qu'on nomme le Canavefe. L'une s^appelle la Doire Baltea,
ou la grande Doire , & fe décharge dans le Pô , auprès de Cref-
centino 5 l'autre , la petite Doire, ou Doriete : celle-ci, après
avoir palfé par Sufe , va fe perdre dans le Pô , un peu au-deffous
de Turin •■, elle a fa fource auprès de celle de la Durance , qiù
prenant fon cours du côté du couchant , va fe jetter dans le
Rhône. Toutes ces rivières embaraflbient beaucoup l'ennemi j
& l'empêchoient de porter aifément du fecours aux affiégez.
DE J. A. DE THOU , Liv. XV. 5S;
Ferdinand de Gonzague ayant été dépouille de l'adminiftra- a
tiondes affaires, Philippe d'Autriche roi d'Angleterre avoir Henri IL
donné le commandement abfolu des armes en Italie à Ferdi- i ç ç 7.
nand Alvarez de Tolède duc d'Albe , qui arriva en pofte à Mi- n a ■ a
ï 1 1 I T • 111 /- , . ^ ^ T^ Conduite de
lan,le aouzedé Jum. rlulieurs ecrivams rapportent queKuy rErapeteur&
Gomez de Silva, premier gentilhomme de la chambre, étant ;^c i^^iiippe à
r ^ j Du-r 1 • i2 J 1 • 1 égard de
en faveur auprès de rhuippe , lui ht donner cet emploi, pour Ferdinand de
l'éloigner , craignant que ce Duc naturellement fuperbe & am- Gonzague.
bitieux ne portât préjudice à l'Etat, ou à fes propres affaires.
Silva faifoit en même tems fes efforts pour appeîler auprès du
Roi Gonzague dont l'efprit lui paroiifoit plus traitable : mais
celui-ci qui étoit alors à. la cour de l'Empereur, follicitoit vi-
vement fon retour en Italie. Malgré les lettres obligeantes
que Philippe lui ecrivoit , ôc l'efperance que lui donnoit Sil-
va , il ne put digérer ce qui venoit de fe paffer à fon fujet , ôc
ayant plus d'égard à fon honneur qu'à leurs avis , il demanda
inftamment qu'on examinât fa caufe , ôc qu'on fit réflexion
que fa réputation y étoit intereffée. Enfin après d'exadles in-
formations fur ce fujet , l'Empereur déclara Gonzague inno-
cent de tous les crimes qu'on lui imputoit , ôc prononça que
tout ce qu'on avoit publié contre ce Seigneur, étoit vain ôc
faux , ôc qu'on devoit punir rigoureufement fes accufateurs.
L'Empereur ordonna auiîi qu'on le remboursât de l'argent
qu'il avoit emprunté, pour fournir aux frais de la guerre de
Parme ôc du Piémont, ôc que de plus on lui payât la fomme
de trente mille écus d'or. Il fut décidé encore, qu'en recon-
noiffance des fervices qu'il avoit rendus pendant la guerre ôc
durant la paix ^ on lui donneroit le Val de San-Severino
dans le Royaume de Naples, avec fix mille écus d'or de re-
venu , ôc une penfion de- trente mille livres. L'Empereur
voulut aulIi honorer André fils de Gonzague de l'ordre d'Al-
cantara, avec trois mille écus d'or de penfion. Enfin l'Em-
pereur couronna tous ces bienfaits en ajoutant le titre de Pré-
fident à la dignité de confeiller du Confeil Aulique , dont ce
Général étoit revêtu. Tout ceci fe paffa à Bruxelles le dix du mê-
me mois. Cette déclaration étant fignée de l'Empereur Ôc fcellée
de fon fceau , on la mit entre les mains de François Eraffo pre-
mier Secrétaire, pour la porter à Gonzague. Silva, qui étoit
alors à la Cour de TEmpereur, fit tous fes efforts pour engager
S^^ê HISTOIRE
ce feigtleuf à acquiefcer au jugement de l'Empereur 6c à té-
Henri il moigner qu'il croit fatisfait pour le prefent : mais Gonzague
i 5" 5" 5-. bien loin de fuivre fes confeils , redemanda fa première
Gonzague fe charge , ou fi on aimoit mieux , le gouvernement des Pays-bas.
content." " Enfin après avoir fait plufieurs voyages en Flandre ôc en An-
gleterre, l'Empereur àc Philippe peiiiftant toujours dans les
mêmes réfolutions , il prit congé de leurs Majeftez , Ôc fe
retira en Italie , très-peu fatisfait, pour y vivre en fimple par-
ticuHer.
le duc d'Aï- Cependant le duc d'Albe étant arrivé en Italie , fit afiem-
GoS"u(f ^ ^*^'' ^^^^ nombreufe armée à Riva-rotta , fituée dans le Mi-
lanez , ôc tint Confeil avec les chefs, pour faire lever le fié-
ge de Vulpiano. Il avoir avec lui trente mille hommes d'in-
fanterie , Allemands , Italiens ôc Efpagnols , près de fix mille
chevaux , ôc vingt-cinq pièces de canon de tout calibre. Il
fe préfenta d'abord de grandes difficultez, que Céfar Maggi
fçut bien-tôt applanir par fes avis judicieux. 11 fit voir qu'on
pouvoir aifément renverfer avec deux canons la levée que
nos troupes avoient faite fur le bord de la Dorie,oti enfuite
l'armée pafieroit fans aucun danger : il ajouta qu'il falloit y
porter des vivres , avec des pontons pour traverfer les deux
rivières , lorfqu'on voudroit aller ôc venir. Les Généraux en-
nemis étant partis pour Saluggia , envoyèrent le marquis de
Pefcaire avec Dom Garcie de Tolède, pour exécuter le def-
^ fein de Maggi. Mais Brifl'ac , fans attendre leur arrivée , ab-
bandonna le fiége , ôc nos troupes qui étoient en petit nom-
bre fur la levée , fe retirèrent le 23 de Juillet , ôc laifiTerent en-
trer librement l'ennemi dans la ville , où pendant deux jours
on fit venir beaucoup de vivres fur la fin du même mois. Dans
le même tems le comte de la Trinité fortit de Valfenera , avec
quatre cens chevaux ôc cinq cens hommes d'infanterie, pour
ravager le payis que nous occupions : notre cavallerie le fur-
pfit 5 il fut battu ôc mis en fuite avec fon détachement, ôc per-
dit un grand nombre de fes foldats. Nos troupes furent ex-
trêmement irritées de l'adion cruelle du duc d'Albe, qui fous
prétexte d'aller afiîéger Cafal , s'étoit emparé de Frafiiaeto fur
le Pô , ôc avoit fait pendre le Gouverneur , pafi^er au fil de
répée tous les Italiens, ôc envoyé tous les François aux ga-
lères,
Vulpiano
D E J. A. D E T H O U , L I V. XV. ^87
Vulpiano étant rempli de troupes & de vivres, le duc d'Al-
be pafla avec fon armée la Dorie Baltique fur des pontons , fj^j^^j JJ
ôc ayant pris fon chemin par Livourne , il vint camper de- i ^ <r <r
vant Santia , que Briflac avoir commencé à fortifier , & où santia aiTie-
Bonnivet & Louis de Birague s'étoient enfermés avec deux ?f P^r le duc
mille François ôc deux compagnies d'Allemands , que com-
mandoit le comte de Rocquendorf Théodore Bedaine en
avoir aujfi deux d'Italiens ôc cent chevaux Aibanois. Le duc
d'Albe s'étoit imaginé , qu'à la nouvelle de fon arrivée, nos
foldats feroient fortir le canon ^ ôc abandonneroient la ville.
Maggi connoiffant la prudence ôc la valeur de Louis de Bi-
rague ôc de Bonnivet colonel de l'infanterie Françoife , dit
qu'il n'étoit pas vrai-femblable que ces deux grands Capitai-
nes fuffent venus dans cette place , pour en fortir honteufe-
ment au premier bruit de l'arrivée de l'ennemi j qu'ainfî il
ctoit plus à propos d'attaquer Mafino , ou Ivrée , qu'on pren-
droit plus facilement. Le difcours de Maggi ne changea pas
la refolution du duc d'Albe. A fon arrivée la garnifon de San-
tia vint fondre fur lui , ôc combattit avec tant de chaleur , que
Raymond de Cardone général de l'artillerie ne put prefque
foLitenir leur effort , ôc eut beaucoup de peine à conferver fon
canon. Il fut bleffé avec Alexandre de Carpegne : enfuite on
dreffa les batteries vis-à-vis la muraille , entre les baftions de
Bonnivet ôc de Damville , qu'on appelloit ainfi du nom des
chefs qui les commandoient. Les décharges qu'on y fit furent
prefque inutiles , parce que Maggi ôc Cardone ne s'accor-
doient pas entr'eux. Les ennemis battirent la place pendant
quinze jours fans fuccès , ôc tirèrent envain deux mille huit
cens coups de canon , fans pouvoir feulement venir à bout de
gagner la contrefcarpe. Bonnivet emporté par la chaleur du
combat, ôc couvert d'un bouclier , fauta fur le baftion qui por-
to it fon nom, pour confiderer l'ennemi, ôc y refta longtems
malgré la grêle de moufqueterie qu'on tiroir fur lui de tous
cotez. Nos foldats ne purent le réfoudre à quitter cet endroit
qu'avec peine.
Ce fiége faifant par tout beaucoup de bruit, le Roi envoya
du fecours , perfuadé qu'on en viendroit bien-tôt à un com-
bat. Le duc d'Albe ayant appris cette nouvelle , leva le fié-
ge ^ôc fe retira à Verceil avec fon armée en défordre Ôc fort
Tome IL Eeee
^88 HISTOIRE
I,,.,, diminuée. Il prit en chemin San-Martino , ôc Gabiano , qu'il
TT^ , TT fit fortifier. Ces villes n'étoient pas éloignées de Cafal, qu'il
JTiENRI il. ^A 1 • j r J 1 J' A ^ r> • V 1^
tacha vamement de lurprendre le 27 d Août, rour venir a bout
■' -^ ^ * de fon defîein , il avoit introduit dans la maifon d'une certai-
ne veuve quelques Efpagnols , qui dévoient égorger la garde
pendant la nuit, 6c faire entrer l'ennemi dans la place. Mais
cette entreprife ne réuffit point. Les lettres où le jour 6c le fi-
gnal étoient marqués, 6c qu'une pauvre femme portoit dans
un panier rempli d'herbes , furent interceptées le même jour.
Nos foldats voulurent efcalader Ait ; mais les échelles étant
trop courtes, ils ne purent en venir à bout.
Tous les projets du duc d'Albe eurent peu de fuccès, 6c on
fe moqua de la préfomption 6c de la vanité de ce Général ,
qui s'étoit vanté de réduire en vingt jours tout le Piémont.
Les François Cependant les François ayant repris courage, refolurent d'at-
piano^"'^"^' ^^<^"^^ Vulpiano , qui leur nuifoit beaucoup , étant fitué au mi-
lieu des villes de la dépendance du Roi : nous efperions ti-
rer de grands avantages de la prife de cette place. Le rap-
port d'un médecin , qui apprit à Briflac qu'il y avoit plus de
quatre cens foldats de la gamifon malades , augmenta enco-
re l'ardeur de nos troupes pour ce fiége. Il n'y avoit dans
Vulpiano que cinq compagnies d'ii^anterie , compofées d'I-
taliens 3 d'Allemands 6c de bourgeois , 6c quatre cens che-
vaux , avec la cornette de Céfar Maggi. Ce Capitaine, qui
commandoit dans la place, étoit allé trouver le duc d'Albe,
pour le prelTer d'envoyer du fecours aux affiégez , 6c lui faire
entendre que cela étoit aifé , s'il vouloit faire avancer fes trou-
pes jufqu'à Gafleno , où pouvant pafler la rivière à gué , elles
obligeroient même notre armée à lever le fiége.
Sur la fin d'Août, on affembla toutes nos troupes à San-
Balegno, fous la conduite de Claude de Lorraine duc d'Au-
male. Il y avoit vingr-deux compagnies Françoifes , huit d'Al-
lemands , fept de SuifTes , quinze de gendarmes 6c neuf de
chevaux-legers. Ces troupes , comme le rapporte Montluc ,
compofoient une armée de fix mille hommes d'infanterie, de
mille gendarmes , 6c de douze cens chevaux-legers. Outre le
ducd'Aumale, 6c BrifTac , il y avoit à ce fiége plu lieurs des che-
valiers de l'Ordre du Roi , comme le duc d'Enghien, le prince
de Condé fon frère ^ Jacque de Savoye duc de Nemours ,
DE J. A. D E T H O U, Liv. XV. ^8p
Erançois de Gouffier feigneur de Bonnivet , François de Yen- .'
dôme vidame de Chartres , Jean Grongnet feigneur de Vafle , Henri 1 1.'
Artus de Cofle de Gonnor frère de Briflac , Louis Birague & i S S S*^
Blaife de Monduc, qui y vint le dernier. Il s'y trouva aulïi
un grand nombre de Gentilshommes diftingués, qui étoient
partis de France pour fe rendre promptement en Italie , au
bruit de la bataille qu'on y devoit livrer. Tout le monde étant
donc allemblé , on difpofa l'infanterie de façon qu'elle inve^
ftiilbit de trois cotez la ville & la citadelle. On avoit mis les
SuilTes du côté du Pô , & les Allemands entre Vulpiano & Li-
nij les François étoient auprès du grand baftion de la cita-
delle. Le duc d'Aumale , le duc d'Enghien , le prince de
Condé , le duc de Nemours , & les autres Seigneurs , fe te-
noient à mille pas de la place vers San-Balegno. Dam ville,
qui commandoit les chevaux-legers , étoit à Montanaro , éloi-
gné de deux milles pas de la ville, avec deux cens gendarmes
& quatre compagnies Italiennes , qu'on avoit envoyées en cet
endroit , pour arrêter au pallage de la Doire ceux qui venoient
de Trin & de Crefcentin. Roch Châtaigner-Rochepozay gar-
doit les gués de Brandici. Emanuel de Luna que le duc d'Aï-
be avoit envoyé avec fix cens Moufquetaires Efpagnols & Ita-
liens , pour porter du fecours aux afliégez ^ étant arrivé à Pon-
te-Stura , & ayant paflc le Pô pendant la nuit avec fes troupes ,
fut furpris par Rochepozay , qui tailla en pièces fon détache-
ment j en forte que Luna ne put entrer dans la ville qu'avec
quajre-vingt foldats qui lui reftoient.
Nos troupes, en pourfuivant l'ennemi, s'emparèrent d'une le-
vée défendue par un foffé entre la citadelle & le baftion : enfuite
on drefla trois batteries j la première qui étoit de cinq pièces
de canon , battoit le grand baftion de la citadelle. Montluc
qui avoit été reconnoître la place avec d'Aumale & Feuquie- ^
res , non fans courir beaucoup de danger , fit placer l'autre
batterie entre la ville & la citadelle , & la troifiéme du côté où
l'on avoit pofté les Suiftes. Ces deux cfernieres batteries étoient
de quatre canons feulement. Deux jours avant qu'on ou-
vrît la tranchée devant le baftion qui couvroit le château,
le baron de Chepi Meftre de Camp , ayant mis une chemife
blanche par defllis fes habits , fe gliflà avec quelques foldats
dans le fofte de la ville 5 ôc aprçs avoir chaflc ceux qui le
Tûtne IL E e e e ij *
Henri I î.
$90 HISTOIRE
gardoient , il s'empara des Forts qui le défendoient de côté
& d'autre. Tandis qu'on battoit le grand baftion , on travail-
loit à miner trois differens endroits. Le feu ayant duré neuf
jours & autant de nuits, on fe prépara à mettre le feu aux mi-
nes & à monter à l'aflaut. Le duc d'Enghien & le prince de
Condé s'y trouvèrent avec le duc de Nemours, Bonniver,
Louis de la Trimoûille , Gilbert de Levi-Vantadour , d'Urfé ,
Guy Daillon comte du Lude , Caumont-Laufun , Claude de
laChaftre, Jean de Chourfes-Malicorne , & Vivone feigneut
de la Châtaigneraye. La mine ayant fait fauter une partie da
baftion , les ennemis perdirent plufieurs foldats. Les nôtres
auiïl-tôt s'emparèrent de cette fortification, & tuèrent un grand
nombre des ennemis , à qui la garnifon avoir fermé les portes
de la citadelle , de peur que nos foldats , mêlez avec eux , n'y
entraflent. Céfar de Tolède , neveu du duc d'Albe , ( i) perdit
la vie dans ce combat, où fe fignalerent le duc d'Enghien,
le prince de Condé, le duc de Nemours, & plufieurs autres
Seigneurs qui affrontèrent les plus grands dangers. Sigifmond
de Gonzague , & Lazare capitaine des gardes du duc d'Albe ,
y furent pris. Nos troupes n'eurent pas le même avantage de
l'autre côté de la ville , parce qu'il falloir defcendre avec des
échelles dans le foiîe , & monter enfuite fur la muraille. Après
un combat fanglant, l'ennemi les repoufla, & ils furent con-
traints de fe retirer , au milieu d'une grêle de coups de pierres
& de moufquets , & à travers le feu de l'artillerie. Plufieurs y
périrent. D'Efiouteville comte de Créance reçut à la têtç un
coup de pierre , dont il mourut bien-tôt après. Cet accident di-
minua un peu la jo'ïe qu'avoit caufé l'avantage que nous avions
remporté. Cependant le duc d'Aumale fit placer , par l'avis de
Montluc , deux canons fur le baftion , d'où l'on pouvoir bat-
Prîfc de Vul- ^^^ 1^ citadelle. Mais la garnifon connoiffant par expérience
puno. que fes forces n'étoient pas allez grandes pour réfifter à nos
troupes , demanda à capituler le lendemain 20. jour de Septem-
bre. Pour fe rendre avec plus d'honneur , ils demandèrent qu'on
tirât cinquante coups de canons contre la citadelle. Ils fortirent
(i) L'Auteur dit en cet endroit qtie
Garcilaflo de Vega fut tué : mais Mont-
luc au Liv. IV. d'où cet endroit elè tiré,
n'en parle point. L'Auteupfcra dans la
fuite mention de ce Garcilaffb ; on a cru
que fon nom avoit été gliflé en cet en-
droit pour celui d'un autre , & on i'a
rupprimé.
iR
DE J. A. DE THOU, Liv. XV. S9i
donc vie ôc bagues fauves , avec leurs armes , énfeignes dé-
ployées & tambour battant : Damville les efcorta jufqu'à Trin. fj^j^j^j jj
Après la prife de Vulpiano , BrifTac fit venir de tous cotez des '
payifans pour démolir les murailles de cette place. Ils s'y tranf-
porterent avec joie , n'ayant point encore oublié les injures
qu'ils avoient reçues de cette ville , dévenue opulente par les
courfes continuelles 6c les pillages , que fes habitans faifoient fur
eux depuis vingt ans.
Sur ces entrefaites , le duc d'Albe fît achever prompte-
ment le Fort qu'on avoit commencé proche Ponte-SturaSoù
Louis Sforce , trahi par fes gens , fut envoyé par ordre de
Louis XII. ôc mis en prifon dans une citadelle bâtie fur un
rocher çfcarpé. Cette place étoit confiderable par fes fortifi-
cations j d'où l'on pouvoit arrêter ceux qui alloient de Cafal
à Turin. L'armée vidorieufe prit le chemin de Ponte-Stura ,
ôc vint camper auprès de Crefcentino , après avoir traverfé la
Dorie fur un pont de bateaux. On en vint aux mains de part
Ôc d'autre j ôc on livra de frequens combats. Le duc d'Au-
niale alla à Livourne avec d'autres troupes , ôc partit le len-
demain de fon arrivée pour Villa -nova proche Cafal ^ oii le
même jour Damville ôc Rochepozay^ avec quelques foldats
armez à la légère , tombèrent entre les mains de quelques fan-
taflins Efpagnolsj qui conduifoient à Ponte-Stura des vivres
ôc deux coulevrines ; les Efpagnols les attaquèrent entre deux
montagnes, oii^ après les avoir enfermés de tous cotez, ils en
prirent plufieurs , ôc tuèrent les autres. Ceux qui purent s'é-
chaper, eurent beaucoup de peine à fortir de cet endroit. Le
lieutenant de Pelous y fut tué , ôc la Rochepozay dangei>eufe-
ment bleffé.
Tandis que l'armée pafToit le Pô du côté de Cafal , les Ca-
pitaines délibérèrent fi Ton attaqueroit Montcalvo ou Ponte-
Stura. La refolution ayant été prife d'afiiéger Montcalvo ,
on y fit pafTer finfanterie , tandis que la cavalerie combattoit
devant Ponte-Stura. Salvaifon gouverneur de Cafal efcalada:
les murs de Montcalvo pendant la nuit , ôc prit cette place
très peu fortifiée fans répandre de fang. Il n'en fut pas de mê-
me de la citadelle : nos foldats ayant attaqué le baftion du coté
I Ponte-Stura ou Pont de Sture , I rat , fur le Pô , qui y reçoit la petite ri^
ipetite ville d'Italie dans le Montfer- l viere de Stura.
Eeee iij
5-^2 HISTOIRE
■ droit *de la porte , furent repoufles. II y avoit un f etranchement
Henri II ^" bout du fodé de cette citadelle, d'où l'ennemi pouvoit , en
j ' tirant fur les affiégeans , les écarter par le feu de fa moufque-
terie , ôc les empêcher d'entrer dans le foifé. Caillac braqua
trois pièces de canon contre le pont, pour le faire tomber en
rompant les chaînes qui le tenoient , ôc pour brifer enfuite la
porte de la citadelle : en même tems on mina le baftion.
PrJfe de Cependant le Roi envoya Paul de Thermes au fiége de
Moatcal/o. JVIontcalvo , pour y commander. Mais ce fage & modefte
Capitaine ne voulut point fe fervir de fon autorité, prévoyant
que tant de Princes ôc de Seigneurs , qui étoient préfens à ce
fiége, ne lui obéïroient qu'avec peine. Le Gouverneur de la
citadelle, que notre armée venoit d'attaquer, fe voyant réduit
à de grandes extrêmitez, Ôc en craignant les fuites , fe rendit
avant l'aflaut le fept d'Odobre j aux conditions qu'il fortiroit
bagues fauves , avec fes armes , tambour battant , ôc enfeignes
déployées, & que pour fortir plus honorablement, il lui fe-
roit permis d'emmener avec lui un canon de la citadelle : ce
qu'il ne put faire , parce que les roues ôc les flafques de l'affût
fe rompirent. Ce Gouverneur fe croyant en fureté après une
capitulation fi honnête , fe rendit à Ponte-Stura pour s'ex-
cufer auprès d'Alvaro de Sandi , qui trouva l'adion indigne
d'un Efpagnol , ôc le fit pendre fur le champ, fans vouloir l'é-
couter. La prife de cette place fut de grande importance , tant
parce que cette conquête s'étoit faite aux yeux du duc d'Al-
be , dont l'arrivée en Italie répandoit la terreur de tous cô-
tés , qu'à caufe qu'elle facilitoit la navigation & le commer-
ce de Cafal avec Turin, ôc empêchoit les courfes qu'on faifoit
de Ponte-Stura.
L'armée demeura plus de quarante jours à Montcalvo
pour fe repofer 5 tandis que nos troupes s'y livrèrent à la joie
que leur loifir ôc le fuccès de nos armes leur caufoient. Le
duc de Nemours fit un défi aux ennemis , ôc demanda fi quel-
qu'un d'entr'eux vouloit effayer fon courage par des combats
Duel entre de lancc. Dans le tems que l'armée étoit à Valenza , Dam-
le duc de Ne- ^,jjjg ^voit fait faire par un trompette la même propofirion au
mours & le • j D r • • r ^ • j j/r' l
marquis de marquis de relcaire , qui 1 accepta , en priant de difiercr Je
Pefcaxre. combat j'jfqu'à ce qu'il fe portât mieux. On renouvella donc
le défi. De Thermes fortit avec cinq cens cavaliers ôc deux
DE J. A. DE THOU, Liv. XV. S93
cens moufquetaires pour défendre les combattans, en cas que .
l'ennemi entreprît quelque chofe de contraire aux conven- J^e^^rj ]I.
tions. Le duc de Nemours commença à courir deux fois de i ^ r r.
fuite contre le marquis de Pefcaire , fans rien faire ? à la troi-
fiéme courfe ils rompirent leur lance , mais fans fe blelTer.
Claffé fils aîné de Vafle , ôt le marquis de Malafpini prirent
leur place : Claifé reçut un coup de lance à la gorge , qui le
renverfa de fon cheval, & dont il mourut quelques jours après.
Gafpard de Bolliers feigneur de Mânes , ôc lieutenant de la
Rochepozay , combattit après eux contre d'Alaba Efpagnol , ■ .
qui lui perça le col d'un coup de lance, dont quatre jours après
il mourut. L'aâion de Moncha enfeigne de Pivars vengea
la mort de nos deux Officiers, ou du moins nous confola un
peu de leur malheur. Ce jeune-homme attaqua vigoureufe-
ment CarafFe parent du Pape , ôc lui ayant paffé fa lance au
travers du corps , il le laiffa mort fur la place. Après ce com-
bat, ils s'embraffcrent les uns & les autres félon l'ufage, ôc fe
retirèrent. Les Italiens rapportent autrement le fait: ils difent
que le duc de Nemours fut légèrement blefle au bras , ôc que le
cheval du marquis de Pefcaire reçut un coup contre les règles
du combat. Ils nient que Bolliers ait combattu après le duc de
Nemours, ôc affurent que ce fut Noailles , homme illuftre par
fa naiffance & par fa valeur , dont nous avons parlé dans la re-
lation du fiége de Metz. Ils prétendent encore que George
Manriquez courut contre Claffé , ôc non pas le marquis de
Malafpini j ôc que celui qui combattit contre Noailles fe nom-
moit Céfar Millord, orimnaire d'Ecoffe. Ils s'accordent avec
nous pour les autres chofes.
Briffac ayant fait venir des vivres dans Montcalvo > don-
na le gouvernement de cette place à A. Dailly-Pecquigny
vidame d'Amiens , ôc partit fur la fin de l'automne , après
avoir envoyé fes troupes, en quartier d'hiver. Chacun étant
allé à l'endroit qu'on lui avoit deftiné , Clairmont qui avoit
pris la route de Cafal, fut furpris par le marquis de Pefcaire,
qui s'étoit mis en embufcade entre Montcalvo ôc Cafal ,
avec près de cinq cens chevaux-legers , ôc trois cens arque-
bufiers. Ce Capitaine perdit aufii tout fon équipage avec tren-
te de fes foldats , ôc eut beaucoup de peine à fe rendre à Ca-
fal avec fa compagnie. Salvaifon le vengea bien- tôt après de
;P4 HISTOIRE
. cette perte ; car ayant appris qu'il y avoit deux cornettes de
Henri II cavalerie Italienne en quartier d'hiver auprès d'Alexandrie , il
j ^ - - s'y tranfporta la nuit du huit de Décembre , avec cinq cens
moufquetaires , 6c trente chevaux-legers de ceux qui étoient
reftés de la compagnie de Clairmont , ôc étant venu fondre fur
les cavaliers dans le tems qu'ils prenoient leurs repas , il en tua
plus de foixante , ôc prit plufieurs chevaux de grand prix.
Corne ayant enfin appris que l'armée navale des Turcs
étoit arrivée au Fare de MefTme , après avoir parcouru toutes
les côtes de la Poùille ôc de la Calabre î il donna ordre de for-
tifier avec foin la côte de Piombino , qu'il fit border de fol-
dats, parce qu'on croyoit que les Turcs pourroient faire leur
defcente en cet endroit. Il partit avec fon armée pour Piom-
bino , ôc prit en chemin Caparbio ôc la tour de Telamone ,
ayant laiffé Grofleto à côté, àcaufe delà difiiculté qu'on auroit
eu à le prendre. Il foùmit Caftiglion de la Pefcaja, après avoir
tiré quelques coups de canon. Marc Centurione, général des
galères , s'empara auffi de la citadelle ôc de l'ifle de Giglio ,
proche Portercole. Nos foldats, ne voulant pas demeurer dans
l'oifiveté:, tirèrent de Chiufi ôc des autres places voifines , cinq
cens hommes d'infanterie avec autant de cavaliers :, ôc ayant
mis des chemifes blanches pat deffus leurs habits , ils attaquè-
rent Montepulciano , mais fans aucun fuccès. Les ennemis à
leur tour envoyèrent à Chianciano quatre cornettes de cavalerie
Napolitaine,avec quelques compagnies d'infanterie fous le com-
mandement de Jérôme d'Albizzi, pour ravager les campagnes
aux environs de Montalcino. On fit partir un grand nombre de
pionniers pour fortifier Poggio-del-CafTero , ville voifine de
Piombino 5 on envoya auffi de Livourne, de Portercole ôc de
Portoferraïo ^ du canon ôc les autres inftrumens de guerre. Luc-
Antoine Cuppano fut mis à la tête de ces entreprifes j on lui
joignit Pierre de Monte^qui conduifoït deux cens hommes^
avec Simon Roflermini ôc Alfonfe dell'Ante de Pife^, ôc leurs
compagnies d'infanterie. On fit venir aufiî de Volterra Do-
minique Rinuccini, qui fut envoyé à Piombino , pour y com-
mander avec une garnifon de deux cens hommes d'infanterie.
Jean-Baptifte Martini , ôc Vincent Lignago partirent avec
cent chevaux-legers , pour aller fe joindre à l'armée de Vitellij
qui avoit le commandement général des troupes de terre.
L'armée
D E J. A. D E T H O U , L I V. XV. yp;
Uarmce navale des Turcs :, compofée de quatre -vingt
vaifleaux , ayant profité d'un vent favorable pour fortir de Pon- 7j ] ^
za, fitue'e vis-à-vis Terracine ;, étoit déjà abordée à San-Ste-
phano i & Cuppano étant parti un peu plutôt, avoit aufTi mis Ex e^inoa
pié à terre avec fes troupes dans l'iOe d'Elbe, l^a flotte Tur- de l'armée na-
que fe rendit le 12 de Juillet devant Piombino, où Chiapino cnï^ar^"'^^*
yitelli s etoit enfermé avec deux compagnies d'Allemands ,
ôc avec la garnifon Italienne qui étoit déjà dans la place ,
de crainte qu'on ne vint l'adiéger. Tandis que la flotte étoit
devant Piombino , vingt navires arrivez d'Alger prirent la
route de Populonia , ville autrefois célèbre par le grand nom-
bre de fes habitans , 6c qui eft maintenant prefque déferte.
Lors donc qu'on eut appris l'arrivée des Turcs , chacun for-
tit de fa mailbn, pour fe retirer dans la citadelle, ôc la place'
fut abandonnée en proye à l'ennemi. Pendant que les Turcs
croient occupés à alTiéger h citadelle , le refte de la flotte def-
cendit à Porto-Farefe , proche Piombino, où trois mille Jan-
niflaires avec d'autres foldats defcendirent. Léon Santi ayant
appris ce qui fe paffoit , s'avança promptement avec fa cava-
lerie pour donner du fecours , qui fervit beaucoup à ceux qui
étoient afliégez dans la citadelle de Populonia. En effet , les
Turcs épouvantez de l'arrivée de ces cavaliers , prirent la fui-
te , ôc retournèrent du côté de leurs vailTeaux , ayant perdu
quelques foldats. Alors on combattit avec chaleur entre Pionï-
bino ôc Porto-Farefe , villes éloignées feulement de mille pas
l'une de fautre. Vitelli ayant fait venir les Allemands , en-
voya devant lui le comte de Sala lieutenant de Madruce, ôc
vint enfuite, avec toutes fes troupes rangées en bataille^ pour
attaquer les Turcs , qu'il mit en déroute par le moyen fur tout
des picquiers. Le canon de la flotte qui foudroyoit les Alle-
mands les incommoda dans leur pourfuite : animez cependant
parle fuccès , ils ne cefferent de pourfuivre les Infidèles, jufqu'à
ce qu'ils les enflent contraints de remonter fur leurs vaiifeaux.
Les Turcs perdirent en cette rencontre quatre cens hommes^,
ôc le commandant des JanniflTaires fut tué. Les Impériaux per-
dirent peu de monde,
La flotte Ottomane ayant mouillé l'ancre à la viië des Chré-
tiens pendant deux heures, vira <le bord, ôc fit voile vers l'ifle
d'Elbe , pour aller à Portolongone , où les Turcs ravagèrent
Tome IL ' F f f f
S96 HISTOIRE
ôc pillèrent les campagnes , ôc emmenèrent bien des captifs
Henri II ^*^^°'^ ^^^^ coutume. Enfin après quelques petits combats, ils
I f f r * i-*ci^"io^"itci^cnt dans leurs navires, ôc allererent en Corfe, pour
fe joindre à l'armée navale des François , qui étoit déjà arri-
vée de Marfeille fous la conduite du baron de la Garde. Cett©
flotte étoit compofée de vingt-huit Galères, dans lefquellesil y
avoit quinze cens hommes de troupes d'élite, avec une grande
quantité de vivres ôc tous les inftrumens de guerre. AulTi-tôt on
jugea à propos d'afTiéger encore Calvi ; Ôc on fe flatta de chafler
tous les Génois defifle , lorfqu'on l'auroit pris. Quelque tems
auparavant Paul Jourdain des Urfins avoit voulu s'emparer de
cette ville , mais il n'y avoit pas reuffi. Lors qu'André Do-
ria y eut fait entrer du fecours, des Urfms fe retira dans des
endroits bien fortifiés, pour y attendre l'arrivée de la flotte des
Turcs , qui après avoir couru toute la côte depuis le Capo-
Corfo , mirent à terre trois mille hommes. Les François en
firent autant : enfuite on débarqua onze pièces de canon , qu'on
dreffa vis-à-vis la porte de la ville jôc trois autres , qu'on defti-
na à battre les murs de la citadelle. On drefla auffi du côté
de la mer une batterie de fix canons ôc de deux coulevrines,
pour canoner de revers les afTiégez. Enfin le lo d'Août on ou-
vrit la tranchée , on dreifa des échelles , Ôc on livra l'aflaut où
les Gafcons montèrent les premiers : nous fumes repouffez
trois fois de fuite. Des Urfins, qui avoit fait en cette occafion
tout ce qu'on peut attendre d'un grand Capitaine ôc d'un bra-
ve foldat , reflentit une vive douleur de cet aflront. Nous per-
dîmes dans cette adion trois cens de nos foldats ôc trois dra-
peaux. Les Turcs qui avoient été préfens à cette expédition
fans combattre , feignirent le lendemain de vouloir en venir
aux mains 5 mais ils fe contentèrent d'étourdir , par un bruit
confus, les oreilles de ceux qui étoienr en garnifon dans la ville ;
ôc de troubler l'air par quantité de cris ôc de coups de mouf-
quets. Enfin après cette dernière atlion on défefpera entière-
ment du fuccès , ôc on fit rapporter le canon à bord des vaif-
féaux. Nos troupes prirent le chemin de Baftia , ôc campèrent
devant cette place que Doria avoit fait fortifier avec foin. Des
Urfins avoit déjà donné ordre d'y dreffer des batteries j mais
les Turcs ayant refufé des foklats , ôc ne pouvant avec fes feu-
les forces venir à bout de (on entreprife, il abandonna le fiége»
DE J. A. DE THOU. Liv. XV. $9"^
Sur la fin d'Août, la flotte des Turcs prit la route du Levant , .
& après avoir rangé la côte de Sardaigne , elle fe retira en Henri II.
Turquie , ôc notre flotte retourna à Marfeille. i î î J.
Corne ayant eu peur que les François , aidez par les Turcs,
ne fiflent d'autres entreprifes fur les cotes de Tofcane y avoit
fait promptement fortifier Piombino , & y avoit mis une garni-
fon aux ordres de Leonida Malatelli. Auffitôt qu'il fçût le dé-
part de la flotte Turque, il ne craignit plus rien,& eut envie d'al-
ler ravager les campagnes, aux environs de Montalcino. Mais
les projets des Siennois, qui y avoient formé une Républi-
que , ôc les entreprifes des François dans la Tofcane , le dé-
tournèrent de fon deffein. En effet les citoïens qui étoient
reftés dans Sienne , ôc ceux qui avoient abandonné leur pa-
trie pour conferver leur liberté , s'ccrivoient fouvent & s'en-
courageoient les uns ôc les autres par leurs lettres : en for-
te que , malgré les déclarations publiques du Sénat , que Co-
rne avoit établi dans Sienne par le confeil d'Agnolo Nico-
lini , & les lettres qu'on écrivoit aux exilés pour les engager
à revenir, on s'appercevoit toujours que les Siennois ne fai-
foient rien de bonne volonté , & n'agiffoient que par con-
trainte. Ainfi les Impériaux , à qui ils étoient fufpeds vou-
lant pourvoir à leur fureté , dépouillèrent les habitans de leurs
armes , même de celles qui font les plus permifes ôc qu'on
porte par coutume , ôc leur ôterent jufqu'à leurs cottes de mail-
les , dont l'ufage eft permis à toutes perfonnes en Italie. Les
foupçons de Côme augmentèrent , lorfqu'il apprit que pen-
dant que fes foldats étoient occupés fur la côte maritime ,
Corneille Bentivoglio s'étoit fervi de l'occafion , pour mettre
€n campagne quelques troupes d'infanterie , ôc qu'il avoit fait
des courfes avec fa cavalerie jufqu'à Buonconvento j qu'enfin
ayant trouvé la garnifon de San-Chirico très foible, il avoit
pris cette place avec Crevoli , qui s'étoit rendue par la lâche-
té du Gouverneur. Chiaramontc de Groïïeto avoit répris pa-
reillement fur la côte maritime Cafliglione de la Pefcaja ,
ont Vitelli setoit emparé quelque tems auparavant. La ci-
tadelle fe rendit d'elle-même î enfin tous les jours on faifoit
venir de nouvelles troupes de Petigliano à Grofletto.
Côme craignant pour Sienne , jugea à propos d'y laiffer
les trois compagnies Efpagnoles , qu'il avoit réfolu d'en faire
Ffffij
'yi?8 HISTOIRE
fortir î Se afin de ne point manquer à fa parole , il fit veniif
7^ jT au camp Santafiore , à la place de Jérôme Pife , qui devoit
commander les Italiens , ôc lui ordonna de marcher à leur
^ ^ ^' tête du côté de Sienne. Le duc de Florence ordonna aufîi qu'on
fît des recrues du côté d'Arezzo ôc dans la Romagne j ôc on
y leva fept cens hommes qui avoient déjà fervi fous Chiap-
pino de Monte- Vecchio , Antoine Marie de Peroufe , ôc fous
Thomas Theodoli de Furli : on envoya dans Montepulciano
Jcan-Baptifte Bongiani d'Arezzo , ôc dans Cazoli le comte
Thomas de Gattaia , avec chacun une compagnie d'infante-
rie. Enfin Côme craignant plus pour Pienza que pour les
autres villes, y mit SigifmondRo/Ti, de l'illuftre famille des
comtes de San-Secondo.
Tandis que tout cela fe pafibit , ôc que Chiappino Vitelïï
étoit occupé à prendre les mouHns fitués aux environs de Cam-
piglia, le long de la côte maritime, nos troupes fortirent le
dernier jour de Juillet, pour aller efcalader les murs de Lu-
cignano , où Concerto commandoit. Mais leurs efforts furent:
inutiles? lagarnifon fe défendit courageufèmenr, ôc les habi^
tans qui craignoient de tomber entre les mains du vainqueur,
fe joignirent -aux foldats. Le bruit de ce mouvement s' étant
répandu par tout , Côme fit fortir de Sienne Santafiore , avec
une partie des Allemands ôc des Efpagnols de la garnifon,
ôc ce capitaine s'arrêta avec fes troupes à Lucignanello , pro-
che Buonconvento. Mais nos foldats , ne voulant pas revenir
fans avoir rien fait, retournèrent à Pienza, qu'ils réduifirent
au point, que Sigifmond de Rozzi , fans pouvoir attendre
l'arrivée de Santafiore , fut obligé de fe rendre ôc d'accepter
les conditions honnêtes qu'on lui oflfrit. Il fortit donc, vie ÔC
bagues fauves, ôc enfeignes déployées, après avoir promis que
ni lui ni fes foldats pendant Telpace de fix mois ne porteroient
point les armes contre le Roi, ni contre la republique des Sien-
nois établie à Montalcino.
Le duc de Florence , an défefpoir de ne pouvoir gagner
l'eftime ôc l'afTeftion des Siennois , ni celle des peuples des
environs, ôc indigné de la révolte de tant de places qui fe
rendoient d'elles-mêmes tous les jours, tint un confeil fecret
pour faire abbattre les citadelles ôc les murailles de ces villes,
excepté celles qui étoient neceflaires pour défendre la frontière
DE J. A. DE THOU Liv. XXIL S9P
contre les François. Les Impériaux approuvèrent fon deflein : ,
mais le Sénat de Sienne confervant encore, fous le nom de Henri II
l'Empereur, une efpece de liberté ôc une apparence de ré-
publique , s'y oppofa autant qu'il put. Cependant les Ef* > > ^ '
pagnols murmuroient , parce qu'on ne les payoit point , ôc
que l'Empereur ôc le roi Philippe fon fils ne fongeoient point
à envoyer l'argent, qu'on devoit lever dans le royaume de Na«
pies ôc de Sicile. A leur exemple les Allemands demandoient
avec fierté ôc audace deux mois de paye qui leur étoient dûs,
6c vouloient auiïi qu'on leur en accordât un troifiéme en for*
me de gratification, pour l'heureufe expédition de Piombino;
ce qui donnoit lieu de craindre pour Sienne , dont on n'étoit
pas encore bien affûré^
A la prière de Côme, l'Empereur envoya à Sienne Fran- L'Empçreuî
cois de Tolède revêtu d'un pouvoir abfolu , afin de foûmettre opprime en-
la ville. Ayant trouvé, lorfqu'ily vint, les habitans dépouillez îîberté^"des*
de leurs armes, il penfa que la chofe étoit à demi-terminée, Sicnnoi*.
ou du moins qu'elle étoit très-avancée. Mais il n'en demeura
pas là: il y établit une nouvelle forme de république, contre
le traité ôc les promeffes, «Se ôta aux Siennois jufqu'à l'ap-
parence même de la liberté. En effet, après que Tolède eût
été reçu dans Sienne avec applaudiffement , le Capitaine da
peuple vint pour le faluer, ôc lui reprefenta l'état malheureux
OUI cette place avoit été réduite. Il l'affura en même tems de
la fidélité ôc du zélé que les citoyens avoient pour l'Empe-
reur ôc le roi Philippe fon fils. Tolède ayant remercié
cet Oiîicier , lui dit qu'il n'y avoit point d'autre remède à
attendre, que de fe foûmettre entièrement aux ordres de ces
deux Princes , qui par leur bonté ôc leur douceur les délivre-
roient bientôt de leurs calamitez. Le peuple ôc le Sénat fe
rendirent à ce difcours flatteur. Quoique l'Empereur eût rati-
fié le traité de Corne, pour ne pas le défobligcr , il ordonna
cependant à Tolède, qui ne l'avoit pas alfez examiné, de faire
faire de nouveaux ades , par lefquels il donnoit à Philippe fon
fils l'Etat de Sienne, en vertu du droit impérial qu'il avoit fur
ce payis. Ainfi après avoir rompu le traité que Côme avoit
fait, il remit à Philippe le pouvoir fouverain, que les Siennois
avoient cédé à l'Empereur fur leur republique : on lui don-
na aulIi le droit de bâtir une citadelle , ôc de faire ce qu'iî
Ffff iii
1^00 HISTOIRE
^_,_,,,..,,^ jugeroit à propos, fans être obligé de demander l'avis du Se-
ZZ 77 nat ni du peuple.
Henri XL q^ accorda à Tolède le droit de citoyen, 6c d'aller au Sé-
^ ^ ^ >' nat quand il le voudroit. On lui permit de faire fes remon-
trances , ôc on le revêtit de l'autorité de Prieur pour toutes les
affaires : on nomme ainfi la première charge de la republique.
L'Empereur n'eut pas de peine à réùflîr dans fon entreprife,
parce que la ville étoit environnée degarnifons. Certains ci-
toyenSjzélez d'ailleurs pour leur liberté, dirent hautement qu'il
falloit fe foûmetire , puifqu'autrementil n'étoitpas pofTible de
fecoùer le joug infuportable des Florentins ôc de leur Duc ;
que la republique ne pouvant fe foutcnir d'elle-même , il étoit
neceffaire de fe mettre fous la protection d'un Prince auiïi
puiffant que Philippe , qui pourroit redemander un jour à Co-
rne ce qu'il occupoit dans cet Etat, & remettre les Siennois
en poffedion de leur ancienne liberté , lorfque les affaires d'Ita-
lie feroient pacifiées. Quoique Côme vît bien que tout fe
paffoit à fon défavantage, îa prudence l'engagea cependant
toujours à dillîmuler , jufqu'à ce qu'il eût trouvé l'occafion fa-
vorable de venir à bout de fes deffeins j ainfi il favorifa tou-
jours , autant qu'il le put , les intérêts de l'Empereur 6c de Phi-
lippe fon fils , 6c fut toujours attaché à leur parti.
Fin dti quinzième Livre,
6i f
-f
l^llÉ OOOO0O0OO00O ^|p2|
HISTOIRE
DE
JACQUE AUGUSTE
DE T H O U.
ZJKRE SEIZIEME.
A
^ji4*^;Â*^^-^é;Â^^Le.;Â*y;S/Â^.;^^^^^^^^ OME a voit de grands obltacl es a
5,vïy N»"^ O T_T T -r
P A^ :Ar 4« ^ ^ ^ #1 furmonter dans la Tofcane, 6c à la «E^'RI l-i-
Ë ^ eeeeSIS:^ ^ S Cour de l'Empereur j mais il trouvoit n S S-
M 4c §!^>, /'^ ^-5 ^ p3 encore de bien plus grands embarras
Pi ^ É \ j É 5Î. B du côté de Rome. Dès que Paul IV.* * Jean Pier-
l^- ^ I^Vr^i-zr^N ^ <d avoit ete cleve lur la chaire de laint
P?^ ^ ^ ^ ^ ^ ^ ^^^ rierre , n ne s etoit point comporte en
k4 *<;4 père zèle pour la paix, mais en oncle
>MN<î-/;^^/;4k#M^^;.^>;„#.:.^^;„#/;^^.:,^.^,;.^ entièrement gouverné par fes neveux ;
ôc cette conduite avoit donné lieu à l'Empereur ôc à ceux qui
fuivoient fon parti , de foupçonner qu'il rouloit dans fon efprit
quelque projet ambineux. Le Pontife redemanda alors à Co-
rne avec une extrême hauteur le fils de la fœur de Charle Ca-
raffe, appelle Mathieu Stcndardo, Napolitain exilé, qui étoit
depuis long-tems retenu en prifoa > avec les autres bannis de
€oz H I S T O I U E
j I ■ Florence. Côme 6c François de Tolède qui avoient la conduite
Henri II. ^^^ affaire de l'Empereur dans la Tofcane , le lui rendirent fans
j - - - difficulté. Alors le Pape donna le chapeau de Cardinal à Charle
Caraffe,homme altier ôcturbulent,quiavoit été élevé plutôt pour
laprofefTion désarmes^ que pour 1 état eccléfiaflique. Attaché
au parti de la France, il avoir long-tems fervi fous Strozzi^ôc
depuis peu avoit défendu la ville de Portercole. Paul IV. avoit
aufîi fait venir auprès de lui le frère de ce Charle Caraffe^ nom-
mé Jean Caraffe comte de Montorio , qui à la vérité étoit d'un
naturel plus doux 6c plus humain que foa frère, mais qui ne
brûloir pas moins d'ambition , 6c avoit une égale ardeur pour
élever fa famille , même fur la ruine àQS autres , 6c à quelque
prix que ce fût.
Quelque tems après , le Pape ôta au duc d'Urbin le gou-
vernement des affaires du S. Siège , 6c après avoir folemnel^
îement donné lesmarquesd'autorité, 6c le Bâton de commande-
ment à Jean Caraffe de Montorio, il le fit fon premier Miniflre.
Il réunit en ce même tems au patrimoine de i'Eglife le duché
de Camerino , que Jule III. avoit donné à Baudouin fon frère ,
ôc à Fabien fon fils , deftiné pour être gendre de Côme 5 6c il
lui promit en échange des terres d'un aufli grand revenu. Il
arriva alors u»i accident qui irrita beaucoup le Pontife. Jean-
François Giugni, banni de Florence, avoit été affaffmé à Ro-
me par des gens payez pour cette adion. Lorfqu'on vint à
faire des informations de ce meurtre, Avetardo Serriflori, am-
baffadeur de Côme auprès du Pape, en fut foupçonné: il étoit
en effet vrai-femblable que c'étoit par fon ordre qu'on avoit
affaffiné ce Florentin, homme de courage 6c de mérite, 6c
par-là redoutable à fon Souverain.
Le duc de Florence avoit fait demander au Pape , que les
biens poffedez par Rodolphe Bagiioni dans le territoire de
Perouze, 6c dont Adrien fon frère s'étoit emparé pendant la
vacance du S. Siège, fuffent rendus aux enfans de Rodolphe
dont il avoit pris la tutelles 6c il l'avoit obtenu. Mais le car-
dinal Caraffe s'y oppofa dans la fuite , 6c empêcha que la cho-
fe ne fut exécutée. Non content d'avoir rendu inutile la grâ-
ce que fon oncle avoit accordée, il voulut que Côme ren-
dît à l'Archevêque Antoine Altoviti les revenus de l'Arche,
y êché de Flcrence^dont en avoit donné ia joCiifîànce à l'hôpital,
pour
DEJ. A. DETHOU,Liv. XVI. ^oi
pour punir ce Prélat qui avoit été banni. On fit le procès à ■
Jean-François comte de Bagno de l'illuftre maifon de Guidi, jf £j^ri \\^
qui avoit toujours porté les armes pour Côme j ôc on lui fuf- , ^ r <-
cita cette anau-e a caule de 1 argent qui avoit ete pris aux Fran-
çois auprès de Cefene dans la Romagne, payis de la dépen-
dance du Pape. Il fut donc cité à Rome :, ôc n'ayant point ré-
pondu à l'affignation , ni comparu au jour qu'on lui avoit mar-
qué:, il fut profcrit : on donna ordre enfuite à Afcanio de la
Cornia, qui après avoir été pris àChiufi, avoit été depuis peu
échangé avec Lanfac prifonnier à Florence, de fe rendre
maître des places du comte de Bagno , & d'y mettre en gar-
nifon dix compagnies d'infanterie. On envoya avec lui An-
toine Caraffe coufin-iflli-de -germain du Pape , à qui on avoit
donné ces biens , ôc qui ayant pris fon chemin par la Mar-
che d'Ancone, fir porter par mer du canon à Rimini.
On foupçonnoit Côme de favorifer fecrettement le comte
de Bagno, parce que l'on avoit mis une nouvelle garnifon
dans Caftrocaro , qui efl: fur les frontières de l'un ôc de Tau-
tre. Côme nia ce qu'on lui imputoit, ôc après qu'on fe fut
emparé facilement de quelques places qui appartenoient au
comte de Bagno , le Duc craignant le Pape , demeura neu-
tre dans cette guerre. Enfin lorfque les troupes du Pape eu-
rent pris la ville de Montebello , ôc enfuite la citadelle , dont
îa garnifon s'enfuit , le comte de Bagno fe vit dépouillé de tous
fes biens. Côme ne voulant pas faire la guerre à contre-tems,
diffimula cette injure. Cependant le Pape fit publier une or-
donnance , par laquelle iUdéfendoit fous des peines rigoureu-
fes à fes fujets de porter les armes pour aucun Prince étran-
ger, fans en avoir obtenu la permifiion de fa Sainteté 5 ce
qui fit que Leonida Malatefti , Jacque fon fils , ôc la plupart
des autres , craignant la profcription , abandonnèrent le parti de
l'Empereur ôc du duc de Florence. Marc-Antoine de Rieti, qui
commandoit dans Caftroèaro avec une compagnie de foldats
d'élite, fut le feulqui méprifa les ordres du Pape , ôc qui perfévé-
raconftammentdansle parti de Côme. Ces procédés ôc ces com-
mencemens de divifion,quoique légers en apparence, rendoient
fufpe^le à l'Empereur ôc au duc de Florence l'ambition des Caraf-
fes,lorfqu'il s'éleva tout à coup à Rome de nouveaux troubles,qui
cauferent de grands dcfordres, ôc dont je vais dire l'origine.
Tome II. ^ggS
€o^ ÎI 1 S T O I R E
■ Le comte de Santafiore , chef de la maifon des Sforces y
Henri II. toujours attaché au parti de l'Empereur ( ainfi que fes deux
j - - ^^ frères , le cardinal Guido Afcanio 6c Alexandre clerc de la
Chambre ) avoit fortement follicité fes autres frères , Charle
grand Prieur de Lombardie , Ôc Mario qui avoit été depuis
peu fait prifonnier , d'abandonner le parti du Roi , & de s'affu-
rer une meilleure fortune. Il n'avoir pas eu de peine à le leur
Î)erfuader ^ parce qu'après la prife de Sienne , il falloir abfo-
ument que la plupart des biens de la maifon des Sforces tom-
baffent fous la puiflfance de l'Empereur. Mais Charle qui ac-
tuellement étoit au fervice du Roi , ôc qui avoit trois Galères
fort bien équipées à Alarfeille , demandoit pour première con-
dition , qu'avant de quitter le parti de la France , il pût faire
conduire deux Galères dans quelque Port dépendant de l'Em-
pereur, afin de ne point paroître avoir pafTé de fon côté, nud,
pour ainfi dire , ôc défarmé > ce qu'il tâcheroit de faire , difoit-
il , fans donner aucun foupçon. Il les avoit fait donc partir
pour Civita-Vecchia , ville de l'Etat du Pape i ôc peu après ,
avec la permiflîon du Roi , ôc fous la conduite de Nicolas
Alamanni , à qui ce Monarque en avoit donné le comman-
dement , elles y avoient abordé. Aufli-tôt qu'elles y furent ar-
rivées , Alexandre frère de Charle dit qu'il les avoit achetées
de fon frère , en chaffa les François , ôc après en avoir ôté le"
commandement à Alamanni , il s'en rendit maître. Cepen-
dant le tumulte qui s'éleva , fut caufe qu'il ne les put emme-
ner j ôc Pierre de Capouë , gouverneur de la citadelle , après
avoir oui les plaintes d' Alamanni , -fit fermer le Port pour les
empêcher de fortir.
Le Cardinal frère de Charle ayant appris cette nouvelle ,
fit en forte , avant que le Pape en fût informé , d'obtenir du
comte Jean de Montorio , par le moïen de Jean-Francois Lot-
tini fon fecretaire , homme fidèle ôc aftif , une lettre pour le
Gouverneur du château de Civita-Vecchia , par laquelle on
lui ordonnoit de lailTer fortir librement du port Alexandre
avec fes Galères» Dès qu'il eut obtenu la permifTion du Gou-
verneur , il mena promptement fes Galères à Gaëte , ôc en-
fuite il en partit pour aller trouver à Naples Bernard de Men-
dofe. Le Pape ayant appris cette nouvelle par l'AmbafTadeur
de France , en fut extraordi;iairement irrité. Pour réparer
DE J. A. DE THOU , L i v. XVL (5o;
l'honneur d'une illuftre maifon, qu'il croyoït avoii: été outra- ,
gée, ôc pour faire éclater fon grand courage, ôc déploïer en Up^j^iJi
même tems la puifTance qu'il avoit reçue de Jerus-Chrift , il
écrivit au cardinal de Santafiore , 6c lui ordonna avec des ■> ^ ->'
menaces terribles , de faire revenir au plutôt ces Galères , ôc
de les rendre à Alamanni. Il fit aufli citer Alexandre pour ve-
nir rendre compte d'une a£lion Ci hardie.
Les Bannis de Naples, de Florence, ôc des autres endroits
d'Italie , s'émurent à la nouvelle de cet événement , comme fi
le Pape eût fait une déclaration de guerre : ce qui fit qu'ils fe
rendirent à Rome en grand nombre , à l'infligation du car- Haine du
dinal Caraffe , dont l'efprit étoit naturellement inquiet , Ôc toû- "ftï'pm'f
jours ennemi du repos , ôc qui d'ailleurs confervoit une haine rtmpereun.
invétérée contre les Efpagnols : car lorfqu'il portoit les armes
pour l'Empereur dans la guerre d'Allemagne , il fut infulté par
unEfpagnol dans une conteftation qui arriva au fu jet d'un pri-
fonnier. Après avoir porté fes plaintes au duc d'Albe , ôc de-
mandé qu'il lui fût permis de fe venger par un duel » non-feule-
ment le Duc ne voulut point l'écouter , mais il le traita avec mé-
pris; Cet affront l'ayant obUgé de quitter Farmée , ôc de fe re-
tirer en Itahe, il fut arrêté à Trente par ordre de l'Empereur;
on ne voulut point le renvoyer qu'il n'eût promis de ne point
attaquer l'Efpagnol , ôc on l'obligea de déclarer qu'il en avoit
été pleinement fatisfait. Depuis ce tems-là il avoit toujours été
ennemi du parti de l'Empereur. Après avoir contracté une très
étroite amitié avec Pierre Strozzi, il rempliffoit de foupçons
i'efprit du Pape , qui prenoit aifément toutes les impreflions
qu'on lui donnoit, ôc ill'animoit contre les Efpagnols. On peut
ajouter à cela les injures particulières que le Pontife avoit autre-
fois reçues de l'Empereur. En effet lorfqu'il étoit archevêque Sujets qtié
de Chieti, ôc enfuite de Brindifi, ôc membre du Confeil pu- ?fJ,\y-/£°„!
blic du roïaume de Naples , ayant été envoyé par le Pape Le- pcrcur,
gat en Angleterre , l'Empereur lui ôta fans aucun fujet fa di-
gnité de Confeiller. Lorfqu'il eut été admis dans le Sacré Col-
lège y il trouva du poifon que fon valet de chambre qui étoit
Efpagnol lui avoit préparé. Comme fa coutume étoit de dire
librement fon fentimcnt dans le Conliftoire , il avoit accufé
l'Empereur de s'entendre avec les Proteftans , ôc d'être fauteur
des Hérétiques. L'Empereur s'étoit rappelle toutes ces chofes ,
Gggg ij
6o6 HISTOIRE
. ôc il en étoit arrivé que les Miniftres , après que ce Cardinal
Henri IL ^^^ ^^^ nommé à l'archevêché de Naples , l'empêchèrent long-
, j. j. ^^ tems d'en prendre pofTcfTion, ôc de joiiir de Tes droits. Enfin
on n'avoit pas encore oublié les intrigues des Impériaux , qui
avoient fait tous leurs efforts pour empêcher fon éledion.
Le Pape repaffant tout cela dans fon efprit , ôc n'exami-
nant pas allez qu'il fe preparoit à faire la guerre à contre-tems,
fans avoir ni argent , ni foldats , ni tout ce qui étoit necelfai-
re » écouta trop fa famille, ôc s'engagea, lui ôc fes alhez, dans
une guerre auilî périlleufe qu'injufte. Mario Sforce craignant
pour Alexandre , ôc voulant appaifer en quelque manière la
colère du Pape , étoit allé de la part du Cardinal fon frère ,
trouver Mendofe , pour l'engager à faire revenir à Civita-
Vecchia, comme on le fit aulFi , les Galères qu'Alexandre en
avoit emmenées. Le cardinal Caraffe néanmoins, pour ôter
tout moïen d'accommodement ( après que le bruit de la con-
juration tramée contre le Pape dans le palais du cardinal de
Santafiore Camerlingue eut éclaté) le cita au nom du Pape ^
ôc après l'avoir fait monter dans un caroffe > l'envoya prifon-
nier au château Saint-Ange. Camille Colonne fut arrêté en
même tems , fous prétexte qu'il avoit conféré fecretteliient
ôc fouvent avec le marquis de Sarria ambaifadeur de l'Empe-
reur , ôc avec le comte de Chinchon , qui étoit venu depuis
peu à Rome au nom de Philippe , pour préfenter , félon la
coutume , fes refpects au nouveau Pape. Quoique le cardinal
Caraffe fçût parfaitement que Camille ignoroit toutes les cho-
fes dont il étoit foupçonné, il craignoit néanmoins que com-
me il avoit beaucoup de cœur, ôc qu'il étoit le principal ap-
pui de la maifon des Colonnes , toujours ennemie des Papes >
il n'entreprît quelque chofe de nouveau en faveur de l'Empe-
reur : après donc l'avoir fait venir de Zagarolo par adreffe ,
il l'avoir fait enfermer dans une prifon très étroite. Il empê-
cha auffi de fortir de Rome Julien Cefarini ôc Afcagne de la
Cornia, qui luiétoient fufpe£ts pour les mêmes raifons, ôc \qs
obhgea de donner caution.
Brouilleries Jofeph Cantelmi comte de Popoli , proche parent du Pa-
Rome. ^""^ ^ P^> s'oppofoit aux deffeins des Caraffesi ôc foit qu'il agît par
prudence , ou qu'il y fut engagé par quelques vues intereffées,
parce que fes biens étoient iitués dans les Etats de l'Empereur ,
D E J. A. D E T H O U , L I V. XVI. 601
iî tâchoit de les détournei: de la guerre. Ses confeils lui ayant
attiré une réprimande injurieufe de la part du cardinal Ca- j^e^ri n.
rafFe, il demanda fon congé au Pape, & retourna chez lui. \ c <; -
Quelque tems après Mutio Tuttavilla, capitaine des gardes, ôc
quatre Cameriers furent dépouillés de leurs charges , parce
qu'on les foupçonnoit de favorifer le parti contraire. On com-
mença cependant à lever des troupes dans la Romagne , payis
fertile en bons foldats , ôc dans la Marche d'Ancone , & l'on
dépêcha le 17 d'Août Laurent Guafconi au duc d'Urbin ^pour
lui donner ordre de lever dans la Romas^ne fix mille fantaf-
lins ôc trois cens chevaux , afin de les amener à Rome quand
on en auroit befoin. On donna ordre aulîi au cardinal Mip-
polyte d'Efte , chargé à Rome des affaires du Roi , de fortir
de la ville , parce que , comme les Caraffes le difoient , il y
tenoit une conduite irreguliére ôc fcandaleufe j mais ce fut plu-
tôt à caufe de l'envie qu'ils lui portoient, ôc pour s'être oppo-
fé à i'éle£tion du Pape. Cependant le cardinal CarafFe inven-
ta un autre prétexte pour couvrir un ordre fi injurieux , ôc ex-
cufa ainfi cette a6lion auprès d'Hercule duc de Ferrare, frère
du cardinal d'Efle. Il difoit que par l'intrigue des ennemis du
cardinal d'Efte , ôc par leurs artifices , qu'il n'avoit pu encore
ni découvrir ni prévenir , on avoir fait entendre au Pape que
ce cardinal rouloit de grands delTeins , ôc que , félon fes con-
jectures, celui qui lui avoit rendu ce mauvais office ^ étoit le
cardinal Pio de Carpi , fon ennemi depuis longtems , qui crai-
gnoit que le cardinal d'Efte ne parvînt quelque jour à la Pa-
pauté : ce qu'il étoit aifé de connoître par les lettres des Im-
périaux. Il ajoûtoit encore que le cardmal Pio de Carpi étoit
d'intelligence avec le cardinal Jean du Bellay , Prélat ambi-
tieux , à ce qu'il prétendoit, ôc qui par l'éloignement du cardi-
nal d'Efte , efperoit obtenir l'une de ces deux chofes , ôc mê-
me toutes les deux j ou d'avoir le gouvernement des affaires de
France , ou de parvenir un jour au fouverain Pontificat , félon
les efpcrances que lui en avoient données le cardinal de Pio
de Carpi.
Le cardinal de Lorraine étoit grand ennemi du cardinal
du Bellay , qui aimoit beaucoup fa patrie : pour lui com-
plaire, |e cardinal Caraffe avoit décrié le cardinal du Bellay au-
près dùTRoi , ôc le lui avoit enfin rendu fufpetl , parce qu'il
Gggg iij
i;;y-
<?o3 HISTOIRE
_ avoit Hé une étroite amitié avec le cardinal Carpi ; ce qui fît
" \ TT que les miniftres du Roi conduifoient les affaires de France
liENRil . ^^^^^ |g confulter , ôc fans qu'il en pût même être informé.
L'Abbé Brefengo Efpagnol, qui étoit au fervice de Philippe,
fut alors arrêté par le Légat de Boulogne , fuivant l'ordre des
Caraffes , lorfqu'il alloit en pofte de Milan à Naples ; ôc les
lettres du duc d'Albc ( par lefquelles les Caraffes difoient qu'on
reconnoiffoit ouvertement que les Efpagnols aidez du fecours
des Sforces avoient confpiré contre le Pape ) furent décache-
tées. On manda auffi à Rome Marc-Antoine Colonne frère
d'Afcagne '■> mais ayant été averti par Jeanne d'Arragon fa
mère , qui lui avoit dépéché par deux différentes routes deux
courriers à Marino , il ne vint point , ôc il s'employa à fortin,
fier Palliano. Cependant comme les fortifications n'étoient
pas encore affez élevées pour être en état de défendre la pla-
ce , Colonne enfortit , ôc les habitans la livrèrent aux Caraffes.
On prit auffi- tôt après Nettuno , ville fituée proche la mer,
& de la dépendance des Colonnes. Le carduial de Santafiore
oncle ôc tuteur de Paul Jourdain des Urfins fut auffi fommé
dans fa prifon de livrer au Pape la citadelle de Bracciano ;
ôc Côme engagea Urfini, qui avoit alors époufé Ifabelle l'une
de fes filles , à remettre la citadelle entre les mains des Ca-
raffes 3 en exigeant d'eux des furetez ? ôc à faire enforte de s'at^
titer les bonnes grâces du Pape par toutes fortes de moyens.
Telle fut l'origine d'une guerre non feulement funefte à l'I-
talie , mais encore très-préjudiciable à la France. Après que
les Caraffes eurent fait de vains efforts pour y engager le Se--
nat de Venife , ils en conférèrent à Rome avec Jean d'Avan-
fon Ambaffadeur du Roi , ôc avec le cardinal George d'Ar^
magnac. Dès qu'on fut convenu des conditions , on envoya
en France Annibal Rucellai^ neveu de Jean de la Cafa ^hom^
me de confiance ôc fecretaire du Pape , pour faire tout fçavoir
au Roi , ôc l'engager à fe liguer avec le Pontife. On. avoit
déjà affemblé à Rome trois mille hommes d'infanterie, ôclcs
miniftres du Roi avoient permis aux Caraffes , en attendant
des ordres plus exprès de Sa Majefté , d'employer pour le
befoin prefent de la guerre , la cavalerie qui éroit à Parme ,
Ôc à la Mirandole, fous la conduite d'Ottavio Farneje. Cela
ne laiffoit pas de troubler dans la Tofcane les dcffeins de
DE J. A. DE THOU, Liv. XVI. 600
Corne , qui néanmoins prefToit fortement Tolède de mettre 5^
fon armée en campagne, ôc de s'emparer de Crevoli , qui avoit Henri IL
été pris depuis peu , ôc d'où les François faifoient tous les j j ^ r.
jours des courfeS:, ôc infeftoient le payis. A peine put-on en-
gager les Allemands à fortir de Sienne j ils en partirent enfin
avec trois compagnies d'Efpagnols , fous la conduite de San-
tafiore , ôc dans l'efperance qu'ils recevroient bien- tôt leur
paye. Après avoir battu la place , on donna l'affaut : les nôtres
réfifterent courageufement aux efforts des aflaillans 5 mais ayant
perdu plus de cinquante de leurs meilleurs foldats , la garnifon
qui ne voyoit aucune efperance defecours, fe retira pendant
lanuk, ôc abandonna la place à l'ennemi, qui en iitauffi-tôt
rafer les murailles.
Santafîore fut extrêmement irrité , de ce que le cardinal Ca-
merlingue fon frère étoit encore en prifon , pour n'avoir pas
rendu les galères , ôc de ce que les démarches de Mario fon au-
tre frère, qui étoit allé àNaples les redemander à Mendofe
avoient été inutiles. Il alla donc lui-même trouver le duc d'Albe
qui étoit occupé à la guerre de Piémont, ôc qui alors tenoit con-
feil à Ponte-Stura , avec Jean-Bâtifte Caftaldo ôc le marquis de
Marignan , fur les affaires de la guerre , pendant que les nôtres
aflTiégeoient Vulpiano. Il obtint du duc d'Albe les galères >
ôc après qu'il les eut fait ramener à Civitavechia , lePapefoI-
îicité par le facré Collège fit fortir de prifon le Camerlingue >
après l'avoir obligé à configner deux cens mille écus d'or pour
la fureté des Caraffes. Cependant le duc de Florence , pour
chalTer toutes nos garnifons du Val de Chiana , pendant que
Santafiore étoit abfent , ôc pour rendre plus fur ôc plus libre
l'accès de la ville qui étoit réduite à une extrême difette , avoir
commandé à Chiappino Vitelli ) de mettre fon armée en cam-
|)agne, de commencer par attaquer Chiufi, ôc enfuite d'aller
à Sarteano. Vitelli s'empara en chemin de Pienza^ qui avoit
été tant de fois pris ôc repris , ôc de peur qu'il ne tombât do-
rénavant entre les mains des François , il en fit rafer les mu-
railles. Le comte de Rados Albanois furprit en même tems
des lettres écrites par un certain Siennois qui étoit alors à Ra-
dicofani ; ôc foit qu'elles fuffent fmcercs , ou qu'il les eût écri-
tes exprès , à deffein d'impofer , elles troublèrent les projets
de Côme. Ces lettres portoient que Radicofani n'ctoit pa^ li
6io HISTOIRE
bien fortifié qu'on ne pût facilement s'en rendre maître , fi
Henri IL l'ennemi tournoit fes pas de ce côté-là. On y ajouta foi ; & com-
j y 5 y. me cette place étoit d'auffi grande importance , que Chiufi ou
Sarteano ( car ce payis de montagnes , qui s'étend jufqu'à
Montalcino , ôc par où l'on va de Pitigliano & de Caftro dans
la Tofcane , étoit fermé par la prife de Radicofani ) Vitelli
p^r le confeil du duc de Florence y conduiiit fon armée.
Lorfqu'on eut fait venir par des chemins détournez &: dif-
ficiles quatre pièces de canon d'Arezzo , 6c qu'on eut fait brè-
che à la place , on donna l'alTaut. Mais les Italiens ôc les Ef-
pagnols efcaladerent la muraille avec Ci peu d'ardeur , qu'ils
furent repouflez fans peine. Ce fut en vain que les officiers fe
mirent à leur tête pour les animer par leur exemple : leurs ex-
hortations ôc leurs menaces furent inutiles. On donna un fé-
cond affaut , avec auffi peu de fuccès. VitelH , fur les promeiïes
que lui firent les Allemands de combattre courageufement,
avoir réfolu d'attaquer une troifiéme fois la place par un autre
endroit , lorfque Côme jugea à propos de faire revenir l'ar-
mée 3 parce que l'on étoit fur la fin d'Odobre ^ ôc que lespluyes
croient fréquentes. Les nôtres , félon le rapport de ceux qui
ont écrit l'hiiloire de Tofcane , perdirent alors une belle oc-
cafion de fe rendre maîtres de Sienne ^ qui , fi on les en croit,
étoit réduite à une fi grande extrémité, que malgré les foins Ôc
les dcpenfes du duc de Florence , qui y faifoit tous les jours
porter des vivres qu'on amenoit par mer à Livourne de la
Fouille ôc de la Sicile , il y en refloit à peine pour quinze jours.
De forte que fi l'on eût aflemblé les troupes d'Ottavio Far-
neze, ôc des places voifines, avec celles qu'on croyoit que le
Pape (qui s'étoit déjà accordé avec le Roi ) auroit fournies , il
n'y a point de doute qu'on n'eût repris Sienne, avec plus de
facilité qu'elle n'avoir été prife.
Bernard de Mendofe , qui , en attendant l'arrivée du duc
d'Albe, avoir la conduite des affaires dans le royaume deNa-
ples , étoit venu alors fur les frontières de l'Etat Eccléfiaftique,
avec huit mille hommes d'infanterie, ôc quinze cens chevaux,
pour intimider le Pape ôc les Carafi'es, avant qu'ils fc fufient
déclarez contre Philippe ^ ôc par ce moyen les détourner des
deffeins qu'il avoient déjà pris , mais qui étoient encore cachez.
Le Pape à la vérité parut d'abord témoigner du chagrin , ou du
repentir 3
DE J. A. DE THOU; Liv. XVL ^n
repentir i il fit un choix de quelques Cardinaux , ôc leur don- — i^— f
na ordre de chercher un moyen de mettre la paix ôc l'union Henri IL
entre deux puifians Princes. Cependant pour ne pas donner i ^ < <,
lieu au duc d'Albe depenfer de lui peu favorablement, il avoit
feverement défendu qu'on levât des foldats dans les terres de
i'Eghfe j &c il avoit donné ordre à Ottavio Farneze qui étoit
encore au fervice du Roi, de renvoyer au plutôt les troupes Ottavio Far*
quil avoit a Cauro ôc a retmano. Ottavio en tut indigne, ôc dans le parti
comme il étoit déjà irrité contre le Roi , de ce qu'il n'avoit ^^ l'Empc-
pas eu le commandement dans la guerre de Tofcane , il fe re-
tira à Parme , ôc ayant quitté le parti de la France , il traita dans
la fuite avec l'Empereur ôc le roi Philippe , par i'entremife du
duc d'Albe.
Tandis que le Pape étoit incertain s'il feroit la guerre ou
la paix, le cardinal Caraffe, toujours ennemi du repos, en-
gagea les François à reprefenter au S. Père le péril où il étoit
expofé j à lui rappeller les injures qu'il avoit reçues, Ôc qu'il
n'oublioit pas facilement; ôc par ce moyen faire pancher du
côté de la guerre fon efprit déjà ébranlé par d'autres motifs.
On n'eut pas beaucoup de peine à engager le Pontife à pren-
dre plutôt le parti de la guerre , que celui de la paix. Le car-
dinal Caraffe fe fervit pour cela d'un moyen efficace : il avoit
fondé depuis long-tems les difpofitions du cardinal de Lor-
raine , avec qui il avoit été Hé autrefois d'une étroite amitié.
L'affaire fut mife en délibération dans le Confeil du Roi ,
après l'arrivée de Rucellai en France. Anne de Montmorenci,
qui étoit déjà avancé en âge, ôc par confequent moins touché
des idées de gloire , ôc qui d'ailleurs appercevoit en tout cela
de la mauvaife foi ôc de l'artifice, dit que cette guerre lui pa-
roiffoit être à contre-tems , ôc peu convenable à la fituation des
affaires : Qu'on étoit fur le point de faire dans peu la paix ,
ou une trêve avec l'Empereur ôc le Roi fon fils; qu'on ne pour-
roit la rompre, fans en faire rejetter la faute fur nous, fi fous
prétexte de protéger le Pape , on portoit la guerre en Italie :
Qu'ainfi il faîloit fufpendre cette délibération , jufqu'à ce qu'on
eût des nouvelles certaines de la négociation , au fujet de la
paix avec l'Empereur, qui devoir fe conclure par I'entremife
des Anglois : Que cela étoit beaucoup plus avantageux à la
France.
Tome IL H h h h
612 HISTOIRE
Le cardinal de Lorraine ^ dont l'efprit brouillon aimoit les
xj 77 nouveaux projets, & qui, à l'humeur guerrière près , reffeni-
bloit aflez au cardinal Caraffe , fondé fur le nom d'Anjou qui
^ > >' avoir été autrefois dans fa famille, avoit fes vues ôc fes efpe-
Ambition du rauccs fur le royaume de Naples, pour l'aggrandifTement par-
LwTaine? ticulier de fa Maifon. Comme il étoit perfuadé que fi l'on faifoit
la guerre de ce côte là , le duc de Guife fon frère auroit in-
failliblement le commandement , il applaudit à l'inclination
qu'avoit le Pape pour la guerre. Il fut d'avis qu'on ne laiffât
pas échaper une occafion fi favorable d'étendre en Italie l'Em-
pire des François^ qui ayant autrefois reçu des Papes le royau-
me de Naples, pourroientle recouvrer aifément, aidez delà
même faveur, ôc particulièrement de celle de Paul IV. qui
étant d'une illuflre maifon de ce Royaume, releveroit par fon
feul crédit les fa£tions d'Anjou prefque éteintes. Il ajouta que ce
projet de la paix avec l'Empereur ôc le Roi fon fils n'étoit pas
afTez important, pour que ceux qui, fans fe mettre en peine
de l'opinion des hommes, ne dévoient penfer qu'à la gloire
du nom François , préféraffent l'incertain au certain. Il tint
encore d'autres difcours flatteurs ôc féduifans , qui gagnèrent
facilement l'efprit du Roi enflé de quelques heureux fuccès>
ôc qui étoit entièrement livré au duc de Guife, ôc à fes parti-
fans. Le Connétable de Montmorenci n'approuva pas cette
réfolution > mais aufli il ne s'y oppofa pas , accoutumé par
Politique une pernicieufe habitude à la complaifance ôc à la flatterie ,
du^Comilta- ^'^^^ ordinaire des courtifans : il comptoit d'ailleurs que tout
ble. le mauvais fuccès de cette guerre, que fa prudence lui fai-
foit prévoir , feroit entièrement mis fur le compte des Guifes ;
ainfi il ne voulut point contredire le Roi. Mais il fe repen-
tit dans la fuite de cette conduite j où il y avoit plus de po-
lidque ôc de malignité, que de droiture ôc de bonne inten-
tion. Car lorfque la trêve eut été rompue , ôc que le duc de
Guife eut mené en Italie la meilleure partie des troupes Fran-
çoifes , il fut lui-même défait dans la bataille qui fe donna
auprès de S. Quentin j ôc comme le vulgaire ne juge que par
les événemens , il s'attira plus de haine qu'il n'en avoit vou-
lu attirer à fon rival.
On envoya donc au Pape le cardinal de Lorraine, qui s'é-
tant joint à Lyon au cardinal de Tournon , partit au mois de
~Yt
DE J. A. DE THOU, Liv. XVI. 613
Septembre pour Rome, où il le fit entrer dans cette affaire ^ ■-«—«.
en quelque forte contre fon gré. Ce Cardinal prévit les fuites Tj ] 77
de cette guerre, comme le Connétable de Montmorenci ,
mais il ne les diffimula pas comme lui. Ayant verfé beaucoup j j ^'
de larmes , il déplora les malheurs qui alloient fondre fur la Le cardinal
France 5 prit le ciel à témoin qu'il n'y avoit aucune partj & ^l bo°n"'ci-"*
rejettant tout fur la légèreté 011 l'ambition du cardinal de toyen,fe dé-
Lorraine , il tâcha fouvent de juftifier fa conduite devant plu- deffem de7al-
fîeurs perfonnes illuftres ôc dignes de foi. relagucirc
Le Pape vers ce tems-là avoit fait publier un Bref, dans le-
quel il étoit dit, que le Cardinal revêtu de TEvêché d'Oftie> p. .
leroit toujours Doyen du lacre Collège, ôc que cette dignité par rapporta
lui donneroit le pas devant les Cardinaux , même plus anciens j'o^'^^
que lui. C'eft pour cette raifon que le cardinal de Tournon
perfuadé qu'il ne pouvoit aller à Rome fans bleffer fa dig-
nité, parce qu'il fe verroit obligé de marcher après le cardi-
nal du Bellay, s'étoit arrêté long-tcms à Lyon. Mais le Roi,
follicité par les lettres continuelles des Caraffes , lui avoit man-
dé exprelfément de partir au plutôt. Enfin le traité fut figné,
mais tenu fecret : ôc même le cardinal de Lorraine parut for-
tir de Rome, fans avoir rien conclu. On députa aufîi-tôt au
Roi, Louis de S. Gelais fieur de Lanfac, pour lui porteries
conditions du traité, afin qu'il les approuvât, ôc les ratifiât.
Le cardinal de Lorraine paffa par Ferrare, où il fit fçavoir à
Hercule d'Efte fon parent , tout ce qu'il avoit fait à Rome ,
car il avoit engagé ce Duc malgré fon grand âge dans cette
dangereufe guerre, par des motifs aufïi frivoles que ceux dont
il s'étoit fervi pour y engager le Roi.
Il alla enfuite à Venife, ou après avoir expofé les mêmes
chofes dans le Sénat, fans cependant parler du traité, il vit
bien qu'il avoit à faire à des têtes fenfées, qui contentes de
témoigner leur bonne volonté pour le Roi , faifoient voir qu'el-
les étoient très éloignées de faire la guerre. Voici quels furent
les principaux articles de ce traité, que j'ai tout entier entre les trait? de i"
mains. Que le Roi Très-Chrétien engageoit fa foi de défendre France avec
Paul IV. ôc le S. Siège contre tous ceux qui oferoient l'attaquer, ^ ^^^'
de quelque condition qu'ils fuffent, ôc même de la plus relevée,
ôc promertoit que ce feroit fon principal objet dans la guerre
d'Italie : Qu'il prendroit fous fa protection le cardinal Caraffe,
Hhhhij
6i^ HISTOIRE
_ le comte Jean de Montorio, Antoine Caraffe, & leuirs hé-
HenriII l'i^^^J^s, ôc qu'il leur donneroit en Italie, ou en France, des
j - ^ ^ * biens proportionnez à ceux que cette guerre pourroit leur
faire perdre : Que ce traité fubfifteroit toujours entre le Roi,
la perfonne du Pape, ôc le S. Siège, ôc que dans l'Italie leur
ligue feroit défenfive & ofFenfiveî mais que le Piémont en fe-
roit excepté : Qu'on mettroit en dépôt à Rome ou à Venife ,
au mois de Février prochain, cinq cens mille écus d'or, pour
fubveniraux frais de la guerre , ôc que le Roi en fourniroit trois
cens cinquante ôc le Pape cent cinquante : Que pour le befoin
de cette guerre le Roi envoyeroit en Italie , quand il feroit ne-
ceffaircdix ou douze mille hommes d'infanterie étrangere,avec
cinq cens gendarmes , Ôc autant de chevaux-legers , & que fa
Majefté donneroit le commandement gênerai de toutes ces trou-
pes à quelque Prince ( par-là on défignoitle duc de Guife frère
du cardinal de Lorraine ) Que le Pape de foncôté fourniroit
dix mille hommes d'infanterie, ou davantage, fi la neceffité delà
guerre le demandoit , ôc mille chevaux , qui feroient entrete-
nus de l'argent qui auroit été mis en dépôt : Qu'il donneroit
des vivres ôc le paflage libre aux troupes du Roi : Qu'il fourniroit
toutes les fois qu'il faudroit, ôc autant qu'il pourroit, les pièces
d'artillerie avec leur attirail , ôc en un mot tout ce qui feroit
neceflaire à la guerre : Qu'on commenceroit à la faire dans
le royaume de Naples, ou dans la Tofcane, félon qu'il pa-
roîtroit plus à propos , ôc que s'il étoit neceflaire , on pour-
roit aufli la porter dans la Lombardie : Qu'on déclareroit la
guerre à Côme , afin de rétablir l'ancienne liberté de la Ré-
publique des Florentins : Qu'aucun des conféderez ne feroit
la paix avec l'ennemi commun de l'une ôc de l'autre Puifiance,
ôc même d'une feule des deux , fans que l'autre n'en fut infor-
mée, Ôc n'y eût confenti : Que la repubhque de Venife feroit
comprife dans ce traité, ainfi que tous les autres Princes qui
voudroient y accéder pour la liberté de l'Italie.
On convint aufli que , lorfque le Royaume de Naples fe-
roit recouvré , le Pape , à la réferve de Benevent ôc de fon
territoire qu'il prendroit pour lui , donneroit ce Royaume à
l'un des enfans du Roi , mais non au Dauphin : Que les fron-
tières de l'Etat Ecclefiaftique s'étendroient d'un coté jufqu'à
San-Germano, ôc de l'autre jufqu'au Garigliano , ôc au-delà de
l'Apennin , jufqu'à la rivière de Pefcara i deforte que tout le
DE J. A. DE THOU,Liv. XVI. 6i^
pay'is qui eft au-de(;à dans l'Abruzze , ôc dans la campagne
de Rome , ôc outre cela la ville de Gaëte , feroient à l'avenir de Henri II
la dépendance du Pape : Que le revenu annuel, qu'on lui payoït j ^ - - '
par rapport à tout ce payis , feroit augmenté de vingt mille
écus d'or : Que celui à qui le Pape donneroit l'inveftiture de
ce Royaume , aiîranchiroit les peuples des impôts , des tributs,
ôc autres charges , que les Impériaux ôc les Efpagnols avoient
impofées, ôc que tout feroit remis fur l'ancien pié : Qu'il ren-
droit les biens , les privilèges ôc les droits aux Grands du
Royaume , aux gentilshommes , ôc à tous ceux à qui on les
auroit ôtés , pour avoir fuivi le parti de la France: Qu'il n'exer-
ceroit aucune autorité dans les affaires de Religion , fi ce
n'eft dans celles qui pourroient le concerner , comme pro-
tecteur de l'Eglife : Qu'il ne donneroit aucune atteinte
à la jurifditlion Ecclefiaftique , par des édits y des appels ,
ou par quelqu' autre moyen : Qu'il n'empêcheroit point
qu'on apportât librement des vivres à Rome : Qu'il feroit
foûmis ôc fidèle au Pape , ôc qu'il fourniroit pour la guerre
quatre cens gendarmes ôc deux galères bien équipées : Que
dans le Royaume il ne recevroit aucun banni, iujet du Pape î
& que le Pape de fon côté n'en recevroit aucun des fujets du
Roi , excepté dans Rome , qui eft comme la patrie commune
de toutes les nations : Qu'on donneroit au faint Siège , dans la
Sicile 3 des biens dont le revenu annuel feroit de quinze mille
écus d'or : Que le Comte de Montorio pofi!ederoit en liberté
ôc de plein droit dans le Royaume des terres , qui produi-
roient vingt- cinq mille écus d'or de rente: Que le Roi très-
Chrétien envoyeroit fon fécond fils dans le Royaume , pour
y être élevé; ôc qu'en attendant qu'il fût parvenu à un âge affez
avancé pour avoir la connoiffance des affaires , le Pape ôc le
Roi choifiroient des perfonnes capables , qui en auroient la
conduite : Que le Roi feudataire ne pourroit être ni empe-
reur , ni roi des Romains , ni pofTeder le Milanez , ou la
Tofcane , ni enfin être roi de France : Que fi cela arrivoit ,
il feroit obligé de renoncer au plutôt à la couronne de Na-
ples j Ôc que s'il le refufoit^ il perdroit tous les droits qu'il
auroit fur ce Royaume, ôc en feroit privé : Que fi l'on nepou-
voit envoyer fi-tôt dans le Royaume le jeune Roi, à cauîe de
fa grande jeuneffe , cela n'empêcheroit pas que l'Etat ne fût
Hhhhiij
6i^ HISTOIRE
gouverné en fon nom , par des perfonnes que le Pape ôc le
TJrrvTDT TT Roi choifiroient pour cet effet j qui prêteroient ferment de
j - ^ ^ ndeliteau râpe oc au Koi , & promettroient de ne rien faire,
qui fût contraire à leur volonté : Que fi le jeune Roi n'étoit
pas dans un âge affez avancé pour prêter ferment au Pape , le
Roi fon père le feroit au nom de ce Prince , de la même ma-
nière qu'on Pavoit autrefois pratiqué à l'égard de Jules III.
mais qu'auflî-tot que le Roi feudataire auroit atteint un âge
compétent 3 il ratifieroit fon ferment ; ôc que même , s'il étoit
néceffaire, il le renouvelleroit :' Qu'il feroit permis au Pape,
pour diminuer la cherté des vivres , d'acheter dans la Sicile ,
quand il le jugeroit à propos , jufqu'à dix mille mefures de
bled , ôc de les faire tranfporter à Rome , exemptes de toute
charge ôc de tout impôt : Que le Roi donneroit fes ordres ,
pour que les Gouverneurs ou autres officiers n'y miffent aucu-
ne oppofition , ôc qu'à la première demande cet article fe-
roit exécuté fans aucune fupercherie.
Ce traité fut fait à Rome le i(5 de Décembre parle cardi-
nal de Lorraine ôc les Carafîes. Mais on étoit déjà convenu
avec le duc de Ferrare , le 1 3: de Novembre , qu'il auroit le
commandement des armées dans toute l'Italie, excepté dans
le Piémont : Qu'il regarderoit fans aucune exception les alliez
du Roi comme les fiens , ôc qu'il tiendroit pour ennemis les
ennemis de la France : Que s'il plaifoit au Roi d'envoyer de
France en Italie quelque Prince , il auroit le commandement
des armées , en l'abfence du duc de Ferrare : Que ce duc
donneroit un libre paffage fur fes terres aux troupes Françoi-
fes y ôc leur fourniroit des vivres , ôc qu'il refuferoit l'un ôc l'au-
tre aux ennemis : Que le Roi lui payeroit tous les mois une
penfion de deux mille écus dor : Qu'il prendroit fous fa pro-
tection le duc de Ferrare , ôc toutes les places qu'il pofTedoit
alors, avec celles qu'il devoit poffeder, ôc feroit obligé de les
défendre, comme les fiennes propres : Que pour cela le Roi
entretiendroit , félon l'ufage du Royaume , cent gendarmes ,
deux cens chevaux-legers , ôc deux mille hommes d'infanterie:
De plus , qu'on mettroit en dépôt trois cens mille écus d'or,
ôc que fi les coffres du Roi ne pouvoieut pas les fournir , on
les emprunteroit des Banquiers : Qu'on payeroit tous les ans
au duc de Ferrare vingt mille écus d'or , lorfqu'on auroit
gii Hiiw mw M' I y .T 1^gt
DE J. A. DE THO U, Li v. XVI. €17
recouvré le royaume de Naples, ôc quinze mille, quand la Tof-
cane feroit réduite : Qu'on lui donneroit des biens, dont le Henri II.
produit feroit de cinquante mille écus d'or , lorfqu'on {q Cq- 1 t î T.
roit emparé de l'Etat de Milan 5 ôc que pour gage on lui met-
troit Crémone entre les mains : Que le duc de Ferrare de fon
côté feroit obligé de fournir toute l'artillerie avec fon attirail ,
de la poudre ôc des boulets : Qu'il lui feroit libre d'engager
Camille Colonne dans le parti du Roi , & de s'en fervir dans
cette guerre ; ôc qu'en ce cas le Roi feroit obligé de lui payer
tous les mois une penfion de trois cens écus d'or.
Tandis que ces chofes fe pafToient à Rome ôc à Ferrare , HoRiiitcz en
Corneille Bentivoglio étant forti de Montalcino , furprit Ot- ^^'
tieri Ôc Montaione , places qui appartenoient à Sinolfo , no-
ble Siennois , qui à la perfuafion de François de iTolede , avoit
depuis peu abandonné le parti du Roi. Comme cette expé-
dition avoit ouvert un pafTage de la campagne de Rome dans
la Tofcane, Corne s*étoit perfuadé que le bruit qui couroit à
Rome ôc parmi les François , au fujet du CiégQ de Sienne ,
avoit quelque fondement j ôc que la ville étant réduite à une
extrême néceflité par la difette des vivres , ôc la mutinerie de la
garnifon , il y avoit apparence qu'on pourroit s'en rendre maître
fans beaucoup de peine : c'eft ce qui l'avoir engagé à deman-
der à Philippe roi d'Angleterre un emprunt de cent mille écus
d'or , pour faire cette guerre. Cependant Tolède étant mort
à Sienne, Philippe donna pour gouverneur à cette ville le car-
dinal de Burgos, François de Mendofe , qui au nom de Phi-
lippe fit compter au duc de Florence foixante mille écus d'or,
afin d'en employer vingt mille à foulager la néceffité des ha-
bitans , ôc le refte au frais de la guerre préfente. Le cardinal
de Burgos s'étant acquis à fon arrivée :, tant par cette libéra-
lité que par l'opinion qu'on avoit de fa haute pieté, l'affeâiion
deshabitans, traita d'une autre manière avec Come , que n'a-
voit fait Tolède fon parent , qui fans doute favorifoit fes in-
térêts. Mais le duc de Florence prévint ôc furmonta , avec fon
adrefle Ôc fa diflimulation ordinaire j toutes les difîicultez qui
pouvoient naître.
Lorfqu'on eut pris Vulpiano , ôc que les nôtres eurent tenté
inutilement de furprendre Ponte-Stura , le duc d'Albe voyant
les troupes Françoifes difperfées , avoit diftribué les fiennes
€iÉ ~ HISTOIRE
I I dans les ganilfons : Bernardin de Mendofe , qui , comme nous
Henri II ^^'^^^ ^^)^ ^^^ ' ^^^^^ ^'^"^ ^'^^ ^^^ frontières de l'Etat Ecclé-
fiaftique , s'étoit auflî retiré avec les Hennés. Vers ce même
tems , Philippe avoit envoyé Garcilaflb de la Vega au Pape
avec des lettres remplies de complimens , afin d'ôter à ce Pon-
tife ombrageux tout fujet de former quelque nouveau projet.
Le Pape de fon côté , avoit mis fes troupes en quartier d'hy-
ver , & fe contentoit de faire fortifier Palliano , Nettuno ôc
Anagni.
Le duc de Florence ayant reçu de Philippe l'argent dont
nous avons parlé ci-deffus ^ pour ne pas donner lieu de croire
qu'il demeuroit fans rien faire , réfolut , quoiqu'à contre-tems ,
de fe venger de la prife des places qui appartenoient à Sinolfo.
Il mit donc fou armée en campagne , ôc en donna la conduite
..,^ à Santafiore, qui , chemin faifant , s' étant emparé de la Serre,
teano pai- uiarcha vers Chiufi , 6c commença par attaquer Sarteano. Un
Santafiore. capitaine François commandoit dans cette place , avec Fauf-
tino de Camerino , homme fort brave. Lorfqu'ils eurent re-
fufé de fe rendre à la fommation qui leur fut faite , les allié-
geans braquèrent contre la ville fix pièces de canon , qui en
abbatirent les murailles. La garnifon fe retira au(Ti-tôt avec
les habitans dans le château , ôc abandonna la place à l'enne-
mi , qui la pilla. Les affiégeans trouvèrent plus de difficulté
dans l'attaque du château. Cependant ils étoipnt perfuadez que
tout ce qu'ils avoient fait étoit inutile j fi les François en ref-
toient les maîtres. La difficulté étoit ^ que la citadelle ne pou^
voit être battue que du côté qui eft enfermé dans la ville : fa
feule fituation mettoit à couvert des efforts de l'ennemi , tous
les autres cotez , qui étoient en dehors,
Santafiore ayant fait combler de terre les maifons de U
ville qui étoient vis-à-vis de la citadelle , en forma comme des
plate-formes fur lefquelles il fit drefler fes batteries. Les affié-
gez firent en même tems un retranchement derrière le mur.
Dès que la brèche fut faite , les ennemis montèrent à l'affaut î
mais ils furent repouflez avec beaucoup de perte ; ce qui néan-
moins ne leur fit pas abandonner leur entreprife. Après qu'ils
eurent levé de nouvelles troupes , ôc fait venir des canons de
Montepulciano ôc de Lucignano , avec des Efpagnols d'Or-
bitello, ôc dç Portercole , ils commencèrent à miner le grand
baftion 5
DE J. A. DE T H O U, Liv. XVI. <fip
baftion j en quoi Frédéric de Montauti , qui comiiiandoit les _«,._
Italiens , rendit de grands fervices. Enfin les affiégez voyant 7j t7
qu'il n'y avoit plus de fecours à efperer^ & que les vivres com- ^^^^
men<;oientà leur manquer, parlèrent de capituler; ils avoient ' ^ 3" J*
été informez que Jean Gaeliardo, qui harceloit les ennemis , , r
par des courles contmuelles , avoit ete derait avec les troupes, rend.
Ôc que Gagliardo lui-même avoit été fait prifonnier. On con-
vint donc que les affiégez fortiroient , vie ôc bagues fauves.
Comme l'ennemi ne voulut jamais que Fauftino & quelques-
uns de fes gens fuffent compris dans la capitulation , il fut con-
clu, que les autres fortiroient , ôc que Fauftino ôc fes gens refte-
roient dans la citadelle. Il en fortit quatre cens hommes bien
armez. Fauftino, la nuitfuivante , voyant qu'il ne pouvoitpar
fa fermeté ôc fon courage engager fes compagnons à défen-
dre la citadelle, fe fit jour avec eux Fépée à la main , au tra-
vers des ennemis j ôc après avoir taillé en pièces un corps de
garde Allemand , arriva fans perte à Chiufi. Le château étant
ainfi abandonné, on en donna la garde à Bombaglino d'Arez-
zo, qui dans TafTaut avoit couru rifque de perdre la vie j les
ennemis prirent bien-tôt après Cetona , ôc quelques places
voifines.
Fendant le fiége de Sarteano , on livra un combat entre
Chianciano ôc Chiufi , où Jean-Bâtifte Martini ayant eu fon
cheval tué fous lui , fut fait prifonnier avec deux capitaines.
Philippe Alamanni tomba entre les mains des Fran(;ois , qui
perdirent auiïi quelques-uns des leurs , mais aucun officier de
diftindion. Comme le mois de Décembre étoit fort avancé >
l'ennemi ne voulut pas aller à Chiufi , parce que le fiége en
Ï)aroifibit fort difficile , ôc le fuccès très-incertain; ôc que d'ail-
eurs ceux qui étoient fortis de Sarteano , s'y étoient retirez.
Dans ce même tems Jean-Jacque Medichino , marquis de Ma- ^'^^^^ ^u mar-
rignan , étant venu de Piémont à Milan , tomba dans une ma- nanan.^Soa'
ladie caufée par de longues veilles , ôc des travaux continuels , ongine , &
6c y mourut , le huitième jour de Novembre. Le vingt-un du "^*^ "^*
même mois , on fit fes obféques avec beaucoup de magnifi-
cence, ôc le duc d'Aibe y affifta avec la première NoblcfTe de
la province. Le marquis de Marignan étoit de bafle extrac-
tion , ôc fon perc , appelle Bernard , étoit fermier des impôts
de Milan. Il s'infinua dans la maifon de Medicis , par la
Tome IL liii
€20 HISTOIRE
■ reflemblance du nom, ôc fut lui-même l'artifan de fa fortune i.
Henri II. ^ ^^ ^^^^^ ^^ ^^^ ^^^^^ ' J^^^^ Angelo , qui parvint dans la
j ^ ^ fuite à la Papauté'. Dans fa jeunefTe il avoit donné des preu-
ves d'une hardiefle prompte à tout entreprendre , & par ce
moyen il et oit parvenu à un pofte confidérable dans la maifon
de Jérôme Morone. François Sforee dernier duc de Milan ,■
qui foupçonnoit avec raifon le vicomte de Monfignorino :, à
caufe du crédit qu'il avoit parmi le peuple , réfolut , par le
confeil de Morone , de fe fervir de Medichino ôc du capi-
taine Pozzino y pour fe défaire du Vicomte. Après l'cxécutioa
de cet affaflinat , Sforee ne voulant pas en être regardé com-
me l'auteur , donna des ordres fecrets pour qu'on tuât Pozzino ;
ôc que par ce moyen on ne pût fçavoir la vérité. Il eft vrai-
femblable qu'il auroit fait le même parti à Medichino, fi ce-
lui-ci n'eût éludé fes artifices par un artifice tout contraire-
Morone lui avoit donné une lettre pour le Gouverneur de
Muflb , Fort fitué fur le bord du lac de Como , d'où il re-
garde le payis des Suiffes : fous prétexte de recevoir Medichino
dans le Fort , il ordonnoit par cette lettre qu'on fe défît de
lui. Medichino ayant preiTenti le deftin qu'on lui préparoit,
contrefit adroitement une autre lettre , qui paroiffant écrite de
la main de Sforee , portoit que le Gouverneur remît la cita-
delle entre les mains de Medichino , & qu'il partît prompte^
ment pour Milan. S'étant rendu maître par cette rufe du châ-
teau de Muflfo il obligea Sforee , par l'intérêt qu'il avoit à
tenir fecret l'afi^aflinat du Vicomte , ou de dilTîmuler fa fuper-
cherie , ou de traiter avec lui à des conditions juftes ôc raifon-^
nables.
Le Roi % les Vénitiens , ôc le Pape ayant dans la fuite fait
enfemble un traité fecret , Medichino entreprit l'an i$26 de
lever fix mille Suifles au nom des Puiffances alHées , étant dans
un lieu où il fe voïoit à portée de fe charger de cette commiffions
en quoi, félonie rapport de Guicciardin , ilfitparoître de l'ava--
rice. Deux ans après , à la foUication d'Antoine de Levé , il
paffa du côté de l'Empereur , ôc reçut en échange du châ-
teau de Muiïb , la ville de Marignan , d'où il fut appelle le
marquis de Marignan. Depuis ce tems-là, il fut toujours charge
T. Cefut Pie IV.fuccefTeurdcJPauI | x. François I,-
IV. élu Pape en i^S9' I
DE J. À. DE THOU,Liv. XVÎ. €2%
des emplois les plus confiderables de la guerre. Dans celle ■ ■ «
de Hongrie , & peu après dans l'expédition de Charle duc de Henri 1 1.
Savoye contre Genève , il eut le commandement de l'infan- i j c c.
terie Italienne. Enfuite dans la guerre d'Allemagne , qui fut
la plus grande de toutes , il fut grand-Maître de l'artillerie. Il
s'acquit encore une grande réputation dans celle de Parme &
de Tofcane , & par la prife de Sienne. L'Empereur néanmoins
& le duc de Florence , mécontens de fes retardemens & de fa
lenteur , la lui avoient fouvent reprochée par des lettres & par
dts exprès envoyés de leur part , comme s'il n'eût fait fervir
cette guerre qu'à fes propres intérêts. Ce fut un homme d'un
efpritvif, mais fourbe, robufte de corps ^ & infatigable dans
les exercices militaires , accoutumé aux veilles & aux travaux :
en un mot , fi l'on excepte fon humeur féroce & cruelle , &
fa cupidité infatiable , il doit fans contredit être mis au nom-
bre des grands Capitaines de fon fiécle. Au refte quoi qu'il
aimât extraordinairement à piller , il faifoit néanmoins un bon
iifage de fes éxadions , qu'il employoit à vivre magnifique-
ment, & à bâtir de fuperbes édifices. Il padbit fouvent les
jours & les nuits dans les jeux de hazard : ce que je blâ-
merois peut-être davantage , fi ce défaut n'étoit ordinaire aux
gens de guerre. On porta d'abord fon corps à Marignan j mais
enfuite par l'ordre de Pie I V. fon frère , il fut tranfporté à Mi-
lan , où fa mémoire fut honorée d'un Maufolée fuperbe , em-
belli de colomnes d'un travail fingulier , qu'on avoit fait venir
de Rome.
Après la mort du marquis de Marignan , le duc d'Albe
ayant été appelle ailleurs , Philippe , par le confeil de Jean-
Baptifte Caftaldo , nomma pour gouverneur du Milanez , le
cardinal de Trente, Chriftophle Madruceî (i) homme d'un
caradére aimable , qui s'étant attiré l'amitié des fept éledeurs
de l'Empire , & même des Princes proteftans , avoit beaucoup
travaillé pour les affaires d'Allemagne , & avoit rendu de grands
fervices à l'Empereur en plufieurs occafions importantes. On
lui joignit le marquis de Pefcaire pour avoir fous lui le com-
mandement des armes. Les chofes ayant été ainfi réglées
dans le Milanez & dans le Piémont , le duc d'Albe vint à
Gènes. Lorfqu'il fut arrivé à Lîvourne , le duc de Florence
(i) On raopelle fouvent le cardinal Madrucci
Tome IL liii ij ^
^22 HISTOIRE
& le cardinal de Btirgos vinrent audevant de lui ; & après
iT T T qu'il eut conféré quelque tems avec eux , comme il étoit déjà
informé du traité conclu avec la France , il partit de-ià pour
Naples. On avoit auparavant fait de nouvelles levées en Ef-
pagne , & on y avoit fait embarquer cinq mille hommes pour
ritalic.
Le baron de la Garde (i) qui commandoit dix Galères, fur
lefquelles il avoit tranfporté à Civita-Vecchia le cardinal de
Lorraine & le cardinal de Tournon , ayant été furpris par une
tempête , fut obligé de relâcher à l'ifle de Corfe , dans le port
de Sanfiorenzo. La flote Efpagnole qui portoit à Gènes les
nouvelles levées, avoit auffi été battue de la même tempête,
& n'ayant pu continuer fa route , elle avoit mouillé à une ca-
le peu éloignée du port olt les François avoient touché. Le
Baron ayant appris leur arrivée , fe tint quelque tems en repos ,
afin de reprendre fes forces , il fondit enfuite inopinément fur
les Efpagnols , qui croyant que c'étoient des pirates Turcs , fu-
rent facilement mis en fuite. Il y eut deux vahfeaux de charge
coulés à fond , parce qu'étant trop chargés , ils n avoient pu fui-
vre les autres j ils portoient environ mille Efpagnols , dont une
partie furent noyés , '& les autres mis à la chaîne.
-, cf . Dans ce même tems Bone Sforce , mère de Sisfifmond Au-
Bone Sforce . i x> i o i'tt i n j t j
vient en itu- gufte rox de Pologne, & dllabelle mère de Jean prince de
lie. Sa con- Xranfilvanie , étant ennuyée de demeurer avec fon fils , quitta
la Pologne , & vint en Italie , oi\ elle fut recjuë avec magnifi-
cence à Venife. Un grand nombre de Sénateurs , & cent des
premières Dames de la ville allèrent au-devant d'elle fur le Bu-
centaure 5 & enfuite accompagnée du cardinal Hippolyte de
Ferrare & d'Orhon Truchfes cardinal d'Ausbourg, elle fut con-
duite en grande pompe au palais d'Elle. Après quoi s'étant em-
barquée fur une galérr: qu'on avoit fait préparer , elle aborda
dans la Poùille au port de Bari , dont la ville qui avoit été don-
née en dot à fa mère Ifabelle d' Arragon , lui appartenoit par droit
héréditaire. Elle y mena dans la fuite une vie peu réglée , & fort
différente de celle qu'elle avoit menée jufqu'alors , ayant un at-
tachement fingulier & peu honnête pour un certain Pappacoda,
qu'elle fit héritier de tous fes biens par fon teftament, au préjudi'
ce de fes enfans. Mais cette difpofition fut vaine : car après avois
(i) Autrement ie Capitaine Poljn ou Poulfn.
DE J. A. DE THOU, Liv. XVI. 623
perdu fa réputation , elle perdit aufïï tout ce qu'elle pofledoit,
& finit fes jours dans le deshonneur ôc l'indigence. Henri]].
Quelque tems après François Veniero ^ doge ou duc de Ve- 1555.
nïfe, qui étoit d'un tempérament fort délicat , tomba dans une
maladie dont il mourut , après avoir poffedé fa dignité pen-
dant un an & onze mois. Sleidan a écrit qu'elle lui avoit été
ôtée j pour avoir malverfé par rapport aux blés , en préférant
fon intérêt particulier à l'intérêt public. Cet Auteur, qui en
cela s'efi: fondé fur de faux rapports, eft peut-être excufable;
6c ie crois qu'étant aufTi éxa£l hillorien qu'il Teft ordinaire-
ment y s'il a avancé ce fait dans fes écrits ( qu'il mit à la vérité
en ordre quelque tems avant fa mort , mais qu'il n'a pas lui-
même mis au jour ) il n'auroit pas manqué de le corriger dans
la fuite, fi Dieu eût prolongé fes jours. Il ne s'écarte pas tant
néanmoins de la vérité , car Louis Guiccardin dit que Ve-
niero , fans avoir été privé de fa charge , s'étoit attiré la haine
du peuple, pour avoir mal difpofé du blé j ce qui regarde le
premier des trois articles compris dans le ferment que font les
doges de Venife. Il fut inhumé dans l'églife de S. Sauveur, oii
fon frère lui fit ériger un magnifique Maufolée. On lui donna
pour fuccefieur Laurent Priuli , perfonnage recommandablepar
fa haute prudence, ôc par l'intégrité de fes mœurs , & outre cela
très verfé dans les fciences.
Vers la fin de l'année , le Pape donna le chapeau de Cardi-
nal à Jean Sihceo archevêque de Tolède , à Bernard Scoto
de Sabina , à Diomede Carafi^e , à Scipion Rebibba , à Jean
Riuman natif de Riumes en Gafcogne, à Jean-Antoine Ca-
pizucchi , ôc à Jean Cropper Allemand , qui par une gran-
deur d'ame , ôc une modeftie afl^ez rare au fiécle où nous fom-
mes, refufa cette dignité, que la plupart des autres hommes
ambitionnent avec tant d'ardeur. On rapporte qu'autrefois un
autre Allemand évêque d'Eychftad , qu'Onufre Panvini ôc
Alonzo Ciacono ne nomment point , ayaitt été nommé au
Cardinalat par Pie II. 65 ans auparavant , le remercia auiïi
de cette dignité, ôc la refufa conftamment. On parla en ce ciaïuîcdEr-
même tems d'admettre dans le facré Collège Claude d'Efpen- penp&JtMn
fe do6lcur de la faculté de théologie de Paris , ôc Jean de la fniihcs du
Cafa fecretaire du Pape. Ils étoient tous les deux recomman- Caidmaiat,
dables par la noblelTe de leur Maifon , ôc par leur capacité qui
liiiiij
(524: HISTOIRE
I étoit néanmoins d'un genre bien différent. Car l'un ayant été
Kenri II ^^^^'^ ^^^^^ l'étude de la théologie > avoit blanchi dans cette
, - ç, ^ ' profeflion i ôc l'autre , qui par fon éloquence , ôc fa facilité d'é-
crire élégamment en Italien & en Latin , étoit fans contredit
comparable aux anciens , avoit conduit avec une grande ha-
bileté fous plufieurs Papes les affaires les plus importantes.
Mais les moeurs de Tun ôc de l'autre étoient encore bien plus
différentes que leur capacité ôc leurs talens : le premier étoit
un homme refpedable par la fainteté de fa vie , ôc la pureté de
fes mœurs j ôc l'autre au contraire s'étaht livré à la licence de
fon fiécle , ôc du Ueu où il faifoit fon féjour , menoit une vie
fcandaleufe. Ils furent tous les deux accufés devant le Pape
par leurs ennemis : d'Efpenfe pour avoir dans fes fermons mal
parlé d'une Vie des Saints , appellée ordinairement la Légen-
de dorée , ôc pour avoir dit qu'on devoit l'appeller plutôt la
Légende de fer ; ce qu'il fut obligé de retraiter publiquement
dans la fuite , félon le rapport de Jean Sleidan' : fautre pour
avoir dans fa jeuneffe compofé en vers l'éloge d'un vice dé-
teftable : ce qui fit que fun ôc l'autre , pour des raifons bien
oppofées , ne reçurent point le chapeau de Cardinal.
Voila ce qui fe paffa cette année en Italie. Pour ce qui re-
garde la France, avant la rupture des conférences qu'on avoit
commencées au fujet de la paix, le Roi qui en appréhendoit
le fuccès, après avoir fait la revue de fon armée au mois d'A-
vril , avoit diflribué fes troupes fur les frontières de Champa-
gne ôc de Picardie 5 ôc avoit donné ordre aux Gouverneurs
des Provinces de s'informer par des efpions des deffeins des
ennemis. On apprit qu'ils étoient déjà fous les armes , ôc com-
me la renommée exagère toujours les faits , qu'ils s'étoient af-
femblez à Givets au nombre de dix-huit mille hommes d'in-
fanterie , la plupart du payis , ôc de trois mille chevaux , aux or-
dres de Martin Rolfem maréchal de Cleves , pour faire des
courfcs fur nos fronderes. Le duc de Nevers , ôc Bourdillon
fon lieutenant , firent tous leurs efforts pour n'être pas fur-
pris , ôc ce dernier hâta le plus qu'il lui fut poffible les fortifica-
tions de ?*leziéres , qui étoient déjà commencées. Il fe répandit
A6faires de
prance.
I Sleidan Livre XXVI. n'en parle
point : il eft vrai qu'au Livre XV. an-
Bée IS41 > i^ ^^f ^^« d'Erpenfefe retrac-
ta de quelque cbofe qu'il avoit dit en
prêchant ; mais il n'ajoute point que
cela Tempûcha d'être Cardinal.
■bfe;.aa£iî-'
DEJ. A. I)ETHOU,Liv. XVI. 62^
alors un bruit parmi les ennemis , que les François avoient def-
fein d'attaquer Givets ; ce qui les obligea à le fortifier en dili- Henri lia
gence, afin de n'être pas eux-mêmes furpris. La plupart néan- i 5 5 Ç»
moins croyoient que ce bruit étoit femé exprès , afin de faire
fortir de Namur les Efpagnols , qui tenoient depuis plufieurs
mois cette ville dans une miferable fervitude , ôc qui s'étoient
révoltés félon leur coutume , parce qu'on ne les payoit point.
On fit enfuite plufieurs courfes de part 6c d'autre , ôc les en^
nemis fe répandirent fur tout dans le Retelois , où ils en vin-
rent fouvent aux mains avec la garnifon de Mariembourg,
On étoit déjà dans le mois de Juin , Ôc ibn'y avoit encore"
rien de certain touchant le fuccès de la conférence : ce qui fit
que le Roi inflruit de jour en jour de ce que faifoient les Dé-
putés chargés de fes affaires , ôc prévoyant d'ailleurs qu'on ne
pourroit s'accorder , donna ordre au duc de Nevers de munir
le plutôt qu'il pourroit Mariembourg de vivres^ ôcde tout ce
qui étoit neceffaire. On lui donna pour cet effet quatre cens
gendarmes, ôc quelques compagnies d'infanterie, outre lesfol-
dats qui gardoient les frontières.
Le duc de Nevers étant arrivé au Chefne-Populeux , com-
manda à Bourran commiffaire des vivres fur cette frontière ,
de faire charger dans deux ou trois jours fur des charrettes^
le plus qu'il lui feroit pofTible de farine ôc de vin. En effet
il étoit à craindre qu'étant fi près de l'ennemi , fi l'on ditîeroit
plus longtems, on ne reçût quelque échec , ou en s'avançanr
par des chemins difHciles avec des charrettes ôc du bagage ,
ou dans le retour. On prit les mefures neceffaires pour pré-
venir ces inconveniens , ôc Bourran exécuta avec beaucoup
de diligence ôc de fecret les ordres qu'il avoit reçus. Il fit
charger aufli-tôt les provifions qu'il avoit préparées fur cinq'cens
charrettes , qu'il trouva dans le Retelois 5 ôc le même jour qui
ctoit le 14. de Juin , il les fit conduire à Maubert-Fontaine ,
GÙ l'on avoit déjà afTemblé vingt compagnies , tant de vieilles
troupes , que de nouvelles levées. Dès qu'on s'y fut rafraîchi ,
Ôc qu'on y eut refté environ deux heures , le duc de Nevers ,
qui fuivoit les charrettes , fortit fur le foir dans le même or-
dre , que s'il eût marché pour livrer bataille à l'ennemi. Il croit
précédé de Sanfac , qui commandoit trois cens moufquctai-
res, partie François, partie Anglois ôc Ecofrois,-ôc qui étoic-
62.6 HISTOIRE
».i fuivi du marquis d'Elbœuf , à la tête de huit cens chevaux-Ie-
ÎIenri II S^^^' ^o"'^^i'^C)n conduifoit Tavant-garde , qui étoit compofée
j , * de deux cens gendarmes j il y avoit à l'arriere-garde huit com-
pagnies d'infanterie , dont les piquiers marchoient dix à dix >
les moufquetaires les couvroient des deux cotez. Les autres
compagnies environnoient de toutes parts les charrettes, dont
chacune étoit conduite par deux piquiers ôc deux moufque-
• taires. Le convoi étoit encore efcorté de deux compagnies
d'infanterie du duc de Nevers , qui marchoit à la tcte avec
trois cens gendarmes , ôc huit compagnies de gens de pié, dont
les charrettes , qui ne marchoient qu'une à une , étoient en-
vironnées de toutes parts. Jean delà Mark feigneur de Jametz,
vieux capitaine qui s'étoit diftingué dans plufieurs guerres, con-
duifoit l'arriere-garde, ayant derrière lui trente cavaliers , pour
fecourir dans les occafions les valets de l'armée, 6c fervir à la
conduite du bagage.
Lorfqu'on eut dans cet ordre fait huit grandes lieues, au
milieu des bois , ôc dans des chemins difficiles ôc étroits , en-
forte cependant qu'on étoit de tous cotez à couvert de l'en-
nemi , on arriva enfin à Mariembourg. Après qu'on eut fait
entrer les vivres ) le duc de Nevers vint lui-même vifiter la pla-
ce, où l'on avoit mis , pour y commander fous CofTé de Gon-
nor , le fieur de Fumet qui avoit avec lui les cornettes de la
Roche-du-Maine & de la Ferté. On revint enfuite dans le
même ordre , mais par un autre chemin j enforte que les enne-
mis furent très-étonnez de la diligence des François. Le duc
de*Nevers vifita en chemin Roc-roy,OLi la Lande comman-
doit î Ôc après avoir encouragé la garnifon , ôc renvoyé Bour-
dillon , qui alla de-là à Mezieres, il arriva furie foir à Mau-
bert-Fontaine,ôc diftribua fes troupes dansRetel,dans Château-
Porcien , ôc dans les places circonvoifines. Dans ce même
tems , la Lobe , Enfeigne du Seigneur de la Marck duc de
Bouillon , fortifioit en grande diligence le château de Bouil-
lon , ôc faifoit continuellement des courfes dans le payis enne-
mi , à la tête de cinquante cavaliers d'élite. Quelque tems
auparavant , c'eft-a-dire , environ le fept d'Avril, il avoit mis
en déroute, pris Ôc taillé en pièces plus de trois cens des en-
nemis, quis'éioientembufquez pour furprendre les foldats de
la garnifon d Yvoy , lorfqu'ils iroient au fourage.
Après
DE J. A. DE THOU Lrv. XVI. ^27
Après le retour des députez, comme on vit qu'il n'y avoit
aucune efperance de paix , on fit , fans perdre de tems , les 7j~ Tr
.^t , r o^ 1' ' Henri 11-
preparatiis necellaires pour la guerre , oc 1 on envoya environ
huit cens gendarmes fur les frontières voifinesde la Flandre, -^ j ^ ^'
& autant dans la Champagne. Tandis que tout fe pafToit ainfi,
les ennemis en grand nombre employoient les jours ôc les
nuits à fortifier GivetF. Cette place eft fituée au deffus de Dî-
nant fur la Meufe^ des deux cotez du rivage '. Sur celui d'en
deçà , il y a une hauteur où autrefois le comte d'Agimont avoit
jette les fondemens d'une citadelle j mais l'Empereur avoit
empêché cet ouvrage , & elle étoit demeurée imparfaite. Les
ennemis travailloient alors à l'achever, ôc faifoient de cette
place des courfes fréquentes vers Maubert-Fontaine , ôc Au-
benton. Il arriva alors ce qui arrive ordinairement dans une
multitude de troupes ramaffées de divers payis ; car on difoit
qu'il y avoit déjà dans le camp des ennemis vingt mille hom-
mes , bas Allemands , Clevois , Gueldrois , ^^'"alons , Liégeois,
Flamans , Francontois , ôc même Efpagnols , ôc de plus
quatre mille chevaux Allemands. Ceux-ci indignez de voir
qu'on payoitles Efpagnols, ôc qu'on ne penfoit point à eux,
commencèrent d'abord à fe mutiner > tous les autres enfuite
fe révoltèrent , voyant que les vivres leur manquoient , dans
un payis qui eft aifez ftérile. Il en mourut un grand nombre
d'une maladie contagieufe, qui fe répandit dans le camp. La
plupart deferterent, fur- tout après que le maréchal RofTeni,
attaqué lui-même de la maladie , eût été mené à Anvers , où
il mourut peu après. Ce Capitaine également brave ôc habile,
avoit autrefois fervi fous François I. comme nous l'avons dit au
premier livre. Dans cette expédition mémorable qu'il entreprit
avec Longueval , il avoit fait trembler toute la Flandre î ôc
peu s'en fallut même qu'il ne prît la ville d'Anvers. Enfuite
lorfque le duc de Cléves eut fait la paix avec l'Empereur ,
Roffem , par la haute eftime qu'on avoit de fon habileté dans
le métier de la guerre, parvint à la plus grande faveur auprès
de Charle-Quint, qu'il fervit depuis conftamment tout le refte
de fa vie.
Dès qu'on eut appris la mort de RofTem , ôc l'état des affaires
T. C'eft ce qui fait qu'on appelle pro- 1 fepare'e comme en deux villes pat la
ptement cette place les Givets, étant | Meufe qui paiTe au milieu.
Tome IL Kkkk
^2^ HISTOIRE
mmm des ennemis , les François entreprirent de les forcer, mc-
TT TT me dans leur camp de Givets. Pour venir plus commodément
Henri 11. „ i r- v u j -r
oc plus lurement a bout de cette entreprile, on marqua ua
^ ' ^' jour pour aiTembler toutes les troupes de la frontière de Flan-
dre ôc de Champagne en un certain lieu , d'oi^i elles partiroient
pour marcher contre l'ennemi. Le maréchal de Saint André,
après avoir envoyé devant lui le Rheingrave avec fes troupes,
vint de Picardie & fe rendit d'abord à Mont-Cornet, avec huit
cens gendarmes , autant de chevaux-legers , ôc huit mille hom-
mes d'infanterie 5 de-là il alla trouver le duc de Nevers à Re-
theljpour conférer avec lui au fujet des opérations de la cam-
pagne. Toutes les troupes s'aflemblerent enfin à Maubert-Fon-
taine le cinq de Juillet. Elles étoient compofées en tout de
deux mille chevaux , de trente-deux compagnies d'infanterie
Françoife , ôc de vingt compagnies de vieilles troupes Alle-
mandes, dont le Rheingrave avoit le commandement. En
même tems le duc de Nemours, le marquis d'Elbœuf S Sanfac,
Jean d'Anncbaud fils de l'Amiral, François comte de la Ro-
chefoucault, Charle de Randan fon frère , Marfilli-Sipierre ,
CrufTol , Montpefat , NegrepelifTe , la Sufe , ôc plufieurs autres
de la première NoblelTe du Royaume fe rendirent à l'armée.
Le lendemain , on campa à Convins qui eft un château
prefque ruiné, ôc peu éloigne de Mariembourg, oli Bourdil-
îon vint avec fa cornette de cavalerie , ôc mena avec lui des
charrettes chargées de poudre , de boulets , ôc d'autres chofes
néceflaires. On fit palier l'armée devant Mariembourg , ôc on
y fit entrer quelques vivres. Ce fut là où le fils de la Roche-
du-Maine ôc la Ferté joignirent l'armée^ avec chacun une cor-
nette de chevaux-legers, ôc cinq compagnies d'infanterie qui
étoient dans la ville. Lorfque toutes les troupes fe furent enfin
réunies , l'armée commença à marcher en bataille. Sanfac alla
devant avec un détachement de chevaux-legers Anglois ôc
EcolTois , pour reconnoître les chemins , ôc obferver les def-
feins de l'ennemi. Il étoit fuivi de Nemours ôc d'Elbœuf , qui
étoient à la tête de toute la cavalerie légère. Le maréchal de
Saint André conduifoit l'avantgarde avec l'infanterie Fran-
çoife, ôc cinq cens gendarmes. Le duc de Nevers, qui con^
duifoit le corps de bataille, étoit à la tête avec un pareil nombre
j CeMarquiiàt à 5 lieues de Rouen fut e'rigé en Duché' en i6Z\,
D E J. A. DE T H O U , L I V. XVI. 629
de cavalerie ôc d'infanterie Allemande. L'armée marchoit «hh^hm»»
*
avec autant d'ardeur ôcd'empreflement, que fi elle eût couru Henri II
à une vi£loire certaine. Ils arrivèrent au château de Faigno-
les, où Jacque de Bouccart les vint trouver avec des ordres ^ ^ ^*
du Roi i qui enjoignoit au duc de Nevers de marcher avec
précaution , ôc de tenir les rangs ferrez, de ne point rifquer le
combat témérairement , ôc de fe contenter de donner de la
jaloufie à l'ennemi.
Le marquis d'Elbœuf avoir déjà fait fçavoir au maréchal de
Saint André, que Sanfac avoir apperçu cinq cens chevaux en-
nemis : ce qui fit que nos troupes , qui fatiguées de la chaleur
avoient fait altc près d'une forêt , reprenant leurs armes fe dil-
poferent à marcher. Lorfqu'ils furent arrivez à Germigny , Combat 6c
qui eft à deux milles de Givets , ils rencontrèrent dix-fept Germigny.
compagnies d'infanterie 3 & environ feize cens chevaux , qui
étant fortis de cette dernière place , s'étoient étendus vis-à vis
fur le penchant d'une colline , où couverts de la forêt ils étoient
comme en embufcade pour nous furprendre. On commença
en cet endroit un combat j mais comme les ennemis ne vou-
loient pas s'éloigner de la forêt , ôc qu'ils fe contentoient de
nous empêcher d'arriver au lieu où nous avions refolu d'aller,
le marquis d'Elbœuf manda au duc de Nevers qui n'étoit pas
loin , de lui envoyer douze cens hommes d'infanterie d'élite ,
ôc quatre cens chevaux qui fuivroient l'infanterie. Lorfqu'ils
furent arrivez avec Bourdillon ^ qui avoit eu ordre de les fui-
vre avec trois cornettes de cavalerie , on recommença le com-
bar avec plus de chaleur qu'auparavant. La cavalerie légère
foûtenuë par les moufquetaires donna auffi de fon côté ; alors
les ennemis craignant d'être inveftis de toutes parts , commen-
cèrent à reculer peu à peu , ôc gagnèrent le haut de la colline,
toujours en combattant ôc en gardant leurs rangs. Nos mouf-
quetaires les y pourfuivirent , ôc notre cavalerie qui s'étoit
étendue , vint fondre fur eux. Comme les ennemis reculoient
toujours en bon ordre , nous jugeâmes que c'étoit un ftratagê-
me, pour nous attirer peu à peu dans quelque endroit defavan-
tageux , ou épuifez de fatigue nous ferions obligez de com-
battre. Le duc de Nevers ôc le maréchal de Saint André fe le
perfuaderent i c'eft pour cela qu'ils firent avancer prompte-
nient la cavalerie ôc i'mfamerie, ôc animèrent leurs troupes à
K^ckk ij
6^0 HISTOIRE
■ combattre avec ardeur. Mais les ennemis ayant vu de îa col-
Henri II ^^^^^ ^^^ troupes dans les valiées , qui accouroient comme pour
j ç. ç, - 'les attaquer encore , commencèrent à reculer dans les bois ;
de cette manière ils fe dérobèrent à notre pourfuite, & arri-
vèrent en bon ordre à leur camp. Il y eut peu de foldats de
tuez départ ôc d'autre dans ce combat, qui fut terminé par
la nuit. Les François pour marquer qu'ils avoient remporté la
vi6loire , paflerent la nuit fur la colline , qui étoit auparavant
occupée par les ennemis ; polie à la vérité fort incommode ôc
fur-tout à la cavalerie > mais qui n'étoit pas indiffèrent pour la
gloire du vainqueur. On ne dormit point toute la nuit , qui
néanmoins ne fut troublée par aucune allarme 5 on s'occupa à
pofter foigneufement des fentinelles , à reconnoître les che-
mins , & à remarquer les paffages par où l'on pouvoir aller à
l'ennemi.
Expédition Le lendemain 14 de Juin , on rangea l'année en bataille
de Givets. ^^f-jg j^ plaine, qui ell: fur la colline. Cette colline commen-
çant au village de Nimes , s'élargit enfuite ôc forme plufieurs
vallées, dont la principale efl: celle par où nous allâmes à Gi-
vets > c'eft là que la colline fe relferre, ôc forme un coude de
cinq cens pas de largeur , fur lequel les ennemis avoient conf-
truit un Fort de figure quarrée. Elle fe termine enfin en àos
précipices , dont le pie s'étend jufqu'à la Meufe. On avoir
creufé un foffé depuis ce Fort, jufqu'à un baPdon déjà élevé à
une hauteur raifonnable au milieu de la vallée, 011 Givets eft
fitué en de-çà. Au-deffous eft encore un autre baflion , qui
regarde la rivière ôc la ville de Givets , ôc qui efl: entouré d'un
foffé i les retranchemens font défendus de part Ôc d'autre par
les flancs de ces deux baftions : on a donné à ce Fort le nom
de Charlemont. Au refle après cette colline, il y en a une au-
tre couverte d'un bois taillis, qui forme une efpece de ligne
courbe ôc oblique j à gauche elle s'étend vers Agimont, ôc
du côté du couchant, elle forme peu à peu une vallée affez
étroite , qui étant inondée des eaux d'un ruiffeau qui y ferpen-
te , efl fort marêcageufe.
On donna ordre à la cavalerie de marcher au milieu de cette
vallée, qui eft toute environnée de collines, ôc où le chemin
eft aifé 5 parce qu'elle n'auroit pas fi facilement paflé par la
route d'en haut, qui mené droit à Givets , mais que les bois
DE J. A. DE THOU, Liv. XVL ^51
6c les chemins détournez rendent plus difficile. Deux batail- ?
Ions marchèrent fur la même ligne par le haut de la colline Henri IL
peu éloignés l'un de l'autre, ôc on en pofta un troifiéme pour i c c 5.
garder le paflage. On mit les Moufquetaires au-deffbus dans
la vallée, & on plaça fur une éminence deux coulevrines ,
braquées contre un côté de la montagne , ôc contre le fond
de la vallée. Entre ces collines au-de-çà de Givets , il y en
a une autre qui femble fordr de la plus grande, ôc qui avance
en forme de triangle, environ l'efpace de deux cens pas. Au
milieu de celle-là il s'en élevé une autre de figure conique, haute
de deux cens coudées , fur le fommet de laquelle les enne-
mis avoient placé de groffes arquebufes à fourche. La cava-
lerie ennemie cachée derrière étoit à couvert du canon , ôc
on ne pouvoit y aller qu'en traverfant le ruiffeau ; mais après
l'avoir palfé, il falloit monter la colline , ôc elfuyer tout le
feu des ennemis.
Le premier corps de cavalerie s'étant avancé dans le mi- Combat
lieu de la vallée jufqu'au ruifieau , rencontra quelques Ar- ^'^^l ^^ ^*'
quebufiers contre qui il combattit ; la cavalerie Allemande
vint fe joindre aux Arquebufiers : Bourdillon de l'autre côté
furvint avec quelques Cornettes ôc d'autres troupes. Un corps
d' Arquebufiers ayant une féconde fois attaqué les nôtres , ôc
la cavalerie ennemie s'étant arrêtée fur le haut de la colline,
le duc de Nevers choifit environ douze cens hommes Fran-
çois ôc Allemands, pour rétablir le combat, ôc obliger l'en-
nemi à en venir à une bataille décifive. Lorfqu'ils furent ar-
rivez au ruiiTeau , ils le paiferent avec une ardeur incroyable,
afin de joindre les ennemis de plus près. Alors le combat
s'échauffa : le bruit du canon ôc de la moufquetterie , ôc les
cris des combattans faifoient au loin retentir les échos des
vallées, ou l'on voyoit de toutes parts briller les armes au
milieu de la fîame, de la fumée, ôc de lapouffiere. Cependant
les Arquebufiers ôc la cavalerie Allemande des ennemis, à la
vûë de leurs gens qui plioient,defcendirent de lacolline,pour les
foûtenir. Mais le duc de Nemours, le marquis d'Elbœuf,ôc Ran-
dan,ayant pafTé le ruiffeau , les repoufferent , ôc les obligèrent à fe
retirer fur la colline , après avoir fait leur décharge. Les nôtres
les pourfuivirent jufqu'à la moitié de la montagne, où ils s'ar-
rêtèrent, pc-ur attirer au combat les ennemis, qui tachèrent
Kkkkiij
(^32 HISTOIRE
'3
Il i,.i alors de faire une décharge de leurs groues arqucbufcs , qu'ils
Henri II ^voient placées fur le haut de la colline. Mais il étoit arrivé
j - - ^ ' par hazard que le feu avoir pris à la poudre mal à propos, ôc
avoit tué tous les foldats qui étoient auprès ; cet accident obli-
gea les ennemis à fe retirer. Les ordres du Roi empêchèrent
les François de pourfuivre plus loin les ennemis ; & le duc de
Nevers,pour ne pas défobéïr Jaiffa échapper une fi belle occalîon;
Il envoya néanmoins auflitôt à Givets un Trompette au comte
de Barlemont , que l'Empereur avoit fait commandant de cette
place y pour lui faire fçavoir que s'il vouloir donner bataille , les
François y étoient tout difpofez; mais on renvoya le Trompette
avec menacesjôc fans réponfe. La feule gloire ôc le feul avantage
que nous retirâmes de cette expédition de Givets,fut de faire une
vaine orientation de nos forces. Il refta de part 6c d'autre peu de
foldats fur la place : nos troupes voyant que la nuit s'appro-
choit, fe retirèrent au village de Nimes.
Alors on réfolut de prendre Saultour ôc Chimai, avant le
retour des ennemis. On envoya pour cet effet Tiercelin fils de
la Roche-du-Maine,avec quelques chevaux d'élite, pour fom-
mer ceux de Saultour de fe rendre. Ils n'oferent réfifter^ voyant
que l'armée étoit fi proche j ôc ayant répondu qu'ils étoient
prêts à fe foûmettre à des conditions raifonnables , Tiercelin
les crut facilement, ôc le fit aulTitôt fçavoir au duc de Ne-
vers , qui ayant donné ordre pour le bagage, fe difpofoit à
partir de Nimes. Il apprit cette nouvelle avec joye ; ôc voyant
que les vivres commençoient à lui manquer^ que fes troupes
étoient fatiguées , ôc que d'ailleurs il ne pouvoit fans beaucoup
de difficulté marcher de ce côté là avec fon armée , fe tenant
aiTùré de Saultour, il alla droit à Chimai , qu'il croyoit dépour-
vu de garnifon , ôc abandonné des ennemis. Les habitans de
Saultour ayant appris que les François s'étoient éloignez , re-
prirent courage, ôc après de longues conteftations, déclarèrent
enfin qu'ils ne ferendroient point, qu'ils n'euffentvû le canon.
Lorfqu'on apprit la dernière réponfe de ceux de Saultour, le
duc de Nemours s'étoit déjà avancé jufqu'auprès de Chimai.
Les nôtres ayant trouvé cette place beaucoup mieux fortifiée,
qu'ils ne fe l'étoient perfuadé ( car il y avoit deux compagnies
-* d'infanterie, ôc une Cornette de Cavalerie) voyant enfin que
les pluyes commençoient à tomber en abondance , fe retire-
D E J. A. D E T H O U , L 1 V. XVL 633
rent fans avoir rien fait , 6c par ce moyen ne prirent aucune
des deux places, dont ils s'ctoient témérairement flattés de fe Henri II.
rendre maîtres. La garnifon pourfuivit les François, ôc leur 1 c r r.
drefia des embufcades 5 mais étant fortie trop tôt de la forêt,
elle perdit quelques-uns de fes foldats, quinze furent faits pri-
fonniers, ôc les autres furent repouffés dans le bois. Cepen-
dant ils eurent leur revanche, ôc ils furprirent fur le foir, ôc
taillèrent en pièces la compagnie du capitaine FAventure ,
qui étoit allé un peu trop loin au fourage. Comme enfuite
les pluyes s'augmentèrent , ôc incommodèrent beaucoup les
nôtres, qui étoient d'ailleurs extraordinairement fatigués, le
duc de Nevers alla à Aubenton, Ôc à Montcornet. Jl lit par-
tir devant les Allemands , ôc renvoya dans la Picardie la ca-
valerie, que le maréchal de faint André avoit amenée j en-
fin lorfqu'il fut arrivé à Rherel j il congédia toutes les troupes.
Il y avoit apparence qu'avant la fin du mois les ennemis ven-
geroient par quelque entreprife l'efpece d'affront qu'ils avoient
reçu à Givets i il n'y eut néanmoins que quelques efcarmou-
ches de part Ôc d'autre fur les frontières.
Dans ce même tems, il y eut fur mer un combat furieux Combat fnr
entre nous , ôc les Hollandois. On avoit appris que quelques '^^'" ^'^-^re jes
gros vaifleaux Hollandois revenoient d'Eipagne, chargés de Holiài
toutes fortes de marchandifes précieufes des Indes; le Roi
donna ordre à ceux de Dieppe, qui fans contredit ont tou-
jours pafie parmi les François pour les plus expérimentés dans
la marine, de faire équipper les vaifleaux qu'ils trouveroient
fur les côtes du payis de Caux, ôc dans les autres ports de
Normandie, afin de furprendre la flotte des ennemis, ôc ar-
rêter les courfes des Corlaires. Les armateurs de Dieppe ayant
armé en courfe dix-neuf vaifleaux , ôc fix brigantins , comman-
dez par d'Epineville de la ville d'Harfleur, grand homme de
mer, rencontrèrent la flotte Hollandoife vis-à-vis de Douvre,
port d'Angleterre. Tandis qu'on déliberoit encore fur la ma-
nière dont on livreroit le combat, ôc que les opinions étoient
différentes , les François attaquèrent en confufion ôc fans
aucun ordre les ennemis. La plupart étoient d'avis que fans
s'arrêter aux premiers vaiffeaux , on fondit fur les derniers:
Que par ce moyen les premiers, fe croyant délivrés du péril,
prendroient auliitôc la fuite j ôc croiroicnt beaucoup gagner.
iaaoïs.
634^ HISTOIRE
.,„„,_.,^ s'ils pouvoient fauver des marchandifes de Ci grand prix : Que
TT fi Ton vouloit combattre contre tous, il arriveroit au contraire
ENRI il. 1 ' 1 A i, j- • 1 •
que le péril même enharairoit les ennemis.
^ ^ ^' Dans le tems que les opinions croient ainfi partagées , d'E-
pineville fit avancer fes vaifleaux , ôc attaqua l'amiral. La
flotte ennemie étoit compofée de vingt-deux vaifleaux, ap-
pelles ordinairement Ourques ; Ôc quoiqu'ils fuflent deftinés
à porter des marchandifes^ ils étoient néanmoins armés en
courfe, ÔC équippés de tout ce qui étoit neceflaire pour fe dé-
fendre. Pendant que dEpincvilie combattoit contre l'amiral,
les autres Officiers ayant jctté du haut de leurs haubans dans
les quinze vaiffeaux ennemis des crocs de fer ôc des gra-
pins pour les acrocher, les obligèrent à combattre. Le com-
bat fut fanglant ôc furieux, ôc dura quatre heures. La victoire
balança entre les deux partis : les François avoient un plus grand
nombre de foldats j mais les ennemis l'emportoient fur eux
par la grofleur ôc la folidité de leurs vaifl^eaux , d'oii ils fai-
Ibient fur les nôtres , comme (î c'eût été du haut de quel-
ques tours , de fréquentes décharges. La neceflité où ils fe
trouvoient de combattre égaloit leur courage à celui des
François. Déjà les forces commençoient à manquer de part
ôc d'autre , ôc le combat étoit prêt de finir. Comme des cfeux
cotez on lançoit beaucoup de feux d'artifice , en quoi furtout
les Flamans font habiles, le feu prit à un de nos vaifleaux,
ôc à cinq autres en même tems : mais la flamme fe commu-
niqua fi promptement à un pareil nombre de vaiflTeaux enne-
mis , que de part ôc d'autre on s'occupa plutôt à éteindre
le feu, qu'on ne fongea à remporter la vi£toire.
Les Impériaux ont écrit , que les François furpris de trou-
ver tant de bravoure ôc de courage dans les ennemis , voulu-
rent cefl^er de combattre , ôc que par un fignal ils demandèrent
une trêve i mais que n'ayant pu fe faire entendre au milieu
du bruit ôc de la confufion , le défefpoir leur avoir fait pren-
dre la réfolution de mettre le feu à leurs propres vaifleaux ,
ôc de fe fauver par ce ftratagême. Quoi qu'il en foit, dès que
le feu eut été allumé , foit par les François , foit par les en-
nemis ( ce qui paroit plus vrai-femblable ) on vit un grand chan-
gement. Les François , pour fe dérober à la flame , s'élance-
ipnt fans confiderer le péril , dans les vaiiTeaux Hollandois^
&
DE J. A. DE TH ou, L IV. XVI. 63 f
& comme ils étoient en plus grand nombre , ils y firent un
grand carnage des ennemis, plus occupés alors àfauver leurs tt^,,„, tt
marchandiles , que ditpoles a combattre ; ôc s emparèrent de
leurs vaifTeauXj non fans perdre eux-mêmes beaucoup de leurs ^ ^ ^'
foldats. Enfin la nuit fit cefler le combat, qui avoit duré pen-
dant fix heures. On fit un grand nombre de prifonniers, Ôc
Ton prit cinq vaifleaux Hollandois, qui, quoique demi brû-
lés Ôc firacafTés par le canon > furent remorqués ôc amenés à
Dieppe , plutôt en figne de la victoire que nous avions rem-
portée, qu'à deffeind'en faire aucun ufage. Les ennemis per-
dirent dans ce combat jufqu'à mille de leurs foldats, qui pé-
rirent , ou par le fer , ou par le feu , ou dans la mer. Pour nous >
nous perdîmes environ quatre cens hommes , entr'autres le
capitaine d'Epineville, dont la mort fit payer cher au Roi cet-
te victoire.
Ce combat arriva fur la fin du mois de Juillet : dans le
même mois on apprit que l'armée des ennemis avoit reçu un
nouveau renfort d'Allemagne, ôc que le Prince d'Orange avoit
été envoyé par l'Empereur dans le camp , où il étoit arrivé char-
gé du commandement général. Ce Prince s'employa principa-
lement à faire agrandir les fortifications de Charlemont, ôc
les fit avancer jufqu'à la vallée , où les François , après avoir
repoufi!e les ennemis j étoient campés. Il mit enfuite fon ar-
mée en campagne , vers le milieu du mois de Septembre ^
comme s'il eût eu deffein d'aller à Mariembourg : il s'empara
du château de Faignolles , qui étoit occupé par les François,
ôc traita la garnifon avec beaucoup d'humanité. Le duc de Ne-
vers , pour s'oppofer à fes efforts , fit aufli-tôt affembler fes
troupes à Rozoi en Thierache, dans la Champagne. Le prin-
ce d'Orange , après s'être rendu maître de Faignolles, ôc avoir
fait paffer fon armée devant Mariembourg, vint à Convins,
où le duc de Nevers avoit laifle quelques foldats en garnifon :
lorfqu'ils en furent fortis , il fit démolir une tour qu'on avoit
fortifiée. De Convins il alla camper à Saultour, où il s'arrêta
avec toute fon armée , jufqu'à ce qu'il eut fait fortifier , ôc mis
à couvert de l'infulte des François un Fort, qu'il appella Phi-
lippeville. .
Sur ces entrefaites , le Roi reçut fur la frontière de Flan- remportc^par
dre un échec plus deshonorant que préjudiciable: les levées '« ennemis.
Tome IL LUI
■6s6 HISTOIRE
, du Royaume y furent taillées en pièces, 6c un grand nombre
Henri II ^^ Gentilshommes, ôc de ceux qui , par rapport à quelque pri-
I c c c * vilége dont ils joûifTent, fe qualifient de ce titre, furent faits
prifonniers : car en France ceux qui ont de l'honneur, ne vou-
lant pas paroître enrôlés comme malgré eux ôc de force , fe
mettent dans une troupe , dont le Roi eft le chef } ou dans
quelque compagnie de gendarmerie. Voici comme la chofe
arriva. Ces levées qui compofoient quatre cens hommes d'in-
fanterie , ôc douze cens chevaux , commandés parla Jailie , ca-
pitaine de la première noblefie d'Anjou, s'étoient jettes dans le
payis ennemi, ôc y avoient fait un grand butin. Comme ils re-
venoient , fans garder aucun ordre, ôc qu'ils étoient pour la plu-
part peu expérnnentés dans l'art militaire , ils furent furpris en-
tre Arras ôc Bapaume par Aulfimont gouverneur de cette place ,
dans une embufcade qu'on leur avoir dreffée fur le chemin, en-
tre une forêt ôc un ruiffeau qui étoit au-deffous. Ils furent taillés
en pièces par un petit nombre d'ennemis , ôc la plupart ne trou-
vant aucune retraite pour fe fauver , furent faits prifonniers >
avec ces mots de raillerie , Que les Flamands prenoiem les No-
bles de France fans les pefer. Ce qui faifoit allufion à certaines
pièces d'or d'Angleterre, qu'on appelloit ordinairement des
Nobles. Cette défaite , que la Renommée exagéra beaucoup ,
enhardit les ennemis , ôc leur fit former de plus grands def-
feins. Le bruit fe répandit auffi-tôt qu'ils vouloient afliéger
Guife : ce qui fit que l'on renouvella , ôc augmenta la garni-
fon de cette place. Mais on découvrit peu après , que les en-
nemis avoient un autre defiein , ôc qu'ils avoient réfolu d'a-
chever les fortifications de Charlemont ôc de Philippeville ,
qui étoient commencées 5 ôcfi l'occafion s'en préfentoit ( com-
me ils tenoient encore la campagne , ôc que les François
avoient licentié leurs troupes) d'attaquer, quoi qu'on fût en
hyver, Mariembourg Ôc Roc-roi qui manquoient de vivres.
Mort de Quelque tems auparavant, Henri d'Albret roi de Navarre>
breMoi d" ^ gouverneur de Guyenne, étoit mort à Pau en Bearn. Son
Kavarre. père avoir été dépouillé de fes Etats par Jule IL dont l'injulie
profcription avoit donné lieu à Ferdinand roi d'Aragon, aycul
maternel de Charle Quint, de les envahir. Ce fjtun Prince
qui avoit l'ame grande , mais ennemi du fafte î ôc à qui la For-
tune ne put faire recouvrer par notre fecours , ce que fon
D E J. A. D E T H O U , L I V. XVL ^37
attachement pour nous lui avoit fait perdre. Il efl arrivé feule-
ment Q||^ comme il n'a été fait depuis cetenis-là aucune men- Henri IL
tion dURtte affaire dans les divers traitez de paix entre FEm- 1 ç ^ r.
pereur ôc les Rois de France , Henri d'Albret ôc fes héritiers
ont toujours confervc leur droit fur la couronne de Navarre.
Antoine de Bourbon- Vendôme gouverneur de Picardie ^ qui
avoit époufé Jeanne d'Albret, fille unique de Henry, promife
autrefois à Guillaume duc de Cleves , hérita de fon beau-pe-
re^ non-feulement la qualité de roi de Navarre, & les grands
biens qu'il pofledoit en France , mais encore le gouverne-
ment de Guyenne^ qui fans contredit palfe pour le plus grand
de ce Royaume.
Lors qu'Antoine de Bourbon eut remis fon gouvernement
de Picardie , le Roi le donna à Gafpard de Coiigny amiral
de France , qui pour renverfer les projets des ennemis, fon-
gea aufTi-tôt à faire entrer des vivres en abondance dans Ma-
riembourg Ôc dans Roc-roi , après en avoir communiqué avec
le duc de Nevers. Ce qui retarda l'exécution de ce deffein,
c'eft que le capitaine Beaujeu , Franc-Comtois, gouverneur
de Thionville , par le moïen d'un foldat qu'il avoit gagné ,
s'étoit rendu maître d'Enery , place de grande importance
pour la fûrêté du payis , peu éloignée de Metz , ôc qui étoit
occupée par Choifeùil-de-Lancques , à la tête d'une garnifon
de vingt-cinq hommes. Sanfac, lieutenant du fieur de Vieille-
ville > lit venir le plutôt qu'il lui futpoffible du fecours de Ver-
dun , de Toul , d'Yvoy , de Monmedy / ôc après avoir fait ap-
procher le canon , ôc fait une décharge de fix vingt coups , il
reprit ce château vers le commencement d'Odobre. On em-
ploya le refte du mois à amaffer des vivres : ce qui n'étoitpas
fi facile , parce que les payis circonvoifins avoient été épuifés
par les fréquens pafTages des troupes. On s'occupa aufli à fai-
re des levées , afin de compofer une armée qui fôt égale à celle
du prince d'Orange, en cas qu'il voulût s'oppofer à ce qu'on
avoit entrepris.
Enfin le 23 d'0£tobre , Coiigny à la tête d'environ fix cens
gendarmes vint au Château-Porcicn , ôc le Rheingrave à Mont-
cornet , avec vingt compagnies de vieilles troupes Allemandes.
Sanfac ,Rabodange, Hauitcour, Viiliers-des-Pots , ôc vingt-
cinq compagnies de vieilles troupes Françoifes s'aiTemblerent
LUI i j
6^% HISTOIRE
à Maubert-Fontaine j on fit loger la cavalerie à l'Echelle , à
P' . . _ ^
cens moufquetaires , que Bourdillon eut aufïi-tôt ordre de fui-
vre , avec un efcadron de cavalerie , qui devoir marcher tou-
te la nuit , afin d'obferver les chemins , & de connoître les
delTeins des ennemis. Le lendemain Cohgny partit de Roc-
roy, OLi le duc de Nevers arriva auffi-tôt avec cinq cens gen-
darmes j ôc le Rheingrave avec les compagnies d'Allemands
qu'il commandoit. Les convois s'y affemblérent auffi , appré-
hendant de pafifer outre , jufqu'à ce que les nôtres fuiïent ar-
rivés à Couvins > parce qu'on prévoyoit que l'ennemi pour-
roit les attaquer en chemin. Cependant comme il ne fit au-
cune démarche , ôc que les François arrivèrent à Couvins fans
aucune perte , &c même fans avoir été attaqués, après qu'on y
eut préparé des logemens , ôc drelTé des tentes , on ne fit en-
trer ce jour-là que quinze charrettes chargées de vivres dans
Mariembourg. On y conduifit le refte les trois jours fuivans
avec beaucoup de difficulté 5 parce que les pluies continuelles
avoient rendu les chemins tellement gliffans ôc impratica-
. blés , que les chevaux avoient bien de la peine à fe foûtenir >
de forte qu'on en voyoit un grand nombre, qui étoient éten-
dus çà ôc là le long des chemins. Outre cela le froid ôc la nei-
ge incommodoient beaucoup notre cavalerie > ôc comme on
ne pouvoir fans danger faire venir du fourage de Chimay , les
chevaux qui manquoient de nourriture , étoient devenus com-
me enragés par le froid ôc par la faim , ôc mordoient fouvent
aux bras ôc aux cuifles ceux qui leur préfentoient du foin , ou
quelque autre chofe.
Cependant on fit plufieurs courfes de part ôc d'autre : l'enne-
mi qui connoiffoit les chemins difficiles ôc détournés attaquoit
les convois avec fuccès. Les François d'un autre côté harce-
loient le camp des ennemis. Paul-Baptifte Fregofe, après avoir
forcé le corps de garde , ôc s'être fait un chemin au travers
du camp ennemi , s'avança jufqu'à Givets : à fon retour il ren-
contra quelques cavaliers 5 il en tailla quelques-uns en pièces,
ôc fit les autres prifonniers : de forte que Trelon ôc le gou-
verneur d'Avenes eurent bien de la peine à fe fauver 3 après
ce.
DE J. A. DE THO U, Li v. XVI. 6^0
quoi Fregofe vint heureufement rejoindre les Tiens. Lorfqu'on «»*
eut fait venir le canon, les François retournèrent à Maubert- Henri îî
Fontaine , dans le même ordre qu'ils étoient venus , ayant mis 1 c c c '
au milieu d'eux les charrettes qui étoient vuides. Ceux qui, à
caufe de l'incommodité des chemins fort étroits étoient par-
tis les premiers , furent furpris , ôc Dafpart vieux foldat , qui
par fon induftrie avoir beaucoup contribué à faire amalTer des
vivres , tomba entre les mains des ennemis. Ayant été pris
avec la commilîion qu'il avoit du duc de Nevers , 6c enfuite
interrogé par le prince d'Orange , au fujet des vivres qu'on
avoit fait venir, il témoigna beaucoup d'aflurance , ôc exagéra
tellement les munitions qu'il y avoit dans les deux places , que
les ennemis perdirent toute efpérance de fe rendre maîtres de
Mariembourg ôc de Roc-roy. Alors le prince d'Orange, après
avoir mis des garnifons dans Charlemont , ôc dans Philippevil-
le, ôc diftribué fes troupes en quartier d'hyver, fe rendit au-
près de l'Empereur à Bruxelles.
Le, 18 de Mars de cette année , Henri eut un fils, qui fut le EtabiiiTe-
cinquîcme ôc le dernier de fes enfans. Il fut d'abord nommé "^^"^^"^'="2"'
Hercule, ôc appelle le duc d'Alençon 5 mais on lui chan.o-ea
fon nom en celui de François : ce fut ce Prince qui dans la
fuite fit la guerre dans les Payis-Bas. Le i^ de Février on
avoit préfenté un édit au Parlement , par lequel on établiiïbit
dans chaque Préfidial, ôc dans quelques autres Tribunaux fu-
balternes , un Lieutenant criminel , avec 600 francs de ga-
ges? on y avoit joint un Prévôt de robbe- courte, avec 300 li-
vres de gages, ôc quatre ou fix Archers. On abolit les char-
ges de Prévôts des Maréchaux , excepté celles des Prévôts qui
fervent dans les dix premières provinces du Royaume. Quel-
que tems après on créa, dans toutes les juridictions du Royau-
me, des Prévôts de robbe-courteavec quatre Archers. Com-
me cet établiflement parut d'abord nouveau ôc extraordinai-
re , on le rejetta ; mais dans la fuite des temps on le reçut.
Le 1 2 de Juin , on fit dans le Parlement la lecture d'une or-
donnance, qui enjoignoit d'abattre toutes les faillies quiavan-
çoient dans les rues de Paris. Le Roi enfuite en fit publier
une féconde , qui ordonnoit qu'on exécutât la même chofe
dans les autres villes , ôc dans les grands bourgs du Royau-
me.
Lllliij
6^0 HISTOIRE
Quati'e ans auparavant , le Parlement avoir enregiflré , com-
TT-viDT ÎT l'i'ie nous l'avons déjà dit en fon lieu , un édit par lequel le Roi
liENRI 11. -r ■ ■ -rr ^ T ^ A ^ r
j ^ ^ ^ le relervoit une entière connoiiiance du Lutneranilme , oc
l'attribuoit à fes juges fans aucune exception , à moins que*
riiéréfie dont il s'agiffbit ne demandât quelque éclairciflement ' ,
ou que les coupables ne fuflent dans les Ordres facrez. Mais
cette année ^ à l'inftigadon du cardinal de Lorraine, qui fon-
geoit déjà à l'expédition de Naples , & qui vouloit en cela
faire plaiiir au nouveau Pape, le Roi donna une Déclaration
contraire , par laquelle il ordonnoit à tous les Gouverneurs de
punir fans délai , 6c fans avoir égard à l'appel , félon la gran-
deur du crime , ceux qui convaincus d hérélîe , auroient été
condamnez par les juges Eccléfiaftiques, ôc par les Inquifiteurs
de la foi. Le Cardinal vint lui-même au Parlement, où il ap-
porta la Déclaration , qu'il appuya de plufieurs raifons , pour
venir à bout de la faire enregiftrer. Après que le Parlement
l'eut écouté , il demanda du tems pour délibérer. 11 fit enfuite
une députationau Roi, ôclui adreffale i(5d'Otlobre une Re-
montrance conçue en ces termes.
Kemontran- », SIRE, Ce quc votrc Majefté a ordonné , par l'édit
nient aiu'ifiët '' qu'cllc nous a depuis peu envoyé, étant entièrement oppofé
des affaires de a, à cclui qui fut vétiiié pat nous il y a quelques années ; vo-
la Rdigion. ^^ ^j,g Qq^^ de Parlement , qui ne croit pas que cela foit confor-
3> me à la juftice , a jugé qu'il étoit de fon devoir de vous re-
w prefenter les raifons , qui l'ont empêché d'y foufcrire. C'efl:
oy un principe établi par les loix de ce Royaume , que les Rois
» y exercent une autorité fouveraine fur leurs fujets, ôc que les
35 peuples qui font fous leur obéififance ne doivent demander
» juflice qu'à eux feuls. Quoique nos Rois ne foientpas abfo-
35 lument les juges des matières de la Religion , cependant
35 comme depuis long-tems ils ont fait voir qu'ils en étoient
35 les plus puiffans dérenfeurs , auiïi-bien que de la dignité facer-
35 dotale , c'eft avec raifon qu'ils fe font en cela attribué quel-
95 que droit : enforte que iorfqu'on contefte fur la poffellion
I Le Roi attribuoit à fes Juges la
connoifTance & la punition du Lu-
theranifme avéré 8c connu ; mais il ne
leur permettoit pas d'cnconnoitre,lorf-
quils'agiffoitde prononcer fi telle doc-
trine étoit hérétique ou non ; ëc lorf-
qu'il s'agiflbit de juger des perfonnes
qui étoient dans îes Ordres facrez. En
effet ces deux cas ne font point de la
compétence des juges Civils , mais des
juges Eccléfiailiques.
DEJ. A. DETHOU,Liv. XVI. 6^ï
*» d'un bénéfice , il n'appartient qu'aux juges Royaux d'en î^^?;^
* décider. Cependant votre Majefté foûmet par cet édit à une Hekf.! II
autre puiflance les perfonnes même , fur qui elle a droit de i ç r <;.
vie ôc de mort. Nous ne pouvons voir fans douleur votre
autorité ainfi bleffée ôc affoiblie. Par votre édit vous aban-
donnez vos fujets , dont vous livrez 1 honneur , la réputation ,
la fortune , ôc même la vie à une autre puifTance , c'eft-à-dire
à des juges Ecciéfiaftiques : en fupprimant la voye d'appel,
qui eft l'unique refuge de l'innocence , vous les foiimettez
à une puiflance illégitime , à l'orgueil ôc à la préfomptioa
de ceux qui abufcront de l'autorité Royale, qui leur aura
été transférée. Nous croyons , Sire , qu'il eft plus jufte que
votre Majefté laifl^e à fes magiftrats le droit de connoitre ôc
déjuger du crime dont il s'agit j ôc quelorfqu'il fera nécef-
faire d'examiner fi une opinion tend à l'héréfie , elle nomme
des Ecciéfiaftiques pour en connoitre, ôc qu'elle leur per-
mette d'exercer en cela leur jurididion. Mais il feroit à
propos qu'elle priât le Pape de trouver bon , que vos juges
connuffent des appels en cette matière , Ôc que les jugemens
en dernier reflfortfuflent rendus par des confeillers Ecciéfiaf-
tiques , à qui , fi le nombre n'étoit pas fuffiiant , on pourroit
joindre d'autres perfonnes , recommandables par leur pieté ,
la pureté de leurs mœurs , ôc finnocence de leur vie. Que
l'Inquifiteur commît dans chaque province , des perfonnes
d'uHe exacte probité , ôc d'une grande vertu j Que les
Evêques , ôc non pas les accufez , avançaflentles frais nécef-
faires pour l'information du procès ; ôc qu'après le jugement
rendu fur le fond j on jugeât aufli fur les dépens , (i cela
étoit nécefiaire. Voilà, Sire , ce que nous avons jugé à pro-
pos de vous repréfenrer par rapport à l'édit. Nous prenons
encore la liberté d'ajouter que, puifque les fupplices de ces
malheureux, qu'on punit tous les jours au fujet de la religion,
n'ont fervi jufqu'ici qu'à faire détefter le crime , fans corriger
l'erreur , il nous a paru conforme aux régies de l'équité , & à
la droite raifon , de marcher fur ]es traces de l'ancienne
Eglife , qui n'a pas employé le fer ôc le feu pour établir ôc
étendre la Rehgion , mais plutôt une dodrine pure , jointe
» à la vie exemplaire des Evêques. Nous croyons donc que vo-
» tre Majefté doit s'appliquer entièrement A conserver
Henri II.
<?42 HISTOIRE
LA Religion parles mêmes voyes qu'elle
A ETE AUTREFOIS ET A B L I E , puifqu'il n y a que
vous feul qui en ayez le pouvoir. Que les Evêques com-
me de bons ôc de fidèles pafteurs, ayent toujours les yeux
fur leur troupeau , ôc qu'ils le conduifent eux-mêmes : Que
les Eccléfiaftiques qui leur font fournis , s'acquittent du mê-
me devoir i c'eft-à-dire , qu'ils mènent une vie réglée , ôc
qu'ils annoncent avec candeur la parole de Dieu j ou que
du moins ils ayent foin que cette falnte parole foit annon-
cée par des perfonnes qui en foient capables : Q u'o n
n'eLEVEDORESNAVANT AUCUNS SUJETS AUX
DiGNiTEZ Ecclésiastiques, qui ne puis-
sent EUX-MEMES EXERCER LEUR MINISTERE
ET ENSEIGNER LE PEUPLE, SAN S AVOIR BE-
SOIN DU SECOURS d'autruy. C'cft un article
eflentiel auquel il faut faire une attention particulière , ôc
le fondement fur lequel il faut bâtir. Nous ne doutons
point que par-là on ne guériflTe le mal, avant qu'il s'éten-
de plus loin, ôc qu'on n'arrête le progrès des opinions
erronées qui attaquent la Religion. Si au contraire on mé-
prife ces remèdes efficaces , il n'y aura point de loix , ni
d'édits , quelques rigoureux qu'ils foient , qui puiffent y
fuppléer. w
Traité entre l\ fe fit cette année un traité entre le Roi , ôC Jean deBrof-
dc BroÊs'^''^" ^^^ ^^^ d'Etampes , gouverneur de Bretagne. Ce feigneuc
tiroit fon origine de Charle de Blois , qui difputant autrefois
le duché de Bretagne , appuyé fur les forces des François ,
fut tué dans cette fameufe bataille qui fe livra auprès de Nan-
tes , le 2p de Septembre de l'année i^6^ ^ par Jean de Dreux
comte de Montfort. Depuis ce tems-là y les comtes de Mont-
fort ont toujours été pofTefleurs de ce Duché, jufquà Anne
fille unique du duc François , qui époufa d'abord Charle VIII.
ôc enfuite Louis XII. De ce mariage naquit Madame Claude,
fille aînée de Louis , qui époufa François I. fous qui la Bre-
tagne fut tellement unie, à la couronne de France , du con-
fentement unanime des Etats de la province, qu'elle n'en pût
être aliénée dans la fuite. On donna par compenfation à de
Brofies quelques biens , ôc entr'autres le comté de Pentievre.
Jl renonça donc par ce moyen au duché de Bretagne 5 auquel
DE J. A. DE THOU,Liv. XVI. 6^^
fes ancêtres avoient prétendu , ôc à tout le droit qu'il pou- __„_„
voit avoir fur la fouverainetc de cette province. ~ ZT
Il y eut alors à Genève , ville fituée fur le lac Léman, un tu- -"^^^^ ■*■*■•
multe pendant la nuit , qui fut excité par quelques membres du ^ ^ 5" y*
confeil qui avoient réfolu avec ceux de leur fa£lion, d'ufurper Confpuatioa
toute l'autorité. Ils ne pouvoient fupporter Jean Calvin de
Noyon, qui enfeignoit depuis plufieurs années dans leur ville,
& ils haiifoient fur-tout ceux qui, par rapport à la Religion,
•étoient venus de France à Genève pour fe dérober aux fupplicesi
ils étoient fur-tout indignez qu'on en eût admis une grande
partie au nombre des citoyens , d'où il étoit arrivé qu'à mefure
<îu'un parti s'augmentoit , la force de l'autre diminuoit. Or ils
fe fervirent de cet artifice pour les faire chaffer. Pendant
la nuit ils coururent de tous cotez , & fe mirent à crier en
differens lieux tous à la fois , comme Ci on leur eût donné le
fignal , que les François étoient fous les armes , ôc qu'ils vou-
loient livrer la ville. Mais comme les François fe tenoient
renfermez dans leurs maifons ^ le peuple , à qui les conjurez
par ce moyen efpéroient faire prendre les armes , s'y tint aulTi ,
■ôc ainfi leur artifice n'eut aucun effet. Il y en eut quelques-uns
de condamnez au fupplice 5 les autres l'évitèrent par la fuite.
Ceux de Locarne ' , dont le Canton appartient à la Républi-
que des Suiffes , demandèrent auffi en ce tems-là qu'on leur
permît, comme ils difoient , un ufage plus pur de la parole de
Dieu. Comme la plupart de ceux de qui ils dépendoient ,
profeflbient l'ancienne religion , les fentimens furent parta-
gez, ôc il y avoit apparence qu'on en viendroit à une guerre
civile. Il fut enfin ordonné qu'ils profefferoient la religion de
leurs ancêtres , ôc que ceux qui ne voudroient pas obéir , pour-
xoient fe retirer ailleurs. Plufieurs fe retirèrent à Zurich, ou
ils furent très-bien reçus.
^ Volfang Lazius mourut cette année à Vienne en Autriche
fa patrie, âgé de cinquante ans. Il a écrit exa£lement l'hiftoire ç^^^^^s h^om"'
Grecque ôc Romaine, ôc a fait honneur à fa patrie, comme mes de let-
on le peut voir par les beaux ouvrages qu'il a laiffez à la pof- ^^^^'
térité. Après avoir été médecin de l'Empereur, le roi Ferdi-
nand, p.ai^rapport aux grands fervices qu'il lui avoit rendus,
1 Petite ville d'Italie qui appartient aux douze anciens Cantons Suiffes , fut
la côte occidentale du Lac-Major,
Towe II M m m m
^44 HISTOIRE
_ ainfi qu'à la Republique des Lettres ^ non-feulemeut Tadmlt
HenpiII ^^^^^ ^^^ Confeil, mais l'annoblit
^ ^ * Conrad Peilican natif de Rufach en Alface, qui avoir en-
feigne long-tems avec honneur la langue Hébraïque à Zurich»
ôc qui a traduit d'Hébreu en Latin un très-grand nombre de
commentaires des Rabins , non-feulement fur l'Ecriture fain-
te, mais encore fur les cére'monies particulières des Juifs :,
mourut auiîi cette année dans un âge très-avancé.
Je ne ferai aucune difliculté de joindre à ces grands hom-
mes George Agricola natif de Glaucha en Mifnie ^ qui a écrit
fur les métaux , les mines, & les animaux qui vivent dans la
terre, avec une fi grande exaditude, qu'il a de beaucoup fur-
paiïe tous les anciens en ce genre , ôc a fort éclairci cette
j)artie deThiftoire naturelle 5 non-feulement parl'exade expli-
cation qu'il a faite de tout ce que les anciens ont dit fur cette
matière , mais encore par la découverte de plufieurs chofes
que le tems a fait connoître. Il a fait aufiî un traité excel-
lent , après Guillaume Budé , Léonard Portio , ôc André Al-
ciat , des poids , des mefures , du prix de métaux , ôc des mon-
noyés. Eniin après avoir découvert, ôc remarqué plufieurs cho-
fes inconnues aux anciens, il mourut cette année le 21 de
Novembre, âgé de foixante-unans, à Chemnitz en Mifnie,
proche de ces fameufes mines qui appartiennent à l'Electeur
de Saxe.
Gemma, appelle ordinairement Frifon, parce qu'il étoit de
Frife , mourut avant Agricola le 2^ de Mai, après avoir
publiquement profefi!e la médecine à Louvain. Il fe rendit
beaucoup plus fameux dans les Mathématiques qu'il enfeigna
en particulier, ôc qu'il enrichit^ pour ainfi dire, de plufieurs
inftrumens travaillez avec beaucoup d'art. On le foUicita fou-
vent de venir à la Cour de l'Empereur j mais il s^w excufa
toujours modellement, ôc fit voir par un exemple rare, qu'il
préféroit à la faveur des Grands cette agréable tranquilité^ dans
laquelle il finit Ïqs jours. Il mourut de la pierre, âgé feule-
ment de quarante-fept ans , ôc laifla un fils appelle Corneille
Gemma, qui enfeigna à Louvain les mêmes fciences avec
honneur, ôc qui fit revivre par la pénétration ^e fon ef-
prit , ôc par fes dodes écrits, la réputation de fon illuftre père ^
prefque éteinte.
DE J. A. DE THOU, L I V. XVI. ^4r
Quelque tems après , Edouard Wotton natif d'Oxfort, qui
avoit profeiTe la médecine dans fon payis^ ôc qui a mis au xj- _ -,7
jour un traite de la dinerence des animaux, tort eltime parmi
les gens de lettres, mourut à Londres en fon année climafte- 5 5)*
rique le 5" d'Octobre. Il laifTa beaucoup d'enfans, ôc fut inhu->
mé dans l'Eglife de faint Aiban'.
Je ne pafTerai pas non plus fous filence Ifidore Clario de
Brefcia , religieux Beneditlin , perfonnage très-recommanda-
ble , qui gouverna pendant fept ans en qualité d'Evêque l'E-
glife de Fuligno. Il poflcdoit parfaitement les trois langues
fçavantes , & joignoit à une profonde connoiflance de la Théo-
logie des mœurs très-chaftes, une \ÙQ pure, un zélé qui ne
refpiroit que la charité , la difcipline , & l'union de l'Eghfe.
Il fut fi charitable à l'égard des pauvres , il témoigna tant de
bonté pour tout le monde , ôc fit concevoir upe li haute idée
de fa fainteté, qu'après fa mort une grande Toule de peuple
entra malgré ceux qui le gardoient , dans fon appartement ,
où il fut expofé à la vue de tout le monde pendant quinze
jours , fans exhaler aucune mauvaife odeur. Il vécut foixante
ans , & mourut d'une fièvre violente le 28. de Mai 5 fon corps
fut inhumé dans l'Eglife de Fuligno.
En cette même année , Olympia Fulvia Morata de Ferrare,
femme illuftre par la pureté de fes mœurs , ôc comparable par
fon efprit ôc fon érudition aux plus illuftres femmes de l'anti-
<]uité , mourut dans un âge peu avancé. Elle étoit hile deFul-
vio Peregrini Morato de Mantouë, qui Pinftruifit dans la con-
noiflance des belles lettres , oii elle fit un fi grand progrès ( ayant
.eu auffi pour précepteur Chiliano Sinapio ) qu'elle écrivoitfort
élégamment en Latin ôc en Grec , ôc compofoit des vers dans
l'une ôc l'autre langue. Ayant enfuite fuccé la dodrine des
Proteftans dans la maifon de Renée femme d'Hercule II. duc
de Fer,rare , oii elle occupa toujours le premier rang dans
i'amitié d'Anne d'Efte, qui époufa dans la fuite François de
Lorraine duc de Guife , elle s'adonna entièrement à l'étude
de la Théologie. La Religion l'ayant enfuite obligé de fortir
de fa patrie avec Emile fon frcre, elle pafl!a en Allemagne,
où elle époufa André Gruntler médecin, avec qui elle vécut
dans une union fort étroite, mais peu d'années. Elle mourut
i Premier martyr de la Grande Bretagne,
M m m m ij
6^6 HISTOIRE
^,,..„__ le 26, d'Oclobre à Heidelberg, où elle avoit fixé fa demeiîfe,.
ZZ ^ 77 ayant à peine vécu vingt-neuf ans. Son frère ôc fon mari ne
lui furvécurent pas long-tems , ôc ils furent tous les trois mis
' ^ ^ ^' fous la même tombe dans l'Eglife de faint Pierre. Celio Se-
cundo Curione, qui à caufe de la Religion avoir auffi quitté
l'Italie , raffembla fes ouvrages , ôc les mit au jour. G'eft-la
que brillent les mœurs ôc la Icience rare de cette femme
illuftre, qu'on ne peut allez louer j on y voit ce qu'on pouvoiî
efperer de fon fublime efprit, fi elle n'eût été prévenue par une
mort prématurée.
La mort de Marc -Antoine de Majoragio précéda celle de
tous ces grands perfonnages. Il fut ainfi nommé, d'un bourg
appelle Majoragio, où Julien del Conte fon père demeuroit>
auffi s'appelloit-il auparavant Antoine-Marie del Conte : ce qui
fit que Fabio JLupo ôc Mafiimo Negro l'accuferent d'avoir
changé de nom 3 il fe juftifia par un beau difcours qu'il fit
dans le Sénat de Milan, où il montra qu'il ne l'avoit pas fait
fans exemple. Il étoit fort éloquent, ôc il publia des commen-
taires fur les livres de la Rhétorique d'Ariftote ôc de Ciceron,
pour les défendre contre la faufle critique de Celio Calcagni-
ni. Ayant pafTé treize ans à enfeigner la jeunefie de Milan
avec beaucoup de réputation , il s'appliqua enfin à l'étude de
la Théologie, ôc finit fes jours le 4. d'Avril, âgé de quarante^
deux ans. Barthelemi del Conte, frère de fa femme , le fit in-
humer dans le tombeau qu'il s'étoit lui-même fait conftruire
pendant fa vie , dans la grande Eglife de Milan.
Oronce Fine Dauphinois , fils d'un médecin de Briançon-;
mourut le 6. d'0£lobre , âgé d'un peu plus de foixante an^.
Ce fut le premier , après Jacque le Fevre d'Eftaples, qui réveilla
en France le goût des fciences, qui y étoient inconnues^ ou pref-
que éteintes 5 mais s'étant contenté d'en donner les premiers
principes , parce qu'il méditoit de plus grands deffeins , il en
fit feulement voir les fources. Attiré par les libéralités de Fraiî-
çois I. il vint à Paris, où il enfeigna les Mathématiques à
un grand nombre d'auditeurs , ôc éclaircit cette fcience par
des écrits très-fçavans pour ce tems-là.
Pierre Gille d'Alby, François, mourut auffi cette année à
Rome. Outre la parfaite connoilTance qu'il avoir de l'une ôc
de l'autre langue , de l'antiquité , des anciens Auteurs, des beaux.
DE J. A. DE T H O U , L I V. XVL C^f
ïrts, &: furtout des chofes naturelles, il avoit encore un défir «*«*^^»"'^"r
infatiable de connoître les payis éloignés. Cette inclination le j^enri IL-
porta à voyager pendant plus de quarante ans dans la Grece^ \% % S*
dans l'une ôc dans l'autre Afie , ôc dans la plus grande partie
de l'Afrique, avec une ardeur incroyables foit pour amafler
des livres Grecs, comme il en avoit eu ordre de François
I. foit aulli pour connoître la fituation de plufieurs contrées,-
S'étant échappé, après la mort de François I. par une grâce
fpéciale de la toute-Puiffance divine, des mains des Pirates de
Gerbe*,il fe retira comme dans un port favorable , chez le car- * Ou Gdv§}
dinal George d'Armagnac, grand protedleur des fciences, char-
gé alors des affaires du Roi à Rome. Tandis que Pierre Gille
s'occupoit dans la maifon du Cardinal , à recueillir ôc arran-^
ger les relations qu'il avoit faites pendant un fi long - tems ^
employant à ce travail les jours ôc les nuits, il fut attaqué
d'une fièvre violente dont il mourut, âgé de foixante-cinqans*
ôc fut inhumé dans TEglife de faint Marcel. Le cardinal d'Ar-
magnac qui le protégeoit , ôc qui étoit fort zélé pour le pro-
grès des fciences, eut foin quefes écrits fuffent confervez. Il
en fit apporter la plupart en France, ôc les fît enfuite impri" ^
mer. On croit néanmoins que Pierre Belon du Mans , qui
écrivoit fous lui , ôc qui l'accompagna pendant quelques an-
nées dans fes voyages, en afouftrait une partie j quoique dans
îa fuite il les ait publiez fous fon nom^ plutôt que fous ce-
lui de Gille: il s'attira cependant > tout plagiaire qu'il étoit i>
i'eftime des gens de lettres, pour n'avoir pas , au moins con\-
me plufieurs autres , dérobé au public de fi beaux écrits, Vovage àe
En cette même année Nicolas Durand de Villegagnon, Viliegagnon
chevalier de Malte, dont nous avons déjà parlé plufieurs '^^ ■^'"^"'i"^
fois , entreprit le voyage de l'Amérique. C'étoit un hom-
me d'un grand courage, expérimenté dans les afl^aires les plus
importantes, ôc ce qui eft rare à ceux de fa profefiion, ver-
fé dans les belles lettres. Son amour pour la gloire, ou félon
quelques-uns, fa pafiion pour amaffer des richeffes, le porta
à demander au Roi la permiffion d'équipper une flotte, ôc-
d'aller fous fes aufpices planter les armes de France dans le
nouveau monde, ce qu'il obtint par l'entremife de Gafpard
de Coligny amiral. On difoit ouvertement que c'étoit là le
moyen d'étendre la gloire du nom François , ôc aafToiblii:
M m m m iij
6^2 HISTOIRE
■ ' -■ les forces des ennemis, qui tiroient de ces contrées de puif-
Henri II. fans fecours, pour faire la guerre : Que l'exemple des Fraii-
■* 5 S S* cois ferviroit beaucoup à ouvrir aux nations étrangères le che-
min de cette partie du monde , de forte qu'en rendant la li-
berté aux Ameriquains, on y établiroit un commerce public
& commun à toutes les nations , dont les feuls Efpagnols, par
le joug infupportable qu'ils avoient impofé à ces peuples , ti-
roient tout le profit. Voilà ce qu'on publioit par tout. Mais
Villegagnon avoit traité fecrettement avec Coligny -, ôc com-
me il fçavoit que l'Amiral favorifoit les fectateurs de la Re-
ligion des Suiffes ôc de Genève , dont il y avoit déjà un grand
nombre en France, il lui avoit fait efperer qu'il établiroit cette
Religion dans les payis dont il fe rendroit le maître.
Villegagnon ayant fait équipper par l'ordre du Roi deux
grands vaifleaux , du port de deux cens tonneaux chacun ,
avec les canons néceflaires, Ôc outre cela un vaifleau de char-»
ge pour porter les vivres ôc toutes les provifions partit du
Havre de Grâce le 12 de Juillet, accompagné d'un grand
nombre de Gentilshommes, de matelots, ôc d'ouvriers. Mais
ayant été furpris par la tempête 3 il fut contraint de relâcher à
Dieppe, où il mit à terre quelques-uns de fes gens, qui dégoûtez
delà mer, ne voulurent pas aller plus loini après quoi il revint
au Havre. Il en partit une féconde fois le 14 d'Août, ôc ayant
pafTé la Manche , détroit entre la Bretagne ôc l'Angleterre , il
arriva vingt jours après vis-à-vis du Pic de Teneriffe, la prin-
cipale des Canaries , à neuf cens lieues de l'endroit d'où il
étoit parti, ôc à vingt-fept degrés de latitude feptentrionale.
Enfuite après avoir côtoyé la Barbarie, il pafl'a au-de-là de la
Loire ' , ôc ayant doublé le Cap blanc ^, qui eft fous le Tro-
pique du Cancer, il arriva le 8 de Septembre au Cap d'E-
thiopie ^ qui eft à quatorze degrés de l'Equateur , Ôc d'oii
Ton compte trois cens lieues jufqu'au Pic de Teneriffe. De-
là il côtoya la Guinée fous la Zone Torride , Ôc il trouva le
climat de cette contrée fi tempéré, contre l'opinion des an-
ciens , qu'on y pouvoit mettre des habits, fi l'on vouloit, ou
s'en paffer.
Il arriva enfin le 10 d'0£lobre dans Tifle de S. Thomas »
Ti Fleuve d'Afrique , à qui les Fran- 1 2 Capo bianco.
fois ont donné ce nom. ' 3 Le Cap-verd,
DE J. A. DE THOU, Liv. XVI. 6^^^
fîtuée fous la ligne équinodiale ; d'où le vent au fud-oueft l'ayant ■
Fait voguer vers l'eft , il fe trouva le 20 du même mois vis-à- j^e^rj H.
,vis de l'ifle de TAfcenfion , à S degrez & demi de latitude me- j ç ç j,
ridionale, ôc à 5'oo lieues de la terre ferme '. Le 13 de No-
vembre, il entra danspa rivière de Ganabara, ainfi appellée,
parce qu'elle reffemble à un lac qui porte ce nom. Cette rivière
que les Portugais appellent Rio di Janeiro , efl à 25 degrés au-
delà de la ligne équino6liale , fous le Tropique du Capricor-
ne. Les François ayant mis en cet endroit pie à terre , il vint
au-devant d'eux environ cinq cens naturels du payis, armés
d'arcs ôc de flèches , qui les félicitèrent de leur arrivée, leur »
offrirent des rafraichiffemens , ôc ayant allumé des feux, leur
témoignèrent la joie qu'ils reflentoient de les avoir dans leur
payis , puisqu'ils dévoient les défendre contre les Portugais ,
6c leurs autres ennemis. Au refte pour ce qui eft du lac de
Ganabara , il eft fi large," que ceux qui Font vu ont écrit qu'il
pouvoit contenir en fureté ôc commodément tous les vaif-*
féaux de l'univers. Alais comme après avoir quitté l'Océan^,:
il falloit côtoyer trois ifles incultes , bordées de toutes parts
de rochers , les vaifTeaux de Villegagnon coururent un grand
danger. Il fallut enfuite traverfer un détroit qui n'avoit pas
plus de trois cens pas de largeur , parce que du coté gau-
che il étoit refferré par une montagne , ôc par un rocher fort
îiaut de figure conique , que la nature a formé d'une ron-
deur fi parfaite, que ceux qui le voyent de loin, croyent que
c'eft un ouvrage de l'art. Enfuite en avançant plus loin , on
rencontre un rocher plat , qui a environ fix vingt pas de cir-
cuit. Villegagnon y avoit d'abord fait mettre tout fon équipa-
ge j mais ayant été repouffé par la violence des flots , il avança
trois mille pas au-delà , ôc s'arrêta dans une ifle auparavant dé-
ferre^ qui a mille pas de largeur , ôc fix fois autant de longueur.
Elle eft environnée de toutes parts d'écueils qui s'élèvent au-
deffus de l'eau , ce qui la rend inacceffible , même aux plus pe-
tits vaiffeaux , excepté par un feul endroit. Il y a aux deux cotés
de cette ifle des rochers , 011 Villegagnon fit faire des loges ^
comme pour fervir de guérites. Enfuite il bâtit un Fort fur un
autre rocher de foixante pies de largeur , au milieu de l'ifle où il
I II y a une autre ifle de l'Afcenfion I environ à ijo lieuës du Brelil,
à io dégrez de latitude méridionale^ ôc ) x La mer du Nord,
^;o HISTOIRE
' fe pofta avec fes gens. Il donna à ce Fort le nom de Colî-
Hen&i IL è^Y * ^^ ^^o^ ^^ TAmiral , ôc y fît faire des logemens pour
I r .- f.^ tous ceux de fon équipage, dont le nombre montoit à qua-
tre-vingt hommes : on y tranfporta aufli le canon. 11 y aune ille
fort belle ôc très fertile à dix milles au-delà dans l'embouchure
du même fleuve : elle a douze milles de circuit, & les François
qui étoient en ce payis-là , l'appelloient la grande ille , en com-
paraifon des autres : ils en tiroient de la farine , ôcplufieurs au-
tres chofes néceflaires pour l'ufage de la vie.
Lorfque Villegagnon fut arrive , il écrivit à rAmiral Co-
ligny , & lui marqua en peu de mots le fuccès de fon voyage,
fon arrivée dans le Brefil , la nature du lieu , les mœurs des
habitans. Pour fe le rendre plus favorable dans la fuite , il lui
confirma i'efpérance qu'il lui avoit déjà fait concevoir d'éta-
blir dans ces contrées la Religion épurée, ( car on l'appel-
îoit ainfi ) ôc lui demanda la permiflion de faire venir des
Théologiens de Genève. Il écrivit à ce fujet l'année fuivan-
te à Jean Calvin , qui fit part de fa lettre aux autres Mi-
niftres fes confrères. Après en avoir délibéré , ils en choiii-
rent deux , Pierre Richer âgé déjà de 50 ans 5 ôc Guillaume
Charrier , qui à la follicitation de Villegagnon ôc de Coli^
gny 3 entreprirent le voyage. Plufieurs fe joignirent à eux pour
les accompagner j ôc entr'autres Jean de Lery, Bourguig^non.
Philippe Corguilleray fieur du Pont , qui à caufe de la Religion
s'étoit retiré à Genève, s'offrit de les conduire tous. Coligny
îe connoilfoit , ôc l'avoit follicité par fes lettres de fe charger
de cette entreprife , qui intéreffoit , comme il difoit , la gloire
de Dieu. Ils allèrent trouver tous à Châtillon fur Loing l'Ami-
ral , qui leur donna des lettres. De-là ils fe rendirent à Hon-
fleur ^ où ils furent très bien reçus par le lîeur de BoifÏÏ, fils de
la fœur de Villegagnon , qui pour cette affaire avoit été ren-
voyé en France par fon oncle. Ils partirent avec trois vaiffeaux
bien équipés îe 19 de Novembre 5 ôc ayant fait voile par la
même route que Villegagnon , ils arrivèrent au cap de Frio le
4 de Mars j ôc trois jours après , étant entrés dans le golfe de
Janeiro , ils arrivèrent fans péril au Fort de Coligny.
Au(îi-tôt après leur arrivée , on établit une forme d'Eglife
félon le Rit de Genève , ôc Ton célébra la Cène , où Ville-
OTgnon affifta le 21 de Mars. Mais comme dans la fuite il'
S eleyg^
Hnsanaaiai
DE J. A. DETHOU,Liv. XVI. <^;i
s'éleva entr'eux quelque contellation à ce fujet, on renvoya en
France Charrier, pour y confulter Calvin. Cependant com- Henri IL
me cette difpute fut caufe de plufieurs diffentions , Villega- i <; <: <^
gnon follicité , comme l'on croit:, par les lettres du cardinal
de Lorraine > renvoya les miniftres de Genève , après les avoir
traités durement. Du-Pont, Richer Ôc fes compagnons , (en-
tr'autres Jean de Lery, à qui la Chapelle ôc Boiffyfe joigni-
rent enfuite) partirent du Fort de Coligny , 6c paflerent dans
le continent fur la fin du mois d'0£tobre , huit mois après leur
arrivée dans le Brefil. Enfin le quatre de Janvier de l'année
fuivante, Du-Pont fit embarquer fescompagnons fur le vaiffeau
de Martin Baudouin. Après avoir effuyé pendant leur voya-
ge différentes avantures , 6c avoir été réduits à Fextrêmité par
la faim :, ils abordèrent enfin en Bretagne fur la fin de Mai.
Lery , dont j'ai parlé , a écrit éxa£lement 6c fidèlement ce
voyage , la nature du payis :, ôc les mœurs des habitans.
André Thevet , qui partit avec Villegagnon , ôc qui ne de- Jugement
meura que trois mois dans le Brefil , a compofé auffi un ou- g"s d'AndrV
vrage particulier touchant ce voyage , intitulé la France An- Thevet,
tar5lique. Je ne prétens pas , en faifant ici mention de lui , di-
minuer la réputation de fon Livre > ni empêcher qu'on y ajoute
foi : mais puifque l'occafion fe préfente de parler de cet Au-
teur , je fuis bien aife de faire fçavoir ce qu'il a été à ceux qui ne
le fçavent pas. Né à Angoulême , il fut d'abord Cordelier :
enfuite ayant à peine une légère teinture des Lettres , il quitta
le froc y ôc de moine devenu avanturier , il employa le tems
de fa jeunefife à faire des pèlerinages, ôc d'autres voyages de
fantaifie. S'étant acquis par ce moyen une efpece de réputa-
tion , il s'appUqua par une vanité ridicule à écrire des Li-
vres , qu'il vendoit à de miferables Libraires : après avoir com-
pilé des extraits de différens auteurs , il y ajoûtoit tout ce qu'il
trouvoit dans les Guides des chemins , ôc autres Livres fem-
blables, qui font entre les mains du peuple. En effet, igno-
rant au-delà de ce que l'on peut s'imaginer, ôc n'ayant aucu-
ne connoiffance ni des belles-lettres , ni de l'antiquité , ni de
la chronologie , il mettoit dans fes livres l'incertain pour le
certain , ôc le faux pour le vrai, avec une affûrance étonnan-
te. Il me fouvient que quelques-uns de mes amis, gens habi-
les ôc d'un efprit fin ^ l'étant un jour allé voir pour fe divertir,
Jorne IL N n n n
^j2 HISTOIRE
. lui firent accroire en ma préfence des chofes abfurdes & ri-
Henri II <^icules , que des enfans même auroient eu de la peine à
j ç. ^ ^ * croire j ce qui me fit beaucoup rire. Je ne puis donc m'em-
pêcher de plaindre plulieurs perfonnes :, qui , quoique verfées
dans les fciences, non-feulement ne s'apperçoivent pas des
fottifes de ce charlatan , mais le citent encore tous les jours
avec honneur dans leurs écrits. Je me fuis fouvent étonné
de ce qu'un homme à qui l'on en impofoit fi facilement , en
ait lui-même impofé à des perfonnes de ii grande réputation.
Je fuis donc bien aife de les avertir maintenant , de ne plus
deshonorer à l'avenir leurs ouvrages , en citant un Auteur fi
ignorant ôc Ci méprifable.
Affaires Pendant que la guerre étoit allumée dans prefque toute l'I-
d'AiIemagne. talic ^ ÔC fur les frontietcs de la Flandre & de la Champagne,
bourg. "^' tout étoit tranquille en Allemagne. L'Empereur avoir con-
voqué l'année précédente la Diète , ôc l'avoit enfuite trans-
férée à Aufbourg. Il avoit mandé que les Princes ôc les Etats
de l'Empire fe tinffent prêts pour le 1 3 de Novembre. Enfin
ayant été attaqué d'une maladie , ôc ne pouvant s'y trouver ,
il la fit ouvrir par Ferdinand fon frère le cinq de Février de
cette année : Il s'y trouva fort peu de Princes. Ferdinand , après
Fe?d/^?n dVur ^^^^^ bcaucoup parlé des bonnes difpofitions de TEmpereur ,
les difféi ends ÔC dcs ficmies à Icur égard, auffi bien que de fon zélé pour la Re-
4cki<cliSion. ligion^ ôc pour la tranquilité pubUque, ajouta que rEmpereur
defiroit particulièrement , que de leur commun confentement >
on ftatuât fur tout ce qui pourroit contribuer à la gloire de Dieu ^
ôc à affermir la paix de l'Empire : Qu'il avoit fait lui-même juf-
qu'à prefenttous fes efforts pour affùrer , fans donner aucun fu-
jet de mécontentement, la Religion ôc le repos public, ôc qu'il
avoit abondamment fatisfait à ce qui avoit été ordonné dans les
deux dernières aflTemblées , ôc à fes engagemens particuliers j
mais qu'il étoit arrivé que des troubles fâcheux , élevés fans qu'il
y eut de fa faute , avoient mis obflacle à deli louables projets :
Qu'auffi-tôt qu'on avoit pu remédier au mal , qui commençoità
faire des progrès , il n'avoit pas voulu différer plus long-tems de
le faire ; Que fa majeflé Impériale lui' avoit donné un pouvoir
abfolu d'agir en fa place , ôc de chercher pendant fon abfencc
des expédiens honnêtes ôc utiles au bien public : Qu'il avoit
exprès choifi des perfonnes de mérite , pour le féconder dan§
\
DE J. A. DE THOU.,Liv. XVI. 6^^
cette entreprife : Qu'il lui paroiflbit donc à propos de com- '
mencerpar la Religion, donc les différends avoient caufé tant Henri II.
de maux, non-feulement à l'Allemagne , mais à l'Europe en- i S S S*
tiére & avoient facilité au Turc, l'ennemi commun des Chré-
tiens , un moyen de s'emparer de la Hongrie : Que c'étoit un
fpedacle bien trifte , & digne de toute la colère de Dieu , de
voir que par l'obiiination de quelques efprits infe^Ttés des nou-
velles opinions , ceux qui étoient unis par le même Batême,
le même nom , le même gouvernement , & le même culte ,
fulîent ainfi défunis & partagés : Que ce défordre paroiffoit
d'autant plus intolérable, qu'il n'y avoir pas feulement une
ou deux fortes de fedes , mais qu'il s'en élevoit tous les jours
de nouvelles , que le caprice -faifoit naître, & que la licence
faifoit embraffer témérairement : qu'on ne pouvoit douter que
cette liberté ne fut une chofe très-injurieufe à Dieu 5 qu'elle
éteignoit entièrement la charité , & qu'elle troubloit les con-
fciences de la multitude , qui ne fçavoit plus ni ce qu'elle de-
voit croire , ni quel parti elle devoit fuivre : Que le mal avoit
déjà pénétré fort avant, qu'il s'enracinoit dans l'efprit des jeu-
nes gens à mefure qu'ils avançoient en âge 5 que l'on en trou-
voit plufieurs , qui fans fe foucier de rien , n'avoient déjà plus
de foi , & ne confidéroient plus ce que la raifon , l'honneur
& la confcience leur prefcrivoit: Que dans ces conjondu-
res l'autorité du Magiftrat étoit néceflaire , pour le foutien de
la Religion , qui renferme le culte de Dieu & la pratique
de la vertu : Que l'Empereur travailloit depuis long-tems de
toutes fes forces à accommoder ce différend 5 & qu'à leur priè-
re il avoit obtenu des Papes un Concile général : Que l'on
avoit plufieurs fois indiqué ce Concile , «Se même qu'on l'a-
voir commencé : Qu'ils fçavoient les fujets qui avoient em-
pêché que la République Chrétienne en retirât aucun fruit,
& qu'il n'étoit pas néceflaire de les rapporter : Qu'il feroit en-
forte , fi on le trouvoit bon , qvie le Concile fut encore indi-
qué j que fi l'on jugeoit à propos de le remettre à un autre
tems , à caufe de la guerre , il faudroit en ce cas chercher
quelqu autre moïen convenable pour rétablir l'unian: Quon
avoit quelquefois parlé d'un Concile National h mais qu'il crai-
gnoit , qu'outre que cela n'étoit pas tout-à-fait d'ufage , un
Concile de cette efpece ne fiu une chofe impolTible dans les
Tome IL I<lnnnij*
^^4: HISTOIRE
-!ï!-!5=: conjonâ:ures préfentes : Qu'il étoit félon lui à propos de traî*
Henri 1 1. ^^^ cette affaire dans des conférences : Que quoique les an-
j ç ç - nées précédentes on eût interprété autrement qu'on ne devoit
le pieux zèle de l'Empereur, & que fa conduite eût été défa*
gréable à l'un & à l'autre parti, il fe flattoit néanmoins, qu'en
îe dépouillant de part & d'autre de fes préventions , on pour-^
-roit enfin parvenir à s'accorder : Que pour ce qui regardoit la
police & la tranquilité publique , on avoit à la vérité fait des
réglemens dans les Diètes précédentes, & que par là on y avoit
fuiiifammeiu pourvu ; mais que comme ces réglemens por-
toient , qu'on ne pourroit condamner & profcrire les rebelles
& les féditieux , s'ils n'avoient auparavant été appelles en ju*
gement , & déclarés convaincus par les procédures ordinaires ;
les jugemens avoient été différés par cet obftacle ; ce qui avoit
donné lieu aux fadieux de tramer plulîeurs complots , que l'on
avoit ordonné aulTi que les voilins feroient obligés de fecourir
ceux à qui on feroit violence j mais que comme on n'exécutoit
pas ces réglemens , il falloir avoir recours à d'autres remèdes :
Qu'ils déliberaflent donc tous enfemble , fur la manière dont
on corrigeroit ces deux articles de l'ordonnance ; afin de ré-
primer l'audace des perturbateurs du repos public , & afin que
ceux qui demeureroient fidèles à l'Empire , fuflent affurés d'ê-
tre fecourus contre leurs oppreffeurs : Qu'ils réglaflent auiïi la
forme des jugemens , ce qui regardoit les levées & les contri-
butions, la monnoye, 6c les autres çhofes qui interéilbient le
bon ordre de l'Empire.
Ce difcours de Ferdinand fit beaucoup de bruit dans toute
l'Allemagne , & les Proteftans fiient tous leurs efforts pour
empêcher qu'on ne le recrût en bonne part. Ce qui y contribua
fur-tout , fut ce qu'on écrivit en même tems de differens endroits y
que Ferdinand lui-même avoit chafle de Bohême près de deux
cens Miniftres du faint Evangile , qui s'étoient retirés à Vittem-
berg, &cnMifnie. Comme le Pape avoit envoyé à la Diète
le cardinal Jérôme Morone , les Proteftans foutenoient que
î'Empereur l'avoit fait venir , pour exécuter en Allemagne la
même chofe que le cardinal Poole avoit fait en Angletere ,
fous le Roi Philippe 5 & que le Pontife même ne faifoit aucu-
ne difficulté de le dire publiquement. On ne concluoit ce-
Pendant rien dans h Dietç, J^çs çonféderez cpntinuoiem lai
DE J. A. DE THOU , Liv. XVI. ^^^
guerre entreprife contre Albert. L'année précédente ils s'é- » i i
toient rendus maîtres de Blaffebourg , la principale forterefle Henri II.
de tout le payis j mais afin que dans la fuite cette place ne pût i ç ç c.
leur nuire , ils la ruinèrent entièrement , ce qui piqua vive-
ment la maifon de Brandebourg & fes alliez.
L'Eledeur Augufte, qui avoir été plus d'une fois follicitë
par Ferdinand de venir à la Diète , envoya des députez pour
s'excufer de ce qu'il ne s'y étoit pas rendu , en repréfentant
que les troubles de Saxe ne le lui permettoient pas. Il fit voir
auffi le péril dont on étoit menace du côté du Turc, ôc com-
bien il étoit nécelfaire de s'accorder , ôc de mettre bas tout
fujet de mécontentement ôc de défiance, afin que les efprits
& les forces étant réunis , on pût s'oppofer de bonne heure
aux efforts de l'ennemi commun : Que l'on avoit extrêmement
tort de part ôc d'autre i que la plupart des Proteftans, qui con-
damnoient certaines chofes que fon frère Maurice avoit éta-
blies avant fa mort au fujet de la Religion , avoient trop peu
d'équité : Que ceux au contraire qui attaquoient la Confelfioii
d'Aufbourg, ôc qui ne vouloient pas néanmoins établir dans
l'Eglife une difcipline ôc une réforme équitable , pieufe ôc légi-
time, agiffoient avec trop de dureté. Il fupplioit de ne point
regarder comme mauvais ôc impie , l'écrit qui avoit été pré-
fenté à l'Empereur, il y avoit plus de vingt-cinq ans , dans la
même ville d'Aufbourg : Que cependant on accordât la paix
à l'Eglife , ôc qu'on ne fît aucun tort à qui que ce fût , pour
caufe de Religion : Que Maurice avoit déjà propofé cette con*
dition à la dernière Diète de Palfaw '■> ôc que quoique FEm-
pereur en eût renvoyé l'examen aux Etats généraux de l'Em-
pire , il ne l'avoir cependant pas defaprouvé j ôc qu'il avoit
ajouté en termes exprès , qu'il auroit foin qu'on traitât cette
affaire à la Diète avec toute l'équité poffiblc , ôc qu'au fujet de
la Religion on procédât dans les fuffrages avec une extrême
intégrité. Voilà ce que les Députez d'Augufle remontrèrent
à Ferdinand , la veille du jour qu'il prononça fon difcours.
Quelque tems après , les éledeurs de Saxe Ôc de Brande-
bourg, les enfans de Frédéric , le Landgrave de Helfe , ôc les
autres princes de Saxe , s'affemblerentle lix de Mars à Naum-
bourgfur le Saal, ou ils renouvellerent l'alliance qui avoit été
faite plus de cent ans auparavant entre les maifons de Saxe , de
IvJnnn iij **
6s^ HISTOIRE
^ Brandebourg & de Heflfe , ôc ils déclarèrent en niême tems
77 jï" qu'ils vouloient perfévérer conftamment dans la Confefîîon
d'Aufbourg. Mais pour ne donner à l'Empereur aucun lieu
^ de foupçonner quelque complot , ils lui écrivirent cinq jours
après , & lui mandèrent , que comme les affaires n'étoient pas
encore dans un état aflez tranquille , ôc que cela les obligeoit
à demeurer fur les frontières , ils avoient envoyé à la Diète
des Députez , à qui ils avoient donné ordre de n'avoir en vue
que la paix ôc l'union , afin qu'on n'eût à craindre aucun péril
ni aucune violence , au fujet de la Religion , ou de quelqu'au-
tre affaire que ce fut. Ils écrivirent auffi le même jour à Ferdi-
nand fur la même matière , ôc infifterent principalement fur
l'article du traité de PaflTaw. Quelque tems après l'Archevê-
que de Mayence , qui avoit été fi maltraité par Albert , mou-
rut le quinze de Mars , ôc Daniel Brendel lui fuccéda. Comme
l'on apprit en même tems la nouvelle de la mort du Pape Jule
III. le cardinal Morone , qui étoit venu par fon ordre en Al-
lemagne , retourna auffi-tôt à Rome, afin de fe trouver à l'é-
le£lion du nouveau Pape. Il fut accompagné du cardinal
d'Aufbourg, Othon Truchfes , qui avant fon départ écrivit à
l'afTemblée des Princes , ôc des Députez , ôc leur fit fçavoir
qu'à la vérité il defîroit la paix , mais qu'il ne permettroit ja-
mais qu'on entreprît rien qui pût porter préjudice à la dignité
du faint Siège , ôc à l'ancienne Religion.
On fit aufîî mention en ce même tems de l'affaire qui avoit
été tant de fois agitée entre le Landgrave de Heffe , ôc Guil-
laume de Naffau , au fujet de l'Etat de Catzenelnbogen ; ôc
pour terminer ce différend , capable de caufer dans la fuite un
plus grand mal , quelques Princes s'en mêlèrent. Ce fut l'Elec-
teur Palatin,Chriftofle duc de Wirtemberg ôc Guillaume duc de
Cléves, qui en qualité d'arbitres honoraires,ajournerent les par-
ties , pour fe trouver à Wormes le premier de Juillet. Le Land-
grave de Heffe y envoya Guillaume fon fils aîné. Après qu'on
eut propofé les conditions, on conclut enfin qu'on en délibé-
reroit plus amplement , ôc fon prefcrivit un certain tems , pour
terminer cette affaire. Lorfqu'enfuite on fe fut affemblé à Bac-
cherach , ôc pour la dernière fois à Wormes , le différend fut
terminé par un traité , qui portoit que le Landgrave de Heffe
payeroit à Guillaume de Naffau uae certaine fomme , Ôc que
DE J. A. DE TH O U, L i v. XVL C^n
par ce moyen il feroit maître de Catzenelnbogen, Mais com- ^ i . ■ u
me NafTau vouloir que le traité fût nul, & que fon droit lui I-[£vj|.t tj
demeurât tout entier , fî on ne lui payoit la fomme dans un cer-
tain tems , & que d'une autre part le Landgrave refufoit cette ^ ' ^'
condition , on fe retira fans avoir rien conclu.
Le bruit quife répandit , de la flotte de Dannemarc qui fai-
foit voile du côté du Septentrion, tint alors les Princes enfuf-
pens. Les uns difoient , qu'on n'avoit équippé cette flotte que
par le confeil de l'Empereur , qui fongeoit à envoyer le fils
du roi de Dannemarc, ou le frère de ce Prince, pour s'em-
parer du royaume d'Ecofle j les autres aiïïiroient que cette ar-
mée navale étoit deftinée pour le fervice du roi de France.
Quelques-autres publioient avec plus de vrai-femblance , que
ce grand armement étoit pour contenir l'Empereur ôc Philippe
fon fils , fi par hafard ils vouloient porter plus loin leurs armes.
En effet l'Angleterre , qui venoit en quelque forte d'être ajou-
tée à leurs Etats, commençoit à rendre leur puiflance formida-
ble aux Princes du Nord. C'eft ce qui donnoit auffi lieu de
croire , que les villes maritimes contribuoient à l'entretien ôc à
la dépenfe de cette flotte. Ce bruit enfin s'évanouit, après une
attente longue ôc incertaine j & le roi de Dannemarc voyant
que fa flotte ne lui étoit plus néceffaire contre la maifon
d'Autriche , dit qu'elle n'avoit été équipée qu'afin de pour-
fuivre les Pirates. Tout cela fut caufe qu'on agit fort lentement
à la Diète commencée dès le mois de Février.
Lorfque les Députez eurent donné leur confentement, pour
traiter ce qui regardoit la Religion, on jugea enfin qu'il étoit
à propos de procurer la paix à cette même Religion. Mais les
Proteftans vouloient que tout le monde fans exception, & mê-
me les Eccléfiaftiques, enfilent la liberté d'embrafi^er la con-
feiïîon d'Aufbourg. On foûtenoit au contraire qu'on ne de-
voir donner cette permiflion, ni aux villes qui avoient reçu,
il y avoit fept ans, l'Edit d'Aujfbourg ', ni aux Eccléfiaftiques :
Que même fi quelque Evêque , ou quelque Curé , abandon-
noit la Religion reçue, il falloir le dépofer, ôc en mettre un
autre en fa place. Comme ils ne pouvoient s'accorder, les
deux partis mirent par écrit leurs raifons, qui furent préfen-
tées à Ferdinand. On publia enfuite un écrit , où l'on rejettoit
ï C'eû-à-dire le Formulaire de Charle V.
€sS HISTOIRE
---------5 la demande des Proteftans , comme injufte & contraire à la
Henri IL P^^^^ * ^ ^"^ bonnes mœurs. On difoit que c'étoit renver-
I 5" f S"» l'ordre, que d'accorder indifféremment à tout le monde la
liberté de changer de Religion : Que c'étoit une coutume qui
avoit été établie dans l'Eglile depuis le tems des Apôtres , 6c
confirmée par quatre Conciles généraux , que ceux qui veillent
fur la maifon de Dieu^ ne doivent permettre l'exercice d'au-
cune Religion condamnée , mais qu'ils doivent reprendre dou-
cement les Evêques, ôc même les Particuliers qui penchent
vers l'héréfie , les guérir de leurs erreurs , ôc en cas qu'ils y
demeurent attachez, les dénoncer à l'Eglife : Qu'autrement,
fous prétexte de favorifer la liberté des confciences , on in-
troduiroit une licence pernicieufe, qui feroit infailliblement
fuivie de la ruine totale de la Foi.
Ferdinand écrivit au commencement du mois d'Août aux
fept Eleveurs de l'Empire , & aux autres Princes. Il leur man-
da , que leur abfence avoit été caufe qu'on n'avoit pu s'accor-
der : Que s'ils fe fuffent trouvez à la Diète , en délibérant ôc en
opinant fur cette affaire , ils auroient pu la terminer heureufe-
ment > mais que puifque Dieu ne l'avoit pas permis , il fem-
bloit à propos, qu'on fit un Décret en cette forme : ( Que l'ab-
fence des Princes ayant empêché qu'on pût rien conclure;
l'on trouvoit bon que faffaire fût différée jufqu'à la première
affemblée qui devoir fe tenir à Ratifbonne, vers le premier
jour de Mars, ôc que tous feroient obligez de s'y rendre. )
Qu'il avoit choifi cette ville pour le lieu où fe devoir tenir
la Diète , parce que les incurfions des Turcs dont on fe voyoit
menacé, l'empêchoient de s'éloigner davantage de fes fron-
tières. Les Princes firent réponfe à Ferdinand, qu'ils ne trou-
voient pas à propos qu'on fe retirât fans avoir pacifié les trou-
bles : Que toute l'Allemagne étoit dans une grande attente ;
ôc que les fentimens commençoient à fe concilier : Qu'ils le
prioient donc de terminer ce différend avant qu'on fe retirât :
Que par ce moyen on délibéreroit avec plus d'avantage dans
une autre affemblée , fur ce qui concernoit les Turcs , ôc fur
Iqs autres affaires.
Ferdinand voyant que l'affaire ne pouvoir plus fouffrir de
retardement , fît fçavoir le dernier jour d'Août ce qu'il pen-
foit des différens écrits de l'un ôc de l'autre pard. Il foûtint
quQ
DE J. A. DE THOU, L r v. XVB 6";^
que les Proteftans dévoient accepter l'exception qu'on avoit ^«,.«»— ■
propofée^ qui étoit, que les Eccléllaftiques qui auraient chan- xj tt
gé de Religion, feroient dépofez j que ce règlement paroif-
foit conforme à la juftice : Qu'autrement ceux qui demeure- ^ ^ ^ ^ *
roient dans l'ancienne Religion, auroient raifon de fe plaindre,
qu'on en agill'oitinjuftement à leur égard; puifqu'on leur prefcri-
voit la manière dont ils dévoient fe comporter dans i'adminiftra-
tion des Cures, par rapport aux Canonicats ôc à tous les Bé-
néfices en générali ôc qu'au contraire on ne prefcrivoit point
aux Proteftans la conduite qu'ils dévoient tenir à l'égard des
Miniftres de leurs Eglifes : Que cela cauferoit néceffairement
la ruine des Evêchez , ôc que fi l'on accordoit cette liberté
effrénée ôc injurieufe à Dieu, toutes les Prélatures ne feroient
plus que des dignitcz féculieies ôc profanes , après qu'on en
auroit changé la nature ôc l'inditution. Les Princes répliquè-
rent , que leur intention n'étoit pas que le patrimoine de l'Eglife
£i!it diffipé; mais qu'ils avoient feulement en vue qu'on laiiTât
les confciences libres , ôc qu'on ne fît aucun tort ni aucune
injure à ceux qui cmbraiTeroient un culte, qu'ils croyoient le
plus conforme à la parole de Dieu , ôc aux fentimcns des an-
ciens Pères : Qu'ils prioient donc qu'on ne fit aucune men-^
tion de cette réferve.
Cependant Ferdinand les prefla vivement de confentir à Décret sw
cet article ; parce qu'autrement il étoit à craindre qu'on ne fe [|'j
retirât fans avoir rien terminé ; ôc qu'en un mot la conclufion
de cette importante affaire ne pouvoir plus être différée. En-
fin il les y engagea , ôc Ton fit un Décret , qui fut publié
félon la coutume , le 25* de Septembre. Ce Décret portoit :
Que chaque particulier feroit Ubre d'embraffer la confcllion
d'Aufbourg , ôc qu'on ne feroit aucune violence à perfonne
fur ce point : Que chacun auroit la liberté de jouir paifible-
ment de fes terres , de les privilèges , de fes revenus . ôc gé-^
néralement de tous fes biens : Qu'on n'cmployeroit que des
moyens pacifiques pour terminer le différend de la Religion :
Que tous les feélateurs de la confeffion d'Ausbourg fe com-
porteroient avec modération à l'égard des Eccléiiaftiques , ôc
qu'ils les lailferoient libres dans l'exercice de leur Religion,
de leurs cérémonies, de leurs loix , ôc dans la polfefTîon de leurs
ievenus, ôc de tous leurs droits i ôc qu'ils ne les empccheroient
Tom. IL O o o o
et d'j la l\e-
liçion.
'660 H I S T O I R F
par quelque moyen que ce fût, d'en jouir paifiblement : Que
Henri II. ^^^^ 9^^^ n'étoient ni de l'une ni de l'autre Religion , ne fe-
, ç ^ - roient point compris dans ce Décret : Que ii quelque Evêque,
ou quelque autre perfonne conftituée en dignité dans l'Eglife,
quittoit l'ancienne Religion , il feroit aulTitôt dépofé & privé
de fes droits , ôc de tous les avantages qu'il en retiroit ; ce
qui s'exécuteroit néanmoins j fans qu'il fût noté d'infamie : Que
ceux à qui le droit de nomination appartenoit , en nomme-
roient un autre en fa place.
Comme plufieurs Etats de l'Empire , ôc les plus grands Sei-
gneurs y s'étoient emparez de quelques Bénéfices eccléfialtiques,
des Collèges , des revenus des Chapitres, & d'autres biens
d'Eglife , ôc qu'ils les avoient employez à l'entretien des écoles,
ôc à plufieurs autres ufages utiles , le Décret portoit qu'on ne leur
feroit aucune peine , ôc qu'on ne leur intenteroit point adion à
ce fujet : Que les Juges de la Chambre Impériale ne pour-
roient rien ordonner contre eux, touchant cette affaire ; c'eft-
à-dire, touchant les biens qui n'appartenoient ni à l'Empire,
ni aux Etats qui en dépendent, ôc qui avoient été aliénez ou
ufurpez , avant le traité de Paffaw. De plus qu'on n'exerceroit
Î)oint la Juridi£lion eccléfiaftique contre ceux qui profeffoient
a confeflîon d'Ausbourg, mais qu'on la fufpendroit jufqu'à
ce que tout le différend fût terminé : Que les écoles , les hô-
pitaux , ôc toutes les fondations feroient confervez dans leur
premier établiffement, ôc que tous les pauvres ôc les malades
de l'une ôc de l'autre Religion y feroient reçus, nourris, ôc
foulagez : Que s'il s'élevoit quelque conteftation à ce fujet ,
onchoifiroit, du confentement des parties, des arbitres, qui
après avoir examiné le différend, rendroient leur jugement
dans l'efpace de (îx mois.
Difputesen- Lorfqu'on eut établi la paix dans les Eglifes des Proteftans
tre les Protef- d'Allemagne, le différend qui avoit déjà duré trente ans, au
""*' fujet de l'Euchariftie, fe renouvella alors parmi eux, ôc l'on
vit paroître fur cettte matière les livres des Miniftres de
Brème , ôc de Hambourg , dans lefquels Jean Calvin , ôc
Jean Laski , dont nous avons déjà parlé , étoient particuhe-
rement attaquez. Calvin ôc Henri Bullinger y répondirent peu
après. Pour Laski , il fe plaignit par un écrit y qu'il adreffaà
Sigifmond- Augufte roi de Pologne, de ce que l'on condamnoit
DEJ. A. DETHOU,Liv. XVI. (^6i
leur opinion, fans aucune connoiflance de caufe, fans avoir ^
conféré enfemble^ fans examen, ôc feulement par préjugé: Henri IL
Ce qui fut caufe que l'année fuivante, après la mort de Con- i ç ^ ^.
rad Pellican , homme très-fçavant dans la langue Hébraïque,
ceux de Zurich écrivirent au Sénat de Strafbourg , ôc le priè-
rent de leur envoyer Pierre Martyr Vermili, qui y étoit ar-
rivé depuis peu d'Angleterre. Vermili étoit aufli attaqué par
les Minières de Saxe y ainfi il partit volontiers de Strasbourg,
afin de traiter plus librement cette queftion à Zurich , ôc ré-
pondre aux argumens de fes adverl'aires.
Peu de tems auparavant Jeanne d'Aragon , mère de TEm- Mort de
pereur & de Ferdinand, étoit morte à Madrid. Après avoir Jeanne d'Ara-
autrefois contra£lé , depuis la mort de Philippe fon époux , chailTv.
une maladie d'efprit caufée par une jaloufie , elle devint ab-
folument folle. Depuis ce tems-là ayant été renfermée dans
une tour, oui elle paflbit le tems à courir après des chats , elle
parvint à une extrême vieilleife. Cette Princeiïe conferva
toujours \qs titres que lui donnoient les Royaumes d'Ef-
pagne , ôc pendant (a vie elle les prit toujours conjointement
avec fon fils , dans tous les ades publics , foit de fa propre vo-
lonté , foit par une réfolution des Etats. L'Empereur fit faire
fes funérailles à Bruxelles , ôc Ferdinand à Aufbourg. Ce fut
alors que l'Empereur , ou touché de la mort de fa mère , ou
dégoûté du monde par (ts mauvais fuccès, voyant d'ailleurs
fes infirmitez augmenter de jour en jour , fongea ferieufe-
ment à fe retirer en Efpagne. Philippe fon fils l'étoit venu
trouver d'Angleterre , après avoir été déchiré de toutes ma-
nières dans le Royaume de la Reine fon époufe , par des li-
belles fatyriques ôc injurieux , qui tendoient à animer la na-
tion contre les Efpagnols , ôc à mettre la mefmtelligence en-
tre la Reyne ôc fon mari. On fit une éxa£le recherche des
auteurs de ces écrits > niais on ne put rien découvrir.
L'Empereur étoit particulièrement troublé , par le chagrin L'Empereur
qu'il avoir du mauvais fuccès de fes affaires. Ne pouvant voir Tongeâ abdi-
fans douleur qu'elles déperilfoient comme lui , il avoit refolu lairer.
de fe retirer en Efpagne , pour s'éloigner de tout embarras ,
pour y avoir foin de fa fanté, qui, loin de fe rétabhr, lui fai-
foit éprouver des douleurs continuelles , ôc pour oppofer dans
Oooo ij
fnan
66^ HISTOIRE
,^„„ fon fils une fortune en quelque forte rajeunie ôc renouvellée à
Henri JT ^^ fortune brillante d'un Roi puifTant^ ôc jufqu'alors toujours
^, ^ ^ ^ * heureux. En délibérant fur fa retraite i il avoit devant les
yeux beaucoup d'exemples de plufieurs grands perfonnages^
qui dans le même degré d'élévation , s'étoient retirés fur la fin
de leurs jours. Il fe repréfentoit fur tout celui de Diocle-
tien , qui fut fans contredit un très bon Prince , fi l'on excepte
les cruautez que l'erreur du Paganifme lui fit exercer contre
les Chrétiens. Diocletien, après avoir gouverné pendant vingt
ans l'Empire avec beaucoup de prudence Ôc d'équité, renon-
ça à la pourpre avec Maximien fon collègue , à Nicomedie ,
Tan de Jefus-Chrill 308 , ôc palTa le refte de fcs jours à me-
ner une vie privée à Salone en Dalmatie , oi^i il s'occupa à
cultiver un jardin. Après la divifion de l'Empire, Anaftafe II,
ôc enfuite Theodofe III , Empereurs Chrétiens , s'étant dé-
pouillés de leur dignité , pafferent le refte de leur vie dans
un Monaftere. Ifaac Comnene qui avoit détrôné Michel Stra-
tiote, ou épouvanté par un phantôme ( d'oi^i il avoit contrarié
une maladie dangereufe ) ou voulant fe fouftraire à la haine
pubhque qu'il s'étoit attirée, comme ufurpateur de l'Empire,
après la mort de fa femme, le céda à Conftantin Duca, ôc fe
retira dans le Monaftere des Studites , où d'Antheme , qu'il
avoit fait bâtir. Il y prit l'habit de Moine après s'être fait
couper les cheveux ; d'où une très noble famille a tiré fon
nom. Michel appelle Rangabe , après avoir gouverné l'Em-
pire l'efpace de deux ans , vieillit dans l'ifle de Prodeno 5 ôc
après lui Michel fils de Duca ayant été Empereur pendant fix
ans ôc fix mois , fe retira dans le même Monaftere que Mi-
chel Comnene. Il eut pour fuccefleur Nicephore Botoniate,
qui ayant été obligé de renoncer à l'Empire par la faètion
des Comnenes , entra dans le Monaftere de Periblepte , dont,
après Argyre , il fut appelle le fécond fondateur , ôc s'étant
fait rafer , il y prit l'habit de Religieux. Enfin Manuel Com-
nene ayant gouverné TEmpire trente-huit ans , fe fit aufii Moi-
ne , ôc mourut dans cet habit. Après lui Jean Cantacuzene ,
qui avoit pour afibcié à l'Empire Jean Paleologue , fe dé-
pouilla de fa dignité , ôc mena le refte de fes jours une vie
privée. Cependant la plupart de ces Princes ne renoncèrent
DE J. A. DE THOU Liv. XVL 663
à l'Empire que malgué eux , & même fous promeiTe qu'après — ^m«
leur abdication j 011 ne les inquiéteroit en aucune manière : tJpxipy tt
mais la retraite de LothairC:, fils de Louis le Débonnaire, eft
plus remarquable. Après avoir aflbcié à l'Empire Louis fon ■> ^ ^'
fils , il fe retira de fon plein gré au bout de quinze ans l'an 8 5" 5- -,
dans le monaftere de Pruim , qu'il avoit fait bâtir, ôc à qui il
avoir donné de grands revenus.
L'Empereur affermi dans fon deflein par tous les exemples L'Empercui
que je viens de rapporter , ôc par plufieurs autres ^ ôc refolu de ^as^^'pn\^^"
fe dépouiller de tous fes Etats , fit dreffer le ly d'Odobre des pc fon fils.
Lettres, lignées de fa main, ôc fcellécs de fon fceau, par lef-
quelies il cedoit à Philippe fon fils , qu'il avoit déjà déclaré
roi de Naplcs ôc de Sicile , tous fes droits fur ces Royaumes
ôc tout ce qu'il y poffedoit. Il convoqua enfuite une affemblée
à Bruxelles pour le vingt-quatre de Novembre. Dès que le
jour fut venu, il créa le matin, fuivant la coutume,. Philippe
chef des Chevaliers de la Toifon d'or 5 ôc l'après-midi s'étant
alîîs entre Philippe fon fils , ôc Alarie reine de Hon,o^rie fa
fœur, dans la grande falle du Palais, il fit Hre en prefence du
Confeil , ôc d'un grand nombre de Seigneurs ôc de perfonnes
de tous les états , les Lettres dont je viens de parler , qui étoient
dreffées en latin. Il faifoit fçavoir par ces Lettres la réfolution
qu'il avoir prife de faire voile en Efpagne j pour y paffer le
refte de fes jours dans le repos ôc la tranquillité , après avoir
transféré à fon fils, affez a\'ancé en âge pour conduire les af-
faires, la feigneurie ôc la pofTefiion des Pays-bas : Qu'il or-
donnoit donc à tous les peuples des Pays-bas^ de lui ctre fou-
rnis comme à leur feigneur , ôc à leur prince légitime, ôc de
lui prêter ferment de fidélité : Qu'il les dégageoit de celui
qu'ils lui avoient prêté autrefois 5 à condition néanmoins que
Philippe payeroit tout l'argent que l'Empereur avoit emprunté ,
ou que l'on avoit emprunté en fon nom , pour les affaires qui
regardoient les Pays-bas.
Après la le£lure de ces Lettres , l'Empereur fit à Paffemblée
un difcours en François , qu'il lut , n'ayant pas jugé à propos
de fatiguer fa mémoire. Il y expofa tout ce qu'il avoit fait pen-
dant fa vie 5 il fit voir que depuis fes premières années , il n'a-
voit eu d'autre but que l'uiterêt de k religion Chrétienne 5 il
O o o o iij
664; HISTOIRE
«,«.uu..«».— affura que dans toutes fes avions , &c dans toutes Ces entrée
Henri IL P^^^^^ ' ^^ "^ s'étoît propofé autre chofe 5 & qu'il n'avoit pas
^ ^ . donné le moindre tems ou au repos , ou à fes plaiilrs particu-
liers : Qu'enfin voyant la vieillefle approcher, il avoit réfolu ,
après avoir établi la paix dans fes Etats , de confacrer à Dieu
ce qui lui refloit à vivre : Qu'il prioit donc 6c cnjoignoit d'a-
voir pour fon fils , qu'il fubftituoit en fa place , le même ref-
pecl, la même foùmiflîon, ôc la même fidélité qu'ils avoient
eu pour lui jufqu'alors , comme ils y étoient obligez.
Alors Philippe fe levant , la tête découverte , falua l'afTem-
blée , ôc s étant mis à genoux devant fon père, il lui baifa la
main avec refpe£l j Charle de fon côté embrafla fon fils ten^
drement , ôc lui ayant mis la main fur la tête , il le déclara
Prince des Pays-Bas. Enfuite après avoir fait le figne de la
Croix , en prononçant les noms de la fainte Trinité , il lui fou-
haita un heureux commencement de règne j 6c lui recomman-
da fur-tout le culte 6c la crainte de Dieu j il l'exhorta à pren-
dre un foin particulier de conferver la Religion, ôc à mainte-
nir toujours l'autorité de la juftice 6c des loix j ajoutant , que
c'étoit le moyen le plus fur pour régner heureufement. Philip-
pe lui répondit d'une voix baffe , qu'appuyé de la grâce 6c de
la proteâion divine , 6c foûtenu des fages confeils d'un père
qui lui étoit fi cher , il feroit tout fon poffible pour exécuter
fes ordres. L'Empereur parut verfer quelques larmes j puis il
dit , que lorfqu'il confideroit le grand fardeau dont il chargeoit
un fils qu'il aimoit fi tendrement, ce n'étoit pas fans raifon qu'il
plaignoit fon fort. Ces dernières paroles tirèrent les larmes
des yeux de toute l'affemblée. Philippe alors ayant témoigné
qu'il entendoit affez bien la langue Françoife , mais qu'il ne
la pouvoit parler facilement , s'expliqua par la bouche d'An-
toine Perrenot Evêque d'Arras, qui fit un long difcours. Après
avoir inveflivé contre les François qui avoient depuis peu
refufé de foufcrire au traité de paix , qu'on leur avoit propofé à
Graveline ,.il exhorta l'affemblée à réunir leurs efprits 6c leurs
forces pour faire la guerre. Il les avertit aufii , de prendre gar-
de de tomber dans les opinions erronées 6c hérétiques qui fe
gliffoient de toutes parts , d'être foûmis en tout aux Magiftrats,
(^ de confpirer, par leur union 6c leur fidélité, pour le bien
DE J. A. DE THOU, Liv. XVL ^(5'y
public? que ce Teroit le moyen d'entretenir la paix chez eux, ..«_«,,_
& de fe rendre formidables à leurs ennemis. L'Evêqùe d'Ar- Tir \ 77
ras ayant fini fon difcours , Jacob Maës confeilîer du Roi fe
leva, remercia Philippe au nom des Flamans , ôc promit au J ^ ^'
fils j comme ils avoient fait au père, qu'ils lui demeureroient
fidèles ôc foûmis , ôc qu'ils étoient prêts de confacrer à fon fer-
vice leur vie ôc leurs biens. Lorfque Philippe fe fut affis ,^
Marie reine de Hongrie , qui depuis vingt-cinq ans avoir goti-'
verné les Pays-bas au nom de l'Empereur (on frère , fe dé-
pouilla de cette charge, qu'elle avoir exercée avec beaucoup
d'application ôc de vigilance , ôc Philippe mit en fa place
Philbert Emanuel duc de Savoye.
Dès que la cérémonie eut été achevée , l'Empereur appuyé
fur Guillaume de Naflau Prince d'Orange ôc comte de Bu- j^^jj ts^^s^-,.
ren ( car il prenoit ces titres ) fortit de la falle j ôc un mois
après , en préfence des Lieutenans, ôc des Gouverneurs de
fes Royaumes ôc de fes Provinces , qu'il avoir convoquez à
ce fujetau même endroit, il céda à fon fils FEfpagne, la Sar-
daigne , les ifles Majorque ôc Minorque, ôc tout ce qu'il pof-
fedoit dans le nouveau monde. Il réferva feulement pour lui
ôc pour l'entretien de fa maifon, une penfion de cent mille
écus d'or , lorfqu'il feroit arrivé à l'endroit qu'il avoit deftiné
pour fa retraite.
L'Empereur avoit traité avec Ferdinand long-tems aupa-
ravant, comme nous l'avons déjà dit , ôc avoit tâché de per-
fuader à ce Prince , ôc à Maximilien fon fils , de céder l'Em-
pire à Philippe, moyennant une compenfation proportionnée.
N'ayant pu obtenir ce qu'il fouhaitoit , il fe retrancha à de-
mander , qu'au moins Philippe fût déclaré vicaire de l'Empire
en Itahe, ôc dans les Pays-bas. Mais ils ne voulurent pas y con-
fentir , ôc ils alléguèrent pour juftifier leur refus , qu'on ne pou-
voir partager avec un autre la dignité Impériale , au préjudice
de cette dignité même.
L'Empereur voyant qu'il ne pouvoit rien obtenir , envoya
des AmbalTadeurs à fon frère, qui étoit alors à Infpruch 5 il
lui faifoit fçavoir quel étoit fon deflein , ôc l'exhortoit à veiller
fur les affaires de l'Empire ; il le prioit aufîi de prévenir , en
faveur de Philippe fon fils , l'efprit des prnices Allemands ôc
^66 .HISTOIRE
. des gouverneurs des •villes, Ôc de le leur recommande!'. II
Henri IL ^^^ au treize de Novembre fon départ, qu'il remit enfuite à.
• j ç - -^ l'année fuivante j foit à caufe de la rigueur de l'hiver, foit par-
ce que les chofes n'étant pas encore accommodées entre le
Roi de France & le Roi fon fils , il ne voulut pas l'abandon-
ner à fa jeunefle ôc à fon peu d'expérience. Lorfque Philip-
pe eut fuccedé à tous les Royaumes de fon père , il réfolut
pour s'attirer l'amitié de fes nouveaux fujets , de vifiter les
principales villes des Pays-bas j &:au commencement de l'an-
née fuivante , le dix-huit de Janvier , il fit fon entrée dans
Anvers avec une extrême magnificence.
ii.ch n
Fin du Tome Second.
vIUJI'S^
x>
66y
RESTITUTIONS.
DIFFERENTES LEÇONS,
0 u
VARIANTES, ^
NOTES ET CORRECTIONS
DO SECOND VOLUME-
EXPLICATION DES MJRQVES
dont on s'ejifervi pour déjîgrier les endroits d^ où font pifes
les Rejîitiitions quifuivent,
P *. Signifie que le paflage reftitue' e'toit dans l'e'dition de PatifTon , in folh
MS. Reg. \ eut dire que le paflage reilitué ou la variante eft dans le Manufcric
de la Bibliothèque du Roi , qui eft celui de l'Auteur même.
MS. Samm, Fait entendre la même choie du Manufcrit de Meflieurs de Sainte-
Marthe.
P. De'figne les variantes prifes de l'e'dition de PatiiTon.
D. Dénote les variantes prifes de l'e'dition des Drouarts. La Icîttre ( f)
marque l'édition des Drouarts in folio-, (o) la même ino^avo,
(d) la même in douze.
Put. Signifie que la note , ou la corredlion eft de Meilleurs Dupuy.
Rig. Que la note , ou corredion eft de Rigaulr.
C. Que la note , ou correction eft de l'Editeur Arglois.
EdlL Angh Défîgne l'édition d'Angleterre.
Ind. Thitan. L'index des noms propres qui font dans l'Hiftoirede M. de Thou.
Tout ce qui n'eft précédé ni fuivi d'aucune marque , eft de nous.
L î FR E SEPTIEME.
PAGE 2. ligne 14. Buhazon, oh Buhaçon.^
Pag. 3. 1. 3 j. Bocchiis. Pline le nomme Bogttd ôc Siïohon
Bogus. C,
1.38. Tamdante, ou Tarodant.
Pag. 4. 1. 8. Lumptune, lif. Luntuna, & ailleurs*
1.25. Getulie, Itf, Biledul^erid.
Tome IL PpPP
€6% DESTITUTIONS,
Pag. 4. 1.31. MadCTàuvan, ///^ Mader-Auvam. Taggia, ou
Taghia.
Pag. 5.1. 15. Carvan, ou Cairoail.
1.25. Carraen,o« Carven.
Pag.^. 1. 3 6. Megime , ou Mezemme.
Pag. 7. 1. 6. Umengiunaibe, lif. Umenginnaibe,
1.7. Gerfeluin, lif. Gerfelvin.
1. 1 1 . Adu Texifien , lif. Abu-Texifien.
Pag. p. 1. dern. 15-08. Il y avoit dans les éditions de Drouart,
1507.
Pag. ici. ï. Modaraca, lif. Modaraça.
1.34. AlmoravideSj lif Almoranides. Puu
1.55*. Habul-Texif, lïf Abii-Texifien.
Pag. 12. 1. I. Mahamet le plus jeune , not. On lit dans le texte*
Latin, Mahametes Senior , le vieux Mahamet. M. Dupuy
avoit dit , effacez Senior , lifez Junior ; car un peu plus baà
Mahamet eft appelle le plus jeune, & Hamet le plus âgé.
Mais M. Dupuy s'eft trompé. Le Mahamet, dont il s'agit ici ,
eft le même Cherif Hafcen, dont on a parle ci-deflus, perer
d'Abdelquivir, de Hamet, &c de Mahamet. Son premier
nom étoit Mahamet Ben-hamet 5 & il prit dans la fuite celui
de Cherif Hafcen. V. Marmol. l. 2. des Cherifs , fol. 243. C.
1. 14. Mahamet Elche. Un peu plus bas on le nomme
Mumen Beleche : mais il y a faute 5 car ce Mumen Beleche
, étoit fils de ce Mahamet Elche renégat de Gennes. Put.
1.23. Azaamor, ou Azamor.
Pag. i5. 1. 32. Abdala Zagoybi. D'autres lifent Zogoibius, &
par conféquent Zogoybi.
Pag. 18.1. 8. Tedneft. Marmol met, Teftana. C.
1. 17. Monroy, lif Monreijcar c'eft un nom Portu-
gais.
Pag. 16 A. ip, Marian, ou Marjan.
Pag. 3 2. A la marge , Bertrez , lif Benrez.
Pag. 38. 1. 8. Puzzuolo, lif. Pozzuolo, ou de Baia.
1. 12. Monafter, o« Monaftier.
1.27. Coftentine. Coftantina, ou Cucuntina.
Pag. 5p. h 2j. 1370. On lit dans le Manufcrit du Roi, 870.
Pag. 40. 1. 2 3. Hufmen , lif Hnmen.
i. 27, Mefuratajôw Port de Saba.
CORRECTIONS, &c. 66^
Pag. 44.. 1. (5". Les côtes de Catalogne, nM Citerior Hifpania,
Cette partie de l'Efpagne contient la Catalogne , l'Arra-
gon, la Navarre & la Bifcaïe , avec une partie du Royaiuïie
de Tolède. Put.
1.22. Hued-il-Barbar î c'eft le Rubricatus Fluvius des
anciens 5 d'autres l'appellent Ardatius , d'autres Ladogus.
\. 2^. Le cap Zaftran , félon les Cartes & Paul Jove.
Foglieta l'appelle Capo Farina.
1. 27. Bugrada, /if. Bagrada. Vulgairement Megerada.
1. 28. Biferte, not. Corneiiana Cajîra. Le nom moder-
ne ne fe trouve point. Foglieta croit que c'eft Biferte. Put.
Pag. 4^.1.5". Les ides Coniglieres, ou Cuniglieres,
1.28. Nimides, lif. Ntmiides.
Pag. 48. 1. 30. La Favagnana, lif. la Favigliana.
Pag. 5'4. 1. 22. Ferramolioda, lif Ferramolino, ou Ferramoîo.
Pag. 60. 1. 2. Quatorze. Qn lit dans les éditions de PatiJJm & d^
Drouart , treize.
1. 5. Le 18. /if le ïj.
Pag. 6^.\. II. Augufta , ott Agofta.
1. 12. Syracufe, oit Saragoufle.
Pag. (Jy. 1. 25. De Rufpine , oh d'Esfacos.
1. 28. Cyniphe, 0» Macres.
Pag. <5'8. 1. 13. Pantalarée, lif. Gozzo ou le Gaze. M. Dupuy
dans l'înd. T/mani , veut qu'on life , Gaulon.
Pag. 73. 1. 30. Le i6. Août, on le quinze , fiivant les éditions
de Paiijfon & Drouarî.
LIVRE H V 1 T I E M E.
Pag. 7p.l. ip. Zalnoch, /if Zolnoch.
1. 20. La Valachie , /if la Tranfilvanie.
Pag. 81.1. 22. Hubert , /îf Huber, oit Hubern,
Pag. 82. 1. 12. Le 27. /if le 26.
1. 24. Se joignit, ajout. Le premier de Mar^.
Pag. 83.1. 23. Le 16. de Juillet, /if\e i<;. de Juin.
1. 37. Hein. Les éditions de Patijfon & Drouart /e noîïh-
ment, Henri.
Pag. 87.1. 13. Gatznellebogen , /if Catzenellbogen , o« Cat^»
zenellenbogen, PpPP ij
<70 RESTITUTIONS,
Pag. 88. }. 22. Huit mille Jl y a dans les éditions de Patijjvn &
Drouart , fcpt mille.
Pag. 5)3.1. 25. Dont il a été redevable, ajmî. jufqu à prefent.
P.D.o.f.
Pag. 103.1. p. De fon nom, ûjmr. qu'il leur en avoit dcja
donné des marques, puifqu il &c. P. D. o.f.
1. 32. Par moyen, lif. par le moyen.
Pag. 10;. 1. 17. Le 23. lif. le 22.
Pag. 112.I. 12. Et poufle, lif. & toujours pouflc. P. D. 0.
1. 22. De France, If. de la France.
Pag. 1 17. 1. 8. Sechia , If Secchia.
Pag. 1 1 p. 1. 2(5. Montauti , eu Montacuto.
Pag. 1 20. 1. 4. Montecohio , lif Montecchio.
Pag. 121. 1. I. Turricella, ou Torricella.
Pag. 1 25 . l. I o. 1 3 3 I . ///^ 1 3 2 1 .
1. 22. i36'o. lif. 1^60.
Pag. 128.1. 24. D'OlTein, lif d'Ofllm.
Pag. 132.1. 38. De Dora, ou la Doire.
Pag. 1 3 j. 1. 20. Lorraine, ajout. Pour prévenir le danger, donî
ce pais étoit menacé, le commandement ôcc. P.D.o.f.
1. 24. Et qui , If & que.
Pag. 13 8.1. 17. Le 12. de Septembre , not. L'Auteur de l'hift.
Geneal. de la Maifon de France , dit que ce Prince naquit
à Fontainebleau le ip. de Septembre. C.
Not. au bas de la pag. 1. 2. Seimer, lif Seimour.
Pag. ï 3p. 1. 4. Cardinal de Lorraine, ajout, toujours avide de
nouveautez. P. *
Pag. 140. 1. 28. Mefençal , Uf Menfencal.
Pag. 142. La mauvaiCe intelligence &c. Cet endroit qui
dans le texte de M. de Thou renferme des contradidions
palpables , a été traduit conformément à une note fenfée
& judicieufe de Dupuy que nous avons fuivie à la lettre.
Pag. 143.1. 15. Raoul Vain, ///le Chevalier Ralph Vane.
Pag. 144.1. i.Deuxfreres de la maifon des Sutfolck. Henri Bran-
don Duc de SufFolck & Charles fon frère. Leur mère étoit
Catherine fille de Guillaume Lord Wiiloughby d'Eresby, &
cjuatriéme femme de Charles Brandon Duc de SufFolck. C
1. 30. Flamnio, lif Flaminio.
L 3 1. Lombardie. Uéd, Angl met, danslaRomagne,
C O R R E C T î O N s, &c. C^t
LI V RE NEW I E Aï E.
Pag. 147. 1. I. Toute l'Europe étant dans la fituation que nous
venons d'expofer , l'Empereur &c. P. D. 0. f.
1.5. Gonzague, ajout, aveuglé par ia haine. P. D.
cf. d.
1. 6. La Lombardie , /if, le Piémont.
Pag. 14^.1. 17. La bafle Hongrie, nommée Proconfulaire.
F. D, 0. f d.
1. 54. Sclavonie. Vahria^ noî. M. Valerius Meiïala
Corvinus dompta les Dalmares & les Pannoniens h & il
donna fon nom à la Province , qui eft entre le Drab & le
Saw, ou Save 5 & c'eft cette Province que nous appelions
maintenant la Sclavonie. Bonfin. 1. i. Put.
Pag. ijo. 1. 10. Mont Argentaro. Hamus Mon s y not. Les Ita-
liens l'appellent Catena del Mondo , 6c Alonte Argentaro ; les
Turcs , Balkan j les Sclavons , Cumoviza j d'autres , Cojîe^^
gnazzo & Kriviczne. Put.
i. ip. Du Tibifque , ou de la TeilTe , ou Tiff'a.
1. 21. Le fleuve Haczak, lif le Nieller, ou même
aufll VOczachow , que Bonfinius appelle Haczak.
1. 32. Marifch, c'eft le nom Allemand. Les Hon-
grois le nomment Mares,
Ibid. Kerez , ou Alf.
Pag. ip.l. 10. La Dace Méditerranée. M. de Thou compte
depuis ce tems-là jurqu'à celui où il écrivoit 800. ans.
Pag. 152.1.8. Bude,o« Offen en Allemand.
1. p. Martinufe, ou Martinhaufen en Allemand.
Pag. lyj.l. 8. Agria. Les habitans l'appellent Erla.
Pag. i^6.\. 26. Petrowithz, ou Pctrowicks.
1.30. Millenbach, 01* Szafz-Szebes , vufgo Mullen-
bach.
Pag. 158.1. 27. Les cinquante, ///! cent cinquante &c. comme
on le verra dans la fuite de ce Livre. Put.
Pag. 170. 1. p. Tenant. En mcme &c. /f. tenant en même ôzc.
1. 1 6. Avoit creufe , If avoient creulc.
Pag. 171. Note au bas de la page. Dans le Duché de Clery,
/f Juliers,
6ny RESTITUTIONS;
Pag. 174.1.2;. Vailahel, Uf WaiTarhel , ou Wafiarhely, txv
Hongrois. Les Allemands & Saxons , difent, Newmarçh.
Pag. 178.1. 3 5. Segefvvar, ou Schelzbiug.
Pag. 180.1. z6. Tergawisch, ou Terwisch.
Pag. 182.1. 24. Marilçh, Mauons, ou Merifch. Vèdit* d'AngL
met y le Maroich.
Pag. 184. L 3 j. Aramas, ou Aran.
Pag. 200. 1. 23. Flug , lîf, Pfliig.
Pag. 204. 1. 2 1. A condition , lif. Mais ils ne les prirent qu à
condition &c. P. D. 0. /,
Pag. 2q6.\, II. Brentius, ou Brentzen.
Ibid. Marbarch , ou Marbach.
Pag. 207. 1. 20. L^Adice , ou l'Adige ; en Allemand ^ l'Etfch,
1.24. Le 26. d'Avril, lif. le 26, de Mars.
Pag. 208, 1. 5". Efpagnols. On trouve enfuit e dans les éditions de
Patiffon & de Drouart , ces- paroles. Après avoir expofé ce
qui regardoit le Concile 5 paffons maintenant à la guerre
d'Allemagne.
■^^-■i^W^i"^
LIFRE DIXIEME.
Pag. 205). 1. dern. Meulnhaufen^ lif. Mulhaufen.
Pag. 217. 1. 50. Duenckefpiel,Dinckefpuhel,o// Dunckeîfpiel.
lûid. Nordlingue, ou Nordlingen. .
1. 28. Mekelbourgî en Allemand, Meklenburg.
Pag. 220. 1. 13. Trufchés, lif Truchfes.
Pag. 221.1. 36". Zierte, lif Zirle.
Pag. 224. 1. 2. Duber, lif Dauber , ou Tauber.
Pag. 22<)A. 6. Avec ôcc. On lifoit dans P édition de Patiffon. Et
cette Diane de Poitiers, dont nous avons parlé , qui crai-
gnoit &c. P.
Pag. 226. 1. 14. d'Enghien, d'Enguien, ou d'Anghien.
Pag. 227. 1. 5). Des Clavelies , de Sclavolles , ou d'Eiclavolles.
Pag. 228.1. 20. Gonor, lif Gonnor.
1.25. Le 28. de May. Suivant la corre^ion de
]\i. Dupuy, ce fut le 27. d'Avril.
P*ig. 232. 1. 8. Vaulges , lif Vofge.
l 12. Saverne, ou Zabernç,
C O R R E C T î O N s, &c. Cj^
Pag. 2^^\, 6. Enfifcheim, ou Einfchem.
Pag. 2^6.1 p. Du Saar 5 c'eft le nom Allemand , autrement
la Seille , ou la Sare,
Pag. 238. 1. 1 1. Solieuvre, oh Soulieuvre.
Uid. Eftain vers Danvilîiers , ou Eillan fur Danvil-
liers , félon la Popeliniere & Rabutin. Pat.
Pag. 23p. 1. 17. Gillon, not. Gillon mourut à Soifîbns Gouver*
neur pour les Romains es Gaules, l'an 480. vivant encore
Childeric 5 duquel le fils Clovis de'fît Siagrius fils & fuc-
cefleur de Gillon l'an 484. ôc abolit l'autorité des Romains.
Uid. M. de Thon s' croît trampé en cet endroit, il
avoit mis i^. Clovis 5 pour Childeric. 2°. Othon II. pour
Henri I. 3°. Othon III. pour Othon I. Ces erreurs ont donne
occafion à M. Dupuy de faire cette remarque. Il y a faute
en cet endroit 5 car il y a près de 80. ans de diftance entre
ces dQût Empereurs : &il y auroit plus d'apparence que ce
fut Othon I. Empereur , & Loiiis IV. Roi de France, fils de
Charles le fîmple , de l'abfence ou prifon duquel Othon
s'étoit prévalu. Put. C'eft fur cette note , qu'on a tâché
■ de réformer le texte, ôc de le redifier dans notre Tra-
• dudion.
Pag. 240.1. 3<^. ChelTe , ou Chier.
Pag. 242.1. 8. Haulcour, ott Haultecour.
Pag. 243. 1. 26. Confians, oh Confiant.
Pag. 24p. 1. 13, Le Mayn, ou le Mein.
1. 25>. Eyftat , oit Eychftadt.
Pag. 25*2. 1. 3. Leur ayant fuccedé, mt. Et néanmoins la mai*
fon d'Autriche avoit poffedé déjà l'Empire avant celle de
Luxembourg 5 & même Albert qui eil ici mis après Henri
VIL & Charles IV. quoiqu'il vécut devant eux. Put.
Pag. 254. 1. 3 I. Le 22. /{/71e 20. de Juin,
Pag. 253. 1. 5*. Plawe, oit Plawcn , autrement Plawifchen.
1. 30. Depuis peu, ///7 alors. Cela fe juftifie parles
Livres prcccdens. Put.
Pag. 272.1. 31. Et la Pannonie, iif. 6c les Gonvcrnemcns
voifins.
Pag. 275. 1. 4. Javatin , on Raab,
^74 I^ E S T ÎT U T IONS,
Il »
LI F KE ONZIEME.
Pag. 277. 1.3. Dragoniera, ou Dragoncro.
1.37. Et les Efpagiiols Te retirerçnt, ou de Sandfi fe
retira. P. D. 0. f.
Paâ^. 575?. 1. 26. Golfe de fainte Maure, ou Golfe d'Arcadic,
1. dern. Crotone , Cotrone , ou Cortoiie.
Pag. 280.1. 2. De la Colone, ou de la Colonne.
1. p. De fept heures en fept heures, oufmvarît les
éditions de Pat(JJon & de Drouart , de fix en lix heures,
P. D. 0,
Pag. 282.1. 2. Ambafladeur du Roi, ajout, à Venife.
Pag. 28 j. 1.24. Bargello, ou Barigel.
Pag. 286'. 1. 28. Au nom de la ville , ou bien par l'ordre d'Ala-
ba. P. D. 0. f.
Pag. 2^1.1. I. ASchilaci, mt. M. de Thou met au-de(;à du
détroit de Mefllne le cap Scylaceum , vulgo Schylaci , quoi-
qu'il foit par-delà : & lui-même au commencement de ce
iivre l'y met entre le cap des Colonnes & Spartivento :
partant il femble qu'il doit y avoir dans le texte au liei^
;de Scylaceum , Scaleum ou Scaleam, vulgo Scaîea, qui eft .au-
deçà du Fare de Mefllne , 6c eft fuivi de PoUcaftro & ,du
.capo-di-Palinuro. Put.
1. p. Procita, ou Procida.
Pag. 25)2.1. 14. Golfe de 'Lyon.aliàs Golfe de Narbonne.
Pag. 25)7.1. 34. Chieri , ou Quiers en François.
1. 3 7. Trotto. Boivin de Viliars dans fes Mémoires
p. 260. l'appelle Torto.
Pag. 25)5). 1. 2. Caupegne, ou Caupenne.
Pag. 300. 1. (5. Holl, ou HoUe, ou de Holen.
1, 2 ï . Sirques , lif. Kirchen.
Pag. 3 0 1 . 1. p. Au lujet du pais des trois Evêcliez , lif. au fujet
des droits que les Rois de France prétendent avoir fur ces
ti;ois villes de Lorraine. P. D. 0. f.
Pag. 302.1. I. Strasbourg, ajout. Spire.
Pag. 303.1. 35. Le Lépreux,///: le Preux.
Pa^. 304. 1.30. Pont de B^r^ lif. Pont des Barres.
Pag.jo;.
C O R R E C T I O N s , «ce. ^7;
Pag. 305.1. 17. Porte à Mezelle, ou porte de la Mofellc.
Pag. 3o5. 1. 22. Siiaube , lif. Suabe j en Allemand Schazvben,
\.2p, Bretta, ou Bretten.
Pag. 308.1. dern. 8p. iif. 841.
Pag. 305>.l. 4. Amalard, ou Amelard, Almalard.
1. p. Floranges, ou Florenge. On lifoit dans les édi^
tiorjs de Patijfon & de Drouart, Rorange. P. D. 0,
1. 37. Pu , /if. dû.
Pag. 3 1 1. 1. 30. A la fin du mois, lif. au commencement du
mois d'Odobre.
Pag. 312.1. 32. Jufquà Pontifroy, /if. jufqu'à celle de Pon*
tifroy.
Pag. 3 1 3. 1. 30. Maligny. La Popeliniere p. 39. l'appelle xMa-
rigny 5 & dit qu'il étoit Picard , & de Tanciemie maifou
de Salezart. C
i. 38. L'Amiral, iif. Lamoral Comte d'Egmond.
Pag. 3 14. 1. 33. Père & fils , ajout, qu'il avoit profcrits , com-
me nous l'avons dit. P, D. o.f.
Pag. 3i5'.l. I. Le pont de S. Vincent. Rabutin & la Pope-
liniere mettent, le port de S. Vincent. C.
1. 26. D'Aguerre , ou Daguerre. Rabutin met des
Guerres. C
1. 2p. Vis-à-vis Pontifroy & la porte aux Maures;
lif vis-à-vis la porte de Pontifi-oy & de celle aux Maures.
Pag. 3 1 5. 1. 23. 1443. Ou fuivant le MS. du Roi & les éditions
de Patijfon & de Drouart, oclavo 1448.
Pag. 3 15). 1. 9. D Odobre , lif de Décembre.
Pag. 322. 1. 26. Son fang , ajout. " A l'abri furtout de la juftice
» de notre caufe , qui ell: pour nous comme un mur d'ai-
» rain, quels efforts ne (ommes-nous pas en état de re-
» pouffer ? Affoibli par tant de combats & de forties, où il
a> a prefque toujours eu le delfous , par les maladies con-
30 tagieufes , & la rigueur de la faifon , par les pluies , par
» la gelce & par la faim , qui ont achevé d'épuifer Ton ar-
»mée, notre ennemi oferoit-il encore fe promettre de
3î nous faire trembler? Croit-il pouvoir venir à bout avec
^5 des troupes délabrées & accablées des fatigues d'un long
3> fiége , de ce qu'il n'a pu exécuter à la tcte de toutes fes
:» forces ? Suivi d'une armée aulfi nombreufe que celle que
Tome II, Q 4 4 <1
i^7<5' RESTITUTIONS,^
M nous voïons il y a quelque tems répandue au pied de
» nos remparts , il n'a pu forcer une poignée de foldats ren-
» fermez dans Landrecy ; efpere-t'il réduire par la force de
30 fes armes la fleur de la noblefle Francoife , ces illuftres
» Princes du fangde nos Rois , qui combattent aujourd'hui
» pour la défenfe de ces murailles? Il n'a pu conferver les
CD Places qu'il poffedoit dans le Luxembourg 5 comment
30 ofe-t'il fe flatter d'emporter les nôtres ? Craindrons-nous
3» les attaques de ceux qui n'ont pu foutenir nos forties ?
» Seront-ils plus redoutables pour nous, lorfque nous les
3j verrons monter à la brèche, que lorfque nous les forcions^
» dans leiu-s lignes & dans leurs tranchées ? C'eft donc ici,
» Meflleurs, & mes compagnons , c'eft fur le haut de ces
^ murs foudroyez , que nous devons attendre l'ennemi de
» pied ferme. Déjà l'ardeur que je remarque répandue fur
» vos vifages, femble me répondre de cette préfence d'ef-
» prit & de cette fermeté d'ame , qui vont nous être né-
» cefiliires ; & dès-lors j'ofe me promettre que nous allons
30 triompher des triomphes mêmes , donc nos ennemis font
a» parade. Qu'ils ayent feulement l'imprudence de nous at-
3" taquer: devenus le jouet de la fortune fur laquelle ils ofent
30 compter, ils trouveront aujourd'hui par nos mains la mort
» qu'ils nous avoient préparée. L'unique chofe que nous
30 ayons à craindre , c'eft: de trouver une propre défaite dans
30 la vidoire qui nous eft ofterte. En eftet , le défefpoir porte
» aifément à courir opiniâtrement à la mort. On trouve une
35 efpece de gloire à ne pas ménager fon fang pour répandre
30 celui de fon ennemi. Ne méprifons donc pas des enne-
?> mis d'ailleurs aflez méprifables. Combien de fois le dé-
» fefpoir n'a-t'il pas ranimé la valeur des vaincus , & arra-
30 ché des mains du vainqueur peu prudent les vidoires
3^ les plus aflurées ? Nous préferve le Ciel qu'un fi grand
.3^ malheur arrive ! Et que ne devrions-nous pas appréhen-
30 der en eftet en pareil cas d'un ennemi, qui animé de
30 fureur & de rage cherche moins la gloire de vous ré-
^ duire , que le plaifir de vous punir , 6c qui court moins
3. à la vidoire qu'à la vengeance f A quel carnage ne de-
» vrions-nous pas nous attendre ? Que de fang nous ver-
j» rions couler 1 Après tout comptons pour rien notre vie :
i
C O R R E C T I O N s . &c. C-ji
» mais quelle honte pour nous de voir un vieillard forcer
» une fî brillante jeunefîe , un Prince moribond marcher
» fur le ventre à des troupes florilTantes , un conquérant en
35 litière difpofer en vainqueur de tant de braves gens , que
» je vois fous mes yeux les armes à la main ! Lâches que
^ nous ferions , ne mériterions-nous pas encore d'être re-
33 gardez comme des traîtres infidèles au Roi & à notre pa-
» trie , que nous aurions livrée par notre faute à fon plus
^ cruel ennemi ? Courage donc &c. P. D. o.f. d.
Pag. 323.1. 15. Quelques jours après, lif, le 18. de Décem-
bre. MS. Reg.
Pag. 325". 1. 20. De Vidame, lif. du Vidame.
Pag. 3215.1. 27. Vede. Wede, V/eda, ou de Weide.
1. 3^. L'Ecriture Sainte, ^^'owf. Cette fcience paroît
aujourd'hui à bien des gens s'éloigner de la vraie & fo-
lide pieté , & avoir été inconnue aux anciens Pères. Ce
qu'il y a de confiant , c'efl qu'à force de recherches inutiles
elle gâte fouvent les plus grands efprits 5 qu'elle enfle le
cœur, au lieu de le rendre meilleur 5 & que le levain de
cette nouvelle école en nourrilTant l'amour propre , fait
méprifer le prochain , & éteint cette charité fraternelle, qui
ne s'entretient dans la fociété que par une vraïe humilité,
& par une conviction intime que chaque particulier a de fa
propre ballelle. AIS. Reg.
I. 37. Sur l'autorité des Canons , /if. des Livres Ca-
noniques, & de &c.
Pag. 327. 1. 10. Depuis cinq ans, ajoutez: lorfqu'il fut oblige
de quitter Nuremberg.
1. 2 5* . Engelheim , ou Ingelheim.
1. 26. A Baie , ou à Heidelberg. P. D. 0. f. d^
\. 28. Juftinge , ou Juftingen.
1. dern. Benevicius , ou Bincwitz.
Pag. 328.1. 10. Au mois , hf. le 10. de Février. Ou fuivant
r édition de PatrJJon , le 11.
Pag. 325). 1.7. & 13. Clément VIII. lif. VII.
1.23. Le trente - unième Livre, lif. le quarante-
unième Livre.
1. 28. Valladolid, not, Pincia Vaccaorum. Partie do
la vieille Caûille. Put.
Qqqq ij
(^7S RESTITUTIONS,
Pag. 52p. 1. 31. Lebrixa , not. Nebrijfa , ville de rEfpagne
Betique, que nous nommons l'Andaloufie , appellce au-
jourd'hui Lebrixa. Tarafa la nomme Nebrixao/^Nebrija.Pwr.
Pag. 330.1. 18. Où, lif. d'où, OH bien par où.
LIVRE DOV ZIEME.
Pag. 3 3 5: . 1. 10. Koningftein , ou Konigftein.
îhid. Haafe , ou Hafen.
Pag. 33^. 1. 24. Au premier jour de, lif. au mois de Janvier.
Pag. 337.1. II. Menden, ou Minden.
Pag. 340.1.21. De Barben , ou de Barby, not. Wolfang II.
Comte de Barby étoit à cette bataille : mais il n'y fut pas
tué ; car quatorze ans après , dans la deuxième guerre ci-
vile de France , il amena au Prince de Condc quinze cens
cavaliers , qui avoient fervi au fiége de Gotha. Ployez Reuf-
ner. Geneaîog. AuÛuar, p. 72. C
Nous ferons ici obferver au Ledeur que ce font peut-
être deux perfonnes différentes : car M. de Thou dit Barra-
beyifts , que l'Index traduit , Earbn ou Barben j & l'Auteur
de la note prccedente dit, Barbienfis , que le même Index
traduit , Barby.
Pag. 341.1. 16. Dans la citadelle de Berling, not. L'Editeur
Anglois met : in Perlini vero arce. On ne trouve aucun
lieu appelle Berling, ou Perlin. Seroit-ce Berlin ? Mais
pourquoi la llatuë du jeune Maurice depuis peu Eledeur
de Saxe fe trouveroit- t'elle dans la citadelle de Berlin,
ville Capitale du Brandebourg ?
1.25. Seiffers-haufen , ou Sivershaufen.
1. 2C). Frybourg, lif. Fryberg ou Freyberg.
Pag. 34^. 1. 20. Le 3. de Septembre. Il y a dans le texte Latin
m. Non. Septembres ; mais les dattes précédentes nous dé-
terminent à lire : ///. Non. OBobr. ôcainfi à traduire : le cin-
quième d'Octobre. Il n'y aura plus alors de difficulté pour
placer tous ces évenemens.
1.21. Wcinmar, ou Weimar.
ï^^^rt- 34P-1- 2. De Binecour, oh de Binicour , autrement de
Bugnicourt.
CORRECTIONS, &c. ^7^
Pag. 5 5: 0.1. 5. Charles d'Hallewin , ajout. Le Vicomte de
Martigues qui aflifta aufll à cette expédition, y^/o« P édition
de Patijfon»
Pag. 5 p. 1. 10. Saint Roman, ou S. Romain.
Pag. 3 y 2.1. 2. Ouarty, ou Ouartis.
1. 5. Le Marquis de Bauge. On lit dans Ndition de
Patiffon , Martigues. P.
1.25. Henri, ajout. VIIL
Pag. 5 n • ^- S^' -^^ ^^^^ ^^ Maigny. L édition de PatîJJon met ,
Martigues.
Pag. 3 y j. 1. 1 3. Les Forts de Beauquefné , lif. le Tort de Beau<..
quefne.
1. 55. Sept cens, le MS. du Roi met , douze cens.
Pag. 3 78. Not. au bas de la page 2. col. 1. 6. Gavre, Itf. Gaure.
Pag. 3 5" p. 1. 23. Le 21. ouïe 20. fuivant les éditions de Pa^
îijfon & de Drouart.
1.28. Auchi-le-Château , oî< Auxy-le-Château.
Pag. ^62. 1. 6. Campagne de Rome, lif. Terre de Labour.
Pag. 370. 1. dern. Septembre. Les éditions de Patijfon & de,
Drouart mettent , Odobre. P. D. 0.
Pag. 371.1. I. Quatre mille, lif. quatre cens.
1. 3. San-Michele , lif San-Miguel.
Pag. 374. 1. 3. San-Germiniano , lif San-Geminiano.
Pag. 375-1. dern. Neuf ans , not. Odavian Fregofe ayant traité
avec le Roi François L qui vint à la Couronne l'an 1J15'.
fut créé Gouverneur perpétuel des Génois : mais Gènes
ayant été prife par les Impériaux en 1J22. ne retourna en
l'obéiïTance du Roi qu'en 1527. lorfque Lautrec alla en
Italie pour délivrer le Pape. Par conféquent Odavian ne
peut avoir gouverné neuf ans entiers, ni jufqu'à la bataille
de Pavie 1^25. Put.
Pag. 37^. 1. II. Trente-fix , lif. vingt-fix.
Pag. 377.1. 2. Mariano, lif Àlarciano.
Pag. 380.1. ^6. Le Port, lif. le Golfe.
Pag. 383.1. 4. Navilteres, If Navihcres ou Navieres.'
Pag. 38;.!. 12. Halfcld, lif Salfcld.
Ibid. Jean Mullern de Konigsberg , lif Jean Muller
de Koningshofen en Franconie. C. Il eil plus connu fous
le nom de Regiomontanus.
'€îù RESTITUTIONS,
Pag. jfî;, I. 30. Pidcn , /if. Pillen.
1. dern. Olmuntz , /if. Olmutz.
Pag. 3 8 (T. 1. 18. Le fécond jour de Jiiin, /if le quatrième jour
de Juillet.
Pag. 399.1 8, Rolexane, /if Roxelane.
LITRE TREIZ I E' M E,
Pag. 40^. 1. 14. Trente-quatre. On /it dans P édition de Londres ^
vingt- quatre.
1. 37. Selon la coutume, «of. Quoique le Roi d'An-
gleterre ait rendu le dernier foupir^ il n'eft regardé com-
me mort , que lorfque fon corps eft inhumé. Il eft fervi
de la même manière , que s'il étoit vivant j 6c fes Officiers ,
• principalement les douze Gentilshommes de la chambre ,
font auprès' du mort le même fervxce qu'ils faifoient de
fon vivant. C
Pag. 40 d. 1. I. Hundfon. Qn /ifoit dans /es éditions de Patiffon &,
de Drottart. Ewardben à vingt-quatre milles de Londres,
dans la Province d'ElTex &c. P. D, 0.
1. p. Elle arriva , ajout, dans le Comté de North-
folch j & delà fe retira au château de Framingham. C.
1. 24. De Flour. Jules Ravilio Roflb appelle ce châ-
teau Fiora. Luc Contile ( pag. 5-5;.) l'appelle à plus julle
titre $ion. Cette maifon qui eft à fept iTiilles de Londres ,
lituce fur la Tamife , appartenoit au Duc de Sommerfer.
Lorfqu'il eut été condamné , comme criminel de Leze-
Majefté , elle fut confifquée au profit du Roi 5 & Edouard
VI. en fit préfent au Duc de Northumberland. C L'Edi-
^ teur Anglois nomme ce château Sion-Houfe.
Pag. 408. 1. 26. Edwardben, /if S. Edmunds-bury.
1. 32. A dix lieues de Londres. Le Latin met , à
vingt milles. 1/ faut /ire quarante-quatre milles. C.
Pag. 414. 1. 22. Ganden , /if leChevalier Thomas Cheyney,
Lord Warden (ou Gardien) des cinq Ports, not. Ravilio
Roflb d'où ce lieu eft pris, l'appelle Milord Vauden: il
de voit dire , Milord Warden , qui eft le titre d'une charge j
quoique M. de Thou le prenne pour le nom d'une pcr-
Ibnne. C
CORRECTIONS, &c, 6Sx
Pag. 415:.!. 32. La veuve. Anne fille du Chevalier Edouard
Stanhope de Shelford. C
l 3 5 . Tunftall , OH Tonftal.
Pag. 418.1. 17. Jean & Henri Gâte. Effacez Jean j car Jean
avoir été exécuté après Dudley ; il ne reftoit que Henri,
qui fut élargi avec André Dudley.
Pag. 420. 1. 17. Shropphire, ou Shrewsbury.
Pag. 42 1. 1. 13. Democh , lif, le Chevalier Leonel Dymoch,
Pag. 423. 1. 2. Né de la fille &c. Dans les éditions de Patiffon
& de Drouart , né de la fœur d'Henri VII. P. D, 0.
Pag. 424. 1. 27. L'Amiral, Itf. Lamoral.
Pag. 425". 1. 34. i5'43. On lit dans Pédition de Londres , i5'42.
Pag. 42^. 1.^. Cornouaille, ou Cornwall. ;
1. 31.. Le pont de la. Effacez la.
Pag. 425). 1. 3 8. L'innocence , ajout, l'innocence intérieure de
l'ame ou du coeur. P.*
Pag. 430.1. ip. Le 22. Suivant Pédition de Londres i le 21»
1.22. Laski, lif, Jean Laski, ;
1.25". Rerira , lif. retira.
1.26'. Emden, ou Embden.
1. 25?. Morifin, ou Morifon.
Pag. 43 1. 1. 24. Avec les Théologiens de Cantorberi, Hf fe*
Ion Godwin i avec les Théologiens de l'une & l'autre Uni-
verfité.
Pag. 432.1. 2p. Avec François Ruflel , Comte de Bedfbrd,
garde du Sceau Privé , & Guillaume Paulet Marquis de
Winchefter, grand Tréforier. C.
1. 30. Jarretière , ajoutez : ils étoient accompagnez
de plufieurs Seigneurs, comme Stranger , MaltraveriV &
Weftin, Maîtres-d'Hôtel de la Reine. P.
Pag. 434. 1. 13. Sa chrétienté^ lif. la chrétienté.
Pag. 436". 1. 2. Le Vicomte de Montagu. Antoine Brown Vi-
comte de Montacut^. C.
1. 4. Gravellnde , ou Gravcfend.
Pag. 43p. 1. 25*. Konigsberg , If. Konigshoffen , ou Konigsho-
ven, en Franconie.
Pag. 440. 1. I. A caufe de &:c. lif parce qu'il laiflbit des en-
fans bien diffcrens de lui. P. D. 0. f. d.
Pag. 443.1.^9. Juillet. Suivant Pédition de Londres > Août.
682 RESTITUTIONS,
Pag. 44<^. l. 12. Le 28. de May, lif. le 27. MS, Reg,
1. 17. De la vie de Jean Priez &c. lif. de la vie de
Jean Wild ( en Latin Férus ) Cordelier , qui fut choifi poui'
prêcher <5cc.
1. 2_9. Hinfelle , lif, Haynzell.
1.32. Portis, Portius, ou Portio.
Pag. 447. 1. 14. Ghelen , ou Geflen, lif natif de Bohême mou-
rut à Bâle. Edit, Angl,
1. 33. Il fut inhumé &c. lif Enfin Jules III. nomma
Pranchini à TEvêché de Mafia & de Populonia , en Tof-
cane. Il mourut revêtu de cette dignité •■> ôc fut inhumé &c.
>" Edit. Angl,
Pag. 44p. 1. 28. Barlemont , Barlaymont , ou Berlaymont, fuî-
vant quelques monumens de cette famille , dont il efi: fi
fouvent fait mention dans cette hifi:oire.
1.32. Bains , J?^/«m , ou Wms , Bincii , félon P édition
> étAngL
I*^§-4n-l-<^- Mola,///r la Mole.
Pag. 4^6". 1. 2. Maubeuge , not. Toutes les éditions Latines;
même celle de Londres mettent Avefnes. M. Dupuy a re-
marqué que c'étoit une faute. Avenes ( dit-il ) efi: fife fur
la Sambre, & efi: à quatre lieues de Landrecy, qui eft fur
i'Hepre. Nous avons cru que pour redifier le texte , il fal-
loit mettre Maubeuge , qui eft en effet fitué fur la Sambre
p, quelques lieues de Landrecy.
î. p. Marimont , ///T Mariemont.
1. 3 ^. Quatre compagnies , oufuivant P édition de Pa^
îiffon, trois.
Pag. 4jp.l ij. Leva le fiége, lif, décampa.
Pag. 46^2. 1. 1 3. De Sault-Tavanes , ou de Saulx-Tavanes.
Pag. 4(^4. 1. 6. d'Auchy , ou d' Auxy.
1.23. Théodore Unterwal, lif Thierri Underwaî.
î. 27. Vers, lif Nevers.
1. 3 6. Dans des &c. lif, dans fes retranchemens qu'il
avoit fait encore fortifier &c.
Pag. 4^(^.1. 10. Sept Cornettes. Les éditions de Patijfon & de
Drouart mettent , trois. P, D. 0, f
1.28. Montcarré, lif Montcavré.
Pag. 4(^7. 1. 28. Auchy-le-Château , lif Auxy-le-Château. '-
Pag. 458,
C O R R E C T I O N s , 5cc. 69;
Pag. 4(^8.1. 7. Manquoit des, lif. manquoit de.
1. 2 6. Fontanier , /if. Fontenay.
Pag. 4^5?. 1. 2. L'onze , lif. au fept.
Pag. 470. 1. 20. Le dix , Itf le huit.
Pag. 471. 1. 5". De Platon, ajout. Il difoit que comme les Poè-
tes racontent , que pour punir la fierté & l'infolence de cet
Androgyne , Jupiter l'avoit fait partager , de même le plus
fage de tous les Princes voyant que le Parlement paflbit les
bornes de la modération qui lui étoient prefcrites , avoit
jugé à propos de le divifer. Il ajoutoit même qu'au cas qu'il
continuât à s'oublier, de femeftre on pourroit bien le ren-
dre trimeftre j qu'on le réduiroit même à un mois & demi ,
& peut-être à un mois •> enforte qu'on pourroit dire alors
avec raifon, que la lune gouvernoit les Magiftrats , comme
elle régie les mois. Enfin l'autorité &c. MS. Reg.
Pag. 472. 1. 8. Le 28. de Novembre , lif. le 2p. d'Odobre.
LIVRE QVJTORZIEME,
Pag. 474. 1. 3. Cherafco, Chierafco , ou Quieras.
I^^g-47^ï-P- Sort, lif, fort.
Pag. 478. l. 5". Montacuti , oh Montauti.
Pag. 480. 1. 14. Cella, lif Colle.
Pag. 482. 1. 12. Lucigliano, lif Lucignano.
Pag. 489.1. 18. L'Adelantadc de Canarie. Sandoval le nom-
me Alfonfo-Loùis de Lugo Gouverneur de Tenerif.
Pag. 485.1. 2. Valfenera, o« Valfenieres.
1. 38. Valdombra, on Valdambra.
Pag. 4^7. 1. dern. Des Turcs établis à Sienne , lif. des Turch]
citoyens de Sienne.
Pag. 4^ 1 . 1. 10. Le Port , lif. le Pont.
Pag. 45? 3. 1. 23. Cinquante , lif. cinq cens.
1. 2j. Dans Montepulciano & Valliano , ///? dans
Valliano , Foïano , 6c autres Places au-delà de la Cliiana ,
conformément à ce qu'a écrit Adriani. Put.
Pag. 45>4. l. 3. Gaïazzo, lif. Cajazzo.
1.25'. Gighiafa, lif Gighiofa.
Pag. 4P7. l. 7. Portercole , o« Porto-Ercole.
Tome II, Rrrr
<rS4 RESTITUTIONS,
Pag. 4P 7. 1. 14. Afie, ajout. On l'attendoit de jour en jour avee
cinquante galères. P. D. 0. f.
Pag. 4p8.1. 27. Muriano, Uf. Buriarto*
Cet endroit ejl obfcur ,* on peut le rendre plus clair en
■ lifant : Mais ayant appris qu'Alexandre Bellincini de Mo-
dene arrivoit, & craignant pour Gavorano que ce General
fcignoit de vouloir aflléger , il quitta cette entreprife &
s'éloigna de Buriano. Bellincini profitant de l'occafion , y
vint aufli-tôt 5 ôc munit cette Place de vivres & de fol-
dats.
Pag. 4pp. 1. 22. Sangufmé , lif. San-GuH-ne.
1.25. Effacez :ô<. Ancaïano.
i. 25. Ancaïano, lif. Ancajano.
ïag. 5:00. 1. I. Gaïetano , lif. Gaëtano.
1. 2 1 . Ajazo , /f. Ajazzo. Quelques-uns penfent que
c'eft VUrcinium de Ptolemée. D. f.
Pag. 50 1. 1. 28. Rofermini , lif RofTermini.
1. 25>. Alidofii , lif Alidofi.
Pag. JC2.1. 37. Sienne , ajout, delà ces troupes fe rendirent
au camp de Marignan. P. D. 0. f.
Pag. J03.I. 18. Diacceto, ou Diaceto.
Pag. 504.1. 5. Voltera, lif Volterre.
Pag. 505. 1. ij. Fabiano, lif Fabriano.
Pag. 50(^.1. I. Rondini , iff. Rondinini,
1.25". Mariano, lif Moriano.
Pag. 507. 1,20. Dix-huit milles. Ou fuivant P édition de Lojf*
dres i vingt-huit milles.
Pag. po. 1. 17. Qui a lui-même, lif quoiqu'il ait lui-même
ôcc.
Pag. 5 I ï. 1. I. Juin & Juillet. V édition de Londres met , Juillet
& Août.
Pag. 522. 1. ïj. Aurelle, lif. Aurele.
1. 33. S. Etienne Evcque de Florence , lif Evêque
de Rome.
1. 34. On fit en cette ville, ///^ à Florence,
î^ag. 5:3 1. 1. 3. Alphonfe , lif Aponte.
Pag. 5" 3 7 . 1. 1 7. Dans la ville. Otez ce qui fuit y & lif. Les Alle-
mands qui étoient de garde, au lieu de.s'oppofer à l'en-
-nemi , tournent leurs armes contre les habitans oui vien-
C O H R É C T I Ô N s. &c. ^8;^
hent à leur fecours , & ne tardent pas à abandonner leuc
pofte. Les Siennois prennent leurs places &c.
Pa^. y 3(^.1. II. Blacçons, lif. Blacons, €>* ailleurs.
LITRE QV INZIEME,
Pag. ^41. 1. 3 8. Taberna , lif. Taverna.
Pag. 5'42.1. 2.6. Pacheco, ou Paceco.
Pag. 5'45. 1. 33. Polrino , Polerino , Poërino.
Pag. ^7.1. 14. Santia, ou Santjà.
w 1. 3 (^. De Perigord , Uf, de Quercy. Suivant feditiati
de Drouart 8».
Pa^. 56^4. 1. ly. Appréhendât, lif. Appréhenda.
1. 32. De Pezero , lif. de Pefaio.
1. 33. De Brefce , ou de Brefcia.
Pag. ^66.1. 2^. Du Cardinal Rainuce &c. Il y avoit dans les
éditions de Patijfon & de Drouart : du Cardinal Alexandre
Farnefe, foutenuë des Cardinaux Guido Afcagne Sforce,
6c Rainuce frère d'Alexandre. Cétoit une erreur qui a été
corrigée depuis par AI. de Thou,
1.26. Marc, lif Mare, ou Marie, près Calais,
pag. 5'7<^. 1. 7. Chieti, ou Theata, ajout. C'eft de ce lieu, ou
de la tranquilité apparente qu'ils affedoient, que les Pères
Theatins ont été appeliez en langue vulgaire Chietini P.
1.22. Clément VIII. ///: VII.
1.23. Caïetano, lif Gaçtano , & ainfi partout ail"^
leurs,
1. 24. Contigliario , lif Configîieri,
Pag. ;77. 1. 27. Pefcaro , lif Belcaro.
Pag. J75>. 1. 30. Pionniers , ajout. Je crois qu'il eft à propos de
mettre ici fous les yeux du Ledeur le plan de cette Place,
P. D. 0.
Pag. 584. l. 2 1. Salvatore , lif. Salvadore.
1. 34. La Dorie Baltique , ///.' la grande Doire.
1. 3j. La petite Dorie, lif la petite Doire,
1. 38. Va perdre, lif va fe perdre.
Pag. j 8 <5.1. 15. Vingt -cinq pièces, lif trente -cinq. MS,
Reg.
Rrrr ij
6^ RESTITUTIONS,
;Çag. J87.Î. 7. Bedaine, de Bedaigne, ou de Bedeigne.
Pag. ^5?o. 1. 33. Le vingt-un, lif. le vingt.
Pag. 5 p 3.1. 10. Alaba, /if. Alava.
1. 27. Millord , ou Millard.
LITRE SEIZIEME.
Pag. 6'o7. 1. 34. Lui en avoient, lif. lui en avoit.
Pag. (^ij. 1. 15". Des appels, les éditious de Patijjon & de
Drouart %° . ajout, des défenfes.
Pag. 520.1.7. Le Vicomte Monfignorino, lif Vifconll, dit
Monfignorini.
1. 10. Pour fe défaire du Vicomte, lif. pour s'en'
défaire.
1. 26. Du Vicomte, lif. de Vifconti.
1. 34. De Levé , ou de Leyva.
Pag. (^23. l. 34. 53. ans, lif 5)3. ans auparavant, c'eft-à-dire
en i4(5'2.
Pag. 627. 1. ^. Dans la Champagne , ajout. Et comme le bniit
fe répandoit que le Duc d'Albe étoit arrive dans le Mila-
nez , & qu'il avoit deffein de jetter du fecours dans Vul-
piano de Roi y envoya 4000. Suifies , quelques compagnie?
d'Allemands, & 400. Gendarmes, pour renforcer l'armée
de Briiîac , dont nous avons déjà rapporté les heureux fuc-
cès. P. D. 0. f.
1.25. Le Maréchal Roflcm. Ejfacez , le Maréchal.
Pag. (5'28. Note , y. lieues , lif environ 4. lieues. i(58i. lif
J581.
Pag. c^3o.l. 16. 14. de Juin,///? 16. de Juillet.
Pag. 53 j.l. 16. Sur la fin de Juillet, lif fur la fin d'Août.
Pag. 6jj.\. 2,j. D'Enery. Cef ainft que Pappelle M, Dupuy ;
7nais la Popeliniere pag. 6^]. met j château Emery. C.
Pag. <^35J.l. 17. De TEmpereur à Bruxelles, ajout. Ce Prince
qui avoit déjà abdiqué l'Empire & tous fes autres Etats ,
penfoit à fe retirer en Efpagne. Nous en parlerons plus
au long , lorfque nous aurons rapporté ce qui nous regar-
de. P. D. o.f
Pag. 544. 1. 2. ll'annoblit , ajout. Peu de tems après Juite
C O R R E C T I O N s , 5cc. (^87
Jonas , né à Northaufen ( dans la Thnringe ) mourut dans
fon année cliniatérique à Eifzfeldt où il enleignoit. Il avoit
été chargé de l'éducation des enfans de FEledeur Jean
Frédéric de Saxe ; & il ne les avoit point abandonnez dans
tous leurs malheurs. Jonas flit un des difciples des plus
affedionnez à Martin Luther , qui rendit , pour ainfi dire ,
le dernier foupir entre fes bras. P. "^
Pag. 6^45'.!. 18. Expofé à la vûë de tout le monde pendant
quinze jours, /?y^ Expofé à la vénération des fidèles pendant
quarante heures entières. Edit. Angl, & ajout, ce qu'il au-
roit certainement délaprouvé. P. *
1.34. A l'étude de la Théologie, ou à l'étude &:
aux exercices de la piété. P.
Pag. 6'48. \. 26. A poo. lieues... & à 27. degrez , lif. à 15:00.
lieues... & à 28. degrez , fuivam P édition de Londres.
Pag. (?4p.l, 5". Rivière de Ganabara, lif, Rio de Genero.
Pag. 662. 1. 26. Prodeno , lif, Prota , not. Etienne nomme cette
ifle n/ôirci C'eft une ifle du Bofphore de Thrace. P. GiU
îius écrit que les Grecs l'appellent aujourd'hui , Proti. Ce-
drene lui donne le nom de Proten , & elle eft nommée
Prima dans le Livre intitulé : Hifioria Mifcellania. Elle eft
éloignée de 40. ftades de l'ifle de Chalcis , ôc eft dans
le voifinage de Conftantinople. Put. /.
Pag. 66^A. ly. Le 24. de Novembre , lif, le 25". d'Odobre,
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